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COLON1SATION ET MUTATIONS DES SOCIETES
SEEREER ])1) NORD-OUEST, DU MILIEU DU XIXe SIECLE
A LA DEUXIEME GUERRE MONDIALE
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.LT",601

DEDICACES
A mon pète Alioll Njqom Ci5$,
A ma mère fatoll '4aJick DilBUf,
A ma défunte grand-mère patemellé Ndeeseen Diouf,
Au défUnt onde maternel de mOn Père, Jaal,Jo Pouye
ln_
A
défunts ondes maternels Ibrahima et O~mar Sindox Diouf,
A mon fils 5eydou Ibrahima Ci.,
A toute ma famille.
REMERCIEMENTS
, Mes ren,erciements à:
-
tous mes MSiÎtres, p~lrticulièrement.u PrO~ur Mbaye Guèye, Mf:ln
Direetèur de Thèse;

mes amis Abdoulaye 'Touté, OUSMynou faye, DapucJa Cissé, Ibrehima 1(8,
Abdoulaye Ciss, Ousmane Dic)uf, Seydou J. $y, Demba J(andji, Jose~h sarr,
Gana F~I,Sllliou -Diouf, Abdoulaye Ndaw, Yankhoba Ndiaye, Xdy Ndour,
.-ocar Aly K.itne, Mari~e Sy/Ndiaye, Cheikh Mbaye, MamaclOu Dieng;
-
Doudou Gaye et Abdo~laye D" Diop pour I~ur concours, logistique;
1
~ tous m~ collègues du Lycée Blaise Diagnede Dakar, PJttticullèremel)t à
mon Proviseur, Moustapha Diag~e, à mon CEtnseur, ~ydina Ba et à
AI~ne Nd,aw, coordonnateur de ta Cellule JnfOnnatique du LYcée.
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Transcription et Prononciation des noms et des mots
C : canduum se prononce Thiandoum
G : Geereew
, .,
Guérew
J : Jung
_
DioUL1g
N: Spiiofil
,
sagnofil
NJ : Njas
,
NdiêlSS
K : Kees
,,"
Thiès
X : Xodoba
,
Khodoba
U : Buxu
Boukhou
Voyelles brèves: i , a , 0 , U , e.
Voyelles longues: iil aa, 00, UU, ee.
E, e : ne reçoit pas d'acéent : eXemple : Sdafeen se prononce Safèoe
Les ethnonymes sont transClits en langues nationales et sont écrits avec la lettre
initiale en majuscule. Les mêmes termes restent invariabtes au pluriel et sont écrits
avec la lettre initia e en minuscule lorsqu11s désignent Ja langue ou sont un adjectif.

IN RO[)U CTION GENERALE
"
1

Les pages ui vont suivre et qui sont consacrées à l'étude des peuples seereer
du Nord-Ouest, constituent une nouvelle étape dans la réalisation d'un vieux rêve qui
nous habite depuis 110S premières années de lycée. Le choix d'un tel thème peut se
justifier aisément. Il est l'aboutissement d'une longue histoire dont les péripéties ont
véritablement marqué 'notre cursus scolaire et universitaire. Il nous paraît donc utile
de rappeler certain~, épisodes afin de permettre au lecteur de saisir pourquoi nous
avons été amené à entrepren(jre ce travail.
Nous somm .S né et nous avons grandi dans un environnement où l'agriculture
et l'élevage constit aient les ad:ivités économiques dominantes. Très tôt nous fûmes
éduqué au travail de la terre et au gardiennage du bétail. Ce contêlct direct avec la
nature aiguisa vi
notre curiosité relativement à l'exploitation et à la gestion du
paysage rural. Cette curiosité eut: été insatisfaite sans deux personnes: Ndeeseen
Juut, notre grand mère paterne"e.~ et Jaabo PuuY, l'oncle maternel de notre père et
gardien du cuite· de notre village. Nous avons vécu notrE~ enfance sous l'aile
protectrice de ces cieux saçJes auprès de qui nous avons débuté nos humanités. A
côté de cette formation axée sur l'ancrage dans la culture seereer, il faut ajouter
celle que nous ayons reçue à l'école coranique d'abord, puis à l'école française,et: qui
nous permit de nous ouvrir progressivement à d'autres valeurs. Notre intégration
dans le milieu citadin, après notre admission au concours d'entrée en sixièm~ ne fut
donc pas difficile. Elle nous aida à tisser des relations fraternelles avec nos
camarades de Iy ,e, même si nous ne partagions pas toujours certaines de leurs
remarques taquines, qualifiant les Seereer d'êtres peu ordinaires, versés dans les
pratiques occultes et capables de se transformer en serpent, en hyène ou en singe.
Plutôt que de subir ces plaisanteries, nous engagions avec eux des débats
passionnants, qui débordaient toujours sur des thèmes aussi variés que la tradition,
la modernité, là politique, l'économie et l'histoire.
Avouons que cet environnement dans lequel nous baignions nous a marqué.
p
II a surtout contlribué à façonnel! notre cursus scolaire et universitaire. Nous nous
étions en effet prolgressivement détourné des sciences exactes pour orienter notre
préférence vers les matières dites littéraires, et particulièrement vers l'histoire. Ainsi
2

très passionné pal~ cette discipline, nous suivions avec un grand intérêt les cours sur
J'histoire des grands empires et royaumes africains dont les souverains étaient
souvent
présen è:: comme des héros par nos professE~urs africains, comme des
sanguinaires par certains de nos professeurs européens. Nous n'étions pas, malgré
tout, totalement satisfait du contenu des programme~ puisque nos maîtres africains
comme européens faisaient rarement allusion à l'histoire des Seereer. Et pourtant au
village, les viei"ard~; avaient: l'habitude de nous raconter, avec L1ne certaine passion,
les péripéties des multiples guerres qui avaient opposé les Seereer à tous ceux qui
voulaient conquéri t· leur territoire.
Cet «oubli~;·, que nous considérions comme une forme de marginalisation,
nous incitait à demander souvent à nos professeurs de nous parler de l'histoire des
Seereer. Un jour, nous prîmes le risque de poser à Monsieur Diallo cette question :
«Monsieur, vous pa.rlez toujours de l'histoire des autres, sans jamais faire allusion
aux Seereer. Est··ce à dire que ces derniers n'ont pas d'histoire» ? Avec toute la
pédagogie qui caractérise les bons enseignants, il nous répondit que tous les peuples
avaient une histoire, et que les enseignants ne faisaient pas souvent allusion à celle
des Seereer parce qu'elle n'était pas fouillée et écrite par les chercheurs pour être
connue. Il nous c
::;eilla de choisir plus tard à l'Université l'histoire comme discipline,
et de faire des recherches sur les Seereer pour contribuer à mieux faire connaître
leur passé. Peut-être avait-il compris notre préoccupation.
Le défi était lancé. Nous étions désormais décidé à entreprendre des
recherches sur l'histoire des See'reer. Cette résolution fut renforcée à l'université par
les merveilleux cours sur l'I1istoire africaine que nous dispensaient des professeurs
émérites comme Abdoulaye BATHILY, Dumar KANf, Mbaye GUEYE, Iba Der THIAM,
Boubacar BARRY,
hierno DU\\LtO. Ceux sur les civilisations africaines, la traite négrière
et les résistances attirèrent: particulièrement mon attention. Ils nous permirent de
comprendre enfi , de manière plus claire, que la résistance face à l'envahisseur
européen n'était ~ns le seul fait des souverains des grands empires et des royaumes,
qU'à côté de cette forme de lutte, il existait d'autres organisées dans le cadre
d'entités politiques non centralisées. Mbaye GUEYE... qui assurait !e cours sur les
3

résistances nous donnait souvent les exemples joofa et seereer du Nord-Ouest. La
voie nous était ainsi balisée.
Une premiere étude E!ffectuée dans le cadre de notre mémoire de maîtrise
nous permit de
écouvrir à travers les archives surtout, que les Seereer du Nord··
Ouest occupent une certaine place dans la documentation écrite. Cela nous incitait à
relever un autre clén : celui d"une thèse de troisième cycle.
La présente étude ne s'écarte pas fondamentalement du premier objectif que
nous nous étions fixé : c'est-à-d :re, contribuer modestement à l'exhumation d'une
histoire encore insuffisamment fouillée pour être connue.
Cheikh Anta DIOP s'est consacrél' durant toute sa carrièn= scientifique, à
observer et à analyser en profondeur les faits sociologiques et historiques africains
pour prouver qUE!, ,:ontrairement à l'idéologie européocentriste, l'Afrique n'était pas
un néaht culturel. ~~ieux, il a démontré que les civilisations africaines ont beaucoup
contribué à l'émerqence de la civilisation occidentale qui domine aujourd'hui le
monde. Dans le
dre restreünt du Sénégal, il serait peut-être intéressant et même
utile de voir ce q e les Seereerdu Nord-Ouest, dont le R. P.GRAvRAND dit qu'ils sont,
avec les Baynunl,~ les Manjak, les Bedik, les Bajaranke, les premiers habitants du
Sénégal, ont apport·é à l'Horno-sénégalensis cher à SENGHOR. Cette p.îste de recherche
nous paraît d'autant plus indispensable que la plupart des Etats du monde et
i
particulièrement eux du Tiers-Monde"sont actuellement plongés dans la tourmente
des revendications identitaires à caractère ethnique, culturel, qui posent la
problématique de 11ntégration et de la gestion des minorités dans la construction des
grandes nations
dernes.
L'idéologie capitaliste, dans sa guerre contre le communisme, a tôt fait
d'expliquer la décomposition de l'Etat soviétique par l'incapacité de ce système à
assurer le bonheur des peuples. Elle semble cependant occulter une question qui
nous paraît fondamentale : celle cie la prise en compte des aspirations profondes des
minorités ethniques et religieuses. Les tensions politiques et sociales nées des
4

revendications micro-nationa;:istes constituent aussi une menace sérieuse contre le
processus de formation des jeunes Etats du continent africain. Elles résultent en
grande partie des clivages ethnique, tribal ou religieux. On a pendant longtemps nié
l'existence de tels clivages au Sénégal. Fidèle à sa théorie du métissage culturel et
biologique, SENGHOK aimait à considérer le Sénégal comme une nation non menacée
par un tel péril. L' uvrage dE~ Mactar DIOUF «Sénégal: les ethnies E~t la nation»:l est
venu renforcer ce e thèse.
r
Cette certitude semble pourtant brisée par le phénomène du séparatisme
(
casamançais qui, depuis une vingtaine d'années, remet: en cause l'unité encore
précaire de la nation sénégalaise en construction. Sa portée politique, économique et
culturelle a poussé les cllercineurs à accorder un intérêt nouveau ù la question des
minorités ethniques et culturelles. Si
la
présente étude peut aider à une
compréhension plu~; approfondie de cette qlJestio~ pour une meilleure maîtrise de
nos problèmes de développement politique, économique, social et culturel, ce serait
un autre objectif atteint. Il le serait d'autant plus que le Sénégal s'engage aujourd'hui
dans une politique de décentralisation marquée par le transfert de certaines
prérogatives poli "lques et économiques, qui étaient dévolues à l'Administration
centrale, à des cornpétences locales. Cette politique, plus connue sous le nom de
«régionalisation»J' vise dans son esprit à la prise en compte des spécificités
économiques, politiques et culturelles propres à chaque région. Les minorités
ethniques
devr lent
en
principe
y
trouver
un
cadre
meilleur
pour
leur
épanouissement; et à tous les niveaux, à condition, bien entendu qu'elle soit bien
p
appliquée.
Les Seereé!r du Nord-Ouest forment des communautés implantées dans
l'actuelle région administrative de Kees. Ils sont ainsi appelés parce que leur aire
d'implantation se situe géographiquement au Nord-Ouest de l'ancien royaume du Siin
habité aussi par des Seereer. Certains chercheurs les identifient à tous les groupes
1 DIOUF M. : ~..:l~tbnie.s E:t 1a..n~tiQ.!] :Dakar, N.E,A, 1998.
5

Figure 1 : Les S,(!E:reer du [liord Ouest dans l'espace Nord sénégambien
--_..------------,......,.
----~ ..............-
WAAJ...O
l . Lamai
2-NdJI
3· Ccngin
4· Pa/oa
5 -SaClfeen
• MBUL
JOLOF
6

ayant historique ent évolué hors de la sphère d'influence de ce royaume, y compris
ceux habitant le .Jegem, IE~ Sandog, le Mbadaan et le Jaak. Cette démarche est
acceptable. Elle est même pertinente) si on tient davantage compte de la localisation
géographique des jjifférents groupes. Sans donc la remettre en cause, nous nous
limiterons à l'étu e de ceux situés à l'extrême-ouest. Formés des Saafi au sud, des
Ndut et des l.a/a à l'extrême nord, des Pa/oor-Si/i au centre-ouest, et des Noon ou
Seereer du cangln au centre-est! jls appartiennent à la Sénégambie septentrionale
qui englobe les entités situées au nord de la sénégambie; celles-ci faisant elles-
mêmes partie de ce vaste espace que Boubacar Barry définit comme « ce finistère de
J'ouest africain franchement tourné vers l'océan, à la croisée des chemins entre le
Sahara, la savane: et: la forêt, et qui historiquement, est la somme des constructions
médiévales du Soudan occidentale, auxquelles s'ajoutent les influences exercées par
les Berbères nomades du Sahara». 2
Les Saafi forlllent le groupe majoritaire avec 45 000 personnes réparties dans
38 villages. Leur zone d'implantation s'étend de Sébixutaan à Popengin. Elle
correspond globa €ment
au massif de Nja5~ mais une partie du Joobaas est aussi
habitée par des villages saafi. Les Ndut vivent au Nord-Ouest de la ville de Kees,
autour de Mont-Roland. Ils occupent 23 villages où vivent à peu près 12 000 âmes.
Les Noon par contre se retrouvent autour de la ville de Kees. Mais beaucoup de leurs
villages sont aujourd'hui intégrés à la commune du même nom. Outre ceux qui
habitent les quartiers traditionnels de la ville, ils se répartissent en 9 villages faisant
partie des sous-pl"éfectures cie Pl/ut et de Pambaal. Ils sont au nombre d'environ 18
000 individus.
êlnt aux Pa/oor-Si/!, ils forment un groupe restreint de 12 000
personnes, vivant s·ur le versant ouest de la falaise de Kees dans la sous-préfecture
de Puut Enfin, les Lata constituent le groupe minoritaire avec 6 000 personnes
réparties dans 15 villages autour de Pambaal. 3
2 BARRY B. : .L.a S.éné~tarnbi~JJu XIve a'u XIX8 siècles; Traite négrièr~l1)....wo~solonial~.
Paris, l'Harmattan, 1 84, p.?
3 Les chiffres sont fournis par BECKER dans un article intitulé « la représentation des Seereer du
Nord-Ouest dans le
sources européennes (XVe-XIXe siècles) » et paru dans la revue Journal des
Africanistes, 1985, n"'51>,(1-2) pp.1135-185.
7

Le choix pCHté sur ces groupes s'explique. Il tient d'abord à des considérations
linguistiques. Saafi, Noon, Ndut, Pa/oor et La/a forment des communautés plus ou
moins homogène.:~;, malgré des différences liées aux variations dialectales. Saafi,
Noon et La/a se comprennent plus ou moins, alors qu'entre Ndut et Pa/oor la
communication peut se faire sans difficultés. Mais si entre ces différents groupes les
affinités linguistiques et dialectales sont très poussées, l'incompréhension est totale
entre eux et ceux utilisant le parler dit Siin-Slïn, que les Saafi désignent par le nom
Seh. Ces barrières linguistiques, qui posent de sérieux problèmes aux chercheurs,
ont poussé certains spécialistes à remettre en cause l'appartenance des groupes du
Nord-Ouest à lieth ie seereeJ~ mÊ:me si toutes les traditions orales locales confirment
leur « sérérité» et insistent sur leur authenticité. La polémique s'est malgré tout
installée et semble avoir des incidences négatives sur les tentatives actuellement
amorcées pOlUr la défense de l'unité culturelle des Seereel:
Notre
choix tient aussi
à des facteurs historiques, économiques et
géographiques, qui ont joué un rôle important dans l'organisation des sociétés
seereerdu Nord-Ouest. Refoulés et confinés dans les zones accidentées du massif de
Njas et de la falaise de Kees, à l'intérieur des forêts compactes difficilement
pénétrables, Noon, Ndut~ Pa/oor, Saafi et La/a ont résisté pendant plusieurs siècles
(avec plus ou moins de succès) aux assauts répétés des puissants royaumes du
Kajoor et du Bal/lm!. Leur esprit d'indépendance et leur goût pour la liberté ont
contribué à façonner leur destin marqué par leur méfiance à l'égard des
transformations qui secouèrent l'espace sénégambien du XIe au XIXe siècles.
A cause de leur réticence à intégrer les systèmes politiques des Etats
centralisés du KfJjoor et du Bawol, à cause de leur rejet du phénomène de
l'esclavage, ils vécurent: tant bien que mal en marge des transformations qui
changèrent l'évolution historique de la Sénégambie septentrionale. On ne s'étonnera
donc pas que les Seereer du Nord-Ouest aient conservé pendant des siècles leurs
modes d'organis tion socio-économique et socio-culturel reposant sur des structures
politiques
claniques,
sur
une
économie
d'auto-consommation
intégrant
8

mouvance du système d'l~)C:ploitation coloniale instauré au Sénégal. A l'autarcie
relative qui carac érJsa jusqu'alors la vie politique des groupes seereer, se substitua
une situation marquée par une rupture qui s'accéléra après la défaite et la
soumission des difrérents noyaux de résistance. Quel a été I~mpact de cette rupture
brutale sur l'évolution des sociétés seereer du Nord-Ouest dans le cadre global de la
dynamique coloni le?
La réponse i3 cette question ne peut être facil~ du fait de I~nsuffisance des
sources suscepti les de fournir des informations complètes relatives à la période
étudiée. Et pourtan~ elles sont de loin plus abondantes comparativement à la période
antérieure au XI
siècle. C'est 1<3 encore une autre raison qui a guidé notre choix,
étant entendu qu' n ne peut faire de l'histoire sans sources.
Les sources '"elatives à l'histoire des groupes seereerdu Nord-Ouest sont donc
dans l'ensemble rares; surtout en ce qui concerne les documents écrits. On pourrait
les classer en deux catégories: IE'S sources imprimées et les sources manuscrites.
Les premiers clocuments écrits et imprimés concernant les Seereer du Nord-Ouest
remontent au W! et au déb t du XVIe siècles. C'est la période des premiers contacts
entre les Européens et les. peuples d'Afrique noire en général et ceux de la
Sénégambie en particulier. Il s'agit de documents laissés par les navigateurs
portugais qui ont sillonné les; côt'2S sénégambiennes. Ils sont aujourd'hui en grande
partie publiés. 01 peut retenir la relation d'Alvaro FERNANDES qui longea la côte au
sud-est de la presqu'île du Cap-Vert en 1445.4 Les Seereer 5aafiy sont mentionnés.
Le voyageur Cada MOSTO donne aussi quelques détails sur les peuples et les
royaumes de la côt(~ et distingue deux peuples qu'il appelle Barbacir~ et Sereri. s
- - - - - - , - , - - - - -
4 ZURARA G.E : Chroniquë de Guinée: Dakar, IFAN, Mémoire GO, 1960. Préface et traduction de
Léon Bourdon
5 SCHEFER C : CaQa MJ)STQ.~ B.e.!a.tion de voyages à I~ occidentale d'Afrique
(1471), Paris, LEROUX, 1895.
10

Il faut aussi reteni les relations de Duarté Pachero PERElRA6 au début du XVIe siècle.
Elles fournissent quelques indications sur certaines activités économiques de la
région. 1\\1ais elles sont imprécises et difficiles à interpréter.
A partir du XVIIe siècle, les renseignements sur les Seereer du Nord-Ouest
deviennent un peu plus précis quoique encore difficiles à confirmer. Du fait de la
diversité des nations européennes qui fréquentent les côtes sénégambiennes et de
l'importance que commence il prendre le commerce sur la Petite-côte, les documents
deviennent plus ë1~ondants.
Ils sont a jourdllui connus grâce aux traductions faites par G. THILMANS et I.
de
7
MORAES.
Il s'a~Jit: pour l'essentiel de relations de voyages, de récits et d'œuvres de
compilation. Ils mentionnent certaines localités seereer et donnent quelques notes
sur les population :. ,et les activités économiques (surtout commerciales de la région).
Au XVIIIe siècle, le développement de la traite négrière dans les Etats côtiers
fait des territoir
seereer du l\\Jord-Ouest une zone de rezzous d'esclaves. Les
populations commencent à être plus connus et intéressent davantage les Européens.
Les témoignages se multiplient. Certains auteurs comme Pruneau DE POMMEGORGE
donnent quelqu ~ indications sur leurs relations avec les Etats voisins, leur
organisation économique et politique. D'autres font une description de certains
villages
seereer I~t dressent des cartes qui fournissent quelques données
géographiques de la région,8
Toutefois, i'E~nsernble des documents écrits du xve au XVIIIe siècles concernant
les seereer du Nord-Ouest demeurent insuffisants. Les quelques renseignements
qu'ils fournissent sur l'agriculture, sur l'organisation sociale et religieuse, sur les
relations des di\\ll(:~rs groupes seereer entre eux et sur celles entretenues avec les
- - - - - - - - - - - - -
6 MAURY R : ~lIler.al.Q~~~~ Côte occiden1ale d'AfriQue du Sud marocain au Gabon: par
Duarté Pacl1eco PE ,EI~A (1506-1~;08); Centre des Etudes de géographie Portugaise: 1956.
7 THILMANS G : Le Sénégal dans l'œuvm de DAPPER. B. JFAN. série B, n° 33, 1971, p. 508-563.
MORAES N. 1. de : L.e Petite-côte d'après F. de LEMO CŒLHO, XVIIe s. B. 'FAN, sèrie B, n° 35, 1973.
r·239-268.
Pruneau de P. : Q!;~'ll;r1QliQn--d..eJfJ N..ég[itiQ, Paris, Maradan, 1789.
11

populations voisilnes, sont très fragmentaires. Ils permettent difficilement d'écrire une
histoire complète cie la région durant cette période.
Le Xlxe siècle est en revanche plus intéressant du point de vue de la
recherche historique, puisque les sources deviennent plus abondantes,
plus
diversifiées et plus précises. Beaucoup de renseignements sont fournis par les
militaires, les ad ninistrateurs coloniaux mais aussi par les missionnaires. Parmi les
documents impo tants, il convient de signaler certains passages contenus dans les
Annales sénégalaises et qui concernent la conquête des territoires seereer du Nord-
-
- - -
Ouest. Ils peuvent éclairer sur les multiples guerres qui opposèrent les populations et
les français. May ce sont les dccuments laissés par les missionnaires qui apportent
le plus d'informations sur les 5eereer, surtout à partir du milieu du XIXe siècle. Ils
donnent des renseignements originaux qui peuvent compléter utilement les autres
sources écrites. L.E~S premières informations concernent le pays saafeen et à partir
des « années 80 » les autres contrées. Elles portent sur des aspects divers de la vie
des populations, mais l'accent est mis sur l'organisation sociale et religieuse, sur les
langues et aussi ~;ur les succès et échecs des missionnaires. Ainsi, les journaux
tenues par les Mls~;ions, tout: comme les divers rapports et correspondances déposés
aux archives des ères du st Esprit, apportent des détails importants sur les données
physiques de la D'(~!~ion, sur les coutumes et traditions des populations, ainsi que sur
les progrès du cattlolicismn. Nos informateurs sont assez nombreux, mais émergent
du lot l'Abbé
lO
BOIU\\T,9 les Pères STRUB, DUGON, Guy GRAND, et surtout le R. P. SEBIRE

Il importe cependant de souligner que les documents missionnaires, malgré leur
richesse,
présentent des lacunes évidentes en
raison
de leur fort contenu
idéologique. On sent nettement: leur hostilité aux coutumes et traditions locales
présentées selon les clichés de l'époque. La «mission civilisatrice» de la France est
souvent évoquée, ce qui dénote d'un paternalisme certain. Leur ho"stilité à I1slam est
aussi notoire.
---._-_._. - - -
9 BalLAT : Esquiss~_S.Ünégalaises, Karthala, 1984.
10 Les renseignements qu'ils fournissent sont contenus dA"" les Tomes, XIX, XX, XXIII, X)0/, XXVI..
On peut les consulter à la bibliothé ue de.§..lDissionn~s du Grand Séminaire de Sebowtaan.
12

Les marabouts sont présentés comme de véritables persécuteurs des
populations, alms que la pr09ression du Christianisme est perçue comme la
manifestation nat l'elle de sa «supériorité».
A côté de ces sources dont les limites sont évidentes, il convient de
mentionner les documents de seconde main, auxquels nous avons ~ accordé une
attention particulière, en raison de la diversité des analyses faites sur I~s différents
aspects de la vie économique, politique, sociale et culturelle des sociétés seereer du
Nord-Ouest. Il s'aqit de travaux récents, présentés par des universitaires sous forme
de thèses, d'articles ou d'ouvrages. Ils portent sur des domaines aussi variés que
l'histoire, la sociologie, la Iin9uistique, l'économie et la démographie. Ils permettent
une meilleure compréhension de l'évolution des sociétés seereer, même si les
motivations idéol niques de certains auteurs semblent primer sur une analyse
véritablement scientifique. C'est le cas de certaines études faites sur l'origine des
Seereerdu Nord-Ouest et sur leurs langues.il Elles contrastent assez nettement avec

les travaux dont les auteurs, moins marqués au plan idéologique, s'efforcent de faire
des analyses plus correctes de l'évolution des sociétés seereer du Nord-Ouest. Les
informations qu'ils Fournissent sur l'origine du peuplement, sur lellrs rapports avec
les peuples voisi <:, ,et surtout sur la résistance semblent plus pertinents et donc plus
crédibles. i2
Les documents de seconde main, bien que peu nombreux, sont essentiels
parce que plus critiques. Leurs analyses semblent trancher assez nettement avec les
jugements partiaux des militaires, des missionnaires et des administrateurs coloniaux,
dont la volonté de ternir l'image des populations seereer semble réelle. Ce dessein
est perceptible lor~;qlJ'on parcourt les sources archivistiques qui constituent le gros lot
des documents m nuscrits.
-----~-_ ..~._~--
11 La thèse de GRAVI': fllD sur l'origine des Seereer du Nord-Ouest et celle de Walter PICHL sur ce qu'il
appélle-Tês « langues.
angi )} siJr lesqLÏélles nous reviendrons sont peu crédibles. Elles ne reposent
~as sur deS argument~, :icientifique~j solicles.
2 On citera comme ecxEimple les travauX de Mbaye GUEYE et de Rokhaya.F'ALL, de Charles BECKER,
t de Daouda THIAO, de Vincent Aly THIA~ de Sidy SISSOKHO : voir bibliographie.
13

Il serait l~a::;tidieLJx de faire ici un inventaire complet de l'ensemble des
documents d'archives touchant directement ou indirectement les .J'eereer du Nord-
Ouest. Ils sont de loin plus abondants et plus variés que les autres sources écrites;
ce qui leur confère une place de choix dans la présente étude, surtout pour la
période qui nous intéresse principalement. Les différentes séries des Fonds AOF et
Sénégal offrent une gamme c11nformations indispensables concernant différents
aspects de la V;f~ des populations. Elles sont contenues pour l'essentiel dans les
multiples
rappmt:;
et
correspondances
effectués
par
les
militaires
et
les
administrateurs coloniaux, relativement à la conquête, à l'évolution de la situation
politique et économique, secteur considéré comme vital pour la bonne marche de la
colonie. A côté de ces documents dont l'exploitation nécessite un travail patient de
fouille (du fait: même qu'ils sont très épars), il faut noter ceux qui concernent les
études monographiques, sources tout aussi fondamentales, grâce à la richesse des
informations qu'elles peuvent livrer au chercheur. La «Notice sur les Sérères» de
Pinet .LAPRADE, lël '~Monographie du Cercle de Kee9>, l'étude de BEURNIER sur «les
-coutumes et traditions sérères»" l'enquête faite par Aubry LECOMTE sur «le régime
foncier chez les indigènes du cercle de Kee9>, sont à cet égard particulièrement
riches.
Elles fournissent des renseignements très
précieux sur l'histoire,
la
géographie, l'économie, la religion, la vie sociale, les institutions traditionnelles des
sociétés s~reer clu Nord··Ouest, mais aussi celles nouvelles mises en place par
l'administration coloniale. On doit cependant leur reprocher, peut-être leur ignorance,
mais sûrement leul" mépris pour tout ce qui pouvait symboliser les valeurs culturelles
locales. C'est dëln~; cette logique qu'il faut comprendre les affirmations de Pinet
LAPRADE, par exemple, relatives là «l'infidélité des femmes sérères», à la célébration
de la naissance des jumeaux chez les populations Ivdut, à «l'achat de filles» par les
femmes stériles pour obtenir des enfants.
NotoilS enfin, la place très secondaire, qu'occupent l'éducation et la santé
dans les informations fournies par les sources manuscrites. Ces deux secteurs
peuvent être
nsidérés comme
les parents
pauvres
de
la
documentation
archivistique. Ils ne constituèrent pas une priorité dans la politique de la France en
territoire seereerdlJ Nord-Ouest.
14

Au total, on remarque à l'analyse des documents écrits relatifs à l'histoire des
sociétés seereer du Nord-Ouest, leur insuffisance, le mépris et la partialité de
beaucoup d'informateurs souvent portés à déformer la vérité historique et donc à
véhiculer une fausse perception de leur image. Cette lacune aurait pu être
pratiquement insurmontable si la tradition orale n'était pas venue à notre secou~
pour la combler.
C'est dire toute l'importance des sources orales dans l'exhumation de l'histoire
des sociétés africaines. Elles constituent aujourd'hui un moyen essentiel de la
connaissance du passé du continent. Leur pertinence, si elles sont exploitées avec la
rigueur scientifique qu'il faut, n'est aujourd'hui contestée par aucun historien sérieux.
Les travaux de.J.
13
VJl.NSINA
, par exemple, l'ont démontré. Ce constat est encore plus
valable pour les sociétés seereer du Nord-Ouest pour lesquelles l'écriture ne
constituait véritablement pas une préoccupation. Comme partout ailleurs en Afrique
Noire, la civilisation seereer est fondée au plan communicatiormel sur l'oralité. Les
entretiens que nous· avons eus avec certaines personnes dépositaires de la tradition
orale nous ont ~;el"mis de découvrir certains de ses aspects généralement mal
connus. Nous avol1s été éblouis par certaines révélations, tant elles éclairent sur
beaucoup de faits et d'événements occultés ou tout simplement ignorés par les
sources écrites.
Litre raison qui renforce la crédibilité de la tradition, c'est la
confirmation par nos sources d'information de beaucoup de séquences historiques
relatées par les d
uments écrits. La fameuse bataille du Joobaas, entre Sanor NJAA y
protégé des Français et les Seereer, est restée gravée dans la mémoire collective.
Partout dans les iIIages, les vieillards racontent ses différentes péripéties, et surtout
avec fierté, la vi oi re des Se,9reer sur ceux qu'lis assimilent aux Wolof. Ils racontent
aussi, avec la mèl'ne fierté, la bataille entre Seereer et Wolof dans le Jandeer, en
donnant des détail~) précis sur les circonstances de la mort de Meysa LEEY. Ces
informations nous ont perrni~i d'avoir une vision 'plus large sur ces événements très
importants dans l' i:;toire des Seereerdu Nord-Ouest.
- - - - - - - - - -
13 VANSINA J : De la tradition orale: essai de méthode historiQue: TERVUVEN, Musée royal d'Afrique
centrale,1961.
15

On perçoit encore la richesse de la tradition orale à travers la culture seereer,
plus
précisément
les
chants,
étonnamment
diversifiés
et
spéc,ialisés.
Leur
classification fonctionnelle permet de saisir toute la richesse de cet espace culturel,
dont certains événements historiques ont particulièrement marqué la vie des
populations. Nous avons recueilli quelques catégories de chants qui portent sur
différents aspects de cette vie. Il s'agit des chants et poèmes composés à l'occasion
des travaux ch mpêtres, des chants d'initiation, des chants épiques, des chants
pastoraux, des
ants de récolte, de réjouissance (séances de lutte, mariages etc.)
Ils constituent souvent une manifestation authentique et spontanée de joie, mais
aussi des souffrances et aspirations des populations. Ils véhiculent un ensemble
d'éléments, de codes, de signes réalisant un langage qui permet au chercheur de
s'imprégner des n~alités de la vie quotidienne dans les sociétés seereer, de leurs
mythes et croyances ritualisés, des conflits sociaux, des systèmes initiatiques et
même de leurs rapports avec les étrangers.
Chez les Ndut et chez les Saafi par exemple, nous avons pu recueillir un
répertoire très riche de chants relatifs aux différentes épidémies de peste qui ont
ravagé le pays ~ eereer entre les deux guerres mondiales. Ils relatent la souffrance
des populations incapables cie lutter contre ce terrible fléau. L'exclusion et l'abandon
dont étaient victi
es les malades y sont aussi souvent relatés.
Les deux batailles du Joobaas et du Jandeer que nous avons mentionnées plus
haut sont aussi relatées à travers des chants épiques très célèbres dans le Joobaas
et dans le Saafeel7. En exploitant les chants liés à l'esclavage, nous avons fait une
découverte de
.iIle. Elle montre que si l'esclavage en tant que système social
institutionnalisé n'a pas existé chez les Seereer, sa pratique n'était pas tout à fait
\\
absente. Les març/inaux «hors-la-loi» pouvaient être expulsés ou tout simplement
vendus par leurs oncles maternels. Nous nous sommes aussi beaucoup intéressés
aux chants relêltifs à la résistance, à la mobilisation durant les deux guerres
mondiales. De nombreux textes ont été composés pour magnifier la bravoure des
résistants et des mobilisés.. mais aussi pour tourner en dérision les collaborateurs de
16

l'Administration c loniale. les populations les ont toujours perçus comme des traîtres
à la communauté.
Notons enfin que le travail de collecte des informations tant écrites qU'orales.!
n'a pas été facilej• du fait même des lacunes inhérentes à 11nsuffisance des sources
écrites. le recours ~I la tradition orale a été plus qu'indispensable pour combler cette
lacune. Pour y parvenir, nous avons effectué un séjour assez long dans le territoire
seereerdu Nord- uest, parcourant les villages, muni d'un guide d'entretien que nous
avions auparavant élaboré. Notre démarche a consisté à composer un questionnaire
centré sur des thèmes que nous avons ciblés comme étant incontournables pour la
collecte des informations utiles. Une fois sur le terrain, nous avons orienté et
approfondi les questions en fonctIon des connaissances de nos interlocuteurs sur les
thèmes choisis et aussi sur leurs pr9pres communautés et éventuellement sur les
autres. Notre maÎtri:5e des différentes langues parlées dans l'espace territorial seereer
du l\\Jord-Ouest nOLIs a facilité la tâche, dans la mesure où, non seulement nous
,
n'avons pas eu be~;oin de traducteur, mais surtout parce que nos informateurs se
sont prêtés volonti·ers à nos qUf:stions, même les plus confidentielles et les plus
sensibles auxquelles ils n'auraient sans doute pas répondu, disent-ils, s'il s'agissait
d'un enquêteur n'appartenant pas à leur communauté. Cela nous a permis de faire
une collecte d1nforrnatiol1s dont la richesse et la variété nous ont forcé à fournir un
travail patient de recensement et de sélection. l'attitude souvent hostile, voire
haineuse des populations à l'égard des Wolof transparaît cependant à travers la
plupart des réci i qui renferment pour la plupart le piège de l'ethnicisme. Ce qui
nous a obligé de faire un travail de recoupement pour vérifier l'objectivité de nos
informateurs et la crédibilité de leurs propos. A cette lacune, il faut ajouter celle de la
datation, beauco
plus difficilement surmontable.
On ne peut comprendre la dynamique des sociétés seereer du Nord-Ouest
sans la situer d ns le contexte de celle des peuples qui les entouraient, et plus
globalement, dans la mouvance de la colonisation. Il nous a donc paru utile et même
nécessaire de nou:) intéresser à la documentation relative à l'histoire des peuples
Lebudu cap-Vert, Wolofdu Kajooret du Bawol, et 5eh, et de manière plus générale,

à celle de la cola isation. Il faut reconnaître que nous n'avons pas rencontré de
difficultés majeures à ce niveau; les informations écrites étant plus fournies.
Nous sommE~S malgré tout conscient des limites de la présente étude. La
première est celle que rencontrent la plupart des chercheurs qui décident de
s'engager dans des travaux sur 111istoire africaine: l'insuffisance des sources écrites.
On pourrait aussi nous reprocher le déséquilibre observé dans l'étude des différentes
composantes qui forment ~es sociétés seereer du Nord-Ouest. Nous sommes
conscient de cett
lacune, que nous aurions souhaitée combler. Malheureusement
nous n'avons pas pu séjourner dans le Lexaar, faute d'adresse. Nous nous sommes
contenté des informations fournies par nos interlocuteurs Ndut et Noon. qui
connaissent assez bien cette partie du pays seereer. C'est pourquoi les Lala ont été
défavorisés par rapport aux autres groupes qui occupent une place importante dans
la présente étude· que nous avons divisée en trois grandes parties.
La premi' re partie, organisee en trois chapitres, est consacrée à la
présentation des sociétés seereerdu Nord-Ouest au milieu du XIXe siècle. Notre sujet
se situe dans une dynamique évolutive qui s'accélère à partir de la deuxième moitié
du XIXe siècle. Il nous a donc paru important de faire une présentation de leur
situation politique, économique, sociale et culturelle au moment où la rupture
provoquée par la colonisation s'amorce. Cette étude panoramique permettra de
fT!ontrer toute l'originalité de l'organisation traditionnelle des sociétés seereer du
Nord-Ouest, la nature de leurs rapports avec les peuples voisins, tout cela étant
influencé, dans unE: large mesure, par les conditions particulières de l'environnement
naturel dans lequel elles se sont implantées, mais aussi par le contexte de la traite
négrière.
La deuxième partie est intitulée «les sociétés seereer du Nord-Ouest de la
conquête à la mise en place du système colonial». Elle comprend deux chapitres qui
annoncent la rupture de la situation d'équilibre que les sociétés seereer avaient
jusque là conllue~:. Cette rupture s'annonce avec la conquête et s'accélère avec la
18

mise en place et le renforcement du système colonial, malgré l'opposition farouche
des populations.
Enfin, nous avons axé la troisième et dernière partie sur les mutations
entraînées par la domination coloniale en territoire seereer du Nord-Ouest. On peut
dire que celle-ci consacre une certaine rupture avec l'ordre traditionnel. Les sociétés
seereerentrent alors dans une phase de bouleversements socio-économiques, socio-
démographiques et socio-culturels assez significatives.
19

PREMIERE PARTIE
LES SOCI ~·rES ~1r:EREERDU NORD-OUEST AVANT
LA CC.NQUETE COLO~IALE
20

Saafi, Noon, Ndu~ et à un degré moindre,Lala, occupent les zones accidentées
du massif de Njas et de la falaise de Kees. Cétte région présente une certaine
originalité par rapport au reste du Sénégal (exceptée la partJe sud-est du pays). Les
Européens qui ont visité la région, furent émerveillés par la beauté du paysagè
naturel dont le massif de Njas et la falaise de Kees, entaillés par des vallées souvent
étroites et parfoi:; profondes, constituent les éléments domlnants. 14 Ces mêmes
Européens furent particulièrement attirés par la densité de la végétation et la variété
des espèces animales utiles mais aussi dangereuses pour l'homme.
C'est dans ce milieu original que les 5eereer furent contraints de s~nstaller,
probablement depuIS le xr siècle, après qu'ils eur;ent quitté la vallée du Sénégal. lis-
se regroupèrent en petits hameaux et villages organisés selon des structures
claniques. Les bouleversements qui affectèrent la Sénégambie à partir du xre siècle,
et ceux consécutifs à la tl'aite atlantique à partir du ~me siècle, renforcèrent leur
marginalisation. En refusant cl'y adhérer, ils constituèrent la cible principale des Etats
pratiquant la traite négrière, les victimes des iQCUrsidns des cedclo à 11ntérieur de
leurs territoires, et finirent pat être refoulés plus profondément dans les massifs
boisés. Ceci créa en eux un réflexe d'autodéfense qui pouvait se lire. dès fois en
terme d'agressivité.
-,
Le type d'organisatlon poHtique, économique, SOCla1 et culturet répondait
parfaitement à la nécessité de faire face à cet environnement difficile. Il leur permit de
-vivre dans une indépendance plus ou moins complète par rapport aux Etats wolof
jusqu'au milieu du XI)(! siècle.
14 Le voyageur qui visile aujourd'hui la région est frappé par sa dénudation. Le couvert végétal: a
presque disparu, laissE:nt au sommet des collines et bl:lttes des sols rocailleUx et caillouteux qui
donnent au paysage Lin visage déSolant. C'est à l'intérieur des vallées où sont lmplantéErs les
populations que l'on r,etrouve les marques d'une végétation encore vivace. A~ rares espèces
naturelles qui constituent les reliques d'une· végétation jadis très dense, cOtoient celles résultant de
l'action volontariste de· l'homm9, c'est-à-dire, I?'antées soit pour lutt~r contre ·je processus de
désertification, soit. d mi le caore d,~ ta lutte pour ~a réadaptation des paysans Seerewaux cond;tjons
écologiques et écon mlques nouvelles. Elles i8ôtRuen1 en partie. au pay-sage sa :splendeur et son
channe d"antan.

!=:HAPITRI; 1
LES lH\\OMMES ET LEUR ENVIRONNEMENT.
22

L'environnement dans lequel les Seereer du Nord-Ouest ont évolué, depuiS
leur implantation dans te qui est devenu leur territoire actuel, a joué un rôle
important dans le façonnement de leur mode d'9rgan~satlon économique, social, mais
surtout politique. L.es massifs boisés quasi impénétrables servirent de sites-refuge
pour échapper aux persécutions de toutes sortes. Aussi les facteurS sécurltatt"es
semblent-ils guider pour l'essentielle peuplement seereer.
A) La problémaltic1ue de !'origineet du peuplertlent seell!erdu Nord-Ouest
certains ethnologues et linguistes dassent les 5eereer du Nord-Ouest dans ce
que Walter PICHl appelle le -groupe Cangln 15 en raIson de feurs affinités culturelles et
linguistiques. Si ce~; affinités sont réelles et même parfois très marquées, elles ne
devraient cependant cacher des différences très nettes. Avec le groupe seh, efles
sont encore plus poussées, même si au niveau des traditions, Il existe de
nombreuses et véritables similitudes. Ces différences ajoutées à l'originalité de
l'organisation sociale et politique, posent un autre problème au chercheur: celui de
l'origine des 5eereerdu Nord-Ouest. Les hypothèses ou thèses émises à ce sujet, et
partant sur le peuplement, slnscriVent dans la polémique sur leur appartenance ou
non à l'ethnie seereer. Trois thèses sont généralement avancées pour expliquer
l'origine de ce peuplement. Eiles méritent d'être exposées et analysées en raison de
leurs contradictions profondes,
selon œrtain~; auteurs, les 5eereer seraient v~nus du Gaabu, ancien royaumè
Manding situé au s'tJd du Sénégal. Quelles furent alors les causes de leurs m;gratlons
et comment s'ét.al~~nt-elles opérées ?
PINET LAPRADE, dans sa «Notice sur les Sérères»,. donne l'explication suivante:
«.A une époque de quatre' siècles au moins, Soliman KOu régnait dans le Gaabu en
Haute Casamance. A sa mort, son frère et successeur naturel au trône, prétendait
hériter de Sès biens et captifs. Mais ces derniers ne voulurent pas reconnaître ses
15 PtCHL W.: The Can!Jin group: a language group ln Northem Senega!. PittSburg. Ousquesne
University Press, 1966.
23

droits et se donnèrent à Bouré fils de Soliman Kou. La guerre s'en suivit. Bouré fut
vaincu et ses partisans se réfugièrent vers la mer. les uns s'établirent dans les
plaines de la BaSS4~-Casamance où ils sont connus sous le nom de dlola, et les autres
traversèrent le Fogny, la Gambie, le pays du Rip et le saloum et vinrent fonder leur
premier établissement à Blssel.»16 Ainsi, ces réfugiés réfractaires au pouvoir du frère
de Soliman KOLI 21uraient créé avec Mansa Waa/l JOON le royaume du Si/n. Et dans
leur mouvement d'expansion, les Insurgés n'auraient rencontré aucun obstacte
sérieux sauf les Manding qu'ils soumirent d'ailleurs à leur autorité et qu'ils
chassèrent. Ils aurëlient progressé vers le Nord-Ouest pour occuper tout le pays
«jusqu'à trois lieues environ de la côte qui forme la baie de Yoft. Ce pays comprend
le Dieghem, tout le Baol, le 010005, le Ndoute, le Oiankin-Fandèn~, le Ndoich et le
Lekhar».17 Ils s'établirent, selon cet auteur, dans les iones très favorables à la
culture, groupés en familles, y menant une vie autonome, indépendantes les unes
des autres. C'est œtte autonomie et cette absence de contacts qui auraient fini par
créer des différences au niveau des divers groupes composés, d'une part des 5eereer
5eh assez homogènes, et d'autre part dèS Seereer du Nord-Ouest eux-mêmes
subdivisés en plusieurs sous-groupes.
certaines révélations de PINET LAPRADE sont très Intéressantes. En effet, Il
accorde à tous ~es groupes seereer la même origine, situe leurs différences
essentiellement au niveau de la langue et explique que «ce fait n'a d'ailleurs rien
d'extraordinaire si l'on se souvient du fait que les Sérères sont des captifs expulsés
du Gabou, que ces captifs provenaient sans doute de peuples dffférents de '1ntérieur
de l'Afrique, et qu'arrivés dans les contrées qu11s occupent, ils durent se grouper
suivant leurs nationalités et par suite suivant leurs langages.»i8 La thèse de PINET
LAPRADE qui insiste sur l'oligine méridionale des' Seereer semble avoir séduit et
inspirer certains chercheurs dans la recherche d'une parenté entre 5eereeret .JooIa à
travers le mythe de Hagem et Jambooii.19 Pourtant, elle comporte des em.~rs
historiques assez graves. PINET LAPRADE situe en effet 11mplantation des 5eereerdans
1E A.N.S. 1G 33 :Pinet L3prade, op. dt, p. 1
17 Idem .
.1Iô Ibidem
19 Diouf B. $, : Hagem et Jamboofi : «le Soleil» n~74e7, du 17.05.1995, p.7
,
,
...
24

la zone Qu11S occupent vèrs le )0f! siècle. Il confond ainsi la souche ge/war dont
('immigration dans la région remonte vers le XIIIe ou XIve siècle et fa souche seereer
authentique Installée dans le œntre-ouest du Sénégal bien avant cette date et dont
l
beaucoup de cherdleurs s'accordent à dire qu'elle vient du Nord.
Pour ces demiers, le berceau des $eereer serait non pas le Gaaoo, mais la
va11ée du fleuve Sénégal, ancien foyer de convergence et de diffusion de cultures.
Elle fut aussi un carrefour d'échanges commerdaux entre les populations arabo-
berbères du Sahara et celles noires du sud et le site des brillantes civilisations du
Ghana et du TeknJr. Il est difficile de déterminer de façon précise le peuplement du
Tekrur pulsqu11 fut très complexe. Il semble cependant qu'on y retrouvait la presque
tota.lité
des
cOn:'lposantes
ethniques
qui
occupent
actueUement
la
partie.
septentrionale de' la Sénégambie: principalement les 5eereer, les Lebu, les Soninke,
les Fa/be, les Wotot. 20
Selon le R.P. GRAVRAND, le substrat humain du peuplement du Tekrur fut
constitué par le g,roupe seereèl'-Iebu. ~l Peut-on pour autant parler de groupes
ethniques
véri~lbles,
avec
leurs
spécificités
tinguistiques,
sociologiques
et
culturelles? Pour l'auteur de «~>eereer-cosaan» la mutation culturelle qui devait
aboutir à la différ'e:ndatlon ethnique n'était pas encore achevée: Elle ne prendra
forme qu'avec I/app:>rt négro-berœre des Fulbe.22
En :revanch:; pour Cheikh Anta DIOP,''l'ethnification" seereer était achevée bien
avant la naissance çlu Tekrur. selon le chercheur sénégalais, les origines ethniques et
culturelles seereerdoÏVent être recherchées au-delà du sahara. Ces peuples seraient
alor~ originaires de la vallée du Nil qu'Ils furent tontraints de qUitte) à la suite des
troubléS fréquents qui secouèrent l'Egypte. Après un séjdur dans le sahara, ils
auraient fini par s'installer dans la vallée' du Sénégal. le savant sénégalaIs fonde sa
thèSe suries ·ressemblances qu1J a pu établir entre les langues égyptiennes et les
20 Diagne P. : Pow..ot!:-',oll1igue traditionnel en Afrique Occidentale: Paris, Présence
Africa1î'le. 1967. p.37.
'
21 R.P. Gravram:l (b).~ civilisation le Seereer COSftan j : NI.EA, 1983 p.83.
1
n Idem.
25

langues africaines, principalement le Séereer et le wolof. L'observation de la vie
religieuse des Egyptiens lui a aussi permis de déceler des simtlitudes frappantes
entre leur patrimoine culturel et celui des 5eereer. 23
Jusqu'au XIe siècle, les différentes communautés ethniques déjà formées ou
en formation vivaIent plus ou moins en harmonie. Mals à partir de cette période, la
vallée du fleuve connut des bouleversements socio-polititlues. Importants liés au
mouvement almoravide dont l'une des conséquences fut l'introduction de l'Islam
dans le
Tekrur,
Géographiquement proche du
Maghreb et sitùé au point
d'aboutissement des routes commerciales transsahariennes, le lekrur vtt ses
populations progressivement impliquées dans les transactions avec les marchands et
marabouts arabcH>erbères. En 1040 déjà, le souverain WARJAABI se convertissait à
11s1am. Il aurait même participé, au nom de la solidarité islamique, à la prise
d1'.oudaghost par les Almoravides. Ainsi avec I1slam naquit une nouveUe
couche
dirigeante. Progressivement, îI se constitua, à la faveur de la naissance et de l'essor
dl,.! nouvel Etat, une élite formée des Noirs islamisés et des Arabo-berbères. Elle
devenait détentrice du pouvoir poUtlque, qui llii conférait en même temps une
prépohdérance économique sur les autres couches non islamisées et marginalisées. A
cela, s'ajoute la pre5sion de ptus en plus forte qui s'exerçait sur les terres, à la suite
de j'accroissemeht de la population. Elle eut pour conséquence '~insuffisanœ des
surfaces exploitable::;. L'évolution de l'environnement entrerait pour beaucoup dans
ce processus, « Les ravages causés par les moustiques et la malaria,' qui désolaient
les groupes Inondés pendant la saison estivale, conjugués à l'arloification croissante
qui frappait respa,ce fuutanke poussèrent souvent les hommes et leurs troupeaux à
se
déplacer vers
des
zones
plus
propices». 241
Les
Seereer n'échappèrent
probablement pas à cette mouvance.
Cet environn.ement devenu peul. favorable à 'leur épanouissement fut l'une des
principales causes de l'~de des 5eereer, très attachés à leurs activités ê1gro-
pastorales. Ils avalent dû mesurer toute la
menace que préseDtaient ces
23
Voir DIOP C. A. : Parenté gM_étique de l'Egypte pharaQl1Ilgue et des laOQye~ négro~africaines:
Dakar, N.E.A, 1977~
,
.
24 KANE 0_ : " Le Fuuta Tooro des Sa1igi aux Almaaml : (1515-1807)", Dakar, UCAO, 1986. p. 5
26

bouleversements jX)l.Ir leur sUIVie. C'est probablement pour échapper à l'islamisation,
à l'absorption culturelle et aux exactions économiques, qu'ils furent contraints à _
émigrer vers le sud, à la recherche de cQnditions plus favorables. Si les chercheurs
situent généralement leur exode entre les Xf! et XIve ~ècles, les thèses avantées
pour déterminer les groupes concernés par ces migrations divergent.
En excluant oe l'exode ceux du Nord-Ouest, Gravrand relance le débat sur leur
origine. Selon l'homme d'église, les Seereer du Nord-Ouest ne faisaient ~s partie de
ce qu~1 appelle ~ b-ranche «seereer-ctJsaaf1», seule originaire de la vaJfée du fleuve
Sénégal. Ils seraient, avec les Baïnuk, les Hedik, les Koiiaagl, les Basari et les
Bajaranke, les descendants dies premiers habitants du Sénégal dont la ciVilisation est
attestée par les découvertes archéologiques effectuées dans la région couvrant le
cap-Vert jusqu'à la Petite-Côte. Il se fonde, pour appuyer sa thèse, sur les
différences supposées conœrnant tes systèmes d'héritage-chez les Noon et les autres
groupes seereerdu Nord-O~st, sur leurs similitudes linguistiques et sociologiques et
aussi sur leurs différences profondes avec le groupe ')eh. Les $eeTeer du Nord-Ouest
parl~raient aussi avec les groupes ethniques cités ptus haut, les langues Tend Nuulf
différentes de celles venues du Fuuta.
La thèse de GRAVRAND suscite un certain nombre de remarques: d'abord, il
commet une erreur en considérant que ~<les Systèmes d'héritage chez les Ndut, les
Noon et les Saafe.m sont différents». 25 Contrairement à ce qu'II affirme, les Noon
n'ont pas toujours connu un système de succession patriarcal. La conception d'un tel
mode est récente. Elle est une conséquence de la christianisation de ce peuple.26 If
en est d'ailleurs actuellement de même des Ndut et des Saafi convertis récemment
aux religions révélées. De plus, il n'est pas encore scientifiquement démontré que la
parenté entre la langue $èh et le Pulaar est plus proche que celle existant entre
25R.p. GRAVRAND (b): op.cit, p.144.
26 NJOON P.O: Ehtretien effectué à IKees (Ngeent), 11 .08,.95."
27

celle-là et les parlers impropement appelés «langues cangÎI7».27 Pourquoi aussi
attribuer -nécessairement aux 5eereer du Nord-ûuest les vestiges archéologiques
découverts dans la région, et non aux 500s ~8 D'autant que selon les traditions
orales, ces derniers ont antérieurement occupé la région. La civilisation de l'homme
de Thiemassas s'étend au-delà de la Petite·Côte et recouvre le Jegem et le Sim. Les
artisans de la pierre taillée et des amas coquilliers connus sous le nom de
paléosénégambiens ont essaimé dans toute la région habitée actue,llement par tes
divers groupes sehr saati, fWOf1, Ndut ete. Il est donc hasardeux d'attribuer ces
civilisations aux groupes seereer du_ Nord-Ouest, sur la seule base de leurs
différences linguistiques et politiques avec le groupe seh.
Mais c'est la tradition orale qui apporte la plus grande contradiction à la thèse
de GRAVRAND. Les enquêtes que nous avons menées sur le terrain font apparaître une
donnée permanente: à savoir, les Seereerou Nord-Ouest sont des peuples allogènes
au terroir qu'ils occupel1t actuellement. Les mythes de fondation des villages, la
~~"ttBtt&-IJ'OPOnyrme"oonStitoeflt..,.atIt8tlt'"'lfelémel'1ts'XIiJi npeuveht"'81derl1e
chercheur à mieux cerner [a réalité historique de ces peuples. S'appuyant sur les
mythes de fondatiDn des villages saafi du Joobaas, Da~uda THIAO fait descendre les
populations ~all d(~ cette contrée du métissage entre 5eh et 5eereer habitant le
pays saafeen. Il serait favorlsé- par les courants qui avaient mis en contact les
différents groupes cie populatiOns de la sous-région. Ils ont aussi favorisé les unions
conjugales. La présence de certaines familles seh au Jooœas s'expliquerait par les
rapts dont auraient été victimes leurs a'11Ieulés.29
Ce métlssage est une donnée socioJogique et historique réelte. Il est même
très poussé. Il n,e résout pas pour autant la- -question de l'origine des Seereer du
Nord-Ouest. Les groupes- h~bitant Ile Cangln, la province du Ndut, le Lexaar et la
partie ouest du pays saafeen seraient-ils- aussi les descendants des Seh? Il est
27 C'est la taxonomie de Walter Pichl qoi a produit ce vocable qui ne repose sur aucune base
scientiflqut,le Canr,lif> étant une UA terroir habitée e$Sentiellement par le groupe Noon. Les autres
g!Y"'-
.--:v~-"n~aissentpas comme Seereerdu Cangln
In~es pOJPu1atlo~ afi'rrmern qlJe les $eereer ont trouvÉ! dans la région les Soos. Elles aIment d'ailleurS
29 Quer es .v~stl~es laissés par 1eui'S predécesseurs,
~H~AO O.. Kisas./'J: 'Histoire d'un telroir du Joobaas" : Q:P&e-, UCAD Dép d'Histoire Mémoire de
maltnse, 1990-1991 l p.21,
"
28

permis d'en douter, d'autant que d'après les traditions villageoises, les noyaux les
plus anciens qui ont peuplé le territoire sont originaires de la vallée du f1eLNe
Sénégal. Les popul<ltions affirment avoir encore gardé, malgré l'usure du temps, le
souvenir de leur séjour dans la vallée et les différentes péripéties des longues
pérégrinations qui les ont conduites dans leur actuelle région d'implantation.
Selon une trziditlon bien répandue chez 1es 5aafi, les villages de Daga dans le
Saafeen et dans le Ndut ont été fOndés par deux frères jumeaux originaires de
Calaawdans le Fuuta. Le fondateur de l'agglomération située en pay~ saatèen auraït
attribué à son village le nom de Daga calaawen souvenir de celui de ses ancêtres du
Fuuta."5J Il sembl,e aussi que les localités de KaedJ et de Njum relèvent de la
toponymie seereer. La première signifierait littéralement «kaay n'est pëls venu» et la
detDdème désIgnerait un petit baobab Que les Seereer du Nord-Ouest appellent
Njum, et qu'Ils auraient planté alors qu11s vivaient encore au Fuuta. l'ethnonyme
seereer, selon certains traditionalistes, viendraÎt de l'expression Pulaar «seeraab!Je>
'Qlri sig1~ lfft.térn~merI't «\\es sépaJést>. Pour 'es Seeeer 00 Mord-OIJest, Seeree
serait la corruption du mot sereen qui veut dire la périphérie, ou la limite.31 Dès lors,
on peut se poser la question de savoir si les Seeraabbe des Hal Pulaareen n'étaient
pas ces populations expulsées et marginalisées, vivant à la périphérie de l'espace
politique du Tekrvrdès le début de l'islamIsation du nouvel Etat.
On salt que les événements politiques survenus aux XIe et >are siècles dans le
Tekrur ont eu des répercussions profondes sur les populations non Islamisées, Les
éléments réfractairES ytnrent peupl~r les espaces qui avoisinaient le nouv~ Etat. Ibn
Saïd cité par Pathé DIAGNE nous apprend «qu1ls ont une ville qui s'appelle Mouweh.
C'est ici (dans cette ville) que se trouve la maison de leur Dekka-kir».32 Pour Pathé
DIAGNE «le Mouweh ou Moult dont il est question se situe au~dessous des salines du
Guandjol. 00 trouve·deux autres villages du même nom dans ie Toro et au Sud du
Ojander. Les popUlations auxquelles il est fait référence sont encore en ces lieux
principalement hc~bjtés par les Ndoute5-Le~. Moult relève de la toponymie Lebou-
30 FAAY B : Entretien e'Yeetué à DtJga Calaaw~ 15.09.9:5.
311 JOON Y : Entretief effectué à Buxu,30.08.95.
32 DIAG~E P : op.cit. pA1.
29

None». 33 COmme pour confirmer ces propoSI Pascal Dece NJOONrécense une dizaine
de villages de la vallée qu'il considèr~ relever de la toponymie seereer. Ainsi par
exemple, Matam siçJniflerait en Noon et en Jfldut «l'eau est chaude», Fanaay «la
paix» en ~n, Tund Malay «élévation de sable» Mpa/ «germer». Les 5eereer
auraient même laissé dans ce vinage du Waalo un génie du nom de caac Kaf4rang.34
.-- -----
1
Le mythe de Njawoor SIlS, ancêtre fondateur du village de 7ïwijfi- Tangoor,
serait encore une illustrçltlon de l'origine septentrionale des 5eert:er du Nord-Ouest.
(
ce mythe raconte qu'après leur longue pérégrination depuis le Tekrur, les NdtJt
décidèren4 une roIs arrivés dans la cuvette qui borde ce qu'on appellè aujourd'hui le
Mont-Roland, d1nteiTOmpre leur de~nte vers le sud pour attendre sur place les
lJIuchaTrr5 IMrve"l'I!gl.~, ~ Si7s~ œl'fl"réfi'sê 'ta m \\:§e œtte ~tg'CIè md'i'C!'le'»
en se faisant enterrer vlvant. Avant de mourir, il recommanda à son peuple de faire
de sa tombe un sanctuaire qui devait être désormais un fieu de culte. ce geste de
Njawoor devait symboliser la séQentarisatlon des Ndut 35 Retraçant l'ttinéraire de
l'exode des SeereeF "dut, Thomas Gana JUUF estime qu'II SIest opéré en deux
vagues. La première serait arrivée vers la fin du ~ siècle, après une Cinquantaine
d'années d'itinérano~. La deuxième vets la fin du XVI~ siècle et au début du XVIIe
siècle, après avoir :;éjoumé durablement à MbuJ qu'elle aurait été contrainte de
quitter à la suite d'un différend qui aurait opposé le chef seereer Spngeenl Puuyau
premier Daine! du Kajoor, Amad Ngoone. Par la suite, elle serait allée fonder
Tïwaawan où elle êluralt d'ailleurs laissé son, empreinte par le nom du quamer
dénommé Mut. A rès un long séjour à Njasaan, le groupe se serait ébranlé vers le
Sud-Ouest pour s'installer dans le 5ill, entre Puut et 5ebixutaan. C'~ dans cette _
province, qu11 se serait scindé en deux: le deuxième rejoignant les immigrants de la
première- vague qui s'était installée depuis la fin du xr siècle. Cest ainsi que les
spécialistes en tradition orale expliquent la séparation oes groupes seereer. ndut et
pa/oor s//I.
33 DIAGNE P : op.cit, p.42. Le Mouit existe effectivement dans les par1ers Sean, Noon, Ndut et Paloor.
Il peut signifier glisser I)U dlsparartre lorsqu'Il s'agit du soleil. Quant à l'existenCfl de vülages qui
relèveraient de cette l<>ponymie, elle doit être prise avec réServe. Il existe cependant le Garljool un
vil!age du même nom.
3'1 NJOON P..Q. : OP.ëITj
35 JUUF TH. G : Entr:etien effectué a Dakar, SlCAP Uberté 4; 06.04.95.
'30

Quand les Européens. commencèrent à longer les côtes sénégamblennes à
partir du x.ve siècle, l'exode et la mise en place de la_ plupart des groupes seereer du
Nord-Ouest étalent presque achevés. Leur présence dans leurs actuels sites
d'implantation est assez clairement mentionnée par certaines sources.
cada MOSTO affirme que <e.toute la côte du cap-Vert est habitée par deux
générations:
l'une
nommée
«Barbadnl»
et l'autre
«5erreri.»36
Barbadni esj:
certainement la ccnuption de «8uur-Siim ou roi du Si/n. Il pourrait probablement
désigner les sujets du roi du Si/n, c'est-à-dIre les Seh vivant sous son autorité.
L'appellation « semri» devrait alors logiquement être attribuée aux populations qui
ne relevaient pas de sa souveraineté, à savoir les 5eereer du Jegem et ceux du
Nord-Ouest. Cette distinction est confirmée par Diego GoMES qui situe le pays des
Seereerau nord de celui de «Barbaôn ».37 Ils devaient appartenir, selon Jean
BoULEGUE, «aux groupes appelés aujourd'hui Dieghem, safènes, différents de ceux du
Sine, surtout les seconds, et qui habitent les régions situées au nord du Sine et
touchant le littoral. leur importance ainsi que celle des groupes None et Ndoute plus
l
à t1ntérleur, était supérieure à aujourd'hui ».38
On peut douter de la crédibilité de l'~ffirmation selon laquelle les groupes
seereer du
Nord-Ouest
étaient
numériql,.lement
plus
importants
que
leurs
descendants d'aujourd'hui.
Malgré tout, les précisions faites par nos auteurs
présentent une grande signification historique. Elles permettent en effet de mieux
sjtuer l/alre d'extension du peuplement des différents groupes seereer, et surtout de
montrer que l'ethnonyme seereer s'ap~liquait d'abord, non pas au groupe seh, mais
aux peuples vivant un peu plus au nord du royaume du Siin. Ils se sont toujours
affirmés en tant qu~ Seereer, et ont toujours tenus à se faire dénommer comme tels.
Les variatioos dialectales, les différences linguistiques avec le groupe seh, même
poussées; ne devraient pas masquer une réalité culturelle commune.
M Cada Mosto : ~~. pp.128-129
31 Becker Ctt :~., p 169
:'lB Boulègue J :" La Sénégambie du milieu. du XVle~:Hècle au début du XVIIe slècle", Paris, Sorbonne,
Thèse de Doctorat de 3ème cycle, 1967.1 p.185.
31

En somme des peuples ayant la conscience d'appartenir à la même culture,
l
peuvent-Us être véritablen:tent dissociés pour des préoccupations uniquement d'ordre
linguiStIque? L'expression de l'ethnlclté ·ne se limite pas seulement à ce niveau.
Comme le nQtent J'1irjam De Bruijn et Han Van Djik, eUe est aussi repérable dans les
discours sur les hiérarch;es sociales, dans les croyances religieuses, dans les
coutumes, les mœurs, le mcde de vie et de pensée, les arts et les' métiers.39 Les
spécificités observées au sein des différents groupes qui se réclam"ent de l'ethnie
seereer ne devraient pas, à notre avis, être interprétées comme le fait d'une origine
différente, mais plutôt analysées à partir de$ conditions particulières qui ont Façonné
leur destin depuis lE!ur implantation dans leurs zones d'occupation.
L'espace habité par les Seereerdu Nord-Ouest présente des aspects physjques
très contrastés dominés par le masstf de NJas et la falaise de Kees.
Le massif de Nja~ dont l'altitude moyenne dépasse 60 m, et culmine à plus de
100 m, s'étend au nord jusqu'à la latitude de Puut et au sud jusqu'à la mer où il est
interrompu par d'abruptes falai~ côtières. celles--ci sont observables à partir de la
falaise de Popeng/n, appelée Maam CUupaam par les populations, jusqu'à Tubab
Jalaw. Ce massif est limité à l'ouest et à l'est par deux zones basses: le plateau
couvrant la zone comprise entre 5ebixutaan, Barfli et Yen à t'ouest, et constituant la
limite naturelle entré le pays seereer et le territoire lebu; et te marigot de Puut et la
vallée de la Soomeon à l'est.
Le massif de Afjas est coiffé dans ses parties les plus élevées par des couches
latéritiques, vestiges d'un anden cuirassement continu. Il est entaitlé, surtout dans sa
partie centrale, par d1mJXlrtant~ vallées. 4D En surface, ces vallées, qui ont servi de
sites d'implanta;~ion aux populations, sont tapissées d'un recouvrement sabla-
39 Mirjam De B. E:1t Han V.J : Pewhs et Mandingues: Dialectique des constlUctiQ1ls ideotaires :
Karthala, 1997 p.U.
4(J Anonyme: le H!~~;t de NdiaS!: Dakar, 1976, p.2: ouvrage publié par le Bureau Régional de la
Géologie et des Mines. Ces vall~les soot actuellement sèches, mais elles furent jusqu.'à une période
relativement récenh~,:es lits de, cours d'eau assez abondants.
32

argileux, rouge-ocre.. résultat d'un démantèlement des cuirasses, Elles se présentent
sous forme de \\laS€!S séparées entre eUes Aar des buttes ou des monticules. ces
unités orogéniques
constituent en général les Ilmi~~ naturelles entre les villages.
Par exemple, entre Paaki et Toglu, se dresse une monticule de formation gréseuse
appelé bopufv 41 parce que,.. disent les populations, eUe est «assise» entre les deux
villages.
La falaise de Kees, 42 qui relaie le massif de Njas vers le nord-est, forme la
zone tampon entre les territoires seereer du Si#, du Cangin et du Joobaas, et plus
globalement, la ZOI1(~ de COntact entre le Cap-Vert et le reste du Sénégal. «C'est un
véritable amphithéâtre naturel qui constitue la limite orientale du (ap-Vert avec le
Kajoor.» 43 Elle est orientée de direction nord-sud et s1ncurve vers l'est à ses deux
extrémités pour aooutir au plateau de Mont-Roland dans le pays ne/ut au nord et à
celui de Kisaan dans le Joobaas au sud. sa hauteur de commandemént attetnt
environ 80 m, Elle est hachée par une faille de direction est-ouest d'une longueur
d'environ 15 km. Cest le célèbre «ravin des voleurs», connu localement sous le nom
de «Allu-Kaafi », Constituant te prindpal couloir de passage entre le Qawol et le Çap- -
Vert, cette faille s'élargtt progressivement vers l'ouest pour aboutir à une large vallée
qui fait suite vers k~ nord au tong couloIr dépressionnaire qui entaille le massif de
Nja$.
Cette faille a servi de bassin au lac Tanma encadré dans sa partie méridionale
par deux falaises: celle de Kees à l'est, à l'ouest ceUe de Jandeer habité par les
Lebu et les Wolof. Un puissant cordon dunair~ isole la vaUée de la Tanma de j1oc.éan
à son extrémité septentrion~le, Parallèle à !Cl côte, elle s'lnfléchit vers le sud et se
prolonge jusqu'à celle de la Soomoon quI sépare, vers l'est et le sud-~ d'une 'part
le Saafeen du Joobaas, et d'autre part, le Saafeen du Sandog et du JegeJt~
'--
41 SilS N : Entretien effectué à Pàaki -22.08.95.
42 Les géographes ulilisent encore ie 1erme cuesta de Kees. Voir à ce propos: J.B. BIRAMPIR'WA.
« l'évolution de la CI. esta de Kees »,Université de Dakar, Dép. de GéograpHie\\ 1978, p.79.
43 GUEYE Mb. (b) : « Les transformations des sociétés Wolo1 et Seereer de j'ère de la conquête- il la
mise en place de l'ad~f1inistratiDncoloniale ». Dakar, UCAD, Oép. d'Histoire, 1991, p.24.
. 33

Les conséquences de la morphologie de ce relief sur la pédO!ogle sont
évidentes. Elle a contrIbué à déterminer la typologie des sols.
.
les cuirasses latértttques, observables surtout dans le massif de Njas,
sont
peu propices â l"agricufture. En revanche, les sols riches des vallées entaillant le
massif dans sa partie œntrdle, sy prêtent. Ce sont les sols ferrugineux tropicaux non
lessivés, qu'on retrouve d'ailleurs dans la presque totalité du centre-ouest du
Sénégal. «Ils ont la particularité cie ne pas être lessivés en argUe. le fer ~n revanche
est lessivé et se reb"ouve en profondeur sous forme d'horizons rubéf1~s». +4
les régions argileuses se retrouvent sul' les rebords ouest du massif de Njas;
dans la zone couvrant l'axe Sebixutaan-Dugaar-Barfil-'ten. Elles sont recouvertes de
sols de couleur brune, très rithes en substances chimiques: ce sont les vertisols,
bien connus des paysans, mais qu'ils n'exploitaient qu'exceptionnellement parce que
très diffiçfles à travailler. Destinés à la culture du coton et surtout à celle du sorgho,~
ces sols ne présenamt pas d'alfleurs de contrastes poussés avec èeux observés dans
les régions marécageuses qui ceinturent le lac Tanma et la vallée de la Soomoon. Ce
sont les sols hydromorphes, très favorables à la riziculture. lis n'étalent pas
cependant mis en valeur par I~s paysans seereer puisque le riz ne faisait pas parne
de leurs habitudes éllimentaires.46 Durant la période hivemaie, ces réglons formaient
de vastes étendues de terres d'autant plus boueuses qrépoqU€,
la pluviométrie
était abondante. Le commandant du posté de Mdldjem note que « pendant la saison
des pluies ia Tanma
est recouverte par environ un mètre d'eau stagnante et
saumâtre, et elle n'est complètement à sec Que dans le mois de mars » .47
le réseau hydrographique était alimenté par les eaux de pluies provenant des
sommets des plateëlux. 48 Le lac Eutan et celui de Cérès sont mentionnés par les
sources européenn~:s.49 Outre ces lacs, on a pu aussi relever l'existence de rivières
44 Anonyme :BRGM : .9.f'.cit, p.13.
45 PUUY A : Entretien offectué à Dugaar 1 20.08.95
46 PUUY 1 : Entretien en'eèlué à Sanofil, 13,09.95
47 ANS 1 G/ 2n : Rapport du commandant de poste de Mbldjem au gouverneur du Sénégal. avril
186:2.
48 If est aujoUrd'huÎ peu abondant du fait de la sécheresse persistante qui frappe ra zone.
49 'BARBEY C : L.e littoral d.e Dakar à ST Louis: à la lumière des documents européens: Dakar, IFAN.
Notes Africaines, 1967. pp.122-124.
34

comme la Soomoon et le Pancuur 50 dont' le lit était occupé par On réseau très dense
de marigots qui. allait jusqu'à la mer. D'autres marigots étaient aussi éparpillés à
travers la zone. DIaiIIeurs, ils occupent une place impOrtante dans la toponymie du
pays seereer. On peut citer entre autres: le martgot de Puut, connu sous lé nom de
Muuflis parce que situé au pied de la colline du même nom et celui de Nangaado au
sud de Kees, vers te Joobaas. 51
Lacs et autrE!s cours <feau formaient un important réseau hydrographique
alimenté à l'époque par des ph,.lies àbondantes qui avaient aussi favorisé le
développement d'une végétation luxuriante.
Bien que située dans la zone soudano-sahélienne, la niche écolqgique occupée
~r les ~du Nord·Ouest présentait des éléments à dominante soudanlenne, et
même guinéenne, avec des précIpitations dont la quantité variait entre 500 et 800
mm.52 Ainsi dans les plaines bien arrosées du Jandeer, la VégétatiOfl persistait en
toute saison, avec des espèces buissonneuses et arbQrées. Dans les bas-fonds
humides des fiaay, croissaient des bosquets d'elaïs guinéensis (kih). ces bosqllets
s'étendaient jusque autour du lac Tanma. le R.P. SEBlRE en fait œ~ merveilleuse
description: «tout autour de la Tanma, mais surtout au nord et à l'est, poussent de
superbes bosquet'S de palmiers à huile (elaTs) dont les habitants aiment surtout à
extraire le vin de palme. Une végétation splendide règne de tout côté : de petits
tuisseaux et étangs d'eau douce en font comme une véritable oasis. De nombreux
végétaux ne se rencontrent que là : ficus et minosas, fougères, lianes immenses,
arbres et arbustes encore sans nom».53 Dans les zones où ces conditions
exceptionnelles n'existaient pas, la flore présentait des affinités soudano~sahéllennes,
Ainsi sur les affleun~ments marno-ealcaires des plqteaux de Baml et du pied de la
falaise de K.ees, On trouvait un peuplement exceptionnellement dense de baobabs
50 La Soomoon ne s'~sl pas encore complètement asséchée et demeure en eau .dans son cours
inférieur du~nt toute l'année. Le Pallcuur en revanche a p~que disparu du réseau hydrographique
de la, zone.
51 NJOON -P .D'.
't
Op.Cl ,
.
52 AOAM et BRIGAUD : Niaves et petits cours d'eau: Dakar, Budes Sénégalaises, Fascicule 2, 1949,
pp. 75-16.
'
~3 R.P. SEBIRE : Relation de voyage en PaYS Ndut: Bibli6thèq'ue de la Mission des Pères du ST
.Esprff : Séminaire de Sftbixutaan, Tome 26, p266.
35

(adansonia digltata.) avec taillis à .acacia seyal (tombe). Sur les formations à
caractères latéritiqL'es du massif de Njas, s'était développé, un taillis arbustif
impénétrable à acaôa ataxacantha(ngo/) et à combratum mlcrantum (tal(;.
Le capitaine VINCENS relève aussi en 1860 l'~istence d'autres espèces
végétales comme le gommier et le caoutchoutier dont il dit «Qu1Is pourraient être
exploités de manière fructueuse dans tout le pays». Il mentionne encore «un
peuplement très dense de fromagers exploités sur la rive droite-de la Somone pour la
fabrication de pirogues, prIncipalement à Bandloulouf et à Djarakhokh». Enfin, dlt..,i1,
«on trouve des C::f11cédrats (khaya sénégafensis appelés acajou du Sénégal ou de
Madère) entre la Somone, Kénlabour et kholpa ».54 Le peuplement de ces ca'l1cédrats
est aussi mentionné par SEAIRE, dans sa « relation dé voyage en pays ndut» : « de
l'autre côté de l'étang (tac Tanma) nous remarquons un plateau formé de pia:-res
calcaires. Nous partons visiter le~ villages sérères échelonnés le long des collines que
nous apercevons vers le sud... Les ca'llcédrats (khaya sénégalensi~) ~pparalssent
nombreux et élancés. Les ne!J"neb (acacia adonsomiJ) bordent un long ravin qui se
dirige vers la Tanma. Peu après nous sommes à Diaybobe »,55
Ces témoigna~s montrent que la végétation qui environnait lè pays seereer
était dense et riche, avec des espèces aussi variées que le tamarindus indica
(kadeedJ le ngera sénégalensis (ud), le gréVÎabicolor (saon) I~ combratuln micrantum
(tait) le zizyphys miwrltanla (ngJÏc), le borasus flabelifer(njang), l'acacia a/bide (hak)
etc.
A l'ombre de ces espèces arborées et arbustives, se développait un riche tapis
herbacé qui formait: durant toute l'année d'immenses pâturages pour le bétail. Cette
flore était aussi le r1epère d'une faune aussi varié~ que dangereuse. Le lion, l'hyène et
le chacal constituaient une menace permanenté, autant pour le bétail que pour
l'homme. L'auteur de la «Monograprue de Kees» révèle qu'ils étaient particulièrement
54 ANS: 5 D/3 : Rapport sur la reoonnaissance militaire en pays Sérère du 24 au 27 octobre 1860, par
le Capitaine VINCENS.
55 R.P. SEBIRE : op.dt, p.267.
36

nombreux dans les plateaux boisés du massif de Njas. 56 La pré~nœ d'éléphants est
aUSSf attestée par Séblre qui souligne : «le chemin que nous empruntons serpente la
terre d'argile où on remarque de nombreuses traces d'éléphants. Les pieds énormes
de ces pachyderme~i se sont enfoncés profondément dans cette terre convertie en
boue par les plu ie~ d'hivernage, et y ont creuse des trous dangereux pour les
chevaux ».57 Ces propos sont conflrmés par la tradition orale qui prédse que le
dernier éléphant qui rav~gealt les cultures de maïs de J~ région fut tué par Mbaat
SEB( de Ngolfafi (un village du Joobaas) en 1910. Parmi les espèces giboyeuses
figLJraiént la blche, la girafel l'antilope, le lièvre, le sanglier etc.
L'environnement naturel qui a servi de cadre de vie aux sociétés seereer du
Nord-Ouest, présentatt ainsi une originalité par rapport aux vastes plaines sur
lesquelles se sont Installées les autres populations du Sénégal. Les plateaux et
collines «charcutées» par de multiples vallées et les forêts compactes difficlJement
pénétrables, ont longtemps· été présentés comme le reflet d'un environnement
diffICIle, voire réptllslf. Il n'est donc pas étonnant que les 5eereer aient été assimilés
J}ar les observateu~; étrange~5 à cette nature sauvage. Leurs voisins wolof, de même
que la ,plupart des E:uropéens, les présentaient comme des sauvages habitués ~ vivre
Isolés dans ce milieu auquef ils les identifiaient.
Ainsi Mlxii S'as fut perçu par les habitants du KajoOr comme un être «fort
brutal Qui hantait les réglons environnantes, un forban de grande envergure, entouré

de bandits très habiles au tir à l'arc, une brute sans foi ni 101.»58 PINET LAPRADE, dans
une sorte de comparaison des Lebu avec les Noon, dit des premiers «qu1ls sont
doux, intelligents, ouverts à la civllfsatlon» et des seconds «qu1ls forment une race
un peu sauvage cht~Z laquelle ta colonisation a à détruire les préjugés qui l'ont jusque
'là empêché d'entreteflir des re/'ations commerciales avec les comptoirs français ».59
-~----'-!~---
56 kN.S : 1G/337; op. dt) p. 35.
57 R.P. SEBIRE : op.d
p.267.
: SAMB El H. M, « g~dio~ Qemb» : Dak,8r, N.E.A" 19811 p.27.
;
AN..S : 1G 133/ P 'ETtAPRADE j op.cit, p.13
37

Ces exemplL~ isolés peuvent être multJpliés. Ils constituent le reflet d'une
vision idéologique qui fait fi de l'étude de l'évolution des soCiétés hurflaines et leurs
relations avec Je milieu environnant. Dans le cadre des sociétés seereer du Nord-
Ouest, le peuplement est lié à un ensemble d'exigences qui s'étalent imposées à elles
tout au long de leur tumultueuse hIstoire marquée par des relations difficiles avec
leurs vblsins, depuis le début de leur implantation vers Je :>cf siècle jusqu'à leur
soumissibn à la pui!lSarlce coloniale vers la fin du xrx:e siède,
Quand on visite pour la première fois res contrées habitées par les 5eereer du
Nord-Ouest, on est séduit par la beauté des. paysages naturels, mais aussi attiré par
les conditions difficiles qu'impose le milieu.
Les plateaux et coltines qui occupent l'essentiel de l'espace, offrent peu de
possibilités agricoles. Il s'agit a~ssi de réglons d'accès difficile et relativement
.:/
fermées à l'extérieur. Il peut paraître par conséquent bizarre que ces peuples
agriculteurs et pasteurs aient choJsi de vivre dans ce milieu qu~ ne leur offrait pas à
priori les conditions idéales fXlur pratiquer leurs principales activités économiques.
Pourtant les Seereer du Nord-Ouest, au terme de leurs longues migrations, avalent
préféré mafgré tout s'y implanter. Les raisons d'un tel choix nous paraissent
évidentes:
les populations ayant privilégié les facteurs sécuritaires.
Cela se
comprend aisément dans la mesure où les ancêtres fondateurs des villages voulaient
d'abord échapper aux persécutions de toutes sortes qu'ils commençaIent à subir dans
leurs pays d'origine. Plus tard, avec I:émergence des Etats du Kajoor et du Bawol à
partir du XVIe et ressor de la traite négrière, les pays seereer du Nord-Ouest
devenaient des zones-refug€,
accueillant tous ceux qui réussissaient à échapper à la
tyrannie des ceddo,6?
La configura1jon des vlllages rnbntre qu'ils sont pour l'essentie~ implantés dans
des sites bien abrités. et donc d'accès difficile. Décrivant les aspects naturels qui
~
,
caractérisent le pay~;age seereer, Mbaye GUEYE souligne que «le secteur de Kees,
60 Ce tellT16 d'origine
u/nardéslgnai\\ les guerriers de l'Etat des Dènankoobe non convertis à 1\\I'lslam. Il
s'agit id des soldats de "armée du Kajoor et dl!.l Bawol. Formés des esclaves d.e 'la couronne, ils
jouèrent un rôle important dans l'exercice du pouvoir P0litique.
38

Njas et du Joobaas est une région très difficile. Même si les collines ne sont qu'à une
élévation assez modeste, elles laissent souvent entre eUes des lignes de thalweg
formant des ravins broussailleux favorables aux embuscades. Cette configuration du
relief fut mise à profit par les 5eereer noon, guerriers farouches} sans pitié pour ceux
qui s'aventuraient délllS leurs domaines... A la molndre alerte, la petite communatJté
villageoise se dissolvait rapidement dans la nature pour rejoindre les autres dans la
défense commune du terroir ».61
HERBIN décrit avec précision les remparts végétaux dans lesquels «les arbres
épineux s'enchevÊ:tmnt les uns dans les aùtres aussi bien que les Uanes flexibles,
entrelacées en massifs épais offrent à la marche un obstade Insurmontable. Cest au
milieu de ce bois que se réfugie la population en cas d'alerte. Si l'on cherche à ouvrir
un chemin, les branches épineuses coupées s'accrochant aux arbres voisins ne
peuvent être coupées, et la hache aussi bien que le coupe-coupe glissent le lon9 de
la liane sans j'entamer. Et ql.J(md on cherche à incendier le système défensif végétal,
,
la sève arrête l'action du feu et le fourré est presqu~ impénétrable après 11ncendie
qu'avant ». 62
Ces conditions particulières avaient permis aux Saa{t aux Noon et aux 5eereer
du Joobaas d'échappèr à la domination des Etats du KajQOr et du Bawol, à l'égard
desquels ils avalent manifesté une volonté farouche d'indépendance, malgré leur
appartenance (plus lhéorique d'ailleurs que réelle) à ces deux entités politiques.
Il ne faudrait pas cependant en déduire que les Seereerdu Nord-Ouest étqient
des peuples guen-~ers, même si la littérature coloniale finit par leur attribuer la
réputation déformdnte de peuples au caractère des plus belliqueux. La guerre était
plutêt une activité secondaire) qu'ils ne se résolvaient à mener que lorsqu'ils étaient
agressés. Le~ Seen~ du Nord-Ouest étaient des agriculteurs et éleveurs plutôt
pacifiques ; et tant que l'exercice de ces actfvités n'était pas menacé, ils restaient
chez eux, et s'y adonnaient avec le plus grand soin. Comment dans ces conditions,
61 GUEYE Mb. (b) : op.cjt,. p.25.
62 Herbin. cité par Th~9.0 D} . p.25
39

pouvaient-ils ne pas tenir compte des facteurs favorables à la pratique de leurs
activités domlnant~; ?
Les sites privilégiés étalent les vallées et les points d/eau. Ces deux facteurs
commandaient I~instaltation des populations. Parlant du site de Klsaan dans le
Joobaas, Paouda THIAO précise que «les fondateurs de ce village auraient trouvé les
potnts d'eau sur plalce et que ['emplacement des sites du sud serait lié à la -nappe
superfidelle où s'accumwent les eaux de ruissellement provenaht de la bute de
Cel1O>.63 MarguerITe DUPrRE, qui s'appuie sur la tradition orale des Ndut, pense «Qu'
au terme de leurs migrC,)tlon5,. les premiers clans auraient contourné le massif de-
Kees et longé la Grande-côte les petits cours d'eau côtiers et les lacs qui, jusqu'au
J
Moyen-Age, communiquaIent avec la mer. Ainsi s'établtr"ent des relations privilégiées
entre ces premiers dans et l'environnement marin ou aquatique».64 On sait
cependant que le peuplement actuel ndut est assez éloigné de la côte. ce qui laisse
supposer que les populations ont dG abandonner leurs sites originels pour s1nfiltrer
un peu prus à 11ntériieur du continen~dansl'actuelle val~ de Mont-Roland. EUe offre
JUSQu'à nos jours des conditions agro-pastorales très favorables. D'apres le mythe de
Njawoor SIIS, ce dernier leur aurart prédit qu'elles ne connaitraient jamais la famin~
que leurs troupeaux ne seraient jamais non plus frappés par des maladies
éplzootiques.65 Peut·être, avait-II remarqué les conditions particulièrement favorables
que présentait la ré~ion. Dans le pays saafeen qui correspond dans sa plus grande
partie au massif de Njas, Il n'est nuJJe part observé de villages perchés sur les
surfaces cuirassées qui recouvrent les parties les plus élevées du relief. «C'est au
milieu des grandes clairières Que se dressent les VIllages avec un nombre aussi
restreint que 'possibl.=».66
Ces exemple~; sont révélateurs de la conquête et du mode d'occupation de
l'espace habité pëllr les populations seereer. PEllSSlER souligne que <<ce mode n'eut
rien d/une conquête organisée, et que ce fut une pénétration lente, progressive de
groupes familiaux, s'infiltrant dans d'épais massifs forestiers où les populations
63 Thiao D : op. cît,p, zs
: DUPIRE M : La S~~~>5e Seereer: essai sur la pensée Seereer Ndut, Paris, Karthala, 1994, p,1 07.
JUUf Th. G : OP,Clt ,
66 GUEYE Mb, (b):
op.-clt, p,25,

:':?ROI~ SEEREER. Schana de l'oooupatrcn de l'espace: exemple du VIllage
C0 A::laki (sooteen)
0 Milhatlf
Il
.....
........
Bd.s
. . .. ..
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• Quartier
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ChEnlln
41

ouvraient sur les emplacements repérés par les chasseurs, des clairières destinées à
porter des champs de mil et à regrouper leurs troUpeaux».67 cette affirmation doit
cependant être nuancée. 11 est vmi Que le choix des sites n'ol;Jélssait au début Qu'au
seul critère de la sécurité et à celui des conditions nature1les favorabfes aux activités .
,économiques des
populations.
Les
premiers occupants ne rencootrant
pas
d'obstades majeurs à leur Implantation, les défrichements se firent en rapport, d'une
part avec les be::ans de survie du groupe, et d'autre part avec les possJbllltés
qu'offra,lt le milieu n3turel. TI est permis de penser qu'elles étaient importantes.
L'administrat(~ur en chef, Inspecteur des cercles, au terme d'une enquête
relative aux quesltions fondères de la circonscription de Kees, note en 1907/ «qu11'
n'y avait pas de (élimitation préalable et précise des terres cultivées, encore moins
de lotissement».6$ Cette situation a dû cependant évoluer au fur et à mesure que
s'implantaient les nouvealli' immigrants. Ainsi, le nomadisme qui caractérisaût le
genre de vie des. Seereer se transformait progressivement en une sédentarisâtlon
plus nette, accélérée dans certaines contrées par une pression démographique
devenue de plus en plus forte. Ces nouveltes conditiOns ont dû exiger une pfus '
grande rigueur dans Iii gestion du finage et aussi avok des répercussions sur
l'organisation des. 5eereer. Refoulés dans les zones accidentées et bol~, Ils
adoptèrent une attltu:1e contrastée à l'égard de leurs voisins wOlof, 5eh et le/Ju.
c- LES RAPPORTS AVEC LIES PEUPLES VOISI.NS
La situation de .zone tampon entre le cap-Vert, traditionnellement occupé: par
les Lebu, et le re~;te du pays/ ne M pas sans influencer les relations entre les
Seef:et!r du Nord-Ouest et I.eurs voisins, surtout à une époque où l'essentiel des
activités 'écooom" ues des royaumes du Kajooret du Bawo~ les entités politiques les
plus fortes" était tourné vers la côte. Avec ~ Lebu et les 5eereer se/J, les rapports
étaient généralement marqués par une sorte d'entente cordiale qui se tradulsait par
un voisinage paisible, sans grands heurts, contralremeht avec les royaumes du Bawol
et du KiJjoor. Comnlent expliquer cette attitude des 5eereer, très condllants à l'égard
: PELlSS~p : ~~vsaoSdya~, C.NJ~ r, rA~, 1tl'OC', p.195.
ANS. 0/48 , ... RHDPort de J'Adminl~ ""'~ en chef, Inspecteur des· cercleS au GOuverneur)} 1007.
~
42

des Lebu et des Se?, mais farouchement opposés aux Wolof? Le problème doit-II
être posé en terme~; de conslcférations uniquement ethno-eulturelles ou de conflits
.d1ntérêts politiques et économlq~, impOsés par le contexte de la traite négrière?
1°) La b'aite atlantique, facteur d~ déstabilisation des sociétés
sénégalmbiennes
Le déve
pe!!1E!nt du commerce européen s~rJes-.cQtes à partir ~u ~ Q
-----_
-----
..~-,..---- -
-
- ,
-
- - .-~ -~-
- -
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.
siècle eut pour conséquence majeure le bouleversement des structures politiques,
économiques et sociales des sociétés de la Sénégambie qui sombrèrent dans une
crise profonde. la plupart des Etats (~joor, Bawol, Walo, Slln) finirent par faIre du
commerce atiantiqul:! l'une de leurs principales activités économiques, parce qu11
était d'un 'grand plORt pour l'arlstocratie qui y exerça une mainmise presque totale. '
Les souverains organisèrent une véritable admi 'lstration chargée de surveiller leurs
monopoies sur la façade maritime, encouragés en œlà par les Européens qui avatent
Installé le lon~ ..--des-com toirs destinés à favoriser le commerce. Les
principaux centres de traite Gorée, Rufisque, Portudal, Saint-Louis et Joal, servaient
de points d'acheminement des esclaves et des autres produits fournis par les
populations aux traitants européens. Le trafic connut une réelle expansion à partir du
xvm e siècle, surtout dans les Etats du Kajoor et du Bawol qui y trouvaient une
source de ravitaill'ement en armes pour asseoir davantage leur puissance. Il faut
rappeler en effet que- la pér~de qui couvre les XVII e
e .siècles. jusqu'à la
première mOitié du XIXe. fut marquée par un co~e cie vtoIence où l'açquisltion
d'une f~ milit(lin~' constituaft le fondement de'.1a puissance politique.59 cette
violence a manJué les relations entre le Kajoor et le Bawol Les soldats recrutés
parmi les esclaves de la couronne formaient l'essentiel de cette force. Ils
constituaient une -catégorie de gutt1iers professionnels farouches et intrépides.
69 Voir à ce propos la ·(exte de Maurice WanyoUl: Les origines de la royauté en Afrique Noire: ln
Revue juridique et ooiiti41ue : Indépendance et coopératjon n02, mai~8oQt 11996. Paris, Ediena, pp.1'61-
172. L'auteur y montre que lia guerre a toujours été un moyen dont dispose Iithomme lpolir exerœr sa
puissance et ~ domination sur son milieu. EUe est donc allssi. à ce titre, un puissant facteur
43

Par tous les moyens, les Européens s'efforcèrent d'amener les souverains
sénégambiens à éHJ~Jmenter le nombre d'esclaves à acheminer vers les comptoirs.
Pinet LAPRADE relève que «les rois indigènes, excités par les compagnies qui avalént
des obligations à remplir pour approvisionner en esclaves les çolonies ftar'lçaises
d'Amérique, enlev:aiE!nt et vendaient leurs propres sujets. A cette occasion, le Père
lABAT raconte que dans tIhe circonstance, Me BRûE trouvant que le recrutement fait
par les bandes du Dame! ne marchait pas à son gré, prQPOSa à ce monarque de
joindre ses forces à celles de l,a compagnie pour l'activer »,70
Mals -si l'Intensification du trafic fut au départ une source de prospérité
économique et de pùissance poIttlque, elle ne tarda pas à proVoquer de -sérieux
problèmes au sein des Etat5 plongés dans des guerres chroniques qui se sotd~lent
par la capture de prisonniers souvent vendus aux trafiquants, préoccupés
uniquement par leurs Intérêts commerciaux. En agissant ainsi, îls créaient les
conditions d'une cr1se économique aggravée par le «dépeupJement de ces belles
contrées au profit de quelqü€S îles de l'Océan».71 cette crise entraîna la baisse de la
productivité, la paralysie du fonctionnement normal des activités agricoles. Elle
accentua encore la violence exercée par les. €.*dlio, qui voyaient tarir leur source ,de
ravitaillement en (~laves, N/arrivant plus à satisfaire les besoins sans cesse
croissants des trafi1quartts européens, ils se lancèrent à la conquête de territoJres
tapabfes de redynamiser le trafic. Les Seetèer du Nord-Ouest constituaient, pour le
Kajooret pour le &1wO!des Cibles privilégiées, du fait de la sltuation de proximité de
leur territoire et de leur esprit d'indépendance Qui était un sérieux blocage à l'essor
de la traite, et par conséquent, un frein à la prospérité des Etats du KajOOr et: du
Bawo/.
d'acquisition d,u polNOIr. Toutefois, Il porte d~ même coup atteinte à une autom(l légitime
antérieurement con . tlée.
10 ANS : 1 QI 33 :Pine': lapNiâ'è., op.cit. p.22. Cette relation est discutable puisque Brüe fut lui même
capturé par Lat-Sukaa~e qui lui avait tend~ un piège, pour le contraindre li payer des dommages et
intérêts, il la suite d'ltM guerre entre Français et Hollandais au large de Gorée.
71 Idem
44

2°) Des raplXHts hostile$ avec les Etats du K8jooret du Bawo/.
Les rapports entre 1e royaume du Kajoor et les sociétés seereer du Nord-Ouest
ont connu des ét:1~>eS différen~. Il semble que jusqu'au xvr siècle, les 5eereer du
Nord-Ouest faisaient partie du lolof. Mais le démembrement de l'empire provoqué
par l'émancipation des Etats vassaux, à partir de 1549, consacra en même temps
11ndépendance -des seereer, dont les rapports avec le Kajoor, désormais autonolTM}
commencèrent rapidement à se détériorer. Le développement de la traite négrière
/'
avait en effet conféré à l'Etat fondé par Deœ Fu Njoogu, une puissance militaire qui
lui permit d'asseofr une prép:mdérance politique et économique dans une bonne
partie de l'espace sénégamblen. Pour maintenir cette suprématie, les monarques du
Kajoor devaient absolument créer les conditions d'un renforcement de la stabilit;é de
leur pouvoir. Mais, le contexte étant troublé, parce que marqué par des Querelles
dynastiques houleuses,
des
rivalités
politiques,
des révoltes populaires,
les
souverains du Ki;'joor optèrent pour la centralisation du pouvoir, seul moyen d'évtter
le naufrage de leur pays.72
le règne de Lat-Sukâa/Je (1697-1719) marqua un grand tournant dans ce
processus. Les réformes qu'il initia, en se proclamant Damel-Teefi, provoquèrent un
profond bouleversement des structures soclo-politlques du Kajoor. Ecartant du
pouvoir les autres dynQsties qui, naguère, occupaient le trône, il imposa sa famille
matemelle (geeiJ d'origine populaire, et confia des charges politiques importantes
aux esclaves des ~'feej sur lesquels il ~appuya poUr' asseofr son pouvoir. Ainsi, la
dynastie utérine des geej monopollsa pratiquement te pouvoir, exerçant un vérlœble
despotisme sur les populations] comme ,le rapporte DouMEr en 1769 en ces tenTles :
«le pays (Kiij(x;JIJ e!Jt régi par un ma'itre despote, et guerrier qui est toujours à la tête
d'une armée de trois à quatre mllfe hommes choisls et dévoués ».73
12 GUEYE Mb. (a}-: Le pouvoir politique en Sénégèmble des origines à la conquête coloniale. Revue
francaise d'histoire d'Outre-mer. t LXVIII, n0 250, 1981, p. 385.
13 BECKER
CH. : ;MémOÎre inédit -de Deymel (1769) ; "le Kajoor et les pays voIsins au cours de la
deuxième moitié du XVJIIII siède" : .BÜIle-tins de IFAN, Série B, nOXXXVI, p. 75.
,
45

En renforçant leur contrôle sur les rouages du pouvoir, par l'unification des
trônes du Kajoor et du Bawol, les Dame! s'étaient donnés des moyens politiques et
militaires supplémentaires pour s'attaquer aux populations seereer, Qui ne rataient
aucune occasion pour manifester leur hostilité au pouvoir central. Les Européens
furent particulière ment frappés par cette attitude qu11s ne manquèrent pas de
souligner. «Les Sérères (dtt Pinet-lAPRADE) qui étalent tributaires, du moins
nominalement, du Cayor, s'étaient peu à peu affranchis d'une domination qu11s
n'étaient pas d'humeur à supporter.»74 Ils pouvaient en effet diffICilement accepter
qi/on leur Imposât le maye/, cette sorte de taxe fiscale Instaurée par les rols du
Kajoor depuis le X'me siècle. Fixée en nature et exigée arbitrairement selon les
caprices des €;ecklo,
te moyel consptuait un véritable casse-tête pour les populations
e><posées à de sévères représailles; car les rois exigeaient qu'elles cèdent une partie
de leurs réccXtes ou de leur bétail.
Le refus des populations de la subordination Indtaft ~ monarques à lancer
leurs armées à l'tlIs~;aut des5eereer. les expéditions, fréquentes et nombreuses,
pouvaient être faite!; ê tout moment de l'année. Mais la période favorite des tedcJo
était celle des récoltes, moment pendant lequel Ils étaient sûrs d'amasser un butin
consistant, grâce aux rapts et aux reziou, dont Vincent Aly THIAW nous fait la .,
description sufVante ~ «en pleine nuit, les r..eddo ceinturaient le village dont ils
avalent décidé la destructJon. c'étan: à l'heure où tous tes hommes étaient plongés
dans uh lourd somrn1eil et que les femmes pilaient le mil. Dès que le chef de la bande
ddmnalt le signal dE~ l'assaut on mettait le feu aux cases. Pris de panique, les
l
villageois tentaient de se sauver. Tous ceux quI opposaient une résistance aux ceddo
étaient immédiaternEnt sabrés ou fusllJés, et tes autres, hommes, femmes et enfants,
étalent enchaînés puis conduits auprès du Dame/. Ils raflaient également les vivres et
tes troupeaux trouvés sur place. Le butin ainsi amassé devait être partagé entre les
souverains et: le chef de la bande. Les personnes captùrées étaient ensuite
acheminées vers Rut:sque, principal point de traite du Kajoor ».'5
74 ANS. 1G/33 ; Pinet taprade. op.cit,p. 15"
75 THIAW. V.A. : Les SE!S'(\\~rrdu Kajol'r au Xlxe siècle: DAKAR, U.C.A..D., 1990, pp.3B - 39.
46

cette violenŒ~ endémique, qui caractérisait les rapports entre les êeddo, bras
armés des DameJ- Teeii, et les Seereer du Nord-Ouest, finit par créer chez les
~pulations une psychose collective et une phobie affichée à l'égard des Wolof. Les
5eereer, moins puis:;ants militairement, trouvaient néanmoins le moyen de riposter,
en assassinant la plupart des ressortissants du Kajoor qui s'aventuraient à pénétrer
dans leur territoife7<5 , Ce dlmat de tension atteignit son paroxysme à partir de la
première moitié du XVIIIe siècle. Il perdura jusqu'au démantèlement de l'Etat du ~
Kajoor par les Européens en 1886. Certains groupes réussirent malgré tout à résister
victorieusement aux assauts répétés des
'"
Cede/o. èe fut le cas du Gangln et du
Saafeen, qui purent ainsi conserver leur indépendance. Kaafi n'interdisait-il pas aux
caraVaniers 'venus du Kajoor ou du Bawol, la traversée du territoire seereer du
cangin dont il revendiquait constamment la solNeraineté, malgré les expéditions
punitives régulièrement organisées par les ceddo?n celle qu'aurait envoyée Meysa
Teend Wwou Masâmba Koor Ndumbe, pour dlâtier l'impénitent Mboï SIIS, chef du
Joobaas, est restée (élèbre dans la mémoire collective des populations.

Nous n1nsist~!rons pas sur la controverse née autour du succès ou de l'échec
de l'expédition. 78 O~pendant, même si on devait retenir l'hypothèse d'une victoire
militaire du Kajoor, celle-ci ne changea pas fondamentalement la nature de ses
.
rapports avec les populations seereer quI surent mettre rapidement à profit ses
rivalités chroT)lques avec le Bawofpour recouvrer leur Indépendance,
-\\ !
On ne pourrait cependant en dire de même du Lexaar et dU Ndut, situés
immédiatement aux frontières du Kajoor, et donc plus exposés à la terreur des
ceddo, qui finit par épuiser la capacité de résistance des populations. Aussi, se
résolurent-elles à accepter ['autorité des Dame!. Mais ces derniers éprouvèrent toutes
les difficultés à les ëldmlni5trer,
76 JOON Yoro : op. ciL
Tl JOON P.D. : op.dt.
78 Les relations mentonnées cians
~im, le roman d'Ousmane Socé OlOP,(1948) et par El Hadj
Marokhaya SAMB (1981) dans IS§dior Oernb Insistent sur le succès de l'année du Kajoor. Elles
contrastent avec ta versiolill de la r:raditiOl,l orale du Joobaas rapportée par DaolJda Thiao dans son
mémoire de DEA: « le Joobaas face aux E.tats voisins », (1992), p. 28.
47

Les terrltoire~ conquis étaient placés sous la respol1sabUité des Fara, hauts
dignitaIres représentallts de l'atltorité centrale, avec pour miSSion prindpale la
l
collecte de 11mpôt dont devaient s'acquttter les populations. le Fdlëf-Ndut contrôlait
tout le Ndut et le Fara-safiofiJ une partie du SlO-Paloor. Leur autorité était malgré
tout contestée. EUe dépendait de 1a dispon1blltté des ceddo dont ils s'entouraient car,
-lorsqu'en temps dE! guerre, ces derniers étalent rappelés au front, ils n'avalent-
auame emprise sur leurs administrés. Dans de teUes circonstances, les populations
refusaient d'exécuter leurs ordres. i9
Cette attitudE! montre que les 5eereer Miut et wla s'étalent soumis beaucoup
plus par cramte de représalUes que par une sincère volonté d'adhésion au système
politique, économique et social de l'Etat du Kajoor, aux antipoc!es de leur conception
du pouvoiç qui exch..lalt toute forme de despotisme POlitiqUe.~ adoptèrent enO)re la
même attfb.Jde vf~i--il-vis du Bawo.!, un Etat né aussi sur tes cendres de Vempire du
J%f.
SOn évolu1jon fut encore étrOitement Uée au commerce atlantique. Mals
contrairement à S(Jn voisin largement ouvert à la mer, ie Bawolétait plus continental
et plus endavé. sa capitale Lambaayétant assez éloignée de la côte, pour accéder à
la façade maritime OU s'étaient installés les comptoirs de commerce, Il fallait
traverser les territotres du Jaak, du sandog, du Mbaadaan, du Jegem ou ceux du
Joobaas, du CangJn et du Saafeen) dont l'esprit d'indépendance des populations
constituait un sérieux handicap à l'essor de Sdn commerce avec la côte. Elles-
s'étalent mises à la périphérie de l'Etat, refusant leur intégration politique dans le
Bawol; une attitude lourde de conséquences, dans la mesure où elle ~fbnssalt les
JXlSSlbJUtés de ravitaillement des Teefl en armes, dans un contexte de rivalités aiÇluës
avec tes Dame! déddés, depuis le règne de lat-5ukaabe, à réunir les deux couronnes
du Bawolet du Kajeor.
Les Seereer refusèrent de prendre position dans les luttes violentes opposant
les dlfféren~s factions se cUsputant le -pouvoir. En adoptant cette attitudel• Us
compromettaient la politique d'unification ddnt l'objectif était de créer les conditions
d'une opposition effiicace au monopole-commercial français Instauré depuis 1678 par
79 THIAW V.A. : op.cil, p_ 44.
48

Ducasse.80 On saisit dès lors l'achâmement avec lequel les Damel-Teefi tentèrent de
soumettre les territoires seereer rebelles
qu11 fallait impérativement rattacher à
i
l'autorité centrale, de manière à étx>uffer dans l'œuf toute entreprise Indépendantiste.
Avaient-ils les moyens militaires d'une tellé politique ? La réponse à cette questio~
mérite qU'on se penche sur l'état des rapports entre le Bawolet ~ territoires see.reer
du Nord-Ouest. Le ·capitaine ~IARTlN distingue à ce propos :
-
les 5eereer habitant aux environs de Tuul et complètement Intégrés au Royaume
finirent par s'asslmller à la OJlture wolof. Ils ne pouvaient résister durablenlent
aux assauts des Teefl. On les appelatt Mbaalo-Jaafeen.
-
ceux habitant les zones de Ngunjaan/ MbUusnaak et Sandog, et qui, tout en
reconnaissant l'ëlutorité des Teeii, prenaient les armes dès que ces derniers
voulaient s'emparer de leurs troupeaux ou amener leurs femmes ou enfants en
captivité.
-
les groupes habitant le Joobaas, Malikt,mda, Comb/oo}, Mbaadaan et Jegem .
jouissaient d'une autonomie presque totale.sl
Cette typoJog ie fait ressortir que le Jaak; le 5andog et le Mbaadaan étalent,
en vérité, soumis à l'autorité des Damel-Teefi, durant la période d'unification des :.y
deux couronnes. En revanche, les isolatS: qui étaient les zones de refuge ceinturant
la falaise qe Ke~s, et dont les populations ne voulaient ni rai, ni empereu~
échappèrent à leur Elmprlse.62 Ils correspondaient aux tenitoires see~ du Joobaas,
du Cangin et du 5aateen qui, soucieux de préserver leur mode d'organisation
politique, éconorn~qœ et sociale, adoptèrent une forme de résistance dont l'efficacité
reposait sur tes atouts qU~offrat-t '. leur milieu r'laturel et sur ~ur organIsation
politique. car, l'abSE~nce çt'une autorité centrale pouvant être tentée de céder à la
corruption 'OU à r'intlmldatlon était une force non négligeable. Emanant d'un
consenstls populaire,. les décisions visant à soustraire le pays de J'emprise de la cotJr
80 Aw M. : Gorée, la concession et le reste du commerce français d'Afrique au XVIII e Siècle. Ade du
Séminaire sw· « Gorée dans la traite atlantique: mythe et réalité» publié par Initiations et
Etudes afrir..aines n038, IFANpAD, 1997, p.163.
81 Capltaine MA~N : Note sur le Bawol : Moniteyr du Sénéaal et Dépendances, n0579, avril 1867,
g.S47.
(St/EVE Mb. (b):
OP.I;it, p.76. Francisco de Lemos Coelho ctlé par Moses (1973) Jnsiste sur cet
esprit rebelle des Se9f90rdu Noltl-Ouest, protégés par leur contrée Apre où la cavalerie des rois ne
pouvait pénétrer.
49

royale étaient appliquées avec une rigueur telle que ceux qui étaient soupÇonnés de
trahison étaient physiquement et secrètement liquidés par les sociétés secrètes.83
Les Damel-Teen étaient souvent désarmés et impuIssants face à la remise en
cause permanente de leur autorIté, à cause de la guérilla pratiquée par les
populations. Elle rendait encore plus Inefficaces les multiples expéditions organisées
par les cee/do. Cet engrenage obligea les Damel-Teeif à changer de stratégie
polItique. Celle-cl consistait à trouver un compromis avec les Seereer, en respectant
leur volonté dlndépendance, tout en cherchant le moyen de les amener à payer des
redevances à l'Etat. En vérité, les Seereer n'étaient- pas totalement hostiles à cette
nouvelle politique. C'est pourquoi ils acceptèrent que le pouvoIr central nommât des
représentants dans les différents villages, avec le tItre de Calaëtw. Ils étaient chargés,
[,
entre autres missions, de collecter les redevances dont devaient s'acquitter les
populations. Mais en réalité leur tàche était plus compliquée car, lorsqu11s se
présentaient devant les chefs de familles seereer, ces derniers se concertaient et -
fixaient eux-mêmes la quantité de proçiuits qu'ils acceptaient de livrer. Si les agents
refusaient de s'en contenter et menaçaient d'employer la
force,
la
petite
communauté délibérait à nouveau, comparait la force de l'escorte au nombre de ses
fusils, et suivant le côté où semblait pencher la balance, accédait à la demande des
agents, ou passait vigoureusement à l'attaque.84
Un tel compromis arrangeait les Seereer, qui acceptaient de payer les
redevances beaucoup plus pour se débarrasser de percepteurs encombrants, que par
une reconnaissan((~ réelle de l'autortté centrale; sinon,comment comprendre leurs
caprIces et leur rroganœ affichés face aux Calaaw souvent impuIssants devant de
telles situations -~ :11 semble que dans le Joobaas, noyau dur de la résistance, les
Damel-Teeif tentèrent, même après leur bataille avec Mboï 5iis, d.e tempérer l'ardeur
et l'hostilité des populations, en favorisant les lIens matrimoniaux entre l'es familles
83 Nous reviendrons dans les détails, dans la deuxième partie, sur l'action des sociétés secrètes dans
la lutte contre la dorn!ration coloniale.
S4 GUEYE Mb. (b) : op.dt, p.76.
50

princières et celles des chefs locaux.as Grâce à cette stratégie de pénétration.. ils
réussirent tant bien que mal à créer une plus grande ouverture des 5eereerenvers le
pouvoir central, dons la mesure où certains Ca/aaw pouvaient être à la fols des
dignitaires locaux Jégitimes et reconnus par les populations et des membres de
l'aristocratie étrangère. Mals, si les Seereer acceptèrent ces dignitaires comme chefs,
ils refusèrent en revanche d'adhérer au système politique centralisateur que
voulaient leur Imposer les Dame/~ Teen.
Malgré toutE~ les stratégies politiques qu11s avalent tenté d'appliquer, les
Dame/~ Teen n'étaient donc pas parvenus à intégrer réellement les Seereer du
Joobaas, du Cangin et du ~f<3afeen dans leur système étatique, contrairement aux
populations tala et ndut et certaines franges du Pa/oor. L1ndépendance plus ou
moins complète des noyaux durs posa de sérieux problèmes à ces Etats, inca.pables
de dompter par la force des populations ne disposant pas d'une armée de métier,
mals suffisamment organisées et protégées par leur mltleu naturel, pour échapper à
leur emprise. Les Seereer adoptèrent en revanche une toute autre attitude à l'égard
des Lebu et des Seh.
3-) Un voisinage généralement paisible avec les Lebu et les Seh
Les Seereer Noon, fvdut, pa/oor, 5ôafi, seh et les Lebu ont cohabité dans un
dlmat de paix marqué généralement par des rapports de bon voIsinage, comme en
témoignent les trëlditlons orales locales. Mieux, ces différents peuples aiment à
magnifier les liens de parenté qui les unissent et qui ont contribué, tout au long de
leur histoire,
à renforcer ces rapports. Mais ces considérations subjectives
n'expliquent pas à elles seules l'entente cordiale qui a caractérisé les relations entre
ces différents peuples.
8$ SEEN Cuur: Entretien effectué é Ngeekoox, 20.04.95.
51

aO) Les rapports entre les Seereerdu Nord-Ouest et les Lebu du cap-V,ert
On ne saurait véritablement cerner la nature de ces rapports si on n'étudie pas
la longue histoh"e qui a scellé le destin commun de ces deux peuples.86
Contrairement aw< Seereerdu Nord-Ouest, les Lebu ont occupé une place Importante
dans les études ethnographiques réalisées par les chercheurs.
Si l'origine des premiers est l'objet d'une - - . controverse, le problème semble
moins se poser pour les seconds. Les chercheurs reconnaissent qu'ils sont allogènes
au territoire qu'ils occupent actuellement, que leur installation dans la presqu11e du
Cap-Vert est relativement récente et qu'elle s'opéra après de longues migrations
depuis la vallée du fleuve Sénégal. 87. leur séjour dans cet espace territorial ne serait
d'ailleurs qu'une d'=s nombreuses étapes de leur randonnée migratoire partie de
l'Egypte ou de l'Inde. Ces thèses sont pour l'essentiel confirmées par les traditions
orales Lebuqui insistent sur le caractère allogène du peuplement Lebu.
Qu'on fasse remonter cette origine de l'Egypte ou de la vallée du Sénégal, une
constante demeure: c'est leur cohabitation avec les Seereer, attestée par la plupart
des chercheurs et par les traditions orales. Les localités de Kaas-Kaas et de Njuum,
paraît-il
ont été fondées par les Lebu. Il est frappant que la fondatIon cie la
j
deuxième localité soit attribuée à la fois aux 5eereer et aux Lebu. Cela signlfierait~il
que les deux peupll:5 ne formaient à ,'époque qu'un seul groupe? la question mérite
d'être approfondie. Les bouleversements intervenus dans la vallée ont probablement
contribué à r~nforcer leur destin commun qui les poussa à émigrer vers le sud à la
j
recherche de meilleures conditions d'existence. Empruntèrent-ils le même itinéraire?
Cela est très probable.
Les migrations des Lebu, comme celles des 5eereer, s'échelonnèrent du
XIe" au x:vre siècles. ta première étape les conduisit au J%f et au Kajoor où la
cohabitatIon avec les Wolof fut très difficile. ANGRAND insiste sur les problèmes
fonciers qui opposèrent les Lebu aux souverains du Kajoor. Spoliés de leur terres et
86 Nous avons déjà insisté sur 'l'origine des Seereer du Nord-Ouest. Nous nous contenterons ici
d'étudier celle des Lebu et l'es· péripéties de longues migrations qui les conduisirent dans leur actuelle
zone d'Implantation,
87 BA B :« la socié é Lebu : la formation d'un peuple, la naissance d'un Etat» : Dakar, 1973, p, 19,
52

révoltés contre les exactions commises sur eux par les détenteurs du pouvo.ir et leurs
alliés, Ils 'furent une nouvelle fois contraints à l'exil. Certains se réfugièrent dans les
forêts du Saifaxol; d'autres s'installèrent le long de la côte du Jandeer où ils
cohabitèrent avec les Seereer Ndut 88 PINET LAPRADE note ceci à propos de cette
cohabitation: «on peut suivre les villages sérères de Ngaoute, Tevlgne-Tangor,
Daga, Lafé, Dakousse, qui constituent, d'après les indigènes de la baie de Gorée, une
presqu11e à cause cIe la similitude qu11 y a entre les rapports qui unissent ces villages
et ceux qui lient le; villages de la presqu71e du Cap-vert.»89 La troisième étape des
migrations aboutit à la fIXation définitive des populations, à partir de plusieurs
cohortes. Certaines occupèrent les villages de Tubab ]a/a~ Yeen, Barfii, Njangaal,
Sendu, d'autres fondèrent les localités de Kafiaak, Naakurab/ Tengeej90 Ces groupes
reçurent un contingent important de Seereer Saafi, Ndut, Pa/oor, qui aboutit à un
métissage très pOLissé. Mais la majorité des J:ebu continua la marche en -formant
deux cohortes: «celle des been. qui investit la zone urbaine de l'est où elle fonda
onze villages, parmi lesquels on a les trois Kayes (Andiw, Guedj et B/ram CodOli), et
celle des Soumbadioune qui s'installa à l'ouest où elle fonda six villages dont Diéko et
Yakhadieuf» ,91
Après un long voisinage, des liens étroits finirent par se tisser et se consolider,
grâce aux allIances matrimoniales entre les deux ethnies. Leur esprit d'indépendance,
marqué par le refus de se soumettre à l'autorité des royaumes du Jolof, du Kajoor ou
du Bawol, le rejet des modèles politique, économique et social véhiculés par ces
Etats, dans un contexte où la traite négrière constituait une menace permanente
pour leur survie, finirent par créer chez eux la réputation de peuples récalcitrants,
turbulents et rebelles. l'ethnonyme l~bu traduirait bien, selon El Hadj Malick SARR,
cet esprit. Il serait dérivé du mot wolof 'Lobbuté' qui signifie impolitesse, Insolence,
Indiscipline. Les Lebu seraient ainsi appelés à cause de leur caractère difficile,
n'acceptant ni vexation, ni déshonneur. Ils n'hésitaient pas à quitter pour d'autres
sa ANGRAND A. : w.J~rbQUS de la presQuile au C8p.yert; Essai sur leur histoire et leurs coutumes :
Dakar, 'la Maison d Livre', 1946, p. 18
89 ANS: 1 G 133: Pinel Laprade, op.cit, p. 7
90 SARR El H. M. : Q$:,-..Qt, p. 27.
91 FAYE 0.(8):
«L'urbanisation et les processus sociaux au Sénégal; typologie descriptive et
analytique des déviances à Dakar») : Dakar, UCAD, 1989, p.52.
53

horizons, en cas de conflit avec leurs proches.92 Leur mode d'organisation politique
qui rejette l'absolutisme, apparaîtrait
aussi comme la preuve de cette volonté de
rupture avec le modèle wolof.
Si ANGRANJ) insiste sur les litiges fonciers comme étant [a cause de la rupture
entre les Lebu et leurs compatriotes du Jo/afou du Kajoor, la tradition orale évoque
plutôt des raisons politiques. Selon Alfun JMN Mb<xx, le groupe /ebu était formé
d'éléments éligibles qui devaient occuper des fonctions politiques au sein des
appareils polltico-a,:lministratifs des Etats. Mais souvent écartés des postes qui leur
revenaient de droIt, ils slnsurgèrent contre ces coups de force et se résolurent à
quitter, pour marquer la rupture définitIve avec leurs compatriotes, peu respectueux
des règles 'd'éligibllité aux charges politiques et admlnistratives.93 Dès leur Installation
dans le cap-Vert, leur nouveau territoire, ils adoptèrent des institutions plus
conformes à leurs aspirations.
El Hadj Malick SAM affirme cependant qu11 ny a jamais eu de république
fédérative regroupant tous les villages lebu, et «qu'à une époque historiquement très
récente (1790-1ï9~i), onze villages avalent signé un pacte de défense pour tenir tête
au régime despotIque du Cayor dont l'armée des L--eddo razziait sans cesse la
presqu11e du Cap-Vert »,94
Ce pacte a-t-il été à l'origine de ce qui est communément appelé la
République lebu? Pour Aliun JAAN Mboor, les institutions politiques lebu étalent
antérieures à cette période, m~me si au départ, elles n'étaient pas aussI élaborées.
Dès leur Installation dans la presqu'île, les onze vlllages s'entendirent pour élire:
un Ndey-Ji '-K'ew, chargé des questions sécuritaires, de la défense du ~rrjtoire
contre les visées expansionnistes du Kajoor. Il était le seul porte-parole de la
communauté /ebu.
un Jaraaf, dont les fonctions se limItaient à la gestion et au règlement des
questions foncières.
92 SARR El H. M : QP......Çj1. p. 27.
93 JAAN A Mb : Entretien effectué à Ceerif'l, rue 17 x 22; Médina. Dakar, 28. 9. 96.
94 SARR El H. M : QQ..SJ:. p. 29.
54

un 5altige,
qui était le piêtre de la communauté, le seul défenseur des
"fétiches" et le seul habilité à consulter les oracles: Il jouait un rôle de premier
plan dans la préparation des batailles, C'est à lui que revenait la charge de
prédire l'avenir et dlnformer la collectivité.95
Les Lebu ava.ient aussi· institué des assemblées délibératives: celle des
Jambuur et celle de:s Faare. la première était une sorte de sénat où siégeaient les
notables de souche lebu ayant un âge chronologique supérieur à cinquante ans.
Cette structure qui permettait de matérialiser la politique d'exclusion des éléments
d'origine étrangère et de traduire en acte au plan institutionnel la gestion
participante, se chargeait des questions de régulation sociale (élection et destitution
des notables, règlement des conflits internes.) La deuxième regroupait les jeunes.
Elle avait la vocation d'être une milice et un organe juridictionnel dont les
compétences s'étendaient sur les affaires délictueuses comme les violences et voies
de fait et les oulTages verbaux. Sa création traduisait également la volonté de la
société lebu dlmpliquer la couche sociodémographique des jeunes.96
Ce système politique, malgré son idéal de régul~tion des rapports entre les
différents villages (Peenè), connaissait des failles. Il n'arrivait pas en effet à régler les
multiples divergences nées des intérêts souvent contradictoires des Peenc. Selon
A/iun JMN Mboor, sa faiblesse majeure résidait dans l'absence d'un pouvoir neutre et
moIns Impliqué dans ces conflits de préséance. En d'autres termes, il manquait un
pouvoir judiciaire capable d'arbitrer en toute impartialité. Le choix fut porté sur Jaal
Job qui paraissait mieux remplir les critères exigés. Il était Lebu de par sa mère, mais
étranger de par son père, marabout originaire du J%f. Son érudition coranique
constituait aussi un autre atout car, il faut rappeler que les Leb~ vers la fin du XVIIIe
siècle, commençale:nt aussI à embrasser I1slam dont la percée dans les sociétés
sénégambiennes devenait un phénomène irréversible. AussI, fut-II nommé juge avec
95 JAAJiJ A. Mb : op.cit.
96 FAYE O. (a) : ~L pp.56-57.
55

le titre de Seri/fi Ndakaaru, parce que les Lebu répugnaient les titres de Dame/, de
Teefi ou de Buur qui véhiculaient, à leurs yeux, une charge opp resslve. 97
Cette réforme marque une étape importante dans la vie politique de la société
lebu, dans la mesure où elle favorisa 11ntroduction de I1slam dans le mode de
fonctionnement d~. institutions mises en place depuis des générations. Mais elle ne
changea pas fondamentalement la nature des rapports entre les Lebu et les Etats du
Kajooret du Bawol" Au contraire, elle doit être perçue comme une nouvelle stratégie
.
destinée à renforcer leur unité politIque et leur capacité de résistance face aux
invasions périodiques de leur territoire par les ceddo.
La détérioration des relations entre Lebu et le royaume du Kajoor atteignit son
niveau le plus bas quand, vers 1799[ les Ceddo vinrent au Cap-Vert capturer des
femmes qu'Ils avall~nt trouvées à Geejepteen, alors qu'elles pulsaient de l'eau. Les
Lebu poursuivirent alors les ravisseurs jusqu'à Tooro et libérèrent leurs femmes. « Ils
décidèrent de ne plus verser au Dame/ la dîme (galak) constituée par les biens
provenant des amendes pour coups[ viols, meurtres[ etc Ils adoptèrent un système
de défense en créant des postes d'observation le long des limites territoriales de leur_
pays : un à Kayaar, prés de Waya-Mbaam, un autre à Mbieljem et un troisième à
Siinja.»98 Il semble que cet incident consacra l'indépendance des' Lebu.
Ce rappel de I~istolre et des institutions de la socIété /ebu nous a paru
important parce qu'il peut permettre de mesurer le fossé qui les séparait de celles
des Etats du Kajoor et du Bawol. Il permet surtout de mieux maîtriser les ralsons
profondes qui étaient à la base des rapports de bon voisinage entre Seereeret Lebu.
Les veilleités d.e conquête et d'oppression des Etats voisins contribuèrent à renforcer
leur destin commun matérialisé par une volonté d1ndépendance toujours affiché"
97 J.AAI'Ïl /A. Mb . op.dt.
98 SARR El H. M
; 2P-,-çfl, pp, 29-30.
56

Nature des Irapports entre Seereer et Lebu
Les rapports entre .5eeic'eret Lebu peuvent être analysés à plusieurs niveaux :
politique, économlqlJe, social, et culturel.
Les rappclIrts politiques
Entre la «République» lebu et les «démocraties rurales» seereer, il rl'y ava/l: pas
de part et d'autre cie prétentions hégémonistes. Leurs relations éta-ient fon~ sur
un respect mutuel. Les Seereer comme les Lebu n'avalent pas créé des armées de
métier tournées Vef!i la conquête de nouveaux territoires. C'étaient plutôt des armées
occasionnelles, constituées de vofontaires prêts à défendre 11ntégrité de leurs
territoires quamd j,!5 étalent menacés\\ Les tradmons orales seereer et lebu donnent
des exemples de o)ëllition entre les d\\ux peuples pour faire face au péril ceddo,
comme 1799, lorsque les éedda du Kajoor enlevèrent leurs femmes à Geejepteen.
les Lebu reçurent illors des renforts seereer venus du Paloor et du Ndut99 Cette
mopération militaire prouve que les deux peuples étaient conscients de la nécessité
de former un front uni poUl' résister aux assauts des t:!eddo. Ce climat de paix
favorisa
11nstauration
d'une
certaine
confiance
et créa
les
conditions
de
l'établissement de tl~lations commerciales suivies :
-les relations commerciales.
Les Lebu étaient à la fois agriculteurs et pêcheurs. Mai~ si tous les vill?lges
n'abandonnèrent pas. l'agrieulture, certaines localités, plus proches de la côte,
s'adonnèrent progressivement aux activités maritimes, au détriment de la culture
céréalière. Cette reconversion contribua au renforcement des relations de troc entre
tes c!eux communautés. Les -..':;eereer fournissaient aux Lebu du mil, du coton et du
ifeelJ€ et recevaient en contre partie du poisson fumé ou séch~. ce commerce était
très développé entre les viIJages de Yeen, Barfli, Njangaal, 5eendu et les locaUtés
seereer saafi voisiirl(~s ( Daga, Njas, Buxu, 5enkeej, XoIpa, Old, Paald, Toglu). Les
Lebu profitaient ëlussi largement des Immenses potentialités qu'offraient les forêts
couvrant le pays sèt~reer. «Le peuplement très dense de fromagers sur la rive droIte
~OON S : op.oit.
JUUF Th. G- : op.dt.
57

de la Somone cons-:titu.ait une réserve lmportante de bols pour la fabrication des
pirogues destinées é~ la pêche. Son exploitation prit l'allure d'une véritable Industrte
du bois développée par les populations sérères et leurs voisins de la côte.»IOO
- Les liens Sf3CÏaux et: culturels
Beaucoup de Lebu portent des patronymes seereer. Les matronymes lebu ne sont
pas toujours ceux qu'on trouve en pays seereer. Mals la plupart ont leurs équivalents
ou leurs correspondances chez ces derniers. Ce phénomène ne saurait être attribué
au simple fait du hasard. ALI contraire, Il résulte de liens biologiques, sociaux et
wlturels tissés et o)nsolfdés entré les deux peuples, depuis plusieurs générations,
grâce aux alliances matrimoniales, certains lignages lebu possédaient des terres ou
des troupeaux en pays seereer. Ils les avaient hérités de leurs ondes décédés. 511s
ne les exploitaIent pas eux-mêmes, Ils en confiaient la gestion à leurs parents
seereer. Les cérémonies familiales constituaient des moments privilégiés de
consolidation de ces liens, Ainsi, chaque fois qU'un dignitaire lebu était décédé, _ses
parents seereer se fi~isaient I/()bllgation de participer à la célébration des funérailles,
en immolant un bœuf. -Les Lebu n'hésitaient pas non plus à apporter un soutien
conséquent à des parents seereer éprouvés par la disparition d'un des leurs. lOt
Seereer et Lebu ont aussi vécu dans le même univers mystique. La conversion plus
ancienne des seconds à 11slam n'entama en rien les liens culturels entre les deux
peuples. selon Aliun Jaafl Mboor, certaines plages sacrées lebu avaient des noms
codés tirés du parler 5aah.'102. Ce procédé visait à garder secret et à rendre
inaccessible aux noo initiés, ce qui était considéré comme l'âme de la cufture 1ebu.103
Il n'était. pas d/ailleurs spécifique aux Lebu. Il caractérl~lt aussi les chants
initiatiques :saafi qui étaient composés à partir du parler Seh. Peut-on pour autant en
déduire Que les groupes seereer du Nord-Ouest entretenaient de bons rapports avec
les Seereer 5eh ?
100 AN.S ; 1GI ~8 ; -« Voyage du CapitainEt Martin en pays sérère; 1861
~
li.
101 JoON y
: op.cil.
f02 C'est "exemple de S'uumb-Juun qui signtfie entamer par le haut, de Uum qui veut dire enterrer ou
ensevelir, de Faan, c'est~à-dlre. le corps.
103 JAA~ A. Mb. : op.cit.
58

bOl Les rapports entre les ~iëereerdu Nord-OUest et les Seh.
Un mythe très répandu chez les saan (celui 'du Findee!) raconte qu'une
pirogue ayant à son bord les Noonwee (pluriel de Noon) quittait souvent le pays
5iJafeen pour se diriger vers Mbuur, son port d'attache. Dans 11maginaire populaire
!iaafi, les «Noonwef~> (persOnnes mortes et ressuscitées) se rencontraient à Mbuur
au pied du Andeel (hypocrate-Africana) qui leur servait d'art>re à palabres. Un
ressortissant du Saô'feen ou du Joobaas en voyage dans cette partie du pays Seh
(depuis Mbuurjusqu'à Jool) risquart de rencontrer un Noon, et cela pouvait l'exp:>ser
à la mort. C'est pOurquoi les saati Interdisaient à leurs compatriotes de passer la nuit
dans cette contrée"lC4
Les Seh croyaient aussi à un mythe semblable. Ils percevaient en effet les
seereer du CiJngin et de Fandeen comme des morts ressuscités. Jusqu'à une période
récente, sembie-t-il les habitants du SHn ~mmandaient aux ressortissants de leur
i
terroir de ne pas passer la nuit en pays I?oon. Ces mythes pourraient être interprétés
à deux niveaux. Le premier niveau d1nterprétation pourrait autoriser à considérer
que Seereerdu Nord-Ouest et Seh reconnaissent la parenté qui les lie. Le thème des
morts ressuscités en constitue l'illustration. En effet, dans la mentalité collective saafi
par exemple, un mort ressuscité pouvait être retrouvé en pays seh, comme 51\\
retournait auprès des siens. On ne s'étonnerait pas dès lors que les 5aafl
consJdèrent les Seh comme des Saafi, avec cette seule différence qu'ils utilisent un
parler différent.lOS La représentation que les 5eh avaient des Noon renvoie aussi à
une origine commune des deux peuples. Le deuxième niveau d'interprétation montre
qu'une certaine méfi,ance sétait instaurée entre les groupes seh et seereer du Nord-
Ouest, sinon comment expliquer qU'ils se fussent mutuellement Interdits de contacts
prolongés? Il reste .3 déterminer les fondements historiques d'une telle méfiance et
ses conséquences sur les rapports entre les deux groupes.Daouda THtAO a tenté de
fournir des éléments d'expfication qui auraient été à .l'origine de cette rupture.
D'après'son analyse, les Seereer S'aafi en général, et ceux du Joobaas en particulier,
seraient origInaires du Siln. Ils constitueraient avec Je groupe seh la même souche
venue du Fuuta. La formation de j'Etat Gelwar aurait provoqué une cassure au sein
104 JOON Y : op.dt
105 Idem.
59

de la branche seereer, et certains auraient émigré vers le Nord-Ouest poùr se
réfugier dans les forêts et les massifs de Njas et de Kees. «Quand deux entités
sociales se réclamant d'une même appartenance se rejettent jusqu'à Instaurer un
climat de méfiance réciproque, cest qu'il y a rupture totale ou ndegeer 0 kaay.»l06
ceux qui auraient émigré à la suite de ce ndegeer 0 kaay évoluèrent désormais hors
de la sphère d1nflufmee de l'Etat du Slin et refusèrent d'intégrer les institutions. Cela \\.
expliquerait la non appartenance, à la même entité politique, des différents groupes
dispersés dans les royaumes du 91n, du Bawol, du KajOa et même du Si1a/uum.
Certains, comme le~) 5aafi et les Noon de Cangin, plus récaldtrants, évoluèrent en 1
dehors de ces entités p:>litlques. Quant aux 5eereer SI!h, ils peuP'èrent les royaumes //
du 5iin, du Bawol et du SBaluum.
---
Le royaume clu Siin, sttué au cœur du peuplement seereer, fut l'entité seereer
polttlquement la mieux Structtlrée. Comme ceux du Kajoor et du BawoJ, il fut un Etat
impliqué dans ta 1:rclite négrière. Mais moins puissant, Il eut un rayonnement plus
limité et ne parvint pas à étendre son autorité sUr I~s groupes seereer du Nord-
Ouest de même que sur le Jegem, le Sandog, le Mbaadaan et le Jask, tombés sous
11nfluence du Bawo/. Ses rapports politiques avec ces groupes étaient presque
Inexistants.
Cette situation constrtuait-elle pour autant un frein à l'essor des échanges
.
~
( économiques entre les deux groupes? On peut être tenté de répondre par la
1
1 négati~e. Entre Se.engerdu Nord-Ouest C5aafiet Nam surtout) et les populations ~h
du Sandogi du Jaak, du Mbaadaan et du Jegein, I~ échanges étaient importants. Le
Joobaaset le SaafétY7 avaient noué un réseau de refations assez suiVies avec leurs
voisins seh. Ce réseau fut à la base d'un troc dont l'importance était functlon des
besoins ponctuels des populations. Il aurait été à l'origine de 11ntroduction du cheval
. dans le SaiJfeeJ1 vers, le milieu du xrxe siècle. 107 En revanche, ces échanges étaiJent
très limités entre le groupe seh et ceux du Ndut et du Lexaar, plus excentrés par
rapport aux royaumes du Siln et du Bawol. Ceux-ci se limitaient à un troc Informel.
106
.
THIAO 0 : op.cIt, p'. 15.
107 JOON Y : op.dt.
60

~
échan
5 contribuèrent aussi à renforcer les liens sociaux et culturels
/ entre les corn
una1.ltés _s_~rqer. le différend quI aurait provoqué la scission au sein
-
du groupe seerer, ~i11 consacra la rupture politique, n'altéra pas fondamentalement
./
les liens culturels et sociaux Qui unissaient les deux entités. Entre les groupes saan et
seh du 5andog, du Jegem, du Jaak et du Mbaadaan, les liens] plus poussés, étaient
renforcés par une longue cohabita ioQ.. Il n'y eut pas de préjugés susceptibles de
.--
provoquer un rejet mutuel.~Ce phénomène est- perceptible à travers la danse,
l'initiation, les funérailles et les chants qui sont le reflet du même substrat culturel
.5aafi-1Jeh. Ces liens ont été cependant moins visibles avec les groupes tala et nduç
dont la position géographique de leur territoire, plus éloignée du groupe seh, et plus
proche du pays wolof, accentua leur isolement par rapport au reste du monde
seereer. Ils furent d'ailleurs plus exposés et les premiers à se soumettre à la
domination du royaume du Kajoor dont les rapports avec les Seereer du Nord-Ouest
furent exécrables. Ces rapports ont eu certainement des incidences sur ce qui est
souvent perçu comme le conservatisme des 5eereE!{très ancrés dans leur mode
d'organisation, et refusant tout contact poussé avec les royaumes du Kajoor et du "
Bawol.
61

\\\\
CHAPITRE II
DIE L'ORGANISATION DES SOCIETES
5EEREER DU NORD-OUEST
62

L'analyse de l'organisation politique, économique, sociale et religieuse des
sociétés seereer du Nord-Ouest nécessite un certain nombre de remarques
indispensables pour une meilleure compréhension de leur dynamique interne. En
effetr depuis leur implantation dans ce qui est devenu leur territoire, jusqu'au milieu
du xrxe siècle, leur mode d'organisation n'avait pas beaucoup changé contraIrement
aux autres sociétés de la partie septentrionale de la Sénégambie. Elles avaient
jalousement défendu leur indépendance, malgré les assauts répétés des Etats wolof
du Kajoor et du BawcJ, Ainsi repliées dans les massifs et dans les forêts d'accès
difficile, elles adhérèrent rarement aux grands mouvements politiques et religieux qui
se produisirent dans les Etats wolof.
La particularité de I/organisation des Seereer du Nord-Ouest doit donc être
analysée en rapport avec un contexte politique et économique marqué surtout par
l'essor de la traite cles esclaves. Leur esprit de liberté et d1ndépendance est d/ailleurs
mentionné dans la plupart des sources. BaIlAT souligne à ce propos que: «aimant la
liberté et craignant d'être pris et vendus, les Nones se résolurent.à fermer l'entrée de
leur territoire à tou!: étranger. C'est pour ces motifs qu11s assassinaient quiconque se
permettatt d'entret dans leurs vil\\.3ges».108 Le capItaine MARTIN précise aussi que «les
Diobas, établis sur le versant oriental des collines qui bordent la Tanma, à l'est, dans
un pays à peine pénétrable, ont une Indépendance complète »,109
Outre donc l'environnement naturel, le refus dé la servitude avait davantage
accentué la margillalisation des sociétés seereer du Nord-Ouest. Les incidences sur
l'organisation politique, économique et sociale, étaient réelles.
A) Problématique du système politique.
Le système politique dans les sociétés seereer du Nord-Ouest pose un réel
problème aux chercheurs. I-listonens sodotogues
i
r ethnologues se trouvent devant
un véritable casse-tête pour détel'mlner le type d'organisation politique qu/adoptèrent
108 Boilat : 2IL.Q.il, p..')9.
109 A.N.S : 5 D125 : Capitaine MARTIN) op. cil:
63

ceux que SENGHOR, dans la préface de «Seereer Cosaan», appelle «les Seereer
marginaux».110 Ces difficultés ne devraient cependant pas étonner puisqu11s ont vécu
dans des structures différentes de celles adoptées par leurs voisins wolofet sel!. qui
avaient élaboré de~; systèmes politiques étatique~ depuis la naissance de l'empire du
J%f.. Emergèrent ensuite les royaumes du Kajoor, du Si/n, du Bawol et du Saa/uum
dont l'émancIpation fut effective après la défaite du Surba-J%f par les /arnaan
coalisés, à !a tête desquels se trouvait Dece Fu Njoogu, un des principaux chefs du
Kajoor et premier damel du nouvel Etat. L'élection de Amari Ngone Sobel qui lui
succéda et la formation des royaumes du Walo, du Bawol, du Siin et du Saaluum,
inaugurèrent l'ère des royaumes sénégambiens, dont l'essor était en grande partie lié
à la traIte atlantique.
Les Seereer du Nord·Ouest ont plus ou moins vécu en marge de ces
transformations, en adoptant des Institutions politiques différentes. Les tentatives de
théorisation de leur mode d'organisation ont souvent abouti à des hypothèses ou à
des thèses qui rendent enCDre plus difficile la tâche de 'l'historien, tant les conc.epts
avancés sont nombreux et parfois contradictoires. Certains parlent «d'anarchies»,
d'autres de «sociétés égalitaires» et aussi des sociétés segmentaires. Le concept de
«démocraties rurales ou villageoises» est aussi souvent utilisé. L'hypothèse d'un état
embryonnaire formé par Mboï Siis a été encore avancée. Enfin, il semble que les
sociétés seereer du Nord-Ouest ont vécu dans le cadre d'une confédération de
villages après la défaite- de Mbor 5iis face au Kajoor dans la première moitié du
XVIIre siècle.
1°} Anarchies ou démocraties rurales?
Les observateurs européens ont souvent caractérisé les sociétés seereer du
Nord-Ouest d'anarchies, en raison de l'absence d'un pouvoir politique centralisé, et
de leur refus d'adhérer au système politique wolof Ainsi, souligne cada MOSTO : «la
cause, laquelle ils (I(!S Seereer du Nord·Ouest) fait vivre hors de la puissance d'aucun
seigneur, est de peur que leurs femmes et enfants ne soient enlevés et vendus pour
110 R. P. Gravrand. (b) ~~, p. 11
' /
64

esclaves... ce qu'ont accoutumés "de faire tous les roys».lll L'auteur de la
« Monographie du cercle de Kees» observe, avec un certain mépris que: «l'anarchie
la plus complète ré-~nait dans ces sociétés qui· ignoraient toute forme d'organisation
politique»1l2 Comme pour justifier ces propos, Pinet LAPRADE ajoute: « le caractère
des Sérères Nones se ressent de la nature des contrées qu11s habitent et de l'état
d'isolement où ils :5€ tiennent à l'égard de leurs voisins. Susceptibles de défendre
leurs biens et leurs famil/es, ils sont incapables de tenter ouvertement aucune
entreprise sérieus'~. Profiter d'une nuit sombre pour voler quelques bœufs,
s'embusquer dans des passages difficiles pour dévaliser les voyageurs, se réunir
mystérieusement pour surprendre leur ennemi et se retirer précipitamment s'ils
rencontrent la moindre résistance, tels sont les Nones, peuples idolâtres, d'un naturel
sauvage, pillards mals poltrons, vivant dans une complète anarchie et faciles à
dominer ».113
Ces remarques, qu'on pourrait soupçonner de préjugés, montrent à quel point
certains Européen!) ignoraient les normes de fonctionnement des sociétés africaines.
Le regard extérieur qu11s portaient sur elles, et qui était souvent calqué sur le mode
de fonctionnement ·des sociétés occidentales, ne leur permettait pas d'appréhender
toute la comple'<iié des structures politiques et sociales de l'Afrique. Il n'est donc pas
étonnant quîls aient identifié les sociétés seereer à des entités non policées, ne
connaissant pas les notions de chef et d'autorité. Pourtant, une analyse plus
rigoureuse, et moins teintée de considératlons idéologiques, aurait permis de
comprendre que ces notions étaient bien ancrées dans la mentalité Individuelle et
collective des 5'e.r;reer. Seulement, elles ne revêtaient pas le même contenu et la
même
signification
que
dans
les
sociétés
dotées
de
systèmes
politiques
monarchiques. C'est cette donnée majeure que perçoit R. FALL dans son analyse des
rapports entre le pouvoir monarchique du Bawo/ et les populations seereer qui
étaient (théoriquement) soumises à son autorité. Elle fait remarquer à juste titre, que
«même 51 Wolol et Seereer sont culturellement très proches, la signification du
pouvoir potitique et la manière de percevoir ce dernier ne coïncident pas forcément
111 Cada Mosto: ~p. 103
112 ANS. 1 G/337: op. cet, p.i6
113 ANS. 1 G/33: Pillet Laprade,op. cît, p. 21
65

chez les uns et le~j autres». 114 11 est vrai que la plupart des 5eereer n'avaient pas
adhéré aux transformations politiques que connurent le Bawol.et le Kajoor. Il est
aussi vrai qu11s n'avalent pas élaboré des systèmes politiques monarchiques. Devralt-
on pour autant en déduire qu'ils vivaient dans l'anarchie la plus complète? La rigueur
scientifique devrait exiger une réelle prudence concernant cette perceptton. Il
convient alors, pour mieux cerner les structures politiques des sodétés seereer du
Nord-Ouest, de les analyser à plusieurs niveaux :
-
Sous l'angle des rapports entre les différents groupes saafi, noon, ndut, pa/oor,
la/a. Ces rapports étaient fondés en princIpe sur l'indépendance de chaque
groupe. Aucune de ces composantes ne fut tentée par des velléités de domination
sur les autres, même si l'hypothèse de la création d'un royaume seereer à partir
du Joobaas par MboïSiis a été avancée. D'ailleurs l'expérience auraIt tourné court
et se serait soldé par un échec.
Sous l'angle des rapports entre les différents villages d'un même groupe. Ces
rapports reposaient aussi sur le principe-de la souveraineté, chaque village vivant
de manière plus ou moins replié sur lui-même et refusant toute forme de
soumission à Ull autre. C'est cette situation que constate paradoxalement Pinet
LAPRADE
quand il affirme que: «chaque village constitue une république
autonome ».115
-
Sous l'angle de.s r~pports entre les différents membres d'un même village. Ils
étaient moIns l1lches et donc plus dépendants. En effet, le chef du village ou
Iamaan étaft: l'autorité supérieure de la collectivité. C'est le lieu de préciser que le
titre et la fonction de lamaan ont connu des changements liés à l'éclatement des
structures
claniques
primaires,
avec
comme
conséquence
majeure
la
--....
multiplication des cellules familiales, atténuant aInsi le pouvoir qu'ils exerçaient
....
cumulativement avec celui de chefs de matriclans. Ce processus fut accéléré par
les mariages exogamiques et les mlgratJ~ns hors des villages d'origine.1l6 Ainsi, si
le chef de village ou /:4iJmaan continuait de -préserver son autorité sur les autres
114 FaUR : Le' Royal.:me du Bawol du XVI ème au XIX ème siècles: pouvoir Wolof et rapports avec
les popu lations Seeml~": Paris l, Sorbon ne, 1983, p.185.
116 ANS. 1 G/33 : Pinet LapradE?
op. cil, p.23.
1,e Il est important de souligner à ce propos que le peuplement villageois épousait au début des
contours matriëlanlques. C'est ainsi que chaque vll/age.,'.ji dit appartenir à tel c1~n fondateur dont le
che~ maUre du so~ était aussi le chef du village: Il es1 appelé Lamaan qui vient du verbe {am, c'est·à-
dir~ hériter.
.
66

membres natifs ou non du village, celle-ci devenait progressivement plus
théorique que réelle, parce qu~1 ne pouvait en effet imposer ses décisions à un
membre du viilage, surtout quand ce dernier n'appartenait pas à son matrlclan.117
Ses fonctions se limitaient désormais à un rôle d'arbitre en cas de litiges entre des
membres de la communauté villageoise. La seule autorité qui. pouvait prendre
une décision, Sèlns une éventuelle contestation, était le chef de famille; encore
que celfe-d ne devait concerner que les membres de sa famine: (ses épouses, ses
enfants, ses neveux),
Cette analyse montre que le concept de pouvoIr centralisé et personnalisé, qui
était appliqué aux j:<>pulations du KajOCXj du Bawol et du 5iin{ n'était pas connue des
Seereer du Nord-Ouest. C'est cette situation, caractérisée par la souveraineté de
chaque groupe, de chaque village et mêm~ on pourrait dlre, de chaque famille, qui
explique que certains théoriciens- influencés par l'Idéologie coloniale" ont considéré
les sociétés seereer du Nord-Ouest comme des entités anarchiques. Cette vision a
été renforcée par le refus toujours affiché des populations d1ntégrer les systèmes
politiques monarchiques du Kajoor et du Bawol. C'est cette prétendue anarchie qui
aurait été à l'origine de leur soi-disant incapacité à créer un Etat organfsé. L'auteur
de la «'Mondgraphle du cercle de Kees» n'affirme-t-Il pas que «nulle part, Ils ne sont
parvenus à constituer une classe dirigeante» ? I1B
GAsTELW, qui s'est aussi intéressé à la dynamique des sociétés seereer du
Nord-Ouest, s1nscrit dans une autre perspective d'analyse. Pour l'auteur de
<<l'égal.itatisme économique seereer», l'attention des théoriciens coloniaux a été
portée sur le seul domaine politique. Or, dit-il, il est clairement admis qu''!1 existe une
étroite liaison entre organisation politique et organisation économique. Il faut donc
chercher ,les fondements de l'organisation politique des Seereer du Nord-Ouest dans
leurs structures économiques. Analysant 1e mode de fonctionnement de celles-cl, il
aboutit
au
constat
qu'elles
sont
avant
tout
fondées
sur
une
économie
d'autoconsommation toumée vers la production du strict nécessaire pour la
117 Joon e. : Entretien effectué à Kacalit . 24.08.95
118 ANS. 1 GJ 337: "p. en, p.16
67

'satisfaction des besoins matériels des populations. Les rapports économiques sont
fondés sur une éÇlalité effective devant les moyens de production, notamment la
terre, Ensuite la production agricole est un patrImoine commun qui appartient aux
différents membres de la communauté familiale qui ont tous contribué à~nstitution.
Les rapports de domination ne peuvent donc avoir pour fondement l'économle.119
Dans ces conditions, il ne r;:>ourrait exIster un pouvoir
qui serait le reflet de la
domination d'une classe dirigeante.' incarnée par un chef d'état, d'autant que les
'condîtions préalables à j'émergence de celle~d, c'est-à- dire. le contrôle de- l'appareil
économique, n'étaient pas encore réunies, comme ce fut le cas dans les Etats
monarchiques du Kajoor; du Bawo/ ou du Siin. Dans ce dernier, «les maîtres de la
terre, vraisemblablement autonomes à l'origine, ont été coiffés par la dynastie des
Ge/war qui a unifié le pays et assis son pouvoifpolitique et économlque».120 Cette
unification ne toucha pas cependant les Seereer du Nord-Ouest, qui continuèrent à
vivre dans le cadre de sociétés qualifiées J 'éga'italr~ ou segmentaires...121
Si entre les !Jroupes seereer du Nord-Ouest, entre les différents villages d\\Jn
même groupe, les relations étalent fondées sur le principe de la souveraineté, celle-ci
fut moins marquée entre les membres d'un même village, régis par des institutions
comme le conseil de village, le conseil de quartier et le conseil de famille, qui se
chargeaient, en fonction de leurs compétences respectives, de régler les litiges et les
confUts pouvant opposer des membres de la communauté villageoise, et naître des
questions d~ suce,ession, de mariage de terre etc.
On peut ainsi considérer que les Seereer du Nord-Ouest ont vécu dans des
systèmes politiqu,es démocratiques, si tant est que la démocratie se définisse par un
système où la souveraineté est exercée par le peuple. C'est pour cette r:aison que
nous préférons utiliser le concept de «démocratie rurale ou villageoise», Il s'agissait
(f'une démocratie par consensus, système par lequel les décisions étaient prises avec
l'approbation de tous les éléments de la communauté ce qui excluait le vote. Dans un
1111 Idell1 p. 207
120 Ibldefl} p. 221.
.
121 C'est Gastellu, tu'-rr,ême qui utilise l'expression «société égl:l.litaire» qu'il ,préfère certainement au
concept «anarchie». le concept de société segmentaire est aussi L;ftllisé pour caractériser ce type de
groupement humain.
68

·contexte marqué par des périls de toute sorte, ce consensus était une nécessité pour
la survie du groupe. Ce concept semble mieux refléter la réalité politique des sociétés
seereer du Nord-Ouest; l'anarcl1ie supposant un état de désordre et de confusion
qui entraîne la faiblesse de l'autorité politique. Or, Il ne nous semble pas que telle fut
la conception de l'exercice du pouvoir chez les Seereer du Nord-Ouest, même 511s
rejetèrent, tant que leurs moyens de défense le permettaient, la domination des
monarchies du Kajoor et du Bawol. Mboï Sils aurait été le symbole dans le Joobaas,
de cette volonté d'indépendance.
2°) MboïSiis, roi du Joobaas '1
L'hypothèse d'un royaume des Seereer du Nord-OueS!t dont la formation eut
pour cadre géographIque le Joobaas~ commence à faire école dans le milieu
universitaire. Les chercheurs qui I/émettent s'appuient généralement sur les traditions
relatées par les griots des «grandes famllles » pr1ncières du Kajoor et du Bawol. Ce
royaume aurait été fondé par Mbol Slis dans un contexte marqué par des rapports
difficiles entre les Seerer et les royaumes du Kajoor et du Bawol Mais qui fut Mbol
Sils 7
La recherctle historique dispose actuellement de peu de renseignements
concernant sa biographie. Cette lacune est liée à l'absence quasi totale de sources
susceptibles d/éclairer l'histoire de ce Seereer dont on dit qu'il fut le plus célèbre chef
du Joobaas. Et si la tradition orale fournit quelques informations utiles les sources
i
écrites demeurent complètement muettes.
Selon El hadj Assane Marokhaya Samb, Mboï Siis était un Seereer habitant le
Joobaas «situé près de MbuUI; entre les cantons de Thlafoura et de Guerew; un
Seereer fort brutal, adonné à la boiSSOn et qui hantait les régions avoisinantes,
s'emparant, par-ci par~làl des chèvres des populations». MboFSiis est aussi perçu par '\\:
le griot de la famîlle princière du Kajoor comme «un foroan de grande envergure,
entouré de bandits très habiles au tir à l'arc». Et il aurait passé «le plus clair de son
69

temps à organiser les pires orgies,· où étaient conviées les femmes en état de
grossesse, qu'il ne manquait pas d'éventrer, quand les vapeurs de l'alcool ingurgité
lui embaumaient lE: cerveau. Il s'était fait tisser un hamac en or et ses cheveux,
étrangement loniJs et emmêlés,. étaient pailletés du même métal. Quand il se
balançait majestueusement dans ce hamac, ses guerriers l'entouraient, louant ses
hauts faits et s'exaltaient en même temps que lui, grisés par les chants de guerre, et
surtout par les souvenIrs de leurs actes de vandalisme demeurés impunis.» Mbof 5iis
possédait, selon le narrateur, une sagaie,. laquelle traversait ceux quI étaient réputés
les plus invulnérab~es. Il raconte aussi que le Seereer était un guerrier craint, que
même «le Bourba-Joloff, le Bour-Sine, le Bour-Saloum et le Brak du Walo n'osaient
pas affronter. Il avaIt poussé son audace jusqu'à appeler son chien «linguère-Yacine
Issa» pour se moquer ouvertement des cayoriens qui vénéraient terriblement la
charmante et agréable reine ». 122
Nous nous !;ommes appesanti sur ce récit parce que certaines informations
hous paraissent; d'i.ine grande portée historique. Mboï Sils y est certes présenté il
travers une image peu reluisante, et cela se comprend aisément car, cest une
tradition chez les griots d'enjoliver l'histoire des familles royales dont ils dépendent.
Mais au-delà de cette caricature, ce sont surtout les attributs prêtés au Seereer qui
devraient le plus attirer l'attention de l'historien. Mboï 5iis est en effet considéré
comme un véritable chef dont la popularité dépasse même les frontières de son
territoire; un chef puissant et craint par ses voisins, parce que disposant d'une
armée forte et réputée invincible. Il apparaît aussi, à travers ce récit, que le chef du
Joobaas se consîdérait comme <<l'alter-égo » -des rois du Kajoor et du Bawo/ . Sinon,
comment expliquer qu'il eGt osé narguer avec autant d'audace, et publiquement,. le
Dame!-TeeIi, le plus puissant des rois de l'époque?
Ce sont là autant d1ndices qui pourraient autoriser l'historien à émettre
l'hypothèse d'une tentative de centralisation du pouvoir par un chef qui, grâce à ses
qualités guerrières, aurait rallié tous les autres dignftaires du Joobaas à sa personne.
La légende du Damel-. Teefi Meïssa Tend Wedj, rapportée par Ousmane Socé Diop /
122 Samb El H. fol. : Q,Q....Qll, PP, '27 -28 ~
70

est plus explicite en ce qui concerne la place de Mbo;'5iis dans la hiérarchie politique
du Joobaas, puisqu'elle lui confère le titre de roi. l23 Reprenant cette tradition, t-1baye
GUEYE émet l'hypothèse que « les différents groupes seereer de la région de Kees ,
auraient connu une certaine unité politique sous l'autorité de leur souverain MboïSlis
jusqu'au début du xvnre siècle ». 124
A considérer ces traditions, les Seereer du Nord~Ouest, et plus précisément
ceux du Joobaasr auraient connu, au XVIIIe siècle, un régIme politique monarchique.
cependant les ~~'ources orales locales demeurent muettes sur l'existence de ce
royaume, même si elles fournissent des informations parfois Intéressantes sur Mboi
Sils. Et si elles s'accordent à affirmer qu'il appartenait au mabic1an la/a, elles
divergent quand il s'agit de déterminer son lieu de naissance, et restent muettes sur
la date de celle- i, qui se situerait vers le milieu du XVlne siècle. Sa/iu Joon affirme
qull naquit à Cewo dans le Joobaas. 125 Aliu JOON situe sa naIssance dans le vîllage
t
de Cafra, en pays saafeen. 126 C'est plutôt sa mère qui serait originaire du Cewo. Elle
serait ensuite mariée à Cafra Mboï5iis aurait vu le jour. Allu JOON ajoute que c'est
pour hériter du patrimoine de sa famille maternelle qu11 serait venu se fixer
définitivement à Q:,wo.
cette version pourrait être retenue, car le système d'héritage chez les 5eereer
reposait sur le rnatrilignage. Il était en effet de coutume que le patrimoine familial
géré par l'oncle revienne, après son décès, à son neveu. Or, il semble que le
matriclan laxa était l'un des plus riches du Joobaas, ce qui lui conférait une
respectabilité réelle. IL? Il était donc normal que Mboï SJïs, qui contrôlait désormais
les immenses terres et les nombreuses têtes de vaches formant le patrimoine de sa
. famille maternelle, bénéfidât d'une haute considération auprès de ces concitoyens.
A ce statut qui le prédestinait à la chefferie du Joobaas, il faut ajouter ses
pouvoirs de grand magicien qui, selon la tradttion, le rendaIent invulnérable. Mboï
123 Diop O. S
&mm. Nouvelles Editions Latines, 1948, p. 197
1Z4.Guèye Mf". (b): op. cif. p. 108
125 Joon S. : ,Entretien effectué 8 Mbombor, 27/12/95
126 Joon A. : Entretil,~n effectué à 8uxu, 10/08/95
127 Idem
71

Sas est aussi présenté comme un individu appartenant à cette catégorie de Seereer
appelée «sund» qu'on pourrait définir approximativement comme une personne au
tempérament chau,j, prompt à en découdre avec IJadversaire ou l'ennemi à la
moindre altercation,
A une époque où les 5eereer sJadonnaient volontIers à la consommation de
l'alcool, 1/ n'est pas exclu que celui-ci ait eu une certaine influence" sur le
tempérament de œrtains individus qui Inspiraient la peur et la crainte. Tel fut le cas
de Mbaat Daali qui résidait dans le village de Semkeej et dont la distraction favorite
était la chasse à l'occasion de laquelle il éprouvait du plaisir à se mesurer aux lions,
aux hyènes, aux éléphants. Chaque fols qu11 en abattait, il composait un poème qu11
se dédiait lui-même pour magnifier sa bravoure. Mais, Mbaat affichait peu de
scrupules dans s.es relations avec ses concltoyens. Lorsqu11 était sous IJemprise de
l'alcool, il commettait des exactions sur les populations, leur confisquant récoltes et
troupeaux. Il "était une véritable terreur pour les habitants de Semkeej et ceux des
villages environnants, qui décidèrent de le neutraliser. Piégé par son meilleur ami et
cousin, il fut brûlé vif. 12s
Cet exemple ne devrait cependant pas amener à conclure que les «sund»
étaient tous des individus véreux, et comme Mbaat, sans scrupules, vivant de rapines
et de brigandages. Contre ceuxplà, la sentence populaire était souvent sans appel. Il
y a eu en revanche ceux qui ont utilisé leurs qualités guerrières pour s'ériger en de
véritables protecteurs des populations, face à l'hégémonlsme wolofet la colonisation
française à partir (je la deuxième moitié du >axe siècle.129 Si le sund était d'abord un
guerrier, certains comme Mboï SIIS cumulaient cette charge avec des fonctions
politiques.
Tout prédE~tlnait donc Mboï SIlS à devenir une personnalité célèbre et
respectée. Son ascendance familiale, son immense patrimoine, ses pouvoirs occultes
128 En exécutant la sentence, les populations composèrent un poème devenu jusqu'à nos Jours
célèbre dans le répertoire des chants épIques du Saafeen. (Voir Annexes)
129 On peut citer des figures célébres comme Noxoor Caaka de Peak!, Ngoodeb Gays;;r du Joobaas,
Daali Teng de Jung" Nous reviendrons en détail sur les différents aspects de leur résistanqe.
72

doublés de qualit~; guerrières reconnues, constituaient autant d'atouts susceptibles
d'en faire un chef. N'aurait-il pas, en bon opportuniste politique, exploité son
ascendance sur les autres dignitaires du Joobaas pour se proclamer roi ? La question
mérite d'être posée; d'autant que le contexte géopolitique exigeait une union des
différents chefs face aux visées expansionnistes des royaumes du Kajoor et du
Bawol. Comment clans ces conditions, les Dame/ et TeefT du Kajaor et du Bawa/
pouvaient-ils tolérer l'émergence à leurs frontières d'un autre Etat organisé, qui
risquerait de bloqL1~!r le commerce avec les comptoirs côtiers? Accepter la naissance,
et plus grave encore, le développement d'un tel Etat, qui aurait pu regrouper toutes
les composantes seereer "du Nord-Ouest, véritablement hostiles aux monarchies
wolof, aurait con5titué un frein à leur essor. C'est dans ce sens qu11 faut comprendre
l'expédition punitiVE! du Damel BJrima Codo Cor Ndoumbe (selon Assane Marokhaya
SAMB), Meïssa Tend Wedj (selon Ousmane Socé DIOP) contre Mbor SIlS. 130 Elle aurait
mis fin à sa tentative d'unification du" pouvoir politique dans le Joobaas. Mais les
5eereer auraient adopté une nouvelle forme d'organisatlon plus conforme à leur
conception de l'exercIce du pouvoIr politique. Ainsi tout en ne perdant pas de vue la
nécessité de former un front soudé pour résister contre les visées des monarchies
wolof, ils aura1ent choisi un autre mode de gouvernement: certains chercheurs
l
avancent l'hypothèse d'une confédération.
3°) L'hypothèse de la Confédération.
Lorsque les Français attaquèrent le village de Njees en 1863 dans le cangin,
on comptait dans les rangs des guerriers seereer des éléments venus du Pa/oor, de
Fandeen, du Jooba.:Js et même du Saafeen. Lorsque qu'aussi sanoor Aljaayenvahit le
Joobaas en 1891, les autres groupes seereer dépêchèrent des combattants pour
repousser l'agression. Ainsi, confirme Pascal Dece Njoon, toutes les entités formant
le territoire seereerdu Nord-Ouest, à l'exception de celles du Ndutet du Lexaar, déjà
130 Le récit d'Ousman-3 Socé DIOP semble plus objectif. Il relate de manière assez détaillée les
circonstances de la gUHfre qui opposa Meïssa Tend Wedj et Mbor Sus, ses différentes péripéties et la
défaite des Seerer. On est surtout frappé par les stratégies utilisées par les deux camps. Ousmane
Socé DIOP met encore en exergue l'exploitation de l'envi~onnement naturel comme atout majeur des
Seerer.
73

soumises, furent impliquées dans ces conflits. Bl Cette solidarité était-elle un
phénomène spontané ou une forme de coopération organisée à partir de structures
politiques communes élaborées par les différents groupes seereer ? Pascal Dece
NJOON est catégorique et soutient que celle-cl était la manifestation d'un système de
gouvernement de type confédéral. A suivre sa logique, les Seereer du Nord-Ouest
-avaient formé, après l'échec de Mboï SIlS, une confédération réunissant l'ensemble
des entités seer~~r. Il donne même des renseignements sur les Institutions qui
régissaient cette! structure confédérale, composée des provinces du CangifJ, du
Fandeen, du Saafeen, du Joobaas, du 5aafi (Ndolch) et du SiN (Ndut et Pa/oot).
Chaque province était dIvisée en plusieurs entités polltiques dont la plus large
constituait le village. A la base de la pyramide administrative, figurait l'unité de
résidence familiale qui était un démembrement politique du village.
Les. institutions confédérales.
Elles réunissaient, selon Pascal Dece NJoON, les différents chefs de province
(les had-kul) qui élisaient le président de la- Confédération. Celui-ci prenait le titre de
«Mew» et convoquait, une fois élu, le conseil" confédéral. Il se tenait en trois
sessions annuelles ( la première après tes récoltes, la deuxième au mols de février, et
la dernière juste ,Nant les premières pluies) au cours desquelles les membres du
conseil examinaient la situation politique des dIfférentes provinces formant la
Confédération. C'est à ce niveau le plus élevé qu~ se réglaient les conflits qui
opposaient les groupes seereer du Nord-Ouest. Mais sa mission fondamentale étaIt
de statuer sur l'atUtude à prendre au sujet des guerres fréquentes que livraient les
Etats wolof aux .Sgereer.. Ses décisIons étaient répercutées au niveau des conseils
provinciaux.
Le conse~1 de province.
Pascal Deœ NJOON soutient que chaque province était dotée d'un conseil qui
réunissait les différents chefs de village ou J.amaan. Il délibérait sur les litiges
131 Joan P.o: op. cil.
74

opposant les villages de la province. Ils portaient généralement sur les questions de
frontières, de vols de bétail, de meurtres etc. les conseils provinciaux examinaient
aussi les recommandations faites par le gouvernement confédéral. Ils pouvaient en
toute liberté les adopter ou les rejeter.
Le conseift de village.
Les villages éta>'ent dirigés par des lamaan qui assumaient les fonctions de
présidents des conseils formés par les différents chefs de carrés fi3miliaux appelés
had-kahaan. Le rôle de chaque conseil de village portait d'abord sur le règlement des
différends entre les membres de la communauté vill<;Jgeoise. Les litiges fonciers et les
questions matrimoniales constituaient généralement les principales matières à
délibérer. Du fait cie leur maîtrise de ces questions, les avis des lamaan pouvaient
être déterminants dans le règlement des litiges même si leur rôle se limitait à faire
des recommandations pour régler les problèmes posés. Ifs étalent perçus comme des
arbitres ou conseillers, chaque conseil de village appréciait aussi les décisions du
conseil provincial dont il dépendait. A ce niveau encore, il jouissait d'une certaine
indépendance. Une fois adoptées, les décisions étaient soumises encore au conseil
de quartier.
Le conse~1 de quartüer
Réunissant l'ensemble des carré~ familiaux, 1\\ était dirigé par le chef de quartier ou
le had-kahaan. Il devait se prononcer sur les litiges qui pouvaient surgir au sein de
cette structure, avec avis généralement accepté du had-kahaan, puisque les
dIfférents chefs de familles relevaient de son autorité. Ils étaient soit ses fils, soit ses
frères, soit ses neveux.
le conseil de famille
Il constituait la cellule politique de base, pourrait-on dire, car étant la seule
capable d'exercer une pression sur ses membres. Il était présidé par le chef de
75

Photo 1 : Le~ fah ou cE:llule familiale: unité de base de l'organisation de
la société seereer
Source : ANS : 4 Fi - 382

famille ou had-tuuj ou encore had-fah et traitait exclusivement des questions
familiales. 132
Pascal Deœ fVJOON fait remarquer encore que l'élection aux différentes
charges politiques, depuis 11nstance confédérale jusqu'au niveau du conseil de
village, se faisait démocratiquement. Le système mIs en place était tel qu11 excluait
toute possibilité de confiscation du pouvoir car la fonction de mew était une charge
rotative exercée par les différents had-kul. A propos du mode d'élection des chefs de
province ou de village, notre informateur révèle que les principes démocratiques,
même respectés, ~~taient moins nets, puisque jouait dans une certaine mesure le
droit d'aînesse. L.'ascendance familiale pouvait aussi constituer un atout important
pour les candidats. Ainsi ne pouvait être had-kul, lamaan ou had~kahaan, n1mporte
quel membre de la communauté provirtciale ou villageoise. Les sociétés Seereer du
Nord-Ouest étalent gérontocratiques, avec une prépondérance politique des plus
vieux.
On pourrait se demander si le schéma de Pascal Dece NJOON correspond à la
réalité historique, car les traditions recueillies, aussi bien dans le Saafeen que dans le
NdtJt, ne se souviennent pas de l'existence d'une structure politique confédérale
regroupant toutes les entités seereer du Nord-Ouest. La réalité du titre de mewest
certes conflrmée dans le Saafeen, mais «son autorité se limitait au seul territoire
habité par les Saal'i» .133 Il était choisi parmi les différents lamaan. Après son élection,
on lui remettait le sabre ou «sa/ma» qui était le symbole de son autorité. Dans le
Ndut, Thomas G. Juuf parle de l'existence d'un conseil des sages composé des
différents /amaan-gaan et du gardlen- du culte134• ce dernier jouait un rôie de
p'remier plan dans: la gestion politique du territoire ndut, à cause de ses pouvoirs
occultes. Le dernier lamaan-gaan fut /amaan ca/aaw de Njaay-Bob.
Ces exemples nous forcent à douter de la réalité de l'Etat confédéral dont
parle Pascal Dece NJOON. Elle n'est confirmée ni par les traditions orales du Nd~ du
132 La famille est ici cc,nsidérée au sen's restreint c'est-à-dire le chef, ses épouses et ses enfants,
133 Joan Y : op. cit.
134 Juuf Th. G. : op, cil

Palooret du Saafeen, ni par les sources écrites européennes qui, très intéressées au
fait politique africain, l'auraient œrtainement mentionné. Sans totalement rejeter ce
mode d'organisation politique, Ousseynou FAYE avance le concept de confédération
. villageoise. 135 Mals son champ d'étude se limitant aux Seeteer t:angin, on peut
penser que les autres groupes n'étaient pas impliqués dans la mouvance de cette
structure confédérale.
Ne pourrait-on pas alors, à la lumière de ces données, émettre l'hypothèse de
l'existence de plusieurs confédérations villageoises calquées sur les spécificités
zonales et dialectales? L'Administrateur en chef, Inspecteur des cercles, note à ce
propos que, «dans chaque tribu (None, Safène, fallors, Ndoute), le chef d'un clan
avaIt une prépondérance politique. Près de Kees,' à Fandène, résidait par exemple le
chef principal des Nones... Les chefs principaux décidaient des questions intére<'...sant
leurs trIbus vis-à-vl:5 des tribus voisines. Ils étaient appelés à trancher les différends
qui surgissaient entre divers clans et entre les guerriers de leurs tribus, èt ils avaient
le privilège de marcher les premiers· au .combat. Les clans d'une tribu étaient
indépendants les uns des autres au point de vue de l'occüpation du sol. Ce n'est
qu'au point de vue politique que les chefs de clans étaient subordonnés, assez
vaguement d'ailleurs, au chef de clan principal de la tribu ».136 Ce sont là autant
d'éléments quI pourraient contribuer à renforcer l'hypothèse
non pas d'une
l
confédération, mais de plusieurs confédérations villageoises dont les chefs qu'Aubry
LECOMTE assimile aux chefs de tribus, étoient probablement choisis parmi les lamaan
qui se réunissaienl: au sein d'une instance appelée assemblée des sages ou des
notables. Les critères de choix reposaient sur les pouvoirs occultes, sur la sagesse.
Les hauts faits guerriers des candidats constituaiel1t aussi un atout imprtant. Dans le
Cangin, le Fandeen, le Joobaas et le 5aafeen, il prenait le titre de mew. Dans. le
NdlJ:., " était appelé lamaan-gaan (grand lamaan). Les mew ou le lamaan-gaan
présidaient les assemblées des notables de chaque province.
135 Faye O. (b):
{( Mythe et histoire dans la vie de Kaâ.fl Fay du Cangin (Sénégal)):
~
~JtUd9S africaines, 13(), XXX IV. 4, .1.994, p. 618.
A.N.S. 0/46 :Aubry Lecomte, op.en, p.4
78

La conclusion qu/on pourrait tirer de cette étude consacrée à l'organisation
politique des sociétés seereer du Nord-Ouest, c'est qu/elles n'étalent pas des sociétés .
aux instTtutions figées. L'organisation de type clanique qu'elles adoptèrent au
moment de leur implantation dans la zone qu'elles continuent aujourd'hui d'occuper,
a évolué progressivement vers d'autres structures politiques plus élaborées et plus
adaptées aux réalités du contexte géopolitique dans lequel elles vivaient. «Mais la
mutation la plus significative reste le passage de ces sociétés du stade de
l'autonomie villageoise comme siège de décision politique/ à celuI de confédérations
villageoises: en d'autres termes, elle porte sur la redéfinition des pouvoirs. des
notables. La création d/une telle superstructure politique est rendue nécessaire par la
fréquence des problèmes qui affectent le destin commun des populations»137 face
aux visées du Kajoor et du Bawol, aux menaces des trafiquants d'esclaves. Ce climat
d1nsécurlté persista jusqu'à la première moitié du ~ sièCle. C'est dans ce cadre
qu'il faudrait comprendre la tentative avortée de centralisation du powoir politique
par .Mboï Sus du Joobaas.
sa réussite aurait éventuellement signifié une
indépendance compJète des Seereervis-à-vis des monarchies wolof. Elle aurait aussi
contribué à créer un climat de sécurité indispensable pour la prospérité d'une
économie basée sur les activités agro-pastorales.
8) Une éconornila rurale d'autoconsommation.
Le Seereer est par excellence un paysan dont les ressources économiques
reposent en grancle partie sur le travail de la terre. L'agriculture/ qui fut le mode de
. production
dominant/
se
Iimftait essentiellement à l'obtention des produits
nécessaires à la consommation. C'est pourquoi la terre a toujours occupé une place
centrale dans l'organisation éçonomique. On ne devrait cependant analyser les
rapports entre les paysans seereer et la terre sous le seul angle économique, ce
serait occulter leur caractère sacré. Les Seereer considèrent traditionnellement la
terre comme un don de DIeu, qui accueille en plus les morts; Ja profaner, c'est
s/attirer la malédiction des esprits protecteurs de la société; ,~ respecter, c'est au
contraire bénéficier de leurs faveurs. C'est ainsi que les populations interprétaient les
m Faye O. (b): .QJL~, p. 618.
79

mauvaises ou les tonnes récoltes. Cette relation cosmologique, caractéristique des
sociétés rurales africaines explique qu'avant de mettre le feu à la forêt, les lamaan
devaIent toujours consulter les esprits des ancêtres. C'est ce même souci qui guidait
les cérémonies de libations faites avant les semis et après les récoltes. C'est
pourquoi, outre leur fonction politique, les lamaan avaient un pouvoir religieux.
1 0 ) Le régime fOlilcier
Si dans les sociétés wolof et seh il est plus ou moins aisé de déterminer
l'évolution de la tenure foncière, ce travail devient plus difficile en ce qui concerne les
sociétés seereer du Nord-Ouest. C'est qu'au Kajoor comme au Bawolou au Slin, les
grands boufeversements politiques qui ont marqué leur hIstoire ont eu des incidences
réelles sur le mode d'appropriation et de gestion de la terre. Les régimes fonciers
wolofet seereer étaient organisés suivant le système du «Iamanal» qui remonte loIn

1
dans le temps et dont l'origine coïnciderait avec les migrations des différents groupes
ethniques, bien avant la constitution de l'empire du J%f.
Les lamaan autour desquels reposait le système étaient les descendants de
ceux qui, les premh~rs, avaient mis le feu à la forêt. C'est pourquoi, leurs droits sur le
sol découlaient du 'l<drolt de feu» Sur leurs vastes domaines, ils accordaient le «droit
<
de hache» aux nouveaux immigrants qui procédaient au défrichement et à la mise en
valeur du sol.138 Ils avaient des droits Imprescriptibles et héréditaires sur les surfaces
défrichées et cultivées. Seulement, les héritiers l4U droit de cuiture (droit de hache),
même devant verser les redevances en contrepartie de leur installation sur les t'erres
cultivées, jouissaient de prérogatives ,Importantes, car, les terres qu'ils exploitaient,
ne pouvaient leur être reprises tant qu'ils s'acquittaient des redevances, d'ailleurs
sym'boliques et peu élevées. Ces privilèges étaient aussi transmissibles à leurs
héritiers soumis al1X mêmes obligations, les lamaan n'ayant un droit de reprise que si
la terre était restée longtemps sans être cultivée, jusqu'à ce que' la brousse s'y
installe et qu'un véritable défrichement soit nécessaire pour une nouvelle mise en
138 DIOP A. B : La tenure foncière en milieu rural Wolof: historique et aclualité: Dakar, IFAN, ~
africaines, 1ilC>118, a\\<ril) 968, p_ 168.
80

valeur. selon Abdoulaye Bara DIOP, le délai de diX ans était généralement retenu. Il
est difficile dans ces conditions de parler de location et de rente foncière à cette
époque. 139
Le système foncier du «/amanat» apparaîtrait donc comme un système
exempt d'abus, du moins les limitait-il considérablement, puisquli sauvegardait les
droits des «maÎtn~s de hache» qui étaient les premiers défricheurs (ou leurs
successeurs), après les lama'an ayant 'vaguement nettoyé et délimité leurs terres par
le feu.
Le mode de gestion de la terre adopté par les Seereerdu Nord-Ouest reposait
à peu près sur les mêmes principes que le système '1amanal" que nous venons de
décrire, comme le- confirment les traditions. Selon Yoro Joan, chaque fondateur
mettait le feu à la brousse pour obtenir une vaste surface cultivable (doh korab),
il exerçait le «droit de feu». En fonction de ses besoins! il défrichait une portion de la
terre (yohon) qul! exploitait avec les membres de son matriclan. Mais bien que
revenant au détenteur du «(1roit de feu», le reste de la terre ne pouvait être aliéné.
De nouveaux venus, souvent des membres d'autres matriclans, demandaient à s'y
installer. A leur tOLlr, ils défrichaient les surfaces nécessaires pour leurs cultures et y
faisaient valoir le «droit de hache».. En contrepartie, ils versaient une coutume
symbolique appelée fayi/n, acquittée en cédant un veau Intégré dans le troupeau
collectif. Ce contrat tacite, qui n'était en principe rompu qu'à la mort de l'une des
parties, était renolNelé par leurs héritiers, 511s en jugeaient la nécessité. Yom Joan
souligne aussi que le titulaire du «droit ge feu» ne devait s'opposer à sa reconduite.
Si donc théoriquement les titulaires du «droit de feu» étaient détenteurs des terres,
leur pouvoir n'était que formel, car jls étaient davantage gardiens et administrateurs
que propriétaires du sol. Les titulaires de «droit de ha,che» en étalent les véritables
usufruitiers et l'exploitaient avec leurs. familles. Ce système foncier exduait le
métayage et faisait de la ten-e un bien collectif appartenant au matJiclan dont les
membres, selon la conception seereer, étaient composés des morts, des vivants et
des générations futures. Cette conception imposait, pour disposer de façon absolue
139 Idem
81

de la terre, l'accord de tous les membres du mabiclan. Or, ce consensus était
pratiquement irréalisable, car si l'accord deS vivants était facile, dès lors qu.'ils
pouvaient se prononcer, celui des morts était impossible à obtenir, parce que de leur
vivant, ils avaient toujours défendu le statu quo, c'est-à-dire le principe sacré de
l'inaliénabilité de la terre. D'autre part, celle-ci abritait les tombeaux des ancêtres
fondateurs des matriclans et premiers propriétaires du sol. Personne ne devait donc
s'autoriser à VendrE! leurs tombeaux, sous aucun prétexte. Une telle entreprise était
une manière de rompre le cordon ombilical qui liait anciens et vivants. Par ailleurs,
on ne devait pas priver les générations futures de la possibilité de continuer, voIre,
de renforcer l'œuvre de construction d'une communauté prospère léguée par les
ancêtres dont la tetTe était le symbole. l4D
cette conce~tion est d'ailleurs perçue par Aubry LECOMTE dans l'étude qul/ a
faite en 1907 sur le régime foncier des indigènes de K~ particulièrement sur celui
des Seereer. Selon l'administrateur colonial, «les droIts sur les terres étalent acquis à
l'origine par le feu. Une tribu incendiait une forêt. La partie entamée de cette ~çon
étaIt réservée à ses clans qui s'y répartissaient comme bon leur semblait et qui
commençaient la mise en vaieur. La gestion des terres revenait aux chefs des clans
qui étaient aussi co,1sidérés comme les maîtres du 501. II n'y avait pas de délimitation
précise et préalablE:, encore moins de lotissement. Après avoir reçu l'autorisation de
défricher, les détenteurs du «droit de hache» s'arrêtaient là où leurs forces les leur
commandaient\\~l
Le régime foncIer en pays seereerdu Nord-Ouest a connu des mutations, mals
Il est difficile d'en déterminer les étapes marquantes, comme ce fut le cas chez leurs
voisins wolof et seh où les changements ont été en rapport avec l'avènement des
monarchies du KaJoor, du Bawol et du Siin. Il faut remarquer que les premiers
souverains du Kajoex et du 8awa! étaient à l'origine des lamaan importants devenus
chefs de provinces de l'empire du J%f, et qu'ils s'émancipèrent finalement à la suite
des guerres vld:ol'ieuses livrées à leur suzerain. Mais une fois au pouvoir, ils
.
HO Joon Y : op.cit.
'~1 A.N.S,·: 0/46: Aubry Lcomte, op. cil. p. 5
82

redéfinirent le mode de gestion des terres avec comme objectif avoué, d'atténuer
11ndépendance de~; autres /amaan. Selon Abdoulaye Bara DIOP Je «droit de feu»
n'était plus reconnu, mals qu'en revanche, le' «droit de hache» demeurait une
prérogative des usufruitiers. Les nouveaux souverains avalent constitué, à partir des
terres non administrées par les /amaan, le domaine royal. Il s'agissait, par ce biais,
de se constituer une clientèle politique solide, en faisant des donations à la famille
royale, aux chefs m11ltaires et aux marabouts. cette politique contribua à atténuer les
droits des lamaan sur la gestion des terres, et s'ils continuaient à distribuer celles-ci,
ils ne pouvaient reFuser l'installation des demandeurs recommandés par les roiS. 142
Peut-on parler..pUU,f autël nt, comme Abdoulaye Bara DIOP, de domaine royal à
proprement parler '~l S'agissait-II de terres appartenant à la famille royale ou de terres
sur lesquelles l'autorité centrale exerçait le droit de propriété éminente tout en
laissant aux famaan la prérogative du « droit de feu ». Nous penchons plutôt pour le
second cas de figure.
Avec l'avènement de la royauté, les prestations devinrent plus variées et plus
complexes. Les grands bénéficiaires de privilèges fonciers étaient désormais ceux qui
gravitaient autour du système politique et admlnlstratlf mis en place par les
monarques. La situation se présentait cependant autrement dans le 5iin puisque la
dynastie des Ge/war, qui contrôlait le pouvoir central, était d'origine étrangère. Sa
préoccupation majeure était par conséquent d'acquérir d'abord une légitimité
politique, d'autant que les Gefwa.r et leurs compagnons étalent une minorité au seIn
de la masse des 5eereer. Le R. P. GRAVRAND note que dès son accession au trône,
Meysa Waali JOON se fixa troIs Idées maîtresses, à savoir, la volonté d1nsertion des
Ge/wardans la société seereer, le respect des structures locales, les bonnes relations
avec l'empire wolof naissant. 143
Tout en s1mposant comme détenteurs du pouvoir central, les .Ge/war
réalisèrent un compromis avec Je groupe politique constItué par. les lamaan et les
petItes chefferies locales, en particulier pour la tenure foncière. Les famaan
1.2 Diop A. B :.QP...Ci1, p 50
1A3 R. P. Gravrand (b): QQ&Ü, p.298
83

continuaient ainsi à préserver leurs droits sur les terres et à percevoir les différentes
formes de redevonces qui leur étaient destinées. Comment la dynastie des 'GeJwar
aurait-elle bénéficié de la confiance des lamaan dont elle avait absolument besoin au
début de son installation, si elle n'avait pas respecté les réalités domaniales seereet;
c'est-à-dire, les modes d'appropriatIon de la terre, de dévolution successorale et les
droits
de
redevances?
Une
attitude
contraire
eut
été
suicidaire.
Mals
progressivement elle évolua dans ses rapports avec les lamaan, surtout lorsqu'elle
réussit à acquérir une véritable légitimité politique. Le «droit de sabot» l'autorisait
désormais à retirer une partie d'une terre à son lamaan pour l'affecter à un de ses
offiders ou à un notable. Les lamaan admettaient aussi progressivement le droit du
roi à retirer une partie de leurs domaInes pour le service de l'Etat mais à condition
l
que ce prélèvement restât modéré. Ils admettaient enfin l'arbitrage du roi dans les
affaires dàmanlales, ainsi que son droit à recevoir des redevances pour le
fonctionnement de la maison royale et de son armée.
Cet aperçu sur la tenure foncière dans les sociétés wolof et seh révèle
quelques tran~formations assez importantes, se manifestant par la superposition des
pouvoirs des /amaan et des grandes familles régnantes qui exerçaient sur les terres
le droit de propriété éminente. En s'arrogeant désormais un droit de regard sur le
mode de gestion de certaines terres, en fixant la nature et les forme~ de redevances
qui devaient leur être versées, elles réussirent à asseoir leurs pouvoirs économique
et politique. C'est dans ce cadre qu'il faut comprendre le jeu des alliances qui se
nouèrent entre le poLNoir central et les grands dignitaires dont l'avenir politique
dépendait en partie de l'état de leurs relations avec les dynasties régnantes. Ces
alliances auraient aboutI, selon Fayet, à la constItution d'un puissant appareil polftlco-
milltaro-admlnistréltif Qui accentua le fossé entre cette classe dirigeante et la masse
des paysans astreints à verser des redevances qui prenaient «le caractère d'une
fiscalité de plus en plus lourde ».144
144 Fayet: Coutume:; des Wolofs musulmans: in CoutYmiers juridiQues de l'AQF, Paris, Laross" 1939J
p.135. On peut ceper,dant se demander sI Fayet comprend vraIment la mode de fonctionnement de la
tenure foncière dans !es sociétés lVolof. Ce qu'il considère comme un impôt était en réalité un cadeau
d'alliance et de reconnaissance envers les maîtres du sol.
84

Quelles ont été les incidences de ces transformations sur la tenure foncière
dans l,es sociétés seereer du Nord-Ouest? Certains Informateurs seereer, peut-être
parce que trop marqués par leur appartenance ethnique, ont tendance à considérer
que les sociétés seereer du Nord-Ouest ont vécu dans une indépendance complète
vis-à-vis des monarchies du Kajoor et du Bawol. Cette affirmation doit être nuancée
car, sI des territoires comme le Cangin et le Saafeen- évoluèrent d'une manière
générale en dehors de l'autorité des Teen ou des Dame/, 11 n'en fut pas de même du
Ndut, du Lexaar, du SIH, qui ont appartenu, à un moment de leur histoire, aux Etats
du Kajooret du BalNOt.
Par exemple, d~ns le Ndut, le Lexaar et le SII~ quI dépend~ientt' à partir du
XVIIIe sièclE1 du J(ajoor, les Dame! avaient imposé aux populations des redevances
perçues par leurs représentants (le Fara Ndut et le Fara Sanofi!) et prélevées sur
celles encaissées par les lamaan qui leur cédaient aussi gratuitement des domaines
d'exploitation. Ces représentants bénéficiaient aussi de privilèges fonciers, et
imposaient aux populations des redevances plus lourdes encore qu'ailleurs, du fait de
la volonté toujours affichée des 5eereer à manifester leur esprit Indépendantiste,
Dans le Joobaas en revanche, l'autorité des roi~ même durant la période d'unification
des deux trônesdu Kajoor et du Bawol, était moins marquée. Elle dépendait de
l'humeur des populations souvent enclines à se rebeller contre les prélèvements qui

leur étaient exigés. Pour cont~urner ces difficultés, certains Teen se résolurent à
tisser des liens matrimoniaux avec les !amaan seereer, ce qui
leur permettait
d'accéder à la propriété foncière, par le biais du système d'héritage en vigueur dans
les sociétés seereer.145
Mals ces transformations Imposées de l'extérieur ne devraient pas cacher
celles liées à la dynamique interne. Il convient de rappeler à ce propos que la terre
en pays Seereerél:ait un bien collectif géré par les chefs de matrlclans, détenteurs de
<~droit de feu». Mais ce mode de gestion connut progressivement des modifications
liées à l'éclatement des matriclans en plusieurs familles et aboutissant à une plus
t45 Nous avons étudié en détail cette question dans le chapItre consacré aux rapports entre les
Seereer et les royaumes du Kajoor et du Bawof,
85

grande autonomie oes chefs de famille titulaires du «droit de hache». Ils finirent par
bénéficIer de la jouissance des terres qu11s avaient obtenues, sans désormais verser
aucune redevance.
Mais les terres restaIent théoriquement la
propriété des
matriclans~ et aucun membre, fut-II le lamaan, ne pouvait les aliéner. Elles
demeuraient toujours des bIens collectifs. l46
L'autre transformation Importante à signaler est liée à /lnstallation d'éléments
étrangers en pa'{s seereer. Les chefs de matrlclans leur affectaient des terres,
moyennant une sorte de tribut (souvent un bœuf). Il ne s'agissait pas cependant
d'un impôt, mals plutôt d'un geste de reconnaissance pour seryice rendu. Une fois
remis au chef de matrlclan, l'anImai était intégré dans le patrimoine collectif.
Il ressort de ce qui précède que le mode de gestion du patrimoine foncier,
observé dans les ~iociétés w%~ n'existait pas dans les sociétés seereer du Nord-
Ouest. Ici, la terre était un moyen de production dont l'utilisation et la jouissance
revêtaient un caractère plus égalitaire,147 même si les titulaires du « droit de hache»
étaient soumis à certaines obligations.
L'exploitation
de
la
terre se faisait
collectivement, dans les cadres matriclanique au .début de leur Installation, et ensuite
familial avec leur nucléarisation,
2°) Systèmes d'exploitation et de production agricoles
La civilisation agraire seereer était fondée sur deux activités essentielles :
l'agriculture et l'élevage.
PEUSSIER
ne
s'y trompe pas lorsqull
affirme que,
«l'originalité du système de production est d'être- fondée sur 11ntime intégration de
l'élevage et de l'agrIculture. LoIn d'être parallèles, œs deux actIvités sont étroitement
complémentaires et associées. Aussi eh paysans accomplis, les Sérères ont-Ils fait de
la prospérité de leur cheptel le gage le plus sûr de la fécondité de leurs'terres».l48
146 A.N.S. 0/46 : Aubry Lecomte, op.cll, p.6.
147 Gastellu J.~ . ~~;;.... Q!, p.168.
148 Pelissier P ': QJlJ<il. p. 236.
86

Cette remarque faite à partir de l'observation des structures agraires des Seh.
est aussi valable pour ceü~u Nord-Ouest qui ont adopté les mêmes traditions
culturales. Le mil (toho), le coton (laklt) et le fieebe (IraK) étaient, jusqu'à la
pénétration coloniale, les principales espèces végétales cultivées. Ils s'adaptaient en
effet mieux aux conditions du milieu physique et répondaient davantage aux besoins
des populations. L.eur place dans les systèmes d'exploitation et de production est
bien attestée par les sources européennes.
Pinet LAPRADE écrit que «les Sérères nones et ceux du Nd/eghem ne cultivent
que le mil, le niébé le beref et le coton ... Le coton est, ;"près le mll nécessaIre à leur
f
nouniture, la deuxième activité à laquelle ils se Hvrent».149 Parmi les varIétés de mil
cultivées, le petit mil hâtif (tiin) était la céréale noble par excellence. Non seulement
c'était à celui-ci que le paysan seereer portait son goût, ses préférences, mals une
expérience séculaire lui avait appris ses remarquables qualités diététiques. Base de la
consommation des populations, c'était cette céréale que l'on offrait aussi aux hôtes
de r:.narque et surtout aux cultes des ancêtres. Les techniques de préparation sont à
peu près communes à toutes les sociétés de la Sénégambie septentrionale. Elles
étaient le monopole des femmes qui puisaient la ration quotidienne dans les
greniers. La finesse du travail était fonction du menu à .préparer. Un premier pliage
permettait d'obtenir de fins grains (sann) destinés à la préparation de la bouillie. Un
deuxième pilage, plus éprouvant pour les femmes, donnait de la farine fine qu'elles
transformaient en couscous (saac) après d'ingénieuses techniques culinaires. Cette
farine pouvait aussi servir à d'autres menus comme le daanbaan (patte) le njim
(farIne mélangée à du lait pour faire des libations).
Mals la préférence que les populations portal'ent au petit mil hâtif n'était pas
seulement liée à ses vertus. Elle s'explique aussi par sa parfaite adaptation aux,
conditions du milieu. Cette variété a en effet un cycle court, et dans des conditions
normales de pluviométrie, sa récolte peut débuter moins de trois mols après sa
germination. Ses préférences pédologiques vont aux sols joar. Peu exigeante en eau,
elle demande une régularité pluviométrique pendant l'épIaison, quelques semaines
149 ANS: 1 G 133 : Pinet Laprade, op.cil, p. 19-20.
87

Photo 2 : Femmes Seereer brisant des épis de mil pour en extraire
tes graines
Source: ANS : 4 F l - 71
88

après la pollinisation. Ces conditions favorables permettaIent de satisfaire les besoins
des populations" sinon entièrement
du moIns pendant une bonne partie de
l
l'année.1so
Le petit mil tardif (maaè) occupait aussÎ une place importante dans le système
de productions agricoles. Mais Il est difficile de déterminer les circonstances de son
introduction dans les territoires seereerdu Nord-Ouest. Alors que les traditions orales
sont unanImes à reconnaître que le petit mil hâtif a toujours été le produit essentiel
de leur système de productions agricoles, elles sont moins catégoriques en ce qui
concerne la deuxième variété. Il semble qu'eHe n'était pas connue des Seereer du
Nord-Ouest et que son introduction dans leur territoire s'est faite à partir du S/ln. 151
sa culture était moins développée que celle du petit mil hâtif, du fait de son cycle
plus long
(quatre, mois) que 11nstabilité de la pluviométrie dans la zone ne
permettait pas toujours de couvrir.
L'autre handicap est lié aux conditions
pédologiques, car, mieux adapté aux sols lourds, sa culture demandait plus d'efforts
physiques de la part des paysans. Enfin, en période de soudure prolongée, ceux-ci
risquaient de s'exposer à des disettes, en s'adonnant principalement à cette culture.
,Les Seereer du Nord-Ouest, comme leurs voisins du SI/n, pratiquaient aussi la
culture du sorgho pour compléter leur alimentation en céréales. Mais ses exigences
hydriques et pédologlques et son long cycle constituaIent, comme le petit mil tardif,
un handicap majeur à son e.xpansion.
Les Seereer du Nord- Ouest connaissaient-lis aussi, avant la pénétration
c%niale, la pratique de l'horticulture et de l'arboriculture? Daouda THIAO affirme, à
propos de ces activités, que «les dimensions des exploitations, les soins apportés et
le cycle de certaines espèces les rapprochaient plus du jardinage que les cultures
céréalières sous~pluie. Elles germaient en fin d'hivernage, mais pour l'essentiel, leur
développement était lié aux broulllards et aux rosées. Et pour les protéger, on les
semait dans les champs qui jouxtaient les habitations ».152 Il cite comme produits
150 Joon Y: op. cil,
151 Idem
152 Th'
0
.
58
180
.:~.p. .
89

horticoles le cotonr le fieebe et le cou~ge. Ces produits ont effectivement occupé une
place ~mportante dans les cultures pratiquées par les 5eeœerdJJ Nord-Ouest.
Le Ifeebe( dont les qualités diététiques en faisaient un produft très prisé par
les populations, ét::lit semé vers la fin de la saison pluvieuse, en association avec le
petit mil hâtif. Les pOis tachetés de noIr enrichissaient le menu des paysans en oligo-
éléments dont le couscous était bénéflclalre~ En cas de rupture de stock, des greniers
de mit, le fieebe était le principal plat de résistance (ndak). Les ménagères pouvaient
pour renforcer le menu, l'associer au manioc ou à la courge.
La courge, 2,U cycle plus' long, était semée quelques semaines après la saison
des
pluies.
DestInée
principalement à la fourniture de certains ustensiles
Indlspensabies aux travaux ménagers, elle produisait les calebasses et les culllères.
Ses jeunes fruits consommables entraient aussi dans la préparatfon de certaines
sauces.
Le coton a été l'une des productions agricoles qui ont le plus attiré l'attention
des Européens ayant visité le pays seereerdu Nord-Ouest. C'est dire que sa culture
était très développée et constituait même, avec le petit mil, la principale activité des
.
.
populations. Cada MOSTO, F. DELEMOS CoELHO et PRUNEAU DE POMMEGORGE parlent de
l'abondance et de la richesse de la productlon cotonnière.153 Leurs renseignements
sont confirmés par Pinet LAPRADE qul donne ces détails très intéressants: «le pays du
Ndoute est celui où le coton est cultivé avec le pJus grand soin. Les 'champs qui le
reçoivent sont bien défrichés sarclés et entourés de fortes haies de bols épineux qui
j
les protègent contre les nombreux troupeaux que possèdent les Sérères. Dans ce
cas, les plantes de cotonniers ne sont renouvelées que tous les dix ans environ. Elles
donnent de belles récoltes. Tandis que quand le coton est ensemencé dans les
mêmes champs qUE~ le petit mil, les pIeds sont anachés après la première récolte et
par.suite, les produIts ne sont pas abondants».l54 Trois variétés étalent cultivées par
153 Cada Mosto : .QQ.J<it. p. 116.
Coelho F. 0 : ~ p. 85·
Pommegorge P. D. :~p.70.
164 ANS: 1G 133: Pinet Lapradt; . op.cit,p. 20 .
90 .

les Seereer. Il s'agissait du nderngu, du nduu mbaam et du safi. Le nderngu donnait
des fruits à longues fibres très blanches enveloppant les petItes graines. La taille
variait avec l'âge. Au bout de quelques années, le pied pouvait devenir un arbuste.
Cette variété était, semble-t-i1, la plus prisée parce qu'elle fournissait de meilleurs
-rendements. Quant au ndul/ mbaam, il se distinguait du ndffngu par la couleur
verdâtre de ses graihes. Enfin le safi produisaIt des capsules volumineuses avec dès
fibres d'une blancheur relativement terne.
Toutes ces cultures étaient soit alternées, soit associées avec le petit mil dans
le cadre d'une polyculture quI donnaIt au paysage une physionomIe assez originale.
PEUSS1ER a tenté de reproduire l'organisation du finage seereer. Le schéma qu'il
propose traduit un système fondé sur une rotation biennale des cultures, avec une
prédominance de celle du petit mil hâtif et de l'élevage bovin. 155 Ce schéma doit
toutefois être nuancée, car les systèmes variaient en fonction du mode d'occupation
du terroir. Par exemple, dans le Ndutoù la concentration humaine était relativement
forte, et où les surfaces cultivables étaient moins vastes les populations, déjà
i
sédentarisées, étai,=nt obllgées de gérer de façon plus rigoureuse le finage par un
assolement et une association plus poussée des cultures. Ailleurs, les densités de
populations étant plus faibles et l'habitat plus dispersé, les problèmes de terres se
posaient moins. Cela explique le semi-nomadisme des paysans dans le Saafeen par
exemple, où dit Aubry Lecomte, «parfois, des famllles entières transportent leurs
pénates, poussées par le désir de trouver de meilleures terres».156 Icilles systèmes
d'exploitation étaient moins rigoureux et reposaIent sur une agriculture plus
extensIve.
L'élevage était certes intégré à l'agriculture, mais, précise Yoro JOON,
l'abondance des pr3turages et des surfaces cultIvables ne nécessitait pas la fumure
systématique des champs. Le bétail était parqué durant la saison des pluies dans des
pâturages, hors des lirnites des surfaces exploitées. Après les récoltes, les paysans le
155 Pelissler P, : op. cl\\. p. 102
156 ANS. 0/46 : Aubry Lecomte
op.en, p.l
J
91

laissaient paître les restes des plantes, en même temps qu~l fumait les champs pour
les rendre encore plus fertlles. 157
Bons cultivateurs, les Seereer du Nord-Ouest étalent aussi de bons éleveurs.
Les sources insistent généralement sur 11mportance de cette activité. La tradition
orale ~tf§on raconte que Daali Teng était un grand dignitaire du Cangin, un si/de,
c'est-à-dire, un proprIétaire de plus de cent têtes de vaches. A la suite de l'expédition
française contre les Seereer de Kee~ en 1863, il fut complètement dépouillé de son
bétail par les autorités coloniales.. Ne pouvant supporter une telle humiliation,_ il prit
la résolution extrême de se suicider en s'attachant une èorde au
158
COU.
L1mportance
du bétail est aussi attestée par Pinet LAPRADE qui constate que «la fortune d'un
Sérère dépend de l'effectif de son troupeau qu1/ augmente, et dont il prend le plus
grand soin pour se~; belles funérailles ».159
Ces quelques remarques montrent que les populations accordaient à l'élevage
une place de choix. Pouvait-il en être autrement, puisque c'était en fonction de
11mportance de 'son cheptel que le 5eereer acquéraIt son prestige social. Le troupeau
représentait le bien familIal par excellence. Il était le symbole et le garant d'une
prospérité matérielle du matriclan, le centre d1ntérêt commun, le nœud des relations
entre ses membres. C'est pour cette raison que chaque membre s'efforçait de
contribuer à son augmentation et à sa pérennité. l6D Il convient cependant de
souligner que les Seereer étaient hostiles à la vente de leur bétafl qu11s réservaient
en priorité pour régler les problèmes familiaux (mariages, funérailles surtout). ce
refus a poussé les Européens à considérer improductif l'élevage seereer. CertaIns,
comme Pinet LAPRADE, le qualifialent-d'élevage de prestlge. 161 Ils n'avaient sans doute
pas compris que les Seereer pratiquaient aussi l'élevage de caprins, que celuI-ci
pouvait leur foum;:r la viande nécessaire à leur alimentation.
-167
Ce système rappelle la vaine pâture pratiquée dans les sociétés traditionnelles d'Europe
occidentale, plus pl'éc;sément dans les open fjelds en France et en Allemagne.
lsa Joan P. D .. op.cl
159 ANS: 1 GI 33 : Pinet Laprade) op. Git} p.17.
1BO Pelissier. P : QQ.SJ1 p. 256
161 ANS : 1 G/33 : Pinet Laprade1 op.ci} p. 17.
92

Tout en faisant de la culture du mil, du coton et de la pratique de l'élevage
bovin leurs principales activités de production, les 5eereer du Nord-Ouest n'avalent
pas perdu de vue la nécessité de préserver certaines essences végétales au moment
du défrichement de leurs lougans. Il s'agissait d'arbres qui, à cause de leur utilité,
étalent soigneusement épargnés et régulièrement entretenus. Leurs feuilles, leurs
fruits, leurs racines ou leurs écorces étaient utilisés à des fins alimentaires ou
médicinales. Entraient dans cette catégorie le baobab (adansonla digitata), le rônler
(borassus flabe//ifelj, le xay (khaya sénégalensis), le mbu/ (cetti /ntégrifola), le uul
.cparkia biglobosa). 11 ne serait pas exagéré de considérer J'entretien particulier de ces
espèces comme une certaine forme dJ~rboriculture, puisque' certaines essences
(rônier, baobab pal exemple) étalent souvent semées par les paysans. l62 Elles ont
contribué à rendre '2ncore plus original le paysage agraire seereerdu Nord-Ouest.
3) Les opérations culturales et le calendrier agricole
On a souvent divisé le climat de la zone soudano-sahélienne en deux saisons :
une saison sèche '8t une saison pluvieuse. La première serait une «saison morte»
durant laquelle la population active demeurerait inoccupée. C'est seulement pendant
les trois mols de saison pluvieuse que les populations seraient astreintes à d1ntenses
activités agricoles. Cette division a a~ené certains observateurs européens à quallfrer
les Africains de peuples paresseux, peu enclins au travail.
Parlant des 5eereer, le résident de Soussoume affirme, dans un rapport
adressé au commandant du cercle de Kees:.que <<toute la population valide est aux
champs. Les Sérères ont abandonné leurs habitudes d1vrognerie et de paresse pour
se livrer à la cu;ture de l'arachide et du mll».163 ces considérations paternalistes
pourraient amenel- à croIre que c'est avec la colonisation que les peuples africains
ont appris à découvrir les vertus du travail. Les propos de ROBAIL s1nscrivent dans
une vision véritablement simpliste des activités quotidiennes des populations seereer.
Ils sont d'ailleurs contredits par ce témoignage élogieux du père Labat:« il n'y a point
162 Voir à propos du rônier, rlllf'Ude de Madické Niang : "le rOnier dans la région de Kees", paru dans
~ africaine§,19i'~i. n° 147. pp. 77-82. ot à propos du b~16bab, Daouda Thiao : 0 p.ci!,.p. 62.
Becker Ch. : .QJ!..~i1. pp. 165·185.
93

de nation nègre qui cultive la terre avec plus de soin et de propreté que les Sérères:
Ils montrent en cela qu1ls ne sont son point paresseux ».164
Il n'est pas exagéré de dire que les Seereerétaient occupés pendant les douze
mois de l'année à des tâches qui correspondaient à des activités bien particulières, et
imposées par le calendrier agricole. Celui-ci est bien décrit par Daouda THIAO qui
s'est Inspiré du découpage traditionnellement effectué par les populations (voir
tableau).
Le yuk, correspondant à peu près à l'hiver et s'étalant environ de janvier à mars.
C'est la période durant laquelle les activités agricoles sont vraiment au ralenti.
Elles se limitaient à la récolte du coton, au triage et au battage des épis de mil
emmagasinés dans les greniers de réserve. Le yuk est aussi la période durant
laquelle s'effectuait le «bees» qui consistait à ramasser les tiges de mil et de la
paille pour le tressage des palissades et des chaumières, celle de prédilection
pour certains jeux comme le sim,165 une des distractions favorites des Seereer.
Le sooroon: cette saison pourrait être assimilée au printemps qui correspond
grosso modo aw< mois d'avril, de mai et de juin, période des défrichements des
lougans
car,
l'expérience
fondée
sur
l'observation
de
la
nature
et
le
comportement
de certains
animaux
permettaient aux
paysans de situer
approximativement la première pluie et de se préparer en conséquence. Les voies
d'accès des champs étaient barricadées par des culgan (piquets fourchus) pour
les p~téger contre les animaux (troupeaux surtout). Cette, entreprise terminée,
les paysans procédaient aux semis du petit-mil avant même la tombée de la
première pluie, Cette opération (le unn) répondait à une double préoccupation:
elle vIsait d'aborj à permettre à la plante de germer très tôt pour devancer les
herbes sauvage~i dont les graines enfouies dans le sol n'attendaient que la
moindre humidité pour pousser. Il s'y ajoute aussi que semées après la tombée
des premières pluies, les graines de mil étaient exposées à la prédation des petits
animaux en h:bemation pendant la saison,
mais qui profitaient des premières
pluies pour reprendre leur vie «normale», La nécessité de défricher les champs,
1~Labat:~.p. 150
165 Appelé yoote en Wolof, ce jeu rappelle celui du damier
94

de semer avant les premières pluies, mettait les paysans dans- une situation
dlntenses activités. Il fallait éviter toute perte de temps pour ne pas être surpris
par les premières tornades. ce que les Seereer appelaIent le gamroh (être obligé
de défricher et de semer après la tombée des pluies) était perçu comme un signe
annonciateur de mauvaises récoltes. Il n'arrivait qu'aux imprévoyants ou aux
paresseuxl et ceux qui en étaient vietime~ étalent exposés aux quolibets de leurs
voisins.
-
Le reh: c'est la saison la plus marquée, car elle correspond à la période pluviale
qui détermine l'essentiel des travaux agricoles. Elle dure approximativement de
juin à fin septembre. Les premières pluies consacraient le début des opérations
culturales, la priorité étant accordée aux champs. du petit mil hâtif. Chaque
quartier, compc,sé d'un groupe de cases, avait son champ de petit mil cultivé
collectivement, et placé sous la responsabilité du chef. Les opérations culturales
exigeaient la mobilisation de tous les membres qui étaient sous sa tutelle. La
précocité du cycle du
petit mil hâtif exigeait que le sarclage se fit le plus
rapidement possible; sinon il pouvait 'être submergé par les herbes sauvages au
cycle non moin5 précoce. Le patriarche pouvait, à l'occasion, faire appel aux
associations villageoises formées seion les classes d'âge. A la fin des travaux, Il
leur offrait, en guise de récompense, un bœuf réservé aux fêtes post-hivernales.
Il s'agissait là d'une forme de solidarité bien caractéristique des sociétés rurales
africaines. Elle o)nstituait un des piliers de la vie sociale.
Après le sarclage du champ de petit mil hâtif, la communauté
familiale
s'occupait des autn~s champs (coton, petit mil tardif, sorgho). Leur cycle est plus
long et elles résistent mieux aux mauvaises herbes. Les opérations de .désherbage
pouvaient être renouvelées autant de fois que les mauvaises herbes ressuscitaient.
Mals deux d'entre elles étaient véritablement fondamentales : le baxaawet le biyaat.
Le premier, effectué dès les premiers jours de la croissance des plantes, consistait à
les dégarnir des herbes pouvant gêner leur développement. Pour le mil par exemple,
après avoir écarté res herbes adventices, les paysans redressaient les jeunes plantes
et élevaient autour de leurs frêles racines des mottes de terre pour les rendre plus
résistantes. La deuxième opération (biyaat) se faisait un mois environ après la
95

premIère. Les plantes à ce stade avalent déjà acquis une certaine consistance. Mais
les pluies abondantes, généralement enregistrées au mois d'août, per~ettaient aux
mauvaises herbes de régénérer, et ainsi gêner les cultures qui commençaient à
atteindre une pha5~ déclslve de leur croissance terminale. C'est pourquoi, les paysans
procédaient à un nouveau sarclage pour ne pas compromettre leur rendement. Il
exigeait cependant moins de rigueur que la première opération. C'est quelques jours
après qu'ils débuŒllent les semis du neebe intercalé entre les plantes du petit mil
hâtif. Cette opération se faisait vers la mi-septembre, en attendant la fin de la saison
pluviale annonçant le seek.
Notons enfin' que le reh était la période la plus pénible pour les paysans
astreints à un travail quotidien sans répit. Dès l'aube, ils se rendaient aux champs où
Ils passaient la journée à labourer et à sarcler la terre, avec une ardeur d'autant plus
Impressionnante qu11s espéraient, au bout de l'effort, que la récolte serait'
suffisamment abondante pour assurer leur autosuffisance alimentaIre. Après une
dizaine d'heures de travail acharné, ils retournaient au foyer, au moment où le soleil
disparu, "obscurité ne permettait plus de dIstinguer les plantes cultivées des herbes
sauvages. l66 Après le dîner, les jeunes se regroupaient à la place du village pour les
séances de gim, lIne occasion pour ceux qui avalent des talents de poète, de
_composer des textes que les paysans chantaient au moment des travaux
champêtres.
- Le seek: le mot signifie littéralement «arrêt de la pluie». Ainsi le 5eereerdlra
après la fin d'une pluie : Koh seekic ou k()()pe seeke. Par extension, le seek renvoie
à J'ar.rêt définitif des pluies. II débute à peu près au mois d'octobre, se prolonge
jusqu'au mols de décembre et marque généralement la fin du cycle du petit mil h§tif
dont la réco'lte en pays seereerfaisait place au fieebe, au coton (dans le cas où œlui-
ci était cultivé en association avec le mil) semés vers la ml-septembre. Le seek
marquait aussi la récolte du petit mil tardif et du sorgho au mois d'octobre, et celle
du ffeebe vers. le mois de décembl~.
1e5 les Saafl ont ('habitude de dire que «le bon paysan ne voit pas les poules pendant l'hivernage, Il
n'entend que le chant du coq»,
96

Après avoir trié les bons épis, les paysans mettaient le mil en tas soutenus par
des planches de bols posées sur plusieurs rangées de pierres. C'était le mbeegeer,
sanctlon de trois à ·quatre mois de labeur. Leur satisfaction ou leur déception étaient
à la mesure de ses dimensions et de son volume. II permettait d'assurer leur sécurité
alimentaire pendant une bonne partie, voire toute l'année.
Le seek était aussi la période des grandes réjouissances. Après plusieurs mois
d'intense labeur sanctionné par une récolte abündante( les jeunes organisaient des
festivités d'une véritable ampleur. C'étaient les fameuses séances de lutte (leebeel)
et de mbaayit,167 à l'occasion desquelles les garçons prouvaient leur force, leur
courage et leur bravoure pour mériter la confiance des jeunes filles qu'lIs
convoitaient. Ces réjouissances
attendues avec impatience par les populations
étaient un moment privilégié dans la vie quotidienne rurale, puisqu'elles constituaIent
un prélude aux mairiages qu'envisageaient les parents pour leurs enfants.
187 Le mbaayit était une séance de danse très prisée par les Seereer. A la place des taMbuvrs, tes
batteurs utilisaient des mortiers qui servaient d'instruments qu'ils percutaient avec des pierres.
97

Figure 3 : Le calendrier des travaux agricoles établi par Bugu Tin
Saisons
Mois
1 Travaux agricoles
1 - - - - - - - 1 , - - - - - - - - 1 1 - - - · · · · -
- -
~
le bees: ramassage des tiges de mil et de la pallie
Janvier
pour tresser des palissades et des chaumières
-
funis: la récolte du coton
Yuk
Février
-
say: le battage du mil dans les greniers
~
faas: débroussailler sans brûler la paille, car elle
Mars
protège le sol et constitue une réserve de fourrage.
1-------4-----------. c--.
.
-
bel; éliminatIon de certains arbustes et élagage de
Avril
certains autres
ding: l'établissement d'une haie tout autour du
Sooroon
Mai
terroir
le conseil du vIllage délimite les zones de parcours
Juin
du bétail
dohuk: la paille est brûlée
sok-toho ; les semailles du mil
-
mes: la chasse rituelle
\\ - - -_ _~
.
..-
- - - -
" _ - - 1
Juillet
-
Lof: semer le maac et le basl après la pluie
Reh
AoCJt
-
Bahaw: sarclage du mil + démarrage
-
Buyaat: deuxième opération culturale du mil
Septembre
-
Yambaat: troisième opération culturale
1------_. - - - - - -
--..- - - - -
- - - -
-
les semailles du coton et du niébé ndut
Octobre
-
rogay: courber les épis pour les protéger des
oIseaux
Seek
Novembre
-
laroh: chasser les oiseaux pillards
-
ngud; la récolte du mil
Décembre
-
récolte du niébé
-
début vaine pâture
Remarque : Le découpage en mois est approximatif
Source: Thiao ( 1991) p. 64
98

4} Les activités annexes de l'agriculture et de f'éle\\lage.
Les Seereer du Nord-Ouest pratiquaient aussi la cueillette et la chasse pour
compléter leur alimentation. Le commerce jouait aussi un rôle non négligeable dans
la vie quotidienne des populations. Cependant! ces actIvités ne semblent pas avoir
véritablement attirer l'attention des Européens quI ont vIsité les territoires seereer du
Nord-Ouest. C'est pourquoi elles occupent une place très secondaire dans les sources
écrites. 168
a) La cueillette.
cette activité se définit étymologiquement comme .le ramassage ou la récolte
des feuilles et des fruits des plantes. Cette définition rend difficile la distinction entre
la récolte des produits issus des plantes cultivées et celle tirée des espèces sauvages.
Elle rend surtout floues les frontières entre l'arboriculture, l'hortIculture/telles qu'elles
étaient pratiquées par les 5eereer, et le ramassage de fruits et feuilles des plantes
sauvages. C'est
sans doute dans un souci de pl'écision que
Yoro Joan définit la
cueillette comme le ramassage ou'la récolte de tous les produits tirés des essences
végétales non cultivées tant aux niveaux des champs que de la brousse. 1G9 La
richesse des Innombrables espèces arborées, arbustives et herbacées; offrait aux
paysans de réelles potentialités dans le domaine de la cueillette. (voir talJleau
suivant).
166 La chasse a oorT.plètement disparu de la vie quotidienne des SBereer en raison de la raréfaction du
gibier dont certaines espèces, cornme les éléphants, ont été exterminées et d'autres. comme les lions,
les hyènes, les gir;:J,ff~ ont émigré vers des zones plus clémentes. En revanche les populations
coliltinuent de pratiquer des formes de cueillette et de troc qui sont sans doute las survivances de ces
anciennes act'ivités économiques.
1611 J.
Y .
.
Don
. 2Q.&it, IJ.
99

Figure 4 : TablE:au des espèces végétales destinées à la cueillette
Espèces atbt>rées
Parties récoltées
Période
Usages
LJ:JoI : Balanites aegypliaca
Fruits
Yuk
Sucement
Ndonsa : Marus mesozugia
Fruits
Yuk
Sucement
Kadeed: Tamarindus ir'Jdica
Fruits
Seek
Déooction
Hum : Detanum sénr-5galense
FruIts
5eek
Sucement, décoction, infusion
Ndun : Ficus gnafa!ocDrpa
Fruits + feuilles
l"uk - sooroon
sauce
Nar : Cordila plnata
Fruits
Sooroon
Sucement
Mbeleii: Ficus /œophy/la
Fruits + feullles
Yuk - sooroon
sauce
Mbadat : Ficus vogou7
Fruit:s~+ feutlles
Yuk ~ sooroon
Sauce
80/1 : Adansonla dig/(ata
Fruits + feuilles
!:eeX
Sucement, décoction, Infusion
, Suu; Cardia sénégalellsis
Fruits + feuilles
sooroon
sauce et sucre
Mblfd : sderocarya bin~
Fruits
sooroon-reh
Sucement
Fis : Aphanla senegale.'7sis
Fruits
seek
Sucement
Yiif; Parkia biglobo!:.:G'
Fruits
sooroon
Sucement, décoction, InfusIon
Njang : Borassus ffabeflifer
Fruits + sève
reh -seek
Sucement
5eek : Cadaba farinOXI
feuIlles
seek
Sauce
Espèces arbustives
Ngllc .' Ziziphus mal/rit/ana
Fruits
Yuk
Sucement
Mbaana : Bosda ,rel)~~talensls
[=ruits
sooroon
Condiment
LiJabonlid: 5esamum alatum
FruitS
reh
Sucement
SOOn : grevla bicolor
Fruits
sooroon
réserve de sucre
S/did : Uvarta chamea
Fruits
reh
Sucement
caaclsoon .' Grewia r7avescnes
Fruits
yuk - sooroon
Sucement
Nohha .' Annona glabfè1
FruIts
Sucement
Espèces hertJacêes
Ngaasub : Leptdenl<:' /lastilta
Feuilles
Yuk - sooroon
Sauce
Masadaan : Par/nôn e)'œJsa
Fruits
Reh - seek
Sucement
Deep : Dioscorea prehensllis
Gousses
Reh
Croquement
,
Tat : Dioscorea bulbifé'fij
Tubercules
reh
Cuisson
Taho-sel: Pennicétum violacaurn
Graines
seek
couscous
Ngok : Dactyloctenülm-aegyptfum
GraInes
seek
couscous
100

La cueillette était UFl complément important de l'alimentation des populations
auxquelles les fruits et feuilles des plantes, leurs graines et tubercules.. fournissaient
les autres vitamines absentes dans les produits cultivés. En cas de disette prolongée,
.
les paysans recouraient à la consommation de graminées et de tubercules sauvages
pour éviter de mourir de faim. C'était aussi durant les périodes de famine que les
parties de chasse dE~venaient une activIté quasi quotidienne.
b) La ChaSSI!
Les Seereer. ,ju Nord-Ouest vivaient dans un environnement où la forêt,
élément dominant du paysage naturel, était le repère d'une faune riche, variée et
utile aux populations, puisqu'elle constituait un gibier potentiel dont l'abattage
permettait· leur
ravitaillement
en
viande.
Mais
certains
animaux
sauvages
présentaient un danger réel, surtout pour leurs troupeaux. On comprend alors que
les Seereer eussent fait de la chasse une activité non négligeable. La nécessité de se
procurer de la viande en abondance et de lutter âprement contre certains animaux
trop dangereux, finit par cultiver en eux des qualités de grands chasseurs.
Mals la chasse était aussi considérée comme une forme de divertissement, à
l'occasion de laquelle les hommes exaltaient leur courage et leur habilité. Les
exemples de Mbaat Daau de Semkeej et de Mbaat SEEK de Ngolfaff, qui ont laissé
dans le 5aafeen l.a réputation de grands chasseurs, en sont une illustration. Les
populations du Pa/oor et dU" Ndut relatent aussi les exploits de Gang FM y qu'elles
considèrent comme le plus grand chasseur de la contrée. 170 Habitan.t à GaLl!, un
village du Ndut non loin du lac Tanma, il avait l'habitude, après la fin des récoltes,
d'aménager dans les broussailles qui ceInturaient le lac, une hutte qui luI servait de
cachette d'où il guettait tranquii!ement les éléphants venus se désaltérer. Dès qu11
en apercevait un, il lui enfonçait sa fameuse lance empoIsonnée; la série se répétait
jusqu'à ce que le pachyderme s'écroule, atteint et épuisé par l'effet mortel du poison.
Les exploits de Gang FMY avaient pris une ampleur telle qu'il finit par acquérir la
réputation d'homme aux pouvoirs surnaturels.
170 Joan S : ap.cit.
01

A côté de oette forme de chasse réservée aux «suncl», il y avait celle
pratiquée par les enfants et qui était une initiation pour les futurs grands chasseurs.
Elle consistait à éliminer les petits animaux prédateurs des champs. Les oiseaux, les
rats, les lapins, les singes étaient particulièrement visés. A l'occasion de ces parties,
les jeunes s'exerçaiEmt progressivement au maniement de la lance et des flèches qui
étalent les principaux Instruments de chasse.
La chasse pouvait aussI revêtir l!n caractère sacré; c'étaIt une coutume
commune à toute l'ethnie seereer et connue chez le groupe saafi sous le nom de
mes. Chaque année, à la veille de la saison pluvieuse, (fin du Sooroon) la population
de chaque village (ou de plusieurs vl1lages) se réunissait pour faire une battue dans
la brousse. Elle concernait les différentes classes d'âge qui, armées de leurs
instruments de chasse, pénétraient dans la brousse, à la recherche du gIbier. II
semble que. dans le Jegem, elle se faisait l'après-midi.l71 5aab JOON affirme
cependant que dans les sociétés seereer du Nord-Ouest, elle était organisée la nuit
et pouvait se poursuivre toute la matinée, puisque c'est à ce moment qu'une bonne
partie du gibier ~:ortait de sa tanière. Recommandation était faite à tous les
chasseurs d'abattre en priorité les animaux les plus dangereux qui étaient à leur
portée. A la fin de la battue, on faisait l'évaluation pour ensuite se partager le gibier.
Mais l'aspect alimentaire du mes était très secondaire. Sa finalité première était en
vérité de prédire la tournure que pourrait prendre l'hivernage qUI s'annonçait. C'est
cette perception qui lui donnait un caractère rituel car les Seereer étaient convaincus
l
que l'abondance clu gibIer abattu augurait d'un bon hivernage et annonçait, pour
ainsI dire, la prospérité. En revanche, sa raréfaction présageait de mauvaises récoltes
dont les causes pouvaient être la sécheresse, les invasions de criquets etc. Une telle
éventualité, considérée comme une malédiction, était inadmissible. Il fallait donc y
faire face. C'est la raIson pour laquelle les populations s'empressaient d'organiser des
sacrifices pour calmer la colère des génies.
171 Sène A. ; « Le .Ieaem de la pénétration Coloniale à 1920 : les mutations sociales face au pouvoir
colonial» : Dakar, î9'n. p.27.
102

Dans le Pa/oor par exemple le sacrifice et l'offrande prenaient l'aspect d'une
t
cérémonie de purification de la terre, pour laquelle les paysans abattaient un chient
recueillaIent ensuite son sang dans une calebasse. Le cadavre était attaché à un
brancard traîné par deux individus quI devaient faire le tour du village, suivis par les
autres ayant par'jc:ipé à la chasse, La processIon se faisait dans une ambiance de
chorale dont le maître d'œuvre était le gardien du culte du village, Précédant le
cortège, il tenait à la main gauche la calebasse contenant le sang du chien, y
trempait des feuilles d'arbre et aspergeait la terre tout en récitant des formules
incantatoires. 172
cette description
montre que la chasse
rituelle
revêtait un caractère
profondément religieux, Mals, 11 faut voir aussi dans cette p~atique le soucI de
préserver l'équilibre écologique, car une trop forte densité de la faune. constituait un
danger réel pour la survie des populations abligées de faÎre face quotidiennement à
ses actions prédatrices, Eliminer une partie du ~ peuplement animal. etait ainsi une
manière de restaurer
l'équilibre entre
l'homme et son environnement ~ une
préoccupation majeure des Seereer du Nord-Ouest. En d'autres fermes, il fallait tlrer
de la nature les potentialités nécessaires à leur épanouissement économique, tout en
lui permettant d'assurer un renouvellement de son peuplement animaI et végétal.
C'est pourquoi, les chasseurs tenaient à ménager les petits animaux encore
inoffensifs et certaines espèces jugées sacrées (python; crocodile), Ce souci
permanent de préservation de l'équilibre écologique est bien perçu par Marguerite
DUPIRE,
lorSqu'elle affirme que files Seereer apportent un soin particulier à la
préservation de IE~ur environnement végétal et animal. Du contrôle rituel de la
nature, on passe insensiblement à sa protection».!73
Il faut cependant reconnaître que cet attachement quasi religieux à leur
environnement, et: plus particulièrement à leur terroir, n'était pas· spécifique aux
seereerdu Nord-Ouest. Elle est caractéristlque de la plupart des sociétés agraires de
172 Ce rite rappelle_ne pratique des juifs qui, lorsqu'ils étaient frappés par un fléau, parcouraIent le
désert à fa recherche d'un bouc qu'Us abattaient pour détourner d'eux 00 qu'ils. considéraient comme
une malédIction divine: d'où l'expression bouc émissaire. Ce sont là deux pratiques qui peuvent être
interprétées comme une purge de le scciété.
173 Duplre M. : muil,p. 122
103

l'Afrique pré-coloniale. En pays joola par exemple, un système agraire séculaire, qui
utilisait comme instrument le «kajandu», avait permis aux populations d'assurer un
équilibre au niveau de leur environnement et de s'auto suffire sans problèmes
majeurs, aussi longtemps que les conditions pédologiques et climatiques étaient
clémentes. L'élevage était associé à la riziculture par le biais de la fumure animale
laissée dans les champs par le troupeau du village Qui vagabondait tout au long de la
saison sèche. En plus de son apport dans le système agraire, le bétail constituait
pour le Joola une véritable source de richesse matérielle et spirituelle. La vache
jouait en effet dans la mentaHté collective au Kasa un rôle de premier plan.174
On perçoit ici toute la similitude entre les civilisations agraires seereeret joola,
reposant sur la rec'lerche de l'autosùffisanœ et de la sécurité allmentaires dont la
t
réalisation nécesslt3it une explortation judicieuse et rationnelle de l'environRement
végétal et animal. Pour garantir la prospérité, il fallait toujours invoquer la clémence
de Dieu, des génit::!s et des ancêtres. Cette donnée est importante parce qu'elle
explique les liens ~;acrés entre l'homme et la nature i lesquels retenaient l'individu
dans son milieu. Ainsi quitter la terre de ses ancêtres sIgnifiait la transgression de ce
pacte. C'est pourquoi Seereer et Joola n'aimaient pas beaucoup voyager, et à plus
forte raIson émigrer définitivement; contrairement aux Wolof ou aux Manding quit
déjà convertis à I1slam et donc plus tournés vers l'universel, étaient plus enclins à
t
se déplacer, se COtlsacrant aInsi progressivement au commerce de longue distance.
L'émergence des Etats sénégalo-nigèrlens favorisa 11ntégration des peuples et l'essor
des activités comnierclales dans cette partie de l'Afrique. Quel fut alors le degré
d1mplication des Seereerdu Nord-Ouest dans ces activités ?
174 Fall A. : "Etude comparée de la religion pharaonique et de la religIon joola" : Dakar. UCAD, 1993.
p,15
104

5) La place du commen:e dans la vie économique des seereer du Nord-
Ouest.
Les Européens qui se sont intéressés aux activités économiques des Seereer
du Nord-Ouest, ~.'ils ont été particulièrement impressionnés par 11mportanœ de
l'agriculture et de l'élevage, semblent unanimes à reconnaître la faIblesse de leurs
échanges commerciaux, surtout avec les comptoirs établis à Gorée, à Rufisque et à
PortudaJ. Le Gouverneur du Sénégal mentionne dans une lettre adressée au
commandant du poste de Mbidjem en 1862 : «le pays situé à l'ouest du Lac Tanma,
depuis cayar jusqu'à Somone, serait séparé du Cayor et annexé à nos possessions
de la presqu'Île du Cap~Vert. Ce pays comprend le Diander dont les habitants
appartiennent, comme ceux de la presqu'île du Cap-Vert, à la contrée habItée par les
Nones, race un peu sauvage chez laquelle nous avons à détruire les préjugés qui,
jusqu'à nos jours,. l'ont empêchée d'entretenir des relations commerciales suivies
avec nos comptoirs.»;75 Le commandant du cercle de Kees constate aussi que «les
Sérères ne cultivent que du mil et encore que pour leur subsistance. ce n'est pas que
le terrain ne se prête pas à d'autres cultures, mais cette population insoudante, n'a
aucun goGt pour l'échange, ne vend son surplus que pour boire ».176
Ces remarques pourraient faire croire que les Seereer du Nord-Ouest vivaient
dans une autarcie économique complète; contrairement à leurs vol~ins IfIolof, très
impliqués dans lE! système d'échanges Instauré par les Européens. Il convient
cependant de replacer ces propos dans leur contexte. Ils s1nscrivent dans le cadre
des préoccupations du négoce européen installé le long des côtes. L'établissement
des comptoirs de commerce à st Louis, à Gorée, à Rufisque, à Portudal avait en effet
très tôt favorisé le développement de courants d'échanges réguliers et fructueux-
entre les traitants européens et afr:icains. Lînsertion des sociétés wolofdans ce mode
d'échanges ne posait pas de problème majeur, puis'que leur système d'organisation
sociale reposait ,sur le princlpe de l'Inégalité dont la captivité était une des facettes.
175 ANS: 4 8/35: Lettre du gouverneur du Sénégal au commandant du poste de Mbidjem : 30 juin
1862.
176 ANS: 11D 1/1327 : Bulletins et rapports périodiques commerciaux, politiques et industriels (1868-
1893) : rapport de mars 1894.
105

Le mode d'organisation sociale des Seereer du Nord-Ouest excluant cette pratique,
Ils n'avaient aucun intérêt à s1mpliquer dans ce système institutionnalisé; d'autant
qu11s étaient parmi les prindpales victimes de la traite. Il serait cependant Inexact
d'en conclure que les Seereer du Nord-Ouest ne pratiquaient pas d'échanges. Cela
voudrait dire qu'ils ont vécu, avant la pénétration coloniale, dan.s des sociétés
repliées et hermétiquement fermées sur elles-mêmes. Certes, ils avalent refusé
d'adhérer au commerce des esclaves tel que pratiqué par les Etats du Kajoor et
Bawol, mais ils ne s'étaient pas non plus totalement détournés des comptoirs de
traite. Il re,ste à déterminer la nature et le volume des produits acheminé~} et le
degré d1mplication des différents groupes seereer.
Il est très probable que le Joobaas, le Lexaar et le Cangin, alors plus ou moin
enclavés à l'époque, étaient moins ,concernés par les transactions commerciales avec
les comptoirs. Leur économie étant moins extraverti1;, l'essentfel des circuits
commerciaux était interne, avec des échanges en naturel dont lîntensité était
fonction des beS0ins ponctuels des populations. Les produits de jlagrlculture (mil,
neebe) de l'élevage (bœufs, chèvres) de l'artisanat (tissus, poterie) dominaient ce
troc qui portait aussi sur tout autre produit utile. Des relations de complémentarité
pouvaient aussi s'établir entre territoires voisins. C'était le cas entre le Joobaas et le
Saafeen. où les villages de Cafra, de Hasab et de Gerevv, non pourvus de marais
salants, obt~najent du sel par l'ébullition de l'eau des lagunes (ka/). Très liées au
Joobaas, les .POPulëltions y acheminaient le produit fini et l'échangeaient contre du
mil, des pagnes et des bœufs ou tout autre produIt dont elles avalent besoin.
Pendant la période des récoltes, un récipient s'échangeait contre deux récipients de
mil i par contre, au moment de la soudure, le récIpient de mil rapportait jusqu'à trois
ou quatre récipients de sel. Le poisson qui accompagnait le sel suivait les mêmes
cours. l77 Le R,P. SEBIRE nous apprend qu'il s'était développé dans le Ndut une foule
dîndustries locales encore inconnues des Européens, «C'est ainsi qu'à Loukhous,
nous avons vu faire des pains blancs. Nous nous approchons et nous demandons ce
que cela peut être. On nous apprend que les hommes vont à la Tanma recueillir les
coquillages des huîtres fossiles. Les femmes les pillent dans leurs mortiers et en font
l n Thiao D. : op. cit p, 87
106

une sorte de pain calcaire qui se vend partout. Ces pains remplacent la craie dont les
femmes qui filent ou dévident le coton se servent en Europe pour empêcher le fil de
leur couper les doigts. De même lei, les Négresses s'en enduisent leurs doigts
lorsqu'elles _filent le coton recueilli dans les champs.»178 Il est permis de supposer
que ce. produit était commercialisé au-delà des frontières du Ndut, surtout quand on
- sait que la filature et le tissage du coton constituaient l'une des principales
occupations des fElmmes seereer qui confectionnaient de superbes pagnes, très
prisés par les populations lebu voisines.
Le Ndut, le Pa/oor et le Saafeen, étaient plus ouverts aux transactions avec
les comptoirs commerciaux et avec les peuples wolof et /ebu voisins. Du fait de leur
situation de proximité par rapport aux côtes, et donc, par rapport aux' principaux
centres d'échanges, Il s'était établi entre eux, des relations de complémentarité. Les
traitants de Gorée allaient chercher le mil dans les vlltages les plus proches de la
Petite-Côte.179 Les Seereer leur fournissaient aussi du coton, du bétail (caprins et
volaille essentiellement) et des produits de la chasse." Saab JOON explique que le
célèbre chasseur d'éléphants Gang FM y avait trouvé dans le trafic de leurs défenses
une activité très lucrative. Il se rendait à Gorée où Il les échangeait contre du tabac,
de l'alcool, des fusils ou de la poudre. ISO Comme Gang FM Y, beaucoup de Seereer
profitaient de leur bref séjour dans les comptoirs pour se ravitailler en divers produits
finis devenus des composantes essentielles du mode de vie des populations. Les
sources écrites et les traditions orales locales insistent, par exemple, sur le goût
prononcé des Seé'reer pour l'alcool; ce qui leur a valu d'ailleurs la réputation de
,a1
grands Ivrognes.
L'eau-de-vie- achetée au niveau des comptoirs finit par
concurrencer le vin local fabriqué à partir de la sève de rônler ou de palmier à huile.
173 R.P. Séblre : 2Q.&il. p. 275
179 Pasquier R. : «U
aspect da j'histoire des villes du Sénégal: les problèmes de ravitaillement au
XIX ème siècle» : Qahiers du C,R.A, 1987. n05, pp. 188-189
180 00n S. : op ..clt
-
181 Ce goOt prononcé. pour l'alcool s'expliquerait par le fait que dans ces sociétés quotidiennement
hantées par ~a guerre et l'insécurité, cette boisson était une sorte d'exutoire pour vaincre la peuL If
s'expliquerait auss i par ses verlus sacrées puisque l'homme lucide ou «normal l) pouvait difflcilement
communiquer avec IHS esprits. C'est pourquoi. les gardiens des cultes devaient toujours boire des
gorgées de « kop » (boisson tirée de la sève de rOnier ou de palmier) ou de «mboss »(boisson è base
de mil) pour être entrmdus par les esprits.
107

Dans un environnement où les coupe~rs de route, les pillards et autres bandits
de tout acabit créaient une atmosphère d'insécurité endémique,' l'arme était le
meilleur compagnon de l'homme. Son port avait fini par entrer dans les habitudes. II
n'est pas exagéré de dire qu11 faisait partie de leur univers culturel; le Seereer ne se
promenait ou ne voyageait jamais sans être armé. Les armes de fabricaüon local~
occupaIent toujours une place importante dans le système de défense Individuelle ou
collective, grâce aux flèches, aux sabres, aux lances confectionnés par les Seereer
eux-mêmes; ce qui semble~t-i1, avait donné naissance à une véritable industrie'
l
locale, qui nécessitait cependant la recherche de la matière première dont le fer était
la principale composante. Certains informateurs soutiennent qu' il était produit
localement, par exemple, dans les villages de Buxu, de Paaki en pays 5aafeen, de
Kacalik et de SUUJ7 dans le Pa/aar-Sil!. On nousyamontré des scories ( korban).J 1
- - /
révélatrices d'une Industrie métallurgique.l82 ,
L'existence de cette industrie dans les territoires seereer du Nord-Ouest ne7
devrait cependant pas occulter les nombreux circuits d1mportation par lesquels le fer
er:'ltrait dans les différents villages. Le plus important semble être celui de la côte qui 1
fournIssait aux Sé.'ereer lressentiel de la matière première ; et si les armes de
1
fabrication
locale
étalent
toujours
utilisées,
elles
furent
progressivement
concurrencées par les fusils de marque européenne, réputés plus efficaces et mieux
adaptés au contexte d1nsécurlté chronique qui régnait dans Ifespace sénégarnbien",;
l'acquisition de tels fusils était (jevenue une surpriorité pour les populations quj se
rendaient à Gorée ou à Rufisque pour se les procurer.
Les relations commerciales entre les 5eereer du Nord-Ouest et les traitants
wolof ou européens ont dû atteindre, semble-t-i1, un niveau parfois assez élevé,
surtout après l'abolition officielle de la traite négrière.
La preuve de leur
intensification serdlt l'existence d'un marché dont le R,P. SEBIRE nous dit qu11 était
établi dans le M'fut, en révèlant que «dans ce marché, Sérères et Ou/offs se
f$Z L'existence d'une telle industrie pourrait ê1re acceptée. On nous a montré sur les versants du
,massIfs de Njas. à Quelques centaines de mètres des villages de Buxu de Kacallk et de Paeki des
supposées tracas de cette Industries. Les archéologues devraient s'y intéresser pour des recherches
plus approfondies.
108·

rassemblent sous les arbres pour vendre et acheter tous les produits du pays. Un
Européen avait même installé une baraque pour y faire le commerce, mals la maladie
. l'a obligé à' partlr».lB3 Séb/re n'insIste pas sur la nature de ces échanges. Son
témoignage montre malgré tout que les Seereer du Nord-Ouest n'avaient pas
systématiquement fermé leurs frontières aux étrangers. Les clichés qui en ont voulu
faire des peuples hostiles à toute influence extérieure doivent être revus et corrigés.
Vivant dans une zone tampon entre la côte et 11ntérieur du continent, ils ne
pouvaient rester continuellement en marge des bouleversements économiques,
politiques et sociaux qui avaient secoué l'espace sénégambien. Toutefois] ils
formaient des groupes très jaloux de leur identité culturelle. Tant que ces
transformations allaient dans le sens du 'respect de celle-ci, ils y adhéraient
généralement. En revanche, ils rejetaient farouchement toute entreprise extérieure
qui risquait de mettre en péril leur indépendance politique, économique, et surtout,
leurs valeurs culturelles.
On
ne
saurait cerner
correctement l'originalité de
l'organisation socia:e des sociétés seereer du Nord-Ouest sans tenir compte de cette
donnée essentielie.
c) l'originallité de l'organisation sociale
Les Seereerdu Nord-Ouest ont souvent affiché un certain conservatisme dans
leur mode d'organisation politiq'Je et économique. Ce conservatisme a encore été
plus marqué au niveau des rapports sociaux et des croyances religieuses. Selon
Pellssier; ce qui frappe dans 'l'étude des structures sociales, c'est «leur cohésion et
leur c1oisonnement»,lB4 Chaque indivldu, depuis sa naissance jusqu'à sa mortJ
évoluait dans un cadre bien tracé, au sein duquel /1 devaIt occuper une place bien
déterminée. L'originalité de l'organisation des Seereer du Nord-Ouest doit être
recherchée d~n$ 1a nature des rapports sociaux dont le centre de gravité fut au
départ le matridan, Elle réside aussi dans l'absence d'une hiérarchîsation ~Iquée sur
la division professionnelle observée dans les sociétés dotées d'un pouvoir politique
centralisé et personnalisé(/(ajoor, Bawol, par exemple), et surtout, dans I/ancrage
183 R.P. Séblre : Op, ci'., p.267
1&4 Pelissier P. : Ql:LGll, p.20S
109

des populations seereer dans leurs propres valeurs, lesquelles commandaient pour
1lessenti el leur comportement social et leurs relations àvec leur environnement.
1) Le système de parenté
Il n'est pas G'isé de cerner [e système de ~" parenté dans les sociétés seereer,
à cause de sa complexité. Celle-ci se mesure à la dimension des multiples réseaux de
liens qui plaçaient 11ndividu au cœur d/un système social communautaire dont il était
le produit. Le système de . - parenté seereer a toujours gravité autour d/une double
filiation maternelle et paternel/el avec cependant la primauté de la première sur la
deuxième. Aujas précise que;«la vie familiale a sa base chez les Sérères dans le
vieux régime du matriarcat. C'est la parenté utérine qui détermine la filiation. La
famille se compose en lignée directe et dans le sens étroit de ce mot du père, de la
l
mère et des enfants. Mais dans une acception plus large, la famille comprend aussi,
non seulement les filles et fils engendrés, mais les neveux et nièces, les oncles et
tantes. Dans le langage indigène les cousins germains sont des frères, les oncles
l
paternels sont des pères, et les tantes maternelles des mères».185 Cette description
faite à partir de la société .;eh eJ/aussi valable pour les Seereerdu Nord-Ouest.
La filiation maternelle;
Elle aboutit à l'appartenance à la famille utérine et, de manIère plus large, au
même matridan. Celui-ci regroupait j'ensemble des personnes se réclamant de la
même ailleule connue ou non. Dans ce cas, les 5eereer Saafi parlent de rook. Mais le
processus d'éclatement des matriclans en plusieurs segments familiaux ayant créé
une autonomie entre ces derniers et ayant masqué les traces d'une parenté devenue
l
difficilement repérable, l'appartenance au même ,-ook cesse alors d'être une réalité
parentale directe et cède la place à la notion de baah. 186 Il ressort de cet éclairage
que la parenté matrlclanique peut se définir à deux niveaux. Le premier niveau
traduit l'existence d'une parenté au sein de laquelle l/ailleu!e (œac) est connue. Le
deuxième est plus général car, la conscience d'appartenir à une même ailleule
185 Aujas:~, p.11'
186J
Y
't
oon .: Op.CI
110

demeure, mals celle-ci est si éloignée qu11 devient diffiCile, voire ImpossIble d'en
donner
des
renseignements
précis
en
remontant
l'arbre
généalogique
du
matriclan.187 C'est il ce niveau qu11 faudrait situer la parenté entre les groupes
seereerdu Nord-Ouest, entre eux et une partie du groupe seh, entre eux et les Lebu.
Figure 5: ~rableau de correspondance des matriclans seereer, 14ebu
et/olof
SBafi
Ndut
Pa/oor
Noon
Seh
Lebu
Wolof
Lemu
Yuud
Lemu- YuU:."~ -
loofa
-
Yokaam
Yoka'am
Yokaam
, Yokaam
Yokaam/Wagadu DombiJur
Wagadu
Yando/
Yando/
Yando/
1 Yando/
-
Waneer
Waneer
-
Hagaal1 _Hagaan
Hagaan
Hagaan
Hagaan
Hagaan
5aafi
Saafi
Saaf7
Saafi
Paal
-
-
Caages
Caages
Ceegandw71
-
-
Laxa
Laxa
Laxa
Lexaar
-
Xoy
-
Daaya .
DeyeelJ
Deyeen
1~eyaan
Soreen
-
-
Joofaf1.emu - Lemu
loofa
Cofa
-
-
ce tableau illustre la parenté réelle entre les sous-groupes seereer du Nord-
Ouest et les groupe~; seh et lebu. e> à un degré moindre, avec certains groupes wolof
du KaJocx et du BâWO~ malgré lés différences linguistiques. Mieux, beaucoup de
familles peuvent remonter leurs généalogies et déterminer leurs aUleules communes.
les liens de parenté deviennent dans ce cas plus solides parce qu'elles ont la
conscience d'appart'~nir au même rook. l88
Le .système des relations de parenté matriclanlque ne revêt ni le même
contenu, ni la même signitlcation que celui des sociétés arabo-islamlques par
exemple. 189 Dans la société seereer, chaque individu considérait comme ndaamu
(mère) 190 j'ensemble des membres de sa famille d'ascendance maternelle, c'est-à-
diret'es sœurs et Frères utérins de sa mère, les oncles et cousins maternels de celle-
cl, ses grands-mères maternels, etc. C'est ce niveau de parenté que les Seereer
187 Idem
Ilia Joon Y. : op.cit
189 Dar:ls ces S9ciétés, le système de la parenté repose sur la primauté du patriarcat. La conversion,
plus ancienne des Wolof et des Pu/aar il nstam, explique "efliritement du système matriarcal au profit
du patriarcat carac1é 'is-tique des sociétés arabo-isfamiques, qui détermine les relations de parenté en
matière d'union conjugale, d'héritagé.
1~ Le ,mot signifie en Sas" ventre. Ceux qui se réclament du même ndaamu sont ISSUS du même
cordon ombilical
111

considéraient comme la vraie famille, cadre de référence de lîndividu et qui englobe
tous ceux qui sont nourris par le même sein (biib). Elle constitue un segment dù
matriclan et regroupe:
les ndaal11,(1 ou yaay (mères) : elles sont la source de reproduction de la
famille utérine. Ellc=s se considèrent toutes comme des sœurs. Le Seereer dlstïngue
cependant la ndaé'mu yakak et la .ndaamu y/In. La première est la vraie mère qui a
. donné naissance à l'enfant seereer; la deuxième est la (les) sœur(s) utérine(s)
directe(s) de sa mère, les cousines maternelles de cette dernière. Leurs enfants ne
peuvent contracter entre eux des liens de mariage. 191
les taanun7. Pour le Seeree~ le, taanum est le frère utérin
ou le cousin
maternel
de sa mèrg'(6ncle maternel). le grand oncle (taanum yakaJ<) est
généralement le cloyen du lignage. à qui est confié la garde du «salma» (lance)...
symbole de l'unité de la famille utérine.... mals aussi de son autorité; s'étendant sur
tous les membres de la famille, groupés ou dispersés dans d'autres matriclans. A ce
titre, " gère les biens de la collectivité familiale, paie les dettes contractées par elle,
encaisse ses créances, fait face aux charges fiscales, dote les femmes pour les
hommes de sa communauté. Il cumule ces charges avec les fonctions religieuses.
Gardien du culte des ancêtres et des génies protecteurs, il doit les consulter
régulièrement pour solliciter leurs faveurs; par exemple, pour obtenir une bonne
récolte, pour conjurer les fléaux susceptibles de s'abattre sur la communauté
familiale. 192
les tondohiin: Ce concept traduit les relations qui unissent frères et sœurs
utérins, leurs cou~,ins et cousines ,maternels. Ils se considèrent comme appartenant
aux mêmes ndaamu ou yaay, ce qui, comme nous l'avons mentIonné, exdut tout lien
de mariage entre eux. Les explications fournies au sujet d'un tel interdit insistent sur
ce que les Seereer appellent la parenté par le lait. Deux individus allaités par la
même mère peuvent passer par le même god; une coutume très anciennement
pratlquée chez les 5eereer. Le god consistait à attacher un collier de perles autour
du cou de l'enfant au moment de son sevrage. Ce collier, qui était au même titre que
191 Chez les Haa/pu/aoran par exemple, ces liens sont admis.
192 Ce statut n'est pas une spécificité Saeraer. Dans les sociétés africaines en général. les doyens de
lignage jouent un rôle similaire. Voir à propos de la société Mossi,' le texte de Seynl Zambo
Diallo: « Les droits du la famille dans la coutume Mossi»
Revue de Droit des Days d'AfOQue, nQ 7i5,
mars 1967.
112

le troupeau, un patrimoine de lu famIlle utérine, traduisait les liens indéfectibles
devant unir ses membres. Il symbolisait surtout sa fécondité. Le mariage entre deux
Individus passés pélr le même 904
c'est-à-dire appartenant à la même famille
utérine, entraînait inéluctablement une malédlctfon au sein de la famille, provoquant
des maladies qui pouvaient aussi affecter leurs descendances. 193
les case: le Seereer considérait comme caac tout ascendant, mais à partir du
deuxième degré, et seulement les
caae biltib) c'est-à-dire les grands-mères
maternelles directes ou indirectes.
les tad-mubuun : l'expression, qui signifie littéralement en saafi "essuyer les
larmes", renvoie aux rapports qui existent entre un individu et le frère utérin de sa
mère ou les cowjins maternels de cette dernière. Les tad-muhuun (neveux)
considéraient leurs taanum (oncles) comme leurs seuls véritables tuteurs. Ils leur
devaient respect et obéissance. Il n'est pas exagéré de dire que ce niveau de
relations était celui qui traduisait réellement la notion de dépendance; l'oncle ayant
le pouvoir de réquisitionner ses neveux et nièces pour tout service jugé d'utilité
communautaire, et même pour les siens (culture des champs, gardiennage du
troupeau familial, etc.), de les soustraire de l'autorité paternelle et les installer dans
son carré. En contrepartie des services rendus! les neveux héritaient des biens
familiaux que leur oncle gérait de son vivant.
Cette description permet de saisir à quel point les 5eereer s'attachaient à la
..
parenté
matrilinéaire.
Elle
constituait
la
base
des
relations
sociales
et
193 Cet Interdit pose à un niveau beaucoup plus général le thème du mariage entre parents proches,
qui a été depuis très longtemps, un problème pour les sociétés humaines. Chez les peuples de la
Volta, du Togo sept},..' crlonale, du Ghana, du Nigeria par exemple, on ne se mariait pas à l'Intérieur de
son clan. on n'épousait pas non plus une femme de même patronyme. Ces marlages consanguins et
utérins étaient source de malédlcllon et entraTnalent" l'exclusion des coupables du clan. La mé<iecine
et la génétique apportent un éClairage sur les effets posslb',es de ces mariages dont le rejet par ses
peuples est fondé F.lr des considérations ~ligleuses. Dans son ouvrage «GénétiQue des populations
humaines ». P.U.F. Vandôme, 1974, p. 120, Jacquard A. a montré que tout lien de parenté a pour
effet d'accroître la ç'fo:Jabllité pour les enfants d'être homozygotes. " augmente le risque de révélation
des maladies latente~, qui font partie du fardeau génétique de la famille. Ses thèses semblent être
partagées par El hadj Amadou BA dans sa thèse de troisième cycle, intitulée «consanguinité et
affection congénitale on ophtalmologie ». Dakar, UCAD, 1988.
113

économiques.194 Plus qu'une simple structure sociale, la famille maternelle était
encore une cellule de production de richesses matérielles reposant sur les terres et le
bétail. Ces biens lignagers, gérés par le patriarche, étalent destInés à régler les
problèmes internes de la famille (mariages, funérailles, etc.) On comprend ainsi le
rôle secondaire de la famille paternelle dans la vie d'un Seereer.
La filiation palternelle.
Cette forme de parenté se traduit à un double niveau, patricianIque et
patronymique. Le .5eereer considérait comme paamu l'ensemble des membres du
matricJan de son père, c'est-à-dire, toute personne du groupe social de la même
lignée maternelle Que ce dernier" ce niveau de parenté ne traduit pas la notion de
baax puisque même important, il était moIns solide que celui résultant de la lignée
matrilinéaire. Les relations entre paamu ( père) et kubu (fils) n'étalent plus ou moins
solides que lorsque la filiation était directe, c'est-à-dire, quand Il était possible de
remonter l'arbre généalogique du père et déterminer l'allleuie. Dans ce cas, tous les
membres de la lignée étaient appelés baab 195 et comprenaient alors :
- le baab yakak: c'est le vrai père, pourrait-on dire, qui donne son patronyme à ses
enfants. Il est le chef de carré familial qu'Aujas compare au genos grec ou à la gens
romaine,196 le «pater fami/las» chargé d'assurer l'éducation de sa progéniture. Il
était le premier à se lever le matin pour réveiller les autres membres de la
communauté familiale, se faisait l'obligation de faire le tour des différentes cases
pour saluer et s'enquérir de leur état de santé. S'il ne s'acquittait pas correctement
de ses obligations, le taanum yakak des enfants pouvaIt les récupérer et les élever
comme ses propres fils.
194 Joon y, : op.ci!
195 C'est le nom empl;)yé quand on s'adresse è son père. Paamu et baab sont deux notions proches
~'on confond soulier:':.
1 . Cette comparais(ln faite par Aujas(18) doit toutefois être nuancée car le terme de famille ne
renferme pas Je mêm:~ contenu. Il désigne dans la conception occIdentale tous les ctéscendants d'un
même ancêtre mêle et les esclaves qui sont la propriété commune. Or, les sociétés Seerasr du Nord-
Ouest ne connaIssait pas la pralique de j'esclavage; ce qui veut dire que "esclave n'est pas un
élément de la famille Seoreer.
114

- les baab yiin; O~ sont les oncles paternels directs et indirects de l'enfant. Ils se
considèrent, au même titre que l'authentique, comme ses pères; mals leur autorité
demeurait très limitée, parce que plus théorique que réelle.
- les baab bitib: l'expression sign~e littéralement la «femme-père.» Le 5eereer
appelait par ce nom la sœur utérine de son père, les cousines mMhelles de ce
dernier et toute autre femme appartenant au même matriclan que celui-ci. Celles-cl
le considèrent aussi comme leur propre kubu (AIs). Leurs relations, loin d'être
autoritaires, étaient franchement amicales parce que marquées par des plaisanteries
de toutes sortes.
. les caac: le mot désigne les grands-mères d'ascendance paternelle directè ou
indirecte. Elles ne o:msidéraient pas leurs petits-fils comme tels, mais plutôt comme
leur kubu. Ce niveêlu de parenté entraînait aussi des relations '1Ibérales"" faites de
plaisanteries de toutes sortes et perçues par la société non pas comme la
manifestation d'un manque de respect... mais au contraIre, comme une manIère de
rapprocher qavantaÇJ€ les enfants de leurs caac, ("elles-ci jouaient néanmoins un rôle
important dans leur éducatlon. 197
les kubu-bal~b : L'expression veut dire chez le Seereer « fils du père ». Elle
traduit les relation:. qui unissent entre eux les demi-frères, les demI-sœurs, les
cousins et cousines paternels. Le mariage à ce niveau de parenté est autorisé, (sauf
entre er:'fants de même père), pulsqu11s ne sont pas passés par le. même god. l98
les tad-mtrhuun-baab: j'expression, qui veut dire «neveu du père», traduit
les relations qui uni~;sent le Seereer et les neveux ou nièces (fils ou filles de la sœur
ou de la cousine maternelle) de son père. Elles renferment une signification
particulière dans la mesure où ils ne se considèrent pas comme des. cousins, mais
plutôt comme pères (les neveux) et fils ou filles, c'est-à-dire, comme baab et kubu.
A ce niveau de parenté, le mariage est autorisé.
Les Seereer intègrent aussi dans leur système de parenté d'autres éléments
de la société extérieurs à leurs matriclans. Il s'agIt, dans ce cas, d1une parenté par
alliance, qui résulte des échanges matrimoniaux. Ainsi, les épouses (Ki/oR) et les
t9T Juur Y. : Entretien Mf(~ctué à Paaki le 26/08/95
l11a Idem
115

beaux-parents (payuum) appartiennent à la famille et jouissent de certaines
prérogatives dans le système des relations sociales.
Les ki/ok (épouses) ,: c'est sur elles que repose la reproduction de la
population. Elles fournissent à leurs époux les bras indispensables pour la culture des
champs, mais aussI à leurs oncles et frères des héritiers potentiels. Elles considèrent
tous les membres des matric/êlns de leurs époux comme leurs maris et leur doivent le
même respect, Les Seereer du Nord-ouest ont toujours pratiqué le lévirat, pour
maintenir la stabilité de leurs fàmi1les. A la mort d'un membre de la famille, ses ki/ok
(épouses) étaient remariées par ses frères qui prenaIent, en même temps, en charge
ses enfants. Ses bardaago (biens matériels meubles et Immeubles) leur revenaient
aussi, et à défaut, à ses neveux.
Les hune/lis (coépouses). Les Seereer ont toujours perçu à travers la
polygamie une source de respectabilité sociale. Le terme hundiis met d'ailleurs en
relief la nature des rapports qui doivent servir de fondement à l'unité du ménage, et
de manIère plus large, à celle de la famille. Dans les sociétés seereer, la première
épouse (/dlok yakak) était la \\(éritable gérante du ménage. Son rôle était de veiller à
son bon fonctionnement, en s'occupant de tout ce qui pouvait intéresser les enfants
(les siens et ceux de ses hundiis) en termes de nourriture, d'habillement, de santé,
etc. Elle avait l'ob~igation de particulièrement œuvrer (avec le concours de leur caaè)
à leur assurer une bonne éducation. Sa ou ses coépouse(s), (ki/ok yi/n) étalent
tenues de se soumettre à ses directives, tant qu'elle n'outrepassait pas ses
> prérogatives. En cas de litige, elles recouraient d'abord à j'arbitrage de leur mari. SI
ce dernier se montrait partial dans son verdict, la partie s'estimant lésée pouvait faire
appel pour un deuxième arbitrage devant le conseil de famille qui regroupait les
Intéressées elles-mêmes, leur époux, ses tanuum (oncles maternels) ses baab
(pères) et ses payuum (beaux-parents). le verdict prononcé au niveau de cette
instance était alors sans appel, au risque de voir le ( la ) contestataire bannl( e )199
-
Les payuum: ( beaux-parents) Les Seereer accordaient une grande importance
à l'éducation des enfants. Il était du devoir de chaque père de s'occuper de la
bonne conduite de sa propre progéniture, d'apprendre à ses fils à bien travailler
la terre pour f,eur Insertion harmonieuse dans la vie sociale et économique. Ses
199 Joon Y. : op.dt
116

payuum veillaient scrupuleusement à ce que ces obligations fussent correctement
assumées, sinon, ils avaient la prérogative de retirer les enfants de l'autorité
paternelle. Les payuum étaient formés par les membres des matriclans de leur
père et de leur mère. Mais les premiers jouaient un rôle secondaire; car le
Seereer considérait comme véritables beaux-parents les membres du matrlclan
auquel appartenait son épouse. Le payuum yakak, c'est-à-dire le grand oncle
maternel, exigeait de l'époux de sa nièce, respect et considération, surtout
lorsque sa pr~}énlture était nombreuse et constituée en majorité de garçons.
Apparaît ici la véritable nature des relations entre gendres et beaux-parents; les
premiers avaierlt intérêt à bien éduquer leurs enfants pour les retenir dans leurs
demeures, de manIère à bénéficier d'une main d'oeuvre indispensable pour les
travaux agricrJt~~s et domestiques. Dans des sociétés où les forces productives
reposaient essentiellement sur le potentiel humaln[ s'aliéner les bras néèessalres
à la création de richesses matérielles exposait un père de famille à une situation
de pauvreté ,jamais souhaitée. Les garçons aidaient leurs pères à cultiver les
champs, à garder les troupeaux. Ils les assistaient aussi dans les travaux de
construction des habitations. Quant aux jeunes filles, elles s'occupaient, à côté de
leurs mamans, des travaux ménagers.
Les préoccupDtiDns matérielles des beaux-parents, et principalement du grand-
oncle maternel, étalent aussi claires. Il s'agissait cIe veiller à la bonne éducation de
ses neveux, parce qu11s étalent les héritiers légitimes des blens.llgnagers .qu11 gérait,
et aussi parce qu11 ne souhaitait pas recueillir dans son foyer des individus peu
enclins au travail, et qui par conséquent, constituaient une charge supplémentaire.
La même attentIon était aussi portée à ses nièces, car, de leur bonne éducation,
dépendait leur m(lliage.
cet aperçu du système de la parenté dans les sociétés seereer du Nord-buest
fait apparaître en définitive une certaine originalité par rapport aux socIétés
patriarcales, mai~; aussi des similitudes frappantes avec les sociétés seh, lebu et
wolof. Dans sa npt':ce, Pinet LAPRADE s'offusque de ce qu11 assimile à «l'achat de
117

filles par les femmes stériles pour obtenir des enfants».200 Il ne comprend peut-être
pas que dans ces sociétés, l"enfant appartenaIt d'abord à la communauté familiale au
sens large du tIenne, qu'il considéraIt ses tantes maternelles comme ses propres
mères les appelait ndaamu ou yaay, leur devait le même égard et pouvait résider
chez elles temporairement et même définitivement; avec bien entendu l'acceptation
de son oncle maternel. Il était donc tout à fait naturel qu'une femme stérile sollicitât
le concours de ~,a sœur pour obtenir la garde d'une de ses filles dans son foyer
conjugal. La procétjure «d'adoption»1 qUI n'était accompagnée d'aucune transaction
en nature ou en espèces, autorisait la mère à assumer désormais les prérogatives
dévolues à celle jjuthentique (ndaamu yakaR). Son époux assumait aussI les droits et
devoirs de puissance paternelle. C'est pourquoi, plutôt qu'une vulgaire transaction
commerciale, ce que Pinet LAPRADE appelle «achat de jeunes filles» étaIt en réalité
une des multiples manIfestations des liens de solidarité entre les membres d'une
même famille. Les Seereerdu Nord-Ouest attachaient une grande Importance à cette
vertu qui comma ndalt le comportement de 11ndividu} tant dans sa vie quotidienne
qu'à l'occasion des cérémonies organisées dans le cadre familial ou villageois.
2° ) Les c:élrémonie!i, cadre de solidarité sociale.
Les Seereer en général, _: .." ceux du Nord-Ouest en particulier, tenaIent
toujours à célébrer dans la ferveur et dans la solennité certains événements
marquants de leur existe~ce. La naissance d'un individu, son insertion dans la vie
adulte et son décè:; constituaient des étapes décisives de son existence en tant
qu'être social, mars aussi en tant que produit d'une création divine, et dont chacune
était magnifiée p<lr des festivités à l'occasion desquelles, le profane et le sacré se
côtoyaient dans Ulie étonnante harmonie.
-
Les térémonie!ii liées à l,a naissance
L'administrateur adjoint du cercle de Kees, BEURNIER, chargé par le gouverneur
du Sénégal de faire une étude sur les coutumes et traditIons seereer, notait en 1917
2ôO ANS: 1 G/33 :Pin€-lt
l.aprade : op.cit, p. 19
118

que: «la naissance d'un enfant sérère n'est célébrée par aucune cérémonie».2Dl
Nous estimons que cette affirmation n'est pas recevable. Elle est d'ailleurs contredite
par cette observation de Pinet u\\PRADE : «les Sérères du Ndoute célèbrent avec une
certaine solennité la naissance de deux jumeaux ».202
Les Seereer ne connaissaient certes pas les fêtes de tradttion chrétienne ou
musulmane. Mais: les pratiques cérémonieuses qui accompagnaient la naissance d'un
enfant étaient à la mesure de la joie et de l'espoir de l'ensemble des membres de la
communauté familiale ou villageoise de le voir contribuer} durant son existence
terrestre, à son épanouissement. C'est pourquoi, dès que les premiers signes de
"grossesse" d'une femme mariée se manifestaient, ses «époux» et principalement le
père du mari, la mère de celul~ci et son oncle maternel promett3ient un cadeau,
chacun revendiquant aussi d'être l'éponyme du futur enfant. Selon Yom Joan, la
cérémonie pendélnt: laquelle on attribuait un nom (tiiR) au nouveau-né avait lieu au
quatrième jour ou au troisième, selon qu1/ était de sexe masculin ou féminln. 21l3
Cette attribution était du ressort du père, mals ce dernier dev~'ait tenir compte des
conseils de ses parents, surtout de ceux du gardien du culte, qui jouait un rôle
déterminant dan s le choix du nom, dans la meSure où sa significatîon et son contenu
revêtaient un caractère sacré. Découvrir le nom (tliR) était perçu comme un don de
Dieu, se transmettant dans le matrilignage, et rarement par la lignée patrilinéaire. La
...
vocation s'exprimait ordinairement par des rêves où apparaissaient des défunts qui
faisaient ainsi savoir leur volonté de retour. 204 Dans ce cas} l'enfant devait porter un
nom de réincarnation d'un de ses ancêtres de la famille maternelle ou paternelle. Le
nom pouvait aw;si évoquer son caractère, sa bravoure, la sympathIe à un(e) ami(e),
etc. Lorsqull s'agissait d'une maman qui faisait beaucoup de fausses couches ou qui
perdait ses enfants à bas âge, le gardien du cultl~, après consultation des ancêtres,
lui trouvait un nom de protection contre ces malheurs répétés interprétés par les
Seereer comme la conséquence du non-respect de- certaines règles de conduite,
201 ANS : 1 G/330 : Coutumes et traditions Sérères, par, BaumIer, mars 1~ 17.
202 ANS : 1 G/33 : Pinet Laprace : op,cit, p. 17
203 Joon Y. : op.cil,
204 Marguerite Dupfre{ 1994) e fait une étude Intéressante sur les différents procédés d'attribution du
nom chez tes Ndut. Nous renvoyons le, lecteur poUf plus d'Informations à son ouvrage déjà cité : 'loir
pp. 21- 25.
119

auxquelles la maman aurait dQ se soumettre: par exemple, la transgression des
Interdits totémiques de ses payum, de ses ndaamu ou de ses paamu.
L'attribution du nom avait lieu à la veille de la cérémonie de relevailles.
L'enfant, enveloppé dans deux pagnes fournis par ses caac paternelle et maternelle,
(cette pratique symbolisait la double appartenance du nouveau-né aux deux familles)
était transporté aux autels des cultes des ancêtres des deux familles où il subissait
des séances de purification. C'est seulement après, que le grand oncle maternel,
doyen du lignage; et gardien du culte, aonnonçait officiellement et publiquement le
nom qui lui étaIt attribué. Assistaient à cette cérémonie le père de l'enfant, ses
grands-mères matemelle et paternelle, les oncles maternels des conjoints.
Outre son contenu religieux, la cérémonie d'attribution du nom avait aussi une
signification socIale. Elle symbolisait l'entrée de l'enfant dans la communauté dontîl
était devenu( désormais un membre. Mais le nom lui conférait une personnalité
propre, qui ne devait pas cependant traduire une négation des valeurs culturelles et
morales. C'est pourquoI, appeler quelqu'un par son nom était une manière constante
de lui rappeler 5l~S obligations envers la collectivité, qu'il devait par exemple
ressembler (noon) à son éponyme ou à son père. Les festivités organisées le
lendemain de la cérémonie d'attribution du nom visaient à accueillir un nouveau
membre de la communauté, avec toute l'hospitalité qui caractérisait lafl sociétés
africaines. L'éponyme (s'il était vivant), sa famille maternelle (s'il était décédé)' par
respect à l'engagement pris! offrait un bœuf ou une chèvre immolée le jour de la
,
, \\
cérémonie de relevailles. f la famille maternelle de 11épouse fournissait du lait,
symbole de la fécondité, tandis que celle de l'époux se chargeait d'offrir du mil pour
la préparation du couscous, de la bouillie et des pâtes.
Après les o§rémonies liées à la naissance, la femme pouvait, en accord avec
son époux et lellr~; familles, retourner chez son père ou chez son oncle pour quelques
semaines de repŒi. A son retour dans le foyer conjugal, elle était tenue de loger avec
sa belle-mère diurant la période de l'allaitement de son enfant, pour retrouver une
120

santé lui permettant de faire. face aux durs travaux domestiques. Il semble que
c'était aussi pour Éviter les atcouchements trop rapprochés. Certains chercheurs y
trouvent la raison principale de 11nstltution de la polygamie, parce qu11 était difficile à
r'époux de supporter une si longue abstinence.20S Cette explication, même plausible,
ne rend pas compte à elle seule des raisons profondes de cette tradition très
anciennement pratiquée par les sociétés seereer, et qu'Aujas trouvait «nécessaire,
dans ce pays où il ya plus de femmes que d'hommes, et où l'homme cherche à avoir
de nombreux enfants pour avoir les bras indispensables pour les multiples tâches
agricoles et domestiques».20E<Les préoccupations économiques étaient déterminantes,
et c'est pourquoi;. le père de l'enfant tenait à assurer son éducatlon dont l'une des
étapes importantes était l'épreuve d1nitlation.
-
Les cérémoniEls d'initiation : circoncision et tatouage
La société seereer était profondément communautaire. Cela signifie que
depuis sa naissance jusqu'à son décès, 11ndividu était Inséré dans un tissu de
relations sociales lmposées par la colleçtivité, laquelle devait en faire un être capable
de se mouvoir dans la société dont il devait incarner les vertus. SI cette tâche était
une préoccupation quotidienne, la circoncision et le tatouage labial constituaient une
de ses étapes les plus marquantes. C'étaient des opérations au cours desquelles les
épreuves physiques et mora les se conjuguaient pour transformer les adolescents en
hommes respon~;al)les et respectés. «Leurs sources profondes résidaient dans une
pédagogie dont le~; vieillards étaient les dépositaires».207 C'est après ces épreuves
1
d'initiation que les enfants apprenaient. à se frotter vraiment aux dures réalités de la
vie, parce que devenus adultes. On peut ainsi mesurer toute leur importance dans la
vie du Seereer. Comme la naissance, leur célébration se faisait dans la plus grande
ferveur.
205 Thiao O. : op.cît, p, 42
200 Aujas : op, cl!, p. 1i'
207 R.P. Gravrand (a): Les Sérères: in, Revues et DQÇyme~, nOS, mars, 1962, p. 30
121

La circonds:Îon (nguduR)-
Pinet LAPRJ~DE a relevé la pratique de la circoncision 208 dans la partie de sa
«notice» consacrée aux religions, mœurs et fêtes des Seereer. Mais le laconisme
avec lequel il en parle autorise à dire qu11 ne maîtrisait pas tout le cérémonial qui
accompagnait l'événement. Cela explique probablement 11nexactitude de certains de
ses propos, surtout lorsqull affirme que la circoncision ne donnait lieu à aucune
fête. 209 Les Informations fournies par la tradition orale montrent, au contraire, qu'elle
occasionnait des festivités qui nécessitaient la mobilisation de l'ensemble de Ja
communauté familiale ou même villageoise. Chaque année en effet, les doyens de
chaque villagé se réunissaient pour déterminer- la tranche d'âge appelée à subir
l'épreuve quI cono3rnait tous les adolescents dont l'âge était compris entre dix huIt et
vingt deux ans. Une fois choisis, tous ceux qu'on appelait haat et leurs familles
commençaient à s'a,:tiver pour la préparation de l'événement. Celle-ci était d'abord
psychologique et ell~~ pouvait durer plusieurs mois. Elle consistait à faire comprendre
aux futurs initiés quJils avaient atteint l'âge mOr, qu11s devaient abandonner l'univers
de lînsouciance pour désormais aspirer à une vie véritablement adulte et
responsable. Aux conseils empreints de sagesse qui leur étaient prodigués,
s'ajoutaient souvent des quolibets qulis percevaient comme une humiliation. Cétait
justement l'objectif 'echerché, car comment pouvaient-ils résister longtemps à une
pression psycholon1que et morale qui ne leur laissait aucun répit ? Même les moins
courageux se résolvaIent à demander eux·mêmes à leurs parents à subir l'épreuve,
pour
éviter d'être constamment soumis à
des
remarques
particulièrement
embarrassantes.
208 La circontis!on est ur trait culturel qu'on peut identifier depuis le début de la civilisation égyptienne
Hérodote dans .Eu1ert~ :1ivre Il : las bell€1S lettres} l'avait déjà notll.chez les Egyptiens qui l'auraient
apprise à certains peuples comme les PhénicIens et les Syriens. Liée d'après la mythologie
égyptienne à l'androgyni':l d'Amon, elle avait pour but de supprimer en l'homme toute trace de féminité
en lui retirant ce qu'il" de femelle. De même. l'excision avait pour but d'enlever à la femme ce qu'elle
possède comme attritJt saxuel mâle. On retrouve ces pratIque chez la plupart des peuples d'Afrique
Noir, notamment chez. les Soninké, les Bambara, les Hal puulaareen et chez les Jola qui considérent
que laisser la femme dans l'éta1 où elle est née, avec des proéminences sexuelles originelles, c'est
l'amener à s'exciter rél;lulièrement et à provoquer en elle l'envie du contact sexuel. Quant à la
circoncisIon, le coté hygiénique semble être la raison principale, car, si on n'enlève pas à l'homme sa
partie femelle, c'est à dire, le prépuce, en cas de maladie, il risque de perdre son gland. Par ailleurs,
le gland débarrassé d,,. son prépuce (nid de germes et de souillures) est moins exposé aux Infections.
~rce qU'étant plus acce:>sible au nettoyage.
ANS: 1 G/33 : Pinet Laprade: op.cit, p. 17
122

La date de ia cérémonie était généralement fIXée après les récoltes, quand les
paysans étaient plus ou moins libérés des durs travaux champêtres. Les futurs initiés
se tressaient alor:i les cheveux pour extérioriser leur condition de haat, et allaient
rendre visite aux membres de leur matrlclan et de leur patriclan, qui, conscients de
l'ampleur des dépenses en vue, se préparaient en conséquence. Quand arrivait le
jour tant attendu, 1l:~S préposés à la circoncision se levaient tôt le matin afin de se
faire raser le crâne, Ils étaient ensuite conduits aux autels des cultes de .Ieurs
familles pour subir 1<) cérémonie de purification, à l'occasion de laqùelle, les gardiens
des cultes, doyens des lignages, invoquaient des prières. Cette phase constituait une
étape importante clans le processus initiatique, puisqu'elle conditionnait la vie
sexuelle de l'homme. C'est tout le sens qu11 faut donner aux sacrifices faits la veille,
et qui avaient pour objectif de s'attirer la bénédiction des forces protectrices de la
société, afin de Faire des initiés des hommes désormais responsables.
L'épreuve de circoncision débutait après la cérémonie de purification, quand
les haat avaient fi ni de déguster un copieux repas préparé pour la circonstance. Ils
étaient tous réunis à l'autel du culte du village (yuuf), vêtus de leurs boubous de
juliit, fournis et confectionnés par leur baab bitlib (tantes paternelles). Parce qu'elle
était véritablement douloureuse, elle commençait par les aînés, plus aptes à
supporter la souffrance provoquée par l'opération chirurgicale, dont la phase la plus
délicate consistait en l'ablation du prépuce. Elle nécessitait un véritable sens de la
psychologie, et surtout une parfaite dextérité, Les garçons étaient tenus de supporter
jusqu'au bout le supplice, car la moindre esquive était Interprétée comme une
attitude de faiblesse, de couardise, de poltronnerIe, de lâcheté, déshonorante aussi
bien pour le conO"e:rné lui-même que pour sa famille, Il risquait dans ces conditions,
de ne jamais troU'ver une épouse au sein de la communauté, puisqu'on le considérait
incapable d'affronter les vicissitudes de la vie.
L'épreuve terminée et l'angoisse qui avait envahi les familles des circoncis
vaincue, la communauté passait à la fête, à l'occasion de laquelle, le patriclan de
chaque juliit, en lil personne du baab yakak, fournissait un bœuf ou un caprin, du mil
ou de la bière de mil (mboSj. Celui représenté par le taanum yakak devait en faire
123

autant, sInon plus; mais tous étaient aidés dans les dépenses par les autres
membres de la communauté. Cepe~dant( si l'épreuve de circondsion était une
condition nécessé:'ire, elle n'était pas suffisante pour entrer dans l'univérs des adultes.
Le juliit devait franchir une étape autrement plus éprouvante : l'épreuve de 11nitiatlon
(nduf) qui constltU<lit pour ainsi dire le passage obligé pour devenir un homme, avec
toute la charge positive que cette notion véhiculait.
GRAVRAND a tenté de percer tout le contenu philosophique et religieux de
11nitiation en paY~3 ~;eereer. AinsI, écrit-il, «le ndutdoit être compris comme une école
de formation pOlir éduquer l'homme idéal. Celui qui a le jorn ou point d'honneur.
Celui qui sait se maîtriser devant la souffrance et 11nfortune. Celui qui est capable de
garder un secret En premier lieu, des rites de la rupture marquent le début de
11nitiation. Ils consacrent l'arrachement du novice à l'enfance, à la mère, à l'univers
féminin. Ils conduj~;ent à une préparation totale, car les jeunes recevront 11nitlation
dans le bois sacré, avec des expériences de survie dans un milieu hoStile. Il s'agit
d'une méthode Initiatique millénaire. Pendant toute la période de separation, et
même après le retour en famille, les nouveaux inItiés seront astreints à un
comportement ritualisé ».210 Yoro Joon ajoute que la circoncisIon chez les 5eereerse
définit comme la transformation radicale du statut de l'homme. Rite de passage, au
plan socio-ontolo9ique, d'un nouvel être, Il se faisait nécessairement dans le secret
du bols sacré; et on ne se sentait réellement adulte que lorsqu'on avait fait un
, séjour dans ces sanctuaires situés dans les profondeurs de la for~t, et accessibles
aux seules personnes ayant subi les épreuves d1nitiation.
C'est cette philosophie qui faisait de l'épreuve l'étape la plus importante du
processus éducatlonnel de j'enfant seereer. Pendant les trois à quatre mols que
durait le ndUt, les juliit et leurs kumax, c1est-à-dlre)eurs maîtres, se retiraIent dans la
brousse, loin des habitations et des indiscrétions. Ils y recevaient une véritable
formation à la vie" Celle-ci était multidimensionnelle et embrassait tous les domaines
de la vie. Elle mettait l'accent sur l'endurance physique et morale, sur.la perspicacité,
sur la droiture, la fidélité etc.; autant de valeurs qui consti,tuaient les fondements de
2'0 R.P, Gravrand (c):
l.a civilisatioo Ser~~LpangQQI. Dakar. III.E.A., 1990, p. 40
124

la vie communauulire. Le ndut permettait aussi aux jeunes seereer de slmprégner
des réalités de j'univers des «sociétés secrètes» qUÎ ont joué un rôle déterminant
dans la lutte pour la défense de 11ntégrité des territoires .seereer face aux menaces
extérieures.
La fin de la formation correspondait à la guérison des initiés, dont le retour au
sein de leurs familles était un moment dlntense joie extériorisée par des danses
accompagnées de coups de fusils tirés en l'air par les adultes du village. Elle était
aussi un moment dlnspiration pour les poètes qui composaIent des chants pour
magnifier leur bravoure, leur sens de l'honneur. Après avoir subi un autre bain de
purification, ils faisaient le tour des différentes carrés familiaux afin de saluer les
membres de leurs communautés familiales. Ils étaient vêtus de pagnes confectionnés
par leurs baab-bitÎiJ? qui héritaien) en compensation, de tous les vieux habits et de la
vaIsselle utilisés durant leur séjour dans le ndut 211
Les cérémonies liées à la circoncision étaient longues et éprouvantes, mals
nécessaires pour la formation physique et morale des jeunes seereer. C'est ce même
souci qui expliquait 11nitiation des jeunes filles qui était marquée par le tatouage
labial.
Le tatouagE! labial (ndoom)
SI la circono:islon était pratiquée par l'ensemble des peuples de l'ouest africain,
JI ne semble pas qu'il en fut de même pour le tatouage des lèvres, cependant connu
des Seereer, des ffaalpuulaareen, des Soninke et des Lebu. Comme la clrcondsion, Il
. est mentionné dalls la «Notice» de Pinet LAPRADE qui écrit que: «les jeunes fllles chez
les Nones sont soumises vers l'âge de quatorze ans à une opération assez
douloureuse pratiquée chez les Peuls. Elle consiste à piquer la lèvre inférieure avec
un bouquet d'épines, et à recouvrir ces piqûres saIgnantes d'une feuille humide de
211 Juuf Y. : op.cil,
125

l'arbre appelé nguiguls ».212 Elle devait être, sous peine de déshonneur, supportée
sans manifester aucun signe de douleur. Toute jeune fille qui ne l'avait pas subie ne
pouvait prétendre au mariage. Comme la circondsion, elle était une épreuve très
douloureuse qui exigeait une véritable dose de courage et d'endurance que les
jeunes filles puisaient dans le code d'honneur que la société leur avait inculqué. Dès
qu'elles atteignaient l'âge de la puberté, les membres de la communauté familiale, \\ ,
principalement les tantes paternelles, exerçaient sur elles une pression pour les
amener à demander elles-mêmes à subir l'épreuve. Si chez les garçons cette pression
sociale se traduisait par des piques et quolibets, elle était rarement violente chez les
jeunes filles, On mettait plutôt l'accent sur l'exaltation du tatouage labial comme trait
esthétique. En procédant de la sorte, on poussait les jeunes filles, très attentives à la
beauté de leur corps, (surtout à cet âge) à demander elles-mêmes à se faire pJquer
les lèvres et les ~iencives, pour ne pas courir le risque d'être laissées en rade par les
hommes; une perspective très redoutée, et qui constituait une véritable hantise pour
toute fille en âge de se marler. 213
Il ne fauc!fêlit pas cependant voir à travers le tatouage une signification
exélusivement esthétique et sociale. Son contenu religieux était tout aussi important.
GRAVRAND a décrit les rites qui l'accompagnaient dans la société fieh. 2H Ils se
retrouvent aussi chez les Seereer du Nord-Ouest. Nous ajouterons que le tatouage
était aussi un moment privilégié de prières pour assurer aux jeunes appelées à
devenir de futures mamans, une progéniture nombreuse et saine. Elles étalent
adressées au Dieu Suprême, aux esprits et forces protecteurs de la sodété, et se
traduisaient par des bains de purification aux autels des cultes de leurs familles.
Nous avons parlé de l'ambiance féerique qui accompagnait la cérémonie
d1nitiation chez les garçons, et qui était encore plus pittoresque lorsqu11 s'agissait du
ndoom dont l'organisation était assurée par les femmes. Le rôle des hommes,
prIncipalement celui du-père de la jeune fille (baab-yakak) et de son oncle maternel
(œnuum yakaK),
se limitait à fournir les moyens matériels nécessaires à
212 ANS: 1G/33 : Pinet Laprade: op.cil, p 18
2\\3 Juuf Y. : op.cit
214 R.P Gravrand {cl ; mt.&lt, pp. 44-46
126

l'organisation de la fête. L'opération elle-même se faisait hors des concessions, sous
un arbre, à. quelques centaines cie mètres des habitations, dans une atmosphère de
gaieté où chan~i et danses se conjuguaient comme pour aider les jeunes filles à
oublier les douloureuses piqûres qui ravageaient leurs lèvres. Elles n'hésitaient pas,
au plus fort moment de la souffrance, à se lever pour esquisser quelques pas de
danse, à la satisfad:ion générale du public.
Le retour à la demeure familiale, après l'épreuve, constituait le temps fOl'1: de
la cérémonie,
pui~;qujil marquait le awiit qu'on pourrait assimiler à une plèoe de
théâtre, à une satire destinée à modifier les comportements répréhensibles des
parents des Iniüées. C'était ulle sorte de rappel à l'ordre des adultes peu enclins à se
conformer aux normes soclales. 215 Déguisées à la manière du père ou de la mère de
la jeune fille, les femmes (généralement de leurs classes d'âge), composaient des
dialogues, imitant leurs comportements gestuels, leurs dictions, en mettant l'accent
sur leurs défauts,
particulièrement sur ra
violence,
l'avarice, la fainéantise,
l'extravagance, 11nsolence et !a gourmandise i des tares que les Seereer ne toléraient
guère et qu11s condamnaient vigoureusement.
Cette représentation scenIque se faisait dans une ambiance de franche
hilarité, car les comédiennes jouaient leurs rôles avec un tel talent et une telle
maîtrise qu'un étranger les eût assimilées à des professionnelles. Mais" faut plutôt
expliquer cette réussite par le fait que la vie communautaire exigeait des membr~s
de la société, un ~:en5 très poussé de l'observation, de manière à constamment
surveiller le compmtement des individus, pour les corriger et les amener à respecter
davantage les valeurs sociales et morales. Les personnages incarnés par les actrices
assistaient au awJÏt avec une pointe de gêne qu'ils cherchaient à dissimuler dans des
sourires affichés, car toute manifestation de mauvaise humeur était considérée
comme une rébellion. Or, l'objectif du awiit ne visait pas à humilier, mais plutôt à
pousser les «mis en cause» à reconnaitre intérieurement leurs défauts. Le awiit était
aussi une manièn:: Ije prouver à l'assistance qu'aucun membre de la communauté
215 Juuf Y. : op.cit,
127

n'était à l'abri de la sanction populaire. Ceux qui étaient tentés d'adopter des
comportements
déviants devaient s'attendre à être rappel~ à llordre pour
soignerleur comportement social, leurs rapports avec leurs concitoyens.
La cérémonj;;~ se terminait par une distribution de cadeaux offerts par les
parents des initiées, et destinés à la communauté villageoise tout entière, surtout
ceux offerts par les paamu. Les actrices se contentaient de garder les pagnes cédés
par les yaay yakak(mères) des initiées, lesquelles étaient ensuite conduttes dans une
case aménagée pour elles. Elles y demeuraient jusqu'à la fin de 11nltiation, qui
coïncidait avec la guérison des plaies provoquées par les piqûres aux lèvres.
cette analyse de la circoncision et du tatouage montre que ces deux rites
d1nitiation constituaient les piliers de l'éducation et de la formation en pays seereer.
Ce qui frappe surtout, c'est la rigueur avec laquelle elles étaient appliquées. Une
étude superficielfe pourrait conduIre à la conclusion d'une tyrannie du groupe social
sur 11ndividu. Poultant, ces pratiques répondaient à des exigences bien precisesJ
liées à un envIronnement marqué par la précarité des conditions d'existence
qu1mposaient le milieu physique, le contexte politique et social, dans lequel les
Seereer du Nord-Ouest ont évolué. Ces conditions nécessitaient un réflexe
d'autodéfense qui devait puiser sa force dans une solidarité sans faille du groupe
social, pour assurer sa survie. n fal/ait former des hommes et des femmes aptes à
affronter et à vaincre les rigueurs de la vie. Si avant 11nitiation, les jeunes enfants
étaient plus ou moins marginalisés dans la prise des décisions importantes
concernant le fonctionnement de la société, ils commençaient à assumer leurs
responsabilités après être passés par les rites. Parmi ces responsabilités, fjgura~ en
premier lieu, la vie conjugale.
- Le mariage: (ki/ok..)
Le mariage peut se définir comme l'union légitime entre un homme et une
femme. Ses sources de légitimation peuvent varier. Elles peuvent être économiques,
politiques ou sociales. Dans ce cas, on parle de mariage civil. Elles peuvent aussi être
128

religieu5eSr ce qui sacralise les liens. Il est cependant difficile d'établir une frontière
étanche entre les fondements économique, politique, social et religieux du marlêlge.
Certains auteurs préfèrent utiliser l'expression «échange matrimonlal»216 qui
met en circulation des biens matériels dont le circutt, souvent très complexe, varie
d'un groupe social à l'autre. Ils sont symbolisés par ce que d'aucuns appellent la dot
qui est fournie généralement par la famille demanderesse, c'est-à-dire par celle du
futur mari. Le mariage est aussi une source de création de forces productives car les
enfants nés des liens conjugaux sont appelés à jouer un rôle important dans la
constitution et l'éla:umulation des richesses matérielles.
Maurice \\Nanyou explique aussi les alliances matrimoniales par la volonté
d'acquisition et de consolidation de l'autorité polltique. Ainsi, écrit-il: « dans l'histoire
des Institutions po;itiques afrIcaines, les femmes étaient~les dépositaires du pouvoir
légitime dans les régions à structures matrilinéaires. Chez les Agnis de la Côte
d1voire par exemple, il appartenait aux filles et reines mères de la famille royale. Il
en était de même chez les Bamiléké du Cameroun. En Egypte, l'autorité royale qui
venait du Dieu Amon, était détenue par la reine-mère par le biais de la théogamfe.
C'est la même amceptlon qui existait en Nubie où la mère du roi était réputée avoir
procréé avec le Oleu Soleil. Les alliances matrimoniales étalent aussi une stratégie
de pénétration politique. Aussi, pour légitimer leur pouvoir, les chefs guerriers
s'évertuèrent-Ils à épouser soit la reine-mère, soit une princesse, ou encore ils
donnèrent leurs filles en mariage aux chefs des Etats conquis ».217
Les raisons :sociales du mariage sont tout aussi importantes~ surtout dans les
sociétés africainES traditionnelles. Il jouait en effet un rôle essentiel dans la définition
du statut de 11ndividu. Ainsi, fonder un foyer était perçu comme un signe de maturIté
qui conférait à la femme et à l'homme des responsabilités qui en faisaIent des
adultes. Mais il an-ivait que des personnes trop âgées pour avoir des enfants, s;e
marient pour ne pas rester solitaires. L'Africain en général, quel que soit son âge,
218 Augé M. : .L.~....d~HIlSioes de la p~: Paris, Maespero, 1975, p. 29
217
Wanyu M :"Le~; origines de la royauté en Afrique noire", Revue juridiQue et politiQue;
Indépendance et cQ(u;tiu:a1iQn, 0°2, mai~aoat 1976,pp.170-171
129

n'aimait pas la solitude. Ces mariages entre vieilles personnes, s'expliquaient par un
besoin d'aide et (j'assistance mutuelles des épOUX. 218 le mariage étaft encore le
cadre naturel pour perpétuer les lignées matriclanlque et patrlclanique. C'est ce qui
expliquait l'endogamie clanique.
Mals les fondements économIques et sociaux ne devraient pas pousser à
occulter h:!5 bases sacrées du mariage. Les religions révélées, par exemple, en font
une obligation pOlir l'homme ou la femme en pleine possession de ses moyens
physiques et mentaux. Le rôle joué par les religions africaines dans ce cadre est
attesté par les multiples rîtes qui accompagnaient sa célébration.
Les 5eereer en général, ceux du Nord-Ouest en particulier, prenaient en
compte l'ensemble de ces considérations dans la légItimation des liens matrimoniaux.
Dans son étude consacrée aux «religions fêtes et caractères des Sérères», Pinet
LAPRADE, en définissant les conditions de validation du marIage dit: « pour contracter
mariage, le Sérère se met dans les grâces de celle qu'il convoite. Il dote la femme ou
plutôt l'achète... Mais pour que le mariage soit valable, il doit envoyer la dot cie la
jeune fille à ses parents. Cette formalité est la plus essentielle ».219 Cette observatlon
est juste, sauf que Pinet LAPRADE juge les clauses avec un certain mépris
caractéristique de la plupart cles colons européens Intéressés au fait culturel seereer.
La dot qu11 considère comme un véritable troc destiné à «l'achat» de la femme, est
en réalité une compensation matrimoniale symbolique. On peut affirmer qu'elle est
universelle. la religion musulmane par exemple en fait l'une des conditions de
validation de l'union conjugale.
Le processus devant aboutir à sceller l'alliance légale entre les futurs mariés
était en apparenŒ! simple, d'abord parce que le mariage n'exigeaIt pas des dépenses
Inconsidérées, ensuite parce que le dernier mot revenait à leurs parents, et enfin
parce que l'accord entre les deux familles (leurs chefs généralement) sur les
modalités de la dot suffisait pour ]'officiallsation de l'union. Soulignons cependant
que, si le cadeau était une obligation à remplir par le matliclan du jeune homme, Il
218 OlaUo Is :« les dmitn de la famille dans la coutume Mossi» in Reyue de drQit des pays d'Afrjaue.
n0715, janvier-féYrler~mars 1967, p.23.
219 ANS: 1G /33: op. cit, p.18
130

n'en revêtait pas moins un caractère symbolique. Il s'agissait d'un geste de
reconnaissance e..'\\primée par la famille du futur époux à l'endroit de celle de la jeune
fille, reconnaissance symbolisée par l'envoi d'un bœuf aux .parents de la future
épouse. L'animal ·jevenu un bien collectif de son matriclan (al/al ndaamu) était
confié au tanuum yakak, et contribuait à enrichir te patrimoine familial qu11 avait la
charge de gérer.
Les formalités de la dot remplies, il restait à fixer la date de la cérémonie
devant consacrer la venue de la jeune épouse dans le domicile conjugal. Elle ne
donnait lieu à aucune festivité particuli~.S)-" se faisait dans la· plus grande
discrétion, pour éviter que certains esprits màl'i~tentionnés ne s'amusent à jeter le
mauvais sort aux lleureux époux.22o Pendant que les dignitaires des deux farnilles
dIscutaient des dernières modalités devant sceller définitivement l'alliance, les <<.ndilk
du jeune époux, c'est-à-dire, ses compagnons dinitiatlon, allaient rendre visfte à sa
future conjointe, lui tenaient compagnie jusque tard 'dans la nuit, tout en cherchant
le' moyen de manigancer un «complot» pour la soustraire de la surveillance de
certaines
personnes
mal
intentionnées.
Le
coup
réUSSi,
ils
la
conduisaient
directement au clomicile conjugal, à la grande satisfaction des nouveaux mariés et de
leurs familles.
Cest la signification profonde de cette coutume que ne semble pas saisir Pinet
LAPRADE lorsquîl affirme que: « pour contracter mariage le 5érère... attire sa femme,
lui donne rendez-vous hors du vlllage et l'enlève>.,>.221 Il ne comprend pas que cette
coutume était une manière de protéger les jeunes marIés contre les risques de
mauvais
sort jeté
par
les
spécialistes
des
pratiques
occultes.
MIeux,
cet
«enlèvement» était souhaité par leurs parents et ne constituait en' aucun cas une
violation des norrnessociales. Il se faisait avec le consentement de la femme qui
participait, avec u.ne certaine complicité, à son succès.222 Cette description de la
procédure et des modalités du mariage pourrait faire penser que c'était un
Z20'ANS: 1G 133: F'il1'31 Laprade: op. tit, p.18
221 ANS : 1 G 133 : P;net Laprade: op. clt, p. 18
222 Les sociétés ouest-africaines ont en effet toujours redouté cette pratique occulte qu'on appelle en
wolof "xala"et quI Mait destinée à anéantir les performances sexuelles de l'homme nouvellement.
marié.
131

phénomène simple. En vérité, le processus était plus complexe, surtout si on doit
l'analyser en rapport avec les critères du choix de.s conjoints. Il convient de souligner
que celui de la beauté physique, même 511 n'était pas absent dans le choix de
l'épouse, ne consti::uait pas l'essentiel. Il n'étaIt pas non plus dans les prérogatives de
la femme de choisir son marl, ni d'exprimer ouvertement son amour à l'homme
qu'elle aimait. Dans les sociétés seereer, on enseignait à la femme la pudeur, la
retenue et la. modestie. Certains Européens. ont été frappés' par ces vertus. Sébire,
par exemple, écrit: «simples dans leur goût, dans leurs relations, les Ndoutes ont un
grand respect pour la pudeur; les jeunes filles sont pleines de modestie et de
retenue».223 C'est pourquoi, nous ne pouvons suivre Pinet LAPRADE dans son
affirmation selon laquelle, les Seereerconsidéraient la femme comme « une tabatière
où tout Je monde peut puiser». 224·
Lorsqu'un hcmme était séduit par le charme d'une fille et qull en était tombé
amoureux, la coutume voulait qul1 en dlscut§t d'abord avec son oncle maternel,
.Iequel informait ensuite son père. Ils l'encourageaient ou le dissuadaient selon que la
femme remplissait ou non les qualltés de bonne épouse. Les découvrir n'était pas
une chose facile, car si certaines conSIdérations dans le choix étaient objectives,
d'autres revêtaient :a forme de croyances mystiques bien ancrées dans la mentalité
collective. Entre autf'es considérations objectives, les 5eereer mettaient l'accent sur le
comportement soci.:!l de la femme et de sa famille. Ains~ 11nsolencer l'avarice,
J'égoïsme, .la pares~e étaient perçus comme des défauts majeurs et sérieusement
réprouvés. Aucun homme n'était encouragé à épouser une femme traînant de telles
tares, incompatlbll~s avec les valeurs liées au sens de la collectivité.
CertaInes considérations mystiques étaient aussi des critères importants. Par
exemple, certains traIts physiques ou morphologiques étaient perçus comme signes
de mauvais augure. AInsi une femme pouNue d'une bouche étroite devait fatalement
être à maintes repri:;es veuve. La pàsition assise, les jambes toujours écartées, était
interprétée comme signe d'infidélité. Une femme soupçonnée de pouvoirs
~ ~.P. Séblre : op. cb. p. 576
224 ANS : 1 G 133 : Pinet Laprade: op. cit, p. 18
132

maléfiques, ou clont un des membres de~ famille maternelle était accusé
d'anthropophagie, avait peu de chances de trouver un mari au sein de la
communauté. L'homme qui se hasardait à l'épouser risquait de voir sa progéniture
décimée. 225
Le mariage n'était donc pas chez les 5eereer une sImple affaire de sentiments.
Il répondait à des critères autrement plus complexes que seules les personnes âgées,
de par leur expérl(~nce, pouvaient décoder. C'est ce qui explique le rôle déterminant
qu'elles jouaient: dans la procédure devant aboutIr à j'officialisation des relations
conjugales. Ir répondait aussi à des exigences liées à l'environnement dans lequel
vivaient les Seereerdu Nord-Ouest. La traite négrière n'a certes pas été à l'origIne de
la polygamie, très anciennement pratiquée en f'.frique Noire. Mals il n'est pas exclu
qu'elle ait contribllé à sa généralisation, pour compenser les nombreuses pertes
humaines.
Le contexte géopolitique marqué par des relations hostiles avec les Wolof,
créa chez les Seereer un véritable réflexe identitaire. II n'explique pas à lui seul
l'endogamie ethnique. Mais il a contribué à son renforcement. En effet, très méflants
à "égard des communautés wolof, ils se risquaient rarement à nouer avec elles des
relations matrimoniales. Cela est interprété par certaines sources écrites comme une
des causes de «11mmobilisme» et de «J'arriération» des satiétés seereer du Nord-
Ouest. Un auteur comme Pinet LAPRADE note que « le caractère des Sérères se
ressent de l'état Ij1S0lement où ils se tiennent à l'égard de leurs voisins... Très peu
avancés dans la v-oie de l'association~ c'est par familles qu11s sont généralement
group~, au milieu de leurs champs».226 Cest ce même souci 'de préservation de la
«pureté ethnique ou clanique» qui explique ce que GRAVAND appelle «l'endogamie de
parenté, véritable endogamie biologique par le mariage préférentiel avec la cousine
croisée, la fille du i';okor, c'est-à-dire l'oncle»,;27 pour renforcer la cohésion familiale
et sa stabilité, celles du mat.riclan, et à un niveau plus large, celles de la communauté
225 NOl!J~ rreviendrom; d.ans les détails sur cet aspect de la culture seereer,
226 ANS : 11 G/33 : Pinêl Laprade :op,cit, p. 21
2V R.P. Gravrand {b}: ~, p.213
133

ethnique. les Seereer du Nord-Ouest tenaient particulièrement à cet équilibre social
qui exduait en prIncipe l'institution de la captivité qui était en vigueur chez leurs
voisins seh et wolof.
. 3°) Des sloc:ïétés hiérarchisées mais non "castées"
Les études qui se sont intéressées aux sociétés seereer du Nord-Ouest ont
souvent abouti à la conclusion suivante, qu'elles étaient non hiérarchisées. Cela peut
sembler juste si l'on considère le contenu et la nature des rapports sociaux comme
une résultante des rapports économiques. L'ouvrage de GASTELLU se situe dans cette
logique d'analyse-. Sa thèse peut se résumer ainsi: si dans les sociétés seereer du
Nord-Ouest, Il e>:istait un œrtaln égalitarIsme, c'est parce que, contrairement aux
SOCiétés wolof et ~;eh, il n'y avait pas un pouvoir centralisé détenu par une classe
dirigeante s'accaparant du surplus de travail de la masse paysanne. En d'autres
termes, les mécanismes d'exploitation des couches les plus défavorisées par le
pouvoir politique incarné par la noblesse et ses alliés étalent Inopérants dans les
sociétés seereef(ju Nord-Ouest qui vivaient plus ou moins en marge dudit système.
La stratification observée dans les sociétés wolof et seh était donc à un stade de
développement avancé, que n'avaient pas connu les Seereer. 228
Cette analYSE! ne nous semble pas refléter toute la complexité des rapports
sociaux chez les .5éereer. li est vrai qul1 existait une certaine forme d'égalitarisme
.économique, Mais, l'analyse des structures sociales fait apparaître une certaine forme
de hiérarchisation,
Une stratifiCilltion reposant sur les classes d'âge.
Les sociétés africaines attachaient une grande importance à la notion d'âge.
C'était par référence
à celle-ci que lîndividu manifestait publiquement sa
«supériorité». L'âge était un facteur déterminant dans les prises de décision
politique, économique et sociale. Des sociétés comme les Seereer du Nord-Ouest et
228
.
.
Gastellu J. M. : .QILÇ.i.l, p. 213
134

les Lebu étalent gérontocratiques. Chez les 5eereer, l'âge constituait une base
Importante de ce que PELlSSIER appell~ «la cohésion et le cloisonnement sociaux ».229
Chaque individu, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, devait se mouvoir dans un
cadre bien tracé au sein duquel! Il occupait une place bien déterminée.
Au bas de 1<1 pyramide sociale, figuraient les enfants (garçons et f11l~) dont la
soumission à l'autorité parentale devait être totale. Ils devaient aussi respect et
considération aux personnes plus âgées, parüculièrement aux adultes. Jusqu1à trois
,
ans environ leur univers se limitait à leurs familles. Le rôle joué par leurs mamans à
ce stade de leur prise en charge était capItale puisqu'elles devaient rester
constamment à l'écoute de leurs caprices, les allaiter, les porter sur leurs dos{ les
dorloter quand lI~î pleuraient en composant les plus douces chansons. 23o
A partir de cinq ans, quand un enfant savait parler et découvrir certaines
réalités, sa maman commençait à le confronter à l'école de la vie, en l'obligeant à
sortir de l'univers familial pour rejoindre ses camarades d'âge, avec lesquels il
apprenait à s'accompagner, à tlsser une solidarité de groupe à travers les jeux et les
parties de chasse qu'ils organisaient. Certes, les frictions ne manquaient pas; et il
arrivait qu'elles déqénèrent en bagarres violentes. Mais elles étaient considérées
comme une manière de démontrer ses qualités physiques pour forger la personnalité
des enfants qui devaient, en toute circonstance, prouver qu11s étaient des garçons
courageux, téméraires, ne reculant devant aucun danger. Ceux qui. fuyaient devant
les défis étaient taxés de «femmes» ou de mauviettes. Ils étaient alors un exutoire
pour apaiser la colère et les frustrations des plus courageux qui ne rataient aucune
occasion pour les malmener, Les corrections infligées par les parents{ palfols
violentes, revêtaient: souvent la forme de sermons moralisateurs à travers les and/In
(contes) les caax (devinettes), organisées tous les solrS{ après le dîner, par leurs
caac qui les réunissaient pour leur raconter de fabuleuses histoires. Les thèmes{ très
riches et très var:iés[ étalent puisés dans le répertoire oral légué par les andens.
229 PelisSier P. :. .QP.&It. p.206
230 Ju ut Y. : op,cit,
135

L'accent était mis sur l'histoire du monde seereer, de manière à enraciner les enfants
dans leur environnement culturel. 231
A partir de quinze ans (pour les jeunes filles) et dix huit ans (pour les
garçons), ils franchissaient une autre étape de la vie marquée par les épreuves
d1nltiation, pour E!ntrer dans l'univers adulte qui supposait une responsabllisation
véritable. Celle-ci se traduisait concrètement par le mariage et ·consacralt désormais
leur Implication
dans toutes les décisions concernant la vie de la communauté au
niveau familial et villageois.
Au sommet de la pyramide sociale, se trouvaient les vieux qui, parce que
dépositaires des V'ôleurs ancestrales! devaient, du fait de leur expérience! incarner la
sagesse; une vertu qui leur conférait un statut particulier et faisait d'eux des
hommes bien écoutés. Plus que des conseillers, c'étaient des éducateurs qui
transmettaient les valeurs de la société à leurs fils, neveux et petits-fils. Ils étaient
aussi les véritables détenteurs du pouvoir politique et religieux.
Cette forme de discipline sociale découlait de la nécessité d'assurer un
fonctionnement stable des institutions politiques, économiques et sociales. se
rebeller par exemple contre l'autorité de son oncle étaIt Interprétée comme une
manière de bafouer les normes sociales. Le Seereer devait aussI respect et
obéissance à son père, à son frère, et d'une manière générale, à tous ceux qui
étaient plus âgés que lui, sinon il était exposé au bannissement.
Nos enquêtes sur le terrain et surtout l'exploitation des chants saafii nous ont
.
conduit à une découverte importante qui montre que si l'esclavage, en tant que
système social institutionnalis~ n'a pas existé chez les Seereer du Nord-Ouest! sa
pratique n'était pas cependant tout à fait absente. Les éléments bannis (marginaux,
hors-la-loi) pouvaient être expulsés des villages ou tout sImplement vendus par leurs
oncles maternels. Chez les Saafi par exemple, ils étaient acheminés à Gorée (Bee" et
231 Voir Annexes
136

échangés contre des produits européens,232 Ce trafic occasionnel est d'ailleurs attesté
par les sources européennes; par exempl~œtte correspondance datée _du six avril
1873 et adressée au commandant supérieur de Gorée, où le commandant du poste
de Rufisque révèle la vente d'une certaine Yaasin JUUF résidant à Sebixutaan, par son
oncle Joxeer, à un ressortissant du Bawol. Le prétexte avancé par le vendeur était
l'accusation de sorcellerie portée contre la femme quI fut heureusement libérée,
après rachat, pair son fils Gutaan Paate, non sans avoir tenté d'assassil"!er Joxer. 233
Ces exemples posent la question de l'exclusion dans les sociétés seereer du
Nord-Ouest} question qui est aussi posée à trave.rs l'existence de ce qu'on appelle
improprement les <ccastes».
Peut-on parler d(~ clivage socioprofessionnel?
Charles BECKER et Victor MARTIN ont mené une série d~enquêtes sur l'histoire et
les structures sociales seereer. 234 Le bilan quîls en tIrent fait ressortir une dichotomie
entre le groupe seh et celui des 5eereer du Nord-Ouest. Concernant le premier, le
clivage, qui est un phénomène réel et attesté, se traduit par un cloisonnement des
différentes catégories sodoprofessionnelles représentées par les griots, les artisans,
les esclaves et les nobles. Cette réalité semble pourtant moins évidente chez le
groupe seereerdu Nord-Ouest «qui serait formé de 97,27 % de paysans libres et de
2,13 % de griots>l.-',235 Pour BECKER et MARTIN donc, les Seereer du Nord-Ouest,
constituent des sociétés sans «castés», malgré la présence de concessions de griots-
dans leur territoire, et formaient des communautés de paysans libres, dont les
activItés économiques reposaient essentiellement sur l'agriculture et sur l'élevage
bovin. Selon J. LOPTS, le terme stlawl ou saati, qui désignait un matriclan, sIgnifiait
nolDles ou personnes non «castées».2J6 Les groupes seereerdu cangin, du 5aateen,
du Lexaarse considèrent tous comme des Saafi.
232 Joon Y. : op. cit,
233 ANS:13G/276 : commandant du poste de Rufisque au commandant supélieur de Gorée:06-4 1873.
234 Becker & Man in ; - Les fam itles paternelfes Seeree( :. B, 1FAM, B. 44, n°3.4, 198 2, pp. 321-389
~ Les familias maternelles Seerèer: aJ.F...AN B. 4, n03,4, 1983, pp. 357-402.
~Wmn
236 Lopis J. ; « Phonolo\\;jie et morphologie nominale du Noon »: Paris Hl, Sorbonne NouveU&, 1001, p.:>
137

Ces affirmations doivent cependant être nuancées, car 511 est vrai que d'une
manière générale les Seerer tenaient beaucoup à préserver leur idéal de spécificité
l
cu~turelle, leur pays était le refuge de tous ceux qui, dans les royallmes wolof et du
Si/nI réussissaient è échapper aux exactions des ceddo. Ce phénomène, surtout
observable dans les parties frontalières avec le Kajoor et le Bawol, c'est~à-dire celles
habitées par les La/a, les Noon, les Ndut, avait pris une ampleur telle que le risque
devenait grand de voir la submersion de leur culture par d'autres valeurs. Il contribua
à renforcer leur r,epli Identitaire et donna naissance aux concepts de «ya-sing» et de
«ya flaxaam che;~ les «Noon», de «ya ffaatn» et de «ya sugu» chez les Ndut
concepts qui mettent en évidence l'opposition entre ces deux catégories, Ils reflètent
les différentes lFacettes de ce que MarguerIte DUPIRE appelle «les pollutions
sociales».237
Les gens de «main droite» (ya flaam ou YB fiaxuum), formés de ceux qui se
réclamaient comme étant les. Seereerpe pure souche et donc authentiques, n'étaient
pas «poliués» parce que leur appartenance à l'ethnie ne pouvait souffrir d'aucune
contestation. En revancher les individus identifiés comme gens de «main gauche»
(ya sing ou ya sugiJ) ne pouvaient prétendre revendiquer cette authentidté.
Éléments étranger~, installés dans le territoire, à la suite de l'autorisation des lamaan,
ils étaient supposés «pollués», porce que dans l'esprit des populations, il était
impossible de déterminer leur origine sociale,238 C'était le cas des' mooI, étrangers
marginalisés parce que transformés en griots (hawuuij. Ne travaillant pas la terre et
vivant sous la dépendance économique des paysans, Ils étaient perçus comme des
parasites, dans une société où il fallait beaucoup de labeur pour survIvre. Il semble
237 Duplre M. : 2J;24:i p. 55
23lI Le -concept d'étran ;)er le.st bien expliqué par Nsame Ndongo (1999), Pour l'auteur, l'étranger en tant
que communauté, est défini comme une collectivité exogène, ne bénéficiant pas d'une légitimité
fondamentale aUl sujet de son territoire de résIdence. 1\\ ne s'identifie pas au patrimoine culturel locaL /1
est conscient de la' primauté historique du groupe autochtone, qui se pose en propriétaire de cette
terre et de cette ~lliture. Dans cette hiérarchie civiqUE! et psychologlque, la condition socJale
secondaire de l'aUclgtlne e11e malaise qui en résulte peuveJ1t porter le nom d'étrangéité. Cette notion
signifierait en même temps qJe l'étranger est urne entité étrange et dévalorlsée 'face à l'autochtone qui
est le symbole de l'éJuthéAÜcilé et de "excellence. cette vision doit cependant être relativisée puisque,
comme nous allons, 1'9 montrer dans las pages qui suivent, ('étranger n'était pas toujours perçu négatlvementt
138

i
d'ailleurs que tou~; les griots qui vivaient (qui vivent encore) dans les sociétés seereer
du Nord-Ouest étaient des éléments étrangers venus des contrées voislnes. 239
1
Les sociétés seereer du Nord-Ouest n'ont pas pratlqué la ségrégation
professionnelle. Il y a eu certes l'exclusion sociale- des étrangers chez les Ndut et
chez les Noon. Mais celle-ci tenait beaucoup plus à un idéal de «pureté» ethnique
qu'à une division de la société· en catégories socioprofessionnelles. Refoulés par les
Wolof dans les ma~iifs et forêts, puis perpétuellement exposés à leurs persécutions,
ils finirent par adopter un réflexe grégaire qui caractérise les peuples dont la survie
est menacée. Les étrangers en général, les grIots en particulier, n'étalent pas
enterrés dans le :;01 seereer. Le faIre était aussi une forme de souillure grave qui
pouvait attirer la colère des Esprits des ancêtres protecteurs de la société, et
provoquer des calamités de toutes sortes. C'est pourquoi, ils étalent jetés tout à fait
à l'écart, dans le creux d'un baobab,2?O Il s'agissait de rites d'exclusion pour éviter
l
ce que les Seereer considéraient comme une appropriation de leur sol, de leur
terroir. La même exclusion Frappait tout Seereer (foon ou ttdut accusé de relations
sexuelles avec un étranger. Il devenait du même coup «pollué» et appartenait aux
gens de «main gauche», Cet attachement à la «pureté ethnique» était tel qu'au
retour d'un long séjour à l'extérieur le Seereer t'toon ou "dut subissait un bain
l
purificateur (bob-tu/Q obligatoire pour sa réintégration sociale, parce qu'on le
soupçonnait porteur d~dées nouvelles germes de contestation des valeurs de la
~
société.
Il faut cependant souligner que cette attitude de fermeture était moins
marquée
dans le 5aafeen où les traditions n'évoquent pas des cas d'exclusion
sociale, sauf concernant les griots. Les étrangers y étaient perçus plus positivement.
Ils étaient même valorisés, surtout lorsqu11 s'agissait d'éléments fugitifs cherchant
asile dans les territoires seereer du Nord Ouest. Les lamaan les accueillaient dans
239 Toutes les tradltiü'is orales du terro r confirment cette origine étrangère. Dans le Saafeen par
exemple, les griots eLx-rnêmes font remonter leur origine du SUn ou du Jegen. M'Baye Gueye (1991)
les considère comme le:; descendants de ceux qu'aurait sécrété "ancienne société étatique Saereer
avant sa destruction par Meissa Tend Weidj.
240 Cette pratique n'éltail pas une spécifidté Saereer, elle faisait aussi partie des coutumes Lebu &t
Dogon. Voir Mauny : t~~:2l~s Africai~, n~65 juillet 1955, pp. 72-75.
139

leurs villages, leur allouaient des terres. Cette ouverture était dictée par des
considérations d'ordre économique, pour notamment résoudre les problèmes de
main d'œuvre) de manière à compenser le déficit démographique auquel leur
territoire était confronté. Plus excentré par rapport au Kajoor, au Dawa/ et même au
SI/n, il recevait un nombre moins important de réfugiés quI ne constituaient pas par
conséquent une menace sociale et économique. Au contraire, ils formaient un
potentiel humain appréciable, surtout lorsqu'ils étalent des éléments masculins. Leurs
familles adoptives les mariaient à des femmes rejetées comme épouses par les
5eereer. Ces unIons présentaient des avantages réciproques pour les deux parties;
elles assuraient aux allogènes. une intégration complète, ce quI leur permettait de
revendiquer sans complexe leur appartenance à l'ethnie, puIsque. leurs femmes et
leurs progénitures étaient seereer, bénéficiant du droit d'hériter du
patrimoine
matriclanique ou familial. Les familles adoptives, principalement les oncles ou frères
de leurs épouses, y trouvaient aussi leur compte, parce que ces unions empêchaient
l'extinction du mal:riclan ou de la famille et leur assuraient des héritiers légitimes.
L'étude des structures sociales des 5eereer du Nord-Ouest fait apparaître une
certaine forme d.e hiérarchisation différente de celle observée dans les Etats du
Kajoor, du Bawol du Si/n par exemple, où la stratification sociale fut très nette, et
où les hommes de métiers étaient des éléments autochtones et des étrangers. ce
phénomène semble moins marqué dans le Siin où, la plupart des gens de métiers
seraient, à l'originel des allogènes.
140

Figure 6: Tabllaau comp2lratif de la composition socioprofessionnelle des
sociétés see~erdlu Nord-Oue!it et du Siin
-----,r----.--~~---'-----...,
Seereer du Nord-Ouest
Seereer Seh (Siin) .
Peuplement originel Apport étranger
Peuplement originel Apport étranger
Hommes libres
Griots
Homme~ libres
Aristocratie ge/~llar
Artisans
captifs ?
Artisans
captifs
Griots
40 ) Des sociétés profondément ancrées dans la religion du terroir
Le Seereer a toujours été un Individu,très religieux dont la vie quotidienne était
réglée par un ensemble de croyances et de rites destinés à assurer sa sécurité tant
matérielle que morale. Pour le Seereertout est vie; « la terre, les arbres, l'eau, sont
aussi vivants que l'homme ou l'anImai ».241 Cette vie est matérialisée par le monde
visible, mais elle est surtout ~nf1uencée par le monde invisible. C'est cette philosophie
métaphysique qui explique toute la religiosité des 5eereer qui croyaient en un Dieu
unique, Maître de l'Univers; même si son appellation varie suivant les groupes.242
-Entre Dieu et les hommes, se trouvent les Esprits (usiid) incarnés par les ancêtres
défunts. Les Seere9rcroyaient aussi aux esprits malfaisants Uiini)
a) Koh ou KoopiJ 5een: Dieu suprêm.
Lorsqu'on demand'= à un Seereer resté profondément ancré dans sa religion, qui est
Dieu et où se trouve-t-il ? Il regarde d'abord le ciel, puis il pointe son doigt vers la
voûte céleste, avant de répondre. Ce geste spontané laisse croire que Koh ou Koope
Seen se trOWé' ,lu-dessus de nous. Pourtant,
la conception seereer de l'Etre
Suprême n'admet pas de le localiser ou de lui trouver une demeure; Koh ou Koope
Seen n'a ni résidence, ni siège fixe. C'est pourquoi, on ne peut dire par exemple en
5aafi :tuue koh ou Kahaan Koh (maison de Dieu). Attribuer une maison à l'Etre
-Suprême serait une manière de le localiser, Or III n'est pas localisable. Il n'est nul
2111 R.P, Gravrand «;) , ~ p. 65
2112 Chez les Saafi. il est appelé Koh, Roog chez les Seh, Koo ou Koope chez les Nduf.
141

parti d'où l'apellatlon Koh seeiJ.243Les Saafi ne disent-ils pas que celui qui veut I/olr
Dieu peut passer la nuit au sommet d'un rônier ?
Pour le Sf!t.!reer, l'Etre de Dieu est le plus difficile à cerner. Il est unique,
autogène, n'a àucun caractère extérieur, èst éternel et ne peut mourir. Créateur et
propriétaire du dei, ,je la terre et de l'eau, Il est au début et à la fin de l'Univers. Il
est un et irrempla~;able. Les artifices de langage pour désigner ses pouvoirs
traduisent la puissance divine. 244 Le monde seereer est ainsi un univers dont
l'énergie qui le nourrit est partout présente et toujours en mouvement, se
ressourçant de la puissance de Dieu. Il est Introuvable par le commun des mortels.
Pourtant cette conception fumeuse n'est qu'une évolution dans les rapports entre
Koh et les hommes. La mythologie saafi, par exemple, raconte qu'au tout début de la
création de I/Humanité, Koh était' parmi les hommes, vivait en leur sein, était leur
guide, leur patriarcnl~1 les protégeait contre les fon:es du mal. Il était donc visible,
localisable, accessible. Mais comment s'est opérée la séparation entre la Terre
(demeure humaine) et, le Ciel (demeure drvine) , La mythologie saafi raconte que
Dieu, offensé par la curiosité et la désobéissance dèS hommes, abandonna la Terre.
Il s'éloigna progressivement dieux pour ensuite "dtsparaitre" dans le Ciel. 245 Les
5eereer ont toujOllrs gardé un souvenir de cette ~ie commune avec leur Créateur
qu'ils identiflalent .aussi à -leur Grêlnd-Père. Il est bonté, miséricorde et ne saurait
faire de mal à ses enfants auxquels il enseignait la droiture, la solidarité, l/amour .245
Les Seeree,. tlvaient une conception très optimiste de Dieu, misériCorde,
bienfaiteur qui accueille volontiers ses petits-enfants dans son Royaume de l'Au-delà
-
!
(Flléne ou Jaanini). Pourtant les 5eereer
connaissaient la notion du mal qu11s
consid~raient coml'ne étant le châtiment intlîgé à ceux qui s'écartaient du droit
chemin. Mais il ne pouvait être posthume puisque I·es 5eeœer rejetaient l'existence
2~ On ,:0 souvent con~;id'§ré que Seen eslle patronyme donné ~ f(oh.
244 Ainsi, le Saafi dira par exemple: J(oh tobit (il pleut), Koh
hoobit (il fait nuit) , Koh wiJsid (il fart jour)
Koh gamid (Dieu a ouvert les vanne:> du Ctel) , Jal Koh Oe Ciel de Dieu), Noh Koh (lé soleil d~ Dieu)
horcfng Koh (les étoil~j j,;, Dieu).
.
2-45 Ce mythe rappelle lB thèse de l'Asèension de Jésus après Sél crucification
246. Chez I.es. Ndl1t pG4' exemple. DiOl' est désigné par le nom évocateur de Koope..caac c'est à dtfc
DIeu G~nd-père.
142

de l'enfer.247 Il n'était pas non plus infligé par Dieu dont la bonté sans limites lui
interdit de punir. Il était alors l'œuvre de ces sortes dlntermédiaires puissants, mals
non pourvus des VE~rtus de l'Etre Suprême. Ils pouvaient se manifester de multiples
façons! dont les plus fréquentes étalent celles que les 5aafi appellent usiid (esprits
des ancêtres) et jïird (génies).
b) Les usJÏd'
Dans la o:mception religieuse seereer, les us/id appartenaient au monde
nocturne! symbolisé par celui des morts· et de leur .cité. Les Seereer faisaient une
relation particulière entre la mOlt et l'obscurité. Celui qui mourait plongeaIt dans
l'obscurité au COllr= de laquelle son âme s'envolait pour aller rejoindre la cité des
morts, celle des usl.~(ancêtres). IViais, quelles relations existaient entre le monde des
usiidet celui des hommes (Aduna) ? Répondre à cette question. revient à cerner tout
le sens et le conten u des relations entre I~ ancêtres défunts et les hommes.
Les Seereer établissaient une hiérarchie dans la représentation des différents
mondes qui forment l'Univers. Aussi, considéraient-ils le monde céleste supérieur aux
autres,«parce qu'li I=st la source des énergies vitales qui proviennent de la puissance
transcendante de Dieu».248 Venait ensuite celui des usilclr plus proche du premier car
les morts voyaient leur âme s'envoler pour mener une vie éternelle auprès de Dieu
.qui i «accueille cerl.:ëlins humains qui ont été appelés de façon spéciale à vivre avec
lui.»249 La mythob;lie saafi les Identifiait aux premiers hommes qui vivaient avè~
Koh au début de l'Humanité, cJest-à-dire, les ancêtres fondateurs des différents
matriclans seereer. Notons cependant que si les usild n'étaient pas assimilables à
Koh parce que n'étant pas source de la vie, lis incarnaient cependant un aspect de
sa puissance: Koh leur ayant délégué une partie de son infini pouvoir. Les 5aafi les
considéraient comme les intermédiaires entre Dieu et les hommes, les courroies de
transmission de se; messages à ses petits-fiis des doléances de ces derniers à leur
i
247 Les Seereer n'ont p;:ts de nom pour désigner l'Enfer, sinon Safara qui est un emprunt.
2048 R.P. Gravrand (c): QQ..&il, p. 217
249 Siis l. : op.clt,
143

entre le monde des us/id (Jaanlm) et celui des hommes (Aduna);
les premiers
avaient pour missk)n de protéger les seconds des esprits malfaisants Uiini), mals
aussi l'obligation de punir en cas de non·respect des prescriptions divines. Aussi
comprend-on plus facilement l'adoration à la fois de Koh et des us/id,
peut~être
même davantage ces derniers.
Les relations entre les hommes et les esprits des ancêtres se manifestaient à
travers les cultes qui leur étaient destinés, c'est-à-dire, les satoxa/so symboles de' la
permanence du contact spirituel entre les vivants et les morts.
C'est pourquoi chaque famille possédait son satoxa, lieu où se rendaïent ses
membres pour entJ1~r en contact spirituelle avec Dieu et avec les esprits des
ancêtres. C'est par ces prières que les 5eereer espéraient bénéficier davantage de la
grâce dlvine et trouvl~r protection contre les esprits malfaisants incarnés par les ji/ni.
C'est tout le sens qu'ils donnaient aux sacrifices rituels .Dès qu'un us;id taisait son
.
,
apparition et manifestait un désir, le gardien du culte et doyen de la famille; devait
immédiatement se a>nformer à sa volonté, sinon, il l'exposait à des malédictions de
toutes sortes. Les Seereer craignaient particulièrement la sécheresse qu'Us
expliquaient comme le conséquence de la rétention de la plui~ par un défunt non
satisfait.251. C'est la même ewlication qui était donnée à l'invasion des criquets. C'est
la raison pour laqueHe, avant la tombée des premières pluies, avant et après les
récoltes, il fallait satisfaire aux rites sacrifidels annuels destinés à entrer en contact
avec les .L5f~;é'6es ancêtres protecteurs. Les'Seereer étaient aussi exposés aux
épidémies, qu11s con~;idéraient comme la pire des sanctions infligées aux populations,
pour désobéissance à la volonté des usiid. Certains villages ou quartiers, installés
dans des endroits bannis par eux voyaient ieurs habitants décimés par la peste ou
249 Sils 1. : op.dt,
2S) Les saioxa étaient des cultes in:o.-tallés dans les bosquets, au pied des grands arbres. Ils étaient
généralement composés de plusieurs pierres et de bouts de pilons Implantés selon une disposition
particulière. Les See.'"8f" les associaient avec des comes de vaches. Voir Walter Pichl :'quatre
anciennes coutumes ~;afen' : Notes Africaines: n0149, 1975, pp. 11-14.
251 Walter Pichl a étudié le phénomène des «faiseurs de pluIes» en pays SaHfeen, dans le même
texte.
144
,---

par toute autre maladie épidémique. Ces calamités étaient aussi une des causes du
semi- nomadisme des Seereer. 252
elles forc~;!s secondalires
Les Seereer croyaient en l'existence de forces secondaires et invisibles'
peuplant
notre
planète,
et
ayant
pour
noms
saay-saay ou
jiini,
fuun
(anthropophages), jaw (serpent téléguidé). Certaines comme [es ruun vivaient parmi
les hommes et avaient une forme humaine.
Les jiinJ (saay-saay)
Les 5aafi désignent les génies malfaisants· de la brousse par le nom de saay-
saay qui viendrait de saay c'est-à-dire, disparaître sans laisser de traces. 253 Aux yeux
des Seereer, les saay-saay ou jiini vivent- dans le monde terrestre avec les hommes.
Seulement ils ont leurs lieux d'habItation, leurs voies de déplacement qui se situent
en général dans lél brousse. La mythologie saafisur leur orIgine se rapproche de celle
relatée à propos de:, relations entre Dieu et les hommes. Elle raconte que les saay-
saay étaient au départ des humains vivant ensemble avec les hommes, sous la
protection de Koh. Mais très récalcitrants et très rebelles, ils refusèrent de se
conformer aux corseils de leur Maitre, demandant même à vivre de manière
autonome et sépêlrés de leurs congénères restés fidèles à leur Créateur. Depuis lors
naquit le divorce qui s'est traduit par une cohabitation difficile. 254
Les Seereer percevaient les saay-saay comme des créatures provocatrices
mais non cruelles. Ne tuant pas, ils se contentaient d'apeurer les hommes qui se
hasardaient à s1nstaller sur leurs chemins ou sur leurs lieux d'habitation. Dans
11maginaire populaire, même vivant comme les humains, les génies avaient leurs
heures de prédilection pour sortir de leurs demeures et se promener. C'est pourquoi,
252
Les viéinards fêlcon1ent que beaucoup de villages ou de quartiers ont été déplacés sur
recommandation d&fl u~ parce que leur implantation correspondait à celle des jiinl ou à leurs
chè-mins.
2~3 Siis 1. : op.cll Le mol saay existe aussi dans lQ parler wolot; avec la même signification
264 Idem
145

il était fermement déconseillé à un individu de soltir de chez luI à certaines heures,
à savoir: le milieu de la journée, (quand les rayons du soleil étaient à la verticale) ou
au crépuscule, C'est à ces moments de la joumée qu'on entendait généralement le
bruit de leurs piO,lS, leurs cris, leurs battements des mains etc. Les audacieux ou
inconscients quI se risquaient à s'éloigner de leurs· habitations pouvaient être victimes
de leurs mauvais tours.
Certains qénies pouvaient se montrer particulièrement dangereux pour fes
hommes qui réu&"iissaient à les identifier, c'est-à-dire, ceux qui étaient dotés du
pouvoir de «voir» (boohotiid). Dès qu'un individu détectait la présence d'un saay-
saay (mauvais génie), il s'ensuivait une terrible «bataille des ombres» au cours de
laquelle les adversaires rivalisaient d'ardeur; chacun utilisant tous ses pouvoirs
mystiques, pour sortir victorieux de ce duel singulier.
Pourtant,
les génies
n'étaient pas invincibles.
Mais leur neutralisation
nécessitait de véritables dispositions surnaturelles que seuls avalent les gardiens des
cultes qui, dans la mentalité seereer, vivaient sous la protection de Dieu et des
esprits des ancêtres. Ils disposaient par conséquent de pouvoirs supérieurs à ceux
des saay-saayrebelles. Les individus victimes des provocations et sous l'emprise des
pouvoirs maléfiquE~s de ces derniers leur étaient confiés. La thérapie utilisée, qui
rappelle le ndeep/55 consistait à exorciser le mal par le sacrifice d'un animal (chèwe,
bœuf) destiné à calmer les caprices du saay-saay. La séance termInée et le génie
satisfait, le patient pouvait reprendre ses activités quotidiennes, non sans avoir reçu
de la part du prÉ!tre et de ses parents, la ferme recommandation de ne plus
s'exposer à un tel danger. Pourtant la peur qu'inspirait les saay-saay n'était pas
systématique. CE:rt3ins étaient même supposés inoffensifs. C'étaient les bons génies
protecteurs des hommes contre les anthropophages réputés impitoyables pour leurs
proies.
255 On trouvera une d;"O!scription du ndeep Lebu dans l'ouvrage d'EJ
Hadj Mallck SaIT: Les lébous
parlent d'eux~même~: Dakar, NEA, 1980 pp. 81~83.
146

Les ruun (a nthr()'pophages)
L'anthropopl1agie est un phénomène connu de toutes les sociétés africaines.
C'est une donnée qui apparaît en permanence dans }eur culture, et particulièrement
chez les Seereer,. qui craignaient terriblement les pouvoirs démoniaques des
anthropophages dont ils disaient quîls étaient les pires ennemis de l'homme. Mals,
qu'est-ce qu'un éI nthropophage ?
Dans la mentalité seereer, l'anthropophage n'était pas ['homme en relation
avec le diable. Ce t1'était pas non plus le magicien ou le thaumaturge qui opéraïrt des
miracles de jours et de nuit, mais l'~omme, la femme, l'enfant doué du pouvoir
surnaturel" de se métamorptloser en serpen.t, en singe, en poule avec ses poussins,
en chouette, en Vëlutour, en hyène ou de se transformer en courant d'air suivant la
nature des opérations qu'il voulait entreprendre. L'anthropophage ne tuait pas par
simple plaisir. Il était très friand de chair humaine qu11 mangeait comme de la viande
de charcuterie. 256 Il convient cependant de noter qu'il n'était pas un cannibale
mangeant la chair humaine au vu et au su de tout Je nionde. Les procédés utilisés
étaient d'une complexité telle que l'étude du phénomène doit dépasser les schémas
d'analyse rationnelle et scientifique.
Les légendes sur l'origine de J'anthropophagie se recoupent. La plus répandue
raconte «qu'aux temps immémoriaux quI suivirent immédiatement la création de la
Terre, du Ciel E:t des Etres, tous les hommes vivaient groupés d,ans une clairière
immense qu'entouraient des forêts, pleines de lacs et de mares. Les siècles passaient
et les hommes devenaient plus nombreux. DIeu qui constata cela, vit que malgré son
étendue considérable, cette aire ne pouvait pas contenir indéfiniment des créatures
si prolifiques. Il décida donc de les transférer dans différents lieux de la Terre, au-
delà des forêts pleines de lacs et de mares. Or, ces lacs et ces mares ne contenaient
pas tous de l'eau potable: il y en avait qui étaient de sang. Dieu plaça donc autour
de ces derniers des gardiens avec mission d1nterdire aux hommes d'en boire, car il
256 Samb A. : La sOI·cellerie :Dakar, IFAN, Notes Africajnes, 11 0 141. janvier 1974, p. 17
147

savait que de Jonques marches sous le soleil de feu allaient assécher la gorge des
émigrants qui boiraient nlmporte quoi pour se désaltérer. Par longues caravanes, les
hommes s'enfonçaient donc dans les forêts pleines de lacs et de mares. A midi,
quand la soif brûlait les gorges, les gardiens des lacs de sang devenaient plus
vigila-nts. Ils renvoyaient vers les lacs d'eau potable tous ceux qui voulaient boire
dans le sang. Quand les gardiens des premiers lacs de sang crurent que toutes les
caravanes de l'exodt: avaient passé, ils rejoignirent la troupe; car les nouvelles terres
où les hommes aHaient être repaltis n'étaient plus éloignés d'eux. Or, il y avait une
colonne de retardataires et cette colonne n'était encore parvenue qu'à l'orée des
forêts pleines de lacs et de mares. Et à midi, comme la soif étreignait leur gorge, ils
se jetèrent avec avidité sur le premier lac qul1s rencontrèrent, et y burent à longs
traits, 0 .pêché originel! C'était un lac de sang. Et chacun voyait le cœur, les
poumons et les 2r~trailles de son voisIn de route. En même temps, un pouvoir
surnaturel et une envIe irrésistible de manger de la chair et de sucer du sang humain
les pénétrèrent et les imprégnèrent jusqu'aux os et jusqu1à l'âme. Cest alors que

Dieu fit venir les mtardatakes et leur dIt: 0 mes enfants! par votre lenteur, vous
, voici pris d'un mal qui deviendra héréditaire. Cependant, j'éprouve pour vous une
grande pItié. Car vous commettrez de nombreux crimes et vos victimes ne sauront
vous distinguer des autres hommes, ce qui vous vaudra en partage le feu éternel.
Par mesure de bi,enveillance, voici ce que j'ai envisagé: à vous et votre descendance,
je voudrais donner une paire de cornes; ce qui permettrait aux autres hommes de
vous reconnaître pour pouvoir se méfier de vous. Ainsi après votre mort, vous
pourrez aller au Paradis», 257
Cette version, très simpliste et très populair'7 est encore révélatrice de la vision
très optimiste OL'e les 5eereer avaient de la mort. La punition infligée aux
anthropophages ne pouvait être IJenfe~ mais plutôt terrestre, puisque ceux qui
avaient imprudemment transgressé les recommandations divines devenaient des
êtres asociaux, rejetés et bannis par tous les hommes demeurés fidèles à leur t'JlaÎtre.
Les anthropophaçJes ont toujours été perçus par les Seereer comme des êtres
257. Ce texte recueilli par Amar 5amb (1974, 16~20) et Intitulé, «la case en paille», a en réalité POUf
auteur Abdoulaye Sadi;, qui lui a valu le Prix de l'A.O.f en mars 1951.
148

abominables, et même plus alJominaples que les génies de la brousse provocateurs
mais non cruels.
On comprend alors la cruauté avec laquelle étaient traités ceux qui étalent
accusés d'avoir padjsé avec les pouvoirs occultes pour s'emparer de la vie d'une
personne, Nous avons relaté le cas de cette femme vendue par son oncle parce que
soupçonnée de sortilège. Il ne constitue pas un exemple isolé. Les cas de crimes, de
meurtres ou
d'assassinats commis sur des personnes accusées de pouvoirs
maléfiques étaient fréquents. La tradition raco·nte qu'en 1908, Ndeem SIlS dignitaire
très r.iche en bétail et habita-nt le village de Paafd, fut froidement abattu à coups de
fusil par Mbaat S1::E;~ celui-là même qui avait réussi à tuer le dernier éléphant qui
décimait les cultures de maïs de lël région. Mbaat avaIt été chargé par des membres
de la famille matemelle de Ndeem, de le liquider parce qulls lui reprochaient d'être la
cause des nombn2UX décès qui ravageaient sa famille maternelle dont il était le
doyen. L'affaire fu'[, portée devant /e tribunal de Keesoù Mbaatet les commanditaires
du crime furent conclamnés à plusieurs mois de prison. 258
Selon les ~:et;reer, l'anthropophagie était un phénomène héréditaire qui se
transmettait par la rgnée matrilinéaire. Les anthropophages naissaient donc comme
tels. 259 Ils formaient un cercle à part, que seuls les individus dotés de pouvoirs
maléfiques pouvaient intégrer. Après s'être emparés de leurs victimes (soit en se
transformant
en
courant
d'air
pour
attaquer
leurs
poumons,
soit
en
se
métamorphosant en serpen~ pOLIr les mordre ou en poule suivie de ses poussins pour
les apeurer au mïretJ de la nuit et profiter de leur terreur pour suspendre leurs âmes
aux branches des arbres), ils S€ réunissaient tard dans la nuit après leur inhumation
pour organiser leur festin.
Métamorphosés en vautours,
ils
regagnaient les
cimetières, exhumaient les morts, les dépouillaient de leurs linceuls, les ressuscitaient
avant de les charctJter en morceaux qu11s se partageaient.. Après quoi, chacun
retournait dans sa dl~meure pour reprendre sa vie normale. 26O
258 SUs N. : op.dt.
259 Sils l. : op.cit
200 Idem.
149

ces scènes lugubres ne pouvaient être observées que par ceux qui
«voyaient», c'est-à-dire ceux qui
étaient dotés de pouvoirs occultes,
mais
n'appartenant pa~, à leur cercle restreint. Ils avaient le droit de s'ériger en défenseurs
des victimes
si ces dernières appartenaient à leur matrilignage. Sinon, ils
considéraient que c'était une affaire privée, n'intéressant exclusivement que la
victime et les membres de son matriclan. Intervenir dans de pareils cas était une
manière de s1mrniscer dans ses affaires intérieures; ce qui était inadmissible dans
une société où les questions de famille étaient, avant tout, réglées de manière
interne.
Ces facettes de la culture seereer permettent de saisir toute la complexité de
leur univers my.stiquer lequel
réglementait le comportement des populations,
déterminait leur mentalité collective et individuelle et surtout leur attitude face à la
mort.
La conception de la mor1: chez les Seereetdu Nord-Ouest.
La mort, qui
constitue un mystère pour
l'homme, est une étape inévitable de
l'existence, par lêlquelle il faudra nécessairement passer. Qu~1 soit victime d'une
entreprise maléfique, d'une maladie ou d'un accident, le Seereer consIdère que
j'homme cessera lin jour sa vie sur terre pour entrer dans celle de l'Au-delà. On peut
saisir tout le sens dE: son attitude face à. la mort. Pour le Seereer, l'homme, situé aux
confins des mondes visible et invisible, est à la fois corps et esprit. Le corps étant,
comme chez les .Joo/a/ «la matière périssable après la mort».251 et donc une
composante secondaire, parce que matérielle. L'esprit,(Ia composante métaphysique)
fait qu11 peut entrer en contact avec Dieu par 11ntermédiaire des lJ5,fJ\\;1.i des ancêtres
(usiiei). Ce pouvoir :imposait au Seereer de prendre quelques précautions d'usage,
marquées par un rituel à observer dans sa vie quotidienne, par exemple, dans
l'habillement, à l'occasion d'un vœu à formuler où des sacrifices à faire etc. 262
2,?' FaU A. : « La conception de l'Au-delà en Egypte pharaonique et en pays Joola» : Dakar, UCAO.
1994. p.28
262 Siis L : op.cit.
150

Les Seereer décomposaient l'être humain selon les élémenls suivants: la
matière périssable, c'est~à-dire l'enveloppe charnelle et le squelette (faan)! le souffle
vital (rtf), l'âme immortelle (coona). A ces trois éléments, il faut ajouter l'ombre
(saangù). Si la composante matérIelle (faan) peut cesser d'exister, il n'en est pas de
même pour les autres qui doivent mener une vie éternelle. C'est pourquoi, dans la
conception seereer, l'homme était considéré comme un mortel, mais qui visait
l'immortel par une activité religieuse constamment orientée vers l'Au-delà. Les
Seereer considéraient la vie comme une sorte d'aller-retour de l'homme entre les
mondes visible (Iél vie terrestre) ·et invisible, (la vie dans Jaanlm). Certains individus
dont le corps avait péri, et donc physiquement mOlts, pouvaient revenir sur terre et
réapparaître par leur ombre (saangu). Ce retour se faisait soit par «photocopie»,
c'est-à·dire par la réapparition de Ilmage exacte du défunt à trave'rs ses petits-fils ou
par d'autres formes (animal le plus souvent). II pOllvait aussi se manifester à travers
le fit II s'agissait dans ce cas d'une forme de réincarnation gue Marguerite DUPIRE a
bien décrite dans sen étude consacrée à la société ndut 263
Les Seereer classaient les revenants en trois catégories :
les Noon, ctest·à-dire, les morts qui avaient lêl capacité de ressusciter par une
réapparition de leur image, de leur ombre. On pouvait les rencontrer au gré du
hasard sur son chemin, lors d'une promenade ou d'un voyage.
le retour à IcI vie terrestre pouvait aussi se faire par le fit, (souffle vitaij). Il
s'agissait dans ce cas d'une forme de réincarnation d'un ancêtre donnant à un de
ses descendants certains aspects de sa personnalité comme le courage, la
témérité, les qualités morales et physiques, les pouvoirs mystiques. C'est
pourquoi! «les 5eereer consi(jéraient les ancêtres comme des esprits tutélaires
qui se réincanalent en partie dans leurs protégés ».264
-
les usiid qu'on peut assimiler aux -ancêtres fondateurs des matriclans, et qui,
même disparus de la terre, continuaient à veiller sur la société, par un contact
spirituel permanent. Leur retour sur terre, pos:;ible et d'ailleurs très fréquent, se
faisait par métamorphose corporelle, sous la form-e physique d'un animal
263 Dupire M. : ~il, pp. 33-37
264 Idem
151

(serpent, oisealu etc.) qui venait visiter les chefs de matrklans, doyens des
lignages.
Les Seereer n'établissaient pas une frontière étanche entre le monde terrestre
(Aduna) et celui cie l'Au-delà (Jaanim), le sea)nd n'étant en réalité que le
prolongement du pmmier, avec cette différence quJïl était éternel, plus heureux. Le
mythe raconté dans le Saafeen à propos du matriclan Daaya est révélateur de cette
conception très positive de la
mort.
Selon ce mythe
tous les clans saafi
l
connaissaient la mort
sauf' celui des Daaya dont les membres ne trépassaient
l
jamais. A l'occasion de chaque décès d'un des membres des autres matriclans, ils
assistaient aux funé·ailles offraient des cadeaux aux morts et à leurs familles alors
l
l
qu'ils n'en recevak~nt jamais. Vexés par une telle situation qu11s jugeaient Injuste ils
l
décidèrent d'immoler un chien pour organiser des funérailles"de manière à pouvoir
bénéficier des avantages que procurait la mort. Dieu, qui avait assisté à la scène;, leur
fit comprendre que désormais, ils connaîtraient la mort comme tous les autres clans
seereer. 265
La mort, pOlir les S'eereeJ~ n'était donc
pas perçue comme une sanction
négative mais plutêJt comme un privilège: celui de retourner dans Jaanim, le monde
l
éternel des bienhE:ureux où la vie offrait davantage de satisfaction morale et
matérielle. Il existait cependant des récalcitrants qui savaient qu'ils allaient mourir,
mais qui refusaient de partir seuls en laissant derrière leurs camarades d'âge. S'ils ne
réussissaient pas à !es entraîner dans leur voyage éternel, ils pouvaient se résoudre à
des représailles, en retenant la pluie et ainsi provoquer la sécheresse, une des
calamités les plus redoutées par les Seereer. Il s'ensuivait alors un combat acharné
entre le mort accusé de rétention de la pluie et la communauté villageoise ou
matriclanique. 266
D'une manière générale, le vieux Seereerenvlsageait la mort avec optimisme.
Dans certaines circonstances
il la souhaitait et préparait avec sérénité ses
l
265 S"
1
'1
liS .: Op.CI .
266 Idem.
152

funérailles, comrn,= ce voyageLlr qui, après une longue absence de son terroir!
retournait auprès ·jes siens, leur apportant les meilleurs cadeaux possibles. C'est le
sens que les Seer.?er donnaient aux festivités grandioses organisées à l'occasion de
la mort d'un dj~lnitaire de la communauté et le rituel qui les accompagnait. Pinet
LAPRADE semble pëlrticulièrernent frappé par l'ampleur de ces cérémonies funéraires
qu'il décrit en ces termes: -:<le5 enterrements donnent lieu à de grandes fêtes. A la
mort d'un Seeree/~ les lamentations de sa famille durent jusqu'au moment de sa
sépulture. Son corps est déposé dans une enceinte cirçulaire piquetée et surmontée
de la toiture de la case qu'il habitait de son vivant. Un fossé creusé autour de ce
tombeau donne la terre qui sert à le recouvrir. Au sommet, on place, pour une
femme les ustensiles de son ménage, pour un homme ses armes et ses outils de
culture. Quelques bois épineux E!ntourent ou recouvrent cette dernière demeure du
Sérère pour empêcher la profanation de ses restes par les carnivores... A peine son
corps est-il· inhumé! que la joie la plus vive succède aux lamentations. Les
populations sérè-e!) accourues de tous les villages voisins se livrent aux danses les
plus animées, chantent les louanges du défunt, immolent la moitié de ses bœufs et
arrosent ces fest:ïns homériques par des copieuses libations d'eau-de-vie, de vin de
palmier ou de rônier.
Le bruit d'une mousquetterie retentissante s'ajoute à
J'animation de la fête dont la durée est proportionnelle à la richesse du défunt». 267
Cette description pittoresque est pour l'essentiel confirmée par les traditions
orales villageoises qui rectifient cependant en précisant que le bétail immolé
n'appartenaIt pa~ exclusivement au défunt, mais il résultait d'une forme de solidarité
tissée entre les différents matriclans, depuis plusieurs générations. C'était la
solidarité par saal7gu, c'est-à-dire, par matriclans apparentés ou associés. 268 Si
l'essentiel des dépenses revenait au matriclan du défunt, les autres participaient
aussi aux charges, selon leur apparentement. Les matriclans apparentés formaient
des entités à 11ntérieur desquelles s'était tissée et consolidée une réelle solidarité de
. leurs membres. Chaque saangu devait nécessairement contribuer à la réussite des
funérailles en immolant au moins un bœuf. Les funérailles terminées, les dignitaires
267 ANS: 1 GJ 33 : Pin~ Lap.-Qde :::Jp.cit, p.17
268 Siis 1. : op.dt. Le rnot saangu signifie Illt6n~\\ement « ombre ». Cela évoque l'arbre sous lequel les
matriclans apparenté ou associés se retrouvaient locs des funérailles.
153

des différents matrlclans se réunissaient pour procéder à la cérémonie qui devait
consacrer le début de la période de viduité des épouses du défunt. Les Seereer
connaissaient cette pratique bien avant la pénétration de I1slam ou du Christianisme
dans leur territoire. Toutes les traditions orales l'attestent et insistent sur non
seulement son caractère social, mais encore sur son fondement religieux. La période
de viduité s'étendait sur quatre mois269 durant lesquels les épouses du défunt étaient
astreintes à certaines obligations sociales et rituelles. Sur le plan du comportement
social, les veuve:; ne devaient pas sortir de leurs demeures, devaient éviter autant
que possible le contact avec "extérieur. cette exigence était une manièn~ de
respecter la mémJire de leur époux, de lui prouver toute la solitude qu'avait
provoqué, au sein de la famille, son départ. La séparation entre deux êtres très
chers, laisse toujours un vide, un sentiment de solitude et de morosité. Ne pas
l'exprimer par 5011 comportement pouvait être interprété comme de l'ingratitude.
C'est ce qui expli'We ce retrait des femmes pendant toute leur période de viduité.
Photo 3 :Le tombeau
((lU
lomb
seereer:
il
rappelle
les pyramides
;
egyptiennes
Source: ANS 4 fI - 134
269 Chez les musulm:8n~> la période de viduité dure quatre mois et dix jours
154

Vêtues de pagnes funèbres (ils étaient noirs avec motif unique) et leurs têtes
enveloppées par ces mêmf~s tissus, elles étaient astreintes à rester dans leurs
chambres, en compagnie des doyennes de la famille, pour renforcer la communion
spirituelle avec le défunt,
~)endant les quatre mois de la période de viduité. C'est
seulement après qu'elles étaient autorisées à contracter un nouveau mariage.
Les Seert.\\:!r pratiquaïent le lévirat, une coutume très répandue chez les
peuples d'AfriquE~ occidentale. En effet, aussitôt que les femmes sortaient de leur
veuvage, les frèfi~s du défunt ou ses cousins maternels se présentaient à elles pour.
sceller un nouveau mariage. Elles étaient libres de rejeter l'offre. Mais il était de leur
intérêt d'accepter pour rester auprès de leurs enfants dont les frères du défunt ou
ses cousins maternels demandaient à assurer la continuité de la charge. Ainsi, le
lévirat trouvait son fondement dans le souci de maintenir la stabilité de l'unité
familiale, de ne pas provoquer son éclatement, en renvoyant les enfants et leurs
mamans dans leurs familles maternelles. Tant qu'il restait dans le matriclan du
défunt un memb~e influent capable d'assurer la continuité de l'unité familiale, les
veuves étaient invitées à accepter le second mariage qui leur était proposé, pour leur
sécurité matérielle et sociale, car en restant dans la demeure conjugale, elles
pouvaient toujours bénéficier du patrimoine laissé par leur défunt époux.
Cette étude sur l'organisation des sociétés seereerdu Nord-Ouest fait ressortir
toute la complexité des structures politiques, économiques et sociales qui régissaient
leur vie, avant la pénétration coloniale. Les analyses souvent superficielles qui ont
tenté d'expliquer leur mode de fonctionnement n'ont pas toujours permis de saisir
toute cette complexité. Elles ont aussi abouti à des conclusions déformantes de la
réalité culturelle et tlistorique de ces peuples longtemps Ignorés par ltt1istoriographie
du Sénégal. L'idéologie dominante w%t,renforcée par célie des colons" a largement
contribué à cette rnarginalisation. Les concept.sr tantôt racistes, tantôt paternalistes,
n'ont pas manqué pour faire passer dans les esprits
l'idée d'une «arriération
culturelle». Charle,s BECKER a tenté de montrer, dans un article paru dans le «Joumal
des Africanistes»/70 toute cette représentation négative qui a beaucoup influencé
les Européens dans: leur acharnement contre les 5eereer durant la domination
coloniale.
270 Becker Ch. : .QQ.&i.t, PI" 165-185
155

LES SOICIETES SEEREER DU NORD..OUEST,
DE LA CO~U)UETE A LA MISE EN IPLACE DU S~~STEME
COLONIAL.
156

Le milieu dlu xrxe siècle marque une. ère nouvelle dans l'histoire de la
Sénégambie septentrionale. L'abol:ition de la traite négrière que les Européens
jugèrent désormais inutile pour leur développement économique, avait privé certains
Etats comme le Kajoor et le Bawol de l'une de leurs principales ressources. La crise
Qui s'en suivit plongea les sociétés sénégambiennes dans une paralysie presque
complète. Les; tentatives de restructuration et de reconstruction politiques et sociales
amorcées par certains marabouts dans le cadre d'états théocratiques échouèrent
rapidement. C'est au même moment que se développèrent les visées coloniales de la
France dans l'espace sénégambien. Elles aboutirent à la conquête et à la soumissEon
de toutes les entltè5 politiques qui avaient tenté de s'opposer à la puissante armée
coloniale. L'occupation du cap-vert, du Kajoor et du Bawd constitua une étape
décisive dans les relations entre la France et les sociétés seereer du Nord-Ouest. Le
souci d'intégrer toutes les entités politiques et ethniques dans une nouvelle
mouvance politique devait fatalement aboutir à lèl conquête et à l'insertion des
territoires seereerclans le nouveau système mis en place par la France.
157

ÇHAPITRE 1:

LA CONQUETŒ:, UNE l:lrAPE DECISIVE- DE LA DESTABILISATION
DES SOCIIE'TES SEI:REER DU NORD·,OUEST (1860-1891)
158

la conquête dE~S territoires seereer du Nord-Ouest ne doit pas être analysée
comme un fait isolé. Elle s'inscrivit dans le cadre d'une vision gtobale de la France
décidée à dominer toutes les entités politiques sénégambiennes. Elle s'opéra aussi
dans un contexte qéopolitique difficile pour I~ ,sociétés africaines, fractionnées en
plusieurs micro-éta'ts dont les rapports étaient visiblement marqués par des rivalités
endémiques et des querelles acerbes. Les 5eereer d~ Nord-Ouest n'avalent pas
échappé à ce contexte, dans la mesure où leurs relations avec les royaumes du
Kajoor et du BaV\\J'O~ leurs voisins directs, étaient véritablement houleuses. Elles
commandèrent d'aiUeurs l'attitude de certains groupes face au colonisateur français.
A) Le conbeJl.te géopolititljue
La Sénégarnt~e qui fut intégrée, à partir du XVIe siècle, au capitalisme
mercantiliste occle/ental, commençait déjà à abritE!r des comptoirs et ports d'une
importance stratégique dans les transactions commerciales. Ses côtes furent alors
âprement convoitées par les puis5ances européennes. Le site de Gorée fut d'abord
occupé par les Portugais en 1444 et les Hollandais en 1621 puis conquis en 1677 par
1
les Français. Mais ~e; Anglais leur arrachèrent l'île en 1692. Le traité de Paris de 1763,
qui mit fin à la querre entre les deux pays, {Guerre des Sept Ans } permit aux
Français de reprendre leurs possessions sénégambiennes, plus précisément Gorée et

st Louis.
Ces rivalités
dictées par la volonté de contrôler le commerce atlantique
i
l
provoquèrent la déliquescence des sociétés sénégambiennes qui furent plongées
dans des contradictions difficilement surmontables. Des guerres éclatèrent
par
l
exemple, entre le Kajooret le Bawolqui, plusieurs fois soumis, cherc..lfJa constamment
à reconquérir SOin autonomie, au plix de multiples soulèvements contre les Dame/.
Les rivalités entre les deux Etats atteignirent une toute autre dimension quand, à la
mort de Meysa Tend .loor en 1854, les esclaves de la couronne acquis à la cause des
Geej firent élire au trône, par le Conseil des grandis électeurs Birima Ngaone Laatyr,
l
jeune homme de dix huit ans et petit-tils par sa mère du défunt souverain. Ils
espéraient par ce biais contrôler le pouvoir à tous les niveaux de la vie politique, du
159

fait de I~nexpérîenœ du roi. Quant au Consè~ du BawoJ, il porta son choix sur
ceyadn Ngoone Degen. Les deux couronnes naguère réunies, furent à nouveau
l
séparées. Mais le Dame/prit la résolution de reconquérir le Bawo/pour y faire régner
son père Makodu dont ne voulaient pas les esclaves partisans des Geej, qui
craignaient de se vOÎr écarter des avenues du pouvoir au profit de ceux soutenant les
Ge/war du 5aa/uum. Le BarNa! fut alors èonquis, mais ~yacin eut recours à la
guérifla qui ensangl.anta_ le pays et transforma les viiI/ages en tas de ruines. 1
Les relations ne furent guère meilleures entre les autres Etats Sénégambiens
dont la naissance et l'expansion avaient poùr o~rtalns d'entre eux, comme base
l
idéologique 11slam. Cette situation contribua à creuser le fossé déjà grand qui
séparait les diffèrentes enbités politiques. Par exemple le Jihad de Maba ,avait
sérieusement irrité le Buur-5iin Kumba Ndoofeen qui y voyait une menace contre son
royaume; la gUfirn~ qui s'en :suivit aboutit à la mort du marabout en 1867.
Sur le plan interne, les querelles dynastiques entre prétendants aux trônes
empoisonnèrent l'êltmosphère dans les royaumes, plongés dans de ravageuses
guerres civiles qui avaient presque ruiné le Walo entre 1776 et 1786. La situation
était encore plus dramatique dans le Kajoor où, en 1855, le Jawdifi Mbul tenta un
coup d'état dont le~; conséquences politiques furent désastreuses pour la stabilité du
pouvoir.2 Quelques années après, en 1862, le royaume fut à nouveau en proie à une
crise de succession Qui occasionna 11ntervention de la France. Mais, si ces batailles
de positionnement politique constituaient un réel facteur d'instabilité, celle-ci fut
encore aggravée par les persécutions commises sur les minorités ethniques 3 ou
religieuses vivant ;3 la périphérie des Etats. La répression contre les marabouts du
Njambuur par le Damel Bitima Ngoone Latii~ avec l'appui de Makodu, plongea
encore le Kajoordans la tourmente de la violence.
l Guèye Mb (b) : op.cit, p, 200
2 Idem
3 Nous avons déjà étudié 16 relations entre tes sociétés seeree-du Nord-Ouest et les royaumes du Kajoa et du
Bawoldans la premier pal tie
160

Ainsi vers le milieu du XIX: siècle, la Sénégambie septentrionale était un
espace politiquement en crise., où les Etats manifestaient de réels signes de faiblesse.
Cest dans ce conte:<te que commencèrent à s'affirmer les visées e><pansionnistes de
la France dont .,!
présence était restée limitée aux côtes. Elle répondait aux
préoccupations des compagn1es tournées plus fondamentalement vers le commerce
1
des esclaves et de la gomme, qui leur rapportait des bénéfices substantiels. Cette
situation devait œpendant rapidement changer avec j'essor de la Révolution
industrielle. Ainsi, aux relations jusque là mercantiles, se substituèrent des rapports
de domination dont la conquête coloniale constitua le point de départ.
H) Les pl1:~",ières anrtpultations du KajODret du IJawoJ, ou le prélude
de la C1lJ1rllquête des territoires Seereerdu Nord-Ouest
Les rivalités entre les différents royaumes, les querelles d~rnastiques et les
fréquents soulèvements populaires finirent par laminer les Etats de la Sénégambie
«durement éprouvés
par
le cycle
récoltes-répressions,
pillages~ destructions,
expéditions milittlires.»4 Ce qui constituait un atout celtain pour la France, qur
prépara méthodiq!Jement Sil stratégie d'implantation. Nommé GDuverneur de la
colonie
du
Séné~lal en
1854,
Faidherbe
sut
exploiter
astudeusement
les
contradictions et rivalités des souverains sénégëtlais pour renforcer la présence
françaiseS, A part];" de 1855, il fo:rmula en des termes clairs et précis, les principaux
axes de la politique future de la France. Cette politique devait permettre de mieux
mener les actions «de répression du brigandage, de protection de f'agricullture,
d'ouverture de voies de communication, de l'intérieur vers nos comptoir5»,6 Mettant
à exécution son programme, il passa immédiatement à l'action, en dédenchant une
4 Diouf M : Demba wa.:~· ;'iaa~ Lat Joor Job : trahison ou oonflit d~n'~ : une page controversée de l'hiStOire
coloniale du Sénégal : K gue Histoire, n° 4, 1981 pp. 47-48.
S Fak:lherbe est consicéré comme le vétila'ole artisan de 11mplantatlon française au Sénégal. Ayant vécu une
partie de sa çan1ère en Agérle où Il s'étalt Intéressé aux us et coubJtnes des paysans berbères, Il y avait en plus
acquis de solides conr~iSsao.:es dans les sciences islamiques. Offider obstiné, homme de terraIn animé d'une
grande capacité de réso]ufon, républicain ardent, convalnOJ de la mIssIon coloniale que son pays devait assumer
dans les pays juger sau\\'ages, il alliait un sOlide sens politique, un e;prtt de déclSkx1 et d'aetlon, qui allQlent servir
opportunément ses PfOjEJs. Connaissant le pays où il avait servi deux années aupa-iJl'vant. 1/ avait acquis la
confiance à la foÎS"des mlnelJ)( écooomiques, de certaIns indi9ènes et deS fonctionnaires pour lesquels il incarnait
le type même. du chef colonIal. Ce furent les premiers qui interv;nrent énergiquement d'ailleurs pOur ILII faire
obtenir sa nomination .':;lJ): fonctiOns Importantes de gouvemeur du Sénégal.
6 Moniteur africain: n° 62:9, du mardi 21 avril 1868, p.65
161

lutte de grande envergure pour le contrôle systématique du Bas-Sénégal et la
domination de~ COUf"!; moyen et supérieur du fleuve.. Les expéditions menées contre
les populations at~)utirent à rannexion du Walo en Jl.8~5, suivie de œUes du Dimaar
en 1859, du Dam!)a et du Law. Tout l'espqœ du Bas-fleuve étant occupé} il fallait,
pour mieux assurer le trafic le long des côtes sén~)alaises, relier le comptoir de st
Louis à ceux de Rul1sque et de Gorée. Or, le Kajooret les territoires seereerdu Nord-
Ouest formaient un obstacle sérieux à la réalisation de ce projet qui devait ëtre
matérialisé par l'éltablissement d'une ligne télégraphique et la construction d'un
chemin de fer.
Ces projets ~~1nscrivajent dans une vision beaucoup plus globale de la poil tique
coloniale de, la France en Afrique occidentale, à savoir: la ,conquête de vastes
espaces qui servil'ak~nt de colonies d'exploItation, avec comme point d'appui le
Sénégal. La Frano= voulait ainsi se donner les moyens de garantir les conditions
d'une activité économique normale partout où les traitants européens étaient
présents. Or dans le Kajoor comme dans les territoires seereer du Nord-Ouest, les
activités agricoles étaient sérieusement hypothéquées, du fait des pillages, des
rezzou et des incendies provoqués par les teddo. Faidherbe s'appuya d'abord sur le
mécontentement des marabouts du Njambuur pour susciter une guerre civile dans le
Kajoor. Humbles paysans vivant du travail de la terre, ils étaient très hostiles aux
ceddo qui faisaient, de manière intempestive, des incursions dans leur territoire. La
révolte qui éclata en 1859, même noyée dans le sang, laissa des séquelles graves
dans la vie politique du royaume en déliquescence. Faidherbe en profita pour
imposer au Dame/B/rima un traité bidon signé le 10 janvier 1860 et reconnaissant à
la France le drott d'ïnstaller une ligne télégraphique reliant st Louis et Gorée. Le
Dame! aurait aussi «cédé à la France Tube et Njia/axaar, tandis que Rufisque, Mpa/
et Ganjol, tout en continuant: à verser 11mpôt au Damel seraient placés sous la
protection exclusive des troupes françaises qui y font police»?
Birima mourut te 22 janvier 1860, éest-à-dire, quelques jours après le
prétendu traité. Son successeur Makodu refusant san application, s'ensuivit alors une
7 Certaines (J. O.) : la COlollisation du pays ndut : Dakar,IFAN, Notes afrICaInes, n° 130, 1971, p. 47.
162

expédition militaire qui aboutit au traité du premier février 1861, encore plus
humiliant, PUisqUE~ le royaume vaincu perdait définitivement le contrôle du cap-Vert
au profit de la Freinee. Son influence s'étendait désormais jusql{au lac Tanma.
Makodu s'opposant une nouvelle fois à l'application de l'accord, une autre expédition
eut encore lieu de mars à maL Elle ne laissa aucune chance au Dame/, qui trouva
son salut en se réfugiant dans le- Bawol, pour ensuite regagner le 5aaluum, Il fût
remplacé par Majqjo Degen Que les Françats imposèrent au trône en juin 1861.
cette victo~re donna l"occélsion à la France de contrôler aussi le Jandeer,
annexé par arrêté diu 28 décembre 1861.8 Pour renforcer la politique d'encerclement
du Kajoor, Faidh~~rtle mûrit progressivement l'idée d'un~ occupation de la partie
occidentale du &wol, du SlÏn et du Saaluum; un projet à ses yeux d'autant plus
intéressant et impératif que ces territoires commençaient à devenir de gros
producteurs d'arachides. Il prétext3 de lînsécurité dont se plaignaient les trartants de
Gorée et «des exigences sans bornes des autorités locales, de leurs interventions
dans les transactions, JXlur s'immiscer dans les affaires intérieures de ces royaumes
exclus de la sphèn~ d'intervention de st -Louis, depuis que Gorée en avait été
détachée en 1854:'?~'
La mise SOllS tutelle du Bawo~dont dépendaiient théoriquement le 5aafeen et
le Joobaas, commença dès 1859 par la signature, entre le Gouvemeur et le Teefi
Ceyadn, d'un traité comportant dix articles. Il stipulait, entre autres, que ce dennier
s'engageait à créer toutes Jes conditions pour fadliter le commerce français à
l'intérieur de son rO'iaume, que la France lui apporterait tout le soutien nécess,aire
pour qu'il reste k~ maître du Bawol. Le Teeii accepta les conditions fixées par
Faidherbe, ql)i lui fit croire « qu'en laissant les commerçants s'installer librement
dans ton royaumE~ cela te Sel'ël avantageu') car tu auras toujours un refuge et un
point d'appui assuré auprès de notre part, et le commerce florissant te rendra plus
Il ANS. lG 1296 : Arrêté du gouvemeLr du Sénégal portant ratœchement du Jander au territoire tançais: 28 - 12
1861,
.
9 Guèye Mb (b) : op.c/t, p,20S
163

riche et plus puissant contre tes ennemis».lO La France obtint aussi du Teefi le droit
de construire un po~;te mîlitaire à Sali Portudal,
Ainsi, Faidherbe avait réussi, eh 1860, à grignoter et à entamer de manière
significative la souvE~raineté des deux Etats ceinturant les territoires seereer du Nord-
Ouest quI, parœ qu11s ronstitualent une zone tampon avec les possessions
françaises du Cap-Vert, n'échappèrent pas aussi au rouleau compresseur mis en
place par les autorités de 5t- Louis et de Gorée.
C) L/armé~ ')Dlani,ale aux prises avec les 5'eereerdu Nom-Ouest
La conquête des terrjtoire~, seereer du Nord-Ouest ne fut pas une promenade de
santé pour les troupes cololiiales, qui éprouvèrent d'énormes difficultés à étouffer
les soulèvements initempestifs des populations. A part le Lexaar et le Ndut,
qui
avaient préféré l1e pas prendre les armes contre l'envahisseur, l'opposition fut
partout soutenue et dura une trentaine d'années.
1°) Les premien: empiétements sur les territoires seereerdu Nord-Ouest.
(1860-186.~~)1
Vers 1860, les relations enb'e la France et les Seereer du Nord-Ouest étail~nt
très limitées et revêtaient un caractère purement Informel. Elles étaient réduites le
plus souvent à de simples voyages de découverte entreprises par des missionnaires,
des marchands ou hommes de science, qui n'osaient pas cependant s'aventurer au
cœur des territoin.ls seereeJ". Adansonr Pruneau de Pommegorge, par exemple,
livrent des jnforméltioflS sur les mœurs et coutum~..s des populations. Ils jnsisten~
aussi sur l'attitude réservée et méfiante des Seereer «ne faisant aucun commerce .et
ne fréquentant pas les Blancs» .11 Ce comportement fit naître des clichés dans l'esprit
des Français qui les percevaient comme des peuples primitifs; une vision qui a dû
lO ANS. 13 Gf27"t : Tralté de paix entre le Gouveme16 du Sénégal et le Teigne du Baol, 17 juin 1959.
11 Pommegorge P :...QQ,cit, p. 120
164

1 Figure 7 : CO~~Jête et résistance seereer
1/
/
o
200m
o
----L,_-".'--.-L -.--J
'
.\\,0
165

Peauccup les influ€ncer
dans leur acharnement sur les 5eereer contre lesquels ils
utilisèrent des méthodes horribJes.
Si jusqu'aux traités avec Je Bawol et avec le Kajoor les Seereer avalent tant
f
bien que mal vécu en marge du système de relations tissées entre la France et les
rois, la sItuation changea aSS122 nettement quand if fallut procéder à l'intégratilon
politique et économique de!a Colonie. Les opérations militaires entreprises par les
Français avaient pour premier effet d'affranchir presque totalement les 5eereer de
l'autorité des rois wolof. Ils mirent alors à profit cette nouvelle donne pour s'ancrer
davantage dans leur:> convictions indépendan\\:istes, engageant une longue épreuve
de force contre tous ceux qU'Ils considéraient comme des ennemis cherchant à violer
leur domaine. 12 Or, l'annexion du Jandeer en 1861 constituait visiblement un danqer
pour leur indépendance.
Les Seereer de la frange méridionale du Jandeel; c'est-à-dire, ~es Pa/oor et les
5aati, qui furent olflciellement rattachés aux possessions françaises, reçurent Meysa
Leey comme chef, avec le titre de Alcaty. Mais seuls quelques villages acceptèrent
leur nouveau statut. Il s'agissait «qes villages l,es plus vulnérables devant les
colonnes françaises et qui s'étaient habitués depuis longtemps aux caprices des
agents du fisc du Dame! ou qui étaient convaincus que le nouveau régime fiscal était
plus supportable que le précédent» ,13 Ceux de Sanofil et de Lelo con~.entirent même
à payer l'impôt et élpportèrent à Rufisque une qu-3ntlté importante de coton; de
même que le Ndut et le Lexaar, qui ne semblèrent pas trouver d1nconvénients à
accepter I/autorité de la France. Ils espéraient par ce biais une protecbon contre
11nsécurité endémique créée par les rezzou des ceddo. Ainsi, le Ndut fut annexé une
première fois en 1361.
L/espoir de!; populations fut cependant très vite déçu car, l'occupation du
Ndut, plutôt que d'apaiser la tension séculaire entre le Kajoor et les Seereerr fit
monter de plusieurs, crans l'escalade de la violence. En effet, le deux août 1862,
U Guèye Mb (b) : op.cit, p.410
l3 Guèye Mb (b) : op.cit p.Jl0.
166

soixante bœufs furent enlevés au village de Daga par le Kangaam Meysa Mbaay,
déclarant agir au nom du Dame/, pour punir les Seereer de leur désir d'être de
connivence avec l'administration ooloniale. Le même Meysa Mbaay récidiva le sept
août en confisqualllt cent soixante deux bœufs au vmage du Jaafuuii. 14 Cette attitude
du Kajoor montre que, malgré 1';3ccord signé avec la France et la crise interne à
laquelle il était confronté, il entendait encore conserver ce qu11 considérait comme
une partie intégrante de son territDire, et punir ceux qui, pour une raison ou pour
une autre, avaient accepté d'aliéner une partie de cette souveraineté.
L'ampleur cie!; représalfJes et des pillages subis ne réussit pas cependant à
infléchir la décision des populations Ndut de confier désormais leur destin à! la
France. Une djzainl;~ de chefs de village'1 conduits par Larnaan Jobr se rendirent alors
au poste de Mbid}~:~f7.~ «pour remettre une pétition au commandement du poste pour
déclare~ de manière formelle) ne plus vouloir dépendre du Dame/, et demandèrent
avec insistance à É~tre placés sous l'administration des Français». 15 Le commandant
de poste se content.a de les rassurer et leur promit d'agir pour faire ct.'Sser les rezzou.
Avec j'annexion clu Jandeer et la soumission du Ndut, les Français étaient
parvenus à effectuer quelques empiétements sur les territoiœ.s seereer. Mais c'était
sans compter avec la réaction des villages regroupant l'écrasante majorité des
See~ Ils rejetèrent le nouveau régime que voulait leur imrxJser la France, peut-
être, parce qu'ils entendaient den1eurer fidèles à leur tradition d'hommes libres plutôt
que de s'aliéner en confiant leur destin à une autorité qui avait paltldpé, pendant
des siècles
à
r
la traite dont ils a\\'ëlient été parmi les principales victimes.
L'établissement d'un poste militaire à Mbidjem) dans le Jandee':J en 1860, suite ClUX
traités de 1859 entre la France et le Kajoor, commençait déjà à inquiéter ces noyaux
durs,
Qui
l'interprétèrent comme'
une provocation
à
laquelle ils répondirent
rapidement, en s'attaquant aux intérêts français. A plusieurs reprises, ilS avaient tué
des commerçants qui s'étaient oventurés dans leur territoire pour vendre leurs
l4 ANS. 13G/llB: Rappolt cie Dorval ~\\lves. commandant du poste de Mblcljem, au rommandant 5upér"leur de
Gorée, 13 aoCrt: 1862.
15 Idem
167

, caravane de re~;sortissants du Mbayaar, qui revenait de Rufisque avec des
provisions, fut as~;alliie et dépouillée aux environs de Kees. L'attaque fit plusieurs
morts et blessés. Quelques jours après, trois habitants de Barfii furent détroussés et
dilapidés de leurs lbiE!ns. 16
Cette terreur avait connu une ampleur réelle au courant de l'année 1862. Les
Seereer avaient inst:luré 11nsécurité dans leur territoire, que n'osaient traverser que
quelques témérail-e:; pour se rendre aux comptoirs de la côte. cette attitude
commençait à irriter les Français, parce que les incursions des 5eereer s'étendaient
jusqu'au Jande~ un territoire annexé.
L'année 18b2 constitue un tournant dan$ les rapports entre les Français et les
populations seereer. En effets jusqu'à cette date, il y avait comme une sorte de
méfiance entre le~~ deux camps, se regardant en clhiens de faïence. Faidherbe était
retourné en France en 1861, laissant à son successeur Jauréguibéry le soin de
poursuivre son œU\\lre. Ce dernier, dès sa prise d(~ fonction, manifesta le désir de
mener une action musclée contre les 5eereer peu enclins à se soumettre à l'autorité
coloniale. Le mouvement de c'Ontestation était dirigé par les habitants du CangifJ du
Joobaas et du S~J!i/feen qui ne rataient aucune occasion pour démontrer qu11s
restaient maîtres c\\lez eux Et qu'ils n'avaient d'ordres à recevoir que de leurs chefs.
Quant à l'autorité coloniale, eUe guettait le moindre prétexte pour punir les coupables
des nombreux crirnE~s sur l'axe Puut-Kees. Ce fut une affaire de vol de bétaU, (Iont
étaient accusés les Seereer du Cangin par les Wolof
du Jandeer, qui fournit
l'occasion tant rêvée à Pinet L-:Jprade commandant supérieur de Gorée.
i
Il semble qIJE~ lors d'up;e incursion dans le Jaf1Clee0 les Seereer du village de
Njees dans le C.angin, avec à leur tête Daali Teng 17 s'étaient emparés des troupeaux
des habitants de ce <<territOire français». Les victimes s'adressèrent alors au
commandant de poste de ft'lbidjem pour réclamer la restitution de leur bétail, lequel
commandant envoya son interprète Omaar Job au nommé Oaali Teng pour l'engëlger
16 Idem
17 II s'agit du nommé Oaliton mentionné par les sources européennes
168

à venir s'expliqueg' sur ces Rlits. Accompagné dans sa missiQn par les victimes qui
affirmèrent reconnêlÎtre les bœufs volés dans le troupeau du Seeree~ l'interprète
voulut employer la force pour reprendre les animaux. C'est alors qu'éclata une
bataille rangée qui coûta la vie à deux hommes, à deux chevaux du côté de l'escorte
d'Omaar Job. 18
Dès que Ii:~ commandant de Gorée apprit la nouvelle, il prit la résolution
«d1nfliger aux coupables un châtiment exemplaire]' afin de prouver aux populations
nouvellement conq1uises que le règne de· la violence était passé et que si nous
exigeons d'elles a~rtaines oblig3tions telles que le paiement de l'impôt, elles
pouvaient compter sur notre prol:ection».19 l'expédition, rapidement préparée, était
composée de quatre vingt hommes de l'infanterie de marine, quarante et: un
tirailleurs sénégalaé>1 qUêltre vingt onze hommes die 'Ia compagnie disciplinaire, onze
cavaliers spahis, un coursIer, un chevalet de fusées, trente cinq hommes, canonniers
et conducteurs, cÎ:nquante \\lolontaires. 20
La colonne expéditionnaIre partit de Rufisque le dix mai 1862 à cinq heures ciu
matin} dans la -plus grande discré~ion, pour faire jouer l'effet de surplise. Elle arriva à
Goroom à neuf heures et le lendemain, elle marcha sur Golaam pour y passer la
journée. Le onze à vingt trois heures, elle se dirigea à Kees en passant par Sa/loti/,
J
Puut, Uunjaahat Après six heures d'une marche exécutée en pleine nuit dans le bois,
elle arriva à l'entrée du plateau au fond duquel se trouvait le village de Njees. Mals
reffet de sU'1Jrise recherché échoua car, dès que la tête de la colonne commença à
déboucher, elle fut reconnue par quelques bergers qui donnèrent l'alarme. C'est que
les 5eereer avaient aussi élaboré leur stratégie. Ils savaient, grâce à leur réseau
efficace de renseignements, que les Français préparaient une attaque contre leurs
vU/ages. Aussi les S'eereer s'étaient-ils préparés en conséquence.
18 Annales sénégalaise~; : Expédition contre les Sérères; pp. 268~269.
19 Annales Sénégalaises : op.. dt. p. 269
20 Idem.
169

Dès que l'alarme fut sonnée. 21 avant même que la rolonne n'arrivât au village
de Njees, les femmes les enfants et les vieillards furent évacués dans la brou~se où
J
ils avalent l'habitude de se réfugier en cas d'attaque. La lutte fut âpre, mais les
assaillants réussirent à prendre le dessus malgré la riposte énergique des 5eereer,
J
dont le village, 51210n Pinet Laprade, fut livré aux flammes et les troupeaux
confisqués. Le butin amassé ét31t o)nsidérable pu~squ11 s'~eva;t à deW( cents bŒufs,
Du côté français on enregistra, sembte-t-i1, deux blessés. 22
les Seereer n'avaient pas pour autant abdiqué parce qu'ils ne voulaient pas se
résigner à perdre aussi facilement leurs bIens confISqUés. Ils suivirent donc à
distance là colonne attendant que les conditions fussent favorables pour la prendre
l
d'assaut. A peine l=ngagée dans le bois, elle fut vil~oureusement attaquée par les
5eereer, blessant plusieurs tirailleurs, le chirurgien· et le cheval du sous-lieutenant qui
les commandait. 23 Le harcèlement se poursuivit jusqu'à hauteur du village de saiiofil.
Les assaillants ne réussirent ptlS malgré tout à récupérer leurs troupeaux.
cette défaiti?~ fut lourde de conséquences puisqu'elle accentua la pression
exercée sur les populations. ~1ais elle n'entama en rien leur volonté de demeurer
libres. Les Seeree/~ ~;urtout Œ'UX du Joobaas, multiplièrent encore ~eurs incursions
dans le tenitoire étnnexé par la France. Pour renforcer la surveillance des rourtes
commerdales et dans le souci de mieux faire face aux actions subversives des
villages insoumis, le5 Français envisagèrent la construction d'un poste à Puut. If
s'agissait, pour le~ autorités coloniales, de «neutraliser les Diobas dans leurs
entreprises de pillag;e contre les caravanes. Ce poste serait aussi un 'dépôt de vivlres
de matériaux néœss<l~re5 pour une intervention ultérieure contre les Diobas c'est-à-
J
dire une espèce de tHe de pont contre leurs opérations futures».24
21 Le Ku/ub était l'instrument servant de sonnette d'alarme. C'Est une come de vache trouée dans sa
partie la plus large. Dégageant des S'ons qui rappellent ceux de la flûte ou de la trompette, elle n'était
utilisée qu'en cas de d.mçJer imminent, ou lOrs d'un décès d'un grand dignitaire.
22 ANS : 1D/21 :Correspondance c;le Pinet Laprade au gouverneur du Sénégal, 14 juin 1862.
23 Annales Sénégalaises: op.dt, p.270
24 ANS. lG/33 : (1865) Pinet Laprade op.cit,p.25
170

Le poste fut construit en avril 1863. Les 5eereer comprirent rapidement que
c'était une épée de c1amoc:lès suspendue au-dessus de leur tête, et qui pouvait à tout
,
moment rendre vulnérables leurs sanctuaires. La sauvegarde de leur indépendance
passait par la destruction de ce poste Qui n'était occupé que par une petite garnison.
Erlgée seulement depuis trois mois, elle fut surprise le 13 juillet 1863 par les
habitants du Joobai1s, n'eut pas le temps de prendre les arm~s et fut massao~ée.
Après leur victoire, les 5eeretyemportèrent des caisses de vin, des cartouches, des
fusils.
Les Français ne pouvaient pas supporter une telle humiliation qui ternissait le
prestige et la crédibilité de l'autorité coloniale. Ils reconstruisirent immédiatement le
poste, dans le secr,et espoir Que les Seereer récidiveraient leur attaque. Ils I€~s y
incttèrent même par une campagne d/intoxication savamment orchestrée. Les
Seereer tombèrent dans le piège puisque le vingt août, vers sept heures du matin, ils
lancèrent un nou'lel assaut, avec le soutien, comme durant celui du 16 juin, des
villages annexés mais hostiles à la domination française. L'opération provoquaI
malgré les précautions prises par le commandant du poste, un véritable désordre au
seIn de la garnison. Cauvin rapporte que «les tirailleurs ne tenaient aucun compte de
ce que j'avais dit, se mettant à gambader, à vociférer et à tirer à tort et à travers. Je
ne pus me servir des pièces d'artillerie à cause de'la position de I/ennemi. ces gens
étaient tellement dispersés qu'elles auraient été sans effet, et ce tir aurait tellement
effrayé J'ennemi r ,/iJ aurai~ pris l,a fuite après le premier COUp».25 Les Seereer ne
réussirent pas malgré tout à prendre d/assaut la garnison et ainsi rééditer leur
victoire du 13 juillet, même :si l'effectif des assaillants, estimé à cent cinquante, fut
assez impressionnant. Le compte rendu fait par le chef de poste mentionne dix- neuf
tués, vingt blessés dans les rangs des combattants seereer, alors que la garnison
n'aurait enregistré que deux blessés. 26
Une missiOn de reconnaissance fut envoyée pour déterminer l'identité et la
provenance des ,::s:5aillants. A peine de retour au poste arrivèrent une cinquantaine
~s ANS lD/25 : Rapport de Cauvin à Pi~t Laprade sur l'expédition contre les Diobas. 25 août 1863
26 Idem
171

d'hommes conduits Pin le fils de Meysa Leey, à la suite d'un appel qui lui avait été
fait par Muusa MbliU5 chef du village de Le/o. Les guerriers du Joobaas avaient pillé
et brûlé sa case, le matin avant de venir au poste, parce qu'ils lui reprochaient Ide
s'être allié aux Français et d'a'Y'Oir<<trahi;,> la cause commune; maIgre les réfutations
de ce dernier qui voyait, comme les chefs du Ndut, dans "alliance avec les français,
le meilleur moyen cie se libérer de la terreur ceddo.
Après leur suc:cès~ les Français décidèrent de renforcer leur implantation en
pays seereer grâce à la construction, en avril 1864, du poste de Kees. Son 'érectipn
était d'autant plus indispensable que, situé au cœur du Cangin il devait permettre
d'assurer une plus grande sécurité de la seule route empruntée par les caravanes du
Bawol Qui alimentaient Rufisque et Barn/. Il devait aussi servir de point d'appui aux
actions militaires o:mtre les populations du Joobaas, très actives dans le mouvement
de remise en cause de l'implantation française. Décidés à tout prix à neutraliser ce
noyau irréductible, Pinet-Lapr2lde et le chef du poste de Kees décidèrent l'expédition
qui, dans leur esprit.. al/ait mettre fin à la résistance Seereer. La colonne, composée
de trois mille volontaires, s'ébranla le 29 avril vers le Joobaas où les combats, qui
eurent lieu à M/J(jl/)ak, furent d'une intensité meurtrière. Selon Cauvin,«les Diobas
consternés autant par la précision et la raptdité de nos mouvements que par la
masse de forces dont nous disposions finirent par renoncer à toute résiStance
sérieuse». 27
Il serait étonnant que les 5eereer aient abdiqué aussi facilement, surtout
Quand on connaît leur cara<..tère farouche et leur attachement à leur terroir. La
brutalité et la férocité des moyens qu'employa Pinet-Laprade pour espérer les faire
capituler montrent que les combats furent véritablement violents,
et qUl~ la
résistance des populations fut plus rude. C'est pourquoi, il fut obligé de livrer les
villages aux volontaires soutenus par les tirailleurs sénégalais et un obuSier de
montagne. Vaincusr les db< villages qui avaient participé au maSsacre de Puut furent
27 Annales sénégalalSe5 : op.cit, p. 277
172

er
détruits et te 1
mai, la colonne rentra à Kees avec un butin considérable, laissant les
populations dans un état de dénuement complet.28
Même s'ils avaient perdu une bataille, les Seereer refusèrent de considérer
qu'ils avaient perdu la guerre qu'ils livraient sans répit à la colonisation française.
Aussi étaient-ils plus que jamais décidés à continuer la .lutte, en dépit de lieur
infériorité militaire .. Seulement, elle devait désormais être menée en adoptant une
autre stratégie.
2) Face à la supériornté militaif'le de la France, la stratégie de la guérilla et
des embuscad4!S (1864~18~'S).
La stratégiE' cie l'affrontement direct avec l'armée coloniale, adoptée par les
Seereer avait dé\\ioilé et attE~int ses limites. Ils ne disposaient pas d'une armée
réguHère organisée et suffisamment équipée pour contenir la puissance de feu des
troupes coloniales. A cet handicap difficilement surmontable, s/ajoutait un autre de
taille: à savoir, le refus de certains chefs seereer de combattre l'envahisseur. Les
populations du flkfut, par exemple, s/étaient abstenues depuis le début de la
conquête, de prendre les armes contre les Français, sous le prétexte que leur alliance
avec la Colonie ~es délivrerait de la tyrannie des cee/do. 'Cette alliance était dictée par
des considérations politiques économiques et culturelles perçues comme allant dans
le sens des intérêts. .jes populations. Cette ~dée éta~t d/autant plus ancrée dans leur
esprit Qu'elle résultait d'une recommandation du gardien du culte, le vieux Blram,
une des personnalités les plus influentes de la société Ivdut
Le vieux Biram aurait prédit, après consultation du culte du yuul de TïVviin-
Tangoor, aux poplJ/ations Ndut, la pire des défaites, si elles s'aventuraient à
combattre les Français. Pour cette raison
il avait réuni les chefs des villages qui
l
formaient le conseil des sages POlW' leur dire q~e le: salut des populations résiderait
dans -leur alliance élvec le coloraisateur. 29 Ainsi s'expliquerait le dévouement du Ndvt
Zll Idem
2.9 luuf T.G. : op.cit
173

le dévouement du IVdll.. à la France, surtout lamaan Calaaw qu i avait sur les'
populations une grande inf\\uence.~ celles du Lexaar adoptèrent la même attitupe,
quand les Français doodèrent leur rattachement à la Colonie du Sénégal.
Ce rattachement :;'opéra dans un contexte d'exacerbation des conflits intemes
dans le royaume du Kajoor. Jauréguibéry, puis Faidherbe après son retour au
Sénégal en 1&62, ~;u,.ent utiliser leur influence pour détacher le Ndut puis le Lexaaf,
de la souveraineté du Kajoor. En e1fet, entre la chute de Makodu en 1861 et celle de
Majojo en 1862, ce dernier avaH: été contraint de céder à la France un menu
territoire à l'ouest du Kajoor, pour remercier le Gouverneur d'avoir forcé Lat-Joar è le
« reconnaître» aHnme Damel. Le Lexaar taisait partie de cette bande de terre. ""'ais
le règne de Majojo ne dura que le temps d€
montrer son incapacité à assurer son
autorité sur les ceeldo, hostile5: à l'ordre imposé par l'autorité coloniale. Dans un soud
d'apaisement, la F c1nce favorisa alors l'accesslon de son rival, qui
bénéficiait du
soutien des cede/o, au trône. Mais son entente avec les Français fut éphémère
puisqu'il remit en Question tous les traités signés depuis 1859. Les autorités
coloniales voyaient dans cette attitude une provocation qu'il était inadmissible de
tolérer. Cest pourquoi elles contraignirent Lat-Joar d'évacuer le Kajoor au profit de
Majojo qu'elles considéraient comme le meilleur pion sur lequel elles pouvaient
s'appuyer pour mener à bien leur politique. Le royaume fut ainsi annexé en 1865.
Le
Lexaar profita
cie
cette
situation
de
confusion
pour
s'affranchir
momentanément de la tutelle du Kajoor. Mais les c.eddo n'en continuèrent pas moins
de terroriser les Seereer, dont les troupeaux et les vivres étaient périodiquement
raflés. Cest pourquoi, Gaan Kumba le chef du Lexaar, n'hésita pas à se rendre
auprès du comma dant de Gorée, pour réitérer la soumission des L.3/a et demander
la protection de I(JI France.
Dans le Cangin, Sangaan Faay le chef du village de Jafiak, adopta la même
attitude conciliantE!, pour les mêmes motifs. Il joua un rôle important dans la
30 ANS. 13 GI 2n : Commandant du poste de Mbidjem au commandant supérieur de Gorée. lO-février 1863
174

facilitation de "implantation
de
la
Franc~ dans le. Cangin, en autorisant la
construction du poste de Kee5~ et en refusant de combattre l'envahisseur, quand il
fallut prendre les armes et défendre l'Intégrité du territoire du Cangin ; cette attitude
lui valut d'ailleurs d'être accusé de "trahison" par les autres dignitaires, Aman Njoon,
Daali Teeng, Jarga f"aay, décidés à conduire la résistance. 31 avec l'adoption, à partir
de 1864, d'une stratégie nouvelle et simple, mais plus efficace.
Les Seereer avaient en 'effet tiré les enseignements de leurs défaites .militaires
de 1863 et 1864" L'armée coloniale étant mieux équipée ~t bénéficiant de la
"complicité" de certains chefs, l'affrontement direct ne pouvait en aucun cas conduire
à la victoire et ainsi freiner la dynamique coloniale dans laquelle s'était inscrite la
France. Aussi, l'imagination et l'inventivité ~offrirent-e"es comme les seules facultés
à mettre à contribution POUl" une meilleure poursuite de la lutte,32 Les 5eereer
optèrent pour la guérilla éamomique, seule stratégie, à leurs yeux, capable de
contourner l'armadcl militake de la France. Son efficacÎt~ résidait surtout dans
l'avantage qu'offr;ait le milieu naturel. Les collines, les ravins couverts de forêts
compactes et difficilement pénétrables, caractérisaient cet environnement qu'ils
maîtrisaient jusqu'au moindre détail, facilitant ainsi leurs actions d'embuscades et de
harcèlements, organisées sur la route commerciale Bawol- Rufisque.
Les Seeref.Jr se constituaient généralement en petits groupes de cinq à dix
individus, aux qualités physiques et athlétiques impressionnantes car, les opérations
d'embuscades ét:lient réellement périlleuses. Les pouvoirs mystiques constittJant
aussi un atout supptémentaire ceux qui n'avaient pas confiance en leurs capacités
i
dans ce domaine étaient systématiquement écartés des expéditions organisées
généralement la nuit, car les caravaniers osaient rarement traverser le territoire
seereeren pleine journée. ce risque, qui était suicidaire, les exposait à un châtiment
impitoyable. 33
31 Njoon P.o : op.dt.
n Faye 0 (c) : QQ...Çj!, p. ti28
33 Njoon P.o. : op.dt.
175

Le petit groUlPe formé préparait son coup le jour, en déterminant le tracé de
I~tinéraire à suivre et le lieu de J'embuscade, où la nuit, en pleine obscurité, il se
,rendait, se postant à plusieurs dizaines de mètres de la route, et attendant le
passage éventuel des marchands 0t surtout le signal don'né par le chef, dès que la
caravane était à pnrtée de tir. L'âpreté et la durée de l'opération dépendaient de la
capacité de résistélnce des agressés, qui arrivaient cependant rarement à s'en sortir
indemnes, tant était efficace et souvent infaillible ta minutie avec laquelle était
menée J'embuscade. 34
L'h/stariogT(: p;fl,ie, qui a retenu Kaafi Faay comme le symbole de cette guérilla,
le présente aussi comme l'un d(~s plus célèbres bandits sociaux de j'histoire du
Sénégal. 35 La zone dans laquelle était menée la guérilla seereer porte son nom. Elle
est appelée Alu-Kt.''1afi, qu'on pourrait traduire approximativement par «la forêt de
Kaafi». Pourtant J"histoire de ce personnage devenu mythique, est b-ès controversée.
Cela résulte de l'ab~enœ de sources écrites capables d'éclairer l'historien sur certains
aspects très ObSOU"!i de sa \\~e. D'abord le nom Kaaif ne figure dans aucun document
écrit, malgré l'éclat de la rési!ltance dont il aurait été 11ncarnation. Ce faisant Daouda
Thiao assimile le p=rsonnage à tous les bandits sociaux qui ont symbolisé la lutte
contre les envahisseurs Wolof et français carl seuls ceux qui osaient affronter ces
pérHs méritaient le titre élogiieux de Kaafi, synonyme de témérité et de bravoure. 36
Quant à Vincent }~,., Thiaw il 11dentifœ à Masaal fi.raaw. Les deux ne feraient qu'une
l
seule et même personne. L'argument qu'iJ avance repose sur le fait que « ces iCleux
personnes ont quelques ressemblances. MassaI aurait quitté son viUage pour s'exiler
après avoir assa~:::;iL1é Alberto un traitant français. Les autorités coloniales ignoraient
totalement son liieu de refuge. Kaafi aussi pour des raisons non encore connues,
aurait abandonn~~ ~~n vi\\lag€! natal pour se retirer dans la forêt». 37 Pour Ousseynou
Faye, le vrai nom de Kaaff est Biram, On lui aurait attribué celui de Kaaii à cause de
------------_.
3'\\ Idem.
35 Le concept du bandiŒme social cl été étudié par Ibrahima Thioub danS un article intitulé « Banditisme social et
ordre colonial: YaadUKkon » (1922-1984). Voir Annales de la Faa,lté des Lettres et SÇiE'.nces Humajnes : nOU ;
UCAD, 1992, pp. 161-17:3,
36 Thiao D: "Le Jool~s et les Etairs vol:s;ins", Dakar,UCAD, Mémoire de D.E.A, 1992, p.3?
37 Th'taw V A
it
. : op.c.
-'6
p,}
Lo
176

ses nombreux exploits et de sa témérité.38 Sans nier cette version, Pascal Déœ.
Njoon ajoute, pour expliquer l'attribution de ce sobriquet, que Biram était un enfant
adroit, agile, efficace, Qui ne ratait jamais sa cible lors des parties de chasse
organisées avec se," camarades d'âge, On l'aurait finalement comparé à un couteau
très tranchant au contact duquel n'importe quel objet était coupé en plusieurs
morceaux. Biram était done un «jaap/i! kaaniid >).39 ((outeau tra nchant).
La première et les deux dernières versions se rejoignent, puisqu'eUes
attribuent au hérœ~ un surnom qui cadre avec le portrait physique du personnage qui
est très posttif. Mais toutes les; thèses, sauf celle de Daouda Thiao, s1nscrivent dans
l'hypothèse de l'existence de Kaa/f comme personnage historique, grand héros et
symbole de la rés.istance Seereer face aux royaumes wolof et à la pénétration
coloniale. Kaafi aurait été donc prédestiné à cette mission (sa naissance, son
enfance, sa stature physique et ses qualités morales).4O Il aurait d'abord commenoé à
s'en prendre aux C(lravanes qui !traversaient le. C1ngin, bien avant l'implantation
coloniale. Il avait, semble-t-i1, une vingtaine d'années et était à la tête d'un petit .
groupe d'une dizaine de jeunes gens toujours embusqués dans la forêt, guettant, les
marchands que l'imprudence avait conduits a traverser le territoire seereer. Leurs
pillages se poursuivaient sarliS relâche, provoquant chez les traitants et autres
commerçants une véritable PS)!ChOlie. Kaaff aurait aussi participé il la bataille de Kees
et aux actions dE: harcèlement effectuées, des heures durant, contre les forces
françaises pour récupérer le bétail saisi sous forme de butin de guerre destiné à être
envoyé à Gorée. TI aurait aussi été l'un des principaux instigateurs des attaqtJes
contre I€
poste de Puut,'H en rapport probablement avec les gens du Joobaas.
L'échec de ces entreprises. armées l'aurait incité à reprendre contre les caravanes, les
actions de harcèler 11=ot et d'embuscade, étant toujours entouré de ses lieutenants
dont 50., neveu S(l~lO Siis or~gÎnaire de Tugaanïdans le Paloor. C'est ce dernier qui
aurait pris la relève quand, vers 1868, Kaaif fut nommé, selon ses biographes, chef
38 Faye 0 Cc) : OD.cit, p.601
39 NJOOll P.o : op.dt
'lO Nous n'insisterons pi35 sur cet asp..:oc1: Qui a été développé par Ousseynou Faye.
'Il Faye 0 (c) : QQ.&.i!. p. 62,'1
177

du village de Njf!f'~~ A plus de cinquante ans, il commençait à accuser le poids de
l'âge, et ses nouveliles respollisabiHtés de chef ne lui permettaient plus de s1mpliquer
activement dans les opérations «subversives».41
D'autres pi)f(!S de résistance se développèrent surtout dans le Joobaas, le
5aafeen et le Paioor. Ils connurent de réels succès, malgré le réseau d'espionnage
mis en place par l'administration coloniale et les fortes amendes infligées aux
populations accusè~~s de «complicité avec les bandits, pillards et malfaiteurs» .43 Elle
avait même établi une liste d'éléments jugés subversifs, et dont les têtes avaient été
mises à prix. Parmi eux, figuraiellt Songo de Tugani, Demba Baay de 5ebIxotaan,
Noxoor .Caaka et Banjugu 5iïs de Paaki, Njulub Sils de Buxu, Mbjsaan Laat/r et
Monjaan Faay de Tbglu, Demba Gâal de Joobaas etc. 44 Ils semaient la terreur sur
l'axe Rufisque- Kees ·entre 1864 et 1891.
Entre 1864 E~t 1867, il Y eut une pause relative dans j'affrontement avec
l'armée coloniale. Elle entrilÎna un calme dont SE: félicita l'autorité coloniale. Les
villages du Cangin avaient corn mencé à payer 11mpôt et les gens du .Joobaas étaient
restés
momentanément
tranquilles.
Les
caravanes
qui
passaient
par
Kees
augmentèrent a,lors de jour en jour.
L'adminis1ration coloniale donna corrime
explication à cette situation, la, peur des 5eereer de voir l'armée française renouveler
les représailles subies lors des événements de :1863 et 1864. Le commandant
supérieur de Gorée recommanda toutefois la prudence mars aussi la fermeté, de
manière à «engager vivement les populations à se rendre a~ idées d'ordre et de
justice que la France était décidée à imPoser, sans quoi elles s'opposeraient aux
châtiments les plU~i exemplajres».4~
Quant aux ~'ie,,=reer, ils avaient effectivement compris que la construction des
postes de Mbidjem de Puut, de Kees et de Portudal, qui ceinturaient leur territoire,
l
42 Njoon p.o. : op.clt, o.:iÛl version règle le Ilébat sur l'appropriation du per.;onnage par ll~ groupes Paloor et.
Noon. La b"adltiOll orale cl ~;jli considère en effet que Kaan est orIgina'ire de cette province.
43 ANS. 13 G 1278. : op.cR
-14 ANS. 11 Dl/1325 : Ccm!spondanœ du commandant du poste de Thiès au commandant supérieur de Gorée.
1865.
45 ANS. 48/35 : Comma.ndilnt supérieur de GŒ"é€- au commandant du poste de Thiès, 6 février 1865.
178

était la meilleure preuve des intentions belliqueuses de la France. Cette situation les
incita momentanément à la prudence, et à ne plus attaquer de front les Français
solidement campés dans les postes forttftés. les Seereer restèrent donc chez eux,
évitant de prendn~ une quelconque initiative militaire. Dans une correspondance
adressée en 1865 au Commandant Supérieur de Gorée, celui du poste de I<.ees
Dbrval Alvès, constatait avec solJlagement que «les pillages et les assassinats
exercés autrefois llal; les Oiobas sur les caravanes et les voyageurs parcourant les
routes de Baal à Rufisque ont complètement cessé. Les actes de brigandages ne se
commettent que sur les gens qui tentent de mener des relations d'échanges avec
cette peuplade sauvage, et qui sont attirés dans cé pays par ta réputation d'avoIr
beaucoup de mih).'16 Les Seereer prenaient ces individus, non pas pour des
commerçants sincèr2s et mus uniquement par des transactions, mais pour de
vulgaires espions ,3 la solde de l'administration coloniale. Le 22 avril 1865 Demba
Siise, Fils du chef de village de Minaam dans le Sanâxoor, qui cherchait à échanger
des pagnes contre du mil, fut (jépouillé de ses biens et blessé à la jambe par un coup
de fusil tiré par un habîtç!l1t de Njas. Le lendemain, quatre hommes du Bawol
revenant de Rufi~;que avec !un chargement d'eau-de-vie, furent appréhendés et
fusillés à Palaam. Ur: autre hOmmE! fut tué à Sipan. Les habitants du village l'avaient
surpris perché sur un baobab «pour cueillir; semble-t-il, des pains de singe». 47 La
répétition de ces ëietes de terroristes constituait un indice de l'hostilité des Seereer à
l'endroit de I/admlnistration coloniale, qui exerçait sur les populations une pression de
plus en plus forte, en multipliant les exactions par les amendes ou les confiscations,
sans motifs valables,. de leurs biens acquis au prïx d'énormes sacrifices. Les Seereer
n'étaient pas habhués à cette forme d'autoritarisme qui cadrart: mal avec leur vision
politique. Ils étaient restés très attachés à leur mode de gouvernement qui assurait à
chaque élément du nroupe la liberté de jouir des fruits de son travail.
Pourtant, radministréltion coloniale était décidée à renforcer sa- politique
d'emprise totale sur le pays seereer. Une telle obsession créait sans doute les
conditions d'une reprise des hostiliités dont la conséquence fut l'intensification de la
46 ANS. 11 Dl/1325 : op.dt.
47 ANS: 11Dl/1325 : 211",-'..1
179

guérilla et les siçlnes précurseurs l'assassinat, en 1867, de Meysa Leey Que
"'administration colo laie avait nommé alcaty chargé de la collecte de l'impôt dans le
qlnton de Jandee~. Ce territoire englobait dans sa partie méridionale les villages
seereer. Les source~; écrites, notamment, l'enquête faite par le commandant du
cercle de Jandeer, révèlent que ses auteurs
étaient des individus habitant les
vitlages de Paak~ de Toglu et de 8uxu, localrrés «perdues» dans les collines et les
forêts du massif cie Njas, et réputées intraitables dans leur lutte contre J'autorité
coloniale. C'est cette opposition qui favorisa l'émergence d'hommes intrépides tels
Noxoor Caaka, Malik. Geel et Banjugu de Paald, Mb!saan Laalir et Mojaan de Toglu,
Nju/ub Slis de BUxut La témélité de leurs actions n'avait d'égale que la haine quljls
vouaient à la présence française ,en PQYs seereer; C'est pourquoi, l'administration.
coloniale les aCClISéI tous coupables du meurtre de Meysa Leey et promit lUne
récompense substantielle à tout individu qui réussirait à identifier ou à capturer un
des présumés nirninefs.48
Les drconsLdlrlces du meurtre, selon le commandant du cercle de Jandeer,
tournent autour d!une sombre affaire de vol d'une dame-jeanne de bière et de fusils,
qui aurait été commis par Dembô' Baafa {un habitant du village de Seblxutaan) au
préjudice de deux individus ressortissants du Bawol qui, de retour de RufiSque pour
regagner leur village, décidèrent de s'arrêter à 5ebixutaan pour 'Y passer ra nuit,
sans doute surpris par l'obscurité. C'est alors que Demba aurait profité de leur
sommeil, pour s'emparer de leurs fusils et de leur dame-jeanne de bière. saisi de
l'affaire par les victimes, Meysa demanda au 5eereerde restituer les objets volés. Ce
qu'il aurait promis de faire. Après plusieurs jours d'attente, l'alcfity
envoya son
messager Makumba s'enquél;r de ses nouvelles. Le commandant de cercle précise
que ce dernier «!;e rendit à Sébikhotane où il apprit que Demba était à Yéba, village
sérère situé du côt:~ de Toglou. Meïssa LEVE ordonna à Macoumba de se rendre à
Yéba et de dire 21 Demba de venir lui parler. Au lieu d'exécuter seulement les ordres
de Meïssa Lèye, lE! messager se rendit à Sebikhotane où il enleva la case et les
48 ANS. 13G/280 : Commandant du cercle de Jandeer au oommandant supérieur de Gorée, 9 juillet
1867.
180

tapades de Demba et où il pilla son grenier de mîl. Dès le lendemain, Demba vint à
Dène avec neuf de 5125 compagnons du village de Yéba et à cinq heures du matin, au
moment où Meïssa \\_èye faisait son salam avec un de ses hommes, Demba et ses
compagnons les tuèrent tous les dieux et blessèrent un troisième. Dês les premiers
coups de fusils, tous les gens de Meïssa Lèye avaient pris la fuite. Les Sérères,
maîtres de la case! Sie retirèrent en chantant, mais sans rien emporter».49
~ tradition orale locale confirme pour l'essentiel la version du commandant de
cercle. Mais elle insiste davantage sur les exactions commises par Meysa Leey sur les
populations seereer avec lesquelles ses démêlés étaient permanentes. Lors de ses
tournées dans les villages pour le recouvrement de 11mpât, il ne se gênait nullement
de çonfisquer leurs biens, les privant ainsi de leurs cabris, de leurs boeufs, de leurs
greniers de mil, dt~ II~urs récoltes (je coton, pour le seul motif officiel, leur refus de
payer I1rnpôt,50 En réalité, ces rezzou étaient une manière de résoudre ses
innombrables difficultés matérielles. N'ayant pas de salaire, il vivait d'une partie des
redevances en nature collectées au profit de l'administration coloniale. Or, le refus
des populations de- S"en acquitter, baissait sensiblement ses revenus.
Dijns une lettre adressée au commandant du cerde de Jandeer, il se plaignait
de ce que «les habitants de Bargny Guedj ne veulent pas me payer le mil qui m'est
dû comme alcaty ,dors Que j,e n'ai rien à manger ainsi Que ma famille.»51 Il sollicitait
aussi j'autorisation d'étendre ce droit dans les villages compris entre Veen et Gee"ew
pour augmenter 5(~5 revenus tirés des renou opérées sur les populations.
L'administration coloniale lui accorda œtte faveur.
ces exactions répétées avaient créé des rancœurs,. surtout dans les villages de
Paaki, Toglu, Bux/Jr Sebixutaan, 'y'eba, Dugaa0 rejoints dans leur mouvement
d'indignation par ceux de Njas, Mbaar, Semkeej, Xolpa et Oiki.
Face à cette fronde
49 Idem
50 JOON Y : op.cit
S1 ANS. l3G 1 283:
_ommandant du poste de RufISQue au commandant supérieur de Gorée, 12
Janvier 1864. le refus e l'administration coloniale d'accorder un salaire aux alcat}'S s'inscrivait dans la
logique de la politique mise en œuvre, il s',3gissalt par ce blals, de les mettre dans une situation qui les
pousserait à redoubler d!~ zèle pour aS$urer la rentrée de 11mpêlt dont dépendaient leurs revenus.
181

généralisée,
Meysa
Leey
demanda
au
commandant
supérieur
de
Gorée
« d'augmenter se:s moyens de coercition et souhaita se faire affecter 6 à 7 spahis,
effectif minimum pour contraindre les villages récalcitrants à s'acquitter de leur
impôt».52
Ainsi «l'affaire Demba BaafrJ» était un prétexte de plus pour les Seereerde se
débarrasser d'un a/caty encombrc1nt à l'égard duquel ils vouaient une haine sans
J
\\imite. C'est certainement pour se venger de tous les malheurs qu'ils enduraient Que
Noxoor CAAK4 (le chl~f du groupe) et ses compagnons organisèreht' le complot contre
Meysa Leey. Ils s~lV'aient, grâce â'J réSeau d'espionnage qu11s avaient élaboré, Que
l'alcaty devait passer la nuit du dnq au six juiUet 1867 à Deen, sa résidence
secondaire, qull avart: l'habitude de se lever à cinq heures du matin pour faire sa
prière. Dès que fVJ~':Ji.r;a{JnJ l'éclaireur qui guettait depuis trois heures, le vit arriver à la
mosquée, Il alert:: rapidement ·Ies autres membres de l'expédition. iioxoor Caaka
donna aussitôt le sl'gnal et les coups de fusil ne lalissèrent aucune chance à Meysa
Leeyet son griot. ti3
Deux jours après l'assas5,inat de Meysa Leey{ Noxoor CAA,k;4 et ses camarades
décidèrent une autTe expédition contre le village de Keer Seydu situé entre Xtxloba
et Gorom. Mais l'attaque ~$"repoussée grâce à une coalition des vi~lages wolof du
Jandeer. Ces évérlements avaient crée une véritable psychose au sein de la
population 14b1of du Jandeer. La rumeur circulait partout que les Seereer voulaient
tuer les chefs wolof et seereer ciu pays qui avaient accepté de ~;e soumettre' au
colonisateur. Joomé1<fJY de Kër 5eydu Umar JoB/ a/C::Jty de Puut,. et Musa MBUUS chef
J
du villag~ de le/o étaient les principaux chefs visés. Les 5eereer menacèrent aussi de
détruire les villages de safiofil et de Puut. 54 Ils r,eprochaient à leurs chefs d'avoir
accordé l'hospiœlité aux Wolof ronsidérés comme des alliés de
l'administration
coloniale.
S2 Idem
53 JOON Y: op.dt
54 ANS. l:3G 1280 : op. cil:
182

Cette nouvelle flambée- de violence inquiéta sérieusement l'administration
coloniale. Mais comment réagir efficacement, d'autant que le contexte semblait
défavorable pour une action militaire d'envergure? L'année 1867 fut en effet
marquée par une épidémie de choléra qui s'était rapidement répandue dans le pays.
Sur le plan politiquE~, la mort de MalJa Jaxu précipita le désir de Lat-Joar de retourner
au Kajoord'où iI- avait été chassé depuis 1864. Dans ces conditions, il était imprudE~nt
de sortir les troupes coloniales de leurs casernements et de lancer une offensive
contre les villages seereer insoumis. L'administration coloniale envl'sagea d'abord
comme solution, la nomination de Musa MBUUS à la ·tête des territoires seereer, dans
l'espoir de calmer '-21 tension,55
MaiS cette idée fut vite abandonnée, le Gouverneur
estimant
que
le~5 Seereer n'étaient pas encore
préparés
aux
tâches
de
commandement. Le choix fut porté sur Mboor Nooy, un Wolof de Deen, partisan
d'une action musclée dans le but de venger la mort de Meysa Leey, mais aussi pour
faire cesser les e~lCtions commises par les Seereer contre les minorités wolof
installées dans leur territoire
à la faveur du développement de fa culture de
l
l'arachide. Les Sel'%eer avaient encore fait une incursion dans les villages de Kër
Mamuur et de Deer,~ enlevant leurs troupeaux de chèvres. Force est de reconnaître
que cette tension était ravivée par l'administration cofoniale qui y voyait le meilleur
moyen d'affaiblir, et peut-être même, d'anéantir la résiStance çles villages seereer.
N'osant pas se risquer à lancer une opération militaire dont les conséquences
pouvaient être imprévisibles, elle s'activa à inciter les Wolof à prendre les armes
contre les SeeretY. Le commandant du JX>Ste Keé's s1nvestit personnellement pour
encourager une attaque contre le village de Mbidjem dans le but de venger les
hommes d'Umar Jos assassinés à la suite d'un accrochage avec les gens du
Joobaas.5& Fort de ce soutien, les Wolof récidivèrent le 4 juillet 1869, en incendiant
fes villages 5eefCerde Mbidjem et de Ngaparu dont la riposte fut tout aussi violente,
pulsqu1/s n'hésitèrent pas à poursuivre les assail\\2ints jusque dans le Jandeer où ils
55 ANS. 11 Dl 1 1326 : Commandant du poste de Kees au commandant supérieur de Gorée: 27. 2
1868.
56 ANS: 11 D 1/1326 : op dt.
183

détruisirent les villages de Sancan Seydu Kër MaS(.'mba JoB et Kër Mori NJAZ, Iles
1
laissant complètemE!nt en flammes. 57
L'objectif visé par l'administration coloniale, Iain d'atteindre son but, ne fit que
renforcer davantage le sentiment patriotique des S'eereer, dont le mouvement de
contestation s'était généralisé, avec la multiplicaltion des pôles de résistanc-.,e.
Quelques tentatives cie jonction furent même amorcées en juin 1869, pour attaquer
le poste de Puut. Les gens du Joobaas qui en étaient les Initiateurs, avaient sollicité
l'aide de Noxoor CAAICA. Le commandant du poste de Kees rapporte que <<voyant que
les Sérêres de TogJoli et de Packi, sur le concours de qui ils comptaient, ne voulaient
pas s'unir à eux, it~~ renoncèrent à leur projet après s'être réunis à BandloulouF».58 Il
interpréta ce refus· de la cœlïition comme la peur de se voir infHger une correction
militaire. En réalité, la plupart des villages seen~r ne- voulaient plus affronter
militairement les français du fait: de Vinégalité des forces, et aussi parce qu'ils
étaient conscients qu'une telle entreprise était vouée à l'échec; contrairement à la
stratégie de la guérilla par petits groupes très mobiles et insaisissables Elle avait
réellement fait la preuve de son efficacité, en instaurant une réelle insécurité dans la
ae
région. Elle provoqua même la fujtl~ de beaucoup VlfO/of sur lesquels l'administration
coloniale comptait pour développer la culture de l'arachide dans les territoires
!feereer.
L'attaQue du poste de Puut fut abandonnée mais les 5eereer n'en donnèrent
j
pas moins au mouvement de résistance une autre ampleur, écartant tout compromis
avec l'administraUoll coloniale et multipliant tes actions d'éclat sur l'axe Rufisque-
Bawol Le 26 août 1869, ils tuèrent entre Kaes et Puut l'homme chargé de porter le
courrier à Puutet deux autres venant de Rufisque. Le 13 avril 1872, ils commirent un
nouvel attentat sur la route, suivi de deux autres sur des caravanes venant de
Rufisque. Les recherches pour démasquer les auteurs de ces crimes furent vaines,
comme 11ndiqu~ cet aveu de Vadminlstrateur du cercle de Kees. «toutes mes
recherches pour retrouver les auteurs de ces actes de brigandages sont restées
SI Idem
~Ibldem
184

infructueuses. D'après, les Noirs qui sont venus se pla ndre et qui ont été victimes, ils
prétendent que ce sont des Sérères du Diankine et de Pout qui commettent ces
attentats. Ces derniers disent" leur tour qùe .on,. et ql e ce sont les Sérères du
Diobas ou des Palors. Selon moi, ils sont tous aussi
nailles. Et quoique n'ayant pas
encore fait un moi:) ;~ Thiès j'ai pu juger q - j'avals affaire à une population peu
maniable et surtout: hostile». 59 Parce qu'elle s'était montrée Incapable de déterminer
avec exactituœ l'identité des aut urs de ces
etes, 'administration coloniale désigna
le Joobaas comme «le repère
'::>
tous les brigands Qui inf~staient la zone.»60 flle
porta alors ses soupçons sur Galgu et Kawo d
Kisaan, Ndiik Juuf et Ngondeeb de
Sange, Ndumbaan et Baay de Cewo, Waal! de Cambi. Eile était désormais décidée à
en finir avec cette contestation qui menaçait _sérieusement les intérêts de la Colonie,
d'autant que le contexte était cfeve u p us favorable
3) Le nouveau contexte dei:-
lat" ns n e
ès et l
,Seereerdu
Nord-Ouest oules pli, iœs d'uoo d
(11.
1

-1
9).
Ltannée 1870 peut êtr:. c nsidéréE: co lm
ur; oum- n dans la guerre qui
opposait Seereer clu Nord-Ouest et Français qui depuis 1864, s'étaient abstenus
d'envoyer des expéclitions militaires contre le5 vil ages j soumis. Mais le retour d'exil
de Lat-Joar et sa reprise du
jne du Kajoor en 'uille" 1870 provoquèrent un
changement dam. l'attitude de l'adininistration cnloniale vic-à-vis des Seereer, à
cause de la guem~ cie 1870 entre 1 fraI ce et ,4.: emagl'le, qui a
utit à la défaite de
Sedan et à la chute de l'Empire, C'est dans ie
d, de cette nouvelle politique,
fondée sur la recherche de oJmpromis avec ses ennemis, que la France favorisa le
retour de Lat-Joar dans le Kaj(}or. Plus pré:xaJpé~ par les événements de la
MétrolXlte, elle abendonl1a 1
JJ
rt
e
:' pas-
'foro ées qui contrôlaient le
Kajoor.61
59 ANS, 11 01/ 1326 : op.cit
60 Idem.
61. La déDacle inattend-,re de l'armée' fraI
/.;e faœ à œil'"
l<; Prusre •t j'effundrement brutal de "empire de
Napoléon m, en septeinbre 1870, fav '. ) la procJ- atlol'l tle la ro'Sièl 'le k.~u.."-;,~,: . la défaite M ressentie
comme une humiUatloll et p1drgea la Fram dans es mc~rtH:udes polfdu,ues. 1;> ;:-","~(j~-
recueillement»
q
ralentit rnomentanéme t la dynamkl
colo i le, la France n'~yan , D1.1"'- .,1 tens mllita,ires de
-~..",..
l " -
ses
positions dans les terTifJolres conquis.

Profitant de ces 'circonstances, l.EJt-Joor rétablit son autorité -et obtint même du
Gouverneur VALUERE/ par le traité du 12 janvier 1870, sa reconnaissance comme
Dame! légitime de tout le Kajoor, à l'exclusiqn du cap-Vert. Le Ndut et le Lexaar
étant de nouveau réintégrées au royaume, les Seen~er eurent encore le sentiment
d'être abandonnés par les français. Malgré tout, ils demeurèrent fermes dans leur
volonté de s'opposer à toute forme de collaboration avec le Dame/, comme en-
septembre 1870, lorsque lamaan Gaanu du Lexaar refusa le passage des troupes du
Kajoor sur son territoire. Il avait menacé de ~re partir les enfants, les femmes et les
.troupeaux dans la bmusse et de réunir tous les hommes valides pour riposter. 62 A
plusieurs reprises, lamaan caalaw. du Ndu~ avait sollicité le secours du commandant
supérieur de Gorée pour faire face aux rezzou des ceddo, mais en vain, puisque le
compromis scellé avec Lat-Joar înt'erdisait momentanément une actIon militaire. Le
Dame!, sans doute pour montrer sa bonne volonté, mit aussi en sourdin~ ~.es
revendtcations sur le~; banlieues de Gorée et de st LouiS Il orienta plutôt ses visées
expansronnistes Sur le Dawal. Tout en évitant de l'attaquer de manière frontale, le
Gouverneur s'appuya sur son rival, le Teeii du Bawol, à qui il promit une aide en
armes, pour affaiblir l..at-}ooret son potentiel militaire.
Ce réseau d'alllances avait permis aux français de creer ~s conditions d'une
expédition
contre
les
Seer,eer du
Joobaas,
auxquels
ils
reprochaient
leur
intransigeance, mais surtout lieurs actes de pillages et de brigandages commis sur
l
l'axe Puut~ Kees. Le Commandant supérieur de Gorée, informé que le centre de la
résistance étan: le village de Mbomboï, se rendit en avril 1872 à Kees d'où Il
convoqua lamaan Mbaata pour lui demander de prendre des mesures afin que
cessent les action; de sabotage dont ses administrés étatent aCOJsés. Le refus du
Seereer lui fournit le prétexte idéal pour attaquet le village, contre -lequel une
expédition fut soiqneusement préparée, pour forcer les populations à déposer les
armes. Mais quand arriva la colÇJtlne, les 5eereer, déjà informés par leur propre
réseau de renseignement, avaient pris le soin d"évacuer les habitations; et les
guerriers embusqués dans la brousse, refusèrent toute entrevue, craignant sans
62 ANS. 11 D 1 11325 : op.cit
lS6

doute que leurs déléç/ués ne fUissent pris et fusillés. Quand CANARD voulut occuper le
point stratégique qu'était le puits, ils ne doutèrent alors plus de ses intentions
belliqueuses et décidèrent de l'en empêcher. Ce fut le début des combats. 63
Mais les force~; étaient visiblement inégales G3r, aux canons dont disposaient
les Français, les Si~reer n'opposèrent que des flèches et des fusils de traite. La
répression fut sanÇ/lante, le butin êlmassé considérable. La bataille coûta aussi vingt
dnq morts du côté :;eereer, obligeant lamaan Mba'ata à prendre l'engagement de
rembourser la valeur, estimée à mille francs français, des objets pillés sur la route
Puut-Kees. Le neur mai, il apporta quarante francs et du coton pour une valeur de
dix francs. 64 Le 1er juin, /1 donna encore cinq petits ca'bris pour une valeur de vingt
cinq francs, soit une valeur globale de quatre vingt quinze francs, que le
Commandant supérieur jugea malgré tout trop .faible.55 La défaite laissa des
séquelles. Elle causa un grand préjudice humain} mais surtout elle donna aux
Français l'occasion de démontrer une nouvelle fois que leur supériorité militaire
aurait tôt ou tard rai~1On de la hargne et du refus des 5eereer de se soumettre à leur
autorité! même si ce~i derniers étaient plus que jamais décidés à continuer le combat.
Les Seereer r€:commencèrent
leurs embuscades à partir de 1873, et beaucoup
de voyageurs furent assassinés sur la route Rufisque-Kees. Une correspondance du
poste de Puut signale qu'en avril 1874, ils avaient commis deux assassinats entre
cette localité et Ka~. En juillet de la même année! l'administration coloniale se
plaignait du meurtr:e de l'a/cat'/ du BawoJ et de son compagnon sur la même route!
par un groupe de .S?ereer dont il était impossible de prouver l'identité,66 Les cr1mes
se poursuivirent et furent mÉ~me [ntensifiés. Enb'e juin 1882 et janvier 1883, huit
meurtres étaient enregistrés et imputés aux 5eereer qui se livraient aussi à des
pillages incontrôlé:';;. Le 22 Févlrier :t883, les habitants de Sebixutaan enlevèrent vlngt
63 GUEYf Mb (b) : op.dt, pA34
6<1 ANS. 1 D / 25 : op.clt, (ta72)
65 ANS. 4 6148 : Commandant supérieur CIe Gorée au gouverneur, mal 18n.
66 ANS 4 6/48 op.cit
187

dnQ bœufs au village de saffofil, sous prétexte qu'un de ses ressortissants en avait
67
volé un, un préjudic€
'qui, sel'oln eLD(, remontait à vingt cinq ans.
Cette recrudescence de la violence montre que la plupart des villages seer.eer
étaient loin d'être sClumis, malgré les défaites subies. Ils entendaient s'oppo:.er,
même en désespoir de caUlse, à l'autorité coloniale qui semblait visiblement
impuissante à trouver la meifleure formule pour leur faire accepter la présence
française. Le commandant du post'e de Puut proposa alors «qu'au lieu d'envahir leur
pays, il serait plus simple de fusillf!r tous ceux qui se présentent dans le poste».€8 Il
était convaincu que ces exécutions sommaires feraient réfléchir I~; Seereer et les
dissuaderaient à poursuivre le:; actes de vandalisme. Mais, ces derniers faisaient peu
attention à ces menaces, du fait cie la rupture du compromis entre les françai5 et
Lat-Joor.
En vérité, ce compromis ne pouvait pas durer puisqu'il répondait à des
considérations did:ées de part et d'autre par un réalisme politique, dans un conœ.xte
où chaque camp avait besoin d'un tépit dans la guerre qu'Ils se livraient. Lat-Joor
voulait en effet reprendre son trône duquel il avait été chassé par les Français. rJlais
la mort de Maba le priva d'un allié de taille, à un moment où ses relations avec le
Teefi du Bawol, le Buur-Siin et le Surba-J%f avaient connu une nette dégradation.
La contestation intérieure QJnstituait aussi une autre source d'inquiétude. Dans ces
circonstances, il el:coit plus judideux de s'entendre avec l'autorité mloniale afin de
créer les conditions de son retour au pouvoir pour asseoir son autorité. Quant aux
français, fidèles ;' :,eur politique de division, ils ne trouvèrent pas d'inconvéni1ents
majeurs à reconnaître Lat-]o'Jr a)mme Dame/, tant qu'il ne remettait pas en cause
leur emprise sur IE.~ cap-Vert et le Bas-fleuve. De telles concessions avaient été
dictées par la poli'ljque de recueillement consécutive à la défaite de Sedan. La France
commença à rompre avec cette politique vers les « années 1880» car la compétition
coloniale
exigeait
qu'elle
~)uivÎt le mOLNement: <Je conquêtes amorcées par
67 ANS. 11 01/ 1326 : oJl.dt
66 ANS. 11 D 1/1327 : Commandant du poste de Puutau commandant supérieur de Gorée, 15 juin 1883.
188

l'Angleterre.69 La position du Sén~~lal comme espace stratégique renforça d'autant
plus ses visées e'q)ansionnistes, que les expériences concernant la culture de
I/arachide avaient révélé les immenses potentialités qlle recelait le pays. Les
perspectives d/une extension des conquêtes et de "mise en valeur" de la colonie,
amenèrent les Françzlis à envisager la construction cI'un chemin de fer reliant Dakar
et st Louis lequel dlemin de fer devait nécessairement traverser le pays seereer et le
Kajoor. Lat-Joar ne s'était point opposé à ce projet. Il voulut même signer un tré:~té
avec la France dans ce sens, mais il revint vite ~;ur sa décision, peut-être pour
redorer son imagJe ternie par des divergen~s profondes avec ses principaux
collaborateurs. L/accusant alors. de manquement cl la parole donnée, le colonel
WENDUNG promit cie le chasser du Kajoor. La rupture étant ainsi consommée (les
Français étaient d(~~dés à renforcer leur autorité et' à mâter toute résistance à If~ur
projet colonialiste:"
une cotonne expéditionnaire commandée par WENDUNG, sur
instruction du GOllverneur SERVATUS, entra dans le Kajoor en décembre 1882. En
janvier 1883, Lat-j~'X.'r fut évincé du trône et contraint de se retirer dans le Baw~ au
profit <;je son successeur Samba :rA YA. Mais ce demier n'eut que le temps de s'y
installer car, il fut à ~)Qn tour évincé en août 1883 par samba Lawbe FML, avec bien
entendu, la bénédiction des FranÇê:is.
Ces événements eurent encore des répercussions chez les Seereef, puisque
dès son accession au trône, Samba YAYA passa un traité avec la France le 16 janv!er
1883. Ce truité consacrait le détachement définitif du Ndut et du Lexaar que la
France l'âttacha al!i cercle de Kees, par arrêté du 11 mars 1883. 70 Lat-Joar évinœ du
pouvoir, les Français s'appuyèrent sur Samba Lawbe pour faciliter la construction du
chemin de fer qui atteignit Rufisque en 1884. Le 6 mai, l'exploitation de la section
Rufisque-Puut était devenue effeetive,71 suivie de celle de la section Puut- K,i!es-
69 cette politique étai/: impulsée par un puissant mouvement pro - impérialiSte, partisan de la conquête
coloniale considéré comme Je se:ul moyen de redorer l'imaÇle ternie de la France. Jules Ferry par
exemple, condamne f finement la politique de recueillement qu'il assimilait à uns abdication face aux
enjeux Que constitu-"
11mpérialisme. La France devait rayonner aux quatre coins du monde afin
d'assumer son statut d'= puissance mondiale. Mais les arguments économiques sociaux et culturels
étaient les plus avancé5,. Ils sont mis en exergue par Paul Leroy Beaulieu dans l'OI.Jvrage intitulé :"de
la colonisation chez les peuples modernes" (1874) qui connut un succès retentissant, et par Jules
Ferry dans son céIèb .~ IJiscours prononœ à la Chambre des Députés en 1885.
70 ANS. 10 f 40 : Arrêté dll QOLNemeur" 11 0l.<lr5 1883.
II ANS. 01 33 : Gouver~ eur du Sénégal à l'inspecteur de la Marine, 6 juin 1884.
189

Tiwawan en décembre 1884. 72 Estimant que leur territoire avait encore été viOlé, les
5eereer tentèrent! à plusieurs reprises, de faire dérailler le train au niveau du «Ravin
des voleurs».73 Mais il ne s'agissait là que d'ultimes actes de désespoir, puisque la
main mise de la r:rance sur leur territoire était devenue une réalité que seuls les
irréductibles s'efforçaient vainement de contester. La résistance seereer fut d'ailleurs
achevée en 1891, ,grâce à une nouvelle expédition contre le Joobaas, dernier bastion
du mouvement de contestation.
4) L'elq)édition 'fil1ale et la capibJlation des SI.~du Nord·,Ouest. (18!~1)
L1mplantabion de la France au Sénégal s'accéléra à partir de 1886, après la
mort de Samba LalJVbe FML le 6 octobre au combat de Tiwawan et de celle de Lat-
Joorle 26 à Dexe,fe, qui permirent aux Français de régler enfin la question du Kajoor
déclaré protecto ct français et dérnantelé en six entités administratives; lesquelles
furent confiées à Demba Waar 5}L4L qui prit le titrE! de chef de la Confédération du
Kajoor, dmnant a,ln~;i les coudées franches à la France qui ne voyait plus la nécessité
de continuer d'appxter son soutient au Teeif Ceyacin. En vérité, le traité de
protectorat signé en mars 1883 avait déjà consacré la main mise française sur le
Bawol, devenue définitive quand Ceyaai7 fut déposé en 1890 et remplacé par TanDOr
JENG.
Les territoir,es s€ereerqui
appartenaient théoriquement au Bawol, furent alors
déclarés possessions françaises, même si le Jegem et le Joobaas persistaient
toujours dans leur refus de reconnaître l'autorité de la France, profitant encore de la
crise interne qui secouait le Bawol
pour réaffirmer une indépendance qu'ils ne
voulaient pas pereire au profit: du colonisateur. Mieux, ils continuèrent les attaques
contre les commet ~:ë nts qui se risquaient à pénétrer dans leur territoIre; ce qui fit
que « les caravanElS partant du Bawol n'osaient plus s'aventurer dans le Joobaa!; et
celles qui passaient désormais par le détour de la Petite-Côte étaient régulièrement
pillées».74 Cette situation gênait la bonne marche des affaires des traitants installés
sur la Petite-Côte, qui se plaiglnaient régulièrement des assassinats, des vols et des
pillages commis dans les territoires seereer. C'est suite à ces plaintes que le
72 ANS. O! 33 : Directeur œchnique des (hem1115 de fer au gouverneur, 15 juillet 1885.
13 5ECK El H. MIJS5A : op.cit
74 GUEYE Mb{c) : op.cit, p :'t-36
190

Gouverneur dédda d'envoyer une expédition punitive contre le Jegem; expédition
dont il confia le commandement à SCHNEIDER, appuyé par le directeur des Affaires
politiques Aubry iLECOMTE. et qui ne laissa aucun répIt aux 5eereer. Leurs villages
furent incendiés, le:Jrs greniers d~ mil détruits et leurs troupeaux confisqués. Aubry
LECOMTE se plut mème à affirmer, après sa mission,«qu'i! était nécessaire de nous
convaincre que nous ne pouvons frapper juste qu'en frappant fort, puisque nous
avions affaire, non .3 une population à demi civilisée, mais bien à un rassemblement
de brutes sauvages ». 7S
Les autres groupes seereer encore insoumis étaient clairement avertis car, la
machine répressive de la France ne· laisserait plus désormais aucun répit aux
récalcitrants. En avril 1889, le Jegem, le Sandog et le Mbaadaan furent tous conquis
et regroupés dans une entité politique qui prit Je nom de «Provinces Sérères
Autonomes», que l'administration coloniale confia à l'ancien alcaty du Teen à
Naaning, c'est à dire, Sanoor NiMY qui s'était déjà fait remarquer dans cette
fonction, comme un homme de poigne. Il avait aussi activement collaboré avec les
Français fors de la campagne contre les 5eereer. Toutes choses que l'administration
considéra comme de réelles qualités qui le prédestinaient à administrer les territoires
seereer réputés inq-ouvemables.
Le Joobaa5~ d€meuré
encore insoumis, persistait dans son attitude de
fermeture
de
se:i frontières à tout étranger susPecté de connivence avec
l'administration coloniale. La Iréputation de cruauté de ses habitants, acquise à la
suite de leurs nOlnbreux actes de pillages et de meurtres, la disposition de leur
habitat protégé par une épaisse forêt diffICilement pénétrable, constituaient les
atouts majeurs d'une indépr~ndance qtJ'ils s'étaient toujours efforcés de défendre.
L'adm.inistration coloniale savait qu'une expédition militaire dans cette contrée était
trop risquée. C'est pourquoi Elle en laissa Je soin à Sanoor, promettant de lui
déléguer son admini5tration en cas de victoire; une offre que le nouveau chef des
«Provinces Sérères autonomes» ne se fit pas prier d'accepter. !VIais étant conscient
7S ANS. 1 Dr 53 : Aubry Leo>MTE au gouverneu~.. 10 avril 1889.
191

de la difficulté de ll'entreprise, il se prépara en conséquence, en prenant d'abord la
précaution d'envoyer un marabout Ha/pu/aar, Demba U, en éclaireur pour recueillir
tout renseignement susceptible de: faciliter une expédition militaire peu coûteuse en
pertes humaines. La tournée de Demba fut utile pulsqu11 réussit à livrer la liste des
différents chefs du Joobaas, et à convaincre l'un des lamaan, Malik GINMN de Baba/(,
à devenir l'espion de sanoor.
Pourquoi un tel comportement de la part du lamaan Malik GINMN? les
populations du JoolJaas sont formelles. Pour elles, le chef de Bab3k avait trahi;
lamaan jugé ambilJi€~ux, on lui reprochait sa collaboration avec sanoor, espérant de
cette manière, être nommé chef de canton du Joobaas. ses fréquents déplacements
à Mbaadaan, où résidait le chef supérieur des «Provinces Sérères Autonomes»
étaient d'autant plus suspects qu'il commençait à tenir aux autres lamaan un
discours pro~françA'3is. Quand Sanoor manifesta I/intention de se rendre dans le
Jooœas, il se seran empressé de leur dire qu'il venait non en conquérant, mais en
«ami» désireux df~ f.3ire régner la :.~ix et le travail. :{1 fit une campagne effrénée pour
les amener à aco~pter cette «visife de courtoisie», invitant même les populations à
dresser un enclos avec des troncs d'arbres pour abriter les chevaux de 5anoor.76 Les
populations affirment que c'était en réalité un complot pour la construction d'une
fortification (sanie) destinée à pmtéger les troupes du chef supérieur. Le 9 avril
1891, Sanoor arriva à Babak avec six cents hommes dont quatre œnts cavaliers, 77
pendant que les populations abusées, s'employaient à achever rapidement la
construction du sarJe. Le complot: fëlillit réussir quand, arrivés à hauteur du puits du
village, quelques hommes de l'armée de Sanoor décidèrent de désaltérer leurs
chevaux, sans doute très éprouvés par leur longue randonnée. Leur présence
provOqua la panique des vaches trouvées au niveau du puits, C'est alors qu'éclata
l'incident qui allait précipiter la soU'mission des Seereer. Dans une furie ravageuse, un
des taureaux fon(:(l sur les chevaux, créant la panique au sein ale la troupe. Les
hommes de Sanoor ouvrirent le feu sur le taureau. Gee) CAANDUUM, son propriétaire
76 SEEN r K : Entretien effectué à Bat'dJ; ~ 30.09.95
n R.P. Sébire : op.cit, I~. :l'.4S.
J92
/

et ses voisins se jetèrent sur les cavaliers pour les abattre.78 Alertés, les autres
villages mobifisèrent leurs hommes qui accoururent rapidement vers Babak. Ils
venaient de partout : du .Joobaas même, du SBafeen, du Cangin et du Pàloor.
Dès les premières escarmouches, Sanoor se retira dans la fortification où il fut
assiégé pendant ln= semaine. II perdit une partie de ses meilleurs hommes et
chevaux dont soÏ)<ante quatre soldats tués et quarante sept bl.essés, trente et un
chevaux tués et cinquante trois blessés. 79 Visiblement en mauvaise posture, il ne dut
son salut qu'au SE~cours des troupes coloniales auxquelles le Gouvemeur demanda
d1ntervenir. HEREUrl1 fut chargé de conduire l'opération de secours. Deux compagnies
partirent de st Louis le quatorze a1JTiI par train spécial contenant dnq cent tirailleurs
et une artillerie. Une autre section quitta Dakar à destinatiOn de Kees. 80 Pendant ce
temps, ia stratégie d'encerclement méthodiquement orchestrée par les 5eereer
commençait à avoir raison de la résistance de Sanoor dont les troupes avaient épuisé
leurs munitions. Le 2.5 avril, HERBIN, sans doute pour impressionner les Seereer, lança
un coup de canon à partir de Kees. Visiblement intimidés, ils refusèrent le combat et
se dispersèrent, une bonne p3rtie des combattants se retranchant dans les villages
de Palam et de 5'ànge. Le 16 avril 1891, les 5eereer acceptèrent la capitulation et
promirent de se SOlilnettre désormais à l'autorité de la France qui leur imposa les
conditions suivantes :
... le désarmement complet de tous Jes guerriers, à l'exception des lamaan et
de deux à tmis hommes par village.
- la reconnaissance de l"autorité de Sanoor chef des «Provinces Sérères
autonomes.
- le paiement d'une amende dont la moitié devatt être réglée séance tenante
en nature. EII'e devait être en principe répartie entre les familles des guerriers
indigènes tués ou blessés avant l'arrivée de 1ël colonne.
- l'ouvertun:~ de larges voies. de communication à travers le pays.81
78 $EeN 1 K : op, dt.
79 R.P. Séblre ~ op.cll:, p.248
60 Idem
81 J. O. AOF : «Traité de ~·alx entre 5an00ret les Sérères »1 par PATIERSON, 5 juillet·lB91
193

La Françe confia à Sanoor ~"administrabon du Joobaas rattaché aux «Provinces
Sérères autonomes'>. Sa main mise sur les territoires seereer était devenue une
réalité offidellement r€(:onnue
par les populations, après un demi-siècle de résistance
acharnée. EUes étJient désormais impliquées dans la mouvance du système politique,
administratlf, judIciaire et économique progressivement mis en place.
194

CHAPITRE II
LA MISE EN l''LACE ET LE RENFOR.CEMENT DUt SYSTEME
COLONIAL..
195

Après avoir achevé lêl conquête du Sénégal, dont l'espace territorial st'ereer était l'un
des derniers bastions de la résistance, la France s'employa à mettre en place les
structures politiques, adrninist-atives et judidaires indispensables r,KlLlr atteindre les
objectifs fondament:G'ux de la colonisation, de manière à créer les conditions d'une
exploitation aussi rentable que possible des potentialités économiques que recelait le
Sénégal. L'appareil politico-judiciaire, même très contraignante pour les populations,
n'en connut pas m)ins une certaine souplesse, s'adaptant au mieux que possible aux
exigences toujours o)mmandées par les intérêts de la Métropole et des colons. De la
doctrine de l'assimilation qui fut à la base de la politique d'administration directe, les
grands idéologues et théoriciens de la colonisation évoluèrent rapidement vers un
système dit d'admini:itration indirecte. On préconisa aussi la doctrine de l'association
jugée plus conforme à la réalité coloniale. Cette panoplie de réformes montre que
l'administration coloniale n'avait pas trouvé la vraie solution pour faire adhérer les
populations indigènes au projet de société colonial:e que la France avait l'ambition
d'élaborer. Le fossé était trop grand entre les inténêts de la métropole et ceux des
populations autochtones soumises à une véritable oppression contre laquelle e"es
manifestèrent autan~: qu'elles le pouvaient, leur mécontentement. Les Seereer du
Nord-Ouest, insérés dans le sysb~me, n'échappèrent pas à sa logique et à sa
dynamique.
A)
La m,~sEl en place du système: une lpolitique confu:se
d'administrntiori directe (1860~1895).
La stratégie de pénétration coloniale influl2 souvent sensiblement sur la
manière d'adminlsIJ1!r les populations soumises. Si la conquête du Sénégal par la
France démarra réellement vers le milieu d.u ><J:X! siècle avec FAIDHERBE, sa présence
dans le pays fut plu!; ancienne car, au moment où elle entreprenait son occupation,
une forte colonie cie ressortissants de la France s'était déjà installée dans les
comptoirs de Gorée, de st Louis et de RufiSque, à Id faveur du commerce de trèlite,
très florissant sur les côtes de l'j~ftique. Elle s'était constituée en un groupe de
pression solidaire délns la défense des intérêts des Français d'üutre-mer, envoyant
même des doléance~i aux Etats généraux de la Constituante, suite à la Révolution de
196

1789. Il n'est pas exagéré de considérer qu'elle contribua, comme les autres colons
d'Outre-mer à déterminer l'orientation de la politique coloniale de la France au
T
Sénégal.
1°) La d04'~ra·ine de l'assh1nilation et 1es difficultés de sa mise en
L'Idée est quelquefois avancée que «la doctrine assimilationniste de la France
fut fortement influencée par le classicisme, l'universalisme égalitaire du catholidsme
et les é{ans philanthropiques des révolutions des xvrr~ et xrx:e siècles».82 Une telle
affirmation doit être nuancée Puis:lu'elle ne t;ent PélS réellement compte des intérêts
parfois contradietoip~s du pouvoir métropolitain et des colons, véritables acteurs du
système colonial. Pour le pouvoir métropolitain en effet, l'assimilation devait avoir
pour vocation de rendre semblables des hommes cl'origines dtfférentes. En d'autres
termes, il s'agissait d'aliéner complètement le colonisé, de l'arracher de son milieu
culturel, de détruire ses valeurs de civîlisation en lui imposant les lois,. la langue et les
courumes du colonisateur, sans pour autant lui en accorder les droits et les
privilèges.8) Cette forme d'assimilation devait avoir l'avantage de dépersonnaliser le
colonisé, et donc, de le sounnettn~ plus aisément. La réussite d'urne telle politique
devait nécessairement se traduire par une «homogénéisation>} de la Métropole et des
territoires colonisés en matière administrative, judiciaire, foncière, économique et
scolaire, et aboutir il «l'émancipation» des peuples colonisés} étant entendu que la
France leur niait '(out patrimoine tulturel et toute valeur de civilisation. Il faut
reconnaître que cette manière de voir était partimlièrement influencée par l'idéal
égalitaire et univ ~rsaliste ancré dans certains esprits, consécutivement à la
Révolution de 1789. C'est peuh§tre pour cette raison que Hubert DESCHAMPS
considère 11assimiL~tion comme «la Révolution française de 1789 débarquant en
Afrique sur la pointe des pieds et avec un certain ret3rd». 84
82 THlAM Mb : « La chefferie: lTaditlonnelle face à ta colonisation ».Université de Dakar, 1986, p.1B1.
83 Bosso-tERÈ De G : AutoIY,Ïl~ de la g>.l9nl;atlOn : les deux versants de l'histoire; Pans. Ed. fi.. Michel, 1967, p.20l.
114 DESCHAMPS H .~ Et mafnl-en.'int Lord lugard ? ln ~ JOurDal of International Afr1ean IQ$ft'tJde.;. vol . 23, oct.
1963, n0 4, p. 200.
197

Sans rejeter cette approche, les colons considéraient que l'assimilation devait
signifier la monopolisation, à leurs profits exclusifs! de tous les droits et privilèges du
citoyen français, ~jans impliquer nécessairement l'obéissance aux directives de la
politique métropolitaine! quand celle-ci paraissait méconnaître leurs intérêts.8s Cette
interprétation ne cadrait pas toujours avec les objectifs du pouvoir métropolitain.
Pire, elle excluait toute émancipation des peuples autochtones et créait dans les
colonies une atmosphère de tension souvent difficile à apaiser; car partout où ils
formaient lin group~ important, les colons s'activaient pour inflé<:hir la politique
métropolitaine da,:s le sens de leurs intérêts. Ils constituaient cles groupes de
pression en relation étroite avec les milieux colonIaux métropolitains, auxquels ils
servaient de
relélÎs
dans
l'exploitation
des
populations
colonisées,
lesquelles
entendaient aussi l;evendiquer leurs droits par la jouissance des mêmes privilèges.
En proclamiin1' que le.s colonies faisaient partie intégrante de la République et
f
qu'elles étaient soumises à des lois communes"
le Directoire fournissait aux
autochtones les arqurnents juridiques de la contestation de l'hégémonie économique
et politique du ëolonat. Ces conflits d'intérêts, difticilement concilia bles rendai,ent
J
encore la politjque d'assimilation très confuse surtout au Sénégal où les territoires
J
d'administration directe dont faisaient partie, au début, cer1:ë!ines régions habitées
par les 5eereer, véllsaient entre des statuts juridiques hybrides, parce qu'ils étailent
soumis, tantôt à la politique d'assimilation tantôt au régime de protectorat.
2°) L'appliG'ation de I;~ politique d'administration dil\\oo-e et son échec
dans les lterritoire:s seelSeTdu Nord~()uest.
Au Sénégal, la· politique de la France ne s'inscrivait pas dans une perspective
de création d'une colonie de peuplement, comme ce fut le cas en Algérie:S6
85 BosscKERE De G : op.cll~, ~,.208.
66 Conquise en 1830, l"d~~ était, du fait de sa proximité par rapport à la métropole, et de leur affinité
climatique, la seule colonie je peupleolent françalse d'Afrique. Elle ccmptait en 1854, déjà 15 000 colons nJlâUX
sur une population tetall~ de 109.400 Européells dont 47.274 Franç3is. Quant aux autochtones, ils étalent: au
nom~e de 3.000.000. CEs ctliffi"es som foumis par Charles Robert Aœron dans son ouvrage: Histoire de l'Algérte
contemooraine. Paris, PllF,:l964, p. 206. Collectlon «Que sais-je ? »
198

Mais les conditions particulières qull offratt favorisèrent l'implantation d'une
forte colonie de FrclnçaÎs, particullèrement nombreux à Gorée et à st Louis, où leurs
contacts avec les 1)I)pulations autochtones permirent le développement des mariages
mixtes et des concubinagesr unions desquelles naquirent des 11l,-,lâtres dont la
préoccupation étlit de se rapprocher des Européens par leur genre de vie. Mulâtres
et gourmettes, c'est-à-dire les chrétiens noirs, revendiquaient leur alppartenance à la
culture française, et entendêltent être soumis aux lois de la Métropole. Pour {:ette
raison, leurs aspirations rejoigœlient, dans une certaine mesure} les idées des
acteurs de la Révolution de ll89 qui prônaient l'inaliénabilité de l'Homme et
l'extension des valeurs de la civilisation française à travers le monde.
Dès la reprjs€~ des comptoirs de Gorée et de St Louis sur l'Angleterre] la France
y entama une poliljque d'assimila1tion pour répondre aux préoccupations des colons,
des gourmettes et des mul,âtres. C'est PJur confirmer cette option qu'après la
Révolution de lB·m.. elle accorda le droit de vote aux indigènes da St Louis et de
Gorée. Elle favorisait ainsi progressivement la constitution, au Sénégal, d'un «lobby»
défenseur des v<:JI€:urs
de la France, partisan de l'assimilation, et surtout, de
l'extension de la conquête coloniale, pour mieux faire prospérer ses affaires
commerciales. 11 ~;,emble que c'est sous la pression des commerçants de St Louis,
dans une pétition adressée au gouverneur PROTET, que le gouvernement français
accéléra son projet de conquête du Sénégal.87 Avant même l'achèvement de celle-ci,
la France avait dé:ià mis en place les structures politiques, administratives et
juridiques destinées à rég~r If~S territoires occupés, grâce à l'annexion du Walo en
1855 et du landetY, en 1861. L'arrêté du vingt huit décembre, qui consacra
l'annexion de ce d~mier, stipulait Que le territoire frdnçais s'étendait de Dakar au lac
Tanma, y compris la partie ,méridionale du lac jusqu'à la côte. Du même coup, une
partie du territoire
seereer devenait propriété française
soumise au
régime
d'administration directe, par laquE.~le la France ent(~ndait amener les populations à
reconnaître l'admid;"J"ation coloniale comme seule garante de l'autorité et du
pouvoir, et donc seule habilitée à imposer des mesures d~ordre admtnistratif,
-.--------"---~
fn Bosschere De Guy : QI;~Jj~ p.212
199

judidaire et économique. Ainsi elle commença, dès 1861, à poser les jalons devant
désormais réglementer la \\lie des populations.
Sur le plan administratif, les territoires seereer nouvellement annexés furent
regroupés dans le cercle de }andeer crée en 1861. L'annexion du Ndut et du Cangln
poussa l'administr-ation coloniale à créer de nouveaux cantons et à moclifter
l'organisation des tenitoires seereer. Ainsi le Ndut fut rattaché au canton crée en
1865, tandis que celui de Ket's s'étendait sur tout le cangin.88 Toutefois, la création
du cercle de DakClir-Kees, en 1862, la conduïsit à supprimer celui de Jandeer et à
l'ériger en canton réllttaché au nouveau cercle, dont le commandant, qui coiffait les
chefs des différents cantons, relevait lui-même de l'autorité du commandant du
Deuxième Arrond!:ssement résidant à Gorée. Cette réorganisation administrative
s'inscrivait dans le aldre d'une réelle centralisation cie l'autorité politique, encore plus
perceptible Quand le Gouverneur décida, en 1890, 1<31 restructuration du cerde Dakar-
Kees en quatre cantons :
- celui de Hufisque-fu171iregroupant la totalité des villages du saafeen/ de
Tubaab-Ja/aaw à Popeogin.
- celui de Pu lt-Kees compn~nant le Cangin et le territoire du Pa/oor-Sill.
- celui de ror-Jandee" s'étendant pour l'essentiel sur tes villages wolof et
Lebu.
- celui de JOd/-naaning dont l'influence s'étendait sur le territoire 5eh de la
Petite-Côte. 89
D'ans la vision de l'administration coloniale, l'organisation politique et sociale
seereer était inadaptée et inapte 21 répondre aux exigences d'ordre, de justice et de
paix.90 Les admilllsltrateurs coloniaux 16' percevant comme source d'anarchie, il fallait
JQ- détruire et incit=r les populations ~qui ignoraient totalement ce que signifie
l'autorité,~/habituE~r aux idées d'ordre et de justice que la France avait à cœur de
faire prévaloir», 91
88 ANS. 13 G 123 : Délirnrtatlon du Sagnakhor, 20 févrler1865.
89 ANS. 11 Dl/ ~219 : RéoIganisatioo du cercle Dakar-Thiès, 6 janvier 1890.
9a ANS. 13 G /279 : Corl"niJOd2Int du poste de Mbidjem au commandant supérieur de Gorée, 5 mars 1864.
91 Idem.
200

Pour parvenir à cette f1n, l',administration coloniale pensa plus judicieux de
s"appuyer sur des lc:7Jnaan jugés dO(iles qu'eUe nomma chefs de- province. C'est dans
ce cadre que /an1iJan Cak1awfllt placé, en 1864, à la tête du Ndut Dans le Cangin, le
choix fut porté sur /amaan .5èmgaan FM y, remplacé par son fUs Aman Sangaal1 à
partir de 1865. Quant au Saafeen, il reçut comme chef lamaan Daa/i de Tog/u. t-Ilais
1
ces chefs n'avaient aucun pouvoü· réel, même s'ils pouvaient se prévaloir d'une
légitimité dans le cadre du système traditionnel, Dès lors que l'administration
coloniale leur imposait sa propre manière de voir, ils devinrent alors de simples
caisses de résonance, chargés Ije transmettre les décisions qui leur étaient
communiquées. A t'oree de privilégier la collaboration -avec les Français au détriment
de la défense des intérêts des populations, ils finirent par perdre toute crédibillité
auprès d'elles. Lamaan Musa MbuU5. ne fut-il pas obligé de fuir son village, devant la
menace de ses compatriotes, pour se réfugier dans le poste de Puut? 92 Constatant
aussi que la tentê,tive de fusion du Ndut et du Lexaar confiées à Jamaan calaaw
n'avait pas atteint le5 objectifs visés, le commandant du poste de Mbidjem en tira la
conclusion «qu11 était impossible qu'un 5eereer quelconque commande
d'aub-es,
que dans son cercle>:..93
Le
constat était là,
palpable
et amer.
La
poHtique
de œntralisafjon
admilJistrative avait montré ses limites. L'administr~tion coloniale justifia cet échec
comme 11ncapaclté (les sociétés 5c'V3reer du Nord-Ouest à produire des chefs dignes
de respect. Elle abandonna même le projet de recrutement de fils de chefs seereer
pour
l'école de
~it Louis, lesquels devaient, après formatIon, présider au
commandement cie~j territoires seereer, conformément à sa politique d'aliénation
pour sortir les poPUli}tions de !eur "îgnorance" et de leur état de "sauvagerie,.94
Les causes de l'échec d'une telle politique pourraient être liées à la nattlre
même des rapports que l'administration coloniale voulait instaurer avec les 5eereer.
Il convient de rapPE~!er à ce propos que le régime d'administration directe signifiait
92 ANS. 13 G 1 278 : Commandant du p()~e d~: Mbldjem au commancant supérieur de Gorée, 16 octobre 1863.
9J ANS. 10/25 : Comn arK:lant du poste de Nbidjem au commaridart s~rieur de Gorée, 29 mars 1864.
94 ANS. 11 D 1/ 1325 : op. dt.
201
\\

que tout en ne bénéficiant pas du statut de citoyen français, les populations étaient
astreintes à respecter les lois et règlements français qui leur étaient applicables; un
statut hybrIde qui les exposait élUX caprices et aux exactions des administrateurs
coloniaux qui savaient que les autochtones soumis à ce régime n'avaient pas de
possibilité véritable de recours légal, parce que n'étant pas des citoyens français,
pour dénoncer la violence qui s'abattait sur eux. Chargés de faire respecter la loi et la
réglementation, ils étaient les premiers à les bafouer pour sans doute dissuader les
récalcitrants de toute idée de remise en cause de 101 domination française. C~st alinsi,
à notre avis, qu'ii f.:lUt expliquer les exécutions sommaires dont les 5eereer étaient
victimes. Entre le huit et le dix sept août 186j, trois parmi eux 'furent fusillés à Puut
sur ordre du corn mandant du poste, parce qu'accusés de trahison à la cause de la
France, à la suitf~ de la défaite cie l'armée coloniale face aux gens du Joobaas. 95
Pourtant, aucune cles accusaoon~; portées contre eux n'était vraiment fondée. A
supposer même qu'.:~lIes le fussent, les victimes auraient dû bénéficier d'un jugement
équitable, avant d'être soumises 21 un verdict aussii cruel. Le commandant du poste
de Kees se plut aus:;i, dans une correspondance adressée au commandant supérieur
de Gorée, à se gl.arifier d'avoir arrêté le chef du viUage d.e Xodoba et de l'avôir mis
aux fers, pour le seul motif qu'il «avait déclaré que son village ne devait rien à
personne, et Que I~; populations tireraient sur quiconque viendrait les ennuyer pour
le patement de I1mpôt».96 Non satisfait d'avoIr soumis à leur chef une ltelle
humiliation, il infliqea aux habitants du villa~e une amende de trois bœufs Quand ils
osèrent demander sa libérabon.
ces pratique.'J dont on pourrait multiplier les exemples, n'avaient aucun
rapport avec les idées de jusbœ'. de paix et d'ordre. supposées guider l'action
«Civilisatrice» de la France. l'obsession des administrateurs colorliaux à vouloir
imposer aux populations une réglementation qui leur était totalement incpnnue, et
qui, à l'évidence, ne ,cadrait pas ,wec leur mocle de vie, contribua à renforcer leur
hostilité à l'égard du pouvoir colonial, duquel elles n'avaient retenu que brimades,
humiliations, spoli; d~s de l·eurs terres, au profit des colons français et des Wolof et
9S ANS. L3 G 1 278 : op.dt, .
96 ANS. 13 G 11326 : bp,â1~.
202

des Bambara. le commandant du post~ de Kees n'avait-il pas affecté aux habitants
de Kër Maamur h~oOyet de I<:ër Seye/u, des terres qu'II reconnut pourtant appartenir
au terroir seeroo., en particulier aux villages de Su/ur et de Ngaparo ? Pour toute
justification à sa décision, il avança que «les terrains que les Wolof sont autorisés à
cultiver se trouvent au milieu du bois et distants d'environ trois kilomètres des
terrains réeUemer· exploités çJê3r les Sérères»; pour ajouter ensuite, «qu'ils n'ont
jamais étendu leurs c!Jltures au-defà de leurs forêts. Il semble donc tout naturel de
concéder ces terrains aux
'1'o)of qui les feront fruCtifier».97 Les populations
s'opposèrent à ce qui apparaissaïlt à· leurs yeux comme un abus provoquant une
réelle tension avec !~es Wolof. Lorsque le Commandant supérieur de Gorée s'aperçut
qu'elle allait dégénérer en un affrontement armé entre les deux communautés, Il
intima à son initialteur j'ordre de reporter provisoirement la mesure en attendant que
la présence frança~e soit plw; effective.98
La volonté de mainmise de la France sur les territoires seereer était manifeste.
Mais elle se heurtait toujours aux obstacles liés à leur gestion, et plus globalement à
celle des territoires annexés du Deuxième Arrondissement. «Ni les Seereer ou les
Wolof qui peupla!ieint ces espaœs n'entendaient renoncer à leurs coutumes. Leur
hostilité à l'applic~]tion de lé! réo~lementation française alla de la force à l'inertie pour
lasser les Blancs par tous les moyens, de manière à les obliger à quiltter le pays». 99
LéS populéltions n'étaient visiblement pas prêtes à acceptel" de s'impliquer
dans le système mis en place, et qui
leur demandait obéissance à la loi française,
d'ailleurs rarement appliquée dans les normes. La cupidité des alca~ simples
exécutants d'ordres la férocité des administrateurS': coloniaux leur mépris de tout ce
i
1
qui pouvait symboliser la culture locale, coostituaient autant de raisons contribuant à
éloigner les 5een~r::r du système colonial. Habitués à vivre dans des structures
politiques économiques· et sociales leur garantissant la liberté et la jouissance
complètE du fruit de leur labeur, ils p:JlNaient difficilement cornprendre que ce
97 ANS. 13 G 1 278 : op.cit, U n'est pë.ls besoin d"ll1SlSter sur la maladresse du commandant de poste RAJcux qui
démontre sa nette méOlnnai~<mce du système de propriété foocière des Seereer, sur lequel nous avons
consacré un sous diapltr€: dans la première partie.
9ll ANS. 4 BI 35 : op.Clt,.
99 GUEYE Mb (b) : QQ&j!; p.516
203

privilège leur fût bmta1ement arraché. La pofitlque d'administration directe étaIt
perçue comme un danger pour la survie d'un mode et d'un cadre de vie. que les
5eereer avaient réwsis à défendn:~, pendant des siècles, contre les assauts répétés
des royaumes WDI!of. C'est lJourquoi, la majortté des chefs seereer n'acceptèrent
aucune collaboration avec l'administration coloniah~. Le commandant du poste de
Kees s'en rendit compte, lorsqu11 demanda à Musa MBUUS de Le/D, de lui trouver un
jeune enfant de son village pour l'école des otages de tS Louis. Son choix fut porté
sur son neveu Ngoor SIlS. Mais lorsqu'il fullut venir chercher le futur élève,. le
commandant fut Cla:ueilli par une population résolument opposée a son départ et
prête à
prendre les armes.
Ainsi,
dit-N,«aprè.s
mille
~urparlers pour f.3ire
comprendre aux Sérères de Quels avantages pouvait jouir un village dont le chef
envoyait un de ses enfants à l'école française de st Louis, et quelle importance le
Gouverneur y attachait, je m'entendis répondre qu'on avait besoin de cet enfant pour
garder le troupeau et Qu'on voulait qu'i~ parlât sérère et non pas le français et le
wolof qull allait apprendre à st Louis» .100 cette cinglante réplique montre que les
préoccupations de Il'administration coloniale étaient loin de recouper celles des
populations seera,:'r. La politique d'assimilation ne constituait-elle pas une menace
réelle de 'disparition de leur patrimolne culturel?
Si dans les '!)~llitoires seere.;~ le refus d'adhésion à la politique d'assimilation
se traduisit par des œvoltes intempestives, individuelles ou collectives, dans le
Premier ArrondJssement, il se manifesta par un exode massif des populations, vers
les zones encore non soumises, parce qu'elles acceptaient difficilement l'application
des dispositions du code pénal français, qui nE! cadrait pas avec leur statut
traditionnel, L'exode provoqua une véritable «saignée démographique », que le
gouverneur tenta d'arrêter par la désannexion de la banlieue de st Louis en 1890.
Cette mesure M cOiIlronnée de succès puisqu'elle replaçait les populations dans le
cadre de leurs ins1itutions traditionnelles et faisait ainsi dispara'i'tre la craInte
qu'inspirart: l'applicaltion de la loi
française. 101
Les territoires désertés furent
repeuplés, et l'administration coloniale en déduisit que le protectorat était le mode le
100 ANS. 11 01/1326 :
.(it,
\\01 GUEYE Mb (b) : op.c·
p.-526.
204

plus adéquat pour e<ercer la dornJnation française; ce qui l'inspira à adopter ~s
réformes appliquée::: aux territoires seereer annexés.
H) les réformes du systènlEl polliltique et adminiistratif (1893-1939).
Vers 1890, la conquête du Sénégal était presque achevée. Seules quelques
poches de résistance continuaien~ à s'opPJser à l'implantation françafse. 102 La
politique dtassimilation et d'administration directe initiée dans les territoires déjà
conquis avait montré ses limitl.~ et partant, son inaptitude à répondre aux attentes
des théoriciens coloniaux. Ii était difficile, dans ces circonstances, de continuer à
l'imposer, d'autant que l'e~filsion de l'espace colonial français rendait encore plus
compliquée la gesHon des territoires conquis. On stétalt aperçu que le colonat ne
formait qu'une minOlité au sein de la grande masse des autochtones très attachés à
leur culture. Aussi, la France fut-elle amenée à assouplir sa politique et à envisager
des réformes concernant son mode de gestion des IX>pulations indigènes. sans
totalement abandonner la doctrine de
l'assimilation qui
régissait encore
les
ressortissants des quatre communes, elle s'orienta vers un régime de protectorat
Qu'elle jugea plus conforme aux tléalités coloniales. cette politique fut amorcée en
territoire seereerà partir de 1891, après la conquête du Joobaas.
1°) Les CCill:;équenœ..s (le l'échec de la politique d'administration
directe ~: la désarll11exiun des territoires seeteerdu Nont-Ouest.
L'échec de la politique (j'assimilation dans les territoires annexés provenait en
partie de ce que !e~; succes.seurs de FAIDHERBE stétalent plus ou moins écartés de la
politique qu'il avait: suivie lorsqu'il était gouverneur du Sénégal. Il était certes
partisan de ,tadministration directe mais pour lui, la domination française devait se
J
faire aux moindres frais pour obtenir, grâce au commerce, les plus grands avantages.
Un tel objectif ne pouvait être atteint sans vne tranquillité politique totale et
102 [1 s'agit des régior8 mélidionales et plus précisément de Ici Basse Casamance 6ù la résistance s'est
poursuivie jusqu'à la dE:uxième décade du )()(ème siècle. Voir ChristJan Roche: Conquête et résis~
des peuoies de ~lli!!K.e : Dakar, NEA,. 1976.
205

permanente. Or, CE~lIe-<:i exigeait une collaboration des populations indigènes pour
les amener progressivement à adhérer à son projet colonial. Ainsi/ tout en procédant
au démantèlement IjeS pouvoirs politiques traditionnels, FAIDHER8E entreprit la
récupération des Ch6~f"s locaux disposés à compos€~r avec l'autorité coloniale. L.es
éléments choisis aidèrent à 11nstallation des premiers maillons du système de
protectorat au Sénéçlal. 103 FAIDt-IER~IE était convaincu qu'une teUe stratégie était la
plus apte à sauvegarder les intérêts français et à créer les conditions d'une
assimilation progressive et sans heurts104.
Dès le départ de Faidherbe du Sénégal, ses successeurs optèrent pour une
autre stratégie.
L.~I conception des rapports entre le pouvoir colonial et les
populations conquises connut quelques modifications.
Le mot annexion sous-
entendait désormai~; le remplacement de l'autorité des chefs traditionnels par celle de
la France. Les œrritoires annexés étant considérés comme le prolongement du
territoire français, il rallait y ap~jquer les lois de ~a Métropole sans ménager la
susceptibilité et le::: éœts d'âme des populations. Nous avons déjà parlé des efn~
désastreux que pro'lcqua cette politique dans le Premier Arrondissement. La situation
était encore pire dans le Deuxième Arrondissement où Jes Seereer multiplièrent les
assassinats contre CEIU)( qui symbolisaient l'autorité coloniale. Une telle atmosphère
devenait intenable pour la France. Le succès de la désannexion de la banlieue de- st
Louis et la conquête du Jegem, du Sandog, du MbaaLiaan et du Joobaas, suivie de la
création
des
«Provinces
se.....oreet' autonomes»
confiées
à
Sanoor NJAAY,
lUI
fournissaient le préte<te pour désannexer les territc~res seereer. L'alTêté, pris le 13
décembre 1892, s1jpulait que :
« - art. 1 : les tenitoires du Deuxième Arrondissement actuellement placés sous
le régime de l'administration directe seront, à compter du premier janvier 1893,
placés sous celui de protectorat.
103 THIAM Mb ~ op.cit, p, 135.
.
104 La création du tribtlnal musulman signé par Napoléon, par décret du 20 mai 1857 sur proposrtiOn
de Faidherbe, s1nscriva~: dans ce cadre. Ce tribunal connai~;sait exdusivement des affaires elltre
indigènes musulmans (:t l-elatives aux questions intéressant rétat- c1vij. C'est dans ce même cadre l~u'il
faut placer la création <les medersas, destinés à former une éFte araoophone non hostile è ta çulture
ocddentale
206

- Art. 2 : sont toutefois réservé~; comme territoires d'administration directe l'Ile de
Fundlun, les e~cales de Joal, N'aaning, Kawlak allec les territoires de cultures le
j
territoire de Kees, la pointe de Sangomaar, le poste militaire de Nooro ».105
On peut remarquer que les territoires encoroe maintenus sous le régime de
l'administration dired:e, étaient ceux susceptibles·d'abriter des ressortissants franç,ais
ou des éléments aspirant à l'él5similation et constitués/pour la plupart, de traitants
installés dans ,les e~;cales, d'agents administratifs, de militaires auxquels il était
impossible d'appliquer les coutumes et traditions locales.
L'arrêté
du
I~ouvemeur L&.MOl1fE modifiant l'organisation du Deuxième
Arrondissement confia l'administration des territoires seereer désannexés à sanoor
NJM y, chef supér~eur des «Provinces Sérères autonomes». Pour justifier cette
mesure, il précisa que «le régime d'administrabon ~irecte.J tel qu'il avait été défini en
diverses circonstances, n'était qu'un état provisoire que les besoins de la politique
pouvaient faire adapter et auqlJ~ on pouvait renoncer à un moment donné».l06
Ainsi, la FranCt= n'exerçait désormais sur certains territoires seen~'erqu'un droit
de suzeraineté. P, partir de 1893, l'espace territorial Seereer fut éclaté et les
différentes provinces réparties entre les chefs supérieurs, titre que la France avait
crée depuis le démantèlement du Kajoor en 1886. Le Ndut et le Lexaar furent
intégrés à la «Confédération du Ka.ÎOO/» à la tête de laquelle se trouvait Demba Waar
SAAL, tandis que le 5aafeen, I~ Joobaas et une partie du Cangin (Fana'een) relevaient
désormais de l'autorité de Sanoor. Quant au Pa/oor, il restait intégré au canton de
Puut-Kees.. Seuls quelques villages noon du cangin et du Pa/ocr demeuraient
maintenus sous le ré~lme d'administration directe.
lOS
ANS. 10 01/67: Arrêté du 19ouverneur portant désannexion de territoires du Deuxième
Arrondissement, 16 décembre. 1892.
106 Idem
207

2) La po~it'iqllle de pf"iateCtorat et son application dans les territoirres
.reereerdui Nord-01Llest"
Jusqu'au début du X).~me siècle, la voie tracée par FAIDHERBE( partisan d'une
politique de destruction de tout Œ~ qui rappelait l'autorité traditionneHe, aurait servi
de démarche coloniale en Afrique ocddentale. 107 Le maintien des chefs locaux ne fut
qu'une stratégie adoptée dans un contexte où la présence française était à- ses
débuts. ce qui e)(plique que les traités signés avec les rois, et qui consacraIent
IJannexion de leur~ territoires, maintenaient toujOU!{S les coutumes et la législaljon
Indlgènes. 108 Cependant, pour FAIDHERBE le poùvoir des chefs traditionnels devait à
terme disparaître f;,l] profit de l'émergence d'une nouvelle catégorie formée à l'école
des otages et des fils de chefs de st Louis. L'administration coloniale attendait d'Ieux
dévotion et loyauté pour mie~ véhiculer les idées devant aboutir à la réalisation du
projet colonial de la France. Les successeurs de FAIDHERBE renforcèrent cette
pOtitique en accélérant la mainmise de la France sur les territoires conquis. Le
gouverneur LAMOTHE précisait en 1893, à l'occasion de la réouverture de l'école des
fils de chefs, qu11 f-allait «imprégner de civilisation française les cerleaux des jeunes
gens que dans Jeur milieu, la tJadition entoure de considération, d'un respect
atavique,
pour
~ -;
faire
plus
tard
des
collaborateurs
actifs
de
notre
commandement».I09 La mort de Demba Waar S4AL en 1902 et celle d'A1xJe/ Kadeer
en 1907 donnèrell'I. Il'occasion à la France de procéder à des réformes èoncemant le
commandement ind\\gène. Les chefferies qui symbolisaient la survivance du pouvoir
traditionnel dans Il;~ cadre des traités de protectorat, furent supprimées
Les territoires seereer; jusqu'alors regroupés sous le commandement des
chefs supérieurs, 'furent démantelés en provinces et en cantons confiés à d'anciens
élèves de l'école cles fils de chefs. L'administration coloniale semblait, par ces
mesuresr revenir à la politique d'administration directe. Il est évident Que les chefs
de canton, même 5115 pouvaient se prévaloir de certaines prérogatives comme ta
107 THIAM Mb : op.dt,. p.161
108 GuEYE Mb (b) : op.dt, ~,p.334-335
109 PEtER G : L'effort !ra Çjlis au Sénégal: Parl$, Ed. de Brocard, 1933, p.229.
208

collecte de '11mpât, la mobHisation des populations dans le cadre des prestations,
n'avalent aucuh püuIVoir significatif. Plus soucieux de la sauvegarde de leurs intérêts
et de leurs privill~g;=s, ils exécutaient sans état d'âme les ordres qui leur étaient
transmis par leurs supérieurs hiérarchiques. Ainsi, s'effilochait progressivement
l'autorité morale des responsables Indigènes, parce que les critères coutumiers
souvent avancés nE' prédisposai~nt plus nécessairement au recrutement des chefs.
Ceux qui avaient la charge de diriger les cantons dont dépendaient les Seereer
étaient souvent (ies étrang'ers n'ayant pas de véritables attaches avec les réalités
locales. Les nombreuses plaintes et réclamations des populations, liées aux abus de
toutes sortes, finirent par attirer l'attention du gouverneur PoNTY sur certaines
anomalies du système. Pour PoNlY en effet, le retour à la poli~que d'administ'rë3ltion
directe qui semblait se dessiner avec la suppression des grands commandements
détenus par des dlefs, pour la plupart iIIégitime~;, constituait un danger poUlr la
préservation des intérêts françai:.. Il risquait aussi d'entraîner des conséquences
préjudiCiables alJ): o:>loni$és qui commençaient à s'éloigner des centres français pour
aller former aillelJl~, une atmosphère sociale à laquelle ils restaient proFondément
attachés.
Ces mouvements migratoires ne concernaient certes pas réellement les
populations seen:rô~ dont les rÉ."II"Oltes, qui avaient pris d'autres formes, étaient
facilitées par la natUire et la amfiguratlon du paysage naturel qui servait de refuge en
cas de menaces qe représai,lIes. C'est pour, semble-t-il, mettre fin à une telle
situation qui nécessitait un rappel ;3 l'ordre, que le Ç10uvemeur général prit la dédslon
de repréciser l'orientation de la politique française concernant les tenitoires de
protectorat. Ses grandes lignes étaient exposées dans une circulaire signée le 22
septembre ~t adress~ à l'ensemble des lieutenants gouverneurs de l'A.D.F.UI) Se
fondant sur ce ql..l'j 1considérait comme sa longue expérience de l'~dministration et
des affaires coloniales
il estimaIT qu'il était temps de procéder à des réformes
r
audacieuses, de l'minière à doter la France d'une "joctrine cohérente pour une plus
grande effk:acité de sa politique indigène.
110 J.O.5 : ClJOJlaire dll g:lUvemeur Pc'f1ty, 22 septembre 1909.
209

Aussi, fallaft-il préciser certaines conclusions devenues en Quelque sorte
indiscutables dans 1;:1 pratique des affaires indigènes de l'A.O.f. ces conclusions
étaient d'autant plus nécessaires que la politique jusqu'alors menée dans les
territoires de protectorat, était tatWonne et se traduisait par des en-ements, malgré
les dédarations d':lnl:ention. 111 PONTY reprochait à ~teS prédécesseurs la création de
commandements
indigènes
purement
territoriaux,
c'est-à-dire,
des
entités
administratives Qu11 estimait non conformes à certaines données historiques,
culturelles, sociologiques ou ethnolinguistiques. Tl3ntôt une même circonsaiplion
englobait plusieurs groupes ethniques ou retigieux historiquement antagoniques,
tantôt c'était un rnêl'ne groupe ethnique ou religieux qui' était éclaté entre plusieurs
entités administra1J!'l/es. Cette situabon provoquait, ~I son avis, des tensions entre les
chefs indigènes, souvent étrangers dans 1eurs circonscriptions, et les populations qui
ne leur reconnaissaient aucune légitimité. Pour corriger cette lacune et éviter que ne
se perpétuât
le cycle infernal «llévoltes-répressions»,i1 fallait, de IJ'avis de Ponty,
mener une politique plus conforme aux réalités locales. Aussi, préconlsa-t-il «la
politique des race:;» qui «devait consister non à morceler l'autorité française sur la
masse, mais à la rendre plu~; tutélaire en établissant un çohtact plus direct entre
l'administrateur et l'administré, à c\\leisir un chef indigène dans une famille de la face
dont il représentera un des grouPE'ments».112 Dans l'esprit de PeNTY, chaque groupe
ethnique ou religipux devait jOtJir d'une autonomie li l'égard de ses voisins et évoluer
selon ses propres réalités cultureUes. Il était persuadé qu'une telle politique était la
plus apte à sauv~Jiarder à la fiJÎs les intérêts de la France et celles des colonisés, tout
en garanti.ssant la Pilix et la stabilité dans les territoires français.
Le statut administratif auquel étaient soumis les Seereer du Nord-Ouest,
n'avait-il pas en partie inspiré le gouvemeur gè1éral?La question mérite d'être
posée. Minorités Ilnquistiques indépendantes (exceptées les Ndut les Lala) avant la
pénétration coloniall:, elles avaient vu leur cadre de vie complètement bouleversé.
Dès la mise en place de l'administration coloniaie, elles furent intégrées dans le
cercle de Kees cn~~ par alTëté du 24 mai 1862 et
comprenant le Jandeer,
III Id~rn.
112 Ibidem
210

cohabitaient 5eereer et Wolof, et tous les territoires seereer annexés à la colonie.
L'arrêté du 11 mêli 1895 et celle du 24 décembre de fa même année portêlnt
réorganisation des dilrisions admini~;tratlves du Sénéqal, modifièrent la configurabon
du cercle qui regroupait désormais le Bawol, les «provinces Sérères autonomes)-), les
cantons de PUlJt-Kees, Tor-Jandee0 iJaaning et les banlieues de Dakar et de
Rufisque.
ce nouveau découpage entraîna l'agrandissement du cercle, mais surtout le
regroupement de pllu;ieurs ethnies (Wolof, 5eereer, Haalpuu/aaren, Soose etc.) dons
une même entité administrative. L'administration mloniale ne tint pas compte de
cette diversité, confiëlnt certllins cantons majoritairement habités par des Seereer à
des chefs étrangers auxquels les populations avaient du mal à se soumettre; tels
sanoor NJAA y puis Abdel /(é/adeer nommés à la tête des «Provinces Sérères
autonomes». En 1898, elle procéda à la fusion de la circonscription de la banlieue de
Rufisque ,et celle d,e Naaning pour former le nouveau canton de Barfii-Naaning. Elle
nomma à la tête de la nouvellf~ entité, dans laquelle était intégré te 5aafeen le frère
d'Abde/ Kaadeer. l.e!; 5eereet;. qui formaient une partie importante d.e ce canton,
avaient toutes les .:Jifficultés à faire prendre en compte leurs préoccupations. ce fut
aussi le cas de ceu:< intégrés dans tes cantons de Janfieer et du Saiiaxoor dépendant
du cercle du Kajoor. Ils se sentaient étouffés par une administration dans laquelle ils
éprouvaient du m.·: à se reconnaître, et par des chefs qui ignoraient (ou faisailent
semblant) le mode de fonction:nem~ntde leurs institutions traditionnelles.
Analysée du çoint de vue de ses principes, la réforme de POIIJTY ne pourrait-
elle pas être perçU€:
comme un effort dans la redéfinition des rapports entre la
France et ses colonies d'Afrique? En nommant des chefs de leurs ethnies ou de leurs
religions à la tête dre leurs circomeriptions locales, l'admInistration coloniale ne se
conformait-elle pa~; ëlUX réalités politiques, économiques et culturel_les des 5eeret~r?
On sait Que l'une des cauS{.~ des nombreuses révoltes contre le système colonial
était la négation de ces valeurs. L'administration coloniale pm d'aiUeu~ quelques
initiatives pour corri~er cette lacune, en procédant à des études monographiques
menées au niveau de l'ensemble des cercles. Dans ce cadre, la (~lTIonographie du
211

cercle de Thiès» (1910) et l'étude faite par l'administrateur adjoint du cercle (1917)
eurent le mérite de favoriser une. merlleure connaissance des sociétés seereer au sein
desquelles la Franœ tenta de trouver des dignitaires pour assumer ~es fonctions de
chefs de canton. IJlôlfS,' estimant tJrès vite que les sociétés seereer n'avaient pas
produit des éléments capables d'exercer le commandement territorial, elle porta son
choix sur les Seh et: les Wolof, notamment sur Yaaxam NGOM mis à la tête du canton
de Joobaas en avril 1907f sur Joon MANE à celle du canton de ;Yaaning, sur DalJur
FAAL à celle du canton de TOf'-Jandeer en 1909. 113
cette attitude de l'adrnlnistration coloniale est révélatrice des limites de
l'application de la politique initiée par PONrY, laquelle POSélit surtout le problème de la
gestion des mlnorit§S etflniques en général,
dies Seereer du Nord-Ouest en
particulier, de leur intégration œns le système colonial. Si 11dée Qui avait fondé sa
réforme semblait s/inscrire dans le sens de la reconnaissance des civilisations
afticaines, elle aurait dû aussi pousser les décidf~urs de la politique coloniale à
accepter les réalités locales, en les respectant, et mêmé, en s'appuyant sur les
institutions traditionne}les. Or, une telle perspective n'était pas envisageable parce
J
qu'incompatible avec les objectifs coloniaux de la France. C'est à ce niveau surtout
que résidait toute l'ambiguïté de la réforme de PON1Y. L'exploitation économique,
pour être efficace, devait s'appuyer sur un ÇX)uvoir fort, capable de faire respecter les
lois et d'assurer la paix coloniale. L'intention de la France n'était donc point de
s/orienter vers unie émancipation des peuples africains. «Elle devait au contraire
s'atteler à adapter notre commahdement aux contingences locates».114
Les successeurs de PONTY comprirent vite le danger que pouvait provoquer sa
réforme. Ils étaient convalncus que la «politique des races», en conférant aux .chefs
loçaux un certain pouvoir, éloignalit les populations des idées «civilisatrices» d·e la
France. Van VOUENHOVEN dédarait, dès sa prise de fonctlon en 1917 que:«nous
n'avr;ms jamais pratiqué la politique de protectorat telle que l'entendent certaines
puissances colonialE~s. Là où flotte le drapeau français, nous n'admettons d'autres
113 ANS. 11 Dl / 1354 : Cercle de Kees; rorre.spondanœ, 1910 - 1914.
114 J.O.5 : Cm/aire sur la politique Indigène, 22 septembre 1909.
212

représentants que ceux de l'autorité française. La souveraineté française ne se
partage ni ne se monnaye, et nous n'avons pas admis d'exception pour le Sénénal.
Les chefs n'ont aucun pouvoir d'aucune espèce/ car il n'y a pas deux autorités dans
le cercle: l'autorité française et l'autorité indigène. Il nry en a qu'une seule, le
commandant de cercle commande>~.115
Ceux qui étaient charmés par «l'Indirect Rule», méthode de l'Angleterre en
Afrique et en Asie l• devaient déch,;mter car la France n'entendait pas renoncer aux
principes centralis:rteurs de son s'lstème.1l6 Le chef indigène ne devait être investi
d/autre autorité que celle Que lui déléguait la puissance coloniale, et ne devait agir
que par sa seule volonté. Dans C€5 conditions, la politique de protectorat, dont les
principes devaient reposer sur des rapports de sqzeraineté et partant, de simple
tutelle, émit un leurre. En vétité, la France n'y avait jamais cru, dans fa mesure- où
elle avait toujours affiché un réel mépris à l'égard des traditions locales. Toutes les
mesures qu'elle avait prises, et qui tendaient vers un sol-disant respect de la
spécificité culturelle des sociétés africaines, n'avaient pour objectif que de rendre
plus efficace le di$,positif d'exploitatIon mis en place. Il n'est pas exagéré de dire que
des minorités ethniques comme les 5eereer du NOId-Otlest furent les plus exposées
aux affres d'une telle exploitation puisque la France ne leur reconnaissait ni culture,
ni cfvilisation. Marginalisées et doublement exploitées, elles semblaient constituer la
vache à lait de tow; ceux qui 1 dans leur territoire, étaient investis d'une parcelle de
pouvoir. Face aw( rigueurs du système, les révolu~ furent nombreuses et souvent
violentes.
c) Les Se,~~eerdu IN·ord-Ouest faœ aux rigueurs du sy!t1:ème colonial
La fin de ja conquête fut suivie de la phase de pacification des populations à
partir de la demière déçennî€ du )axe siècle. Progressivement la France mit en place
les appareils par -ique, administratif et judiciaire, c'est-à-dire les instruments pour
115 J.O. A.O.F: Arrêté du çlOuven1eur général repréclsant les orientations de la politique comniale, 15 avril 1917,
p.189.
116 A l'inverse du co!;onisatelJr brttannique Qui
administr.3it indirectement ses possessions, par
l'intermédiaire des i1nciens souverains. locaux, (en réservant toutefois la haute direction), -le
colonisateur françai5. recouru à l'adrriini~tration directe, système par lequ~ le pouvoir réel et effectif
était détenu par le; tldmlnistrateurs coloniaux. Cette organisation administrative répondait à une
administration œntialisatri,ce, vivace en France depuis les révolutions, héritée elle-même de
l'absolutisme monarchique instauré par Richelieu et LouisJaV.
213

optimiser l'exploitaljon économique dont étaient Vtctimes les populations. Le système
se traduisit par des rnesutes draconiennes qui tiraient leur légalité dans l'armada des
textes réglementaires é1aborè; pour les besoins d'une rentabilisation maximum d(~ la
dorrnnation frança;se. Le code de l'indigénat qui régissait le statut des populations
dans les pays de protectorat, leS exposait à tous les abus et exêlctîons. Face à
11nstauration du travail forcé et du travail obligatoire, au renforcement d'une fiscalité
de plus en plus lou~de et au recrutement de soldats pour I~s campagnes militaires,
surtout durant la «Grande Guerre», les Africains réagirent vigoureusement117 Ltère
des résistances armées était certes révolue, mais lES révoltes n'en continuèrent pas
moins à se manifester avec une efficacité qui mettait souvent l'administratIon
coloniale dans des situations embarrassa,ntes. Les nouvelles stratégies de lutte
adoptées contre la tyrannie coloniale devenaient multiformes. Elles découlaient du
~ouveau contexte crée pal~ les défaites militaires. Les Seereer du Nord-Ouest
souffrirent profundément des affres de l'exploitation coloniale, à cause de leur
marginalisation qui s'expliquait par le tait qu'Ils étaient souvent exdus de la
distribution des privilèges et des prébendes que pr'lxuraient l'adhésion au système.
Cette situation o.:mtribua à exacerber le ressentiment des populations contre
l'administration coloniale, donnant à leur résistance une tournure encore plus
originale.
1 0 ) Les in!i~trllmenbt du système ou Ilappareil répressif
Le refus des populations de se soumettre au système d'explottation coloniale
poussa les puissances européennes à instaurer dans les colonies un climat de
terreur. Partout bù f~nes rencontrèrent une Quelconque résistance, elles n'hésitèrent
pas à mettre en branle 101 machine répressive qu'elles avaient efficacement
confectionnée.
- Le cadJ"e ~Iégal
L'appareil judiciaire et administratif reposait sur le code de l'indigénat.
117Voir FaU B: « le travail forcé en Afrique occidentale française 1900-1946-: cas du Sénégal, cie la
Guinée et du Soudan » : Dakar, 1984. S'on étude a beaucoup insisté sur tes aspects généraUlc du
travail forcé. Nous nous imiterons alJX aspects particuliers en territoire seereer du Nord~uest.
214

Le code de IlilflClligénat
L'élaboration du code de l'indigénat répondait: au souci régulièrement expriimé
par la France, de créer les conditions d'une exploitation toujours plus avantageuse et
plus efficace des colonies. C'est dans cette optique qu'elle refu:a à l'écrasante
majorité des indigènes le statut de citoyens français! octroyé seulement aux
habitants des qUcltre communes de plein exercice, c'est-à-dire
Gorée, st Louis,
r
Dakar, Rufisque. L~ reste des habitants de la Colonit~ était soumis au starut de sujets
français, catégorie à laquelle f"Ut imposé le code de l'indigénat, vérit2lble couverture
légale pour justifier la mise en place d'un arsenal de mesures répressives, destlfll-6es
à transformer les pOi1ulations autochtones en simples «machines à produire».
le décret du 3D septembre IB87 s'était déjà attelé à réglementer la répression
en donnant un évelltail d'applications pratiques, notamment en ce qui concerne
l'acquittement de J1mpôt, le travoil forcé et la n~mise en question de l'autorité
cofoniale. Il stipulait en ses articles l et IV que:
- «les administrateurs coloniaux statuent au Sénégal et dépendances par vole
,
disciplinaire sur les inflClctions commises par les indigènes non citoyens français
contre les arrêté:; du Gouverneur. Les pénalrtés vbnt jusqu'à quinze jours de
prison et de cent francs d'amende au maximum .. ,
-
l'internemen:t des Indigènes non citoyens français et de ~eux qui leur sont
assimilables, ainsi que le séquestre de leurs bienls, peuvent être ordonnés par le
Gouverneur en Cclnsei1 privé» ,11U
Ces dispositions accordaient aux administrateurs coloniaux des pouvoirs très
étendus, par exem~)le: en matière de simple police:. domaine dans lequel Ils
pouvaiellt juger san:; être obligés de recourir à l'assistance d'un greffier et d'un
ministère public. I!s statuaient aussi en toute souveraineté sur les contraventions.
Mais quelques années d'application suffirent pour dévoiler l'inefficacité de ces
mesures, qui avaient provoqué un véritable désarroi chez les popu~ations dont les
révottes, fréquentes et parfois violentes, étaient toujours interprétées comme des
actes d'Insubordinaltion à l'autorité froute puissante des administrateurs coloniaux. La
118 Bulletln acWninistratif. 30 septembre lS87, p. 468.
215

logique d'exploitation interdisait une prise en considération des aspirations dles
autochtones, qu'lI 1i'allait davantage « mettre. au pas, pour éviter de provoquer de
fréquentes sITuations de dés0béisS2lnCe à l'égard de leurs chefs; surtout dans les
pays sérère, où les réofOltes avaient connu une dimension particu!1ère».119
Le décret du 2 L novembre 1904 apporta des correctifs au code de 11ndigénat.
Ceux-ci concernaient l'internement des indigènes sujets et le séquestre de leurs
biens, qui ne devaie(lt pfus être ordonnés pour plu~: de dix ans, sauf pour les cas
SUIvants: insurrection contre l'autorité de la France, troubles politiques graves,
manœuvres susceptibles de compromettre la Sécurité publique. Le décret précisait
aussi que l'autorité coloniale pouvait imposer aux villalges ayant abrité de tels faits et
aux collectivités dont les membres y avaient participé, une contribution spéciale
devant permettre à l'administration de se doter de moyens suffisants pour réprimer
les désordres. 120
L'arrêté du 31 mars 1917, qui déterminait l'exercice des pouvoirs disciplinaires
et des mesures propres à 11ndigénat en AOF, était encore plus cynique. Le lieutenant
gouverneur y précis.ait qulf visaiit, dans son esprit, à réprimer rapidement des actions
ou abstentions de nature à nuire au maintien de l'ordre où à la bonne marche des
services publiCs, et qui, différées à un bibunal risquaient ou d'échapper à toute
J
sanction en raison de leur nature non délictueuse en soi, ou de n'être sanctionnées
que trop tardivement, ou de nécessiter des formalités multiples, dont le manque de
personnel et le besoin d'assurer avant tout le maintien de l'ordre, rendaient la plupart
du temps l'accompl !ssement impossible. La rlgueur de la sanction, qui devait être
proportionnehe à la ,]rdvité de la faute commise, pouvait se traduire par une amencle
(maxi(Tlum cent franŒ:) par un emprisonnement (maximum quinze jours) ou par Uln
internement (maximum dix an5).121 r'lais seLille commandant de cerde, à, l'échelle cie
sa drconscrjption, étail, investi du droit de punir, droit qu'il pouvait d'ailleurs déléguer
à ses subordonnés, notamment aux chefs de canton. Ces demiers ne devatent
119 ANS. 13 G / 295 : Comr éindant du Cercle de Kees au Directeur des Affaires politiques. nov. 1886.
120 Bulletin Administratif: 12 décembre 1904, p.720.
Ut J.O. : n" 857 du 31/05/1917. p. 437
216

cependant agir qu'après avoir reçu son approbation. Le lieutenant gouverneur jugea
même utile de dresser une .liste d'infractions spéciales passibtes de punition
disciplinaire. L'arrêté pris dans ce sens comprenait Quarante quatre points dont:
- le refus de payer les taxes ét impôts, d'exécuter les prestations en nature, ou d'en
opérer le rachat, de se soumettre à toute réquisition légale de l'autorité.
- la négligence dans Ile paiement des impôts et taxes.
- la complicité dans la dissimulation.
- toute déclaration volontairement inexacte sur la matière imposable ou sur les
choses susceptibles d'être réquisitionnées.
- toute entrave (HI recensement des personnes, matières, animaux ou objets
imposables, à la perception lég;~les.
- le départ sans au 1.1)'~,sation d'une circonscription territoriale dans le but d'échapper
à l'acquittement de 11mpôt ou aux recherches de la police.
le refus de fournir des ren:s€~igne111ents d1ntérêt public ou les réponses scremment
mensongères etc.1.22
ce chapelet de mesures qui mettaient les populations dans une véritable
camisole de force, montre à quel point l'administration coloniale pouvait faire preuve
d'autoritarisme, quand il s'agissait de défendre les intérêts économiques de la
France, un· objectif au-dessus de toute autre considération. Le droit de pressurer len
toute impunité les indigènes était d'ailleurs considéré comme une chose naturelle.
Pour se donner bonne conscience, oln invoqua leur "état d'arriération mentale", "leur
paresse congénitale".. La France clevait donc se comporter en tutrice naturelle,
puisque les Noirs él:Qient des enfants qu'il fallait traiter en éternels mineurs. CLOZEL
ne disait-il pas que «les pouvoirs disciplinaires de l'autorité coloniale vis-à-vis de ses
administrés indigènes dont elle est le tuteur naturel peuvent être assimilés au
pouvoir de châtier qUI~ possède le père vis-à-vis de ses enfants»? 123
Ce mépris était: encore plus perceptible dans les rapports que l'administratlon
coJoniale entendait nouer avec les populations seereer dont l'esprIt rebelle avait fini
lU ANS. M 1219. Arrêté (jIJ lleuœnilnt nOl/vemeur du Sénégal, 24 février 1918.
123 J.05 : N°857 op. clt, ~1.4)B.
217

par ancrer dans Ja mentalité des colonisateurs de véritables stéréotypes. Comme
pour donner au sy!:;tème une image plus reluisante la France élabora un système
r
judidaire dont les ramificatlons se prolongèrent jusqu'aux villages
Les tlribunaux
Jusqu'à leur dÉsannexion, les territoires seereer du Nord~Ouest étaient soumls '
au régime juridique 'applicable aux Français. Ainsi ['arrêté du 24 mai 1862 stipulait
que «les crimes 011 délits contre les personnes, la propriété ou contre la sûreté
publique étaient jugés par les tribunaux français».124 En réalité! les termes de cet
arrêté n'étaient qUE~ rarement appliqués, l'Autorité coloniale préférant utiliser la voie
administrative pour fë3ire respecter les lois et règlements qui régissaient les territoires
d'administration directe. Cette justiœ à deux vitesses ne répondait nullement aux
préoccupations des p:>pulatiol1s qui n'entendaient pas se soumettre à cette nouvelle
législation dont l'administration coloniale perçut d'ailleurs très tôt les failles. La
création des grands commandements et la désannexion de certains territoires
servirent de prétexte à l'institution des conseIls des notables dans la Confédérati-:m
des Provinces du ' ....ajoor et dans les « Provinces Sérères autonomes», conseils qui
connaissaient en
matière de délits et crimes.
Celui des «Provinces Sérères
~utonomes», composé de tous les chefs de canton, des cadi et de deux délégués
seereer, étajt présldé par le Chef supérieur. Le résident y assistait avec volx
consultative mais aVélit sur Je jugement Je droit de suspension.
l
L'année 1903 marque un tournant dans la politique judiciaire de la France en
pays de protectorat avec 11nstitution des tribunaux de village, des trfbunaux de
province et' des tribunaux de cerde réservés aux ressortissants de la colonie non
r
bénéficiaires du stltut de citoyen français. Leur a-éatiDn, qui s'ins.crivait dans la
logique de la politique de discrimînation administrative, économique et sociale voulue
par la France, reflétait davantage la dichotomie entre tes territoires d'administration
directe au niveau desquels les popullations étaient justiCiables des tribunaux français,
121 ANS 1 G /337: op.dt,p.23
218

et des bibl,lnaUx de protectorat où la législation .puisait ses sources dans les
coutumes locales.
Les tribunaux de "'illage
Ils réglaient, en matière ovile et commerciale, tous les différenps dont Ils
étaient saisis par les
membres
de
la communauté villageoise.
En
matière
correctionnelle, Us pouvaient infliger des peines d'uil à cinq jours de prison et d'un à
quinze francs d'amende.12.5 Malis les décisions pouvant ne pas lier les parties, surtout
en matière de contentieux dvHe ou commercial, dans une telle situation, le jugement
en première instance pouvait être porté au niveau du tribunal de province. ce demler
aspect enlevait aux tribunaux de village leur efficacité, dans la mesure où les parties
en conflit acceptaient rarement le verdict pronorn:é par les lamaan; une attitude
presque impensab~e dans le cadre du système traditionnel, car J'autorité morale du
conseil du village el: .sa crédibilité en faIsaient une instance dont les décisions étaient
rarement contestèe~;. Mais, I,e contexte de la colonisation ayant bouleversé les
mécanismes traditionnels de règlement des contentieux, les lamaan nommés par
l'administration cc:on/ale étaient 'Souvent suspectés de connivence avec elle. 126
Désavoués et désmrnés face' à une tèile défiance, lis furent souvent obligés de se
remettre aux tribunaux de provInce pour le règlement des contentieux qu'ils étal'ent
Incapables de trancher.
Les tribunaux dE! provincEl
Ils constituaient le second pal~ de la hiérarchie judiciaire instituée dans les
territoires de prott~:orat. Siégeant dans le chef-lieu de province, chaque tribunal
était composé: du ·:hef de province qui en assurait 181 présidence, de deux assesseurs
titulaires, de deux assesseurs suppléants choisis parmi les notables. En matière d'Ille
et commerciale, Il connaissait en première instance et à la charge d'appel devant le
tribunal de cercle, de tous les litiges dont il était saisis. En matière correçtionnelle, i!
connaissart également, à charge dj~~ppel, de tous les délits. 127 Outre les contentieux
dont il était saisi pl~r (es chefs de village, il pouvait aussi siéger, par décision du chef
de province, ou du commandant de cercle. Le fonctionnement des tribunaux de
125 1 G 1 337. op.clt p.23
126 JOON Y : op.dt.
127 ANS 1 G 1 337 : op.clt p. 23
219

province posait souvent prob:ème, surtbut dans le cercle de Kees où la configuration
ethnique et religieuse déterminait une certaine diversité culturelle. Les jugements
devant être rendus selon les coutumes, on peut se demander si la -spécificité
culturelle, notamment seereer,. étaIt véritablement prise en compte, surtout quand
on sait qu1/s étaient ilarement choisis comme membres de ces Instances. Ceux qui y
siégeaient
étaient
souvent
étrangers
à leurs traditions et ignoraient leurs
mécanismes de fonctionnement. Cette situation était rendue encore plus confuse par
la dichotomie entre territoires d'administration directe et pays de protectorat.
Constituant une zone de contact entre ces entités aux statuts juridiques différents, ils
étalent ballottés EntIte deux législations dans lesquelles Ils éprouvaient du mal à se
retrouver.
Le contentiel.l)( opposant 8iraam NcJolaan Sas à Coob FM y est une iIlustlôtion
des difficultés de l''administration coloniale à mettre en -œuvre une justice indigène
prenant réellement. en cQmpte~ tes préoccupations des populations. Dans une lettre
adressée au Gouverneur le 4 décembre 1909, Biraam Ndolaan 5assélevait contre le
verdict du tribunal de· Naanlng en faveur de son cousin Coob, à Qui il avait confié une
partie du troupeau fé:miUal dont il était le détenteur en l'absence de son oncle Baara
JAW qui devait être II~ chef d.e la famille. Mais ce dernier résidait à Rufisque et son
statut de musulman et d'électeur ne lui permettait pas de s'acquitter de cette charge
dans un territoire nCln régie par les lois françaises. Biraam Ndolaan accusait Coob
d'avoir décimé, aVE~ la complicité de son oncle, le troupeau familial. Cè que l'accusé
reconnut devant le Conseil des chef"S de village. Mais quand il fallut les contraindn~ à
rembourser, Coob et Baara changèrent d'attitude et nièrent les faits Qui leur étaient
reprochés. Le contentieux fut porté devant le tribunal de NéJanlng qui acquitta Coob
et se déclara incompétent pour juger Baara.l28 L'affafre fut classée sans suite, malgré
les témoignages dE!S lamaan d(~ KiiT,fibuur, Sinja, Xasaab, Gereew, Calra en favèur de
Biraam NdoJaan.
128 ANS. 11 Dl/1354 :op.clt,
220

Le trlbunal de cercle
Il jouait un njle important dans le diSpositif juridique mis en place par
l'administration colonIale dans ies pays de protectorat, puisqu'il constituait le dernier
recours pour les populations, En matière civile et correctionneUe, ~I connaissait de
l'appel de tous les jugements des tribunaux de province. Il en était de même dies
délits et crimes. If était composé de deux assesseurs titulaires, de deux assesseurs
supptéants nommés chaque année par le gouverneur. Il prononçait des peines
supérieures
à cinq
ans
d'emprisonnemen~.
Mals
elles
étalent
soumises
a
l'homologation de li Chambre Spéciale sîégeant au chef-lieu de la Cour d'Appet Elle
était composée du vice- président de la Cour qui en assurait la présidence, de d€~ux
fonctionnaires, de deux assesseurs Indigènes. Les fonctions de Minlstère Public
,
étaient exercées par le procureur général. La Chambre confirmait ou annulait les
jugements des tribunaux de cercle. Il faut cependaht souligner que les ressortlssants
français résidant di:lns le cercle de gees étaient jugés par le tribunal français siége,ant
Kees, beaucoup plus préoccupé par le marntten de
l'ordre colonial Que par
l'application d'une jU:50ce réellement conforme aux aspirations des populations. sans
formation jurldiqu ~ i3ppropriée, ses membres ignoraient souvent les coutumes sur
leSQuelles Us prétendaient s'appuyer. Leurs verdicts reflétaient ces carences et
rendaient encore plus amères les (jéceptions des justiciables transformés en «50U5-
hommes», surtout çar un appareil politico-adminiS1Tatif dont les agents étaient I~s
principaux acteurs de la répression coloniale.
- Les actetill"!i de la répre!ision
L'appareil éldministratif s'appuyait sur une catégorie d'hommes dévoués et
manifestant en toute occasion un zèle débordant, pour s'attirer les faveurs du
système. Du gouvellleur général au plus simple chef de village, en passant par le
gouverneur, les commandants de cercle, les résIdents, les chefs de canton, chaque
acteur devait s'investir à fond pour que les rouages du système facilitent et
développent la ren''"abUité de l'exploitation économique.
221

Le gouverneur générall~ le gouverneur étaient certes des artisans importants
du système pulsqlJllls définissaient les orientations de fa politique à suivre,
coordonnaient les actions à entreprendre. Mais, les vértta~es acteurs de la politique
coloniale étaient les commandants de cercle, du fait de leur contact plus direct avec
les administrés et de Jeur c:onnalissance plus approfondie des rf.>..alités de leurs
circonscriptions. R,obert DELAVrGNETIE, un des pionniers de l'admInistration colonla1e
en ADF, affirmait que «dans sa 'plus haute expression, le métier d'administrateur
colonial est de commander un œrde» .129 Cela signifie que les commandants de
cerde devaient nOI~malement être recrutés parmi les administrateurs coloniaux ayant
subi une formation clans ce sens. Il,.tJais «rabsence de candidats obligea la Frano~ à
faire appel à quelquEls anciens de l'armée coloniale nantis d'une certaine expérience
du pays». 130
La plupart des commandants de cercle étaient des soldats affectés à cette
fonction, en récomPl~nse de leur zèle lors des expéditions militaires menées contre
les populations. Leur esprit guerrier et autoritaire en faisait souvent des tyrans,
prompts à infliger ëlUX récalcitrants I~ mesures coercitives les p:us humiliantes,
imprimant ainsi à /'admini5trajon territoriale un caractère dictatorial, pour mieux
assurer la mission dont Us étaient officiellement investis. La connaissance du terrain,
leur permettait de Jouer un rôle essentiel dans la définition des projets en matière de
santé, d'éducation, d'agriculture, de finances etc.
LeS populations du cerc~ d~ Kees, et particulièrement les 5eereer, soyffrin~nt
des mauvaiS traitements infligés par les commandants qui se succédèrent'à la tête
de cette circonscr~ption. R4JOUX, DORVAL AlVE5, PATTERSON, D~ES, MOLLEUR,.
DoLOSIE, se compOI"tèrent en autocrates, s'adonnant aux suppUces les plus humiliants
comme' la
bastonnade,
la
mise
aux
fers,
les
amendes
excessives,
les
emprisonnements abusifs. 131 ~~ais, si ces abus passaient souvent in~perçus, parce
qu'ignorés ou couverts par la hiérarchie, certains. dont la gravité risquait de
129 DELAVlGNEtn: R : ifs \\lriJ.I:~_M...I.:EfImi.œ : Paris., Gallimard, 1939, p. 69.
130 GUEYE Mb (b) : op.dt, p.. '439.
131 Guèye ME (fi): op.cit, pp. 499- 501.. [l a relevé de oombreux cas d'abLlS que nous ne jugeons pas utIles de
reproduire..
222

compromettre la «paix coloniale» pouvaient être sanctionnés par la révocation du
commandant incriminé. Ce fut le cas, en 1918, de l'administrateur du cercle de Kees
relevé de ses fonctions, pour (J'Voir maltraité certains de ses administrés. 132
Se comjX>rtallt en mandarins dans ce qu'ils considéraient comme leur fief, les
commandants de oercle s'étaient entourés d'une catégorie d'individus dévoués et
~uvent prêts à exécuter aveuglement leurs ordres. Ces a/catys ou « gardes-cercle»,
peu instruits pour n plupart, mais ,animés d'ambitions démesurées, traduisaient eh
actes la brutaHté de leurs chefSr avec l'espoir d'une possible nomination à la tête d'un
canton.
La création de; grands commandements indigènes à partir de
1886 poussa
l'administration coloniiale à instituer le poste de résic/ent dans les provinces confiées
aux
chefs - supérieurs.
Les
résidents
y
représentaient
les
administrateurs
commandants de éen:le. Leur tâche consistait à centraliser tous tes renseignements
utiles fournis par fe's (hefs de canum ou par toute autre source. Obligation leur était
faite d'informer leUirs supérieurs hiérarchiques de la situation économiql,Je politlqu~
sanitaire, mals sUltCHt de "état d'esprit des populations. Leurs rapports étaient
étudiés avec la p~U:5 grande minutie par les commandants de cercle qui leur
accordaient généralement plus de Clrédit que les renseignements fournis par les chefs
indigènes?33
Le résident des «Provinces Sérères autonomes» était domicilié à 5UU5uum
"
s'entourait
dl ne
véritable
milice
destinée
à
réprimer
toute
attitude
d1nsubordinatiofi.
n autorité finit par éclipser celle du chef supérieur qui était en
principe te déposiTaire- du pouvoir politique dans la circonscription. Cette double
autorité était naturellement source de conflit de compétence et de préséance; ce qui
nécessita d'ailleurs une redéfinition des pouvoirs et du rôle du résident par
l'pdministrateur en chef du Cercle de Kees, DESCAZES, suite à une lettre d'AtxfeI
132 ANS. : 3 fi 54. : Com;ëHprivé du Sénégal: procès-verbaux des séances du 1'" semestre 1918.
133 En vérité, les résident::> étaient les vrais r~::li"ésentants de l'admilliSt~atloncoloniale au niveau provIncial. Sie ne
semblait manifestement pclS avoir ccnfl.anœ aux chefs Indigènes ; peut~être, les soupçonnalt-e1le d'être plus
proches des aspirations d~: admInistrés et éventuellement leurs complICes dans la prot:estatiqn contre rartlitrâlre
dont lJs étaient VIctImes.
223

Kadeer dénonçant «~~S abus liés à des corvées gratuites et de fourniture également
gratuite de viVres et fourra~J€S à I/administrateur résident et aux chefs qui
l'accompagnent». 13'1 Il s'offusquait aussi de ce qu'un ordre n/avait de chançe d/être
exécuté que si le résident le donnait lui même.
Cette lettre d'AtxJel Kadeer met à nu le peu de considération
Que
l'administration co(oniale portait à '{endroit des chefs indigènes et l'ampleur de leurs
frustrations.
DESCIIZE:s
les qualifiait d1nexpérimentés,
sans
aucune
Influence
personnelle, et Inca pables de se faire obétr. 135 Cette appréciation négative les indtait
sans doute à redoubler de zèle pour se forger une meilleure image auprès de
l'autorité coloniale. leurs rivalités avec les résidents les poussaient souvent à
dénoncer les abus de ces derriiers. Pourtant, ils en comme~ient autant, sinon plus.
Ils pouvaient être d'I:me cruauté réelle en cas de non-exécutiQn de leurs ordres ou
par simples caprices. Demba Waar S44L était encore plus mal~ureux à la tête de~ la
s
Confédération des provinces du Kajoor â~~quelle étaient intégrées lès minorités
seereer du Ndut et.du Lexaar. L'administratioQ coloniale I{avait manipulé contre LiJt-
Joor pour le nommer en 1886 chef supérieur de cette Confédération et renforcer sa
mainmise sur le pc;y~;. Mais très vite, il se rendit compte que son pouvoir n'était que
nomina~ puisqull n'exerçait aucune influence sur les populations, et surtdu~qI/on lui
avait tout enlevé fic qu'il n'était plus rien. l36
sans
autmité
réelle
dans
leurs
commandements
territoriaux,
sans
rémunération et $llbissant la répre!iSion des administrateurs français, les chefs
supérieurs
utilisèrent
les
infortunées
populations
comme
exutoire
de
leurs
frustrations. Tant qu'lis étaient encore utiles pour le bon fonctionnement du système,
dans un contexŒ où l'implantanon française était encore à ses balbutiements,
l'administration coloniale les 8ibreuvait 'd'éloges et de décorations. Sanoor NJAAY fut
ainSI considéré comme lln chef énergique et d'une rare intelligence qualités quI Illi
j
13'l ANS. 11 0 11 1343 : Rlpport de DESCAZES administrateur en d1ef du œrde de Kees au directeur des Affaires
indigènes, 1899.
135 Idem.
136 ANS. 2 G 1/06: Rapport génétat sur le cercle du carcx, Lettre de Demba War sali au gouverneur du
Sénégal : 6 mars 1897.
224

valurent une promotion. Quant à Atx1el Kadee~ il reçut à plusieurs reprises des
décorations, en ré.:olTIpense de ses nombreux services rendus à la France.
L'occupation Ijevenue effecijve et les populations pacifiées, l'ad\\llinisbâljon
coloniale
ne jug~:a plus nécessaire le maIntien des grands commandements
territoriaux. Le contexte de la domination avait changé et elle n'avait plus besoin
d1ntermédiaires plus ou moins autonon'J~ pour administrer les territoires occupés.
Elle considérait désormais les chefs supérieu~ comme un écran à la fluidité du
système. Il fallait troHver le prétexte Idéal pour procéder à leur suppression, devenue
effective en 1907, par décision du Ueutenant gouverneur Guy
137
CAMIllE.
On invoqua
comme motif, les T1omb~ux abus qu'Ils ne cessaient de commettre, avec une
effroyable maladress-e, aux dépens de leurs administrés.
Les chefs de canton devinrent alors les seuls interlocuteurs des commandants
de cerde auprès des. populations. Mais l'administration coloniale ne changea pas sa
politiqué dans le fond, car si les cantons étaient devenus la cellule vivante de
l'organisation administrative cles territoires seereer, les chefs placés à leur t·ête
n'avaient pas de pouvait de décision. Tout au plus, étaient-ils chargés du
recensement annuell~t de l'établissement des rôles et des patentes commerciales. Ils
devaient aussi surveiiler la perception de 11mpêt par les chefs de village et diriger les
opérations de recrutement militaire. L'administration coloniale leur déléguait enfin
.
.
certaines prérogative:; en matière judiciaire. Ils avaiEmt la protection du commandant
de cercle tant qu~ls demeuraient loyaux et zélés. Pouvaient-ils d'ameurs ne pas l'être,
compte tenu des conditions souvent douteuses qui présidaient à leur nomination?
laquelle se faisait sur sa proposition; et il n'allait pas souvent tain, pour chercher des
candidats qu11 puisait parmi ses serviteurs. C'est pourqUOi, il n'était pas rare de voir
des interprètes, des palefreniers, des soldats ou de simples cuisiniers promus à la
fonction tant convoitée de che.f de canton. Cétâit le cas de Mamadou 5ow, ancien
spahi en retraite, nommé chef du canton de Keesen 1897. 138
137' ANS 13 G 1 71 ~ Arfl&é du Gouv~eur Guy CAMn.t.e relatlf à la suppressIOn des grands commandements
territoriaux, 10 mars1907.
138 ANS . 13 G 151 : BulletIn Individuel de Mamadou Sow. 17 août 1897.
225

Le choix axé sur la médiocrité était une stratégie voulue par ies commandants
de cercle, pour évit=r de créer des situations d'insubordination, dans un contexte où
les nouveaux te:xt,es qui réglementaient l'organisation administrative de cerde
confiaient aux chefs de canton certaines prérogatives qui leur assuraient plus de
stabilité dans l'emploi et par conséquent un sentiment plus élevé de leur dignité et
de leur responsabilité. Mieux valait donc proposer des hommes de condition sociale
modeste
sans envergure intellectuelle
et plus manipulables. Cette dérive fit
l
l
d'ailleurs réagir Van VOlLENHOVEN qui jugea en d.es termes très sévères «ces clhefs
noirs qui ne peuvent faire aucun bien s'ils .sont OOns et qui font un mal immense
quand ils sont mauvai5»Y39
Les chefs de (:anton étêlient à j/image des autres instruments du système, c'est
à dire, utilisés pour son bon fonc:ljonnement, mais souvent contre les administrés,
particulièrement contre les chefs de village qui étaient le dernier maillon d'une chaîne
dont la vocation était de pressurer les populations, tenues de se soumettre au risque
ç1'être garrottées, dil;~pidées, spoliées ou emprisonnées.
2)~ Les mÉ:('.élnisD1e.a; de l'.p..xploitation : fiscalité, travail ftJrcé,
servio;~ militairer
L'arsenal de: 1:.is et règlements élaborés par la France, et destiné à pacifier les
pdpulations, avait pour obj&..'1if qe créer un environnement économique capable de
répondre aux PrOOxupations du "grand capital" métropoUtain et de ses ramifications
au niveau local. C'E:st dans ce cadre qu'elle institua un système d'exploitation
reposant sur une fiscalité de plus en: plus lourde, sur 11nstauration et la généralisation
du travarl forcé dans les pays de. protectorat, et sur 11mposition d'un service militaire
pour les besoins de la: défense de la France.
- Une fiscalité diffidle à supporte.·
Dans le discours officiel, la préoccupation fondamentale de la France semblait
être la "mise en vè:eor" des colonie.5. Elle fut même souvent invoquée comme une,
139 J. O. AOf: op. Cil, p. 179.
226

nécessité à laquelle devaient s'atteler les acteurs de la politique coloniale. 140
Pourtant, sa philosophie en la matière exduait tout apport financier, et par
conséquent, tout ilrlVestissement de l'Etat français -dans les colonies. Cest surtout à
partir de la deuxième moItié du ~ stècle que cette idée commença à se renforcer
au sein de l'opinion française, qui considérait que la colonie idéale devait être celle
qui ne coûtait rien au budget de l"Etat français, mêlis ph:-'';œlle qui constituait un
appoint pour ses recettes financières. C'est par rapport à cette vision que la France
opta pour j'autonomie financière Pes colonies. Cela signifie que celtes-ci devaient
prendre en charçre leur propre IldéVeloppement économique et social" dont fa
réa1isation nécessH:ôit la mobilisatiOn de toutes leurs ressources matérielles et
humaines. Elle exiIJeait par conséquent des sacrifices plus Importants de la part des
colonisés. l'admln51ration coëoniale justifia ainsi les lourdes chargeS fiscales sans
cesse imposées aux masses ; lesquefl~s charges devaient en prindpe alimenter les
budgets des colonies, de manière à assurer les investissements néœssaires à teur
~
"mise en valeur".
Au Sénéga~. la conquête fut immédiatement suivie dt la mise en place d'un
système fiscal destiné à alimenter les fonds budgétaires de la colonie. Il ne fut pas
cependant uniforme, parce Qu'en prIncipe calqué sur la dichotomie entre territoires
d'administration directe et tenitoires de protectorat. Cette distinction poussa dans un
premier temps la Flëlnce à adopter une approche dilférenciée des finances publiques,
par l'institution de budgets autonomes dont la définition, l'établissement et l'adoption
étaient relativement simples, L'administràtion coloniale ne s'embarras,sait pas, lors
de leur élaboration, de procédures susceptibles de tenir compte des véritables
~Ins des popu'I-3'tions. Si le budget des territoires d'administration directe était
soumis à la délibération et êlU vob:~ du Conseil général dont les membres étalent élus
par les originaires des quatre Communes, il en était autrement pour celui des
tertitoires de protectorat. La mise en exercice de lieur budget ne donnait pas lieu à
une telle procédUire. Il était soumis, pour simple consultation, au Conseil privé. Mals
en réalité, ces institutions (le Conseil général et le Conseil privé) ne jouaient pas un
1'10 Voir pour plus d'in onnations conCernant la politique dite de mise en valeur du Sénégal, l'ouvrage
de Georges HARDY: -'JI mise en Y?!.l.e.Yuj!u Sénégal de 1817 ~~, Paris, Larase, 1821.
227

rôle déterminant dans l'élaboration du budget de la colonie. Ce rôle était plutôt
dévolu au Lieutenant Gouverneur, surtout dans les b~rritoires de protectorat où, par
un simple arrêté, il pouvait déterminer le mode d'assiette de l'impôt personnel. 141
Les population~; seereer du Nord-Ouest posèrent de sérieuses difficultés en
matière fiscale à l'administration colonIale, du fait de leur statut juridique confus, et
aussi, de leur situation géographique. Dès leur annexion en 1861, l'admirustratlon
coloniale exigea des populations le versement d'un impôt de capitatlon de 1,5 franc,
qu'elles pouvaient payer en nature ou en espèce. Elle décida aussi de contraindre les
exploitants des forèts du Jandeer à payer des taxes desquelles elle tira, pour l'année,
1862-1863, des recettes estimées à 3710 Francs. 1Q2 En 1865/ elle fIXa à .3S
kilogrammes de a)ton le taux de capitation, à un boisseau de mil pour trois
personnes, à un bceuf pour- seize à vingt personnes, selon le poids de l'anlmal. 143
Cette mesure s'imposait parce qu'elle s'était aperçue que le paiement de l'impôt en
espèce posait des cliffkultés réelles dans les territoires seereer non encore intégrés à
l'économie monétaire. Il s'avérait donc plus judicieux de ~appuyer SUI" les ressources
économiques immédiatement' disponibles et produites en quantité. L'administration
coJoniale espérait sans doute que cela provoquerait une plus grande disposition (les
Seereer à s'acquitter de cette obligation, et ainsi fadliter la rentrée des recettes
fiscales. Pourtant, le, résultats ne furent guère satisfaisants, même si l'impôt du
Deuxième Arrondissement connut une augmentation, atteignant 101.126 Francs en
1865; une performance qu'il faut toutefois lier au rattachement des cantons de Taiiba
et du SaÎiaxoor aux territoires annexés, et à l'adhésion des populations wolof du
Jandeerqui étaient plus disposées à coopérer avec l'administration coloniale. l44
Quant aux 5l.'ereer, leur refus de s'acquitter de l'impôt était, au début de
l'occupation de leur territoire, d'autant plus manifeste qu'ils olen comprenaient ni la
raison ni l'utilité. D'ailleurs, seuls quelques villages acceptèrent de se soumettre è la
nouvelle fiscalité. Ce fut la cas des Ndut'qui versèrent en 1863 au commandant du
poste de Mbidjem 364 Kg de coton, et six bœufs pour une valeur estimée à 1312
141 ANS. 13 G 1 218 : C '.rlt
1'12 GUEVE Mb: {b} op, C r p.34D
143 ANS 13 G 1 264 : Commandant du poste de Keesau Commandant supérieur de Gorée. 19 mars 1865.
l'''~ t deM--
228

francs. Si ce dernier se félicita de cet acte de dévouement, il ne manqua pas de se
plaindre de la mèlU'Iaîse vofonté de la majorité dès villages, prompts à avancer
n1mporte Quel prétexte pour échapper à 11mpôt.145 L'administration coloniale n'était
pas disposée à tolérer un tel comportement, qu/elle se décida à combattre avec la
plus grande fermeté. Ainsi, pour avoir refusé de déclarer la liste complète des
membres imposabre~; de leur villaçle( les habitants de safiofi/ se virent infliger une
amende de dix bo~ufs.l46 Elle ne put cependant rien faire contre les villages du
5aafeen qui se montrèrent encore plus récalcitrants. Le Commandant du poste de
Rufisque s'en rendit (ompte lors d/une tournée qull 'Y effectua en avril 1865, puisqu1i1
ne reçut des habitm'ts de Daga, de 5emkeej, d~ Gikiet de Xolpa que respectivement
dix, sept, six et sept paniers de coton. Tout en acceptant de foumil~ l'impôt exïlgé,
ceux de Dugaar d
de Mburux versèrent dans le diJatoire, refusant de remettre
immédiatement leur coton et promettant de l'apporter au postel quand la récolte
serait compfètem€~nt: terminée. Qurant à ceux de Mbaar, de Njas de Paaki et de
i
Tog/u, leur oppœ;ition fut s)'stérnatique. L'argument servi au commandant était
simple: «n'ayant jamais payé l'impôt Ils ne voyaient pas la raison pour laquelle Ils
l
devaient donner leur récolte de c;ol:on aux Blancs».147 En avril 1866, un émissaire du
même commandant, « pour avoir insisté auprès des populations de 5emkeej pour le
versemènt du reliquat de mil qui leur restait à fournir, se vit simplement craché à la
figure par u'n impéJiitent»,l4a l'émissaire n'éta{t sûrement pas convaincu par les
explications avancéEs par le lamaan qui tentait de lui faire comprendre qu11s ne
pouvaient pas paye~ parce que cerlêJins habitants du village étaient décédés. 149
cette attltUldE~ des Seereer trouverait son fondement dans les conditions
douloureuses dan::; lesquelles l'impôt leur était exigé. En effet, -pour assurer une
fiscalité efficace l'administration mena une série de recensements de 1a population
l
im~ble. Les premiers dénombr,ements, qui se sibJent en 1865, concernaient le
Ndut et le Lexaar. SuivIrent ensuite le Paloor en 1865 et 1876, le Cangin en 1865,
145 ANs. 13 G1279 :op.•::it, avril 1864
146 ANS. 13 G 1284 : Coomaooant du poste œ R~flsque au Commamiant Supérieur de Gorèe, 10 avril 1866.
1'l7"Idem
1'l6 ANS. 13 G f 285 : (o:ilY1)andant du poste ce Rufisque al:l Comman<1ant supérIeur de Gorée. 24 avn11866.
H9 I dem.
229

1876 et 1891 et certains villages du 5aafeen en 1865 et 1876.150 Mais ces
recensements ne rendaient nullement compte des effectifs exacts de la populatJÎOn,
du fait de la dispersion de l'habitat composé de villages «perdus» dans les forêts. Elle
rendait encore plus diffldle la tâche de l'administration coloniale. les recensements
ne donnaient donc. qu'une idée approximative du peuplement. Se montrant
ihcapables de maîtriser les données démographiques des territoires seereer annexés,
les commandants dE~ cerde furent souvent portés ft gonfler les effectifs imposables
dans des
proportions démesurées.
Ces
pratiques
douteuses
mettaient
les
contribuables dan~; une sItuation très difficile, parce qu'ils étaient tenus, au moment
de la collecte, de s'acquitter d'un impôt fictif qui ne se justifiait que par la volonté de
l'administration coloniale de verser dans l'arbitraire. Ni les épidémies," ni les invasÎons
de criquets, ni la sécheresse et autres calamités qui pouvaient s'abattre sur les
populations ne lél poussèrent à tenir compte de la capacité contributive des
populations. Elle r 'i1ésita pas à élever à tro~s francs, et donc à doubler l'impôt de
capitation, dans ~es territoires annexés. Cette décision fut rendue effective par
l'arrêté du 22 mars 1869. EUe faisait suite à une recommandation du Conseil général
qui avait estimé que les recettes budgétaires du Premier Arrondissement étalent
insuffisantes pour 'faire· face aux dépenses d'utilité publique. l'administration
coloniale était sans doute confrontée à d'énormes difficultés financières dont l'une
des causes était la fréquence des expéditions militaires qui nécessitaient une
mobilisation et un entretien toujours plus coûteux des troupes coloniales, organisées
pour mâter les révo~tes des populations encore insoumises.
L'augmentation
de l'impôt de ' capitation
entraîna
un
certain
désordre
démographique da 5 les territoires annexés. Pour échapper à la tyrannie fiscale, des
villages entiers se déplacèrent vers des zones qui étaient encore hors de la sphère
d'influence de la Fumee. Ainsi beaucoup de ressortissants du Jandeer, du Saafeen,
,
du Cangin se réfu~lièrent dans le Joobaas encore insoumis. 151 Le mouvement connut
lSO BECXER Ch. 1985, gk.:it p. 181.
151 Beaucoup d'habitan;'s du Joobai6 interrogés sur leur origine affirment être les descendants Seereer
venus de ces provinœ-. D'ailleurs ils continuent d'entretenit' des liens privilégiés av,ec leurs parents du
JandeeJ; du 5aafeen et du Cangin
230

une ampleur telle qu'il obligea te Gouverneur à réagir en procédant à la désannexion,
en 1893, des territoir1es seereer..
Décidé à remettre de l'ordre dans la situation financière de la colonie, Clément
THOMAS créa des bud9ets régionaux dans les pays de protectorat, conformément aux
conventions signées .:wec les chefs locaux, lesquels budgets devaient être alimentés
par les taxes impœ:éE!5 aux populations. Grâce à cett,e mesure, les territoires seereer,
sauf ceux longeant la voie ferrée et les escales, rattachés àux territoires de
protectorat dépendaient désormais du régime fiscal en vigueur au niveau de cette
entité politique et mise en place depuis la création des grands commandements
territoriaux.
Les
populations
des
pays
de
protèetOrat n'étaient
pas
astreintes
à
l'acquittement de 'impôt personnel. Elles devaient cependant verser une sorte de
tribut (le «droit çje o)rbeille») aux chefs traditionnels. Mais l'administration colonIale
éprouva d'énormes difficultés à gérer cette taxe, à Câuse de la confusion née du
découpage politlco--administratif des territoires seereer. Par exempl-e, avant même
que ne fût effective la conquête du Joobaas, elle autorisa Mali Kumba, chef du
canton de Puut-Kee5~ à y percévoii· le «droit de corbeille». Or, cette circonscription
relevait du régirne dl'administration directe où ce droit n'était pas reconnu. Abdel
Kadeer, qui dirigeait le canton de R.ufisque-Barn; dont dépendait le 5aafeen, croyant
devoir bénéficier des mêmes avantages, demanda, fort de cette conviction,
l'autorisation d'y percevoir ce droit. sa requête fut cependant rejetée par le
Gouverneur qui lui fit comprendre que «si Mali Coumba avait été autorisé à percevoir
le corbeille sur les Sérères du Diobas, ce n'était nullement comme chef de canton de
Pout-Thiès, mais b~en seulement comme chef provisoire de la province du Diobas,
petit territoire protégé, ,comme d'ailleurs les Provinces Sérères autonomes».152
Derrière cet argument du reste peu convaincant, se cachent d'autres motifs
qu'on décèle mieux dans la lettre adressée par Mali Kumba au commandant du cercle
152 ANS. 11 Dl/1279 : GoU'\\remeur du Sénégal au commandant du cercle de Dakar-Kees': sept. 1890
231

de Dakar-Kees} 153 et dont le contenu révèle que la mise sous tutelle du Joobaas au
chef de cantan
mÊme contraire aux principes qui régissaîent les territoires de
t
protectorat, répondait à une ~'tratégie bien étaborée par la France. Noyau dur de la
résistance, l'adminiistration coloniale éprouvait d'énormes diffirultés à y exercer son
autorité. Elle craignait aussi l'échec d'une expédition militaire qui pouvatt avoir des
conséquences néfastes sur le moral de ses troupes, et surtout, sur l'état d'esprit des
populations. Refu~;ant de s'aventurer dans une telle entreprise, elle en confia
l'exécution à Mali Kumba, avec comme récompense, la possibilité pour ce dernier
d'exercer son autorité et de percevoir le «droit de corbeille» dans ce «pays où il
fallait marcher le revolver constamment à la main, et où une main ferme et lIne
autorité constante sur les gens pouvaient les réduire à la soumission» .154
Mals les promesses' du chef de canton furent vaines, puisqu'il se montra
incapable d'exercer une quelconque influence sur les populations. Le «droit de
corbeille» lui fut alo~; retiré et accordé à Sanoor NJMY, après sa victoire, avec l'appui
de la France, sur I,~s Seereer en 1891, et la création des «Provinces Sérères
autonomes» auxquell!es furent rattachés le Joobaas et certains villages du Saafeen,
après leur désannexion en 1893. Il était cependant prévu et inscrit dans le traité
conclu avec sanoor en 1889, la dause qu'une partie des recettes tirées de cette taxe
devait revenir à l'administration coloniale.
ce double tribut était trop lourd à supporter par les populations,
quotidiennement exposées à la cupidité de certains chefs de canton. Pour échapper
aux taxes exorbitantes, elles se détournèrent de l'escale de Naaning au profit de celle
de Kees. Cette situation provoqua une batsse des activités de l'escale de la Petite-
Côte et fit réagir SE.:; traitants qui demandèrent la suppression du «droit de corbeille»
accordé à Sanoor.· ~'S le Gouverneur rejeta la requëte, non sans au préalable leur
notifier que l'urgenœ, pour l'administration coloniale, résidait dans la pacification des
Seereerdont 5anoorconstituait 11nstrument le plus sûr. l56
153 ANS. 11 D1/1279 : Lettrp. de Ma" Kumba élljressée au commandant du cercle de Dal<ar-Kees: août 1890.
154 ANS. 11 D1/1279 : op.cit.,
155 Idem :
156 ANS. 11 01/1279 : op. ,:it.
232

Pendant que dans les territoir~ d'administration directe, la fiscalité était
réglementée dans le sens d'une certaine cohérence, les pays cie protectorat
connaissaient une véritable anarchie dans ce domaine car, le «droit de corbeille» y
était fIXé selon les caipriceS des chefs supérieurs, fournissant alnsi au Gouverneur le
prétexte Idéal poUr le supprimer en 189g.. En vérité, pour l'administration coloniale,
cette taxe ne s'imposait plus; puiSQu'elle ne répondait plus aux exigences et êlUX
objectifs de "mise en valeurl" des territoires seereer, dont la padfication devenait
une réalité de plus en pius concrète. Décidée à les intégrer à l'économie monétaire}
elle institua 11mpôt personnel qui devait être non plus payé en nature, mais en
espèce. Par une cünvèntion qulls signèrent en 1899, Salmoon FAAL, Mbaxaan.JoB et
Abdel Kadeer respectivement chefs du Bawof occidental, du Bawol oriental et des
«Provinces
Sérères
autonomes»,
décidèrent
d'uniformiser
l'impôt
dans
leurs
territoires en le portant à troIs francs, dont deux francs versés au budget régional. 1.57
Les conséquences de cette mesure furent immédiates. En effet,
les
populations qui avaient fui les territoires annexés pour se réfugier dans te Joobaas
reprirent le chemin (lu retou'i. Elles furent suivies par d'autres, repeuplant ainsi des
localités comme S~/.Tixutaan, Puu{~ Kees, de même que les escales de Bam!, de
Rufisque et de la Petite-Côte qui reçurent de nombreuses vagues de migrants.
f
L'ampleur du mouvement obligea le Directeur des Affaires politiques, Aubry LECOMTE,
à réagir en rappelant, dans une circulaire adressée aux administrateurs de cerclel
que «même s'ils (les réfugiés) s'installent dans. les territoires d'administration directe,
Ils pourraient êtn~ frappés d'expulsion et ne sauraient auamement jouir des
prérogatives des citoyens français».158 Pour l'administration coloniale, il fallait fixer
les lX>pulations, surtout celles des pays de protectorat, dans leurs terroirs respectifs,
afin de disposer cI'un potentiel humain suffisamment productif pour développer la
culture de l'arachide dont l'impôt était considéré comme la prindpale incitation à son
essor. Il était exigé dans- des conditions encore plus difficilement maîtrisables par les
populations, parce que l'administration était seule, habilitée à déterminer le taux de
157 ANS. 11 03/10 : QKuldire du gouverneur aux administrateurs de cercles, 20 avnllS99.
158 ANS. 11 03/10 : op. ct.
233

prélèvement, les critères d'âge et de dispense et les modalités de sa perception 1
laquelle était du ressort des chefs (je village, des chefs de canton et des chefs (je
province, selon les rôles que leur imposaient les commandants de cercle. Même Si le
nombre des contribuables de leur rommunauté n'atteignait pas celui inscrit sur les
registres, ils étaient tenus -de verser la somme due. 159 Les commandants ne
s'embarrassaient pas de scrupules pour augmenter chaque année, et arbitrairement,
les effectifs imposables. Les recensements sur lesquels ils pretendaient s'appuver
n'étaient pas fiables, parce que ne reposaritt>~r des données objectives. ceux
destinés à déterminer la masse des contribuables des villages de Popengin et de
_Ngeexoox peuveht servir d1llusb"ation aux pratiques frauduleuses de j'administration
coloniale. En effet,. estimé à 327 en 1916, l'effectif de la population imposable de
Popengfn atteignit 445 individus en 1917, soit une augmentation de 118. Celui de
Ngeexoox était passé pour la même Période de 1806 à 2468 soit un surplus de
1
622,160 que ne justifiait ni le taux de natalité, ni son dynamisme économique. Les
pratiques frauduleuses de l'administration coloniale étaient liées au fait que les
agents chargés du rE~œnsementdes contribuables dénombraient, comme d'habitude,
toute la population. Us ne tenaient nullement compte de la distinction entre celle
apte à la production et les invalides. Accusant, les poputatlons de réten!tlon
dlnformations, Ils n'hésitaient pas à modifier les renseignements qui leur étaient
fournis par les chEfs de village" Mais la plus grande difficulté à laquelle était
confrontée
l'administration
coloniale
résidait
d:ms les tabous
interdisant
\\e
recensement de personne5 ou de bétail. Une telle pratique, perçue comme une
forme d'ostentation devant la colk~ctivtté, très attachée aux vertus de pudeur et de
discrétion, était S(lUrCe d~ malédiction dont les conséquences pouvaient déboucher
sur la décimation de la famille ou du troupeau dénombrés.161
L'attitude des Seereer provoquait le courroux des commandants de cercle et
des chefs de canton, dont la préoccupation majeure était la satisfaction des besoins
d'une adminlstraljon oisive et bureaucratique. O'ailleurs cette si'tuation, devenue
f
159 GuEYE Mb : 1991, op. dt, p. 672.
160 ANS 11 D1/1334 = Transfert de la résidence de NaanJngà Mbuur.10 janvier 1918
16J JOON Y : op.dt
234

1ntenable, attira l'êltb=ntion de PONlY qui décid~ en 1.911, que les enfants nés à partir
de cette année seraient, pour les sujets françaiSr exonérés d1mpôt jusqu'à leur
huitième année, âge à partir duquel ils étalent consldérés aptes à la production.
Mais la prétendue mesure d"allégement fiscal initiée par PONTY fut sans effet.
parce que pour être efficace.. il eût fallu 'étàblir l'état civil des enfants, que les
populations seeree~" n'étaient pas habituées à déclarer. Elles considéraient aussi que
porter à la connaissance de l'administration coloniale 11dentité de leurs progénitUires
était une manière d'adhérer à un système qui ne leur réservait que brimades et
humiliations. 162 EnI'!n ni les commandants de cercle, ni tes chefs de ('.anton ne
voulaient se conformer à la djn~ctÏ\\le de PONTY, car l'impôt était pour eux une sourçe
intarissable d'accumulation de richesses, et les populations des vaches laitières qu'il
fallait traire jusqu'è1 la dernière goutte. «II suffisait de voir leur train de vie, de le
comparer avec leurs maigres salaire~1 pour se rendre compte rapidement que sa
perception était faite de façon scandaleuse. Elle avait donné nalîssance à une
véritable faune, où év,oluaient (les collaborateurs qui étaient des voteurs autant pour
l'administration franç3ise que pour le contribuablle».163 PoNTY les qualifiait de
«parasites et de prédateurs vivant sur le pays et sans aucun profit pour le fisc».l64 Il
décida en 1914 que les soldats recrutés dans l'armée coloniale ainsi que leurs
familles, les gardes cel1;Je et les vieil~ards indigents fussent aussi exempts d1mpôt.
Malgré toutes ces mesures, l'impôt connut une augmentation régulière. L.e
contexte trop difficile de la guem~ exigeant un effort 'Soutenu de la part des
colonisés, surtout dans les zones jugées riches, il fut porté à dnq francs en 1914
dans les cercles de I<.ees et de Tiwaawan à sept francs durant la guerre, puis à dix
francs en 1920-1921 date à partir die laquelle l'administration ooloniale mit fin à la
1
dualité budgétaire (le la colonie. Cette mesure devait en principe provoquer un
allégement de la fiscalité dal1S les pa~{S de protectorat dont les budgets étaient aussi
162 Jooo y : op .cil
163 Gurn Mb :{b}, op. dt p.6J9.
164 J.O. AOF: 07 .02 .1914 _. circulaire du gouverneur général du 30.01.1914.
235

une SOurce de recettes substanti€~les pour celui des territoires d'administration
directe.
Mais l'administration ne changea pas l'orientation générale de sa politique en
ce qui conc~me 11mpôt personnel. Le budget était certes devenu unique, mais l'écalrt
entre la contribution du sujet et celle du citoyen demeurait une réalité, comme
durant la période dl; dualité admini~itrative et budgétaire.165 Le paysan continuait de
ployer sous une fiscalité que rendaient encore plus pénible les effets de la guerre et
de la crise économique qui avaient ébranlé tous tes pays du système capitaliste. Mals
la crise fut d'avantage ressentie dans les colonies économiquement arrimées aux
métropoles. Elle entraîna dans la colonie du Sénégal une baisse des recett,es
budgétaires,
comme l'atteste ce rapport dans lequel le Ueutenant gouverneur
BEURNIER slnquiétait «du rétrécissement constant constaté depuis déjà trois ans de la
masse des imposabt.e!i indigènes, laquelle tend ainsi à devenir une sorte de peau de
chagrin» .166 Commë pour masquer la situation catastrophique dans laquelle étaient
plongées les populations, il accusa les chefs de canton de s'adonner à des
. subterfuges pendarlt la période de prospérité, mais mis à nu par la crise.
Ces aceusati ns, qui mettaient les chefs de canton dans une situation très
inconfortable, pous::iaient certains à redoubler de zèle dans leurs brimades contre tes
populations. En 1936 l'attention de l'administration o)loniale fut attirée à Kees sur le
cas du chef du canton de Mbayaar-Naanlng, en l'occurrence Mbaxaan JOB 161' qui
aurait, lors d'une tOUl"née dans le 5aafeen pour les besoins de ta collecte de 11mpôt,
confisqué le troupeau de vaches du lamaan du village de Njas, sous le prétexte que
ce dernier n'avait pas fait preuve de bonne volonté pour activer les populations à
s'acquitter de leur obligation. l68 Pourtant les. s..~reer s'étaient rarement mal
comportés en ce qui concerne le paiement de l'impôt, depuis qu11s avaient déposé
les armes. Ne voulant jamais s'exposer aux humiliations dont étaient coutumiers les
chets de canton, ils s'en acqurttaient régulièrement tant que leurs moyens
économiques le permettaient; ce qui leur valut même une appréciation plus positive
165 TOURE A: Un aspect de l'exploitatiOn roloniale en Afr1que : fiscalité Indigène et dépenses d1ntérêt social dans le
budget du Sénégal. 1905-15'46, Dakar, UCAD,: 1991 p.133.
166 ANS, 26 34 15 : , Gouverneur du 5én~al.aux commandants de œrdes : mal 1934
157 ANS. 2G 36/5:.Rapport politique annuel, 1936
168 CANDUOM 1; op.cit
236

de la part de "adm'il,stration coloniale, comme le montre ce rapport du résident de
Susuum adressé au commandant du cercle de Kees: «toute la population valide est
aux champs... pour se livrer à la culture de l'arachide et du mil. D'une manière
générale, la situation économique pourrait être favorable si elle n'est pas perturbée
par les aléas naturels liés aux invasions de criquets et de sauterelles». 169 Il ajoutait,
après les récoltes, qu<e «la situation politique est normale, mais les Sérères du canton
de Mbayar sont mécClfltents parce Que les impôts sont lourds et leurs troupeaux sont
volés. Ils déddent de' quitter le pa~'s si cela continu€~. Le nouveau chef du Mbayar a
reçu les ordres nécessaires pour agir avec tact et douceur vis-à-vis de ses
administrés. C'est lél seule façon et la seule politique qui conviennent à ces
populations de la côte, différentes des autres par leur langage» .170
On peut être fondé à croire que l'attitude du chef du village de Njas n'étarr pas
liée à une mauvaise '~olontél mais plutôt à I~ncapaclté des JX>pulations à trouver les
ressources leur pennettant de fajrt~ face à une fiscalité abusive. Frappées de pt1ein
fouet par la crise l' elles étaient exposées aux fulmines qui provOQuèrent, dans
certaines locaHtés Ull véritable désastre. Ne trouvant plus rien à consommer, elles
J
. furent souvent obligées de recourir à la chasse aux rats, aux écureuils, aux criquets
et à tous les anim:JlIx sauvages susceptibles d'assurer leur nourriture. l71 Dans ces
conditions de survie payer l'impôt était un luxe qu'elles ne pouvaient se permettre.
l
Le d1~f de canton a LIrait dû comprendre cette situation. Mais il était coutumier de
tels actes qui lui avaient d~aill€:urs valu d'être indexé par l'administration coloniale. Il
fut d'ailleurs relevé de ses fonctions pour les motifs '«qu11 avait un passé lourdement
chargé en raison de fautes grav~ et d'exactions». 171
L'augmenta ·on de l'impôt fut souvent dénoncée par les élus du Conseil
général et du Conseil colonlêll, reprochant à l'administration coloniale de ne pas
suffisamment tenir compte des conditions matérielles drfficiles des populations. Un
169 ANS. 2G 2 1 36 : Rap Dr· de ROIlAlL, résnent de Suusuum. 5 déœmbre 1902.
170 ANS. 2G 3/ 106 : Ra·
t de ROBAIL, "ésldeffi de Suusuum 1903.
171 C\\NOUUM r; op.dt
172 ANS. 2G / 36/5 : op.çit
237

conseiller avait lancé, .jors de la séance extraordinaire du 26 octobre 1937, les propos
suivants à ses coll~~ues chefs de canton: «je vous comprends :, à votre place, je
voterais pour celui qui me donne à manger».173 On peut se demander si les
conseillers élus ne se sentaient pas plus proches des populations paree qu'élus et
mandatés par celles··d (même si cette élection se limrtait aux quatre communes)
contrairement aux chefs de canton nommés par j'administration coloniale, et donc
naturellement dépendant de leur autorité.
Llmpôt frap~it ainsi durement les habitants des territoires de protectorat et
les ressortissants des quatre communes.
Mais les premiers étaient davantage
sollicités parce qu'ï.ls étaient ~ioumis au régime du travail forcé: une autre forme
d'exploitation encore plus dégrada~lte.
- Le travail forcé dl;tns les territl)ires seerœrdu Nord~Ouest.
Les calamités {lue connllt le Sénégal
provoquèrent une baisse sensible des
productions agricoles" Elles mettaient les populations dans une situation difficile qui
faisait qu'elles arri'·aient rarement à s'acquitter, de manière régulière, de l'impôt et
des taxes, sur lesquels l'administration coloniale misait pour alimenter le budget de la
-colonie. Or, les re~:Oluvrements étêljent souvent inférieurs aux prévisions supposées
nécessaires à la réalisation des ob)eetifs de "mise en valeur;' qui se heurtait aussi à
l'épineux problème de la main-d'œuvre; les effets de la traite négrière se faisail~nt
encore sentir,
et l,a
plupart des Européens répugnaient coloniser les terres
exploitables. Pour remédier à cette disette des moyens matériels et humains,
l'administration coloniale élabora un système encore plus insidieux que 11mpât, c'est-
à-dire, la mobills(ltion des masses paysannes soumises au travail pénal, à la
réquisition ou à la prestation. ces pratiques ont donné au régime du travail forcé
l'une des formes les plus avilissantes de l'exploitation coloniale.
Le travail forcé fut officialisé avec l'élaboration du code de l'indigénat qui ne
faisait d'ailleurs que réglementer une pratique bien courante, surtout dans les
173 TOURf A : op.cH:. p.73,
238

territoires seereer du Nord-Ouest où déjà, en 18&4, le commandant du poste de
Mbidjem mobilisa 250 hommes pour assurer la main-d'œuvre destinée aux travaux
de la chaussée de la Tanma. MaiS, dès qu'ils se rendirent compte que le travail était
gratuit, les 5eeree,",
qui formaient l'essentiet des contingents réquisitionnés,
désertèrent le c/l4:lntier et retournèrent dans leurs vWages respectifs. Une telle
attitude, jugée inaa:eptable parce qu'étant un défi à "autOrité coloniale, Il fallait
infliger une sévère punition aux rÉcalcitrants. Ceux des village de Xodoba, deSanca,
et de Safiofil reçurent alors une amende de cinq bœufs, tandis que les habitants de
Sebixutaan furent omtraints à en payer troiS. 174 l'administration coloniale pensa
aussi nêcessaire l'utilisation de la main-d'œuvre locale pour la construction, en 1867,
du poste de Ta/en. Le commandant du poste de Mbldjem ordonna, à cette occasion,
la réquisition des populations pour le transport du blackaus et de la baraque, depuis
Puut où ils étaient acheminés, à partir de Rufisque, par les habitants des villages
riverains de la rmJte.175 ces pénibles corvées
concernaient les populations du
Jandeer, du Ndut, du cangin et du safiaxoor. Elles étaient faites dans des conditions
telles Que le commêlndant de poste, qui en était pourtant l'initiateur, exprima sa
crainte «de voir res populations ne plus obéir à d'aussi fréquentes réquisitions qui
avaient fini par fatiguer les ind~gènes» ,176
Pourtant, l'administration coloniale opélâit ces réquisitions dans les territoires
d'administration directe, régis en principe par les lois françaises, applicables donc aux
habitants de cet espace polltique. La France étant décidée à ILltter contre les
coutumes locales, ]u;}éés barbares et contraires à l'idéal d'assimilation prôné par
certains milieux coloniaux! on n'hésita pas à utiliser un tel argument pour justifier la
pratique du travail forcé dans les territoires de protectorat, en invoquant les
suPPOSées paresse, indolence et imprévoyance des Noirs qu'il fallait habituer au
labeur, de manière à créer en eux le goût de l'effort et du travail bÎen fait. ln
174 ANS. 13G 1279 : op,cit.
175 ANS. 13G 1280: Cam 'Illdant du IXlSŒ de Mbkljemau Commandant supérieur de Gorée 15 :avril 1867.
176 ANS. DG 1 280 : op.cll
177 GUEYE Mb {b) op.cft, p.609
239

En vérité, certaines coL/turnes étaient en contradiction avec les préoccupations
de l'administration cvloniale. peu respectueuse des cultur;es locales, parce qu'elle
concevait ses rappor~; avec les indigènes en termes d'exploitation économique. Cette
attitude était lourde cie conséqu~nces, car elle était souvent source de conflits dont
les populations faba lent toujours les frais; comme en 1890, lorsque, dureme:nt
frappés par deux années de ravages èe leurs cultures par les sauterelles, les 5eereer
du canton d'Abdel K.adeer décidèrent, après une cérémonie rituelle, d'interdire toute
activité culturale les lundi et jeudi, se conformant ~insi à une coutume séculaire bien
ancrée dans leur mentalité. le commêlndant du cercle de K~ qui interpréta cette
décision comme le signe d'une paresse, et s'urtout, d'un refus pour la culture de
"arachk:ie, demandi} au c'nef d(~ Œlinton de mettre 't'Out en œuvre pour une bonne
rentrée de l'impôt, que]le que soit 11ssue de la saison pluvieuse.l78 Quant au
Supérieur de la Mission de Pop.~vwin il la considéra comme une ignoble superstition
dont «seuls I~j petit'; rnarabouJt:s comme Ngoor pouvaIent.. .tirer profit» car pensait-il,
«il procédait ~j la rnahométïsa,tion ffJrcée de tout le pays».179
Les exig'enœs de "mise err valeur" et de rentabilité se heurtant souvent aux
coutumtss !oca~es, l'administration coloniale était décidée à user 'de tous les moyens
coercitifs pour Iivr:el- les populations aux corvées les plus pénibles. Elle les estimait
d"autant pllJ/s né,ceS:iaires Que le pa)fS seereer présentait l'aspect d'un espace coupé
du reste dIe la cok:nie. Il fallait le sortir de son isolement de manière à créer ~es
conditions de sr~:m j tégration économique. C'est dans ce cadre qu'il faut placer les
nnmbreux t.:r:dvaux cI'aménagement routier, à l'occasion desquels l'administration
coloniale recourait ~n'llariablem.~nt t"3J la main-d!œuvre loco/e. Elle avatt réquisitionné
le'S habitants des vTl!/ag-es de Janak, de Njees et de Safidil pour le déboisement de la
roob'~ PUlut-Kees, àl 1<:\\ suite dE! l'expédition contre ~e Cangin. Elle utilisa aussi les
servlc~j des populations pour l'aménagement de œlles reliant Keefr Babak, Kel~
~~oA't-'Rolantr Kees ,l'cpegin Tubafr}a/aaw-Naaning.
l
------------
178 ANS, 11D1 11279 :: 0f-:r:, (sept. 1890).
119 ANS. 1101 11279 : oc: ci1~
240

Les réquisitions se faisaient dans des condi~ons épouvantables, parce qu'elles
n'obéissaient à aucune réglementation réellement en faveur des populations. Sur
simple ordre du commandant du cercle ou du résident, les chefs supérieurs ou les
chefs de canton faisaient convoquer l'ensemble des chefs de village de leurs
circonscriptions, leur communiquaient la date et la nature des travaux à exécuter
JX)ur leur demander de fournir autant de «bras» que possible.
Comme pour l'impôt, les réquiSitions se faisaient sur la base des recensements
des viUages. Toute absence, fut-elle JX)ur cause de maladie ou de décès, était
considérée comme un refus d'exécution de la tâche demandée. Elle exposait I:es
réca1citrants aux cëlpHœs des chefS supérieurs ou dt~s chefs de Ganton, dont le zèle
n'avait d'égal que le mépris qu'ils affichaient à l'égard de leurs administrés. SamXJr
NJAA y puis Abdel /<;3deer ne demandaient-ils pas SOINent aux chefs des villages de
Paaki, de Toglu et de Buxu, de fournir des troncs et feuilles de rânier en quantité
suffisante pour les
soins de la construction ou de la réfection de leurs résidences à
Fissel ? Ils leur exiçleaient, en plus, d'assurer le transport pour lequel étaient commis
les jeunes adultes" Quand on mesure la distance qui sépare ces k)calités, on peut
imagIner toute l'endurance qu'ils avaient dû subir, contraints de parcourir à pieds des
dizaines de kilomètres, tout en portant les troncs et les feuilles. Samba Lawbe JOB
n'était guère plus indulgent. Nommé chef do canton de Mbayaar-NaarTi~après le
démantèlement des «Provinces Sérères autonomes», il fut chargé de procéder à
l'aménagement de lél route Barfii-iJaaning 180 qui devait traverser le 5aafeen. Les
populations seereel~ encore livrées aux multiples cor.,ées auxquelles les astreignait le
chef dé canton, pas53ient souvent des journées entières à débroussailler, à déboiser
ou à remblayer la route latéritique, sans qu'on daignât leur assurer le moindre
repas.l81
Ces pratique;, ~;e faisaient sous l'œil bienveillant du commandant de cercle,
souvent complice, puisque rares furent les cas où il estimait nécessaire de rappeler à
l'ordre ses subordonnées. Commandants de cercle et chefs de canton conjuguaÎ,ent
180 Cette ancienne route, aujourd'hui abandonnée, porte d'aHleurs ~Ie nom de Samba L.awbe. Les poJ)Jlations
l'appellent ~aaliœngsamb~ Lawbe» (la route de samba Lawbe).
tS't· s".~;fI;:: oF' t."ti~
241

leurs efforts pour trclinsformer les populations en de simples bêtes de sommel
taillables et corvéables à volonté. Leur honneur, leur dignité étaient souvent bafoués,
et d'autant plus scandaleusement que les auteurs de ces actes avaient en face d'el:.lX
des hommes et des femmes désarmés. Les révoltes étaient systématiquement
noyées dans une répr1ession impitoyable. Les habitants du villag~ de Toglu en firent
l'amère expérience E~n 1910, pour avoir osé passer outre les ordres de samba Lawbe,
lorsque ce dernier demanda à leur cllef de fournir un contfngent pour la réfection de
la route Bami-Naanlnq, Non seulement il refusa d'obtempérer, mais il recommanda à
ses protégés de faire le ngoon, c'est à dire, de se réfugier dans la forêt. Quand, le
chef de canton apprit la nouve/Ie, il se rendit immédiatement au village, ordonna la
capture du chef et de tous ceux avaient désobéi à ses ordres. Les gardes campèrent
dans le village, dans les conœ:ssions des Wolof et des Bambara, espérant avotr à
l'usure les rebelles. Les habitants de Toglu vécurent ainsi pendant deux mois dans un
état de siège. Les t.éméraires qui se risquaient à revenir dans le village étaient pris,
attachés, puis conduits manu militari: au chantier. 182
De tels actes n'étaient pas sans rappeler les méthodes répressives Uttflsé.es
durant la traite des -esclaves. Pourtant, ils étaient devenus depuis longtemps monnaie
courante dans les tenitoires de protectorat. Ils finirent d'ailleurs par attirer, devant le
risque de révoltes g.' éralisées, l'attf~ntion du Lieutenant gouverneur général, qui prit
en 1912 la décision de réglementer les prestations en nature pour lesquelles ceux qui
,
étaient désignés -d€\\/aient
désormais être désintéressés par une rémunération , 511s
étaient employés à C!e~; travaux d'utilité publique.
L'arrêté du Lieutenant 90uverneur, en date du 20 janvier 1914, définissait de
manière plus claire les conditions dans lesquelles devait désormais être soumis le
régime des prestatiollS dans Ip..5 pays de protectorat. Il précisait que les indigènes
sujets devaient accomplir un nombre de journées de travail indiqué avant le 1er
décembre de l'année en cours, que les rôles étaient collectifs et établis tous les ans
par le commandant de cercle, qu'lIs devaient aussi porter comme renseignements le
l82
v
Sns N, op.clt
242

nom du village et a~lui de son chef, le nombre de journées. les prestations visaient
essentiellement l'entrEtien des voies de communication et concernaient les hommes
vaUdes et adultes, à l'exception des vieillards, des mHttaires, des "garde-cercles", des
préposés de douanE: et d~.s "garde - forestiers." Elles devaient se faire à une distance
qui ne pouvait dépa~;ser cinq kilomètres du village de l'intéressé! sinon 1\\ devait
bénéficier d'une ration alimentaire en nature ou en espèce. Enfin, le nombre de
journées de prestatiions ne devait plus dépasser la douzaine par an et par homme.183
Il s'agissait là di? mesure5 destinées, semble-t-i1, à "humaniser" la pratique du
travail for~ qui avait d'ailleurs provoqué de vives protestations au sein du Conseil
général. Certains c'Jflseil/ers l'assimilaient à un retour à t'esclavage et reprochaient
aux chefs supérieurs et aux (:nefs de canton leur propension à se laisser aller à des
actes qui n'étaient rien d!autre qu'une négation de la dignité humaine. Le travail
forcé, qu'on désignait pudiquement -sous l'appellation de prestation, n'était plus
l'exécution d'une mesure d'intérêt général, mais une corvée imposée seulement à
des administrés de «catégorie inférieure».
C'est en décembre 192:l que la nouvelle réglementation fut approuvée par
délibération du Colrl~eil colonial, juste après sa création, en remplocement du Conseil
général. Elle entra en vigueur le 1er janvier 1922. AUD< cas d'exemptiu-' déjà énoncés,
on ajouta d'autre~. qui concernaient les chefs de tribu, de village, de L,nton ou de
province/chargés de surveiller les prestataires ou les travaux, et aussi les élèves des
écoles françaises. On évalua aussi à quatre le nombre de journées de prestations
annuetles dont l'acquittement pouvait aussi se faire en espèce. Dans ce cas, le taux
de rachat était fixé l=ntre deux et quatre francs par journée, selon les localités. Dans
tes cercles de Kees et de 7ïwaawan, qui englobaient les termoires seereeJ; il étaIt
évalué à trois francs par jour. Conformément à la nouvelle réglementation, le
commandant du cercle de Kees dressa pour l'année 1921, un programme de travaux
destinés à réparer les routes qui quadrillaient les territoires seereerdu Nord-Ouest.
~
163 ANS. S. 21 :Arrêté du UaJtenant Gouvemeur relatif aux: prestations, 1913·1916.
243

Figure 8: • Tabl4~u des tr81vau)[ d'intérêt généloal à exécuter pendant l'anlAée
1921
--
Nature des travaux
NOmbre
total Nombre de villages Nombre
de Nombre
de
de journées
devant y participer
journées dues journées pour les
par les villages travaux
-
Entretien de la
route
1300
Mbambara
400
300
Thiès-Rufisque :
Djoung
160
150
tronçon de Thiès-Pout
(12 km)
7hionar
80
60
Keur-5eydou
30
20
Ndiakhate
150
140
Palal
360
360
Lé/o
290
280
De Pout à Séblkhotane
2400
sagnofi!
1930
1500
(Tronçon sablonneux et
Mboul
450
450
difficile 10 km.
Mblrdiame
400
300
Kayol
250
200
De
Sébikhotane
à 1700
Yéba
360
300
Bargny 11 km.
Sébikhotane
290
250
Dougar
840
800
Mbouck
120
100
Ndoukhoura
270
250
Route de Mont-Rolland 300
Thialy
330
100
61un .
Thipong
240
100
Poniène
270
100
Route de Tivaoune 4 800
Poniène
270
100
km.
Diassap
270
100
Lalane
480
200
Diakhate
150
50
Diémoye
90
50
.&00,_
244
.-'-

,-
Route de Khombole
3
! 500
Goumsane
370
200
km.
Peykouk
180
100
Karamoko
250
200
RoUte de Thiès-Moour 6000
5ilmang
280
200
40 km.
Vélingara
80
50
Massamba Guèye
130
100
Sangué
1430
1000
Thiéo
320
100
Bandia
1710
200
Nguékhokh
4450
2000
Garing
1150
800
Malincounda
6700
4000
Thiomb%eJj
5550
4000
Kissane
800
500
.
Route
' de
Mbour- 8400
Malicounda
6700
2000
Rufisque 45 km.
Garing
1150
200
Ngaparou
950
Somone
350
900
Guéréo
910
300
Kéniabour
1740
800
Popenguine
1420
1500
Toubab-Dialao
4üO
1200
Yène
1130
100
Nditakh
ZOO
1000
Kelle
70
150
Réfection des
.x
ponœau
700
Thiéo
320
150
de la route Thiès-Mbour
Sangué
1430
400
Bandia
1710
150
-
Construction
cl'u 1 750
Hancha
1760
300
caravancérail à Bandiël,
Nguékhokh
4450
450
au
croisement
de5
;-
routes
Thiè
Popengulne,
Rufisque:-
MOOur.
_0;_11
---
.S6 Uf(€ E:: - A.N.S.~ j I.~ j 141
245
--

Tous les villaf:e~; polarisés par ces routes devaient être mobilisés. Concernant
les ponceaux de la route Kees-Mbuur-Popengin, ils devaient être remis à neuf avec
des pieux et des poutrelles en bois ~r les habitants de Ceewo, de Sange, de Banja.
Le commandant du cercle fixa à dix le nombre de journées de travail par village. l84
Des modjfications furent apportées à l'assiette de la prestation annuelle en
1925. L'âge du pre::itëltaire fut revu .3 la baisse pour être fixé entre seize et cinquante
ans, alors que le taux de rachat M ramené à deux francs / jour. En 1927, le nombre
de journées de pre~itations annuelles fut ramené à quatre. Désormais, seuls les
hommes de la trcllnche de seize (16) à quarante cinq (45) ans devaient être y
astreints. Mais ces mesures ne changèrent pas fondamentalement la condition des
masses paysannes. Les administrateurs coloniaux
tenaient rarement compte des
dispositions de la nouvelle réglementation. Profitant de 11gnorance des populations,
ils continuaient à commettre les abus de toutes sortes, tout en prenant ta précaution
de les masquer. Ni ici ration, ni tes sommes qui étaient dues aux prestataires ne leur
étaient intégralem:mt versees. La cupidité et la malhonnêteté des oJmmandants de
cercle et de certains chefs de canton interdisaient un tel geste qui aurait pourtant pu
décider les popular::ions à se f"àire une meilleure image du système colonial, et peut-
être, à y adhérer. hnsi l'imp5t, Iles réquisitions, les prestations et autres corvées)
finirent par ancrer d,ans l'esprit des Seereer un sentiment très négatif par rapport au
système colonial; sentiment renforcée par les opérations de recrutement forcé de
soldats mobilisés pour une cause qu'ils estimaient étrangère à leurs préoccupations.
• Le service militaire
La France avait très tôt pe1rçu la nécessité de créer une armée forte, capable
d'accomplir les objroctifs de conquête et aussi d'assurer toutes les garanties de
sécurité, pour la l'l~productiOfÎ du système colonial. Mais la mise sur pied d'une telle
armée se heurtalt à la réticence des métropolitains à se faire engager dans les
troupes coloniales. cette attitude était renforcée par 11dée que la plupart des
184 ANS. 11 D31 41 : opCit
246

Européens se faisaient de ij'Afr:ique:
un continent aux conditions naturel~
supposées insupportables, où la chaleur et les épidémies 'provoquaient des ravages
parmi les colons. En 1872, le poste de Puut fut presque décimé par te paludisme qui
avait fait six victirn~j sur les neuf militaires que comptait la garnison. lBS celui de
Rufisque fut aussi frappé en 1878 pàr une terrible épidémie de fièvre jaune. 186
ces deux exemples ne constituent pas des cas isolés. Un peu partout à travers
la llJlonie, le personnel européen était.expo~ aux dures réalités du milieu physique,
auxquelles il arrivait difficilement à s'adapter. ceux qùi acceptaient de s'aventurer
dans une carrière miJitaire en Afrique étaient rares. Ils étaient généralement formés
d'Individus issus des couches sociales les plus pauvres, ou de marginaux habitués à
vivre d'expédients, et: qui espéraient, une fois engagés dans l'armée coloniale, faire
une ascension SOCii,liE! rapide. Mais rares furent ceux qui étaient parvenus à rompre
avec cette vie qui ~es avait façonnés. Ils débarquaient en Afrique avec les mêmes
habttudes dïvrognerie et de violence qui étaient autant de marques de frustrations.
Le chef du poste de Puut était de ceux-là. Il s'était signalé en 1875, avec le sergent
DUMOUTIR du poste de Mbidjem, par te peu de considération qu'ils accordaient à leur
métier e.t à leur fond:ion. ce qui leur valut d'aifleurs une appréciation très sévère du
commandant du cercle de Kees qui demanda leur destitution pour le motif suivant:
«le chef de poste est: venu deux fois à Mbidjem voir le sergent DUMOUTIR. ces deux
messieurs ont fait la noce et se sont çanduits d'une manière peu convenable. Une
troisième fois, le chef de poste de Pout est venu id demander des vivres pour luI. Le
sergent DUMOUTIR ies lui a apportés et n'a porté sur aucun registre ces vivres. Le
sergent DUMOUTIR 1 oit aussi à ses frais huit litres d'eau-de-vie, quinze litres de vin,
plus huit kilogrammes de savon. Il m'a offert de payer ces denrées... Pendant ~.on
commandement, ce sous-officier n'a rien fait faire ni au poste, ni au jardin, car j'ai
trouvé, à ma rel1trée" le poste dans un état lamentable. Au lieu de faire travailler les
hommes, il s'est préoccupé à boire du vin de palme dans le village de Mbidjem et ne
rentre que tard dans la nult».lô7
las ANS. 11 01/1326 :
.(:it.
186 ANS. 13 G1 285 : op.'Ctt.
187 ANS. 11 Dl 11326 : c..<.it
247

La France n
:x>uvait surtou t pas compter sur cette catégorie de soldats pour
atteindre ses objectifs coloniaux. Il fallait trouver le moyen de pallier une telle
carence, d'autant que l'entretien des militaires ·européens coûtait très cher à
l'administration coloniale. Elle opta alors pour Je recrutement d'Africains, qui
présentait des
a'il/antages
considérables, parce
qu'l'
était plus économique
financièrement et moins coûteux en vies humaines à la France. C'est pourquoi,
durant toute la périoje coloniale, les Africains .furentr constamment sollicités pour les
différentes expéditions militaires pour la conquête d'abord, et ensuite pour les deux
guerres mondiales.
Au Sénégal, dès la Révolution de 1789, la France avait envisagé la création de
compagnies compoSl~s exclusivement de Noirs. L'ordonnance du 11 janvier 1189
avait fIXé à deux compagnies l'effectif du bataillon d'Afrique Noire, jugées suffisantes
pour assurer la défense des intérêts français, le long des côtes d'Afrique OCddentale.
Des Sénégalais fUi'''el1t aussi envolrés en 1828 à St!! Marie à Madagascar pour fa
conquête de 111e. Ces compagnies étaient pour l'essentiel composées d'esclaves qui
trouvaient dans leur recrutement lin moyen rapide pour leur émancipation sociale.
On
peut cependélnt se demander Si les 5eereer étaient intéressé~ par ces
recrutements, étant donné leur mode d'organisation sociale qui ignorait la captivité.
La création ,du corps des spahis en 1854 et cie cell~ des tirailleurs sénégal/aisi
en 1857, constituùrent une étape nouvelle dans l'orientation et l'organisation de
l'armée coloniale 2 u sein de laque;lIe la France était décidée à accorder une place
importante aux indigènes. L'apport du corps des tirailleurs sénégalais fut décistf dans
la pénétration coloniale française en A.O.F. Si dans l-ertaines régions/ le recrutement
de volontaires connut un succès assez important, dans les territoires seereer du
Nord-Ouest, l'admjni~itration c%nio:lle rencontra de réelles difficultés à mobili!)er les
populations. En 1899,AOO'eI KO'dee1~ reçut de DESCAZES, le commandant du cercle de
Dakar-Kee~ une I,=tl:re lui demandant de fournir des milices volontaires pour la
pacification de ro.1adagascar en guerre contre la France. Le chef promit de recruter
t
248

140 hommes, mais ne put disposer que de 50 po~r toutes les «Provinces Sérères
autonomes». 188
Cet èchec lTiiontre que les populations avaient horreur du métier des armes, du
moins tel qu'il était ,:onçu par la France. Elles préféraient rester dans leurs villages/
s'occuper de leurs activités agrcrpastorales, plutôt que de servir de chair à canon
dans des guerres qui n'étalent pas les leurs. Conxient de l'ancrage d'un tel état
d'esprit chez les s.::~f2reer, le directeur des Affaires indigènes demanda au Gouverneur
d'accorder aux miHciens u~ indemnité spéciale lors de leur convocation. l89 Mais
l'administration renonça très rapidement à cette politique, parce que le nouveau
contexte des relath)J"1S internationales exigeait une êlutre orientation. La dégradaUon
du climat politique faisait de plus en plus craindre une guerre européenne, dont les
signes annonciateur~; se précisaient dès le début du xx:- siècle. Tenant compte de
cette nouvelle dor~ne, la France envisagea la création d'une armée noite, dont les
camps seraient ba~;é~i en Algérie et les centres de recrutement en Afrique. ce projet
étart: vital car; son iprincipal ennemi,. c~st-à-dire l'Allemagne, semblait disposer d'une
armée mieux pour l'e en hommes eten matériel. Dès sa prise de fonction, Ponty
commença à s'am:iver à la néalisation de ce projet, avec l'aval du ministre des
Colonies. Ainsi fut instituée IJne armée noire, différente de celle de la France
métropoHtaine. Le service militaire devenait obligatoire. Le recrutement se faisait
désormais par voie d"appel et concernait tous les jeunes valides âgés de 20 à 28 ans,
pour une durée dE' quatre ans, -sauf pour les soldats qui désiraient poursuivre leur
carrière grâce au ~i''f.;tème des engagements. Le recrutement devant se faire selon
les coutumes et traditions locales, il était laissé à la discrétion des chefs de canton
qui avaient la latltu E~ de choisi'r ceux qui d~vaient être enrôlés. Ils étaient cependant
tenus de se canfonner au quota demandé.
Le cercle de )(ees faisait pëlrtie des districts de recrutement et de réserves.
Mais les éléments d=: cette dernière catégorie étaient astreints à
une formation
d'une durée de ql,inze jOl,Jrs, tous les deux ans; pour apprendre le maniement des
188 ANS. 11 Dl/1347 : op.-elt
189 Idem
249

armes. Elle devait se faire à une période où les populations n'étaient plus occupées
aux travaux charnpÉ!tres. l90 L'administration coloniale accordait néanmoins des
dispenses aux che~i de familles nombreuses en période de paix.
La très grande marge de manœuvre accordée aux chefs de canton,concern21nt
les opérations de rr~crutement,l~issaitla porte ouverte à toutes sortes d'excès. En
fonctIon des liens I:je parenté ou des inimitiés, certaines familles portaient la plus
grande partie du lourd fardeau du recrutement. 191 Il est aisé de comprendre le lourd
tribut pay~ par les .Seereer du Nord-Ouest,. commandés par des chefs wolof, avec
lesquels ils n'avaient de contact que lors des opérations de paiement de 11mpôt, de
réquisition, pour de::j prestations diverses, et de recrutement de soldats. Les' 5aafi et
les Noon, par exemple n'appréciaient pas ces chefs qui tenaient à faire respecter leur
j
autorité. Ce climat de suspicion poussa certains chefs de canton à être parfois cru,els
à l'égard des POPUlilIDI:ms.
samba Law.!':1.~ s'était particulièrement signalé dans le canton de Mbayaar-
Naaning. En compagnie de ses «bras armés», il parcourait, à cheval les villages,
r
raflait tous les jeun$:j hommes qu'II rencontrait sur son chemin, dans les champs ou
dans la forêt. Il orqanisalt, de jour comme de nut~ IJne véritable chasse à l'homme,
plus connue par les populations sous l'appellation de dawal jap.192 Ces exactions
furent dénoncés en 1915 par le président ~mité du commerce et de 11ndustrie de
Rufisque. ~<A Thiafra, les gens en cheval du chef de canton se sont emparés de cinq
jeunes g~ns et relâché un sitôt: après et
r
ont amené les quatre autres. Trois se sont
échappés, ce qui fatt qu'un seul est arrivé à Thiès. Pdrmi les trois revenus au village,
le nommé Diogaye FAYE a reçu de tels coups qu'il a craché du sang; ii est gravement
malade. A KignabCiur, deux hommes ont été également pris de force. L'un d'eux
Noug SENE ayant rn.al au pied, él été frappé brutalement au vtsage».193
190 GUEYE Mb : {b}, op.dt, p. 761.
191 GUEYE Mb :{b}Qp.dt, p. 76;3.
192 JOON Y : op.clt :. L'anIlèe 1915 (arum dawal jap ): est devenue une référence dans la datation historique chez
les masses sénégalaises.
'
193 ANS. 11 Dl/1354: Ptésdent du comité de O.)fnmerœ et de flndustrie de Rufisque au lieutenant gouverneur.
15 février 1915.
250

De telles pr,~tiques provoquèrent une véritable psychose chez les populations,
installant dans les districts de recrutement et de réserve une insécurité endémique.
Les paysans nrosèrent plus s'aventurer à séloigner de leurs villages de peur d'être
j
capturés par les st~rçlents recruteurs. ce climat dlnsécurité n'était véritablement pas
propice pour présellV(=r une vie écorlomique normale dans la mesure où il constituait
l
une menace pour les actiVités agrioJles. Le ministre des colonies semb1alt nourrir des
Inquiétudes à propos de la persistance d'une itelle situation, craignant «une
désaffection des populations à notre égard! qui porterait un coup dur à notre
colonisation( en mëme temps qu'à notre armée afriC<line».l94 Tout en ne rejetant pas
le principe du reD'utement, indispensable pour la défense de la France, il pensait
«qu'il ne fallait pas perdre de \\lue que la mise en valeur des territoires était à peine à
ses débuts et néce~)5itait le concours de la main-d'œuvre indigène».195
Ce fut sur l' base de ces considérations que PoNTY préconisa le retour aux
engagements
volontaires.
Il esp§rait Que!
libérées de toute contrainte, les
populations seraient plus enclines à accepter le service miiitaire auquel la France
J
accordait une grartcle importance. Mais cette nouvelle JX)litique sra"léra aussi
infructueuse que Id précédente( car les 5eereer persistaient dans leur refus de
J'enrôlement. Ceux qui se prése!1tai(~nt pour être engagés formaient une exception.
Avec l'édatem,:nt de la guerre, la France imposa aux colonies 11mpêt de
sang.l'96 Les populations furent encore livrées aux exactions de toutes sortes, qui
rendaient le climat social partout plus tendu et les risques de révoltes collectives
réelles.
Dès sa
nomination
au
poste de nouvE~au gouverneur général, Van
VOLLENHOVEN préconisa l'abandon pur et simple du recrutement, convaincu que la
contribution à l'effmi: de guerre! ~ur être plus efficace, devait plutôt srorienter vers
la mobilisationéconornique. Ma9S cette Vision s'accommodait mal avec les exigences
militaires. L'armée 'rançalse avait en effet subi de lourdes pertes au lendemain de
j'effondrement du fmnt russe. Pour combler ce vide, les autorités françaises
194 ANS. 11 D1 1 1354 : MiniStre des colonies au gouverneur général de l'A.O.F. 20 mars 191.5.
195 Idem •
1% GUEYE Mb :{b} op. cit p. 767.
251

n'hésitèrent pas à ordonner la reprise des recrutements massifs, tout en exigeant
davantage d'effort: économique cie la part des populations africaines. Jugeant
Inacceptable cette dÉ~isiont tout comme celle de la nomination de Blaise DIAGNE au
poste de commissajn~ de la Répub~ique investi de pouvoirs spéciaux en matière de
recrutement, Van VOI.lENHOVEN démiissionna de son poste en janvier 1918.
Fort de ses iIlouveaux pouvoirs, le député du Sénégal activa les opérations de
recrutement, surtout dans les quatre communes. Le succès d~une telle entreprise
revêtait à ses yeux une importance primordiale, clans la mesure où pour lui, la
revendication de l'égalité des droits entre les citoyens métropolitains et ceux d'Outre-
mer impliquait aus~ji un accomplissement sans discrimination des devoirs vis-à-vis de
la «mère patrie», c'e:;t-à-dire)a Frcmce. L'émancipation des Noirs et particulièrement
des Sénégalais de:; quatre communes devait être facilitée par le «prix du sang»
versé. Quoi donc de plus normal que les Sénégalais fussent mobilisés pour défendre
la France !
On peut cep€ndant
se demander Si le député du Sénégal se préoccupait
véritablement du :,011 des habitants des pays de protectorat? Les méthodes de
recrutement n'y avai'2nt pas changé puisque les chefs de canton continuaient à se
livrer à leurs exactions habituelles contre les populations. Même la fin de la guerre ne
contribua pas à fondamentalement atténuer lèur calvaire à cause de 11ntensificatJion
l
des réquisitions dE, vivres jugées indispensables pour l'effort de reconstruction. En
1927, JORE adressa aux chefs de dr-conscriptions une note dans laquelle il définIssait
les conditions et I€ s modalités qui devaient désormais accompagner la politique de
mobilisation éconolTliQue. Celle-ci devait reposer fondamentalement sur la nécessil"é
d'utiliser au mieu>< e~t au maximum les ressources du pays. Elle exigeait aussi la
partidpation obligatoire de chê~un à l'œuvre de la défense nationale. Pour atteindre
ces objectifs, il fallait créer les conditions d'un rendement maximum des efforts
individuels, par une ooordination et une répartition judicieuse -des attributions et des
responsabilités. 197 Conformément à ces recommandations, le commandant du cercle
197 ANS. 11 Dl/ 1347: ]nstructiofl rel21tives à ra mobilisatiOn générale dans les territoires d'Q.rtremer. 7 juin
1927.
252

de Keesévalua l'état des ressources dans les village~; seereerdu Palooret du can9/n.
L'inventaire effectué donna les résultants survsnts :
FIGURE 9: ETA'r DES RE:SSOLIRCES EN ALIMIENTATION (PJ~YS SEEREJ:R)
PAR VILLAtGlE.:
Villages
:'~~fs
AnèS
Chevaux
Mit
~ Chè~'res
15
:.;..=:::.....--l-=--==------I-....:::..:==:.-+=-=~:.:......--_..,._-~
sagnofil
3B
03
02
2500
1~·_·----+-=-=::.....----l_=:......-....--4_=.:::.::::::....:..:;;;;é....---~
Soune-Sérère
Û"~
03
03
800
Khodoba
01"
.1
40
03
01
2400 k
- -
Pa/al
O~'
1 40
02
Ql
800
Gab
O~'
1 06
02
03
1200 k
Landou
16
03
04
2000
f20~_____+_:=-=---__,....::....:...-----f.===~--~
Touly
2!i
25
03
04
3000 k
J
Mboul
13
05
1200
20
07
03
1300
l'~
.1
Nuoumsane
1 ('~I
Peykoyck
20
25
08
03
1300
. ,.
Thiapon
,,;~I
26
15
07
3000
Liliane
1~;
25
07
3000
"
.
- -
Source: ANS I1Dl 1347
Il aUlêlit été intéressant de connaître l'effectif de la population des villages
pour faire la corrélêltion de œtte contribution avec la capacité productive des paysans
seereer, son impact sur leur niveau de vie, Ils durent probablement fournir un effort
considérable parce que les opérations de recrutement avaient été à nouveau
intensifiées à partir des «années 30», du fait de la dégradation du climat politique en
Europe. Les autoriMs françaises dé::rétèrent la grande mobilisation aussi bien dans la
Métropole Que dans les colonies.
SI da(,ts les territoires St~ree'f du Nord-Ouest, l'essentiel des hommes valides
était incorporé dans l'armée coloniale, les cas d'ajournement, d'exemption ou de
'dispense n'étaient pas absents. Par exemple, dans le canton de Tor Jandeer orlentil,
sur les trente et un appelés pour l'année 1936, neuf furent ajournés, huit exemptés,
un dispensé et ~u- déclarés aptes à la deuxième portion. Dans celui du Jandeer
occidental, sur les dix-neuf appelés des différen~ villages seereer du Paloor, cinq
seulement furent déclarés aptes élU service militaire; le reste étant soit seulement
253

apte à la deuxième portion (quatre hommes) soit ajourné (sept hommes) soit
exempté (trois).l%
Les raisons avancées concernant ces mesures insistent sur les nombreux cas
de maladie, sur la vieillesse, ou sur le rachitisme. La situation de soutien de famille
~uvait aussi être un motif dFexemption ou de dispense. rvlais j'administraUon
coloniale ne semblait pas teUement en tenir compte. Le commandant du cercle
recommandait à ce propos aux chefs de canton une certaine vigilance! car, il estimait
que les populations utilisaient çet alibi pour échapP'~r au recrutement. Il fallait donc
s'assurer que le jeune susceptible d'être appelé au service militaire était l'unique
garçon valide de S(l famjlle. En d'autres termes, il ne devait être exempté ou
dispensé que
si
celle-ci
ne pouvait compter sur d'autres bras. Mais pour
l'administrateur
du
cercle,
certains
handicaps
physiques
ne
devaient
pas
nécessairement être pris comme signes d'inaptitude à la production. Il appartenait
aux chefs de canton Ije déterminer leur degré de gravité et d'apprécier si les victimes
constituaient ou ncn des charges pour leurs famiUes. l99
Ces recomrnandatlons montrent que les conditions d'exemption ou de
dispense
concernant
les
cas
de
soutien
de
famille
étaient
draconiennes.
L'administration cotonia~ refusait ct'établir un lien mécanique entre l'Inaptitude au
service militaire et œ.11e à la production. On peut deviner les conséquences de cette
politique sur la vie économique des villages, quand on sait que seuls étaient
épargnés par les ctlefs de canton, les vieillards, les handicapés physiques ou
mentaux; une fran~;:je de la population incapable d'assurer le fonctionnement normal
des activités agricoi~~;. Pour compenser ce défICit, les paysans sollicitèrent davantëllge
la main-<Yœuvre féminine qui, plus que d'habitude, prenait une part encore plus
active dans la production agricole. 2oo Quand la guerr,e éclata à nouveau en 1939, les
territoires seereer, ~I 11mage du reste de la colonie, étaient déjà devenus de
véritables réservoirs humains et économiques pour la France. Le dispositif
198 ANS. 11 Dl/1372 : R::œnsement des jeunes de statut local en vue du recrutement militaire. 9 mai 1936.
199 ANS. 11 01/1372 : Ol).çit.
.
200 JooN Y : op. dt
254

d'exploitation mis, en place par l'administration coloniale s'était renforcé avec la
Grande guerre et la crise économique mondiale. Face au poids d'une fiscalité
devenue de plus en ~us lourde, aux, horreurs du travail forcé et du recrutement
militaire, les Seereflr adoptèrent des métl10des de lutte assez variées. Aux révoltes
intempestives, s'ajouta une autre forme de lutte encore plus efficace, parce que
mieux organisée, dans le cadre des sociétés secrètes.
3-) Le rôle des sociétés !;ecrètes et des ordalies dans la résistance des
peuples Seei5Etrdu Nlord-Ouest
Les études faites sur les résistances dans les sociétés sénégambiennes ont
beaucoup insisté ~~ur les luttes armées pendant la période de conquête et aussi sur
les résistances culturelles musulmanes. 201 Ainsi, l'attitude de guides religieux comme
El Haaj Umar Ta'a~ Mamadu Lamin Dramer limaamu Laar, El Haaj Malik SI et
Ahmadu Samba fi;Œ~ au pouvoIr colonial et leur entreprise d'islamisation des masses
paysannes et urbaines ont été présentées comme la principale cause de l'échec de la
politique d'assimilcltion cultur€~lIe que la Fran~ vouJait imposer aux indigènes. MatS,
comment les populations restées encore en marge de l'influence de l'Islam, réagirent
face à l'agression '~bëmgère ? L'exemple des sociétés seereer et jaola peut servir de
champ d'étude clrune résistance dont l'originalité repoSé.lit sur l'utilisation du
pabimoine culturel local poUl' protéger les populations des effets, jugés néfastes, de
la présence étrangène.
L'échec de Id résistanŒ~ armée donna à la France l'occasion de renforcer
partout sa dominail:icfl. Elle n'enten.dait plus tolérer aucune contestation du système
d'exploitation qu'elle avait mis en place. Si dans les sociétés Wolof on semblait
s'accommoder d'une telle situation, et même s'impliquer dans le processus de sa
201 Robinson D.. ~~"e sainte d'~ti Umar: Le Soudan ocddenta1ay milieu du XIX siècle :Ed.
Karthala, Paris, 107, 193!;, traduction en Français en 1998 par Henry Tourneux eU. Ç.'Vuillemin
- Bathily A. : Ma,mi!!1gu Lamine Drame et la résistance antHmoérialiste dans le h~ut Sénéo~
(1885-1887), Dak21 , N.EA, 19'90
~ Samb A. : « L'Is~1 l~ l'histoire Iju Sinégal » , Dakar, ~, Série B, Tome xxxnt, juillet 1971,
pp. 461-507
- Sylla A « Les pers 'cmons de Seydln,:J Mouhatnadou UITh1moulaye par les autorités coloniale; "",
Dakar, BIFAN, Séri... B, Tome xx>mI, juillet 1971, pp. 590-é41.
255

reproduction, dans les territoites seereer du Nord-Ouest par contre, les populations
refusèrent généralement d'y adhérer, préférant vivre dans une sorte de repli 202
davantage perceptible chez-les groupes cangln, saafl et paloor. Plus rebelles et plus
hostiles à j'admin,istration mlaniale, ils furent aussi plus exposés à la répression
exercée par les èhef!; de canton. C'est contre ces derniers et aussi conUe tous œux
qui étalent suspectés de collaboration directe ou indirecte avec l'administration
cok>niale que les .~leereer menèrent l'impitoyable lutte organisée dans le cadre des
sociétés secrètes.
Le phénomène des sociétés secrètes n'est pas spécifique aux ~reer du
Nord-Ouest. On peut même considérer qu'il constitue une donnée importante d;ans
l'histoire universelk~J car partout ot des peuples ont été submergés par des invasions
étrangères et qu1ls ont senti Ie.ur existence en tant Qu'entité politique et culbJrelle
menacée, ils ont tenté de réagir par un réflexe d'auto - -défense, en utilf~nt eJes
procédés très complexes et très variés. Cette réaction, qui puise ses forces dans
l'univers culturel propre à chaque ç.ommunauté, est empreinte de pratiques occultes
que seuls les inltiès sont en mesure de maîtriser. En Chine, la soctété secrète des
«points de la Rem cIe PrunÎer~ appelée «Boxers» par les Européens, fut très active
dans la lutte contre la domination étrangère. Xénophobe' et conservatrice, elle exerça
une véritable terreur contre les Occidentaux qu'une bonne partie de l'opinion chinoise
percevait comme 1111i~ menace pour la survie cie sa civilisation. Les sociétés secrètes
connurent aussi une vérjtable~ prCt:lifération en Afrique Noire, notamment dans les
régions forestières non gagnées par 11nfluenœ de 11slam, et où des pratiques comme
les ordalieS étaient monnaie courante/03 par e>::emple en casamance,. où les
l
populations y recouraient souvent pour punir tout élément suspecté d'agir contre les
intérêts de la communauté villageoise. La sanction pouvait aUer jusqu'à la IiquidaUon
physique du COUpi::fble, gr✠à IJépreuve du «ta/i» qui consistait à faire boire à
l'accusé des substances toxiqu~.
200: SIssoKHO S: op.clt: il a consacré une éllJde sur cet aspect relatif à la société setYeff du Cangin. Nous
n1nslSterons donc pas sur G~ cas mals plutôt
celui çies Seereer Sèk,fi.
203 Voit if REm. Anne LAUREnTIN« ~~~ ordalies: l'éPreuve du oolson en Afrique NQire» ParIs, Edition
Anttropos, 1974.
256

On retrouve aussi ces pratiques chez les peuples seereer du Nord-Ouest. Pinet-
LAPRADE note qUl:~ ·«Iorsqu'un vol est commis et que les soupçons planent sur un
individu, on le dénonce au ministre du culte qui, dans ses prières, le livre au Takhar
(Dieu de la justice). On dépose sous l'arbre sacré la terre que le prévenu a foulé de
ses pieds. Si les ~;olJpçons sont fondés, la mortalité ne tarde pas à frapper sa famille
ou lui-même. Les G3S de sorcellerie sont résolus à peu près de la même manière. Par
haine ou par jalousie personnelle ou le plus souvent cédant à quelques insinuations
perfides, un individu malade attribue son mal à l'innuence d'un sorcier. Quelquefois il
prétend que ce s:Jrder lui a arraché le cœur ou le foie. Pour s'assurer de la véracité
et délivrer, s'il y ël lieu, de la Terre d'un être si nuisible, on lui fait avaler un breuvage
préparé par les soins du ministre du Takhar, et on le conduit sous j'arbre sacré. S'il
vomit immédiaternE:nt il est innocent, et sa santé n'éprouve aucune altération. Mais Si
.J
les vomissements tardent â se déclencher, il est reconnu sorcier. Dans ce cas, Il est
gardé à vu~ et meurt quelque temps après»,2D4 Pinet-LApRADE noté aussi l'existence à
Banjulut un villaqe du 5aafeen, <{d'une pierre sacrée qui a la vertu de faire mourir
dans un mois tout individu coupable sur la tête duquel elle .est placée».205 Cette
pierr~que les 5aa// appelaient koof, était très célèbre dans le Saafee~ . même au-
delà de ses frontières. Elle était placée au pied d'un grand fromager qu'entourait un
bosquet touffu que seuls le prêtre ministre du culte et ses collaborateurs osaient
fréquenter car, dan:, la mentalité populaire, ses sentences étaient sans appel. 206
Les Seereer ..St3afi n'hésitèrent pas à exploiter cette crainte pour mieux renforcer
leur lutte contre le pouvoir colonial. Ceu~ parmi les fils du terroi~ qui étaient
soupçonnés de connivence avec les représentants de l'administration coloniale, y
étaient conduits pour prouver leur innocence. Ce fut le cas de Ndiik SEEI) un habitant
du village de Nja~~que la tradition orale dépeint comme un homme ambitieux et sans
scrupules et qui( semble-t·il
était très proche des· chefs du canton de Mbayaar-
r
Naaning dont on connaît la nature conflictuelle des rapports avec les Seereer. Ces
derniers, pour échéll1Per à leur tyrannie, avaient rédig~ en 1933) une pétition dans
21)l ANS. lG 1 33 : opcitrp. 16
205 Idem.
206 CANOUUM I: op.dt
257

laquelle ils demélnljèrent au Gouverneur leur rattachement à la drconscription de
Rufisque,lO? Le c11ef de la colonie jugea la requête irrecevable, après avoir recueilli
l'avis défavorable du commandant du cercle de Kees. Ce dernier avait estimé
qu'aucune raison valable ne militait en faveur de ce rattachement et que cette
demande avait pour auteurs quelques indigènes originaires de Rufisque,
dont les
intérêts
domaniaux
et
souvent
politiques-
étaient
à
cheval
sur
les
deux
circonscriptions. 208 Les villages pétitionnaires accueillirent très mal le rejet de leur
doléance qu'ils e~jtlmaient naturellement légitime. Pour toute explication, ils
accu~èrent Ndiik ,j'être le pri nei pal responsable de leur échec. Ses visites fréquentes
aux chefs de canton qu'lI accompagnait souvent dans leurs déplacements à Kees
auprès du commandant du cercle, renforcèrent dans l'esprit des populations qu'il
était un espion qui les informait sur les décisions prises concernant l'attitude à
adopter par les :.eereer face ù leurs chefs lors des assemblées de villages.
Persuadés que Ndiik agissait pour le compte de leurs ennemis, ils prirent la résolution
de le liquider physiquement, et dans le plus grand secret. La tâche fut confiée au
gardien de la pien'e sacrée de Ba/!iuJut, qui signa son arrêt de mort.209
Nous avons déjà évoqué l'alfaire qui avait oppos~ en 1919, Biram Ndolaan SlfS
à Coome FAAY de Kifiabuur, et la décision du tribunal de province d'acquitter ce.
dernier, malgré k~ témoignage unanime du conseil du viHage dont les habitants
refusèrent de se
c,ntenter d'un verdict qu11s jugèrent injuste. Accusant Coome de
complicité avec l'administration coloniale, ils recoururent alors à leur propre justice
en consultant la pierre sacrée de
Banju/u!"
Le coupable et son
complice
succombèrent quelques semaines après la sentence, des suites} semble-t·il, de
banales maux de ventre. 210
Ces exemples, Qu'on pourrait multiplier, montrent le rôle central que ce lieu de
culte a joué dans la lutte contre la présence coloniale en pays seereer, pour la
207 ANS. 11 011 1373 : Demande de rattachement de villages Sérères à la banlieue de Rufisque. 9 mars 1933.
206 ANS. 11 Dl/1373 : op.c1t.
209 ÛlNDUUM 1. Op. dt. ('
pourrait émf:ttre au delà des explications mystiques l'hypothèse de l'empoisonnement
qui était une pratique tr'
·:ourante.
210 Idem.
258

cohésion de la communauté saafi, pour la défense des intérêts de ses membres.
Aucune déviatioll n'était tolérée, et ceux qui étaient tentés de
s'éloigner de la
logique contesta1 ~Ii ~e devaient en assumer les conséquences.
Pourtant, ;a pierre sacrée de Banjulufn'était qu'une des multiples facettes de
la lutte menée dans le cadre des sociétés secrètes. Les formes de réactions étaient
nombreuses et variées. Ce/tains villages avaient réussi à se forger une réputation de
localités
protégu~:; par des génies Impitoyables contre les représentants de
l'administration coloniale. Ils étaient systématiquement évités par les chefs de canton
à l'occasion de leurs tournées dans les différents villages relevant de leurs
circonscriptions. L"1dée était ancrée dans les esprits que ceux qui osaient s'y
aventurer étaient:. immédiatement frappés de malédiction pouvant déboucher soit sur
la mort, soit sur une maladie incurable, ou sur la perte de leurs postes de
commandement.
Le village~:i cle Paak~dans le Saafeen, et celui de Mbu~ dans le 5i/~ faisaient
partie de la liste (jE:S localités protégées. Sanoor NiMY, Abde/ Kadeer, Samba Lawbe,
Mbaxaan 108 AM~IT lEENG ARMAND N7MY
avaient l'habitude de sillonner
1
1
1 SOOSE FML1
tous les villages du Saafeen et pourtant, ils n'osèrent jamais visiter celui de Paald. 211
Cette réputation Eitait liée à des croyances qu'un esprit cartésien qualifierait de
superstition, Ces croyances étaient renforcées par le rôle que ce village avait joué
dans la résistance -:ontre le pouvoir colonial et ses représentants. On se rappelle que
les principaux a Jt(~urs de l'assassinat de Meysa Leey, c'est-à~dire, Noxoor Caaka,
Malik Geej et [Janjugu habitaient ce village. Il s(~mble que lors d'une tournée qui
l'avait conduit dans cette locali~. pour la collecte de 11mpôt, il fut interpellé par les
principaux dignitaires qui lui firent comprendre qu'ils n'accepteraient jamais qu'un
Wolofvienne arr xher leurs biens, et qu'ils s'y opposeraient par tous les moyens. Ils
auraient même prédit à ralcaty sa mort prochaine, s'il continuait ses rezzou contre
les populations.
211 Jusqu'à nos jours, les préfets et sous-préfets évitent de se rendre dans ce village. Il en est de même de
certains
responsables politiques locaux, comme le Président de la communauté rurale de Njas.
259

La nouvelle de l'assassinat de Meysa Leey se répandit rapidement à travers le
pays seereer. On 5'2 laissait partout aller aux commentaires les plus invraisemblables.
Les populations ne manquaient pas de magnifier le courage et la témérité de ses
auteurs. Mais e res insistaient davantage sur l'efficacité et l'infaillibilité de leurs
pouvoirs occulte~:;1 sur le rôle protecteur du génie du village. On recommanda même
à Abdel Kadeer d'éviter de s'y aventure~. au risque de sa vie. Ses successeurs
reçurent les mêITIe~; conseils. 212
Comment oser remettre en cause de telles affirmations, dans un environnement
culturel où la croyance aux forces mystiques est profondément ancrée dans les
mentalités? Les nombreux cas supposés d'anthropophagie, les pratiques magiques
et divinatoires très répandues dans les sociétés seeree~ avaient fini par leur attribuer
une réputation de peuples très v<::rsés dans les sciences occultes. C'est ce mythe qui
aurait renforcé cette représentation de l'univers des «hommes-hyènes», des
«hommes-serpents:», des «femmes-singes>)- répandue et ancrée, et selon laquelle le
Seereer avait la 1aculté et la capacité de se métamorphoser en animal. Les 5et~reer
n'auraient-ils pas eux-mêmes exploité ce mythe pour mieux inspirer la crainte et la
peur chez leurs ennemis) comme dans les sociétés esclavagistes de l'Ilémisphère
occidental? 213
Les Seereer croyaient fermement à ce mythe qu'ils attribuaient aux bootJotiid
(devins): Le rêve2H et la divination étaient les moyens par lesquels ces derniers
réussissaient à déc'Juvrir le danger qui guettait un membre de la communauté ou
toute celle-cL Ce~; ~Iersonnages hors du commun ont joué un rôle important dans la
lutte contre tout ce qui symbolisait l'oppression coloniale en territoire seereer. Ils
opéraient dans des structures clandestines
organisées en réseaux dont les
ramifications pou/aient couvrir toute une province. Les méthodes de lutte" variées,
étaient fonction cie la nature des défis à relever. Atténuer autant que possible les
212 sus N op. dt .
213 Voir 1 Seçk., Cultun - A frica ines et Esclavage dans la Basse Vallée du Mi ssissippi, cl 'Jberville à Jim Crow,
Thèse de Doctorat de 3' cycle, Université Cheikh Arita Diop de Dakar (UCAD). Dép!. d'Histoire, 1999.
214 FAYE 0: Rève et Il1trusi:m coloniale chez les Seereerdu bassin arêlchldier. «Annales de ta Faculté des Let~
et sciences humain~. Dak3r, UCAD, nO 22, 1992. pp. 147-160. Son étude concerne les Seereer 5eh, mais elle
traduit les mêmes réalit
,:hez les Sëafi/ NOOV1, Ndu~ Pa/oor ou Lata
260 -.

rigueurs de la domination colonial~ et surtout, la répression exercée par les chefs
woJofsur les poptllations : tel était le défi majeur.
On sait qUE: la conquête des territoires seereer fut suivie d'une implantation de
colons wolof et bambara, avec la complicité de l'administration coloniale. les chefs
de province et de canton installèrent aussi dan~; certains villages des résidences
secondaires qui étaient en
réalité des camps de milices destinés à surveiller les
populations. On {~n observait dans les localités de Suun, Toglu et lVJ'as qui abritaient
les communautés Wolof et liambara. Il faut reconnaître que leurs rapports avec les
Seereer étaient souvent tendus, ces derniers les accusant d'espions à la solde de
l'administration <:oloniale. Les Seereer de Toglu et des environs, par exemple,
évitaient systémati::juement de fréquenter les quelques cases des Wolofflanquées à
la sortie du villa~le,. Ces habitations avaient la réputation de lieux maudits et hantés
par les mauvai~.:; esprits. Les récalcitrants qui s'y rendaient la nuit pouvaient
rencontrer dans l'obscurité des hyènes ou des singes, ou être mordus par un
serpent.
En réussissant à imposer ce mythe, les habitants de Tog/u étaient parvenus à
atteindre un objectiF de taille, à savoi~ éviter toute collaboration avec les petites
communautés wOlof et bambara installées dans leur village. Les Siifii 215 furent
surtout les plus rejetés, parce que perçus comme des individus vanIteux, ambitieux,
roublards, peu scrupuleux et peu imprégnés du sens du respect d'autrui. 216 La
dénonciation dont auraient été victimes tes habitants de Tog/0 et qui leur valut une
terrible humiliation infligée par Samba Lawbe, leur fut imputée, Elle contribua à
creuser le fossé déjà grand qui séparait les deux communautés,. promptes à se jeter
dans des bagarres rangées souvent meurtrières.
215 ce nom désigne k:s Wolofimplantês en pays Saafeen et Paloor à la faveur de la colonisation. Ils étaient
généralement originair es du Kajoor et du BawoJ.
216 Sus fil : op. dt. 0' jLgement tri~s défavorable n'est pas spécifique aux Seereer. C'est cette même perœptlon
que les autres groupes ethniques orrt à "égard du Wolof. Makhtar DIouf ( 58) l'explique non pas par une
animosité ethnique m;iÏs,. par le traditlornel contentieux observé partout dans le monde entre ruraux et cnadins ;
les ethnies sénégalai$:~ minoritai,es .! tant plus massivement rurales, et les Wolof relativement plus citadlnisés .
Cette explication ne 1I0LlS semble pas refléter les vérltabies cau~es du «contentieux >;. entre Warof et autres
groupes minoritaires, d que nous avons tenté de celliler da 5 cette étude.
26]

Les accusatj'Jns portées contre les Siifii installés dans le village de Njas étaient
encore plus graves. C'est dans Œ~tte localité, près du quartier dénommé Mbaar, que
les chefs du canton Mbayar-JÎlaaning avaient érigé leur principale résidence
secondaire en pays saaleen. Ils y passaient plusieurs jours à l'occasion de leurs
tournées pour la collecte de 11mpôt, toujours entourés d'une milice Formée de Wolof
et de Bambara qui avaient fini par élire domicile dans cette localité. Leurs séjours en
territoire seereerétaient un véritable calvaire pour les populations: obligées de céder
une partie de leurs troupeaux et récoltes pour assurer leur nourriture. Mais comment
se débarrasser de ces individus dont la présence dans leur territoire était devenue
insupportable? Les Seereer ne disposaient pas de moyens militaires importants pour
les chasser,
Une telie initiative risquant de les exposer à la répression de
l'administration coloniale, il fallait trouver une stratégie dont l'efficacité serait
imparable. On confia cette tâche aux gardiens des cultes des différents villages et à
tous ceux qui avaient des dons à imiter les animaux réputés dangereux.
La stratégie était Simple: profiter d'une nuit où l'obscurité la plus totale
enveloppait le plly;age
pour cerner les habitations des Siiffi, et déclencher un
J
concert des plus macabres, chacun y allant de sa partition. Les uns imiteraient le
rugissement du lion, d'autres le ricanement de la hyène; un troisième groupe se
<<transformerait» en une bande de singes hurleurs, alors qu'un quatrième devait
miauler comme de vrais chats, un cinquième hululer comme de vrais hiboux, etc.
Les Seereé'r avaient parfaitement réussi leur coup car la colonie w%ffut en
effet prise de panique devant ce phénomène insolite. Pour donner plus d'effet à leur
stratagème, les gardiens des cultes firent comprendre aux résidents étrangers que le
génie du village IE~ur était hostile, et qu1ls devaient le quitter pour éviter d'attirer une
nouvelle fois sa colère. 217 Ce sont ces circonstances qui auraient provoqué le départ
de la milice des chefs de canton cie Njas, et en même temps la disparition du camp.
Tous les élément~ étrangers émigrèrent les uns à Malikunda, les autres à Ngeexoox
ou Mbuur.
217 JOON y : op. en.
262

Le démantèiement de ce camp de miliciens priva les chefs du canton de
Mbayaar-Naaning d'une base d'appui importante pour les opérations de répression
contre les populations. Mais elle renforça surtout le mythe, déjà répandu, de l'univers
des «hommes - hyènes», des «hommes - serpen~i» etc.
La petite colonie wolofinstallée à Njas n'était pas la seule à être victime d'un
tel mythe. Les hélbitants de Dakaan, localité situé sur la Petite-Côte... à quelques
kilomètres de 1"Jgazobil, avaient déserté leur village en 1875 pour des motifs
semblables. Ce petit hameau était érigé par les missionnaires dans le cadre de leur
entreprise d'évangélisation, pour attirer les indigènes. Il avait connu un essor rapide
du fait, semble-t-i1, des conversions massives des populations de la contrée. Certains
membres de la société se.ereer étaient cependant hostiles à ce mouvement qui
risquait de boulew~rser l'ordre traditionnel. Ils étaient décidés à agiJ non seulement
pour freiner l'ent.n~prise d'évangélisation amorcée par les missionnaires, mais aussi
pour inciter les non conveltis à s'éloigner de leur sphère d1nfluence. Le Père RENOUX
raconte que : «~e village de Da!cane est déserté du fait, selon les populations, de
l'adion néfaste des sorciers" Il semble que la nuit venue, apparaissent des djins sur
deux baobabs d~stants d'un'2 vingtaine de mètres. On y voit des personnes armées
rodant auprès des habitations des convertis et décochant des flèches. Cert2lins
affirment même a'/oir vu des hyènes et des singes se promener près des cases, en
pleine obscurité,:U8 Le missionnaire ne pouvait pas comprendre qu'on puisse se
laisser envoûter par de telles superstitions. C'est pourquoi, poursuit-il,
«Je me
résolus de placer dans ces différents lieux des objets bénis pour rappeler aux
chrétiens conver'ti~; des souvenirs pieux», Mais cette initiative ne fit que renforcer la
crainte des populations puwsqu'elles «interprétèrent la croix plantée sur les Heux
-'
hantés comme lin sort jeté sur le village pour faire mourir tout le monde. Cette idée
était d'autant plus ancrée dans leur esprit qu'elles avaient observé que les Blancs
mettaient des croi:< sur la tombe des morts qu'ils enterraient»,219 Le village fut ainsi
abandonné et beaucoup de convertis renoncèrent à leur nouvelle religion pour
retourner dans If~urs villages d'origine,
218 ANS. 2 Z /1 : Ann::le:î religIeuses de Ng;3Z0bil : Récit du Père RENOUX, 1875.
219 ANS. 2 Z / 1 : op.(~:.
263

La lutte contre la présence française en pays seereer a été multiforme. Elle a
intégré autant les dimensions militaire (soulèvements armées), économique (refus de
payer 11mpôt) que mystique" Les formes utilisées ont été fonction du contexte et de
l'évolution de la présence coloniale en territoire seereer. Si durant la période de
conquête
les soulèvements
armées
étaient
dirigées
contre
le
Blanc
qu'on
f
soupçonnait de vouloir réduire les populations à la servitude, cette attitude évolua
après leur soumI'ssion. Prétextant que les Seereer étaient incapables d'exercer les
charges de chef de: canton, ou de province, l'administration coloniale s'était tournée
vers les éléments étrangers (Woklfen général) qu'elle avait imposés aux populations.
A partir de ce moment la lutte prit une autre forme. Elle était désormaIs davantage
aiguillonnée contre ces éléments dont le çontact avec les Seereer était plus direct. Le
rejet de ces chefs a été d'autant plus ferme qu11s étaient souvent issus de
l'aristocratie Wok::.F::u Bawolou du Kajoor à laquelle ifs vouaient une haine séculaire.
Le souvenir des expéditions militaires accompagnées des rezzou et des rapts était
encore resté grav'é dans la mémoire des populations. On saisit dès lors le refus des
5eereerde collaborer avec ces chefs et ceux qui symbolisaient leur autorité. Une telle
collaboration signifiait dans un certain sens une plus grande insertion dans le
système colonial, et peut-être leur absorption par les valeurs qul1 véhiculaIt. Or,
comme tout groulP€- minoritaire évoluant dans un environnement politique et culturel
hostile, ils tenaient à marquer leur spécificité et leur identité. C'est cette attitude qui
explique le repli Et la marglnalisation plus ou moins marqués des groupes seereerdu
Nord-Ouest. Elle €>:plique
aussi la lenteur des mutations économiques, sociales et
culturelles, compc:Jré:;tivement aux groupes ethniques qui les entouraIent.
264

~ROI~;~EME PARTIE
DOMII~U.\\TI()I~ COILONIALE ~r MUTATIONS
OES S:l)CIETES SJ:EREER- DU NORD-OUEST
265

Le début du ::O~ème siècle marque le renforcement de la présence française
au Sénégal. CeUe-d Eut comme conséquence majeure, j'introduction de nouveaux
modèles politique, l'~)nomique et culturE:l dans les territoires conquis. La place de
plus en plus. impc,rt.mte occupée par l'économie marchande dans la vie des
populations contribua à déstructurer l'organisatiOn des sociétés sénégalaises. Alors
que dans les sociétés wolofl1nsertion dans le nouveau syStème fut assez précoce,
elle fut plus lente .:_ se dessiner dans les territoires seereer du Nom-Ouest où le
processus dTintégraLion dans le nouveau système était freiné par la réticence des
populations à acceptE:r le fait accompli. Les mutations commencèrent à se dessiner
véritablement après la Premrère Guerre mondiale, et cela, malgré les initiatives
très tôt prises par lël Franœ, et s'1n~rivant dans la perspective de la mise en
valeur de l'espace b:!nritorial seereer pour le connecter au système capltaHste.
266

,
DE L"E;OONOM:IE 1[)'AUTOCONSOM-MATICJIN
(.~ L'ÉCONe,MIE MARCtfANDE
267

La France avait très tôt tenté d1nsérer les territoires seereer du Nord-Ouest
dans le système de l'économie spéculative. Dès le début de son implantation, elle
se lança dans c'le~i entreprises de colonisation des riches terres adaptées à la
culture cotonnière et arachidière. Mais elle se heurta à des obstacles de taille,
principàlement ô l'enclavement des territoires convoités, où ses premières
tentatives de promotion du coton se soldèrent par un échec. Après la Première
Guerre mondiale, Elle réorienta sa politique économique en développant la culture
de l'arachide; ce qui consacra l'intégration progressive des sociétés seereer Iju
Nord-Ouest dans le système de l'économie coloniale.
A)
Une concl!Dtiion à la mise en valeur des territoires seereerdu Nord-
Ouest: te désenlclavement.
La configuration du relief et la densité de la végétation ont constitué un
obstade difficilement surmontable pour ceux qui ét3ient tentés par des velléités de
conquête des te "It()ires seereer du Nord-Ouest. Ces alliés naturels avaient permis
aux populations d'échapper, durant une longue période, à la domination des
royaumes Wolof.
Les Frc:mçë is se heurtèrent à ces mêmes difficultés, s'étant vite rendu
compte que ni la' conquête, ni la «mise en valeur» de ces territoires, n'étaient
possibles sans l'ouverture de voies de communication viables. La circulation était
certes possible, mai:5 elle se faIsait dans des conditions difficiles car, pour voyager
d'un village à un autre ou d'une contrée à une autre, les paysans empruntaient
des sentiers tortueux serpentant les forêts compactes ou -arpentant les buttes et
monticules, qui SE
dressent entre les différentes
localités.
Ces voies de
communication étaient adaptées au contexte d'une économie dfautoconsommation
ne demandant pa~; un volume important d'échanges. Mais elles ne répondaient pas
aux exjgences d'une économie tournée vers la spéculation, qui nécessitait la
mobilisation d'importantes quantités de produits à commercialiser. Or, la France
était décidée à intégrer les territoires seereer dans les nouveaux circuits
commerciaux qu'e le commençait il instaurer dans la colonie, depuis le début de la
conquête.
268

Dès les premières expéditions milit:Qires, la France prit des mesures pour
sortir les territoire; seereer de leun enclavement. Lél première campagne militairE~
contre le Joobaas "fut suivie d'une opération de déboisement d~ la piste le reliant
au Cangin. l Celle reliant les postes de Puut et de K~s était aU$Si régulièrement
débroussaillée po~r une plus grande fluidité des échanges.
La France éfcait convaincue que la construction de ces routes allait assurer
aux caravanes Qui traversaient le pays, une plus grande sécurité, Elle devait aussi
faire
tomber les barrières psychologiques qui séparaient les 5eereer de
l'administration cQjloniale,2
Mais jusqu'à leur défaite en 1891, elle 'n'avait pas
encore adopté une politique hardie de mise en place d'infrastructures de
transport Même () iciellement annexés, la plupart des villages restaient encon~
enclavés dans les fI:>rêts ~t massifs, ce qui les mettait en marge du système
colonial naissant, lX1ur attaquer ~Nériodiquement les postes français. Faute donc
d'infrastructures routières
fiables,
l'administration coloniale se contenta de
contenir leurs aSSë3uts répétés.
Avec la comtruction du chemin de fer, la situation s'améliora assez
nettement. Il atteignit Puut en 1884, pour ensuite traverser l'axe Kees -Tiwaawan
la même année.
II jouait désormÇlls un rôle de premier plan dans les
transformations économiques en i:ISSurant une plus grande fluidité des échanges,
i
grâce aux
escalles de 5ebixutaa(Jl de Puut, de Kees et de nwaawan. Ces
demières contribuèl-ent à aççélérer l'Insertion des Seereer dans le système
économique colonial.
ce fut à palti'f de 1891 que se dessina véritablement une politique plus ou
moins cohérente cite désenclav.ement des territoires seereer. Les quelques axes die -
,
communkation anénagés par l'administration coloniale avant cette date, et qui
répondaient à des préoccupations essentieltement militaires, ne sortaient pas
fondamentalement des "sentiers battus". Les techniques d'aménagement étaient
1 A.N.S. 1D/25 : CorTfSpondance de Pinet Laprade au gouverneur du Sénégal, 9 mai 1864.
2 A,N,S. IG/33 : OP.CI • p.23
3 AN.S. 0/33 : Corre;[x>odanœ du directeur technique du chemin de fer au gouverneur, 10 juillet
1884.
269

simples. Elles consistaient, après chaque expédition, en l'élargissement des voles
pour fadllter, en (:as de nouvelles expéditions militaires, le passage· des troupeS
coloniales. Il s'aIJi~;sart donc d'aménagements ponctuers
que la végétation
l
réoccupait dès qu"arrivait la saison pluvie~se, coup.ant ainsi les différents villages
des postes militain:-~s français.
Après la conq'Jête des territoires seeree!; la France accéléra le processus de
la mise en place des infrastructures routières pour quadriller le pays. En 1888, fut
aménagée la rouie Mbidjem··Mont Roland, relayée vers le nord pêlr la bretelle
MbkJjem - Daga, et prolongée jusqu'à Tiwaawan en traversant la forêt de tCalaaw.
4
Elle s'étendglt sur ulle distance de 53 kilomètres.
Ce fut le début de Vouverture
du Ndqt aux nouvelles escales cie Puut et de T/waawan. Celte ouverture fut
renforcée par l'arnénagement de la route Kees .. 'Mont Roland. Plus au sud,
l'administration co!:oniale prooécla à ~amélioration de l'axe Kees - Joobaas, avec
comme points terminaux les localités de Babak et de Noto. Kees fut reliée à la
Petite-côte en 190:2 r;lrâce à une route traversant le Joobaas jusqu'à Popengin, et
connectée à l'axe Rl(fisq~Popengin lequel fut prolongé jusqu'à Jœl en passant
par le 5aafeen.$
les tronçons .Rufisque-Sebixutaan-Puut et Puut-Kees aVC)ient été plusieurs
fois réaménagés, donnant à l'axe Rufisque-Kees I~mage d'une voie apte à assurer
les fonctions commerciales rnilitêlires et administratives, auxquelles elle était
destinée. Mais ell€~ était progressivement concurrencée par le chemin de fer 21
partir des JJannées 30" avec la construction de l'axe Kees--Kaay. La ville de Kee:;
devenait ainsi un carrefour important d'échanges, polarisant tous les territoires
seeieer. L'essentiel des voies de communication traversant le pays seereer
convergeait vers cette ville.
Mais si 1Ç3 m"s€~ en place de ces Infrastructures peut être considérée comme
une révolution des transports, elle n'entraîna pas le désenclavement complet des
4 ].0.5 du jeudi 7 avl1l1.S95, p. 198
5 Cette route fut const'uic:e durant le règne de Samba Lawbe Fat/comme chef du canton
Mbayar
-NaanÎng. EUe est abal;I,;X>Anée depuis 195:3 avec la construction de la Nationale 1.
Mals elle ~rtE~
toujours le nom de Sainba Lawbe.
270

territoires 5eeree,,~ à cause de l'obstade du relief, qu'qn ne pouvait vaincre que
par des travaux d'une haute technicité. La dispersion de l'habitat était aussi un
handicap
pour la connexIon de la plupart des villages aux prindpaux axes
routiers, Les locatités dispersées dans la forêt et distantes de plusieurs dizaines de
kilomètres des roI. !:es et des principales escales du chemin de fer, étaient reliées à
celles-ci par les transports traditionnels. ('etait le cas de la pfupart des villages du
Paloor et du 5aafeen qu/ avaient beaucoup souffert de cette situation. Par
exemple pour acheminer leurs produits à Puut, centre important de traite, les
t
habitants de Suun, de Tuu/~ de Landu, de Ka.calik, de C3m!xJox parcouraient une
t
vingtaine de kilomètres en sutvant le tracé des sentiers tortueux, et transporter ;3
dos d'âne leurs produits. On peult ainsi comprendre toute l'importance Que les
Seereeraccordaie'l à l'élevage de cet animal indispensable pour les transports dl~
longue distance, à une épqque Oll l'élevage du cheval
n'était pas encore connu
ch~ eux.
La mise en place des infrastructures de communication n'a'lait pas aInsi
entièrement résolu le problème de l'enclavement des territoires seelC'er-Qu Nord-
Ouest. Elle se limitait à l'aménagement sommaire d'axes reliant Dakaret Rufisque
aux autres centre~i,( notamment Kees et Naaning, avant que ce demier ne fût
supplanté par Mbu'U/~ Les petites escales telles que Puut, 5ebixutaari et POpenglnj
traversées par ces routes, connurent un essor rapide. Les villages seereer situés à
proximité de ces o~ntres s'ouvrirent assez rapjdement au système alors que les.
l
autres, plus excentrés, restèrent encore plus ou moins en marge de cette,
mouvance. ce fut près de ces centres que l'administration coloniale favorisa les
premières expériences dlntégration des territoires seereer à l'économie coloniale,
expériences orientées vers le développement de la culture cotonnière,
B Les tent:al1ives avOll1:ées de cofonisatioln agricole..
La 'mi~ en ',I,a leur' agricole des territoires seereer était une des principales
préoçcupations de la FranœJ' dès le début de l'ilTlolantation française en pays
seereer du Nord-Ouest. Mais cet objectif n'était pas nouveau puisque des
expériences similaires avaient été tentées, mais vainement, au début du XIX siècle
dans la vallée du 1;leLNe Sénéyal. la France n'abandonna pas malgré tout son
271

projet de faire de l''espace sénégalais une colonie agricole. Cette option s'expliquait
par le fait que le Sénégal n'ét:ilt pas riche en ressources minières et énergétiques
susceptibles d'en faire une colonie pourvoyeuse ,en fer, diamant, zinc, nickel,
bal,p<ite ou en charton, produits très recherchés p~r les entreprises industrfelles
métropolitaines.
Fournir des produits 2lgricoles, telle était l'une de ses prindpales fonctions
économiques. Les français ét:Jient d'autant plus confortés dans cette idée quîls
avaient été très b5t impressionnés par les immenses potentialités agricoles du
pays, mais surtoull par l'ingéniosité des techniques culturales adoptées par les
populations.
Malgré leurs
préjugés sur les Seereer, les Européens furent
émerveillés par la ,iJeauté des champs de mil et de coton, éléments dominants du
paysagê agraire. Si IE~ cotDn était pêlrtout cultivé, il semble que cêtalt dans le Ndut
6
qu'il était entreten
avec le plus grand soln.
Dès les premières années de leur
implantation, les Fl'ançais portèrent leur choix sur ce produit, parce Qu'il se prêtait
parfaitement aux c.onditions du miJiieu et aussi parce que la guerre de séceSsion
J
en Amérique renda" aléatoire le ravitaillement de 11ndustrie française.?
Dans le but dlnciter Il~s industriels ou négociants à se lancer dans la
spéculation du cmon, l'administration coloniale donna le bon exemple en se
dotant, en 1864, d 'une explolt~tion à Puut. Ayant compris tout le bénéfice qu'elle
pouvait tirer du développemeflt de cette plante, elle encouragea son essor en
s'appuyant sur le s3voir-faire de la population seereer et en expérimentant
l'espèce Bornéo envDyée par le ministère de la I~arine et des Colonies. Les
résultats de la pltemière campagne étant véritablement encourageants, les
paysans seereer du P~/oor et du I1Idut reçurent en 1885, lors d'une cérémonie
solennelle, des primes substantielles. 8 celles-ci étaient destinées à encourager les
populations à augmenter leur prodLlction en vue de satisfaire la forte demande des
maisons européennes et des opérateurs locaux. Ainsi la maison
Feray et
compagnie d'Essorn~; demanda au ministère la fourniture de 1000 balles de coton
l> ANS. IG/33 : Pinet Laprade; op.cit, p.20
7 Idem
B ANS : 48/35 : op.cit.
272

local, dont elle vG'llta les qlJalrtés «II était plus souple, assez fin et égalait en
Qualité celui de l'Amérique quoique un peu plus COUrt».9
L'administration
coloniale
comptait
beaucoup
sur
cette
expérience,
indispensabie aux yellx du oommtJndant de Gorée car, de sa réussJte ou de son
échec, semblait d~ip2ndre la ~iurvie de la politique d~ colonisation agricole, à un
moment où la cultJI"'2 de l'arachide n'était pas encore développée et l'exploitation
des palmiers du Jandeer ne paraissait pas constituer un secteur suffisamment
attrayant. On compl-end alor:..; plus aisément cette recommandation qu'il fit au
commandant de i'.Juut: «il faut n~cueijlir avec le plus grand soin le coton du
champ de Puut et le mettre en sûreté. Quand la récolte sera terminée, j'enverrai
un convoi le chercl'ler. J'attache la plus grande importance à cette affaire qui nous
donnera un premil~r aperçu de ce qu'il nous est permis d'espérer».l0 On peut
supposer que les résultats ne furent guère à la haute~r des espoirs placés dans la
réussite de l'entreprise car, après les premières récoltes, le champ ne connut
aucune extension. O'ailleurs, après 1864, les rapports n'y firent plus allusion. sans
doute, fut-il abandorlné. ll
511 Y eut 1::':l1ec, cela ne découragea pas pour autant j'administration
coloniale dans sa v(}lonté de .promouvoir la production cotonnière. Elle n'étaift
certes plus impliq uée directement dans des entreprises de production. Elle en
confia d'ailleurs la tkhe à des opérateurs privés, très intéressés aussi par des
investissements dël~i cette filière. Le contexte semt~ait plus favorable, du fait de
la hausse des cours du coton sur le marché mondial. C'est dans ce cadre qu'elle
accorda des concessions à des hommes d'affaires alsaciens et rouennais. Parmi
eux,o.n note un certlin Drouet qui !bénéfida d'un important périmètre.
Drouet avait: débarqué au Sénégal en 1862, en provenance d'Algérie dans
le but d'organiser te marché du coton. Aussi, demanda-t-i1 aux autorités colqnlales
9 Guèye Mb (b) : op.cil, p,429
10 ANS. 48. 35 : Lettre du command<mt supérieur de Gorée au commandant du poste de Putlt,
20 mars 1864-
11 Thlaw V.A : op.dt, p.6<'
273

une concession ttès vaste de 1000 ha entre PUlit et Ja vallée de 5anofil. 12 En
réalité, elles n'ava,ient fait qu'entériner des tractations opérées entre Drouet et un
autre Industriel a~5(lcien fritz Ho~~klin qui détenait, depuis quelques années, le
monopole du COml1ll:rce du coton au SénêgaJ. Il avait déployé d'Inlassables efforts
pour la promotion de cette culture qui lui rapportait des profits substantiels, grâce
aux prix dérisoires qu11 proposait aux traitants et producteurs. C'est donc grâce à
son appu i que Drou~t obtint l'autorisation du démarrage de son exploitation dont
l'organisation rappelle le système "latifundiaire" d'Amérique latine avec :
la ferme, abritant le lieu de résidence de Drouet et le matérIel agricole. Elle
était installée près du poste militaire, sans doute pour des raisons de sécurité,
-
l'exploitation pll'"oprement dite, s'étendant sur une superficie de 1000 ha (dont
seutement 300 ha éraient rée.lement exploités) où Drouet expérimenta, en 1864,
dans trO\\5 plantations d\\Stincœs
des espèces etrangères qu'" espérait faire
j
prospérer sur le sol sénégalais, et qui étal~nt le Jumel d'Egypte, la Castallamare
napolitaine et le coton de Géorgie. 3
.l
les lieux de rË~'5idence des ouvriers agricoles, dont I(effectif s'élevait à 300
hommes: constituèi d'habitatioj15 construites avec du matériel local, surtout la
paille rama5~ aux alentours, et de baraquements (au nombre de deux) qui
servaient de logerr ents aux agents européens.14
L'exploitation ,je Drouet: était une véritable entreprise agro-industrieJle, dl.J
.moins, dans sa conception. Elle avait nécessité la mobilisation de capitaux fournis
par des aetionnai!l"'€s
établis en France et espérant trouver dans te type
dlnvestissement
un
moyen
rapide
pour
fructifier
leurs
affaires.
Mais
Ils
déchantèrent rapidement,
puisque le
bilan
de
la
première campagne
fut
véritablement décevant, malgré IE.~ Importants moyens matériels et humains
mobilisés pour sa réussite..
L'échec de 1"8ntrepnse était prévisible pour plusieurs raisons. La premiÈ!re
~
tenait au fart que Drouet ~vait voulu expérimenter des variétés étrangères, et cela,
~------,---
12 Montreur du Sénégal et Dépendances; nO A7, 1864, P .162
13 ANS: R1
Agriculture: Lettre de Drouet à l'Ordonnateur, chef du service administratif
du Sénégal : 6 juillet H:64.
14 Idem
274

sans études techniques très poussées. Or, il eut été plus judicieux d'utiljser le
coton local dit «Sérère », reconnu pour ~on excellente qualité let sa parfaite
adaptation aux condmons du milieu climatique, La deuxième raison est que Drouet
avait renoncé à Il'utilisation du savoir-faire des paysans seeree~ pourtant très
expérimentés dans le domaine de la culture cotonnière. L'essentiel des ouvriers
agricoles recrutés étaient originaires du Saalullffl. Mêmes bons cultivateurs, ils
n'avaient pas l'exJlertise des ~~ren ce qui concerne les techniques de cutture
cotonnière. Pour 'les y habituer, il eut fallu leur assurer une formation. Or, celle-ci
nécessitait un in'lestissement supplémentaire. Travaillant dans des conditions
difficiles, exposés aux rigueurs de l'exploitation capitaliste, mal rémunérés, Ils ne
bénéficiaient -ni de I()gements décents, ni de couverture sanitaire{ dans un milieu
caractérisé par la fréquence des épidémies. Pour le sous-lieutenant de l'escadron
des spahis du Sénéçlal, les fortes pluies, le vent d'est continental, te voisinage de
la Tanma et le malJ",ais air respiré dans les parages" étalent lés causes principales
qui rendaient la IGne inhabit:lble. ces conditions étaient source drjnsatubrtté et
engendraient des fiÈ!vres paludéennes qui rongeaient et épuisaient la santé des
hommes les plus n:.,justes. 15 ces propos sont certes exagérés, mals ils prouvent au
moins la nécessrté d'une prise de mesures sanitaires pour espérer un rendement
minimum des ~llfallleurs. Peut-être, les considérait-on comme des mesures
acœssoiœ.sr voire iinuti'es. Cer-œ sir[uation fut aggravée par la tenible: invasion dl:!
sauterelles dans le $l=cteur de Puut en 1865. Elle laissa les trois plantations dans
une situation de ruine désolante et provoqua même des remous au sein de
l'entrepri se.
En effet, dè: que les actionnaires français apprIrent la nouvelle, ils prirent la
décision de bloquer les fonds qui avalent jusque là servi à son financement,
paralysant ainsi se~: activités. Cest pourquor, le représentant de la maison Drouet,
Helmann fut obligé de procéder au Iicenciemènt de l'ensemble des travailleurs.
Réclamant la totalité de la somme qui leur était due, ils refusèrent l'offre d'avance
qui leur était faite, l'nalgré les bons offices des -chefs Musa Mbuus, Sonfjo et Matar
15 ANS. HI 31 Rappon: de Redonte, SÇlus-lieutenant de l'escadron des spahis du Sénégal : 31dec.
1872.
275

Job. 16 Ces déboin;~s ne semblaient pourtant pas décourager Drouet et son ~llIé
Hoeldin, décidés i;1 reprendre les travaux de leur exploitation qui fonctlonna tant
bien que mal jusqu'en 1868" Le retour en force du coton américain sur le marché
mondial, après la guerre dE: sécessJon, provoqua une chute sensible des cours de
ce produit. Il concurrençait d'autant plus dangereusement le coton sénégalais que
la colonie commençait à connaÎtne un regain de tension avec la reprise de la
guérilla, suite au retour de Lat-Joar dans le Kajoor. Ses incursions dans le NdUi~
dans le Lexaar et' clans le Paloor provoquèrent la paralysie presque totale des
activités agricoles.
L'e~périena! cie Drouet, même si elle était la plus importante! n'était pas la
seule à être tenté~, L'essor de la culture cotonnière avait aussi incité d'autres
,
opérateurs économique5 à s'investir dans cette filière. C'est dans ce cadre que
Bertrand Bocandé! négociant implanté à Karabatle, installé\\. en la6~ un de ses
agents à Barii~ pour la collecte et la commerdalisation de ce produit. Il espérait
tirer de cette opération des profits substantiels. Mais l'entreprise n'ayant pas plus
de succès que celle d~ Drouet, Ber1Jrand dut l'abandonner en 1873.
Les tentativE;~s de développement de la cultun~ du coton dans les territoires
seeœerdu Nord-Ouest, afin d'incorporer les populations dans l'économie coloniale!
avaient donc éctl0ué.
Tirant
les
ensèignements d'un tel
échec,
certains,
entrepreneurs s'orientèrent vers d'autres cultures spéculatives. Ce fut le cas de
Emile Pigandeau et de son associé Arnaud Barbat, deux hégoclants étàblis à
Rufisque,17 Leurs affaires ne prospérant plus comme ils l'avalent souhaité, ils
décidèrent de se rE:~onvertir dans:e secteur de l'agriculture. C'est dans ce cadre
qu11s envoyèrent le 17 août 1908, une lettre au ministère des Colonies pour la
concession de trois lots de terrains d'une ::;urface d'environ 3000 hectares. Ils
choisirent comme sfte la vallée de .5ebixutaan. Lorsque la lettre fut transmise au
gouverneur général de l'AOFr celui ci s'adressa immédiatement au gouverneur du
Sénégal en ces termes : « Si dans le passé, des concessions d'une grande étendue
ont été accordées !lur une première demande, il convient aujourd'hui, devant les
16 ANS. 11D1/1325 : C(tm1lanœnt du cerde de Jandeerau commandant supérieur de Gorée ;
1. j Jin 1865.
17 ANS: 0/49 : Deman,' :!:; de concessions par Emile Pigandeau et Arnaud Bartot ; 2:0 août 1908.
276

résultats de l'expérience, de se montrer plus réservé, tout au moins de n'accorder
les étendues sollicitées Que graduellement et au fur et à mesure de la mise en
valeur des patrirr:oines concédés, Ainsi que je l'al déjà fait connaître, j'estime
qu'une toncession cie 200 hectares est suffisante pour une première étendue. Il
convient dans J'espèce d'autant plus de se montrer prudent que l'un des
pétitionnaires a déj~l bénéficié d'une concession provisoire en 1902 qu'il dédal'1e
n'avoir pu mettre en valeur faute de ressources suffisantes, et qu'lI en sollicite
aujourd'hui le rérlouvellement>,.18
cette rem(!ll"qu~ du gouverneur général pose tout le problème des
Cdncessions de tel11iins, et plus globalement! celui de la gestion du patrimoine
fonder
de
la
cJlonie.
La
politique de la
France
en
la
matière
visait
fondamentalement a garantlr autant que possible tes intérêts des Européens. Le
gouvernement rra 1çais considérait en effet que le maintien du régime fonder
coutumier était un obstacle au succès de la colonisation. Mais comment
déposséder les inc1iy€:nes de leurs terres au profit cie l'Etat colonial et des autres
acteurs du sysœr:ne ? Il fallart, po~r atteindre cet objectif, trouver des bases
légales pour unE' redéfinition
du
mode d€
gestion
du
domaine
fonc}er,
L'administration cobniale prétexta alors dans un premier temps des traités signés
avec les rois sénégalais. Selon Carrère, le chef des Services judiciaires de la
colonie, la pleine ,}J"opriété de la terre était, avant la conquête, du ressort des
souverains locaux. Les populations ne possédaient: que ie domaine .utile, sous
certaines conditions. Puisque l'Etat français avait sig né des traités avec les rois, ill
se substituait à eux pour le contrâl,e des terres. Il héritait par conséquent de tous
r
leurs droits, en eXf~rçant sur le domaine foncier le droit de propriété éminente. Ce
fut sur cette base (':'îue le Jandeer et le Paloor annexés en 1860, et par la sulte, le
Ndut et le Cangin" ù partir de 1863, furent considérés comme appartenant au
domaine foncier fran~;als,
- - - - - - _ . _ - -
18 ANS a 149; GouverneLJr général de j',o\\OF au gouverneur du Sénégal 28 août 1908. On pourrait faire un
rapprochemeli1t entre ces concessbos et celles accordées en casamance, 'SUr la Grande-Côte et au SJ/n. Elles
montrent QlJe cette polit ue était une optIOn de la France pour fa'<oriser l'émergence d'un entreprenariat
colonial, cette même pdlitîc;ue semblait motiver aussi 1»Etat belge (jans son projet d'exploItation de l'Etat
Indépendant du Congo el créant des compagnies à charte en attribuant des concessions CIe terrains a (les
entreprises pour 1''expIOitation des immenses ressoutœS agricoles minlEf'S du Congo.
277

D'autres rn:~sures furent ensuite- prises pour restreindre davantage les drojjts
coutumiers. En 1862 un arrêté divisant en trois cercles les pays conquis {cap-- vert
Janc/eer, Kees} donnait au gouverneur la possjbilfté de concéder à tous leurs.-'
habitants le droit dl~ culture et dç~ pacage. Il se réservait toutefois le droit de le~'
restreindre, si l'intérêt public l'exigeait. Un autre arrêté signé le 11 mars 1865,-
donnait aux indigènl:5 qUt détenaient des terres, fa faculté de demander des titres
réguliers de conl:e:;sions et de devenir ainsi propriétaires des terrains Qu'its
exploitaient. Il fut a)mplété par celui pris le 3 janvier, qui stipulait qu'un terrain du
domaine public n~ pouvait être acquis que par vente publique, concession
provisoire ou
griatuite.
Lorsque le contrat était. passé entre indigènes et
Européens,
il
devait,
pour sa
validité,
être
'visé par
l'Autorité
coloniale
L'administration introdulslt aussi <:;lans ce train de mes'ures, le concept de terr1e
vacante, éest-à-dire, toute ter'ie ni rmmatriculée, ni possédée suivant les règles du
code civil français" par les autochtones. Le dé<:ret pris le 10 juillet 1900 stipulaDt
que les terres vacantes et sains maîtres, ainsi que les territoires résultant de ta
conquête, dans le Sénégal et Dépendances, faisaient partie du domaine de l'Etat
colonial. 19
Ce chapelet de mesures montre dairement la volonté de la France de
contrôler la gestion du patrimoine foncier autochtone, pour mieux réaliser ses
objectifs de "mise en valeur" des terres, surtout cetles qui n'étaient pas
effectivement exploitées par les indigènes. L'Introduction
du droit de propriété
privée dans la nouvelle conception de la tenure foncière était un moyen jugé
efficace pour enccu-ager les entrepreneurs à Investir leurs capitaux afin de les
fn..K:tifl€r.
C'est cette conception qui fut à l'origine des nombreuses
concessions
attribuées par l'administration coloniale aux spéculateurs les plus véreux. Par
exemple, en 1913 r Hile accorda à Peignet, un entrepreneur des travaux public..')
établi à Dakar, un terrain d'un hectare et demi à Pqoengin, destiné à l'exploitation
d'une des carrières que rea~lait le site. Le terrain
cédé devait abriter les
équipements industriels, avec un f6ur à chaux et à ciment, une briqueterie et le
,
19 ANS. 0/46 Gette'~ri~ de JTlesures est c:mtenue dans. le rapport Fait par l'administrateur en chef,
inspecteur des Se"'jce.~ administratif',; des cercles, Irapport adrE".ssé au gouverneur en 1907
278

matériel d'exploitit.ion des carrièJ1~s de pierres. 2O L'entrepreneur n'avait fait aucune
des réalisations pour lesquelles Je terrain lUI fut accordé. Pourtant, il formulla
encore une autre Ijemande cre 370 h~res pour, disait-il, «l'extension de la
superficie de ma concession ôlU delà des carrières, pour en faire une plantation die
cocotiers».il
Mais ce fut surtout à Kees et dans sa banlieue que la spécul:a.tion foncière
fut la plus active. 13eaucoup d'Européens et même des traitants sénégalais, avaient
acquis, par des voies peu orthodoxes des terrains au détriment des pùpulations
l
seereer peu imprégnées des rouages du système juridique français. Les
amputations taire~ ~;ur les terres étaient considérables. Elles lésaient les Intérêts
des paysans, et le:; rares cas où on daigna les indemniser, ce fut pour leur donner
des sommes déris.Jres. Drouet, pair exemple n'ijvait aucun scrupule à verser aux
paysans de SafiofJl; ~'I Qui il avait pris 1000 ha, la modique so'mme de cinq trancs.21
Aubry Lecomte db~ les cas «d'un œrt:ain Amadou Sare et de deux traitants{ Tanor
Dieng e~ Amat S~l, qui avaient acquis des terrains trÈ>.s importants, grâce a
quelques bouteill~;, cie genlèvres».?3
La multiplication des spéculateurs, qui profitaient de la moindre occasion
pour spofier les paysans, fit naître de nombreux litiges foncie~ qui engageaienlt
l'administration coloriiale dans sa gestion des questions foncières. Cest pourquoi
11nspecteur des St~rvices administrati~ des cercles, Aubry
Lecomte, mena une
enquête qui perm' t de démasquer une dizaine de propriétaires accusés d'avoir
acquis leurs terrains en viol~tion des dispositions du décret organisant le régime
foncier et domanlê:~1 en AüF. L'çmalyse de ces conflIts coloniaux montre que la
spéculation foncière n'était pas le seul fait des hommes d'affaires.24 Elfe avait aussi
gagné les hautes sphères de l'administration, comme l'illustre ce litige fort
Z(l
ANS 0}49 : Con .esslons de terraÎns à Peignet :Iettre adressée au gouverneur du
Sénégal: 20 avril 19:13.
21 Idem.
u. ANS. 13G/301 : Correspondance àu commandant de Gorée au commandant du poste de Puut:
20
septembre 1864.
2J ANS 0/ 46 : Aubry l'i_mmte :op.cit.
24 ÀNS. 0/46:
La pl çl,3rt des in(~ividU'5 impliqués étaient des hommes d'affaires
(traitants,
entrepreneurs). On
IiJt sur la liste des accusés, des noms comme Messires, GaJi~ Delmas,
Oastres, Vezia, Begiat, Armand Diouf, Martres ete.
279

complexe, portant sur un terrain de 200 ha, et opposant Madame Laude aux
5eereer de Jaiiak e:t à l'Etat colonial. Madame Laude avait hérité ce terrain de son
époux, administrateur du cercle de Kees qui, paraît-il, j'avait acheté à SangaaJ7
Faay, lamaan du village. Ni les Seereer, ni l'administration coloniale et surtout
Madame ~aude, n"entendaient renoncer à ce que chaque partie estimait être Sij
prdpriété. Madame l.aude insistait sur le fait que le terrain avart été vendu à son
époux par le IamaaJ? sangaalJ, en 1887. ce dernier (et après sa mort, son fils
Aman) tout en cOI''Ji:~mant les propos de Madame l.aude, n'avait pas manqué de
préciser qul1 avait cédé aux pressions de l'administrateur colonial, et qu'il n'avait
jamais voulu vendre le terrain,
dont il n'était pas d(ailleurs propriétaire.
L'administration oJloniale considérait en revanche cette transaction iIIégaler
arguant que le telTélin en question relevait de la gestion du domalne public.2s
L'affaire M alors IXlrtée devant le tribunal français de Keesr qui donna raison ZI
Madame Laude. L'adminlstraljon cbloniale interjeta appel, au motif que l'époux de
Madame Laude avait abusé de ses fonctions d/admini~ateur et de son influence
pour acquérir son domaine, en s'appuyant sur un certain samba NjaaYt courtier
bien connu du milieu des affaires I~s à fa spéculation.
ce procès es~ révélateur de l'enjeu que constituait
la
gestion
du-
patrimoine foncier, vitale POLIr l'admInistration coloniale/ dont le soyci était de se'
tailler un domaine immense, indispensable à toute entreprise de «mise en valeur»
des ressources de 1 colonie. C'est dans 'ce sens qu'il faut comprendre les me~ures
qu'elle mit en plao:~, et qui privaient les communautés africaines de la possibilité
de contrôle et de gl~stion autonomes des terres. le système d'immatrlrulation
institué à partir d!~ 1906, nécessitait des procédures trop 16ngues et souvent
ignorées par des populations en ,grande majorité ,analphabètes. Apparaît ici le
hiatus entre les deu:< ordres Juridiques français et coutumier. Le
premier, qui
mettait l'accent sur Id volonté indMduelie, posait le prlndpe fondamental
qu'un
contrat aussi lmportêrnt que la vente d'un terrain ne pouvait se faire sans cette
volonté.
Le contr,at était dOflC une affaire privée, qui ne devait relever
- - - - - - , - - - - _ . _ - -
25 ANS. 0/46 : Résultat.; .:le l''enquéte faite par l'administrateur en chef des services administratifs
des cercles, 17 juin, 9G".
280
'

exclusivement qw~ de la liberté des' individus.26 Cette conception était évid~mment
opposée à la coutume africaine, fondée sur la prêdomlnance de la communauté
sut l'individu. Ce dernier ne pouvait par conséquent jouir d'une pleine liberté
contractuelle. 27
Les
malentendus
étaient
ainsi
fréquents
et
difficilement
conciliables, entrE~ indigènes et Européens, car chaque partie prétendait que son
ordre juridique était supérieur. Dans certains cas l'administration donnait raison
aux 5eereer. 28 "'lais elle privilégiait l'ordre juridique français, surtout dans les
territoires d'admilrlj~;tration directe, où elle profitait des conflits fonciers polir
s'emparer de la plupart des terrains litigieux. Elle jugeait «les transactions
illégales, d'abord parCè que les terrains avaient éJté achetés à des indigènes quj
n'en étaient pas propriétaires et que les actes de vente n'étaient ni stgnés par IE~
vendeurs illettrés! ni contresignés par l'administrateur de cercle; ensuite, parce
qu'aucun plan n'av,ait accompagné .Ies actes de vente; -et enfin, parce que les
achats avalent été faits sans tenir compte des dispositions régissant les
acquisitiOns de terrains dans la colonie».29 Toutefois, l'adminisbâtion coloniale
devait tenir com'Jt',=, dans un souci de justice, des investissements faits par
certains occupan::s pour la mise en valeur des terrains illégalement acquis,
L'admini5tratet:Jr en chef des cercles proposa alors qu'on leur accordât des actes
de roncessions. Aiilsi, le pouvoir colonial réussjt progressivement à restreindre le
droit de p~té collective, en E.'I1courageant le Ijroït de propriété indjylduelk!,
plus conforme aux intérêts de l'Etat colonial. cette nouvelle situation arrangeait
parfaitement les glrands entrepreneurs qui pouvaient se tailler de vastes domaines
foncters.
Les tentativ1es de tra'nsformation de l'espace territorial seereer en de vastes
'1atifundia" s'étëHf~nt ainsi -heurtées au refus de la grande majorité des paysans
seereerde s1mpliquer dans l'e système d'exploitation qu'on voulait leur imposer} et
de se transformer leI' ouvriers a9rlço~es, ei) proléta\\res à \\a merci des colons.
Drouet en fit l'amère expérienœ. Il n'avait réussi à recruter au sein de la
26 Nambo J J : «Le çJntrot de vente immobilière entre crtoy,ens français et indigènes en Afrique
noire colonlale{5eneg,::;;:, Gabon, cameroun})}in Penant. -RevUE: de droit des ~'Afrigue" n 829,
janvier -avril 1999, EJif:na, p. S6
27 Idem
2S Ibidem. Voir l/a~in: opposant Andre Faure et Diane 5ène.
29 ANS a 146 Aubry u;,,'::'OmŒ, op.cit.
281

population seeree. l- que_le chef de Le/o, Musa Mbuus, dont les bonnes relations
avec les Français É.1aÎent connues de ~ous. Les Se.ereer n'étalent pas djs~ à
abandonner leurs terres. Mais leur insertion dans le système se fit autrement}
grâce surtout à la culture de l'arachide.
C) La cultu~ de l'ilrachide, Unt! percée timidE~
Jusqu'à la fin de la "Grande Guerre" l'arachide n'avait pas connu une percée
signjficative dans l'Espace éconoré1iQue seereer du Nord-Ouest, oô les paysans
étaient encore très attachés aux cultures d'autoconsommation. Pourtant, ailleurs
et particulièrement dans les sClciétés wolofdu Bawol, du Ka}oot; dans le Saaluum
et dans le 5iin elle semblait s'imposer comme principale culture de rente. cette
primauté se ref1èt{: è travers les tonnages exportés de la colonie du Sénégal vers
l'Europe, et principalement vers fa France. Estimés, selon Rawane Mbaye à 1.200
J
tonnes en 1840 ils étaient passés à 2.500 tonnes en 1886, à 50.000 tonnes en
1891, à 91.000 ton nes en 1898 pour en suite attei ndre 141.000 tonnes en 1900. 30
Les raisons {je l'essor de la culture de t'arachide ont été largement étudiées
par les chercheurs lPour qu'on Y revienne en détail. 31 Rappelons simplement que le
développement de cette spéculation s'inscrivait dans le cadre de la politique
économique de la f:lëlnce. Elle consistait à privilégier, dans chaque zone, la culture
du produit le mieux êldapté aux conditions partiCulières du mllieu.32 Cest ainsi que
l'exploitation de la gomme arabique, Intégrée à l'économie marchande, domina1
avec la traite des esclaves, les activités économiques de la vallée du Sénégal
jusqu'au milieu du XVIIlème siècle. Quant à la casamance, à la vallée du fleuve
Sénégal et au cerck~ ,je Tambacoucla, Ils devaient servir qe base d'expérimentation
et de développemel'lt des cultures de plantation, notamment celle du coton. Grâce
lQ Mbaye R : La penSÉ
I~ faetïon d'B Hàdj Malick SV : un pôle d'attraction entre la Shar:iia' et la
Tariqa, Dakar, UCAD, , 991, p.110
11 Vfk. Mbodj Ml: op.
'.
32 II faut toutefoiS se
arder de considérer que lai «vocation des ter.res» plie dans rabsolu par
certaîns cbercheurs s
it pour le développement d'üne culture dans un milieu donne. J. Faye, T
Gallali, et R Billa~,(l971) ont montre dans un article intitulé « l'agronomie vécue: un défi POUIi' les
modèles p1anifies».que la terlle de ,clJ!ture est en grande partie une création h,umaine qui a évolué
avec l'histoire agraire, qde l'affectation du 5011 à telle ou telle culture ~ avant tout I!Jn problème de
décision socio-économiqu!!, qu'eUe obéit à une ,dialectique entre le complexe socio~ écolOgique et le
complexe flîstorico- écc ,!lc1mique.
282

à cette spéculation, la France envisagea ijussi la réactivation du front économique
de la valfée du fjeuve senégal. Le projet de transformation de cet espace en
bassin cotonnier incita les Français à installer une usine d'égrenage à St-louis en
186:2. Mais elle fit: faillite et l'expérience échoua, tout comme œUe concernant Je
sisal, initiée à TmTlbacounda et en Haut~ casamance, et du caoutchouc en
Moyenne casamalCe. 33 Les expériences effectuées dans le Centre-Ouest (S/in,
5aaluum, Bawol, Kajoor.) montrent que l'arachide était bien adaptée aux
conditions du milieu physique souclanien. S'y ajoute qu'elle pouvait facilement se
faire avec des techniques locales, donner de bons rendements et s1mpor~r sur Ile
marché international où la concurrence était moins forte. Elle correspondait aussi
à un besoin des lrlldustrles aliment:Jires françaises{huileries} pour répondre à une
demande de plus en plus forte?1 C'est dans ce cadre que des entrepreneur:5
s6l1icitèrent des concessions de terrains pour l'installation d'usines destinées a la
fabrication de l'huire d'arachide. Ce fut le cas du Marquis de Rays, qui avait Joué à
Dakar un établissement pour ses presses, en vue «d'améliorer les procédés en
usage chez les indi{lènes».35 Quant à la concession soIlidtée, elle était située à
environ une dizaine de kHomètres de Rufisque, à ~'est de la dite ville. Elle étaIt
destinée à agrandir I,~ petit établissement de Dakar; l'intention du marquis de Rays
étant de se procL!'re~r les quantités d'arachides nécèssaires pbur une entreprise
réellement performante.
Le
Marquis envisagea
même
la
conS1ruction d'un
embranchemen~rdiélnt son établissement à fa ligne du chemin de fer Dakar- St-
Louis.
La culture ~~le l'arachidle C('jnnut ainsi on essor assez régulier, gagnant
11ntérieur du pays, notamment le Centre-Ouest où s~ développaient des fronts
PJohnlers avec kt colonisation n10uride et wolof. Le chemin de fer, en faclfitant sa
collecte au ntveau des escales et son évacuation vers le port de Dakar, permit de
connecter cet esp(JcE~ et certaines régions de la colonie jusqu'alors enclavées, au
système de l'économie coloniale, 36
33 Faye, 0 (a) : op cit, ~1.226
3~ ANS. 1D/25 : Herbill :,jp.dt
35 ANS. 0/ % : Aub,ry I.ec::omte, op, cit.
36 «, Diffusion des cultums d'exportations, baisse des réserves vivrières, dégradation des sols et
dépendances, paysann
,» in
Quil se nourrit de la famine en Afrique? Document publié par le
Comité Information sabeL Paris, Ma€spero. 1974.
283

Ce M après. la "Grande Guerre" que les sociétés seereer du Nord-Ouest
commencèrent à véritablement s'impliquer dans le processus du développement
de la culture de l'arachide qui, selon Mbodj, avaft fini par occuper une telle place
dans le contexte sénégambien, que toute activité où elle ne participait pas était
37
quasiment marginalisée, sinon destinée à végétE~r ou à mourtr.
Les sociétés
seereer ne pouvalient pas échap.per Plus Jongtemps à cette dynamtque, d'autant
Que les tentatives de développement du coton comme prindpale culture de rente
dans leur territoire n'avaient pas réussi. Comme dans le SiJiJ, dans le SiJaluurn,
dans le Bawol et dans ~e Kâjoor, l'administration coloniale y encouragea la culture
de l'arachide qui l'adaptait aussi aux sols des vallées et des plaines. Herbin é~it
frappé par leur richesse. Il se disait «convaincu que cette contrée, si on exploltait
ses vastes terres ai:ssées en friche, pouvait contribuer à augmenter la productlon
arachid.ière».38
Mais comment atteindre cetc objectif face à la réticence des Seereer« ne
cultivant que just'2 du mil et du coton nécessaires à leur nourriture et à leur
/
habillement ».39
Pour
contourner
cette
difficulté,
l'admini~tration coloniale
accentua le processus de colonisation des territoÎres seereer, en accordant de
vastes surfaces allX Wolof et Bambalâ. A la faveur de ce mouvement, émergea
dans la banlieue de Kees, un chapelet de villages woIof(Kër Namur,. Kër Madara,
NjaxâBt Tawa etc.) entre 18BO et 1885. Les Français installèrent aussi dans la
banlieue de la viller des Bambara venus du Wasulu et du Soudan, régfons en proie
aux guerres "samOiiennes/.. Ce fut à l'origine de la fondation des villages de Kër
[sa Bambara,. de Kér Karamoko, de Bambara Chétif, vers 1890.4<l
Le mouvem ':nt d'Implantation d'éléments alfochtones s'étendtt aussi aux
pays Ndut et paIOD/: Il s'amplifia même après la "Grande Guerre", provoquant
une petite révolut~ot1 dans ~s habitudes culturales des paysans. En effet, 51
jusqutà la fin du )(){ème siède, les $eereer étaient réticents faœ aux innovations
~------,,---
37 MbOdj M: o-p. cit p.69
38
..
.
.
ANS. 1D/25 : Herbm : (>P.cit.p.S.
39 Ibidem.
'!O Sissokno 5 : op,cit. ri. ;~3. Toutes ces foe.alités étaient des VIllages de liberté. L'ad1rninistration en
avait créé un peu parte ut dans le cercle de Kees et dans la banlieue' de St~L.olJiS pour l'exploitation
des vastes terres suppc:rsées vacantes,
284

dues à 11ntroduction de l'arachide dans les activités agricoles, leur attitude évolua
progressivement, (
fait de la percée de cette culture qui entraîna une nette
augmentation de li:1 production et cles tonrrages commercialisés. Ainsi.. l'escale de
Kees reçut annuellement entre 1900 et 1910; 12.000 à 20.000 tonnes fournies.
pour l'essentiel par Iles villages wololet Bambara de la banlieue. 41 CeUe de Mbuur
réussit à traiter entm décembre 1916 et juin 1917, 13.000 tonnes et à exporter
6.843 au courant dtl premier seme..c:;tre de 1917.42
Les 5eereer avaient pris conscience de l'ampleur de l'essor de l'arachide
dans le Kaj~ dans le BawoJ, c'est-à-odire, dans l'espace économique qui les
. avoisinait,
et mêrne à 11nœirleur de leur territoire. Ils comm'ençaient aussi à se
rendre compte qu'elle était le seul produit capable de leur offrir les revenus
nécessaires au paiement de l'impôt, qu'elle était la principale source d'acrès aux
produits manufactun~. L'adoption de l'arachidé a:céléra ainsi l'ouverture des
5eereer au commell'ce colonial, surtout après la Grande Guerre, au grand bonheur
de
l'administration
coloniale.
D"une
manière
générale,
les
rapports
et
correspondances faits sur la situation économiquè, à partir de cette période,
,révèlen~ malgré les aléas naturels" !Jne certaine satisfaction des administrateurs
coloniaux. Le résident des "provinces seereer autonomes" notait, en 1902, que
«toute la populatic'n valide est aux champs. Les Sérères ont abandonné leurs
habitudes d'ivrogneriE! pour se livrer à la culture de l'arachide et du mill ».43
L'adoption d'~ VarachIde Comme principale cliiture de rente entraîna une
augmentation des .surfaces affectées à la nouvelle spéculation, au détliment de la
durée de la jachère" moyen naturel ~e p1u~ utilisé pour régénérer la f-ertllité du sol,

après une longue mise en culture. Aussi, se lança-t-on dans des entreprises
effrénées de qéfr:chement des forêts, dont le processus de dégradation
s'accélérerait, provoquant un bouleversement de l'écosystème. Certaines espèçes
végétales et animal;es commençaient à disparaître. Elles avaient jusql,.le là joué un
rôle imp«;Jrtant dans I~ vie économique des paysans. Ce fut le début de l'exode des
41 Atlas du Sénégal :1977.p.414
42 ANS. !1Dl/1334: Transfert de la résidence de Naan/r;g à Mbuur. rapport de Belly,
résident de Naaning: ;u avril 1-917.
43 ANS. 2G/06 : Résider.!: de 5usuumau commandant du cercle de Kees. 8 juillet 19ü2.
285

Photo 4 : lUn secco OU (centre de collecte de l'arachHde à Kees:
témoin de la ~12I-cée de la c:ulture de l'aralchide dans les territoire's
seereer du Nord lQlUest
Source : AN S 4 F 1 - 15"7
286

éléphants, des hyènes! des biches,. des lions, des girafes, des antilopes)vers des
zones moins affectées par la déforestation.-44
La disparition ptogressrve dfune bonne partie du couvert végétal eut des
conséquences néfjstes sur IL'S rendements agricoles, dans la mesure où elle
accéléra le processus de dégradation des sols. En effet, après avoir épuisé les
terres des vallées
plus riches mais peu vastes, les paysans se lancèrent à lél
i
conquête des imme:ilses terres des plateaux. Les surfaces défrichées
étalent
ér"1ormes! par exemple dans le massif de NjaS, facilitant l'action érosive du vent et
de j'eau; 45 car, si ~ES importantes quahtités de pluies pëuvaient provoquer des
inondations, celles-ci étaient atténuées dans les vallées par l'épais couvert végétal.
Mais sa disparition laissait désCirmai:s libre cours à l'écoulement de l'eau, aggravant
la dégradation des matières organIques des sols, et donc, de leur fertilité. Elles.
provoquaient des inondations parfois catastrophiques de certains villages! qui
obligeaient certaine's population~ il déplacer leurs habitations dans des espaces
moins exposés.<l6
C'est toute la question de l'équilibre écologique qui commençait à se poser.
En favorisant 11mplantation dans les territoires S€ereer,
d'étrdngers à qui on
accordait le droit de défricher de nouvelles surfaces. l'administration coloniale
contribuait à aCCenllJer l'épuisement des réserves de terres exploitables. Or tant
qu'elles étaient en hiche, les p3ysans seereer les destinaient à l'élevage. On peut
ainsi mesurer Vampleur des conséquences de l'extension· de la culture arachidière
sur cette activité, puisqu'elfe entraîna un rétrécissement des, pâturages qui
44 Joon Y : op. cH:.
4S Voir a propOS de 1-'ft)Sion: G.R.S.T.Q.M Act!..kl.tité.: SQéci,al érosion, numéro 56, 1998. de
l'Institut français de n:~dierche
sdentifiquê pour le cléveloppement en roopér"atian. Plusieurs
artides y sont traités, Et c:onsacrés aux agents et processus d"érosion et aux différentes stratég1es
de lutte anti érosives. l:elui de Jean Claude ,Iaprum «la maÎtri~>e de Il'érosion et du ruissellement
dans le. Nord-Est sec: du BresiL» p.22, a particulièrement attiré notre attention. Il Ii11lOntre,
expérience à l'appui, que prus le couvert ",égéta~ est dense, plus il est capab'le d'intercepter la
pluie; ce qui r~nd', quelqlJe soit le sol; le tlUX de tulssel'lernent et d'érosion très faible. C'est; plutôt
sur sol nu et travaillé q _ les pertes en terres sont les plus élevées. Ainsi le danger érosif n'est réel
Que sur sol nu et bavai _, dans des conditions de terrains et de cuiture$ non appropriées.
46 Nous citerons, à ce til..-e, l'exemple ·ju viJlfage de Mburux. Situé au st:ld de Buxu, il oocupe \\:Jn site
qui est un point de com.e:lgenœ de~i f~UX de ruissellement Issues des sommets du massif de Njas.
Les populations furent ccrrtrairrtes de s1nstaller à Bl/XU même en 1938, à la suite de terribles
inondations qui avaient llnJVOQué la
ort d:~ deux personnes.
287

jouaient un rôle imj::JOrtant dans l'équilibre des différents secteurs de IJagricutture.
Considéré jadis comme un signe de richesse. morale et de considération sociale, le
bétail devenait de plus en plus un poids pour les paysans seereer, du fait de la
raréfaction des Pânlt'ëlges. Or, en tant qu'agriculteurs sédentaires, ils ne pouvaient
pas, comme léS PëJ, ~e lancer dans de longs mouvements de transhumance. Cela
impliquait l'abandon cie l'agriculture comme principale activité économique, ce qui
aurait posé de nOUV~~IUX problèmes autrement plus diifficiles à surmonter.
Il
se
posait dès
lors
la
survie de
l'élevage
dit sentirn~ntal
que
l'administration Coklnif:tle ne voyait pas d'un bon œil, parte qu'il ne rép:mdait pas
fondamentalement à ses objectifs plus tournés vers la rent;tbilité économique.
Toute activité qui ne s'inscrivait pas dans cette mouvance était négligée, de
manière à encoura9el- les paysans à vendre leur bétail, pour les incorporer dans
les drcuits de l'écC"lomie monétaire. Les populations n'échàppèrent pa~ à cette
dynamique. Elles él:;ai:ent confrontées au problème de la gestion de leur bétail,
pour lequel tl devenait de plus elll plus difficile de trouver des pâturages~ Sa
commercialisation n'était plus considérée comme une hérésie, parce que l'argent
avait fini par s'impOSE!r comme une valeur réelle ·pour l'épanouissement matériel,
grâce ?ux revenus 'Vrés de la traite de j'arachide.
L'implantCIlion ,jes Wolof et Bambara dans les: territoires seereer du Nord-
Ouest renforça la Jrl~ion démographique. La déforestation et l'épl1lsement des
sols obligèrent les paysans à réadapter leurs techniques cul rura les, pour répondre
aux besoins d'une P<IPulation en essor. Pour réussir ce pari, il fallait procéder à
une intensification
plus
poussée des cuk.ures, grâce à l'amé\\ioration des
techniques d'assolEment pratiquées bien avan~ l'introduction de t'araçhide dans
leur espace agriccie. Cèlle-ci occupait certes une place importante dans les
systèmes de cultures, détrônant mê:liTle certains produits comme le coton. Ma5, les
Seereer refusèrent de faIre de la culture arachidière leur unique activité. Les
innovations introdl ites dans les systèmes de cultUlre~ ne provoquèrent pas un
recul significatif dE s cultures vivrières, pratiquées en alternance avec l'arachide
Mais les paysans nettaient SiLJrtou t l'accent sur l'association des cultures. Les
champs collectifs ë'.I>:quels ifs affectaient le petit mil hâtitétaient régulièrement
288

fumés par le troupeau familial, pour conserver en permanence leur fertilité. Its
recevaient aussi le reebe intercalé entre les plantes de mil. Les champs d'arachide
n'étaient pas épë r~lnés. Les paysans y semaient du mil organisé en rangées
parallèles distante~:; (j'une dizaine cie mètres, du y plantaient du manioc.47
Les raison~s avancées pour justifier l'association
comme moyen de
m~J)dmiser le rendi~ment par rapport au facteur le plus limitant.,. montrent que les
Seereer considéraiient le manque de terres arabtes comme plus contraignant qUle
celui de la main-d'œuvre. Lfautre base rationnelle de l'association reposait sur le
fait que les cultw',es assocIées apportaient la sécurité al1mentaire, grâce à la
diversification des produits vivriers.48 Mais ces facteurs socioMéconomiques ne
devraient pas cacher d'awes encore très importants, et qui étaient un moyen
ingénieux
de
préserver
l'équilibre
de
l'écosystème.
selon
Tayfor
r
Ajibola,« J'association permet d'augmenter la surface feuillue, et donc} d'utfliser
plus efficacement l'énergie Solaire.. et d'obtenir beaucoup plus rapidement unE~
couverture végétah~ du sol; œ qui empêChe la croissance des mauvaises herbes,
ainsi que le ruissellement des eaux" Ce système a PJur corollaire une plus grande
diversité d'insectes ; ce qui tend à diversifier fa multiplication de certains parasites
propres à certaim~s espèces végétales. Elle favorise encore les interactlon~i
positives et bénénques entre les différents types de plantes associées; par
exemple: les céréales et les légumineuses. Enfin, elle réduit les pertes dues aux
parasites et aux m'dêldies».49
On ne saurëllt ainsi parler de monoculture de l'arachide dans les sociétés
seereer du Nord-Ouest. cetbe culture, quoique importante, n'y a pas. exercé, du
moins jusqu'aux années 50, la «~{rannie»observée dans les sociétés wolof. Le
savant
dosage
(~n'tre
cultures
vivrières
et
cultures
spéçuli3tives
ouvrit
progressivement 'È~s 5eereer à l'économie coloniale, tout en demeurant très
attachés aux cultw'l2:S vivrières. Ils purent ainsi échapper, «grâce à l'entretien
------_.----.----.-
47 Joan 5 : op.cit
48 idem
49 Taylor T Ajibolal ; « L.es associations cuU!IJrales, moyen de lutte contre les parasites des cultures
en Afrique tropicale.» . cu ment publ~~ par_~QA proo@...mme. formation pout l'en~ironnement ; en
collaboratioli1 ave<: Inter ational afrlcan instilute. Vot II, nov.1977. pp, 113~114.
289

minutieux de leur.), lougans »50 aux famines et disettes, sauf en cas de calamités
naturelles (mauvaise pluviometrie ou invasions de criquets.)
Ce fait nous paraît important puisque certains historiens insistent sur ce qui
est communément: appelé la monoculture arachidière, comme le tait dominant de
Véconomie coloniale au Sénéflal. Cette vision doit, à notre avis, être relativisée.
Elle est peut-être vi~lable pour les sociétés l/volof du Kajoor, du Bawol ou du
Saaluum où les populations étaient très impliquées dans la méga culturE~
arachidière.51 L'ar,ldlide y était ainsi devenue la culture de prédilection, laissant
aux autres produits des 5urfolŒS dérisoires. Le commandant du poste de Kees
observait déjà en 1:372 que «les Wolof ont gâté leurs champs à cause de la
culture répétée de Vartachide sur les mêmes terres »,52 Le mil et le fieebe, cultures
vi\\lrlères par exœl~,,~nœ, y connurent un recul significatif, provoquant des pénur'\\es
parfois graves de proouits vivriers et des aises alimentaires, que l'autorité
coloniale chercha èl résoudre en optant pour 11mpoltation de riz- indochinois. Elle
commençait aussi à prendre conscience des effets néfastes du triomphe de~
l'arachide, en élaborant une polit~que plus ou moins cohérente en matière de
protectjon de l'envÎI'onnement.
Les premières mesures furent prlses en 1890, du moins en ce qui concerne
les territoires seen::·,er du Nord-Ouest. On relève, dans une note adressée par le
directeur des Affaires politiques à l'administrateur du cercle de Dakar-K~ ce qui
suit: «dans l'intérêt du cercle dont j'ai l'administration, je vous prierai de bien
vouloir faire insérer au moniteur officiel de la cofon~, un avis indiquant au public
qu'il est formellem€~nt interdit! $Oüs peine d'amende, de couper dans tout le cerde
de Dakar-Kœ;5', de,j iUÙres à fruits tels que tamariniers, soumpe, kewer, danlç
. dltak, houle, de même que les cai1cédrats, fromagers, et tous les arbres à
construction. Je cro.i~) indispensable cette interdiction officielle, car il m'a été
assuré que quelque~ personnes du i me arrondissement avaient I1ntention de faire
cette année, une 't'raie destnlction des arbres qui font, en grande partie, la
- - - - - - _ . _ - -
50 ANS.t1Dlj1326 :Correspoodanœ du commandant du poste de Kees au commandant supérieur
de Gorée: 23 fev. 1872.
51 Faye 0 (a) : op.cit, p,}.cO.
S2 ANS. 11 D1/1326 :op, Jt
290

tichesse et l'embeHissement de ce cerd~>.S3 cet avis n'avait pas en réalité pour
objectif 11nterdietion formelle des défrichements destinés aux exploitations
agricoles. Néanmc.n.s, IIadmlnistration colonIale semblait plus soucieuse de la
préservation du patrimoine forestier entamé par une exploitation de plus en plus
sauvage. Mais elle tardait à prendre des initiatives hardies dans ce sens.
L'année 1933 constitue une nouvelle étape dans la politique forestière de
l'administration coloniale. A cette date, le processl,Js de dégradation du couvert
végétal de l'espaŒ~ temtorial seereer du Nord-Ouest commençait à prendre une
allure catastrophiqUE'. On peut saisir toute la poltée de cette
circulaire du
gouverneur généra~ de l'AOf dans laquelle il insistait sur les recommandations
l
suivantes: «la poIîtrque fore!>tière .à suivre en AOf doit être guidée par une
conception moderne de la forêt beaucoup plus targe que. la vieille conception
juridjque française d'un bien Plivé intéressant le propriétaire par la valeur de ses
revenus. Elle dort pendre en a)mpt.e, dans des pays à longue saison sèche, avant
tout la fonction capit31e que la forêt remplit dans l'économie physiqu,e et sociale
du pays qui la rend d1ntérët public. C'est pourquoi, eÎle demande à être
sauv~ardée, proté';Jée-, améliorée, non pas tant pour en tirer des ;revenus que
pour être mise en É.~tat de remplir au mieux son rôle indirect sur l'hqbitabilité et la
mise en valeur du pjys. Pour lutter contre ce fléau, il faut trouver un moyen
effICace, en creant Hn vaste dornaine forestier crassé et par conséquent, interdit à
l
toute entreprise de déboisement. Tous ~s indigènes coupables d1nfractions liées à
la coupure de bots, .j'incendies de forêts classées ou de fèux de brousse non
autorisés doivent êt-e désormais sévèrement punis».,';"
En application de cette circulaire l'administration coloniale créa, dans le
cercle de Kee~ une VCilste réserve forestière comprenêlnt :
-
le point situé sur iél route Puut· Kees à 100 mètres du Idlamètre 60 de la vOÎe
ferrée Dakar-St-Louis.
53 ANS. 11Dl/1279 : L'administrateur Louis Paterson, commandant du cerde de Dakar-Kees- au
directeur des Affélires pditiques : 3 octobre 1890.
54 J.O.S: Circulaire port.;ln~:sur la politique forestière: 1"" février 1933, p.l02
291

-
le point situé à 5~;1 mètres du paint At sur la ligne faisant un angle de 322,50°
avec le nord géogri3ptllque.
-
le point d'intersectIon d'un chemin partant de aavec la piste Puut-Seen-
Seereer
le point situé sur la piste Puut-iiaaxiib, tracé sur le plateau de Kees.
le point situé SUt la route /«~s - Mont Roland, à 1250 mètres de Mont-Roland
- enfin te point d'intersection de l~ route Mont-Rolancl-Kees- avec la piste Fouloum-
Kees. 55 Cette réser/e englobait le triangle Kees - Puut,- Mont-Roland, c'est-à-
dire, u~e partie des forêts de la falaise de Kees. L'administration coloniale dassa
aussi comme réserve forestièœ les. vastes étendues de terres du Banjuluf et de
l'axe Njas- Buxu- Paaki - Kacalik et de Popengin, dans le massif de Njas.
Figur,e 10 : Forêts cla~ du massif de Njas.
Forets classees
Superficie (ha)
Date de dassement
Popengin
1770
1936
Njas
Banjuluf
==ffifu
-1939
7166,7.
1.948
Source: CE.R de NgeeJil.'IOx
On remarque que, d'une manière générale, les forêts classées se sltualent
dans des zones Peu propices aux cultures, notamment à celle de l'arachide. Cest
une preuve que J'administration coloniale ne voulait pas trop empiéter sur l'espace
forestier susceptible d'être défriché pour la mise en cli/ture. Il était laissé à l'usage
libre des population!i pour tes besoins d'une extension des surfaces destinées à la
OJlture de l'arachide. Mais ces mesures prises, même utiles, n'avaient pas -permis
d'éviter le processus très dangereux d'une déforestation qui prit davantage de
l'ampleur, surtout avec l'insertion des .5eereer du Nord-Ouest dans les cirruits de
l'économie marchande.
- - - - - - _ . _ -
S5 J.0.5 : Arrêté portant ::rÉ~aQon d'une réserve forestière dans le cercle de Kees :17 juillet 1933.
292

D) Les Seereer du NordwOuest insérés dans les circuits du commerce de
traite
Avant la
conquête colo'1iale,
l'essentiel
du
commerce
européen
en
"
Sénégambie re~,tait dominé par les transaetJons en nature. les Européens
fournissaient aux Africains des: produits manufactures {de la pacotille} et
recevaient, en échange, de la gomme arabique, des peaux, des dents d'éléphants,
de la cire ou cie l'ambre gris, très recherchés par les trafiquants de tou~s
sortes.56A côté dE~ ce. circuit qui avait pris une dimension intercontinentale,
existaient les circuits locaux, aussi très dynamiques, et qui jouaient un rôle
important dans la vie économique de l'espace sénégambien.
La naissar CE! puis le développement du capitalisme industriel reléguèrent
progressivement ces circuits au second plan. Ils n'entraient pas dans les
préoccupations é:onomiques des grandes entreprises européennes, plus motivées
par leur ravitaillem3nt en matières premières et par la recherche de débouchés
pour écouler leurs produits. C'est dans ce cadre qull faut situer la conquête et
l'exploitation des colonies. Fournir aux grandes entreprises métropolitaines les
matières premièrl:~s nécessaires à leur fonctionnement ou leur servir de marchés
ou encore de déversoir d'une population européenne
en proie à un chômage
chronique, telles étaient leurs fon<.tions. Le Sénégal était classé dans la première
catégorie, c'est-à..dire, une colonie d'exploitation, comme du reste, la plupart des
colonies d'AfriqUE! noire; alors qu'en Algérie par exemple, les colons de base
étaient recrutés, ~;elon Guy de Boscherre, au début de l'occupation du territoire en
- 1830, « parmi les mendiants et les chômeurs d'Espagne, des Baléares, de Malte et
d'Italie, que vinrent rejoindre des ouvriers parisiens et des émigrants allemands et
suisses ».57
Dans la visJ
de la France, l'arachide devait servir de produit de base à 1(J,
mise en «valeur agricole» de la colonie du Sénégal. Elle fut ainsi encouragée
comme principale culture commerciale, pour fournir aux masses rurales les
S6 Moraes N 1 de :_-.A.,!a découverte de la Petite -Côte a_u XVII siecle ; Senel;JaI' Gambie. {1621:
1664} Dakar, UCAD,Tcme II, I.E.A, n 37. fmprimerie St Paul, 1995,p.95..
9
Boscherre de G ;...QQ._-,-1. p. 206.
293

moyens de s'acquittel" d'un impôt de plus en pltls contraignant. Les populations
furent
ainsi
progle~:sivement incorporées dans les citeuits du commerce
monétaire..Dans \\es territoires wolof, p\\us impnqués dans \\e système coronla\\,
elles avaient noué ·avec les traitants des relations commerciales suivies, grâce à
l'essor de la culture de l'arachide.
Mais l'évolution fut plus lente à se dessiner ch~.z les Seereerdu Nord-Ouest
que l'administration coloniale eut du mal, au début, à intéç;Jrer dans le système.
Tant que leur défaite n'était pas encore effective, ils fermèrent leur territoire au
commerce européE 1, maltraitant !a plupart de ceux qui s'aventul~alent à y
pénétrer. Cette jn~~curité ne favorisait pas la prospérité du COmmerce; ce qui
obligea
dans
un
premier temps
le
cOrT\\mandant
supérieur de Gorée à
recommander aux Iraitants d'éviter d'aller à I~ntérleur des territoires seereer et
d'attendre les proouits dans ~es villages de la côte. Mais après leur défaIte,
l'administration cololliale prit qes mesures afin de favoriser les changements
indispensables à la prospérité du commerce de l'arachide. Pour atteindre cet
objectif, elle mit Cl place des circuits de commercialisation, contrôlés par
différents acteurs dont les plus Importants étaient:
- Les SOCiétés commerdales dominées par les maisons bordelaises et marseillaises!
qu'on pourrait classer en deux groupes: les maisons exclusivement branchées sur
le circuit commercial} du fait de lel,Jr surface financière réduite (Dèvès et. Chaumet,
Buhan et Teissere, Ve;~a) et les sociétés commerdales qui, grâce à leur pUIssance
financière, étendaient leurs tentacules dans d'autres secteurs d'activités, tels que
le transport, l'industrie, 11mmobilier {Peyrissac, Maurel et Prom).S8 Leur présence
dans le cercle de Kees se renforçait au fur et à mesure que se confirmait l'essor
de la culture de l'alrachide et de l'économie marcnande. Les plus importantes
s'étaient installées dans les gmnds centr~ commerdaux comme Kees, Tlwaawan,
Naaning, Mbuur. Elles étendaient aussi leur influence dans les petites escales
comme 5ebixutaan, Puut, Ngélf!XOO'X, Elles étaient, selon Abdoulaye Sène, au
59
nombre de 78 dans toutes les "'provinces seereerautol1omes", en 1904.
sa Faye 0 (a) : op.dt, p.HO
59 Séne A : op. cit. p.53
.294

~Ies petits acteurs commerdaux, constituant un grolJpe plus hétérogène, d'origine
djfférente, mais dominé par les Ubano-Syriens et les traitants sénégalais. Les
premiers affluèrent au Sénégal après la «Grande Guerre», lorsque leur territoire
fut confié à la FranCE;' sous fonne de mandat. La cri5e qui frappait les populations
était drfficile à supporter, surtout par les Ubanais dont le territoire, libéré du joug
ottoman, était à nouveau, seYon Naldara Filfili, «une prison pour ses fils, subissant
l'effet des priorités établies pour eux, sans qu'i~s eussent les déterminées.
L'agriculture était devenue stlçrnante, le commerce trébuchant à cause du peu de
confiance accordée· au papier monnaie, dont la dévaluation avait atteint des
proportions catastrophiques. La situation sociale était marquée par un chômage
chronique».60 C'est dans ce contexte que, profitant des dispositions favorables de
la France à la sortie des LiOOlnais vers d'autres colonies, J'émigration prtt des
proportions d'un grand flux. Le Sénégal était l'une de leurs principales destinations
en AOf. Installés dênns les grands centres (la famille J~ttal, par exemple, à Kees en
1928) et aussi dam',. It~s petites escales (Fitfilli d'abord à Cilmaxa en 1923 puis à
Xombd/ en 1930 et ù sebixutaan où il fonda en 1956 la SOCiété satina) mals
surtout dans ~es centres moyens (~a famille Rebelz à Joal ) ils reçurent, surtout
après la Deuxième Guerre, le soutien des milieux coloniaux hostiles à l'émergence
d'une boJ-Srgeolsie locêlle. La concurrençe dél,oyale que les Ubano-Syrlel1s livraient
aux traitants autochtones fut préjudiciable à ces derniers, qui ne pouvaient
espérer le même souben, se contentant ainsi de la position d'acteurs de seconde
zQne souvent installés dans les petitèS escales et dan~~ les villages (Abdulaay Jeen
à Puut, Abdu Salam Faal
à NgeeKoox Armand Ilfjaay à Popengln.) Mais ifs
participa;ent aussi ;;~ctivement à l'f..:XPloitatiorl des paysans. Tous ces acteurs
rivalisaient d'ingénioSité JX>ur çdonger les masses paysannes dans un çycle de
çjépendance, à cause des pratiqlles pzu orti1odoxes comme:
-la surtarification de:> marchandises, consistant à surévaluer le prix des produits
manufacturés prove-lant de la fvl étropole.
.les prêts usuraires, pratiqués surtout en période de famines pendant lesquelles
les traitants profitiiièllt du désarr-oi des paysans pour leur proposer leurs
marchandises (souvent des denrées alimentaires). les prêts pouvaient aussi, mals
plus rarement, porter sur d'autres articles comme le savon, les ustensiles de
- - - - - - _ . _ -
60 Filfilii N : Ma vie; SQ_ans..au Sénég~I!,.Qa!~3(. 1973.p p 57-GO
295

cuisine, le pétrole, les allumettes... produits, devenus indispensables dans la vie
quotidienne des pJpulations. ces transactions se faisaient à un moment où les
revenus tirés de 1,3 traite étaient épuisés et les greniers de mil complètement
vides. Obligés de rl20:>urir à ces prêts, certains paysans acceptaient les conditions
dictées par les traitants -qui majorauent, à des proportions parfois démesurées, les
prix. Ils étaient aw;si intraitables sur les délais généralement fixés pour la
j
prochaine traite, 0est-à-dire, après
la récolte et la vente de l'arachide. Le non-
respect de l'échéanüe pouvait
entraîner la saisie de leurs biens mobiliers ou
Immobiliers mis en r'tantissement,61
-
la mise en gage : par cette pratique, les paysans remettaient aux traitants des
objets de valeur, pair exemple des bijoux, des tissus, en échange de liquidités, pour
régler des problèmes urgents. fV1ais les traitants s'arrangeaient pour que la valeur
marchande des obje~j gagés fût sans commune mesure avec la somme accordée
aux paysans, tenus de respect~r les délais fIXés; sinon, ils perdaient leurs biens
qui devenaient la propriété des commerçants.
Ces pratiQue~, f,3isaient l'affaire des maisons de commerce et des battants,
dont la stratégie consistait à s'entourer de courtiers postés aux alentours de leurs
magasins, guettant l'eurs proies. Dès qu'un client sort3it d'un magasin, un courtier
lui proposait de racheter le produi~ à un prix dérisoire, pour ensuite le retourner
dans là boutique du tTaitant. Il recevait, pour sa prestation, une récompense dont
le montant étaIT fonction de la valeur de la marchandise., Ces clients particuliers
pouvaient aussi s'approvisionner dans leurs boutiques, et à crédi~, pourvu qu'Ils
vinssent y vendre leur production d'ëlrachide. Une fois le système établi, le traitant
suscitait d'année er année les besoins du paysan Qu'il incitait à davantage
produire de l'arachide. L'auteur de la "monographie du cercle de Kee.s' note à ce
propos que:« les cultivateurs vendent leurs arachides contre espèces jusqu'à
concurrence de la somme qui leur est nécessaire pour le paiement de jtimpêt. Une
~
fois cette somme réunie, il n'est pas rare de les voir acheter avec l'argent qu'Us
viennent de recevoir, et dans la même boutique, les tissus nécessaires à
la
confection de leurs vët:ements les denrées comme le riz, le sucre, le sel, à leur
l
61
Les 5e!reer craignaient particullèremt'flt ces mésaventures. Ne voulant pas s'exposer à de telles
humiliations, ils étaient ~I à vendre même ~ewr bétail pour faire ce que les 5aanappelalel'Jt "tosuult, c'est-
à-dire, sauver son honneur ~II.I !;i3 peau.
296

alimentation, et absorber te reliquat sous forme d'alcools et liquides les plus
divers».62 Il ne faudrctit pas toutefoJs tirer une règle générale de cette affirmation,
et en condure que le; 5eereer éta\\ent imprévoyants. Face aux besrnns sans cesse
croissants, ils surent trouver d'autres sources de revenus en appoinl~ grâce à la
coJTImercialisation de leur bét3il qui constituait le fond de leur richesse, et aussi à
l'exploitation de leur potentiel forestier dans le cadre de 11ntensifteation des
échanges commerciaux entre villes et campagnes. C'est pourquoi, il n'était pas
rare de voir en circlllC:ltion, pendant les années de disette, des pièces de monnaie
qui avaient été enterrées pendant plusieurs années.63
La drcuJation monétaire attei~Jnait son maximum pendant la période de la
traite où, d'après 'l'auteur d'e la °monographie du cercle de Kee1', plus de
2.000.000 de francs étaient injectés dans le marché. Elle diminuait ensuite
considérablement pendant
la
saison
pluvieuse où
la
majeure
partie
des
transactions commerciales effectuées par les paysans
l'étJient sous forme de
gage.64
I,/essor de p1U:5 en plus rapide des centres de K~ Dakar et Rufisque, et à
un degrés moindre, ,Mbuur, contribua à cette intensification. ces vil/es polarisaient
l'essentiel des activjtés commerciales des territoires s('3reer du Nord-ouest qui les
ravitaillaient en
produits agro-forestiers. Beaucoup d'essences végétales étalent
particulièrement recherchées; mals deux d'entre elles.., le njang (borassus flabellifer)
et le tak (combraturn rnicrantum) l'étaient davantage. Grâce à sa sève fermentée
JX>ur obtenir de la boisson, à ses fruits succulents, à ses feuil/es utilisées pour la
vannerie, à ses fruits très succulents.. à ses feuilles réputées par leur résistance à
l'action des termites, aux fibres fines et lisses obtenues après écrasement de la
partie inférieure de sa feuille,65 le njang était devenu un véritabfe trésor
écOf1omlqu~ pour les p<lpulations. Toutes ses composantes étaient transformées et
62 ANS. IfG 337.
Monog,'oJptlie du cercle de Kees:1910 p.17
63 Ces propos montrent q"le les 5eereer n'étaient pas déPQUlvus de sens de l'épargne. Ce Q.ue les
Occidentaux appeiTeilt théSàurisatlon était en réaljté une forme d'épargne destinée à régler les
problèmes d'urgence.
6"1 ANS. :1G/337 : oP.dt, 1',.17
65 ces fibres appelées nitFm()e sont utilisées par les ménagères pour faire la vaisselll~. Elles sont
auSSi emplOyées pour se ;aver le corpS
297

vendues. Quant au tilk, sa commercialisation commençait à prendre IJallure d'une
activité économique très lucrative, monopolisée par lèS femmes-: Après 'àvolr coupé
la tige contenant I€"$ feuilles, elles les mettaient en tas au soleil pour les sécher,
les emballaient ens:Jite en plUSieurs touffes avec des feuilles de njang. Quand la
quantité était jugée suffisamment importante pour rapporter des revenus
substantiels, elles
[transportaient la production vers Dakar surtout où -elle était
l
vendue soit aux commerçants détailiants" soit directement aux maîtresSes de
maison.66 Les recettes étaient, utilisées pour l'achat de produits industriels (tissus,
bijoux, ustensiles de cuisine, etc.) afin d'alléger les charges trop pesantes de leurs
époux, incapables d(~ faire face à une conjoncture de plus en plus difficile.
Au total, l'incorporation des Seereer du Nord-Ouest dans le sys~me
économique colonial, n'aboutit pas <3 la destruction des structures économiques
traditionnelles. Mals ,elle n'en entraîna pas moins des bouleversements importants.
leur passage progn:ssif d'une économie d'autoconsommation à une économ~
spécu\\ative fut lent à. se dessiner du fait des cond\\tions particu\\\\ères qui
marquèrent leurs rapp)rts avec l'administration coloniale. Avait-elle véritablement
contribué à amélion=r les condHions, d'existence des populations? La question
mér\\te d'être posée, d'autpnt que les richesses de 'a colonie avaient fait l'objet
d'un pillage par une pléiade d'acteurs commerciaux. Leur cupidité n'avait d'égale
que la résistance de ,la clientèle à la pressurisation et la nécess;té de tenir compte
des moyen et long termes, -dans le prbcessus d'accumulation de surprofrts
coloniaux.67 Les sociétés seereer souffrirent davantage de cette exploitation, du
fait de leur marginalls<l:tion OJlturelle et politique. Elles parvinrent malgré tout à
atténuer ce proœssü~; en diversifiant leurs activib~s écànomkjues, et ainsi
échapper à la tyrannill:! de l'arachide, porteuse des transformations socioculturelles
qui furent dans l'ensemble lentes à se confirmer.
66 Les feuilles de cette l~aj:ttE~.appelée aussi Quinquéliba, sont utiliSées pour la préparation du petit
déjeuner. Le liquide obten,I Clprès chauffage des feuilles est très prisé par \\es. Sénégalais, à cause,
semble-t-il, de ses vertus thérapeutiques.
57 Faye 0 (a) : op,ctt:. p,82
298

~~hapitre II
Les trar1ls:forma1tions socio - démographiques.
299

Les source; écrites concernant les société~ seereer du Nord-Ouest ont
rarement insisté ~iur les données démographiques avant la deuxième moitié du
XIXème sJède. Pinet Laprade en parle, mais seulement pour montrer les effets
néfastes de la tlaiite négrière:« le dépeuplement de ces ,belles contrées, au profit
de quelques îles de l'Océan a été, pendant deux siècles! l'unique but des
entreprises français;E~s».68 Malgré cette lacune, on pourrait émettre l'hypothèse que
les sociétés seereer du Nord-Ouest ont connu, jusqu'au milieu du XIXème siècle,
un régime démoglraphiQue dit naturel, caractérisé par une mortalité forte, mais
aussi compensée par une natalité élevée. Les mutations démographiques ont dlû
être lentes! du fait des effets de la traite et des famines.69 On pourrait même
parler de sous~peuplement des territoires seereer. Les vastes terres laissées en
friche et exploitée~j cie manière épisodique traduisaiE~t un peuplement lâche.
Mais les données commencèrent à changer avec -Ilmplantation coloniale. La
connexion des territoires sl-=ereer du Nord-Ouest au système de l'exp'oitation
coloniale eut des conséquences majeures, entraînant progressivement une
modification des données démographiques. L'im~antatlon d'éléments· étrangers,
suivie de la conquête de nouvelles terres, de même que le recul progressif de la
mortalité, provoquèrent une occupation de 1(espace de plus en plus forte, ce qui
força les populations à s'engager dans un mouvement d'exode vers les centres
urbains.
A) Les pre:iniers signes dl"un dynamisme démographique.
Les recensements faits au XIX siècle, et qui concernent les territoires
seereer du Nord "Ouest, même approximatifs, montrent un peuplement dans
l'ensembJe très lâche. Rares étaient les villages dont I(effectif de la population
dépassait cent hab .ants, comme l'indique le tableau ci-après.
b8 ANS. tG/ 33 : Pinet l.aj:rade, op,cit,
69 Voir à propos des familles, NI de lMoraes,(1995). pp. 335-337
300

TABLEAU ~: J" : Recen~.ement par village de la population du Canton de
Kees. (mars 1884)
SOurce: ANS: 1101/ 1334.
Noms de;
HQmmgs
Femmes
Eill§
Garçons
}
villages
.
Kees
16
19
1
1
Peykouk
45
55
1
3
Goumsane
19
26
2
Douffouk
26
21
2
3
Silman
25
35
2
3
Dioung
18
24
1
2
Sapkok
'13
24
6
4
Lalanne
35
28
3
1
Ouango
33
24
8
~
Oiassape
25
37
3
1
pognène
30
28
5
6
1hionak-
14
20
5
4
Thiapon
49
63
2
5
Thiali
10
11
4
3
Thioule
3:2
38
1
9
Guignak
21
33
12
1
Puut
34
41
3
4
Nguer(Ouolof)
12
11
3
4
Nguer
14
11
3
4
(Sérères)
9
9
2
4
Mbirdlam
12
13
2
2
Ngaparou
10
10
2
2
Soulouf
14
08
11
2
SBndog
34
38
11
9
Kodoba
19
20
4
9
,
Sagnofil
52
38
2
1
Kaèl
20
20
2
1
301

Bouler Kaël
11
10
6
1
Kinine
33-
32
2
4
Ladou
23-
19
2
-
Soune
12
13
7
4
Toull
42
25
7
4
Gap
12
13
2
4
Keur Seyd011
13
11
2
3
Palal
:L1
19
10
4
Lene
19
20
3
8
Sène Peul
16
11
3
1
5ène Sérère
28
34
4
7
Ndoyéne
26
35
3
7
Keur Amado'lJl
19
27
4
:)
Penda
24
31
14
12
Keur Gorarn
Diéye
Kaye SagnofiJ
Keur Malamine
Devralt-on pOlir autant lier ce fait aux raisons qui sont traditionnellement
avancées pour expl qlJer les transformations des sociétés à régime démographique
dit naturel qu'Aridn~ 13urguière oppose à celui dit m2dthuslen 770 Il est vrai que la
mortalité qui frappait: les Seereer était très forte. Le commandant du poste de
Kees note en 1884, à l'occasion du recensement effectué dans les différents
J
villages du canton 'lue, «la mortalité est si grande chez les 5eereer quJçm n'a pas
pu établir au juste le nombre cie décès»}1 Même s'II nJinsiste pas sur ses causes,
on peut supposer qu'elles étaient liées aux conclitions de, vie précaires des
hommes, et surtou~: des femmeS ob~igées de se lever très tôt le matin pour piler le
mil, parçourir plusieurs kilomètres pour pulser de l'eau, chercher du bols de
- - - - - - _ . _ - -
70 Burguière A: «La cl~'mographie » in..Blire de l' histoire. Nouvelles aOQf"QÇhE;CLParis, Gallimard,
,sous la direction de JacQues le Golf et de Pierre Nora, 1974, P P 101-14l.
n ANS. 1101/1334 : Recensement par villa1çle de la population du canton de Kees, 7 mars 1884.
302

chauffage, cultiver [a terre, tcut el1 faisant face à une maternité généralement
rapprochée
aux a Ic,rtements accidentels, aux épidémies et endémies souvent
l
ravageuses; et œla, malgré \\e recours à des formes de thérapie repJsant sur
l'utilisation de plantes médicinales associées à des pratiques magico-religieuses.72
la mortalité infantile était aussi fuite, G. Brasseur 1<1 sItuait approximativement à
26% avant un an et Ù 44°/& avant n'Ois ans, vers la fin du XIXème siècle. 73 On peut
supposer qu'elle ét:lit plus forte avant cette période.
On ne saurait (ependant attribuer la faiblesse du peuplement eles territoires
. seereer du Nord-(.IU1~st au seul phénomène de la mortalité naturelle. Ce serait
occulter les effets ravageurs de la traite négrière. Les guerres fratricides entre:
SeeŒel"du Nord - Ouest et leurs voisins du Kajoorel du Bawol, les rezzou opérées
par 'es ceddr et accompagnées d'incendies et de captures d'hommes, étalent
source de désordres démographiques, aggravés par les pénuries et les famines. la
traite a été un frein ii l'essor démographique des sociétés seereerdu Nord- Ouest,
comme dans les a1jb-es sociétés africaines qui étaient exposées au système. Pour
compenser les pertes humaines, on«utilisa à plein»les femmes en âge de
procréer; ce qui se traduisit par un taux 'de fécondité très élevé. 74 C'est pourquc~
on
peut
supposer Que
le
rapport
naissances/décès était
en
faveur des
naissances. 75 On pourrait an-tsi formuler '1lypothèse d'un bilan démographique
positif qui a dû farforîser un renouvellement des générations, même si celui-ci Sl~
fit dans des condilions difflcifes. Lent ou même parfois nul durant la traite, ce
'renouvellement a dCJ s'accélérer après son abolition; et on peut dire que vers 11~
milieu du XIX siède', ~est-à-direr peu avant la conquête des territoires seereel",
certaines zones comme le Ndut, commencèrent ~l manifester des signes d/une
l
occupation plus d('~nse de l'espace. C'est ce que confirme le rapport de voyage du
R.P Sébire à traver~ le Ndut, quand il affirme que« les Falots, contrairement aux
Sétères aiment à ~e regrouper en villages nombreux sur le versant de leurs
72 D
.
M' nn,.if,
-'8
Upll"e
• ~ p.J.
73 Brasseur G : "DéI1ll
taphie des Ndilt". Notes africédnes, no,W, oct.1950, p..l,22.
74 V:idrovich C.C..~_f • p.p 39
75 ANDRE Burguielfe (1974) soutient qUI:: l'allaitement a pour effet, d'arrêter pençHmt un certain
temps l'ovulation. !La rrDrt à bas âge Ol~ l'enfant Qéclenc.he donc .le cyclf;! de l'ovulation, et: la
femme se retrouve iillkessalreme,nt e ceinte
beaucoup plus vite, dans une société où ~a
mortinatalité et la me 'l;êllité infantile sont P!llJ5 élevées que dans celle où etle ,est mol.ns fbrte, et où
les pratiques malthLlSê! nes ne sont pas adoptées.
1
303

coUines. De dix en dix minutes, vous renconlrez des groupes de quatre vingt et
cent cases. Tévigne-Tangor serait le centre de huit cent cases au moins, sans
compter Fouloum et Niahib. Plus tard, on aura à Daga-Tangor une population
aussi nombreuse»,,76
Même si ce:; effectifs ne retlètent pas la réaf[ité démographique exacte des
différents 'Images recensés, ils permettent de se faira une ,dée du degré
d'occupation de l'~~~spaœ.' Après une longue période de stagnation qui coïncide
avec la traite, les sociétés ~eer du, Nord-Ouest semblent, à partir de la
deuxième moitié du XIX siècle, entrer dans une phase de reprise démographique
qui se traduisit par une augmentation certes lente, mais visible de la population de
certaines contrée~;f particulièrement des localités où s'étalent installés les
mlssionnaires;(ces derniers ayant joué un rôle important dans la lutte pour
l'amélioration des conditions sanitaires des màsses paysannes.) cette tendance est
observable, par e~;}~mple, dans le Ndut où, selon G Brasseur, le nombre des
naissances avait connu une augmentation notoire.77
Les causes
'une telle mutation sont
multiples. Outre le comportement
nataliste déjà mentionné et l'açtion des missionnaires, il y a la politique de
l'administration coloniale visant à créer une main-d'œuvre abondante pour
l'exploitation des colonies. Réussir ce pari nécessitart une politique nataliste, pour
compenser les nombreuses pertes humaines du~s aux multiples expéditions
militaires contre les autochtones. L'administration jugea donc utile la mise en
place d'infrastructurEs sanitaires capables de lutter contre les nombreux cas
d'épidémies et d',erdémies Qui constituaient une menace grave pour les
populations. Ainsi fil.Jt construit, à partIr de 1910, l'hôpital principal de Dakar, à la
suite de la terrible épidémIe cie fièvre jaune de 1878.78 Des services d'hygiène
furent aussi créés d'abord dans les Quatre Communes. Ils furent par la suite
étendus, à partir cie 1912, aux autres centres urbains; par exemple à
~~-----'---
76 R.P. Sébire : op. dt,'),Sn. Ses PJ'C'pc5 semblent confirmés par les résultats du recensement, en
1865, des viDages du N'ut.
n Brasseur G. : QJ2....Qt, p.l23.
78 Reynal Cuisinier )I.e. " U,ôpftal.prif1dpal de Dakar à l'épogue de l'AOf, de 1895 à 1958.» in AQE
Réalités et héritaoes. Sç~.H~tés ouest africaines et orrdre colonial. T. II. 1997r p.
,
304

7ïwaawan, Luga, Kawlax Jurbel et Fatlk.79 ToutefoiS il faut signaler que le secteur
t
de la santé flJt trcJib~ en parent pauvre, comme le montre cette remarque de
Catherine Coquery \\Jkirowlch : « en règle généraie, l'action sanitaire demeure,
avant 1945, très fragmentaîre à l,a fols par manque de crédits et par savotr
inadapté».oo
L'administration
ccifoniale
pratiquait
aussi
une
politique
discriminatoire, en priviJégièmt les Européens agents du système, c'est-à"ire, les
militaires, les agen:s administratifs et acceSSOirement les auxiliaires locaux. Elle
avait, par exemple T a,ffecté dans les différents postes militaires des médecins
chargés de veiller ;] la bonne santé des soldats. CeUe des indigènes sujets était
assurée
essentlelll~ment
par
les
missionnaires
dont
11mplantation
était
accompagnée
de
l'établissement
de
postes
de
santé.
Elle
n1ntéressalt
l'administration coloniale que Cians des cas exceptionnels SOlNent marqués par la
propagation
d'épidémies
graves
Qui
riSQuaient
d1lypothéquer
le
bon
fonctionnement de rE'xpIoitation colorlfale. L'action médicale coloniale fut donc une
action calculée en fOri:ction des întér<êts de la France.
Les limites d"une telle option étaient évidentes. les Quelques infrastructures
(hôpitaux, dispensaires) créées par l'administration coloniale, pour l'essentiel
réservées aux Européens, étaient c1iffidlement accessibles aux masses rurales qui
se contentaient d~; visites ponctuelles des agents SGlnitaires ou des missionnaires
dans les villages mtmacés par des maladies comme le choléra, la fièvré-jaune, et
surtout, la peste.
Le choléra est
une maladie venue, semble-t-i1, d'Afrique du Nord. Elle
apparut pour la première fois en 1848 à St Louis, pour ensuite se propager dans le
reste de la colonie du Sénégal en 1878, en 1879, en 1882, en 1883. Le sous-
lieutenant de l'escadron des spahis du Sénégal, expliquait les causes de la maladie
en ces termes: « h5 eaux dont on peut se servir pour l'usage quotidienne des
hommes et des' che:VêlUX, sont très saumâtres et ne proviennent du reste que des
eaux de pluies reClu,eillies dans; les puits creusés à trois, quatre, cinq mètres de
79 Diop A. « Les débuts
e l'action sanitaire ~ la France en AOF{,1895-1920} :Ie cas du Sénégal.»
in (jQE. Réalités, et tléru:~~: sod.é.t.é~.o;tafriCaines et ordre mlooial, T. n. 1997 p.l222-
80 Vidrowitch C.C :
i
! Noire : pelmar:'~nœs et ruptures: Paris, Pavot, 1985, p.59.
305

profondeur .Ce sont des eaux indigestes qui ont été la cause de tant de diarrhées
dans mon détachement, aussi bien chez les hommes que chez les chevaux!
occasionnant des troubles et pesëlnteurs dans la digestlon».81 Le choléra fit de
nombreuses victime~: chez les autochtones mais aussi chez les Européens, par
exemple, Pinet Laprade. Elle n'épargna pas les territoires seereer du Nord-Ouest.
Les traditions vilJa']EOises Insistent
sur l'existence d'épidémies graves, comme
celle de 1883 qui provoqua d~dégâts humains importants dans la plupart des,
villages du Saafeen
La fièvre jaune: elle a été l'un des fléaux sur lesquels nous disposons de
nombreux renseignements, à cause de ses fréquèntes apparitions dans la colohie.
En 1878 une épidérni'2 fut signalée dans les localités de St Louis, de Rufisque et de
Kees. Elfe n'épargna pas non plus les tenitoires seereer du Nord-Ouest où eUe
provoqua, selon le commandant du poste de Rufisque, «de nombreuses v;cti~s,
surtout chez les enfants qui meurent en grand nombre».82 Une autre épidémie
envahit encore, en 1900, la Colonie. Apparue d'abonj à St Louis en juillet, elle se
propagea rapidernent à Dakar, à Rufisque, et à Gorée en août, à Kees et à
nwaawan, en septembre. Elle rut aussi signalée dans des localités plus
excentrées, à Tul e:t à Fande.&I7. 83 II- propos des causes de la maladie, le chef des
entreprises «Hersaf\\lt et Fi's~'> chaq)ées de l'assa\\nissement de Dakar, souUgnait
qu'elle était liée «aux fortes chl~leurs, aux eaux stagnantes qui sont de grands nids
de moustiques, vecJeLirs de paludIsme».84
La peste : cett= terrible maladie, qui attaque aussi bien les hommes que les
bovins, as fut la plus redoutée par les Seereer du Nord-Ouest. Elle se transmet,
selon le chef du Service de la santé, Lecorre, par les puces. Le rôle des punaises
81 ANS: H/3!. Rapport dl! Redonte, $OIJS-Eeutenant de l'escadlOn des spahiS du Sénégal. 31 dec.
1878.
82 ANS. l3G! 287. Rap
:t du commandant de poste de RufiSQue au commandant supérIeur de
Gorée :10 novembre 1 7E;.
B3 ANS. H/41 : Arrêté du gouverneur général de l'AOF portant sur la mise en quarantaine des
escales de Ndanet, de Ngaay, de Mexe, de TfWiJawan, de Kees, de Fundivu!f, de Fatiket de Kawlax.
Nov. 1900.
8'l ANS.Hj41 : Rapport du chef des entreprises « Hersant et Fils» au gouverneur du Sénégal. 10
juil. 1900.
85 ANS. H/56: Rapport du Génércll de DiVision Goullet.. commandant supérieur des troupes du
groupe de l'AOF, au goUVE~rneur général de: l'AOF. 6 juin 1917.
306

n'est pas aussi étranger à sa pf-opagation. 86 IL semble que la proximité avec les
rats et les souris peut constituer un risque de contamination de la maladie, dont
les apparitions, en .ll914, 1920, 1928, dans ~s territoires seereerdu Nord- Ouest,
causèrent un nombre Important de rnorts. Mais celle de 1928 semble avoir le plus
éprouvé les populations. Rares furent les loca/ltés épargnées, mais
les victimes
furent particulièrement nombreuses dans les villages de Ngumsaan et de Jasab
dans le cangin, de Sange dans le Joobaas, de Njaay Bob et de Luxus dans I~
Ndut, de Tuglu, de Paaki et de Buxu dans le 5aafeen.87
Face à ces hürribles épidémies, les populations adoptèrent des mesures à la
fois préventives et curatives, puisant leurs sources dans leur univers culturel et
religieux. Pour le Sf'eJeeren effiet, il n'y a pas de maladie nature1le. La maladie est
perçue comme une punition infligée par Jes us/id à 11ndlvldu ou à la communauté,
pour non respect de~; règles qui fondent l'harmonie de la vie sociale. On saisit
alors l'empressement avec lequel les Seereer faisaient des sacrifices d'animaux
domestiques, des hbations à l'autel du culte des ,ancêtres pour implorer leur
pardon ou pour COfl!Jurer les forces du mal. certains sites d'habitatiôn étant jugés
maudits ou hantés 1
ces mêmes forces, ils étaient tout simplement abandonnés
au profit d'autres
:ites bénis et protégés par les usiid. Quant aux mesures
curatives, elles con!;,istaient en l'utilisation de plantes réputées pour leurs vertus
médicinales. Contre la fièvre jaune par exemple la thérapie la plus courante et la
plus efficace était "administration aux malades d'un purgatif à base de ricin. Elle
consistait aussi à frotter du citron 9ur tout Je corps du patient, de manière à faire
baisser la fièvre. Les individus atteints de peste devaient absorber une tisane à
base de dang dang {acacia occ;identalis} réputée très efficace cQntre les terribles
maux de tête et les t;\\êlnglions apparus au niveau des aines.
Quelle a été la stratégie de l'administration col:oniale pour lutter contre ces
épidémies? Fidèle à sa poli·tique de discrimination, elle adopta des mesures
préventives sévères pour protéger d'abord les Euro~ns. Ainsi $'Iexpllque la
86 ANS. H/'U : Rapport ~lll Docteur Lecorl1!.r chef du Service de la santé, au directeur des Affaires
indiQènes. 20 mai ~900.
87 J. 0
du 3.1 mai lÇ;~8; arrêté du gouverneur du Sénéga! déclarant contaminées certaines
localités du cercle de Kt:es:
307

politique de mise en quarantaine, l'établissement de cordons sanitaires pour isoler
les zones contamil'l'éE~1 de manière à circonscrire les épidémies et éviter leur
propagation à trave~; la colonie. A ces mesures ponctuelles, on ajoutLl d'autres
plus hardies,
et intégrées dans une politique qlobale d'assainissement et
d'hygiène. Le chef des entreprises '~(Hersant et Fils» proposait, pour lutter contre
la fièvre jaune et le paludisme () Da~;arr« l'exécution c1'un réseau d'égouts alimenté
par un grand ba:5sin constamment rempli d'eau de n'ler,
Qu'une machine
refoulerait sartS trop de frais. Dakar devait aussi être débarrassée de ses eaux
stagnantes, grâce ~l cles rigoles et fossés, afin de drainer les terrains marécageux
et abaisser le plan d'eau au dessous du sol naturel. Il fallait enfin éliminer de la
vHle les cases <;les indigènes, éloigner le village de &~).88 Avec l'apparition de la
peste en 1914, le gouverneur général de l'AOf prit Ull arrêté rendant obligatoire le
vaccin contre la peste. It donna aussi l'injonction aux autorités administratives et
aux chefs de vmaue, de dédarer les cas de peste décelés dans leurs
circonscriptions. Les renseignements fournis dans les territoires seereer du Nord-
Ouest amenèrent I~ gouverneur du Sénégal à placer sous le régime de danger
imminent, par un <lrrêté signé Je l8 septembre 1933, les cercles de Kees et de
Bawol.89 Un autre arrêté fut pris le 18 nOl/embrE~ pout placer les escales de
Sebixutaan et de Puutdans les mêmes conditions. Elles furent ensuite mises sous
surveillance sanitai:re, comme la circonscription de Rufisque, les subdivisions de
Kees:et de Mbuur.~o
Ces tnesures furent œpend2~nt insuffisantes pour arrêter la propagation des
épldémi~s. Les nomlJreux cas de contamination exigeaient, pour l'éradication de
ces fléaux, une ~!ttique à la fois préventive et curatjv~. C'est dans ce cadre que
furent érigés des centres de réception des malades, plus connus sous l'appellation
de lazarets, où Ils devaient en principe bénéficier des SOins nécessaires. L1ntentiofl
était peut-être IOl.lable, mais les méthooes utilisées inadaptées, car les centres
88 ANS. H/41 ; Chef des « entrepises Herr.,ant et Fils:» op. cit
59 JOS. Arrêté du gxM'~~ du ~aI, ~lÇaIlt les œn:Ies de Kees et de Bàwo/ sous le régime de darlgrEr
Imminent. 28 sept 1933
1
9OJ05. Arrêté du go 'lfemeur du Sénégal plaçant le; escales de 5ebixutaan et de Puut sous le
régl'me de la surveitlan (! sanitaire, le tenitoire de RufISQue et le cercle de Kees sous le régime de
danger imminent. 18 0\\(. 1933.
308

,
ressemblaient plutôt à des maisons dlnternement, à des a~i1es pour parias, où les
indigènes- étaient traités avec mépris.
cette politique était oontmlre à la philosophie africaine, que Danielle
Doumergue Clcarec Cl cernée .Iorscju'etle affirme que«la conception africaine de la
maladie, de la viel dt~ la mort, dérive de la conception du monde et de la société.
L'individu n'existe p~3S en tant que tel. Il n'y a que le groupe qui est reconnu. On
pense et on se situe .par rapport à lui».91 Cela veut dire que le malade n'était pas
rejeté, qu~lIe que soit la gravité de son mal. Au contraire, il était pris en charge
par la communaut,: familiale ou vUlageoise, qui lui apportait assistance morale,
psychologique et rnèdica/e. Les malades percevant leur internement dans les
lazarets comme une exélusion sociale/' (suprême humiliation) les révoltes et lèS
tentatives d'évasion étaient nombreuses. Elles provoquaient des conflits parfois
violents avec les ag='ots chargés d/assurer leur surveillance.92
Malgré ces lacunes, on peut dire que l'administration -coloniale commençait
à élaborer une pol·itique sanitaire ?,xée surtout sur la prévention supposée moins
-coûteuse en investi~;sements et plus efficace, grâce à la lutte en amont contre les
maladies endémiques (exemple du paludisme) et les épidémies. Par exemple, le
combat contre la fièvre jaune aboutit à des 5~ assez signifICatifs, du faIt de la
mise au point, en 1930, d'un vaccin par I1nstitut Pasteur Ce vaccin permit enfin
une protection plus ~ftïcaœ des populations.
Ce~e potltique eut un impact assez positif sur l'amélioration des conditions
sanitaires des populéltions, même Si les mutations furent très lentes à se
confirmer. La lutte menée contre 'les épidémies et les enè,1émies entraîna un
ralentissement du tclUX très élevé de' mortalité. On Pf!ut supposer, sur la base de
ces considérations, que les sociétés see~er dù Nord-Ouest commencèrent à
entrer dans une 'phase de croissance démographique, à partir des années 1920..
91 Cloarec 0 D. «la prévention, dans 1(1 polihQue sanitàire de l'AOF.>> 'in AQE. ~ héritages ;
Sociétés ouest aficatnes.~iQrdre colonial. 1997. p. 1229
g2 ANS. H/56 :Rapport (,Il! Bouvier, général de division, au gouverneur général de l'AOf.16 août
1919. II est fait mentie,
dans œ. rapport, de tentatives d~évasion d1ndigènes en obServation au
la_zaret de Mé(jina à Dakar, ët d1njures proFérées aux hommes de garde, pour empêcher toute
communication avec l'
'érieur.
309

Ainsi, d'une situation de sous-peuplement clurant la traite négrière, les
territoires seereer passèrent progrE.'SSivement à une situation d'équilibre vers le
début du XXème siècle, renforcée mais ~ussi rompul~ par \\a cQlonisation wolofet
Bambara qui posait cie sérieux problèmes relatifs à la gestion de l'espace agricole.
l
Les nouvelles générations manquaient de terres. Les jeunes qui étaient moins
enclins à supporter le~j réalités de la vie rurale, ém.lgn~rent vers les centres urbains
jugés plus aptes à répondre à lems aspirations, avec l'espoir d'améliorer leurs
conditions de vie. PJm~ débutèrent les premières vagues d'exode rural.
B) Les déb,rts, d'une mobilité spatiale intense.
Des Seereer avaient été" mobilisés et envoyés au théâtre des opérations
militaires en Europe; durant la Grande Guerre. ce fut leur premier contact avec la
dvilisation occident;~lh~. D'une manière générale, ils étaient indifférents aux
honneurs que conférait le S€ivÎce
militaire, même si rares ont été ceux qui en
avaient bénéficié. Cette anecdote, racontée au sujet de Ngomak Faay né à
Rufisque, mais rés.ident depuis son jeune âge chez son oncle à NjaS, est
révélatrice de cettt~ iindifférence. Il était revenu cie la guerre auréolé d'une
médaille militaire. Ne comprenant( semble-t-il, ni la signification, ni la portée d'une
telle dlstinctioo il at.IIJ"(ilit attaché la rirfédaille comme collier autour du coup de son
l
chien.93 Ce comportE~ment POUIl' le moins insolite ne devrait cependant pas occulter
les répercussions de la guerre sur l'attitude des 5eereer ayant combattu au front,
et surtout à régard de la culture occidentale. Certains d'entre eux qui avaient été
l
au front furent émen'€~lIés par, certains de ses aspects qu'ils découvraient pour la
première fois. Ils mirent à profit leur durée d1ncorporation dans J'armée coloniale
pour slmprégner des valeurs occidèntales, apprirent des métiers qui fadlitaient,
sans trop de difficuJtés.. leur implication dans le système.
93 Canduum l. op. cit.
310

Les exemples suivants montrent cette évolution qui se dessinait. Ils
concernent Nduka "r:JiJs et Sino'ox )uuf.
Le premier naquit vers 1898 à Teviifl
. Tangoor dans le Ndut. Il fut mobi"sé en 1918, quelques mois avant la fin du
conflit. N'ayant pas réellement combattu au front, il fut affecté comme garçon de
salle dans un hôpital militaire à Reâms, où il devait aider dans leurs tâches de
soins, les infirmiers s.'occupant des soldats blessés. Ce contact lui donna l'occasion
de découvrir la médecine moderne. fil son retour au Sénégal en 1920, il fut engagé
dans l'armée colonia!~~. Après sa libération en 1925, l'administration colOniale le
recruta comme aidt:~ infirmier et l'affecta à Kees en 1931.94 Nduka choisit de
résider à Kees, mai~; il se posait le problème de la gestion et de l'enb-etien de sa
famille restée au villa~je, à une époque où les moyens de transports étaient peu
développés. Il se ré;olut finalement à la transférer à Kees. Quant à 5indox Jul,l" /1
avait été mobilisé durant la Seamde Guerre. Né à Buxu en 1918, il fut mob~iSé en
1939. Libéré après I~! conflit, il fut recruté comme employé à la maison de
commerce Dévès et Chaumet à Dakar où il s'installa avec sa tamille.95
Ces déplacements, qui sont la preuve d'un mouvement qui s'amplffla
progressivement, n':impliquaient pas pourtant une rupture définitive avec leur
environnement villa~:~eois, mêrJle si les immigrés s'étaient "citadinisés.., 'La ville
semblait offrir de memeures conditions matérielles, et certains centres urbains
étaient perçus comme un "eldorado" où il était pl~s facile de trouver OU travail
pour subvenir à ses ,besoins, à un moment où les temtoires seereercommençalent
à connaître de sérieux problèmes démographiques. Dakar, Kees, Rufisque, et à un
degré moindre Mbuur, étaient les principaux centres d'accueil des migrants. Elles
ceinturent et polari5€:nt jusqu'à nos jours les territoires seereerdu Nord-Ouest.
La naissance I~t le développement de Dakar sont liés aux limites inhérentes
au site de Gorée Qui a.ssurait, ,avec St-Louis, jusqu'au milieu du xrxèm~ siècle, une
suprématie économique sur les autres localités ~,u Sénégal. centre de décistons
politiques (elle était Ile chef-lieu du i ème Arrondissement), Gorée fut ainsi un pôle
94 ANS.llDljl347 : Administrateur du cercle de Kees aux ChefE; de canton; renseignements sur
Douka Ciss, 4 sept.t93!
95 Joan Y: op. cit.
311

économique très dynamique, accueillant des émigrés venus de 11ntérleur dans
l'espoir d'accéder à la prospérité matérielle. Le mouvement connut une autre
dimension avec l'aboli1jon de l'esclavage par la France en 1848. Gorée devint alors
une zone de refugE pour ceux qui avaient le statut de captifs et qui désiraient
s'affranchir. Mais l'île était visiblement trop exiguë pour accueillir ces nouveaux
venus. Le surpeupl ment de Gorée fut donc un frein à son rayonnement. Plus
grave, la prospérité lie son commerce était mise en danger par les entreprises de
pillages et de captUI~; de bateaux et d'équipages éctlouant dans la presqu'île du
Cap-Vert.% Ces fait; montrent que Gorée ne répondait plus aux préoccupations
des
milieux
coloniaux
et
était
11istoriquement condamnée
à perdre son
rayonn.ement économique, d'a\\Jœnt que les nouveaux commerçants débarquant
dans la presqu'iJe du Cap-vert, à la faveur de la traite arachidière, préféraient de
plus en plus s1nstaHer à Dakar. Gorée ne fut donc pas une destination pour tes
émigrés seereer, du fait de la précocité de son déclin économique, contrairement
à Dakar dont le raYŒ'llnement a été fulgurant.
Fondée en 1857 par le commandant de division navale des côtes d'Afrique
occidentale, Auguste téopold Protêt~97 la ville de Dakar devint rapidement un
important centre conîmercial qui, en quelques années, commençait à concurrencer
Gorée. Son site se prêtait parfaitement à ses nouvelles fonctions commerdales et
militaires, du fait de SZI position de Finistère. Elle pouvait non seulement servir de
plaque tournante au dispoSItif militaire de la Frana~ le long des côtes ouest-
africaines, mais encor~~ offrir des conditions très favorables pour l'aménagement
d'un port bien abri11:é d'envergme internationale, et capable de répondre aux
exigences du nouve u contextE~ économique colonial.98 L'essor de Dakar a été
fulgurant. Déjà érigée en commune de plein exercice en 1887, c'est-à-dire, trois
décennies seulemem. après sa fondatioo, eUe devient, en 1902, \\a capitale de
l'AOF, et aussi le pllus vaste espace colonial de la France en Afrique Noire. Ses
fonctions militaires, politiques, E!t surtout économiques lui donnèrent rapidement
une dimension internationale el: même intercontinentale. La croissance de ses
96 ANS. 1G/33 : Pinet Laprade: op. dt, p. 28
97 DiOUf D.; "l-Ilstoirê Urœlll1(! de la commune de Dakar de 1887 à 1924" : Dakar, 1979, p.13.
9ll Diouf 0: op. cit, p.12
3p

activités
en fit un centre économique dynamique, dont le rayonnement avait
dépassé les frontières de la colonie· du Sénégal. Elle pouvait offrir des emplois aux
immigrés venus des. diverses /or..alités de ·la colonie dJJ Sénégal et même de celles
du Soudan et de la Guînée.99
Mais, si Dakar réussit sans difficultés à supplanter Gorée, la
concurrence qu'e/le livra à la )'iIIe d€~ Rufisque fut âpre. cette dernière, située à sa
porte, fut longtemps l'un des plus importants comptoirs français sur les côtes
sénégambiennes. Elle joua un rôle de premier plan dans le développement du
commerce de traite; recevant
avE.'C Gorée, ressentiel des marchandises
en
f
provenance du Kaj(.If)J~ du Bawo! et même des territoires seereer du Nord-Ouest.
Jusqu'au milieu dlJi :~e siècle, les deux compluirs se livraient une rude
concurrence qui sen ·ait tourner en faveur de Gorée. Mais l'agonie de 11Ie permit
à Rufisque de connaître un nouveau souffle économique, malgré l'émergence de
Dakar. Elle entrait
apidement dans une phase de prospérité attirant, surtout
l
après la fin des gw~nes dviles qui avaient paralysé les villages du Bawo! et du
Kajoor, un nombre sans cesse croissant de traitants; ce qui lui valut la réputation
de «ville de l'arachide.'> où se dirigeaient régulièrement des caravaO€s
venues du
Bawol et du Kajoor et où 1500 tonnes furent commercialisées en 1860. lO0 Le
mouvement s'amplifia au fur et à mesure de l'expansion de la production
arachidière, faisant
de l'ancien comptoir l'un des œntres économiques les plus
importants de la celonie du Sénégal. Pinet Laprade soulignait en 1865, que le
commerce y avait triplé en trois années et le cabotage sur la côte jusqu'au
SaaJuum était deven'J quatre fois plus important,U)l
Jusqu'à l'éclatement de la Première Guerre mondiale, Rufisque semblait
tenir la dragée haute à Da~r où 1a prépondérance du
charbon traduisait la
fonction d'escale, miJi's montre que la 4lpitale de l'AOF était encore mal intégrée
aux circuits commerd3ux du pays. En effet, alors que Dakar était d'abord un
centre de ravitaillement tra'Vaillant pour un espace océanique, Rufisque était au
99,oiop A. OQ,çiit. P .1226,
100 De.lcourt J : ~jssaoo~~t crob'§aDce de Da!@[: Dakar, Ed. Oairafrique, 1983, p.50.
101 ANS. lG/.33. Pinet Lapréde : op. cft, p.n.
313

débouché
d'un réseau commercial dont les ramifications se prolongeaient
jusqu'aux coins les: plus reculés du Kaj(X)( et du BawO/. 102 Et si l'arachide
constituait le principal" sinon l'uniqu'e produit d'exportation, la viHe avait aussi une
importante fonction d1mportation : (elle de
redistribution des produits dans un
réseau commercial complexe couvrant une bonne partie du Sénégal, grâce aux
transports ferroviain~s. C'est ce dynamisme qui fut à l'origine des importants flux
migratoires venus die Ilintérieur du pays, parmi lesquels des Seereer du Ndut, du
Paloor, du Saafeen.
Le dynamisme économique de Rufisque commença cependant à s'estomper
à partir des années 1.930, à la suite d'Importants travaux dont bénéfic~a Dakar qui
disposait d'un plan d'e'au, c'est-à-dir'e, d'un port bien abrité, très accessible et plus
outillé. A ces atou
techniques, s'ajoutait la volonté de justification d'un choix
politique faisant de Dakar la capitale de l'AOF. Rufisque conservait malgré tout son
statut de pôle économique Important, polarisant une bonne partie de l'arrière pays
auquel appartena'it une frange des iterritoires St..~reel' du Nord-Ouest, notamment
le Saafeen le Paru' et le Ndut
Rufisque part3geait ce privilège avec Kees, un autre pôle économique situé
au cœur du pays st.:ereer" à environ 70 kilomètres de Dakar. Son site était, vers
les années 1860, e){c1usivement occupé par les Seereer du Cangin. La France y
construisit un poste militaire en 1864, à la suite de l'pJ<.pédition contre les villages
de Njees et de Jafiaak. ce fut le début d'une ascension raptde favorisée par la
mise en place du chemin de fer et l'essor de la culture arachidière. Située au
carrefour des voies ferrées qui pén~traient l'intérieur de la colonie, ce qui n'était
au début qu'une simple escale de tl-aite, devint rapidement un important centre
commercial,
recevant
c1laque
année
des
quantités
sans
cesse
accrues
d'arachides: 1200 tonnes en moyenne par an entre 1900 et 1910. La croissance
de Kees était visible à travers son €'xtension spatiale, manifestation de sa vitalité
économique. Elle s'étalait déjà en 1940 sur trois kilomètres et abrtlait une
population de 21000
habitants dont 1670 Européens.
Elle comptait aussi
102 ANS. lG/1327 : op, cit.
314

d'importants bâtimpnts publics (résidences, sociétés de prévoyance, chambre de
commerce,
cathédrr"ale,
école
régionale,
hôtels,
poste,
gèndarmerie
etc.,)
indispensables
pour
assurer
ses
fonctions
administratives
culturelles
et
économiques. CheHleu de l'un des cerdes les plus dynamiques, la ville étart
devenue -en 1940 <~un important chantier où tout respire l'activité économique, à
cause non seulement de ses adjvitÉs commerciales multiples, mais surtout de son
érection comme capitale du rai~ ».1C11
Devenue l'un des principaux centres industrie~s de l'AOF, Kees était aussi
une ville où, à CÔ'::é du commerce et des ateliers du chemin de fer, s'était
développé un artisanat local représenté par une pléiade d'individus évoluant dans
toutes les branch~. On y retrouvait des bijoutiers travaillant l'or, l'argent, des
menuisiers, des tissemnds et d'autres artisans spédalisés dans les domaines aussi
variés que la vannerie,. la poterie, la sculpture, la cordonnerie ete. 104
Cet essor économique eut naturellement des répercussions sur les sociétés
seereer du Nord-Ouest, tout comme l'ascension de Mbuur comme autre pôle
économique. Cette localité de !a Petite-Côte située à environ 80 Idlomètres de
Dakar, était un petit vüllage lorsque It~s Français entreprirent la conquête du Bawol
auquel il appartenait. A l'époque, les pjles de rayonnement du commerce français
sur la Petite-Côte E~t:ajent Portudal, où était installé un poste militaire, Jœl et
surtout Naaning. a,~ demier allait cependant rapidement perdre son lustre au
profit de Mbuur dont l'ascension économique commença à se confirmer au début
du )()(me 5tècle. Les r.aisons qui avaient détermIné, le choix de iJaan/ng comme
chef lieu de la circonscription de la Petite~côte, ne semblaient plus exister. En
effet, les changements éconorni1ques. de la région avaieilt causé des modifications
profondes. Le centre se trbuvait 1jro~ excentré par rapport aux grands axes
commerciaUXr ce quii constituait une limite certaine. lOS Mais le plus lourd handicap
résidait dans sa réputation défavorable de localité hostile, comme j'indique le
- - - - - - - , - - -
103 ANS. 10D5/13 : Raii)Port de l'administrateur en chef, MCiestricd, commàndant le cercle
de Kees, au gouverneur .ju Sénégal 14 juin 1940.
l
104 Idem
lOS ANS. llD/1334. Belly : I)p.cit.
315

commandant du cel'Cle de Kees en œs termes:« Nianing jouit dans toute la colonie
d'une réputation défavorable. La plupart des agents indigènes de l'administration
coloniale refusent d.:' :-ejoindre ce poste lorsqu'ils y sont affectés et font toutes les
demandes possibles. pour obtenir leur mutation. Les chefs de canton, les gens des
viflages de l'intériell1r,. les étlângers venus pour affaires à Nianing ne passent
jamais la nuit dans oette escale. cette terreur de Nianing n'est pas injustifiée pour
les indigènes. Nianinçl est certainement le point le plus redoutabte du Sénégal.
(moud'les tsé-tsé, moustiques etc. » ,,106
Ces conditions condamnaient l'escale de Naa/1ing à l'agonie économique,
n'attirant plus de miigrants, alors que des localités comme Ngeexoox, Popengin et
surtout Mbuur, commençaient à entrer dans une phase çJ'expansion économique.
Petit village à ses débuts, Mbuur connut rapidement une formidable vitalité
économique et dém'XJraphiquef accueillant des vagues sucèessives de migrants
wolof, soose, lebu, seereer. 107 Elle réussit à exporter, grâce à son port, 6.843
tonnes d'arachides au cours du prem~r semestre de 1917, alors que13.000 tonnes
y étaient traitées l'année
précédente.
C'est
ce
dynamisme
qui
poussa
l'administration coloniê!le à y transfén~r la résidence de la Petite-côte, au détrrment
de Naaning. Elle fut érigée en commune mixte en 192.6 et exporta, en 1927, 2.300
tonnes d'arachides. Quelques années plus tard, la réforme portant réorganisation
du cercle de Kees, transforma la subdivision de la Petite-côte en un cercle
autonome, avec comme capitale Mbuur, et englobant une partie du Saafeen.
cette réforme provoqua IUn vent de mécontentement dans la plupart des
villages $aafeen qu1 ad ressèrer. t, en février 1933, une pétition au gouverneur,
sous le prétexte que le: chef-lieu de leur cercle était trop éloigné. Ils demandèrent
en revanche à être rattachés à HufiSt.,'1ue, ce qui, affirmèrent-Us, «à coup sûr, nous
épargnerait des déplacements par trop onéreux, par suite du long et pénible trajet
que nous effectuons pJur nous rendre à Mbuu!».108 Cette pétition rédigée par les
villages de Toglu, die Paald, de Buxu, de Njas, de Oild, de Ko/pa et de Daga,
106 Idem.
107 Les Seereerdu Nord-')uest ne sont: pas concemés par ces migrations, Mbu"r n'étant pas une
destination préférée pour elix/du fait, semble-t-il, du mythe du Firided dont nous avons pané.
108 ANS. llDl/1373 : op. ctt.
316

montre que les intérêts d~une partie du Saafeen étaient plus tournés vers
Rufisque; d'une part, parce que son rayonnement économique était sans
commune mesure avec celui de MbuLJ/i e~ d'autre part, parce qu'eUe offrait plus
d'avantages du poinlt cie VU€ des transports, même si le commandant du cercle de
Kees
trouva
«qu'aucune
raison
valable
ne
mlfitait .en
faveur
de
ce
rattachement» ,109
Ce panorami:~i
des
pnnClpa:lJx pôles économiques qui ceinturent les
territoires seereer nous a paru indispensabfe, dans la mesure où ils ont joué un
rôle important dans :e processus qui aboutit à f'ouverture des sociétés 5eereer aùx
influences extérieurE:~'s, ces pôles servirent de zones (j1accueif et de réservoirs de
main-d'œuvre aux Q~ndidats à l'exode. Jusqu'à la fin du second conflit mondial, les
Seereer du Nord-Olller.t ne semblaient pas trop affectés par ce phénomène qui
concernait
seulement
une
minorité
d1ndividus,
le
plus
SOLNent
d'anciens
.combattants malntepu5 dans l'administration coloniale et des jeunes convertis aux
nouvelles religions (Christianisme, Islam).
L'exode revêt'lit très souvent ~e caractère d'un séjour temporaire, peut-être
du fait de la proximité des centres d'accueil par rapport aux différentes localités
seereel/ et œrtainem(!nt à cause de l'attachement des migrants à leur terroir.
Après les récoltes, queklues groupes de jeunes se rendaient dans les différentes
villes (Kees, Dakalj r.,'ufiSQue et rarement Mbuut) pour chercher du travail, le
temps d'amasser un petit capiœl, av,ant de retourner dans leurs villages dès que
s'annonçait la prochaine saison pluvteuse.
Le séjour ét;-tit entrecoupé de visites périodiques (hebdomadaires ou
mensuelles) à leurs familles restées en campagne. C'était là une manière de
maintenir le cordon ombilical qui les, liait à leur milieu traditipnnel. Les émigrés
mettaient à profit ces moments de «repos» au vlllage pour aider leurs parents aux
travaux Inhérents
~ la vie rurale: par exemple, le battage du mil, le
renouvellement des tapades) le défrichement des champs, l'entretien du troupeau
etc. Dès que tombaient l~s premières pluies, Ils retournaient au village, pour trois
109 ANS. llDll 1373. op.c:it
317

ou quatre mols, participer aux travaux champêtres. Le cyde reprenait après les
récoltes.
Le mouvement l:;oncernait: aussi l'élément féminin, prindpalement les jeunes
filles et les femmes divorcées. L'exode féminin s'était déjà dessiné avant la Zème
guerre mondiale. Le::> candidates au départ, une fois arrivées en ville, se faisaient
employer comme femmes de ménage chez les lyœno-Syriens ou dans fes familles
indigènes nanties. Leurs salaires, souvent
dérisoires, étaient divisés en deux
parts ; la première envoyée aux parents restés au villêlge, l'autre servant à assurer
les dépenses qu'exigeciÎt leur prise en charge. uo
A côté de cet eXode saisonnier, s'étalent développées, les migrations de
courte durée. Il s'a ... issalt de déplacements ponctuets pour un séjour d'un ou de
l
plusieurs jours dans e:5 centres urbains, et motivés par la nécessité de se procurer
dés produits pour'usage personnel"
ou
tout
simplement destinés à
la
commercialisation, Ces déplacements s'inscrivaient aussi dans le cadre du système
de ravitaillement des centres urbains en produits agriooles.
Il faut a'ussl noter ce qu'on pourrait appeler les migrations forcées, non'
liées cette fois-ci à des préoccupations économiques. Elles concernaient ceux qui
-étaient en rupture do;:~ banc, les hors"/a-Ioi, bannis par la société ou dont l'honneur
avait été bafoué. Il
s'enfuyaient de leurs villages, soit
parce qu'ils
étaient
accusés d'anthropop'lagie, soit àJ la suite d'adultère ou de meurtre. Plus anonyme,
la ville leur servait d'asile définitif. Ils rompaient ainsi avec leur environnement
rural, finissaient par êtlf"e assimiles pâr la culture cltadine. lll
Ces migrations commençaient à connecter les !"ociétés du Nord-Ouest avec
un environnement dominé par des repères culturels différents. Le contact avec ta
ville contribuait à l'accélératlon de la transformation des menœlités. Les
populations semblaient: désormaiis moins impennéables aux influences extérieures.
Ce changement fut d-'allleurs très perceptible dans certaines parties comme le
110 Juuf y : op.ci~.
111 Sils N: op.dt
318

NdUt, le Joobaas et le cangln oll une frange importante de la polXl1ation seereer
s'était convertie au Chl"istiantsme vers la fin du XIXème siècle, contrairement au
saafe~où ce fut l'Islam qui gagna le cœur de la plupart des Saafi. Les
bouleversements prD'lOqués par !1ntroduetion de ces nouvelles valeurs cultureties
furent consldérables. )] n'est pas exagéré de dire qu'une véritable révolution
cutturelle commençait:: àr s'affirmer.
319

CIHAPITRE III
L'OUVERirURE [)ES SEEREER DU NORD-OUEST AUX
VJ~lEURS ALlOGENES.
320

faisant
partie
des
premiers
sénégalais
convertis
en
masse
au
Christianisme, mai~. aussi des derniers à embrasser l'Islam les Seereer du Nord-
t
Ouest n'en manifestèrent pas moins une réelle ferveur à leurs nouvelles religions.
L'essor de Pédu::ation religieuse contraste cependant avec l'enseignement laïc,
secteur "oublié" par l'administration coloniale,- car traité en parent pauvre. Avec leur
conversion aux nouvelles religions, les 5eereer du Nord-Ouest étaient désormais
impliqués dans un processus qui bouleversa
progressivement la vie sociale,
économique et culturelle.
A) Les sOlcioétés see'reer du Nord-Ques:t, champ de prédilection de
l'action missionnaire"
L'histoire de l'évangélisation de l'Afrique en général et du Sénégal en
particulier ne débute pas au XIXème siècle, même si cette période marque une
t
étape décisive dans le processus cie la conquête des esprits, objectif visé par l'Eglise
chrétienne. On P€~ut considérer qu'elle remonte au XVème siècle, quand les Européens
commencent à Fn:~quenter les côtes du continent africain. En effet, les caravelles des
explorateurs et d~:~s commerçants qui naviguaient le long de la côte occidentale de
l'Afrique, avaient ëlussi à leur bord des religieux. C'est ainsi que des prêtres
catholiques débarquèrent aux îles Canaries en 1427, aux Açores en 1431[ aux îles: du
Cap-Vert en 1456, en Sénégambie en 1462.112
C'est à pal'tir du XVIlème siècle que les milieux ecclésiastiques européens
commencèrent réellement à intelvenir en Sénégambie. Des capucins installés à
Rufisque, célébrèrent la messe pour la première fois le 3 novembre 1665. Ils
explorèrent ensuite la Petite-côte où ils convertirent dans les localrrés de Saareen et
de Portudal des AFricains pour ensuite les affranchir. 113 Ces contacts avec les
populations se poursuivirent, et au XVlIème siècle, l'abbé Demanet, aumônier de
Gorée, explora la côte du Sénégal jusqu'en Casamance. Plus tard, les Spiritains
112 Sédes J:M : «HisroÏ1:~ ées Missious :fra.nçaises ; »)Paris..puf, 1950, p.lS. Collection Q1l.f:~.2
113De Moraes N 1 :..A--h.!~œ!.lY..e~,~_yetite-C6te au xyIleme siècle. (Sén~l~T. III et IV.
Initiatives ct Etudes afrinines. )J°37 [FAN ,Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) 1998, p. 167
321

Bertaut et Glicouri:: s'installèrent au Sénégal où ils travaillèrent de 1776 à 1788 autour
de Gorée et de St..touis.
Ces contacts épisodiques étaient les seuls signes de la présence des
missionnaires au Sénégal très limitée et ne concernant qu'une minorité composée
l
pour la plupart d'iindividus évoluant dans le sillage des milieux européens installés à
St-Louis, à Gorée., 21 Rufisque, à Portudal. On remarque aussi quel jusqu'à la fin du
XVlIIème siècle, Il'action évangélique française avait peu de rayonnement sur la côte
occidentale de l'Afrique. Elle s'était heurtée au manque de moyens, mais surtout au
fait que depuis 1493, le Pape avait accordé au Portugal et à l'Espagne le monopole
de l'évangélisatioll Ij'une bonne partie du monde, même si leurs missionnaires se
révélèrent incapalJlE~sl faute de moyens d'assurer la conversion de cette immense
i
région.
C'est à partir du XIXème que l'Eglise de France s'impliqua véritablement dans
la dynamique évançlélique. Celle-ci bénéficia de l'élan "humanitaire" du mouvement
abolitionniste né élU XVIIlème siècle et animé, entre autres, par des hommes d'églîse
comme les abbés Raynald et Grégoire de la "Société des Amis des Noirs". Ils
déclenchèrent unp propa gande jnten se pour la 1ibération des Noirs. 114 Le mauvement
slamplifiait au fur et à mesure de l'essor de la révolution industrielle et du
capitalisme. Ce fut à la faveur de cette lutte que certains hommes, comme le Docteur
Hopkins et WlIbe iiorce, se déclarant agir pour le respect de la dignité humaine,
créèrent des organisations philanthropiques. 11s L'Eglise, jusqu'alors très discrète,
manifestait désorm;~is un zèle débordant dans la dénonciation de la traite des
esclaves.
On pourrait' cependant se poser des questions quant aux chances de succès
de ~a croisade menée lpar les mlHeux ecclésiastiques, si elle n'avait pas trouvé un
éChO favorable auprès d'une frange importante de la bourgeoisie européenne, elle
aussi hostile à la traite qui 11. .-épandait plus à ses intérêts économiques désormais
114 ki Zerbo J. : Hist.Qi! ~ de \\?Afrique lJ.Qire : Paris, Hâtier, 1972, p.217
Ils Per.sort y. « 1." traite. ~'I:l!1destine et i~ Côrf' des rivières. ) By:!ktin de liaisoD des~QTQfesst<urs d'histoire et de
Géoimphie d:Afriq:u.u;,I-d.~MàdagaSQl.: N° spécial, 1967, p.50.
322

tournés vers la conquête de vastes espaces coloniaux. Or j'exploitation des colonies
exigeait la fixation lje la main~d'œuvre locale. C'est ainsi que, sous le couvert des
intérêts économiq IJE:S, la traite fut déclarée une pratique abominable, aussi bien par
l'Eglise que par les milieux coloniaux. Elle fut aussi déclarée contraire aux principes
de la dignité humaine. Le gouvernement britannique n11ésita pas à la qualifier
d'abord «de félonie, dont la pratique entraînait une sanction de 14 ans de
transportation, et ensuite, à la considérer comme une entreprise de piraterie, dont
les coupables devaient désormais être pendus» .116 Pourtant, on évita soigneusement
de parler d'égalité (les races et des cultures. On perçoit ainsi les véritables desseins
des uns et des autres, car, si la bourgeoisie était avant tout guidée par des
préoccupations économiques, les miNeux religieux prônaient la croisade des cœurs et
des esprits

Quoi qu'il ·9n fût la conquête de l'Afrique était perçue comme une nécessité,
au nom de la "mi~jsion civilisatrice" de l'Europe. Les
missionnaires furent même,
dans certaines régions, les précurseurs de la colonisation; et leurs explorations
ouvrirent la voie aux marchands et aux militaires" C'est pourquoi, il est difficile de
dissocier l'action rrissionnaire et l'action colonialiste, car de retour dans leurs pays
d'origine, certains missionnaires, pour obtenir les aides matérielles dont ils avaient
besoin, décrivaient, et souvent en exagérant, ce qu'ils qualifiaient de misère des
populations des réqions d'où ils venaient. Ils pensaient, et l'affirmaient ouvertement,
que seule la coll)nisation européenne pouvait apporter un remède aux maux dont
souffrait l'Afriqw=. Elle devait constituer un moyen efficace pour
lutter contre
l'esclavage, l'anthropophagie, la polygamle. 1l7
Avec la colonisation, les puissances européennes n'acceptèrent désormais
comme mi'ssionna ïres que leurs nationaux, qu'elles utilisèrent comme SUPPOlt
idéologique poul asseoir davantage leur autorité. C'est dans ce cadre que se
développèrent réellement les missions françaises. Celle de St. Joseph de Cluny fut
fondée en 1817, Elle était dirigée par Anne Marie Javouhey. Elle s'occupa, dès son
)16 PersOii P : Qll..Sjt pp 50-51
If7 Sédès J M :~_.p. 114. Certains prêtres assimilaient la pratique de la polygamie à du concubinage, source
de péché et d' impuretf .
323

installation à st. LouIs, à la formation de prêtres autochtones. Entre 1840 et 1843,
trois Sénégalais, !e~; abbés Musa, Fridoil et Boïlat, qui étaient partis en France pour
leur formation/ n~vinrent au Sénégal comme prêtres. A partir de 1841/ l'arrivée des
frères Ploermel donna une nouvelle impulsion à l'enseignement catholique dans la
colonie.
La diffusion de la Parole du Christ, encore limitée dans des centres comme
Gorée et St-Louis, commençait à sortir de ce cadre restreint pour gagner les autres
parti,es de la colonie. Initialement envoyée pour ouvrir une école élémentaire,
agricole et industriE~lIe, la mission Libermaan fondée en 1843/ s1nstalla finalement en
l
1846 sur le rivage de la baie de Dakar, entre le village de Taan et ceux de Sancaaba
et de Gaay ver~; Bel-Air et les dunes de sable. liB En 1846, une autre
congrégation(celle Ije l'Immaculée Conception) s'installa aussi à Dakar, où elle ouvrit
une école et un (jispensaire. C'est à partir de cette période que le prosélytisme allait
connaître un dynamisme certain.
L'action m ~:ionnalre fut orientée pour l'essentiel vers les territoires seereer et
en Basse-Casam~lnce. Ce choix n1était pas le fait d'un simple hasard. Au contraire, il
était dicté par le contexte politico-religieux de l'époque. Il faut rappeler à ce propos
que l'aventure évangélique au Sénégal s'opéra à un moment où une bonne partie du
territoire était déjà gagnée à nslam, Les missionnaires ne semblaIent pas très portés
à orienter leur action vers les zones déjà converties à la religion de Mohamed/ même
si leur hostilité à celle-ci était vis~ble à cause, pensait le R.P. Sébire, du «fanatisme
des mohamétans ».119
N'ayant donc pas réussi à pénétrer les parties islamisées et à y répandre le
Christianisme, les missionnaïres déployèrent tous les moyens pour combattre J'Islam
dont l'expansion avait connu une réelle ampleur grâce à l'action des marabouts qu'ils
présentaient comme de véritables persécuteurs des populations. En assimilant à
118 Delcourt J. : QQ....:':it p 26
119 R.P. Sébire : op. dt. p 568. Cette affirmation
du prêtre doit être nuancée. Le fanatisme dont il fait
état, n'était-t-il pas la manifestation d'un ancrage dans leurs convictions religieuses?
324

dessein l'action des marabouts à ~'expansionnjsme des royaumes wolofauxquels les
Seereer du Nord-Ouest étaient farouchement hostiles, ils réussirent à éloigner
davantage certains '~roupes de l'Islam. Ils étaient d'autant plus achamés dans cette
entreprise qu'ils avaient con~taté que les Seereer du Nord-Ouest étaient demeurés
fidèles à leur cultur,= et que l'influence de l'Islam dans leurs territoires étaIt presque
nulle, malgré les tentatives répétées des marabouts wolof de les amener ~l se
détourner de leur religion.
Pour les rnls;ionnaires donc, les territoires seereer du Nord-Ouest devaient
servir de champ de prédilection à leur action évangélique. Cette volonté fut
clairement affichée dés le début de l'implantation des premières missions à Dakar.
Elle s'imposait patee que dans leur esprit, les Seereerétaient des êtres attardés, des
mécréants parce qu'Ils croyaient aux esprits malfaisants qu'il fallait apaiser par des
libations et toutf~S sortes de pratiques ridicules. Ils n'avaient pas de pratiques
extérieures de religion, et les gris-gris dont ils se chamarraient de la tête au pied, les
arbres fétichistes, les pierres où ils faisaient des libations de farine, ~a croyance aux
sorciers et aux génies, formaient le fond de leurs cultes ridicules .120 Cette singulière
appréciation montrE: tout le mépris que les missionnaires affichaient à j'égard des
religions de l'Afrique, qu'il fallait, au nom de la «mission civilisatrice»de j'Europe
chrétienne, combattre pour sortir «leurs âmes perdues de l'obscurité». Ils étaient
convaincus que seule la conversion au Christianisme pouvait les sauver de
«11vrognerle et de 1,3 polygamie, tares inhérentes aux pratiques animistes ».121
C'est imbu~; cie cette conviction que des prêtres explorèrent le pays seereer
afin de « mieux Sf'~ rendre compte des dispositions de ses habitants} de la densité de
la population, de la salubrité, des ressources qu'il pouvait offrir en vue d'une mission
à fonder dans ces parages >~.122 Les premières expériences concernaient le saafeen,
avec la fondation en 1848, d'une mission à caafra, un village situé près du cap de
Naze. Elle était l'Œuvre de Mgr Truffet de la congrégation des pères du St. Esprit.
120 R.P. SébJre : op. en::. p.568
m R.P Sébire : op. dt. p. 576
122 Idem
325

Mais elle fut détruite quelques années après, en 1851, par les Seereer encore
hostiles à tout ce qui symbolisait la présence française dans leur territoire.
L'échec dl~ cette expérience poussa les missionnaires à observer une pause qui
slétait prolongée Jusqu'en 1885, date à laquelle il y eut la reprise des missions
d1exploration dan~: les territoires seereer. Les conditions étaient devenues plus
favorables, du Fait des succès de la conquête française et de la pacification
progressive des populations. Une bonne partie de la Petite-Côte étant annexée à la
France, les prêcheurs pouvaient compter sur l'appui de l'adminIstration coloniale pour
assurer leur sécurité. Ils récidivèrent en envoyant une autre mission exploratoire
dirigée par Mgr Richl qui fonda ulle chapelle à Gere~ (village mixte seereer-Iebul et
confiée au Père Joseph Strub et au Frère Auzone. Mgr Picarda baptisa la même
année les premiers chrétiens de Popengin 123 qui ,allait d'ailleurs abriter l'un des plus
grands centres reli!~ieux chrétiens de la colonie. Séduit par son magnifique site, Mgr
Picarda y éleva, en 1887, un sanctuaire dédié à la Vierge Marie, et qui devait servir
de lieu de pèlErinage à la communauté catholique du Sénégal et des pays
limitrophes. Les ~,'r€miers pèlerins y affluèrent en 1888.
La tentative de conversion des populations seereer du 5aafeen n'avait pas
connu le succès e:;compté, à l'exception du village de Popengin. Pourtant, elles
n'avaient pas encore adhéré à l'Islam et constituaient une cible privilégiée. Doit-on
lier cet échec à la réticence des populations ou aux difficiles conditions d'accès aux
autres villages? :U '~st difficile de répondre à cette question. Il est cependant établi
qu'aucune tentative n'y fut par la suite menée, contrairement aux autres territoires
seereer du Nord-Ouest où les missionnaires manifestèrent un réel zèle pour slattirer
la sympathie des populations.
Une ,~nnée après l'établissement de la chapelle de Gerew, Mgr Richl envoya
encore deux prêtl'"es, les pères Guith et Picarda, préparer la fondation d'un autre
centre au cœur ÔU cangin. Ils choisirent Kees comme li~u d'implantation de la
123 Parmi ces nouveaux convertis, il faut citer François Farj Thiandoum et Anna Njémé Séne, parents
du cardinal Yacinthe T iandoum, ancien chef de j'Eglise catholique du Sénégal.
326

nouvelle missiorl. \\:e site était bren indiqué pour bâtir une communauté chrétienne
solide! capable de résister aux appels d'un environnement islamisé car, affirmait le
Père
Dugon, «entourés
que
nous
sommes
par
des
tribus
complètement
mahométans, nnu:; devons déployer tous nos efforts pour que notre marche en
avant! au risqu(~ d'être plus lente, n'en soit pas plus assurée afin d'éviter les
apostasies».124 C'est pourquoi les missionnaires n'hésItèrent pas à aller dans les
différents village:::; du Cang/n pour y implanter leurs établissements. Ils construisirent
en 1886 une chapelle à Fandeen. Une année après! fut bâti- le grand édifice de la
mission des pères catholiques pour desservir les villages de Caapon, Caa/I, Jaasaab.
Elle fut suivie de l'érection de la chap~lIe St Jean Baptiste au sud de la ville
naissante, entre les villages de Jung et de Coonaak. 125
L'action mi:~sionnaire, orientée d'abord vers les villages situés au nord et à l'est
de l'escale, c'est·à-·dire, Ca/aaw, Janaak (devenu Ngint), Coonaak,. Caall~ Caapong/
Jaasaab,. Pooneé'n, Fandeen( et au sud, c'est-à-dire Jung, et Coonaak Jung, se'
répandit rapidemr~nt, sortant même du cadre restreint du Cangin. Elle commençait à
gagner le Ndut, I!~ Lexaar et le Joobaas. C'est donc à partir de Kees que la croisade
missionnaire se développa dans le5 territoires seereerdu Nord-Ouest. Elle fut d'abord
orientée vers le /Vdut où se rendît, du mercredi 24 au vendredi 26 mai 1891, une
mission exploratoire composée du R.P. Sébire, missionriaire apostolique de la
congrégation du St. Esprit et aussi directeur du Jardin d'essai et du pénitencier de
Kees, et du Père Gaillard. Ils sillonnèrent tout Je pays, visitant chaque village pour
recueillir tous les l'enseignements de nature à faciliter l'implantation de l'Eglise
catholique. Ce fut une véritable opération de charme menée en direction des 5eereer
déjà acquis à la p(é~ienCe française. A chaque étape de leur tournée, le R.P Sébire ne
manquait pas d'OI!'frir des cadeaux aux chefs de viHages et surtout aux enfants, de
s'enquérir de l'état de santé (les populations, avant de prodiguer quelques soins aux
malades. L'objectiF visé était atteint car, de l'avis même du prêtre, ils furent partout
bien accueillis, sauf dans quelques villages (Beyti-Dakhal) où cohabitaient Seereeret
124 Notes du père Dugon: BibllothèClue du Séminaire de 5ebixutaan. Archives des Pères du St-Esprit.
Tome XXVI, p.450
125 Père Dugon: op.cit:, 1=•.450
327

Wolof déjà conveltis à l'Islam. Les populations seereer étaient ainsi disposées à
suivre la voie du Christianisme da ns laquelle elles croyaient trouver leur salut.
Pour les Ndut, le rêve du vieux Biram était enfin devenu réalité. Ce guide
religieux, très respecté au sein de la communauté Wut affirmait avoir vu .en songe
un homme, tout de blanc vêtu, pénétrer en provenance de Mbkijem, dans le
territoire Ndut pour semble-t-il, apporter la délivrance. 126 Il avait convoqué le conseil
l
des notables pour les informer des changements que connaîtrait le Ndut C'est donc
sans surprise qUl~ les populations auraient appris la venue des Blancs, et
particulièrement des missionnaires. Ces derniers rencontrèrent d'ailleurs moins de
difficultés à s'implanter dans le Ndut et à attirer la majorité des villages à leur
religion. Ils construisirent en 1894 une chapelle sur la colline qui surplombe le village
de 7ïwiiff-Tangoor. Ainsi fut fondée la mission de f\\1ont-Roland qui allait connaître un
essor fulgurant ave: la création, en 1897, de la première étole dans le Ndut
L'expansioll missionnaire connut aussi un succès dans certains villages du
Joobaas/ au sud de Kees. Le R.P. Sébire y joua encore un rôle important, puisqu'il fut
le premier à expl;orer la contrée. Il se rendit en 1891 à Sange, puis à Babak où il
assista à la guerre entre les Seereer du Nord-Ouest et Sanoor Njaay. La défaite du
Joobaas/ bastion de la résistance seereer, facilita, à partir de 1891, l'implantation
des missionnaireE:, principalement dans les villages de Sange et de Babalç où ils
érigèrent les premières chapelles. Mais, contrairement aux missions de Kees et de
Mont-Roland, celle du Joooé.Jas ne disposait comme infrastructure que du lieu de
culte. Les prêtres n1y créèrent ni école, ni centre de santé. Malgré tout, elle fut bien
accueillie par une partie de la population qui, selon le R.P. Sébire, fut très
enthousiaste à se convertir à la religion du Christ.
On peut ainsi considérer qu'à partir de la deuxième moitié du ~me siècle, le
Christianisme avait pris racine dans beaucoup de villages, surtout dans le Ndut, le
116 Cette version est dJ .f€~ndue par les chrétiens du Ndut, peut-être pour légitimer l'implantation du
christianisme dans leL! territoire
328

Cangin et le Joobaas. L.e père Dugon classe les villages convertis en deux
catégories :
La première concernait les villa~les dont l'adhésIon à la nouvelle religion semblait
irréversible. Rguraient dans ce groupe:
-7 les localités elle Caa/!, cie caopoon où le mouvement de conversion connut un
certain essor, sU!'tout parmi les jeunes avec lesquels, comme le dit le Père Dugon,
«les vieux étaient obligés de compter, de peur de les voir partir. C'est pourquoi, ils
les laissaient pratquer librement leur religion;
-7
Fandeen, oÜlles prêtres avaient construit à côté de la chapelle~ une école
fréquentée par une trentaine d'élèves, dont une vingtaine désirant être baptisés, se
seraient débarrassés de leurs gris-gris, ce qu'ils n'avaient pas voulu faire avant;
-7 le ]oobaas/ qur ne disposait pas d'un prêtre résident, mais bénéFldait des services
d'un abbé domicil!ié à Kees~ et qui s'y rendaIt de temps en temps pour enseigner le
catéchisme aux pDpulations ;
La deuxième catE~glJrie était formée des villages où l'implantation du Christianisme
était encore superficielle. Par exemple, à Coonaak, tout le temps qu'un missionnaIre
n'avait pas fait le déplacement pour y faire la messe, les populations s'étaient plus ou
moins détournées· de la prière, refusant même de se rendre à Kees, malgré la courte
distance qui séparait leur village de cette ville. Cette attitude obligea la mission de
Kees à y envoyer un prêtre résident ,127
La politiqup de l'Eglise catholique dans les territoires seereer du Nord-Ouest
visait à évangélisl~r les populations pour les protéger des influences islamiques, et
surtout La lutte contre les pratiques qualifiées de païennes. Le catéchisme portait sur
un enseignement sommaire destiné à inculquer aux néophytes quelques rudiments
de prière. Certains prêtres étaient résolument hostiles à l'émergence d'un clergé
indigène, peut-être parce que cela pouvait provoquer un bouleversement de la
hiérarchie ecclésiastique. Il fallait ainsi maintenir les Noirs dans une situation
d'infériorité. Une telle position était vigoureusement défendue par le Père Boutrais,
dont le passage à la tête de la mission de Kees et de celle de' Mont-Roland a
particulièrement marqué l'histoire du Christianisme dans les terrItoires seereer du
\\27 P'
D
.
5
ere
ugon: op. Clt. p. 4 4.
329

Nord-Ouest. Considéré comme le véritable artisan de son ancrage au sein des
communautés seereer du cangin et du Ndut, il n'épargna, jusqu'à sa mort en 1948,
aucun effort pour renforce ta cOllvlction de ceux qui étaient déjà acquis au message
du Christ, et surtout pour amener les sceptiques à y adhérer.
Pourtant, malgré son œuvre colossale de bâtisseur de la foi chrétienne chez
les seereer, le Pèr,:: Boutrais a laissé au sein de la population 11mage d'un homme
intransigeant : une attitude que certains de nos informateurs n'hésitent pas à
qualifier de mépris à l'égard des populations. Il semble en effet que l'homme était
d'un caractère farouche et quelque fois très brutal, prompt à user des méthodes les
plus draconiennes pour imposer aux adeptes un strict respect de l'orthodoxie de la
foi chrétienne. Les Ndut se souviennent encore de ses réactions lorsqu'il voyait les
chrétiens porter leurs talismans. Il les leur arrachait avec une violence incontrôlée/
pour ensuite les enfouir dans des fosses qu'il creusait lui-même. C'est cette même
hostilité à l'égard des valeurs culturelles locales qui le poussait à détruire
systématiquement les lieux de cultes traditionnels. II ne tolérait pas que les
populations, qui se réclamaient de la foi chrétienne, stadonnent toujours à des
pratiques qu'il qualifiait de «sauvages». La démolition du plus célèbre sanctuaire des
Seereer ndut (le Cl,.llte de Njawoor SiiS) fut un tournant dans cette croisade. Après
avoir mis à sac le sanctuaire, il ordonna le défrichement du bosquet et y planta la
croix du Christ. 12B Cet acte fut très mal ressenti par une Frange de la communauté
Ndut dont certains villages, visiblement révoltés par un tel sacrilège, prirent la
résolution de se dét,)urner du Christianisme pour se rapprocher de l'Islam.
L'attitude
dl!
Père
Boutrais est
révélatrice
de
la
perception
que
les
missionnaires avaient des religions africaines. Pour ces nouveaux croisés en effet,
l'Afrique était une table rase, et les pratiques cultuelles auxquelles s'adonnaient les
populations étaier.t la manifestation concrète de leur ignorance de la religion. C'est
pourquoi il fallait leur apprendre, selon le R. P. Sébire, «à connaître Dieu pour les
128 L'Interprétation concernant cet acte du père Boutrais divise nos informateurs, il est condamné par
Thomas Gana JUl1f, a.'or.; que, pour Nan;.....Jnne Faaj! qui fut employée de maison du missionnaire" cet
acte était le signe de la !;upériorité de la religion chrétienne SUI' le «paganisme».
330

aider à gagner le ciel ».129 Cette mission sacrée signifiait la lutte acharnée contre
toutes les pratiques jugées incompatibles avec la foi chrétienne. La fin semblaIt
justifier les mOY'2ns, d'autant que les Seereer aVë:ient cette réputatIon de « peuples
incorrigibles, de.s vauriens qui se battent, se tuent, s'enivrent, mentent, et que
personne ne peut convertir».130 Comment, dans ces conditions, ne pas utiliser la
mal1ière forte pour, disait le R. P. Sébire, amener ces mécréants à être des hommes
bons et craignant Dieu pour aller au Ciel».131 Il semble que le Père Boutrais n'hésitait
pas à bastonner les récaldtrants Qui persistaient dans le port de leurs talismans ou
gris-gris.
L'exemple du Père Boutrais prouve que ceux qui reprochaient aux marabouts
musulmans leur prétendu fanatisme, n'étaient guère plus tolérants. Encore des
néophytes, les ,)eereer étaient toujours convaincus qu'être chrétien n'était pas
incompatible avec cert.aines valeurs de la culture locale, que le syncrétisme était une
manière de renfl)rcer leur foi en un Dieu Unique, et de mieux se protéger des
mauvais esprIts. II n1étart clone pas question, pour eux, d'abandonner certaines
pratiques. Un tel comportemE!nt entraînait leur néantisation culturelle. C'est pourquoi,
les prêtres eurent du mal à imposer un christianisme orthodoxe, dépouIllé de toute
intrusion des pratiques traditionnelles. C'est toute la problématique du syncrétisme
religieux qui s'ét.:~it ainsi posée .3 l'Eglise. En vérité, ce qui se passait dans les
territoires seereeF du Nord-Ouest n'était pas un phénomène isolé. Partout où le
Christianisme s'était imposé chez des peuples de culture différente} il se posait la
question de la prise en compte des coutumes et usages locaux. L'universalisme de la
religion du Christ S.'E~t souvent heurté aux identités culturelles qu'il fallait gérer avec
132
prudence, au risQU'8 de voir les nouveaux adeptes
s'en détourner.
Le Père
Boutrais l'apprit il ses dépens. Interdire aux populations seereer de porter des
129 R.P Sébire : op. cit, p.569.
DO Ali Tabara dté par R.P Séblre.
\\3\\ R.P Séblre : op. cit, p. 570
132 Le dernier Concile de Vatican a pris des décisions importantes pour mieux tenir compte de cette
réalité. IL a accepté le pdnclpe d'une ouv·erture de l'Eglise aux cultures locales qu'II n'est plus question
de détruire systématiquement Le dogmadsme semble de plus en plus céder le pas à une plus grande
prise en compte des spédfidtês culturelles, même si le Christianisme demeure très attaché il sa
vocation universelle.
331

amulettes, d'org::: niser les cérémonies de cultes traditionnels, de battre le tarn-taml
était un défi utopique. Une telle attitude manquait de réalisme mais surtout de sens
j
pédagogique. Elle explique/ semblewt-il, les nombreux cas d'apostasie observés chez
les Ndut et che.;:~ les Noon, à une époque où l'Islam commençait à véritablement
gagner le cœur d'une frange importante des populations autochtones.
.'
B) IIJne impliultat~'on tardive de l']slam
L'islamisatioll des sociétés seereerdu Nord-Ouest a été tardive. En effet ce fut
seulement à partir de la première moitié du XXème siècle que furent enregistrées les
premières convel"sions, malgré l'ancienneté de ['Islam en Sénégambie. Introduite
dans le Tekrurdès le Xème siècle, grâce aw< cont3cts avec les peuples d'Afrique du
Nord, il connut une progression rapide dans les régions plus méridionales. La
révolutIon islamique du Fuutâ-Tooroen 1776, plus connue sous le nom de révolution
Torodo, constitua une étape importante dans l'expansion et la consolidation de la
religion en Séné~]ambie. La profonde crise économique qui frappait les couches les
plus démunies le!:; ëlvait naturellement poussées à adhérer à l'Islam dans lequel elles
espéraient trouver une sécurité sociale et morale. L1slam était ainsi devenu un cadre
de refuge, accueillant tous ceux qui éprouvaient des difficultés à s'épanouir dans le
système
économique,
politique,
social
et
culturel
imposé
par
la
dynastie
denaankoobe 133,
C'est cette· formidable ébullition culturelle qui donna naissance au parti
islamique dirigé par Suleymaan Baal, dont Abdel Kadeer se changea d'organiser
"héritage, jetant i:"insÎ les bases de l'almamia du AJuta-Tooro. Ce fut dans la même
lancée que s'engagea El Haaj Umar Taal, lorsqu'il prit les comma~des de la "Ummd'
Islamique du Fuw:a. Avec lui, émergea un Islam véritablement militant et normatif,
servant de base (lUX profondes transformations politiques qui ont affecté la
Sénégambie au XTXème siècle, parce qu'il y introd'uisit la Tïjaanyya et aussi parce
133 Voir Oumar Kane déJà cité et $ëiidou Ihral'lirna Sy"les foyers culturels musulmans au Fuuta Jaloo et
au Fuuta Toord' UO,o, 1983. Leurs études donnent une vision très large de l'évolution de I1slam
dans la vallée du Sén "Jat de son ancrage dans les mentalités.
332

qu'il donna à la religion une impulsion nouvelle, grâce à la formation d'un Immense
empire. Le contexl:e du XIXème siècle, marqué par la pénétration coloniale, renforça
l'idéologie islamique militante, avec: la naissance d'Etats théocratiques dirigés par des
figures emblématiques comme Maba Jaxur' Mamadu Lamine Drame etc. Malgré la
lutte qu'ils menèrE:nt: contre l'envahisseur français, ils échouèrent dans leur tentative
de réorganiser I~ !:ociétés sénégambiennes profondément affectées par les effets
néfastes de la t-aite des esclaves. Malgré tout
lis contribuèrent à renforcer
r
davantage la conscience islamique dans la mentanté d'une frange importante des
populations,
La défaite des monarchies traditionnelles (Kajoor, Bawol, 5i/n), encore peu
imprégnées de l'idéologie islamique, et des Etats théocratiques, donna un élan
nouveau à l'Islam. La lutte contre la domination coloniale prenait de plus en plus la
forme d'une opposition à l'agres!>ion culturelle dont étaient victimes les sociétés
sénégambiennes. Ccnscients que la lutte armée étclit vouée à l'échec, parce que la
supériorité militajn~ <le l'envahisseur était manifeste, les continuateurs de ,l'œuvre de
consolidation de la religion- changèrent de stratégie, El Haaj Malik Si, Ahmadu
Bamba, Limaamu Laay etc., tout en affirmant leur opposition à la politique culturelle
de l'administration coloniale, refusèrent l'utilisation (je l'arme de la violence comme
moyen de lutte. Leurs méthodes d'action étaient fondées sur une forme de ji/lad
(guerre sainte) quii privilégiait la conquête pacifique des cœurs. cette attitude était
plus adaptée au contexte de la domination coloniale. Fondamentalement, leur action
visait la consolidation de l'Islam dans les zones déjà converties et son implantation
dans celles qui vivaiE!nt encore en marge de son influence. L'administration coloniale
ne fit pas souvent la démarcabon entre l'action religieuse et celle politIque. Du fait de
l'audience de plus en plus large que rencontraient les marabouts auprès des
différentes couches sociales souvent hostiles à l'autorité coloniale, celle-ci les
considéra comme des éléments subversifs qu'il fallait à tout prix neutraliser.l34 Mais
en s'acharnant contre eux, elle en fit des martyrs qûi, aux yeux des populations,
étaient ['incarnatioln des véritables valeurs de la société à laquelle elles aspiraient.
134 Mbaye R : op. cit, p.. 125
333

Les marabouts devinrent ainsi des conseillers, des guides, des modèles dont il fallait
respecter rigoureusement les recommandations. C'est pourquoI l'appartenance à la
religion allait souvent d.e pair avec l'attachement à un marabout.135
L'expansion de l'Islam se renforça grâce aux ~confréries~' Si certaines d'entre
elles comme la <?adriya et la 77jaanyya sont nées hors du Sénégal, d'autres comme la
Muridyya ont une origine locale. La tijaanyya et la /'furidyya s'étaient cependant
signalées par lem Ijynamisme du fait de la féconclité des œuvres de leurs guides, El
t
Haaj Malik et Ahmadu Bamba, qui jouèrent un rôle important dans l'affermissement
de la consciencE: j~jlamique au sein des masses populaires. Le premier orienta son
action beaucoup plus dans les centres urbains, tandis que l'œuvre du second reçut
un écho particuli!'rement favorable dans les zones rurales. Installés au cœur du pays
Wolof(E1 Haaj /V/afik dans re Kajoor, Bamba dans le Bawo/J ils attirèrent des milliers
de fidèles dont lE: rallierT'ent ,à leur cause leur permit de se tailler une place poli\\jque
très nette et une assise économique grandissante.136
Vers la fin du XIXème siècle et au début du XXème.. une bonne partie du
Kajoor et du Bawol était convertie à j'Islam.. grâce à l'action des deux guides. Le
mouvement comï:1::nçart: à gagner les centres urbains (Dakart Rufisqu€t
Kee~
Mbuui) et les locblités de moindre importance comme Bartfi, Yeen/ Puut L'Islam était
ainsi aux portes des territoires seereer du Nord-Ouest où les populations avaient
jusqu'alors refus~~ d'adhérer à ses principes, comme. le montre cette note de
l'administrateur a1ijoint du cerde de Kees: « il ne peut être traité dans le pays dont
j'ai la direction, dc~ questions musulmanes. La presque totalité de la population étant
fétichiste, les quelques musulmans qui pourraient, le cas échéant, créer des
difficultés, sont dispersés dans tous les cantons administrés par un chef spécial et
soumis à la juridiction d'un cadi. En fait de marabout pouvant avoir quelque
influence, je n'en <:onnais pas ».137
Ils Ibidem
136 Fail y; "Crises socic-politiques et alternatives au Sénégal vers La fin du XIXème siècle" : Revue sénéga1.?~
de philosQPhie, nO 5-6, 1985, p. 77.
mANS. 2G4/ 47 : Ra p::>rt de Donis, administrateur adjoint du cercle de Kees: 12 avril 1904.
334

Pourtant, un= nette évolution se dessinait à partir des années 1920, période
pendant laquelle, les Seereer du Nord·Ouest commençaient à manifester une plus
grande ouverture à j'Islam. l.e contexte semblait plus favorable, car marqué par des
bouleversements importants. On connaît en effet les raisons de la non adhésion des
5eereer aux transformations qui se produisirent dans le Kajoor et dans le Bawol.
Tant que ces Etats avaient manifesté leur volonté de domination, les Seereer
rejetèrent leur rnodèle de société, y compris l'Islam. Pour eux, cette religion
véhiculait la cultu"e wolofet l'adopter était inadmissible, du fait de la haine qui avait
le plus souvent armenté les relations entre les deux groupes. Les Seereer ne
fa isaient pas ta uj0 Urs la disti nctian entre le pouvoiraristocratiq uf7 9uerrier, et l'action
des marabouts/essentiellement tournée vers la propagation de 1']sJam. 138
Mais cette vi~;ion changea progressivement, surtout après la défaite du pouvoir
aristocratique par l'armée coloniale. Le démembrement du Kajoor et du Bawol avait
fait disparaître les guerres endémiques qui opposaient Seereer et Wolof. Le nouveau
contexte, marqué par une plus grande intégration des différèntes régions de la
colonie, contribua à faire naître un climat de paix relative, et certaines familles
seereer, surtout d'Ins le IVdut et dans le Lexaar, nouèrent de solides relations
d'amitié avec des JlI%f du Kajoor déjà convertis à l'Islam. Il faut ajouter à cela
l'islamisation des Leby. dont les liens de parenté et de bon voisinage avec les
Seeree" favorisèrent des contacts suivis.
/
C'est dans ce contexte que les Seereer finirent par se convertir à l'Islam. Ils
ne
pouvaient
pa~, demeurer
éternellement
sourds
face
aux
changements
socioculturels qui se développaient dans leur environnement immédiat, et qui étaient
marqués par Un(:: formidable poussée des '~onfrérieS" murid et tijaan qui se
partageaient l'essentiel des adeptes (taa/ibe) Mais ce fut plutôt l'action d'El Haaj
us Nous avons recueilli des informations qui relatent des faits souvent cocasses à propos de œtte
confusion qui faisait i: tOit de l'Islam la religion des Wolof. C'est l'exemple de Jaabo Puuy habitant le
village de Paak.i. Noul'el ement converti et donc tenu de suivre les principes de sa nouvelle religion, il
s'employait à respecter es cinq prières quotidiennes, se refUSJnt toutefois ~'llronoMœr l'expression «
Assalamou Alaïkoum.1' ~;ous prétexte qu'elle était wolof. 1/ utilisait. après chaque prière, l'expression
s:eereer corresponda te: "wo/tQal" (bonjour) pour la prière du matin, .. hobk.aat' pour la prIère dr
tisbaar; et "yamaat'~. L1r les dernières prïères.
335

Malik, relayée ~ar ses cadres (muxadaam) qui gagna le cœur de l'essentiel de la
population seereeJ:
El Haa} M'al.ik est l'une des figures les plus marquantes de l'histoire de l'Islam
au Sénégal. S'il n'a pas été à l'origine de "introduction de la tijaanyya dans le pays, il
en fut J'un des p-incipaux propagateurs en pays wolof. Il serait né vers 1852 à Gaya,
village situé sur la rive gauche du fleuve Sénégal, entre Podor et Matam. Issu d'une
famille musulmane, il fréquenta, dès son jeune âge/ l'école coranique, d'abord au
J%f auprès de son homon'v'me Malik SOw, et ensuite au Fuuta, à partir de 1870,
pour élargir le champ de ses connaissances et explorer de nouveaux domaines en
matière théologiqu=.139
En 1873, H se rendit dans le Njambuur qu'il quitta en 1876. Son séjour dans
cette province luii avait permis de fréquenter presque tous les grands foyers religieux
animés par de célèbres ma'itres dont il assimila, les uns après les autres, les
enseignements. ~;a soif du savoir le conduisit en Mauritanie où il séjourna auprès des
Idaou Ali, chérifs alawites réputés pour la profondeur de leur érudition. Après une
année de perfectkmnement, il revint au Sénégal, muni de diplômes dans les
disciplines religieuses que sont lü lecture du Coran, les sciences des Hadiths etc. Il
avait mis à profit ce séjour pour nouer de solides relations avec les Cheikhs maures
et les dignitaires de la confrérie tijaanwa.
Le pèlerinage à la Mecque que fit Malik Si en 1888, constitua un tournant dans
sa vie. Il lui avait: permis d'acquérir une formidable audience auprès des masses et
de l'élite intellectuelle musulmane. Après plusieurs années de vie itinérante, il
s'installa à Njan.::rie où plusieurs centaines de disciples affluèrent vers lui, certains
pour une formation coranique, d'autres pour renforcer leurs connaissances et percer
les secrets de la tarixa (confrérie) tijaanwa. En 1902, il se rendit à Dakar où la-
communauté l..ef.'U Ilaccueillit avec la plus grande ferveur. Ce séjour à Dakar est
intéressant à plw; d'un titre, puisqu'il marque un tournant dans le renforcement de
139 Mbaye R : op. cit. \\) ~;9
336

l'Islam au sein cle cette communauté mais surtout parce qu'il permit à une frange
l
importante de ceIlE~-ci d'adhérer à la tarix8 tijaanyyal dont El Haaj Malik ~talt devenu
un des guides les plus écoutés. Cest après ce séjour qu'il se fixa définitivement à
7ïwaawan, en pleIne zone rurale et aux portes des territoires seereer du Nord-Ouest,
dans l'espoir de l~rouver la quiétude spirituelle pour se consacrer à sa mission qui se
résumait, selon P:awane Mbaye, autour des points suivants :
purifier les croyances en consolidant la foi monothéiste chez les populations
nouvellement converties à l'Islam
multiplier les daara ou écoles coraniques pour contrecarrer les tentatives de
christianisation Ijes missionnaires en intelligence avec j'administration coloniale.
cultiver la confraternité des liens sociaux à l'aide des séances de "z;krll instaurées
par la t(jaanyya.
la tenue de Cê!useries religieuses dans les lieux de regroupement.
14o
des visites aux différents chefs de familles.
Pour attei ndre cet objectif
il créa la zawiyya de Tiwaawan, qui devint
l
rapidement un Clreuset du savoir islamique, accueillant beaucoup d'adeptes. Elle
donna à son ml)UVement une vitalité extraordinaire et fit de la tijaanwa une
puissante force sociale dont les échos se répandirent à travers toute la colonie. Si la
finalité de l'action d'El /-Iajj Malik demeurait fa généralisation et la consolidation de la
foi islamique à tr:wer5 la colonie, et mème au delà de ses frontières, sa réalisation
nécessitait une solide organisation du mouvement 'èonfrèrjque~"Il fallait former des
cadres, (Muxadam) capables de véhiculer le message de leur guide et ainsi de
renforcer l'audience de la tijaanYi~~. Après quelques années de formati~nl ils étaient
libérés, munis de diplômes qui en faisaient des maîtres aptes à donner 11nitiation ou
le "wlrd'~ Ils étaieir'\\t ensuite déployés dans les principaux centres urbains pour
assurer la continuité de l'act~on de leur guide. Ils exécutèrent leur tâche avec un
dévouement exemplaire, si bien qu'à la mort d'El Haaj Malik en 1922 l'Islam s'était
1
solidement implanté dans les principaux centres urbains et dans les localités de
moindre envergun:: qui ceinturarent les territoires se.ereerdu Nord-Ouest.
\\40 Mbaye R: op,dt. p. 0:3
337

C'est justement à partir des villes comme Kees, nwaawan, Rufisque et des
localités comme YI~nr Sami, Njaxiraat, Puut, Piir que se fit, dans une large mesure
l'islamisation de~;, Seereer du Nord-Ouest. Ses débuts se situeraient entre 1920 et
1922, c'est-à-dln~, '/ers la fin de la vie d'El Haaj Malik. 141
Dans le 5'Eié/feen, l'Islam fut introduit à partir de l'axe ouest, c'est-à-dire, à
partir du front U:'bll. La tradition raconte que le premier 5aafi à embrasser la religion
se nommait Ci/aaw Ndoodo, habitant le village de Njas. Il avait une vingtaine
d'années quand Il décida de rompre avec sa religion traditionnelle. Quelles furent
alors les circonstémces de sa conversion? A cette question, nos interlocuteurs restent
évasifs, se limitant à affirmer quel menacé par les habitants de son village, à la suite
d'un délit qu'il aurait commisrC certains parlent d'accusation d'anthropophagie) il fut
forcé de fuir pour SI:: réfugier à Njaxiraat, un village du Jandeeroù résidait une partie
de sa famille maternelle déjà convertie à l'Islam. Quelques années après, il décida de
retourner dans son village natal, convaincu qu'il avait le devoir d'amener ses parents
seereer à adopter la nouvelle religion, même au prix de sa vie. Il semble qu'îl ne
rencontra pas d'obstacles majeurs à convaincre ses camarades d'âge, séduits par sa
nouvelle conduite, j[l était devenu un homme assagi, mesuré dans ses propos, très
élégant dans son port vestimentaire. Ses compatriotes admiraient particulièrement
ses boubous blancs, bien propres, son bonnet de Fès bien fixé sur la tête toujours
soigneusement rasée, ses babouches splendides. 142 Cet homme avait visiblement subi
une métamorphœïe,. refusant catégoriquement de boire le vin que lui offraient ses
camarades, non sans leur faire un petit sermon sur ses méfaits.
Comment re~;ter indifférent à un tel charme 7 Le banni d'hier prenait une
singulière revanche sur ceux qui l'avalent expulsé du village, puisque presque tous
les jeunes, brav21nt la réticence de leurs parents, manifestèrent le désir de se
141 Nos infonnateurs SOI ~ unanimes à ce sujet, sauf en ce qui concerne le Ndut, où la date de la conversion
d'Alpha CombatD1 n'a p~l; été bien précisée.
142 Canduum 1: op. cIL
338

convertir. Malgré sa bonne volonté, Mamadu 143 n'avait pas la culture islamique
nécessaire pour guider ses nouveaux coreligionnaires. C'est alors qu'II se rendit à
Yeen, auprès du marabout Abdu Gee,v, à qui il demanda de venir s'installer à Njas
pour assurer la formation des néophytes. Le .marabout accepta la proposition.
Seulement, son séjour à Njas fut de courte durée puisqu'il fut emporté par la peste
en 1928. Il avait néanmoins réussi à élargir le cercle des convertis, et même au-delà
du village de /\\.la.5. Le mouvement commençait à gagner les autres villages du
Saafeen:
CiÎIa~ J(jiiaabu, Buxu, Banja, où les premières conversions furent
enregistrées entre 1925-1926.144
La mort du marabout Abdu Geey provoqua un vide Qui risquait de détourner
les nouveaux convertis de leur nouvelle religion. Pour éviter un tel danger, les
notables musulmans de Njas se rendirent encore à Yeen, auprès de l'oncle de
Mamadu. Ils sav(~ient que le cousin de ce dernier, le nommé Babacar Ndione, avait
été envoyé à la zawiyya de 7ïwaawan, où il poursuivait sa formation islamique. Ils
espéraient trouver (~n lui l'homme qu'II fallait pour renforcer et répandre J'Islam dans
le Saafeen. L'oncle de 8abacar et de Mamadu accepta la demander mais à condition
qu'il fût libéré par son maître Ababacar Si, nouveau guide de la confrérie tijaanwa.
C'est ainsi qu'ils se l-endirent.3 Tiwaawan, pour obtenir sa libération.
L'Installation de Babakar Njoon à Njas donna une impulsion nouvelle à l'Islam
dans le Saafeen. Il se rendit vite compte que, même ignorant beaucoup d'aspects
relatifs aux recommandations de l'Islam, les Seereer n'en manifestèrent pas moins
une réelle ferveur à leur nouvelle religion. Ils respectaient les cinq prières
quotidiennes, se déplaçaient à Yéen pour celle du vendredi, avaient cessé de boire
etc 145 Mieux, cellX qui étaient encore sceptiques commençaient à s'approcher de
l'Islam, certainement attirés par le puissant mouvement de conversion. Le marabout
était visiblement ~l la fois sUl'pris et séduit par cette ferveur. Pour épargner les fidèles
143 Mamaduérnit le ncuveau prénom choisi par Ci/.aaw Ndoodo après'sa conversion. Il ne fonne pas
une exception, car il Est de tradition que celui qui adopte la religion musulmane change de prénom.
certains vont même jlJsqu'à changer leur patronyme.
14-4 Joon Y: op. clt
14j Canduum 1: op. cil. .
339

des longs déplacements de leurs vi!lages à
Yeen tous les vendredi, il leur
recommanda la construction d'une mosquée. L'idée était géniale, mais les moyens
semblaient faire Ijéfaut. Pour trouver les fonds nécessaires
ils fondèrent une
f
association (dafiira), prenant exemple sur les Lebu, très avancés dans ces formes
d1organisation à cêlractère islamique. Durant la saison pluvieuse! au moment où les
activités agricoles étaient les plus intenses, les membres du dahira faisaient des
prestations en cultivant les champs de ceux qui, faute de main-d'œuvre suffisante,
en formulaient la demande. Le dahira recevait en contrepartie un bœuf revendu pour
alimenter ses fond!;. Ce fut grâce à ceux-ci que la mosquée de Njas fut construite en
1938. Elle polarisai!: une bonne partie des villages du Saafeen
Cependant:, ces villages se détachèrent progressivement de l'influence de Njas,
en formant leurs propres dahira. Mais il leur manquait des cadres! aucun Seereer
n'ayant jusque là fait des études islamiques. Il fallait en former et certaines familles
n'hésitèrent pas à envoyer quelques-uns de leurs enfants dans les écoles coraniques
de Bami, de Yee17, de Mbuur et de 7ïwaawan. En attendant que ces élèves fussent
bien formés pour être aptes à diriger les communautés musulmanes, de leurs
villages, ce furent les marabouts L.ebu qui servirent de guides aux fidèles. Les vlllages
de Tog/u, de Paaki, de Duga-ar, par exemple, choIsirent Seriifj Abaas Cuub de BarfH
comme guide, tandis que ceux de Buxu, de Xofpa, de Daga se rangèrent du côté de
Useynu Geey de Yeen. 146 Ces deux marabouts contribuèrent à renforcer lél foi
islamique des populations du Saaféen.
C'est à peu près dans les mêmes conditions que l'Islam a été introduit dans le
Joobaas dont unE partie de la population était composée de Saafi. II semble que la
première conversion enregistrée remonte aux annép..5 1920. Cette initiative revenait à
Sahad Faay qui avait reçu la bénédiction de Sawato' Mbeeng un marabout lebu. 147 Le
mouvement s'amplif1a à partir de 1925. Mais plus que le front 1ebu, ce fut à partir du
nord que le phér>omène de Il'isiamisation se renforça dans le Joobaas, notamment
dans les villages qui n'avaient pas subi l'influence du Christianisme. En effet! vers
146 Joon y;
op. cit
147 Thiao D;
op. ciL ~'16.
340

1925, un disciple de la z8W7yYa de nwaawan, Seriii7 Aisaan Mbaay slinstalla à Kër
Jumb, village situé à la limite septentrionale du Joobaas. Il encouragea les griots
habitant la contrée à se convertir. Persuadés que l'adoption de l'Islam leur permettait
de se libérer de l'exclusion socjale dont ils étaient victimes, ils s'exécutèrent en
masse. Le mou\\t)ement finit par gagner les Seereer du Joobaas, qui adhérèrent à la
confrérie tijaanyya.
Ce fut égzdement à partir de l'axe nord que 11slam gagna le Ndut, le Paloor-
Si//; et une partj~~ du Saafeen. L'histoire de son introduction dans ces territoires se
confond avec des figures célèbres comme El Haaj Tala Lo et Alpha Combaan. Si
l'action du preml 12r fut circonscrite au niveau de 5ibixutaan où il convertit quelques
Seereer, celle du &2.cond eut: une envergure réelle, touchant tous ceux qui, dans le
Ndut, vivaient en marge de l'influence du Christianisme. Quant au Paalor-Sili, il fut
converti par le marabout Moor Ndooy établi à Puut
Alpha Combaan est la figure religieuse seereer la plus emblématique. Il est
perçu comme un saint homme, un soldat infatigable de l'Islam, une providence pour
1
ses compatriotes, qu'il aurait sortis des "ténèbres de l'ignorance'1. Cette vision du
personnage expHcui:l peut-être tout le mythe qui entoure sa vie, et que ses disciples
se plaisent à rappeler à ceux qui seraient tentés de remettre en quesüon ce qu'ils
considèr~nt comme une mission GHvine. Quand on sait que les peuples ont besoin de
héros pour se .forger un destin, on comprend davantage, dans une société
sénégalaise où 1'I~;lam occupe une place centrale dans la vie des populatIons et clans
les rapports sociaux que les 5eereerdu Ndut fassent de cette figure un être hors du
r
commun des mortels. Les récits biographiques fournis par la tradition orale Ndut
insistent particulièrement sur cet aspect. Mais, s'ils fqumlssent des détails très
intéressants sur le contexte de sa naissance, sur sa jeunesse, sur son œuvre
religieuse, ils demeurent imprécis sur les repères chronologiques qui auraient pu
aider à davantage cerner la dimension historique du personnage.
selon ces récits, Alpha Combaan naquit à Daga, village situé dans la partie
septentrionale du Ntiut Ils sont cependant moins unanimes en ce qui concerne sa
341

date de naissance que Thomas Gana Juuf situe en 1900, alors que pour Ibrahima
Coom, il serait né en 1898. Alpha Combaan était Issu d'une famille très attachée à la
,
religion du terroir, malgré l'influence de plus en plus grande du Christianisme. Son
père, Muuse Mboro, un des dignitaires du Ndut et surtout des villages hostiles à
l'implantation de; missions catholiques, réussit aussi à résister à sangone Mbaay,
marabout tijaan n~;tallé à Segel, et avec qui il entretenait malgré tout d'excellE!ntes
relations. Cest cc marabout qui fut à l'origine de la conversion de Alpha Combaan à
"Islam. Les récits fournis par la tradition orale f~dut donnent des détails sur les
péripéties qui aboutirent à cette conversion. 148
En effet, les rivalités entre les missionnaires catholiques et les marabouts
sénégalais pour la conquête des cœurs, nlavaient pas épargné le pays I9dut. Elles y
étaient même très vives. Les premiers réussirent à s'implanter dans certains villages,
mais ne parvinrent pas à étendre leur influence dans des localités comme Daga,
Njaay-Bob, Paxam-Puuy, où les populations étaient demeurées encore très attacl,ées
à leur religion. Ces villages étaïent aussi très convoités par les marabouts qui
déployèrent tous les moyens pOLir les amener à adopter l'Islam. Pour atteindre cet
objectif, un des pl-êcheurs, SangolJe Mbaay, utilisa ses relations d'amitié avec Muuse
Mboro Combaan, en espérant pm ce moyen, le oJnvaincre. Mais le Seereer refusa
systématiquemen( (j'embrasser l'Islam. Devant cette attitude inflexible, le maralJout
aurait, semble-t-i1, c.hangé de stratégie. II aurait ainsi invité Muse Mbooro à lui rendre
visite dans sa résidence de Mbay,~?en, en compagnie de ses deux épouses. sangone
aurait profité de cette réception pour bénir la seconde épouse du 5eereer.
Quelques mois après, le marabout vint à Daga, chez son ami pOUf' se
renseigner sur l'étal: de la femme bénie. On lui fit comprendre qu'elle attendait un
enfant. Sans poser d'autres questions, il supplia
Muuse Mboro de liavertir dès que
l'enfant serait né" Il retourna ensu~te à Mbayeen, attendant qulon l'informe de la
.
.
na'issance de l'enfant. Quand après quelques mois, son ami vint lui annoncer la
148 La question de la o:mversion de Alphq Combaan est controversée. Pour Ibrahlma Coon, Il n'a jamaIs
été "animiste" puisqu'il eçut, dès sa naissance un prénom musulman et qu'il ne s'est jamaIs adonné
aux pratiques de cett J"\\~ligion. TIlomas Gana Juuf pense le contraire en soutenant que le vrai prénom
de Alpha à sa nalssanœ était d'essence ".:lnjmlste". Cest après son départ du Ndfltqu'i1 se convertit.
342

bonne nouvelle, (l'enfant étzlit un garçon) le marabout lui fit savoir qu'au nom de leur
amitié, Il tenait lui aussi à célébrer le baptême de j'enfant. Il lui aurait soumis le vœu
d'attribuer au nouveau~né un prénom musulman.
Alpha Combaan aurait donc reçu deux prénoms à sa naissance. Il fut baptisé
Njuga par son père selon la coutume seereer et Alpha par Je mêlrabout San,qone
Mbaay. Le jeune Seereerne vécut cependant que peu de temps au sein de sa fami/le
paternelle. En effet, alors qu'il n'avait que quatre ans, son oncle maternel vint Je
recueillir, comme le lui autorisait la tradition. C'est donc auprès de ce dernier, établi
dans le village dE Paxaam Puuy, qu'il passa une pa>rtie de son enfance, avant que le
marabout Sangone Mbaay ne vînt demander l'autorisation de le prendre en charge,
pour assurer sa formation islamique.
Alpha Com/7aan pa~gea donc sa vie dtétudiant entre Piir, célèbre université
islamique, où étêlit établi le daara de son maître, et Mbayeen, petit village du
saÎiaxooroù il se rendait régulièrement en compagnie de ses camarades d'école pour
cultiver le vaste champ du marabout. Le jeune Alpha était un étudiant très intelligent
et particulièrement doué pour les activités de mémorisation et de compréhension des
versets coraniques .. Son courage, sa sagesse, sa pondération, sa vivacité d'esprit, en
faisaient un étudiant admiré et respecté par son rnaÎtre qui finit par en faire son
adjoint, après qu'il eOt terminé son cursus primaire et secondaire.
Alpha aurait pu continuer ses humanités, mais il dut interrompre son séjour
auprès de son maître. Ce fut la mort de son père qui l'y contraignit. Il devait
retourner dans son village natal pour prendre en charge sa mère dont il ét.ait l'en~tnt
aîné. Il ne resta péS cependant longtemps dans ce village parce que ne supportant
pas j'atmosphère qui y. régnait. Ses compatriotes, encore attachés à la religion du
terroir, continuaient à s'adonner volontiers à Ilalcool dont la consommation est
formellement condamnée par l'Islam. Aussi, s'isola-t-il, avec sa famille qu'il convertit,
dans un hameau nl)n loin de Daga où H espérait trouver la quiétude morale pour
mieux se consacrer ,à ~)a vie spirituelle.
343

C'est à pal1lr de ce moment qu'il commença à nouer des contacts avec la
famille Si de 7ï~/at1wan de laquelle il reçut l'autorisation d'ouvrir une école dans le
Ndut 149 Devenu un muxadam, sa mission était désormais de répandre l'Islam et la
tijaaniya dans Œ~l:te partie du Sénégal peu touchée par son influence. sa vocation
d'homme de Dieu (~t de guide l'incitèrent à s'Isoler davantage pour ses prières et ses
méditations. La partie septentrionale du Ndut était en effet moins densément
peuplée que le sud. On y trouvait encore de vastes terres riches et inexploitées. De
plus, Il y régnait un certain calme. N'était-ce pas là un endroit idéal que recherchent
généralement les hommes de Dieu pour consolider davantage leur spiritualité? C'est
là Que Alpha COlnbaan choisit de s'installer avec ses quelques disciples 5eereer. Il
donna au nouveau 'Iillage le nom de Daaru AlphaY50
Alpha Combaan orienta san action vers les populations fOdut déçues par
l'attitude des prÊtres. Se déplaçant de village en village, il ne se lassait pas de
prêcher auprès des 5eereer, invoquant au besoin la profondeur de leurs liens de
parenté. Il ne mimquait pas non plus de leur donner l'assurance d'une protection
cantre les exactions commises par les représentants locaux de l'adminiStration
coloniale. A vrai dire, les rapports de ceux-kt' avec les 5eereer n'étaient pas très bons.
Chargés de veiller à l'exécution correcte des tâches comme le parement de 11mpôt,
les prestations, les corvées, etc, ~~s le faisaient souvent avec un zèle qui indisposait
les Seereer. Alphal Combaan semblait être l'hommE: providence qui, à défaut de les
libérer d'une tutelle véritablement encombrante, pouvait contribuer à atténuer leurs
souffrances. Ses bonnes relations avec la famille d'El HaaJ Malik, et surtout avec le
Khalif Ababacar et avec les 9rancls dignitaires wolof du Saffaxoor, en faisaient un
homme respecté, bien écouté, que consultait même souvent le chef de canton
149 Les renseignements que nous avons obtenus auprès des dIsciples de Alpha Combaan insistent sur
le fart que c'est El liat j l"ialik qui lui accorda le wird et l'autorisation d'ouvrir une écOle dans le Nduf,
quelques années avant sa mOlt en 1922. Si l'on retient 1898 ou 1900 comme date de sa naissance, on
en conclut que c'est W"i:; l'âge de 22 ou 24 ans qu'il devint muxadam et qu'il commença à se lancer
dans sa mission. Cet ~gE! nous parait cependant précoce pour une telle mission, donc nous êmettons
l'hypothèse que c'est sous le khalifat de Abakar 5iqu'i1 reçut son wird
ISO Daaru signifie en A-'abe "maison ou demeure", En wolof on aurait dit Kër Alpha, Kahan Alpha en
5eereer 1aafl, Faam PI ::lha en .;Wut. L'appel,ation arabe ne forme pas une exception, la plupart des
marabouts ayant fondé des villages utilisant le même mot; par exemple, Daaru Xudoos, Daaru
Minaam, Daarot/ 5alaa '11.
, 344

Masamba Saa/ pOLir toutes les questions politiques, économiques, sociales et
.
culturelles concernant le Ndut. Ne nourrissant pas d'animosité particulière à l'égard
de l'administration coloniale, il était devenu une sorte dlntermédialre entre celle ci et
les populations "dut musulmanes, un interlocuteur bien apprécié qui défendait les
intérêts de ses fidèles, sans les pousser à des actions subversives.
Le discours de Alpha Combaan étaît on ne peut plus clair, parce que
s1nscrivant dans 1;J voie tracée par ses maîtres Sangone Mbaay, El Haaj Malik et
Ababacar Si; à savoir: répandre l'[slam par l'intermédiaire de la tijanwa. Le prerr~er
avait tenté cette entreprise, mais il s'était heurté à la susceptibilité des Seereer qui,
bien que devenus plus ouverts aux influences extérieures, n'en gardaient pas moins
une certaine méfral'ce à l'égard des Wolofet de «leur Islam ».151 Alpha Combaan ne
rencontra pas de tE,lles difficultés parce qu11 él-ait un fils du terroir, un Seereer
authentique aimé et respecté. Cette aura dont jouissait le marabout ne pouvait être
le fait d'un simple hasard. ceux qui étaient encore sceptiques finirent par se rendre
compte et par se o:mvaincre que leur compatriote était investi d'une mission divine et
que son appel devait être entendu. Daaru Alpha était ainsi devenu un grand centre
d'enseignement islamique où affluèrent beaucoup de nouveaux convertis.
L'organisation de la nouvelle: communauté était calquée sur le modèle tracé
par El Haaj Malik. Elle constituait une des nombreuses excroissances de la zawiyya
de Tïwaawan. Au centre du village était installée la maison du marabout composée
de quelques cases abritant sa famille directe (ses femmes, ses enfants). Près de ces
cases, était construite une mosquée devant laquelle était aménagée une vaste
étendue de terrain toujours propre, et où étaient plantés quelques arbres. C'est là
que les élèves, aut{lUr d'un feu de bois, se réunissaient le soir, après le diner, et à
l'aube, pour apprendre et' réciter le Coran. Les séances diurnes, qui étaient
programmées entre 13h et 15h, c'est-à-dire après le repas de midi, avaient lieu sous
les arbres. Les séances nocturnes débutaient vers 21h et se poursuivaient jusque
vers 23h. Elles avaient lieu à la même placer autour d'un feu allumé par les élèves, et
- - - - - - _ . _ - -
lSI Coon l : op. dt.
345

régulièrement aliimenté par des branches et des feuilles d'arbres ramassées la
journée. Tout aul:our du domicile du marabout et de la mosquée, se développaient,
selon une disposition concentrique, les concessions des disciples, certains s'étant
installés avec leurs familles. Au-delà des habitations s'étendaient les vastes terres
exploitables. ElIe~; É~taient gérées par le marabout qui en allouait aux disciples venus
s1nstaller dans le village.
En 1939, une bonne partie des territoires seereer du NordwOuest était déjà
gagnée à l'Islam et au Christianisme qui commencèrent à supplanter la religion
locale. Les conversions se fa~saie(Jt à un rythme effréné. Elles touchaient davantage
la jeunes..c;e, plu~s perméable aux influences extérieures. L'expansion des deux
religions se fit cependant sur un fond de compétitions et de rivalités parfois vives.
Les succès du Christianisme furent impressionnants dans le Ndut, le Lexaar, le
cangln et dans UIn€' partie du Joobaas. les missionnaires réussirent à y imposer leur
religion en p..xploitant la méfiance des Seereer à l'égard de leurs voisins iivolof. En
entretenant délib'~rément la confusion qui tendait à assimiler I1slam à la religion des
Wolof, ils parvinr=nt à détourner une frange impOltante des Seereer de celle-ci. La
situation se présentait cependant ,autrement dans le 5aafeen et le Palooroù, excepté
le village de Popengln, 11nfluence du ChristIanisme était presque nulle. Les
populatIons rejetèrent systématiquement les sollicitations des missionnaires, pour
adhérer massivement à l'Islam dont le développement était facilité par les rapports
de bon voisinage avec les Lebu. 1'>1ais l'implantation du Christianisme et de 11slam en
pays seereer n'c~ut pas seulern3nt pour effet les rivalités entre marabouts et
missionnaires. ElI(~ Dosait plus fondamentalement la question des nouveaux types de
rapports qui devélde1t désormais régir la vie quotidienne des populations.
C) Une ac1hésion timide à l'école occide:ntale.
Avec 11ntroduction de l'économie coloniale dans leurs territoires, les 5eereer
du Nord-Ouest commencèrent à partir du début du XIXème siècle, à rompre avec
l
leur attitude de méfiance qui avait jusque-là caractérisé leurs rapports avec
346

l'extérieur. Le développement des cultures spéculatives, et plus globalement de
l'économie de traite, introduisit chez les populations une mentalité nouvelle.
Les Seercer s'ouvrirent à de nouvelles valeurs, grâce à la présence de plus en
plus poussée de I"lslam et du C!nristianisme. Il faut reconnaître que l'administration
coloniale souhaitait ce changement depuis son implantation en territoire seereer. Elle

considérait que c'était un préalable à 11ntégration des populations dans le système
d'exploitation économique qu'elle ambitionnait de mettre en œuvre. Mais elfe ne
pouvait atteindre cet objectif sans procéder à une politique d'aliénation et de
déstabilisation ·jes valeurs culturelles locales. C'est éventuellement dans cette
perspective qu'EilE~ s'orienta~au début de la conquête des territoires seereerdu Nord-
Ouest, vers unE' politique d'assimîlatlon. 152 Mais comment amener les populations à
adhérer à celie-r:j :;ans leur faire découvrir les valeurs de !a civilisation française?
L'adminis'tr<ltion coloniale était persuadée que l'école était le moyen le plus
efficace pour y parvenir. C'est par elle qu'elle entendait imposer aux enfants seereer
les concepts de la morale fran;aise et les principes d'organisation de sa société.
L'école devait aussi être un facteur de rapprochement entre la France et l'Afrique,
pour faciliter l'assimilation. Elle était le moyen d'action le plus sûr pour amener les
populations IOCë:les à adhérer aux idées françaises, et partant, le cadre par excellence
de propagande ciE: la langue des conquérants. 1S3 Cette volonté d'assimilation devint si
forte qu'en 1847, la France émït le vœu de créer un internat pour tous les élèves
garçons et filles, pour les couper de leur milieu et des influences de leur culture
locale. C'est pourquoi, dès l'annexion de leurs territoires, l'administration coioniale
s'efforça de convaincre les Seereer d'envoyer leurs enfants à l'école française .. Ceux
qui étaient recrutés devaient se rendre à Saint Louis, où ils étaient accueillis à l'école
des otages créée en 1857, pour y subir une formation, de manière à leur permettre
d'assurer les tâo:::hes de commandement ou dlnterprète que l'administration coloniale
attendait d'eux.
152 Nous avons déjà ,,~tudié ceite question dans les chapitres préc6dents
lSJ ANS. J/9 : Gouv .meur généra! Chaudié : circulaire du 22 juin 1889.
347

La doctrine coloniale en matière d'éducation était cependant hostile à un
enseignement de masse. Les raisons d'une telle option apparaissent à travers ces
propos du Gouvern=ur général Carde qui déclarait en 1924 : « puisque nos moyens
actuels ne nous permettent pas d'atteindre la masse et restreignent nos efforts à une
minorité, choisis,SJ)ns judicieusement cette rllinorité. Considérons 11nstruetion comme
une chose précieus'? qu'on ne distribue pas à bon escient et limitons-en les bienfaits
à des bénéficiaires qualifiés. Choisissons d'abord nos élèves parmi les fils de chefs et
de notables; la société indigène est bien hiérarchisée. Les classes sociales sont
nettement déterminées par l'hérédité et la coutume. C'est sur elles que s'appuie
notre autorité dans l'administration de ce pays, c'est sur elle surtout que nous avons
un rapport constant de service. Le principe qui s'attache à la naissance doit se
renforcer du respect que conf.ère le savoir».154
L'enseignement devait donc être limité à ce qui était considéré comme l'élite
africaine. C'est pclr rapport à cette vision que l'école des otages changea
d'appellation et prit le nom évocateur de «Ecole dl:s fils de chefs» où priorité était
donnée aux fils cie chefs et de notables. L'enseignement, selon Monod, ne pouvant
encore s'adresser qu'à une minorité infime, il devëlit être donné d'abord à une élite
intellectuelle sans doute, mais surtout sociale, à celle qui détenait l'autorité et
secondait l'administration coloniale dans l'organisation de la colonie. 155-
Dans l'espace territorial qui correspondait aux anciens Etats monarchiques, les
recrutements des, futurs élèves ne semblaient pas poser de difficultés majeures car,
l'administration pOLvait compter sur la collaboration des chefs des grandes familles
aristocratiques, dont une bonne partie manifestait son adhésion à la nouvelle
politique colonial{:. Ils acceptaient d'envoyer leurs enfants ou leurs neveux à l'école
française, espérallt par ce moyen, retrouver les privilèges que leur conférait naguère
leur statut de couche dominante.
IH JO. AOF ; Circulair,. du goüvemm généraJ Carde: mai 1924, p.309.
ISS Monod J.L : Bulletin de l'enseIgnement de l'AQF, n047, 1918, p.53.
348

Mais si l'i~dministration coloniale pouvait se vanter de la réussite de sa
politique de recrL tement au sein (le la couche aristocratique des Etats traditionnels, il
en fut autremenl: dans les territoires seereer du Nord-Ouest où elle éprouva de
sérieuses difficultés. Pourtant ce ne fut pas faute d'avoir essayé. Elle avait en effet
t
déployé d'énorrnl~ efforts pour encourager les lamaan à envoyer leurs enfants à
j'école des otages. Les agents de l'administration coloniale sillonnaient les villages,
s'entretenaient ave: les chefs seereer pour les convaincre. Le commandant du cercle
de Kees se rendU: ~,-ersonnellement en 1869 à Le/o, un vlliage du Pa/oOl; pour tenter
de faire comprendre à ses habitants tout le bénéfice qu11s pouvaient tirer de la
formation d'un cie leurs enf.ants à l'école française. Pour donner plus d'effet à sa
propagande, il offrit, en guise de présents, de l'eau-de-vie aux notables et des
gâteaux à tous les enfants du village. 156 Ce fut .peine perdue carl les Seereer
refusèrent de se laisser corrompre, tout comme ceux des autres localités du Pa/oor et
du Cangin.
L'attitude des populations poussa le commandant de cercle à adresser au
commandant su~érieur de Gorée une lettre dans laquelle il lui fit l'aveu suivant: «je
m'occupe de trOlIVf~r un fils de dlef seereer pour I/école de Saint~Loujs. J'aurai voulu
trouver un sujet parmi les Palors ou dans le Diankin, mals! ces populations sont si
sauvages et nous tiennent une telle suspicion, que ma tentative a échoué. Il faut
donc de ce côté là attendre. Je vais voir les chefs du Lekhar et ceux du Ndoute. Je
compte réussir ;;'uprès d'eux».1~i7 Cet aveu est 'révélateur de l'aversion que les
populations avaient pour l'école française, et plus globalement pour tout ce qui
symbolisait la présence coloniale dans leur territoire. L'école véhiculait une cugture,
celle du colonisjjtE~ur. Or, œluiMci se comportait en pays seereer en conquérant
exerçant sur les autochtones une brutalité insupportable. Envoyer leurs enfants à
l'école était la meilleure manièn:~ d'en faire des IIbrutes" à l'image de l'oppresseur
Blanc. Mais cette méfiance psychologique n'explique pas à elle seule l'attitude des
populations. Les raisons économiques sont tout aussi importantes. Vivant dans le
cadre de sociétés agro-pastorales, elles ne pouvaient pas se payer le luxe de se
156 ANS. 11D1 / 1326 : op. cit.
15? Ibidem
349

débarrasser aus~,i 'facilement de leurs enfants, qui constituaient une main d'œuvre
potentielle. La réponse servie au commandant du cercle de Kees par les habitants de
Le/o, malgré l'aœord de leur chef Musa Mbuu~ en est une illustration. Ils voulaient
que leurs enfants cultivent leurs champs, gardent leurs troupeaux, parlent seereer, et
non aller à l'école du Blanc où ils apprenaient les langues française et WO/of.158 Le
fossé était trop ~. :-and entre leurs intérêts et ceux de l'administration colonlaJe plus
t
soucieuse d1nstaurer un ordre nouveau, dont les agents seraient justement ceux-là
même dont elle voulait assurer la formation.
Là où ces intérêts semblaient converger, les populations furent moins
réticentes à enVCYE!r leurs enfants à l'école française. ce fut le cas dans le Ndu~ Dll
'les Seereer accuf::ill irentJes Français non en ennemis, mais ·plutôt en «sauveurs» face
à la domination d.:J Kajoor. Les chefs tidut n'étaient donc pas hostiles à l'école
française. Ils semblaient même séduits par les valeurs de la cu~ture occidentale.
Lamaan Calaawde Njaay Bob lamaan Ndaskaan de Daga de même que lamaan
t
t
Job, acceptèrent sans difficultés c1'envoyer leurs enfants à l'école des otages. 159 Peut~
être, pensaient-ils que cela était le meilleur lTIoyen de changer la nature des rapports
que les Seereer entretenaient avec leurs puissants voisIns wolof. Lamaan Ca/aawen
formula le souhait quand il remit son neveu Nduka Saam au commandant du poste
de Kees, Il espérait que Je jeune 5eereer deviendrait} après sa formation, «corn~e
les Blancs, capable~. d'inventer des choses merveilleuses».160
Le succès rEdatif des recrutements dans le Ndut ne devrait pas cependant
tromper. L'admin ::t'"ation coloniale ne réussit pas è atteindre son objectif: à savoir,
la formation d'inb:=rlocuteurs qui serviraient d'intermédiaires avec les populations. La
plupart des enfants recrutés n'acceptaient souvent pas de rester à St-Louis, peut-·être
parce que coupés. de leur enviRlnnement social. .A l'école des otages, le régime
d'internat auquel jJ~; étaient soumis ne leur permettait pas de jouir de la liberté à
laquelle ils étaiE'nt habitués. Il était source de dépaysement qu11s arrivaient
lSS ANS. llD11 1326 : (Ip. clt.
IS9 ANS. 13G 1 283 : TOllrnée du commandant du poste de Kees dans le cercle de Mbidjem ; compte
rendu au gouverneur du Sénégal, 25 janvier 1866.
16C ANS. 13G 1 283 : op. clt.
350

difficilement à vélincre. En 1866, le /amaan du village de Daga refusa de reconduire
son fils à l'école, malgré l'insistance et les menaces du commandant de Kees. L'élève
ne voulait plus I"etourner chez les Blancs parce que, disait-il, il tombait SOLlvent
malade. 161 Mais, ce régime était surtout source d'aliénation, et les rares élèves qui
avaient subi la formation scolaire réussissaient difficilement leur insertion. Masamba
Faayet Maydel fai'yétalent de ceux-là. Le premier était le fils de lamaan sangaan et
le second son neveu. Ils avaient tous les deux été envoyés à l'école des fils de chefs
où ils avaient re~;u une instruction juste satisfaisante pour d/éventuels emplois dans
l'administration coloniale. La tradition orale du CangÎn raconte qu'après sa formation,
Masamba s'adonna à la consommation abusive d'ëilcool et ne put survivre à ce vice.
Quant à son cousin il embarquêI dans un bateau à destination de la France et ne
l
donna plus signe de vie depuis SOKl départ,162
Cette di.sp:3rition, perçue comme une malédiction renforça I~ réticence des
l
Seereer à l'éganj de J'école française. Ceux qui y avaient mis leurs enfants les
retirèrent/ et en 1890 aucun enfant 5eereer ne fréquentait plus l'école des otages.
1
cette situation inquiétait beaucoup Vadministration coloniale visiblement impuiSsante
l
face à l'attitude cles populations seereer. La note adressée à l'administrateur en chef
du cercle de Dakar··Kees pejr le directeur des Affaires indigènes/ Aubry Lecomte, est
révélatrice de celete inquiétude. Il lui faisait en effet remarquer que« nous avons
déjà beaucoup df~ Ouoloffs à l'école des otagesr et qu'il serait nécessaire de recruter
dans les autres r3ces en vue d'avoir plus tard des chefs de province, de canton et
des interprètes pOLir toutes !es parties de la colonie. Il conviendrait de rechercher
actuellement deux enfants seereer; un du Diobas et un du Sine, de famllle de
lamane, de 12 à lLI ans et qui/ après avoir passé quelques années ,à l'école des fils
de chefs pourraient devenir des interprètes. Notre cadre d'intervention est en effet
l
tout à fait dépourvu de sujets parlant les dialectes sérères».l&3
161 ANS. l3G /282 : C'~T'= ,pondance du commandant du poste de Mbidjem au commandant supérieur de Gorée
: 18 novembre 1867,
'62 Njoon P.D. op. clt.
163 ANS. llDl / 1347 : J\\ubry Lecomte à l'administrateur en chef du cerde de Dakar-Kee5', 14 mars
1899.
351

La politique éducative de l'administration coloniale, avait donc échoué dans les
territoires
Seereer du Nord-Ouiest, parce que son orientation et sa finalité
assimilationnistes ne cadraient pas avec les intérêts des populations. Mais pour
l'administrateur principal du cercle de Daka r-Kees, Descazes, cet échec était lié au
fait que les Seereer étaient en général peu doués pour l'activité intellectuelle.
L'administration coloniale devait donc s'armer de patience pourr réussir à leur
inculquer les éléments de la culture française. Constatant que les populations
préféraient mobiliiser leurs enfants pour les activités agricoles et principalement pour
la garde des troUIP€:aux, Descazes préconisa un changement de la stratégie jusque-là
adoptée. Il sugg,§ril que quelques écoles fussent construites dans certains villages
afin de ne plus couper les enfants de leur environnement social. Les cours ne
devaient être dispensés qu'aux heures où ils ét.aieni: libres, c'est~à-direl au moment le
plus chaud de la je'urnée. C'était,. selon Descazes, le seul moyen d'obtenir quelques
résultats, autrement, leurs parente; les empêcheraient d'abandonner les troupeaux. l64
La suggestion de Descazes semblait plus judicieuse et plus réaliste aux yeux
de l'admin1stration coloniale, qui décida d'en tenir compte dans la définition cie la
nouvelle stratégie cie sa politique en matière d'éducation dans les territoires seereer
du Nord-Ouest. Ce!Jx-ci n'évoluant plus sous le régime de territoires annexés à la
France, depuis la réforme de 1893, leur nouveau statut de pays de protectorat
n1ncitait donc plus à y pratiquer une politique d'assimilation. L'administration
coloniale abandonna la politique de l'enseignement assimilationniste, et du même
coup, le recrutement d'enfants pour l'école des otages. Elle semblait désormais opter
pour uri enseignement de proximité qui devait tenir compte, selon Descazes,
de «l'état d'arriération mentale et intellectuelle des Sérères»,15S L'école devait donc
avoir une orientation utilitaire pour mieux répondre à la fois aux besoins de la
Métropole
et
de
l'indigène.
En
d'autres
termes,
elle
devait
dispenser
un
enseignement aC3.pté au milieu dans lequel elle se trouvait, pour une meilleure
préparation à la \\ 'ie économique et productive des élèves, futurs acteurs du système
164 ANS. 110 l i 1343 : Rllpport de De~cazes, administrateur principal du cercle de Dakar-Kees, 6 avril 1899.
165 ANS. I1DI/1343 : op. cit.
352

166
colonial.
C'est par rappolt à cette
nouvelle vision qu'elle autorisa, en. 1898,
l'ouverture .d'écoie~; à Fise~ à L-?abak et à Fandeen, lesquelles devaient polariser
l'ensemble des "provinces seereer autonomes". L1nitiative connut quelques succès
dans les deux dernières localités, puisque l'école de Babak reçut en 1899, selon
Descazes, soixantE) dix élèves. tous composés de Seereel"r tandis que celle de
Fandeen était fréquentée par une trentaine de jeunes enfants. Après une année de
formation, les élèves savaient lin: et écrire le français, ce qui donna de réels motifs
de
satisfaction
à l'admini5trat(:;ur principal du cercle, surpris par de telles
performances. 167 Il faut dire qull était loin de soupçonner cette vivacité d'esprit des
élèves. Ce succès tranchait cependant avec la situation que connaissait l'école de
Fisel. Les populations seereer de cette localité et ses environs montrèrent ûne
véritable répugncmce à y envoyer leurs enfants. NI les prières, ni les menaces de
l'administration
[üloniale
ne
réussirent
à
les
faire
changer
d'attitude.
Ce
comportement était pour le moins paradoxal aux yeux de Descazes qui ne
pouvait «expliquer pourquoi, à trente kilomètres de distance, les mêmes populations
soient, les unes réfractaires à tOUite amélioration morale et les autres, au contraire,
presque avides d"en profiter"», 168
Il n'est pas cependant difficile de cerner If!S éléments d'explication d'un tel
paradoxe. On les perç,oit à travers les renseignements relatifs au fonctionnement: des
différentes école~.:.1(j9 Celles de Babak et de Fandeen étaient dirigées par des curés
qui y assuraient ,aussi un enseignement religieux. Dans des localités où une frange
significative de le) population commençait à se convertir au Christianisme, on peut
mesurer l'influence sans cesse croissante acquise par les hommes d'église au sein de
la communauté Sé'ereer gagnée à la nouvelle religion. Plus que les agents de
l'administration coloniale ou même les /amaan, ils étaient devenus de véritables
guides d'opinion, h"espectés, écoutés et surtout craints par ceux qui se réclamaient de
la foi chrétienne.. Ainsi s'explique le succès relatif de l'école, au début de son
161S Fall R: ({ Le système li 'en.seignement en A.Q.F »:in ~lités et héritM~es, Socjétés oust -africaines et
ordre colon ial ( 189:5 -1
Q) T. Il. p. t 0'14.
167 ANS, 1101 J 1343 : op. cit.
168 Ibidem
169 Ces renseignements 50:11 fournis par Descazes lui même bien qu'il affrrme ne pas pouvoir exp liquer l'attitude
paradoxale de:; Seereel'.
353

implantation. EliE' était en même temps un lieu d1mprégnation des valeurs de la
religion chrétienne. Aller à récole était perçu comme une manière de renforcer Sél foi.
Les populations ne devaient pas se dérober à une telle obligation, au risque d'être
sermonnées par I.r:~s curés. Partout où ils avaient réussi à sÎmplanter, ils attirèrent les
Seereer converti:; à adhérer à la civilisation occidentale, par l'intermédiaire de
l'enseignement reliqieux. L'administration coloniale finit par leur abandonner, pour
l'essentiel, le rôl e d'éducation dans les territoires seereer du Nord- Ouest. Cette
orientation était p,)urtant en contradiction avec la nouvelle politique tracée par
l'administration
coloniale
en
matière d'éducation dans ses colonies
d'Afrique
Occidentale depuis la réforme de 1903; projet qui préconisait un enseignement
pratique, professionnel et laïc. 170
L'échec dt:~ l'administration était encore plus patent dans les zones non
gagnées par le Cllristianisme, Il ne faut pas expliquer autrement te refus des
populations de Rse/ et des environs d'envoyer leurs enfants à l'école française. Il en
était de même du 5aafeerJ, du Pa/oor, d'une partie du Joobaas et du Ndut, où les
Seereer ne trouvèrent aucune raÎson valable, à leurs yeux, de se débarrasser de
leurs progénitures au profit du colonisateur. Ni les considérations économiques, ni les
motivations religj'::'L'ses, ne militaient en faveur d1une telle initiative. Demeurés encore
fidèles à leur reli9ion traditionnelie ou convertis à 11slam, ils persistaient à considérer
j'école comme une source d'aliénation culturelle, un moyen utilisé par le colonisateur
pour déstabiliser l'organisation de la société seereer. Ceux qui fréquentaient les
établissements s!:olaires devenaient des «tubaab SUSUS»171 des aliénés)ncapables de
réintégrer le tissu social. L'école en faisait des marginaux, dont le mode de pensée
ne cadrait plus ,:N2C la mentalité collective. Cette réaction était d'autant plus vive
qu'elle s1nscrivait dans le cadre de la lutte menée contre l'administration coloniale.
Les guides relig r~IlX traditi(lnne~s et les marabouts (dans les zones convernes à
l'Islam) en constituaient l'avant garde. Ils menèrent une propagande farouche contre
170 Bouche D: La créaiùn de L'A.O.f : un nouveau départ pour j'école: in A.O.F: Réalités et hérita2es; SQc~
ouesl- africaines tl.QL~ colonjaJ.( 1895-19'60) T.II. p. 1054.
l7l L'expression s. gn: fi~ littéralement «N égn:- Blanc ». EUe est d'ailleurs péjorative du fait de son contenu
particulièrement char!~é. Le tuba ab susus est perçu comme celui qui méprise les valeurs de la culture
authentique, celui qu: s'cst de lui-m~me exclu de la socié-.é, par son comportement., son mode de pensée, sa
manière de vine, celui qui Mteste ce qu'il devrait être.
354

la scolarisation des enfants, en s'appuyant parfois sur la haine que les Seereer
vouaient à l'adrrlinistration coloniale, et toujours sur leurs convictIons religieuses.
Aller à l'école du Blanc était perçu comme source de malédiction ou pire selon les
r
marabouts, la pOlte ouverte pour l'enfer dont Satan était 11ncarnation.
Cette offel'lsive idéologique contribua à détourner une partie des Seereer du
Nord-Ouest de l'émie française. Dans les zones gagnées par I1slal11, les marabouts
exhortèrent les musulmans à orienter leurs enfants vers les études coraniques, seule
voie, à leurs yeu>::, à suivre pour les sauver de la tyrannie du "mécréant" Blanc. Pour
mieux renforcer Je contrôle de l'éclucation islamique des populatlqns ils ouvrirent: des
r
écoles coraniques (daara) dans la plupart des villages, et y placèrent des maîtres
chargés de dispenser les cours.. et au besoin, de prêcher contre toute forme
d'adhésion à ce qui pouvait symboliser la culture occidentale. Cette lutte était surtout
dirigée contre le Christianisme que les marabouts considéraient comme le plus grand
ennemi de I1slarr .
D) De nouvelle!; nonnes d~organisation de la vie sociale.
Marabouts et prêtres chrétiens étaient ainsi devenus les véritables guides de
conscience des populations, les manipulant à leur gulse
au gré de leurs
l
préoccupations. Ce pouvoir religieux était doublé, surtout pour les marabouts, d'un
pouvoir économique. Alpha Combaan, par exemple, avait acquis une réelle prospérité
économique grâce aux revenus tirés de ses vastes champs d'arachides et de mil
cultivés par ses dfsciples (taiJ'libe). Ce pouvoir leur permit d'occuper le sommet de la
nouvelle hiérarchie sociale en bouleversant l'ordre traditionnel. Consultés en toutes.
r
circonstances, ils étaient désormais au cœur du systèm'e d'organisation en gestation.
C'est en etfet -vers l~UX que les adeptes se tournaient pour célébrer" les baptêmes de
leurs enfants seh)n les rites musulmans ou chrétiens. Les 5eereer faisaient aussi
appel à leurs senlices pour l'officialisation des mariages, pour les offices funéraires.
Ils avaient encore besoin de leur expertise, et surtout, de leur érudition pour
l'arbitrage des conflits don\\: le règlement nécessitait le recours aux principes
islamiques ou chrétiens.
~55

C'est que l'Islamisation ou ~a christianisation ·des populations avaient Introduit
dans les sociétés seereer du l'Jard-Ouest, de nouveaux principes souvent en
contradiction avec 1'25 règles qui régissaient l'organisation sociale traditionnelle, et qui
posaient le problème de leur adaptatIon au nouveau contexte socio-culturel et socio-
économique. Les Seereer se conformèrent plus ou "moins facilement aux principes de
I1slam concernant le mariage par exemple, parce que cette religion n'était pas
hostile à la polygè.mie, une pratique aussi en vigueur dans la société. Il en fut
cependant autrement pour le Christianisme. Mais ce fut face aux nouvelles règles
islamiques et chnmennes en matière d'héritage et en
matière successorale,
difficilement concili<lbles avec la coutume, que les 5eereereurent plus de difficultés à
s'adapter. En effet, au système matrilinéaire profondément ancré dans la mentalité
collective, les religi:ms révélées opposent la prééminence de l'organisation de type
patriarcal. Cela signifie que le neveu ne devait pas hériter des biens de la famille,
gérés par son ondE~1 après le décès de ce dernier; ces prérogatives devaient revenir
en priorité à ses fils. Les Seereer pouvaient difficilement accepter ces nouvelles
règles, qui metl.ë:ient en jeu des intérêts souvent opposés, surtout concernant la
gestion du patririlolne foncier et du bétail. certains membres de la communauté,
bien Que convertis, ne voulaient comprendre, ni accepter qu'on leur privât d'un droit
qu'ils estimaient ill1ë1liénable. ln Mais, c'est parmi les éléments les plus conservateurs
que la contestation était la plus vive. Restés encore fidèles aux valeurs ancestrales,
ils s'opposèrent à t-Dute réforme en matière d'héritage et en matière successorale,
menaçant même j/user de la violence pour faire respecter le droit coutumier.
Les contr.:~dictions
nées
du
nouveau
contexte
socio-culturel
et socio-
économique provoquèrent donc des tensions que parvinrent difficilement à résoudre
les nouveaux guides d'opinion. Les réformes économiques et sociales que marabouts
et prêtres tendaient à introduire au sein des communautés musulmane et chrétienne,
présentaient trop c1'enjeux mettant en péril la survie d'éléments accrochés à des
privilèges dont la perte signifiait pour eux la déchéance sociale. car, faut-il encore le
112 La tradition saaff rE:late des cas "d'apostasie" liés justement à ces questions de succession ou
d'héritage. II est arrivé à plusieurs reprises que des individus renoncent publiquement à leur nouvelle
religion sous le prétextE~ que celle-ci ne véh:culait pas des principes justes.
356

rappeler, le contrôle du troupeau et du patrimoine foncier familiaux, avait toujours
conféré au Seereer une place de choix dans la hiérarchie sociale. L'injustice était à
leurs yeux d'autmt: plus grande que les biens à hériter formaie~t des biens collectifs.
Ils n'appartenaient donc pas exclusivement au défunt; la propriété individuelle
absolue étant abSE~nte dans les sociétés seereer du Nord-Ouest. A supposer même
que le défunt di~;posât de biens individuels, il refusait d'en faire la publicité; de telle
sorte que la dis:l:inction était difficile à faire, de son vivant, entre son patrimoine
personnel et celui cie la famille qu11 avait la charge de gérer.
Marabouts E!t prêtres, qui commençaient à jouer un rôle de plus en plus
important dans les conseils de village, comprirent vite l'ampleur de la tâche qui les
attendait. Le succès de leurs réformes était impossible sans une patiente politique
d'éducation religiieuse, pour une transformation des mentalités, afin de permettre
aux adeptes de sîmprégner, avec plus de conviction, des valeurs culturelles
islamiques ou chrétiennes. Ils se lancèrent ainsi dans une vigoureuse entreprise de
sensibilisation des populations. Les cérémonies familiales, (baptêmes, mariages,
funérailles) étaient des moments privilégiés dans cette croisade contre des pratiques
non conformes aux nouvelles voies religieuses qu'elles avaient choisies d'emprunter.
Alpha Combaan, Babakar Njoon, ,4baas Cuub, Usevnu Geey, étaient particulièrement
actifs dans le Saafeen et dans le Ndut Ils profitaient de toutes les occasions pour
insister auprès des adeptes sur la nécessité de respecter les règles de droit
musulman, puisqu'ils se réclamaient de la religion de Mohamed. Ils les exhortaient
surtout à rompre avec cette attltude qui consistait à entretenir la confusion dans la
gestion du patrimo1ne dont les ctlefs de clans ou de familles avaient la charge. Ils
devaient désormais faire la distinction entre leurs biens personnels et ceux de la
collectivité, les déclarer pour éviter les conflits nés des questions d'héritage et de
succession. 173 Qu'ant aux prètres, ils s'évertuaient à faire découvrir aux Seereer la
notion de testament écrit, comme le prescrit la religion du Christ.
\\13 Joon Y: op. cit
357

cette dérr,arche finit par avoir un écho favorable au sein des communautés
musulmane et chrétienne. Elle était certainement plus réaliste, dans la mesure où
elle s'adaptait mieux au nouveau contexte; lequel était marqué par l'essor de plus
en plus grand je l'économie de traite, grâce au développement des cultures
commerciales. L,.~s Seereer, déjà incorporés dans le système, commençaient à
s'habituer à ses mécanismes et à se plier à ses exigences. Certains éléments ne
percevaient plus la propriété privée comme une hérésie, facteur d'exclusion sociale.
En acceptant de s~nscrire dans la logique d'acquisition individuelle de richesses, ils
contribuèrent à accélérer le processus de transformations socio-économiques dont la
manifestation concrète fut la naissance d'une couche sociale moIns ancrée dans les
valeurs traditionnelles, et surtout matériellement plus aisée.
Ces nouveaux riches étail~nt formés d'éléments drémigrés partis tenter leur
chance ailleurs, ou de rescapés qui avaient pu suivre leur cursus scolaire et qui
avaient réussi à t;'ouver un (~mploi dans l'administration coloniale, mais qui avaient
laissé leurs famill:~s au village. 174 Rompant avec les principes égalitaires auxquels les
Seereer étaient Ju~;quJarors très attachés, ils ne trouvaient pas d1nconvénients à
mener un train de vie sans commune mesure avec les possibilités mat~rielles de la
masse.
Ils pouvaient manger
autrement en
variant davantage leur ré9ime
alimentaire. Les plëlts à base de mil ne nécessitant pas de dépenses onéreuses, le
saac (couscous), ie nek (bouHlie cie mil) étaient accessibles à tout !e monde. Il nlen
était pas cependiln-: de même, par exemple, pour le riz, pour les plats européens,
appelés kafiaam-J)J/Jaab, trop chers et perçus comme une alimentation de luxe. Ils
pouvaient aussi s'habiller autrement, les tissus de type moderne commençant à faire
leur apparition, concurrençant d/une certaine manière les tissus traditionnels. Le
njaafaac 175 était passé de mode pour les femmes ayant effectué un long
séjour
dans les centres urbains. Elles
préféraient s'habiller selon la mode citadine. Ce
glissement est important parce qu'il marque un changement de mentalité concernant
les canaux de beëluté. Les camisoles, les ensembles (pagnes et robes) commençaient
174 ns étaient rares dan~ Je;; localités islamisées et plus nombreux dans celles gagnées par le Christianisme.
17S Le njaafaac était ce port vestimentaire seereer qili consistait à envelopper le corps d'un pagne
descendant jusqu'i:!w:: g,:noux, en nouant les deux extrêmes autour du coup, par derrière.
358

ainsi à devenir les vêtements les plus prisés par les femmes. Leur port était toujours
accompagné, pour celles qui en avaient les moyens, de parures de bijoux (louis d'or)
qui étaient le signe d'une nouvelle forme de coquetterie et d'une aisance matérielle.
C'est cette même évolution qui se dessinait chez les hommes. Dans les parties où
I1sfam avait connu une certaine influence, le boubou ample et le o)ellaba marocain,
·de mêmè que le bonnet de Fez~ les chaussures dites de Marrakech étalent entrés
dans les mœurs vestimentaires. Ils constituaient la manifestation d'une islamisation
de plus en plus ancrée chez les groupes seereer du 5aafeen, du Pa/oor et d'une
frange du Ndut. Tandis que les costumes de type occidental étaient les plus utilisés
par les éléments convertis au Christianisme et les émigrés ayant subi l'influence de
la vie citadine. Ils étaient souvent assortis d'un casque edgan ou wan-wan
bien
vIssé sur la tête.
Le régime alimentaire et le port vestimentaire étaient ainsi devenus des
critères de différentiation socIale et de choix de nouvelles valeurs. Mais ces critères
étaient davantane perceptibles à travers la physionomie des nouveaux. types
d'habitation. Les .Seereer continuaient certes à se conformer au type d'habitat lâche,
regroupant les ,membres d'une même famille. Il n'y eut donc pas de changement
notable à ce niveau, malgré la nucléarisation des cellules familiales qui prenaient de
plus en plus la forme de quartiers plus compacts. Mais les types de construction
commencèrent à o)nnaÎtre un réel changement. Aux cases en chaume et en paille,
se substituèrent progressivement les constructions en dur avec comme matériaux
l'argile (case en banco), le ciment et les tuiles. Leur réalisation exigeait des
investissements coûteux, que seuls les plus nantis pouvaient se permettre de faire.
Ces libelles" maisons qui côtoyaient les habitations traditionnelles, faisaient la fierté
de leurs propriét.aires qui y voyaient un signe de progrès, et aussi une manifestation
de leur aisance matérielle..
Nous avom: montré que l/organisation des festIvités marquant le mariage, la
circoncision et ll~s funérailles, n'occasionnaient pas des dépenses ostentatoires, et
que celles-ci étaient assumées collectivement. Mals l'argent commençait à occuper
une· place importante dans les rapports sociaux, bouleversant d'une certaine manière
359

cette harmonie. "o..insi certaines jeunes filles ayant séjourné dans les centres urbains
et subi l'influenc.e de la culture citadine! refusalent parfois l'offre de mariage des
garçons restés au village, et donc supposés sans moyens matérIels substantiels. Elles
préféraient plutôt Hre épousées par des hommes nantis, et exigeaient que leur dot
fût payée en nurnèraire; ce qui leur offrait la possibilité de s'acheter des vêtements
et des parures à la mode. 176 Ce changement de mentalité était aussi perceptible chez
les garçons «évolués» pour qui, la beauté physique, le branchement à la mode
citadine/ constituaient désormais des critères importants dans le choix de le~rs
épouses. Cette ,:~ttitude, contraire à la coutume seereer, était aussi source de
tensions entre le;; jeunes et leurs parents. Assez ouverts aux influences extérieures,
les premiers ne se sentaient plus liés de manière absolue aux valeurs de leurs
groupes, qu'ils jugeaient difficilement conciliables avec leur aspiration à la modernité.
Ainsi s'explique cette
nouvelle tendance aux' mariages exogamlques et inter-
ethniques/
parfoi~; encouragés par I1slam et le Christianisme. Ces conflits entre
tradition et mmi:='nité avaient parfois provoqué l'éclatement des familles. Les
nouveaux riches ne se gênaient pas de manifester, en toute circonstance, leur statut,
par exemple: lors des cérémonies de circoncision ou de funérailles. En agissant de la
sorte, ils devenaient un facteur de rupture des réseaux de solidarité tissés à
l'intérieur de leUl'S communautés. Cette attitude ostentatoire était critiquée par la
grande masse di~S paysans seereer qui
toléraient difficilement cette rupture de
l'équilibre social. Les éléments qui refusaient de se conformer à l'égalitarisme
économique étaient perçus comme un danger. Ils devenaient ainsi la cible des
sociétés secrètes .. La peur de se voir jeter le mauvais sort ou de faire éliminer par
l'empoisonnement (naamid) poussait certains à fuir leurs villages pour aller s'établir
définitivement da ns les centres urbains.
Mais c'est ~;urtout au niveau des relations intercommunautaires que les
rivalités furent les plus vives. Il convient de souligner à ce propos la cohabitation
souvent difficile Entre musulmans et chrétiens, qui fut davantage compliquée par les
relations parfois 110uieuses entre marabouts et prêtres qui s'étaient lancés dans une
176 Cette attitude n'est pas spëcifique à la (ernLll: Seerccr. Elle :;emble constitner une étape dans la transformation'
des mentalités, si l'OD ~,e Jéfère au texte de C. C Vidro\\'itch 1< femmes africaines: histoire et développement »in
AO,F :réalités et héritl ~~ :T. IL 1997, pp. 806- 814
360

course effrénée pour la «conquête des âmes ». Déjà, en 1890, le Père Guy Grand,
supérieur de la mïssion de Popengin, dénonçait ce qulJ appelait le comportement
inqualifiable des marabouts à qui il reprochait «leur triste propagande au détriment
du Christianisme o..177 Il ne tolérait pas «les exactions commises sur les chrétiens par
Abdel Kader chef de Bargny et son représentant musulman.» C'est pour demander
au gouverneur de mettre fin à ces pratiques qu'il lui adressa la lettre suivante: «le
chef de Bargny, Abdel Kader a ici un représentant nommé Ngor dont l'unique souci,
paraît-il, est d'infliger des amendes. Tout prétexte lui est bon. Pour le moindre délit,
il faut lui payer é:lU moins 50 francs. Pour une dispute avec une voisine, une femme
de Guéréo que j'ai baptisée depuis; a dû payer une vache et un veau. Un enfant
chrétien, en s'amu~ant avec un camarade, a eu le malheur de lui casser le bras. Ngor
a infligé à ses parents une amende de 3 bœufs. Ayant su que je voulais porter
l'affaire devant 1",3clminist:Jc)üon il s'est contenté de prendre une chèvre. Un autre
t
enfant a donné à son camarade un coup tout à fait insignifiant. Ngor a encore infligé
à ses parents un bœuf. De ces amendes, l'offensé ne reçoit jamais un centime. C'est
pour le roi (Baur) car, c'est le nom que se donne Ngor, comme tous les petits
marabouts. Tout ceci s'est passé à Guéréo, c'est bien autre chose dans les villages
de 11ntérieur où il n'y a rien à craindre dlndiscrétion. C'est là que les amendes ont
beau jeu. On aVëli dit qull ne serait plus question de dîme (asaka) et on n'en parle
plus à Popenguine et à Guéréo. Mais dans les villages voisins, on l'exige avec une
impitoyable rigueur, Ngor vient de publier un véritable oukaze défendant de travailler
le lundi et le jeu( i sous peine d'une amende de 10 Francs... C'est la mohamétisation
forcée de tout le Ipays».l78
Faut-il véritablement insister sur la tendance à l'exagération des faits
rapportés par le prêtr~? Ses propos ne furent d'ailleurs guère appréciés par le
directeur des Affaires indigènes qui, tout en reconnaissant les exactions commises
par le soi-disant marabout Ngor{ refusa d'incriminer Abdel Kader. 179 Que les faits
reprochés au chef de canton et à son représentant fussent avérés ou non, tous les
1n ANS. Il D ( / 1279 : PLi inte du père Guy Grand, supériem de la mission de Popenguine, 7 août 1890.
17& Idem.
179 ANS. 11D1 / 1279 : Guy Grand: op. cit.
361

deux agissaient d'abord en tant qu'agents de l'Administration coloniale et non en
l
tant q~/autorjté religieuse. C'est ce qu'avait justement compris Aubry Lecomte. Il
fallait protéger le chef de canton «qu'on devait d'ores et déjà mettre hors de cause,
eut-il même trerrnpé dans O~ histoires». Car disait-H, «je tiens expressément à ce
qu'il ne puisse rien perdre de son autorité». S'il reconnut l'action parfois néfaste des
éléments convertis à I1slam lesquels rendaient souvent la tâche du chef de amton
j
plus difficile, il f,'en fustigea pas moins le comportement des missionnaires dont
l'aversion pour les. agents musulmans de l'administration coloniale était notoire.
N'acceptant pas que les Seereer convertis au Christianisme fussent dirigés par des
chefs musulman~s, ils les incita'ient souvent à refuser de se soumettre à leurs
ordres. l80
La vigourelJ~5e dénonciation par Guy Grand des pratiques peu orthodoxes
attrrbuées aux marabouts reflétait l'état d'esprit qui caractérisait les rapports entre
guides chrétiens :~t guides musulmans, rapports dominés par un climat de suspicion.
Ils s'accusaient mutuellement de tous les maux comme si, de part et !':l'autre, on
redoutait que l'adversaire n'empiétât sur sa sphère dlnfluence. Ces rivalités sourdes
eurent des répercussions sur la cohésion sociale, qu'elles contribuèrent à éclater.
Estimant se canfonller aux prindpes islamiques, certains musulmans refusaient de
marier leurs filles avec des chrétiens/ d'assister à leurs cérémonies familiales, de
manger leurs mef:s etc. lBt Les vid:imes percevaient cette attitude comme une forme
de mépris, soura~ (je frustration inconcevable dans la société seereer traditionnelle.
Pourtant, elle régissait les rapports entre les communautés chrétienne et musulmane,
quoique appartenimt aux
même groupes ethniques,
villageois,
claniques ou
familiaux.
Cette fissur"ation du tissu tr,aditionnel au profit de nouveaux types de rapports
était surtout visihle dans le Ndut et dans le Cangin où la rivalité entre les (jeux
religions était pl'IJs vive. Elle était exacerbée par les cas d'apostasie dont était
lllO At'J"S. 11 Dl / 1279 : ......u')ry Lecomte au conunandant du cercle de Dakar-Kees, 22 aofit }890.
IRl On connaît la posi1ion de 1151am et du Christianisme sur certaines questions sociales (mariages,
baptêmes, funérame~" régime alimentaire)
362

souvent victime le camp chrétien. Le clergé ne tolérait pas de tels comportements
qui mettaient en péril l'influence cl'une religion dont l'un des bastions était justement
les territoires Sf,ereer du Nord-Ouest. Ainsi s'explique son acharnement dans la
dénonciation de l'action maraboutique dans cette partie de
la colonie, qull
considérait comme sa chasse-gardée. Partout où Ir~ Christianisme s'était imposé, les
missionnaires déployèrent tous les moyens pour détourner ses adeptes de la
tentation de se convertir à I1slam. Ils menèrent une propagande farouche pour
contrer 11nfluence des marabouts. Ces derniers ne lésinaient pas non plus sur les
moyens pour attil'er les 5eereer dans la dynamique islamique. Ainsi, se creusaït de
plus en plus le fossé qui séparait les communautés seereer, entrainant un effritement
progressif des valeurs sur lesquelles reposait la solidarité familiale, villageoise et
ethnique; une solidarité fondée aussi sur l'appartenance à la même religion. La
parenté par le san~l continuait certes à occuper une place dans la vie sociale, mais
elle ne constituait plus la primauté dans les rapports entre communautés musulmane
et chrétienne. La ifraternité religieuse l'emportait progressivement sur celle du sang.
363

364

L'histoire dES sociétés seereer du Nord-Ouest du milieu du XIXème siècle à la 2éme
guerre mondiale, période la plus marquante de J'intrusion coloniale, offre un champ
--l.
d'étude intéressant pour le chercheur, puisqu'elle se traduit par une rupture assez brutale
observée au niw::au de leurs modes d'organisation politique, économique, sociale elj
culturelle. La période antérieure au xrxème est caractérisée par une situation d'équilibre"1
des normes socic-économiques et socioculturelles qui tirent leur originalité dans le refus
de ces groupes dp s'impliquer dans le processus de transformations qui bouleversent la vie
politique, économique et sociale de la majeure partie de la Sénégambie. Théoriquement
intégrés aux royaumes du Kajoor et du Bawol, les Seereer ont aussi rejeté l'Islam dont
l'expansion commençait à prendre un certain essor dans les Etats wolof.
_J
Les Seereerclu Nord-Ouest ont donc vécu dans une certaine indépendance politique ï
jusqu'au milieu du ).Ixème siècle, en défendant farouchement leur i"ntégrité territoriale et en
conservant jalousement les valeurs sur lesquelles reposait l'organisation de leurs sociétés,
fondée sur des principes privilégiant les liens de parenté qui faisait intervenir un jeu
complexe de relations. Chaque individu appartenait à un matriclan et à un patriclan, dont
les ramifications pouvaient s'étendre aux autres groupes et même seh
et lebu. Cette
"parenté avec les ,Sé'h et les Lebu ne doit pas seulement être expliquée par le métissage
né du bon voisinage qui favorisa les mariages mixtes. Elle doit aussi être recherchée dans
-'
l'origine commun€:: des différentes communautés seereeret lebu.
Les organisations sociale et foncière des Seereer du Nord-Ouest étaient
solidaires. Le droit fonder et le mode de faire·valoir autorisaient chaque paysan à exploiter
le sol selon ses bf~S()ins. Le consei! des sages édictait les règles de conduite auxquelles se
soumettait l'enserncle de la population. Une large part était accordée à la concertation et
au respect de l'intérêt général. cette concertation permanente à tous les niveaux de prise
de décision montre que les Seereer étaient toujours animés par le souCi de respecter la
liberté et les principes de solidarité indispensables à l'harmonie sociale. De ce point de
vue, on peut considérer que les Seereer du Nord-Ouest vivaient dans des sociétés
démocratiques. L'Jrganisatlon du travail communautaire était de ri9ueur et assurait une
égalité devant le:, productions agricoles et aussi une sécurité alimentaire pour tout le
groupe. Les principes qui régissaient le fonctionnement de cette démocratie - rurale
interdisaient un cl,)i~;onnement social fondé sur la ségrégation professionnelle. C'est la une
365

autre différence aVE:C l'organisation des sociétés wolof et seh, qui ont évolué à 11ntérieur
de structures hiérarchisées. EUe a permis au 5aafeen, au Joobaas, au Pa/oor et au Cangin
d'échapper plus ou moins à l'emprise des Etats du Kajoor et du Bawo/ soucieux de
maintenir leur hé~lémonie économique
et politique. Epuisés par leurs fréquentes
expéditions toUjOUt;i accompagnées de rezzou, certains groupes (Ndut, La/a) finissent par
se soumettre. Mais les relations entre Seereer du Nord-Ouest et monarchies wolof ne
s'améliorent pas, atteignant même, vers le milieu du ~e siècle, un niveau de
dégradation très profond. Les assauts répétés des ceddo ne réussissent pas malgré tout à
déstabiliser fond21mentalement leur organisation, surtout celui des groupes saa~ noon et
pa/oor.
Les donné:~s commencent cependant à changer avec la conquête française à partir
de la 2ème moitié du X~me siècle. Entre 1860 et 1891, Français et Seereerdu Nord-Ouest
se livrent une guerre jmpitoyable. ces derniers organisent une résistance qui repose sur
des métHodes tl-è~) originales et bien adaptées à leur mode - d'organisation. Elles ne
disposent ni d'armées régulières, ~~i d'armement moderne, dont l'efficacité aurait pu égaler
celle des troupes coloniales. Ma\\s ce handicap est en partie comblé par les atouts que
présente l'environnement naturel. Les Seereer n'utilisent pas les méthodes de guerre en
vigueur dans les Etats où le pouvoir politique est centralisé, mais plutôt la guérilla
quotidienne. La multiplication des «bandits sociaux» augmente les foyers de tensions
partout où la Fr:'lnce veut imposer par la force sa domination. Elle permet surtout aux
Seereer de tenir' tête pendant une trentaine d'années à 11mpérialisme français, ce qui
oblige la France èl utiliser les grands moyens pour venir à bout de la hargne combative des
populations du (2Jngin, du !>àafeen et du Joobaas.
La mise en place et le renforcement du système colonial provoquent des
changements qui se traduisent par l'intégratlon progressive des populations dans le
système colonial mis en place par la France. A ce niveau encore, on peut noter la
particularité de la politique praticjuée par l'administration coloniale. Elle découle d'abord de
I~ représentation, véritablement négative, des Seereer du Nord-Ouest dans la mentalité
des colonisateu rs.
On
connaît les jugements
de valeur faits sur eux par les
administrateurs coloniaux et les missionnaires. Populations qualifiées de
«sauvages »,
elles sont supposées hostiles aux «avantages» de la colonisation. L'administration
366

coloniale ne fait pas l'effort d'améliorer significativement leurs conditions de vie. Au
contraire, elle met en place un dispositiF d'exploitation qui réduit les populations à un
véritable régime d'~sclavage. Les premières expériences de scolarisation des enfants
seereer sont vite abandonnées. Elle ne s'intéresse à la santé des populations que pour
davantage les renjr2 productives. Elle leur impose des chefs pour la plupart Wolo~ ce qui
contribue à raviver les relations conflictuelles entre les deux groupes, éloignant les 5eereer
Saafi, Noon et ceux du Joobaas de l'administration coloniale. Certains groupes, plus
radicaux, restent ao:rochés à leur religion ou embrassent l'Islam dans lequel ils espéraient
trouver refuge, grâce à la protection de leurs nouveaux guides maraboutiques. L1nsertion
politique et social,,= des Seereer du Nord-Ouest dans le système colonial, sauf les Ndut et
les LB/a, a donc été très lente à se dessiner, du fait de leur marginalisation politique.
Grâce à son pragmatisme légendaire l'Angleterre avait récupéré très rapidement
r
les élites traditionnelles de leurs colonies, en reconnaissant leur statut politique et social.
Elle put ainsi factlement les manipuler au profit de ses intérêts coloniaux. Ce système
(Indirect Rule) n'a pas été l'option de la France dont la doctrine coloniale est orientée au
,
début vers une politique d'assimilation. Mais elle- s'avère très vite inopérante à l'épreuve
des faits. C'est pc·ul'quoi la france opère des réf9rmes pour une collaboration accrue avec
les éléments déc hus de l'ancienne classe dirigeante. Elle leur confie ainsi des tâches
administratIves qui
leur confèrent en
même
temps des
privilèges
politiques et
économiq ues.
De ce point de vue, la colonisation n'a pas fondamentalement bouleversé l'ordre
traditionnel. Mais elle a accentué les disparités économiques régionales, même si
la
France créa de grands ensembles (AOF, AEF) qui étaient des tentatives d'intégration
économique et politique sou5wré9ionale. D'une manière générale ces disparités se sont
faites au détriment des minorités culturelles ou ethniques et se sont traduites par leur
exclusion des appareils politiques et économiques, provoquant des tensions souvent
difficiles à maÎtris:;r par le colonisclteur.
Au Sénégéil, les tensions n'ont
pas été aussi vives, du fait du processus assez
avancé de 11ntégration ethnique et religieuse, bien avant la conquête. Mals les disparités
économiques régionales accentuent le fossé entre la partie occidentale (Sénégal utile) de
367

l.a colonie et celle orientale (Séné9al périphérique) ; cette dernière ne bénéficiait presque
pas d'infrastructures,
Bien qu'appa1tenant à l'espace géographique dit du Sénégal «utile », les Seereer
n'ont pas été plus avantagés que les habItants de la «périphérie».
L'administration
coloniale n'avait pas cru devoir s'inscrire dans une politique prenant en compte leur statut
de minorités Iinçluistiques, optant plutôt pour une stratégie de marginalïsation, en
imposant aux populations des chefs souvent Wolof, en négligeant (après l'échec de la
première expérience de la politique de scolarisation) de leur assurer une "formation
scolaire, en se préoccupant rarement de leurs conditions sanitaires, en aliénant leurs
terres, et en refoulant par exemple les Noon dans les parties périphériques de la ville de
Keesl'.au fur et
mesure de son extension. Cette politique a rendu les Seereerplus
craintifs à l'égard dl~ l'administration coloniale et de ses représentants. Elle a contribué à
confiner les Seen:~t dans une attitude de repli, refusant d'envoyer leurs enfants à l'école
française. Cette attitude a été surtout perceptible dans les parties gagnées par 11slam
cest- à - dire le ,,'iaafeen le Pa/oor, une partie du Ndut et du Joobaasl' où les premières
l
écoles laïques nI:! sont apparues que très tard, bien après la fin de la 2ième Guerre
mondiale. Elle a été lourde (je conséquences car, avant 11ndépendance du Sénégal, les
sociétés seereer n'avaient pas sécrété une couche intellectuelle capable de prendre en
charge les aspira:icns politiques de la grande majorité des populations. Les rescapés de
j'école française, qui appartenaient aux groupes christianisés, étaient dans leur grande
majorité formés pour le sacerdoce religieux. La fuite des éléments susceptibles de former
une bourgeoisie, et partant, de constituer une locomotive pour le développement local, a
aussi été un handicap sérieux à l'insertion des Seereer dans l'économie moderne. Cette
situation, qui a persisté jusqu'à /indépendance, explique leur implication tardive dans la
vie politique nationale. Mals depuis une quinzaine d'années une autre rupture s'opère,
grâce au changer'lll€:nt des mentalités.
368

iANNEXlES
369

DOCUMENT 1
Q]lelques chants tirés du répertoire du folklore Saafi
Chant épique:
1. Njaar ka NUPf-ef.l
1. Ne fuis pas brave homme
2. Njaar nup Nda
2. Si tu fuis
3. Suur iiaamaan yee
3. que vont alors dévorer les charognards
4, Ka nuppee
4. Ne fuis pas.
*>( >t:*************************):<******************
1. Mbaat Daaly yee yee
1. Oh Mbaat Daaly
2.Mbatt Daaly Semkeej ndeera
2. L.es gens de 5emkeejt'entourent
3 Mbatt sundee yee/yee
3. Mbaat le téméraire
**********************************************
Chant du Findee/
1. Seraa Jaanin
1. Ils accosteront à l'Au-delà
2. Seraa Noonwee laay
2. Les Noon qui sont partis
3. Yee, yee
3. Oui, oui
4. Seraa Noonwe raay
4. Les Noon qui sont partIs
5. Gaa/a coot na mbee
S. La pirogue les a emportés
6. Yurah na mba mbuuree
6. Elle s'en est allée avec eux vers Mbuur
370

Chants liés à la traite négrière et à la colonisation.
1 Sombe/ Juma Fee
1 Oh Sombel Juma
2 Rapeen .faah ngang Beer-ee
2 Il a escaladé un bâtiment à Beer
3 Ndekee Beer godee
3
Ne sachant pas que Beer était une prison
********************************************
1 Beer ee Deroba l'ujung Beer ee
1 Beer, Demba a été noyé dans Beer
2 Yee Demba jullmg Beer ee
2 Oh Demba a été noyé dans Beer
3 YaasÎÎn mocoha.o na ?
3 Que deviendra Yaasiin ?
********************************************
1 Pang pang sing kulki
1 Les rafles opérées dans le vlllage
2 Pang pang yoopee
2 Les rafles de troupeaux
3 5iidee kading yoopee
3 Le chef est allé voir son troupeau
4 Niidoha ya loyee
4 Il a trouvé le berger en pleurs
371

[~OClIMENT II
Sanga SiÎ5 au Kaaii, héritier de Kaaff Faa't..::.
d'après la tradition orale du Palaor -SiH
ce pays (A/fu Kaafi) dont on parle, clest le vieux Kaan qui en était le maître. On
l'appelait Kaafi, c"2!::t-à-dire le «courageux» mais son vrai nom étaIT Songa. Kaafi était un
neveu de Kaaii Faay du village de Njees. ri faut savoir que tous les Seerel' sont des
parents. Ils ont la même origine, la même culture, les mêmes traditions. L.eur seule
différence réside dans le parler. Cette parenté fait qu'entre Noon, Saafi, Ndut, Palaar et
même Seh, les rTIlariages étaient fréquents. Songo Siis est donc le fils de la sœur de Kaafi
Faay, mariée dans le village de nlgani en pays pa/oor. Quand ce dernier devenu vieux ne
pouvait plus diriger les opérations d'embuscades, c'est lui qui prit le relais et continua la
lutte.
Les embuscades se faisaient sur la grande route que les Seereer appellent Ngirma.,
qui partait du PdY~; Noon. Tous ceux qui partaient de Kees, du Bawol pour rejoindre
Rufisque, Dakar ou Gorée, passai'~mt par Ngrma. On passait par le tamarinier ou Kaafitua
tous les lawbe. 011 passait par la « maison de 5eydu », un quartier de Puut olt il y a un
grand tamarinier OLI les gens de Puut prient ensemble à la Tabaski et à la Karité, enfin on
entrait dans Puw~, La route passait par l'ancienn(~ gare où le train s'arrêtait autrefois.
Enfin, le chemin passait par Sa/iafilr devant le.« Kaan de tonnerre », un grand arbre
frappé par un éclair. Plus IOill, on arrivait au grand tamarinIer de Xodoba, Tukulër et
Wolofavaient l'habitude de se reposer en chemin. Ensuite, on passait à un village appelé
« Joola» car ses habitants étaient Joola, et à Sebixutaan où la route passait devant la
gare. Le prochaiin village était Jaam )aa}o et ensuite un endroit appelé f(andabaja
(aujourd'hui carrière à la sortie de Bargny) où les Lebu travaillaient, cassant des pierres.
Enfin, il ne restait qu'à traverser 8drfii Mbatet on arrivait à Rufisque.
372

Kaafl et ses gens avaient posé des pierres à la frontière du pays, entre le pays palooret le
pays Noon. KaaH taisait payer les gens qui voulaient passer par le pays. Un jour, des
Lawbe voulaient passer, mais refusaient de payer le tribut. Kaafi les a tués, eux et leurs
ânes au pied de ce tamarinier qu'on appelle aujourd'hui "le tamarinier des Law/)(f'. II y
avait.un seul chel:nin qUI traversait le pays pa/ooret il passait par ce tamarinier. Kaafi, lui,
avait sa maison cachée dans la forêt, jamais prés cie la route. Un jour, Kaa) avait passé la
nuit en brousse E:t était arrivé chez lui tôt le matin très fatigué. Il s'est endormi, avec sa
mère et sa tantE:, ses deux petites filles Tuuti et Yaasiin à ses côtés. Leurs cris l'ont
réveillé. C'étaient des Wolof qui fonnaient un cortège d'une quinzaine de personnes qui
passaient avec leurs ânes chargés de marchandises. Kaafi se réveilla rapidement attacha
son talisman, prit son fusil, les tua presque tous et prit leurs marchandises...
Extrait de l'entretien avec El Hadj Musa Seekchef du village de Xodoba O'uutJ.
20-09-1992~
373

DIDCUMEN1r III
ATTAQI,Jf: DU POSTE DE PUUT PAR LES GENS DE JOOBAA5:
LE 20 AOUT 1863.
Les tirailleurs ne tenaient aucun compte de ce que j'avais dit, se mettant à
gambader, à vociférer, à sauter et à tirer à tort et à travers. Je cours partout. Je suis parti
sur tous les points et ne puis obtenir d'eux le silence. Les soldats d1nfanterie des marins et
les tirailleurs n'ont fait feu qu'à mon commandement. Ils ont tiré à Llne bonne portée. Ce
sont eux qui ont fait le plus de travail et le plus mal à l'ennemi car, j'ai pu constater que
quelques tirailleurs) en chargeant, laissaient tomber leurs balles par terre (on en a
ramassé quelques-unes à terre après l'affaire). Je n'ai pu me servir des pièces d'artillerie à
cause de la position de l'ennemi. C~s gens étaient tellement dispersés qu'elles auraient été
sans effet, et ce tir aurait tellement effrayé l'ennemi qu'il aurait pris la fuite après le
premier coup.
Les morts ,~t les blessés avaient été enlevés par les leurs, fis n'ont trouvé que des
traces de sang as:,ez larges partant de plusieurs points différents. Ils en ont compté trente
cinq jusqu'à l'entrée du bois. Arrivés là, ces traces se réunissaient et formaient une large
traînée qui conlinuait jusqu'au-delà du bois où ils ont fait une halte probablement car, il y
avait une masse cie sang:
Cette reconnaissance était à peine de retour au poste qu11 arrivait une cinquantaine
d'hommes conduits par le fils de Meïssa Lèye qui s'était mis à leur tête, sur un appel qui
lui avait été fait par Moussa Bous à qui les gens du Diobas avaient pillé et brûlé les cases
en passant par Lelo (sic) le matin, avant de venir au poste. Ils n'en voulaient qu'à ce
dernier, car tout Ic:~ reste du village avaIt été respecté.
Source: A.N.5 1 1:25. Expédition contre le Diobas, rapport de cauvin commandant du poste de
Pout, j~ F'inet Laprade commandant supérieur de Gorée: le 26 août 1863.
374

DOCUMEN'T IV
Extrait du rapport de voyage à travers le Ndut du R.P. Sébire, missionnaire
apostolique de la Congrégation du Saint Esprit et Directeur du jardin d'essai
et du pénitencier de Thiès: mai 1891.
... Notre voyage fut donc résolu: il s'agissait surtout de se rendre compte des
dispositions des I"labitants, de la densité de la population, de la salubrité du pays, des
ressources qu11 pourrait offrir en vue d'une mission à fonder dans les parages. Notre
tournée grâce à Dieu n'a pas été sans résultat. Donc le matin du 24 mai, le père Gaillard
et moi, nous prenons le chemin du Ndut.
Notre unique cheval "Coco", porte nos provisions. En outre, chacun de nous,
tour à tour, se pllace sur son dos. Nous passons près de notre chapelle à Thlaly, où se
réunissent, chaque dimanche} nos jeunes néophytes du pénitencier de Ttllès. Puis
commence la forët et, pour mieux dire la brousse des acacias et des albizzas épineux aux
enchevêtrements impénétrables. Quelques arbres cependant émergent au dessus de ces
brouSsailles. La "case" indigène (cassia sieber;~na) est toute couverte de longues grappes
de fleurs, jaune ci/or. La cerise du (ayor (Sapindu5 sénégalensis) offre au voyageur altéré
ses fruits d'un rouge velouté, si recherchés par les perruches et les singes.
Un bosquet d'acajous marque la première étape de cette forêt. Le 'madda',
liane qui produit la deuxième qualité de caoutchouc, court d'arbre à l'autre, formant de
beaux cerceaux cie verdure émaillés de fleurs blanches à l'odeur de jasmin. Plus loin, le
chemin serpente clans une terre argileuse où se remarquent de nombreuses traces
d'éléphants. Les piE:ds énormes de ces pachydermes se sont enfoncés profondément dans
cette terre convertie en bOLie pi.3r les pluies de l'hivernage, et y ont creusé des trous
dangereux pour les chevaux. Les tamarins, les baobabs, les ficus, se succèdent de
375

distance en distance, rompant la monotonie de cette brousse dénudée. Nous montons sur
le plateau qui descend insens~blement vers Thiès et qui forme, d'un autre côté, .Ies collines
du Ndut
Au mois cie janvier dernier, nous suivions cette même route; mais alors les
l
hautes herbes dépassaient les voyageurs à cheval et, le matin, elles le trempaient de
rosée. Le pauvre coursier était obligé, pour voir son chemin, d'écarter avec la tête les tiges
de ces hautes grarninées. Aujourd'hui, le feu de la forêt est passé par-là et n'a laissé
debout que les bêtses des tiges carbonisées.
Après une heure et demi de marche vers le NordI nous rencontrons à gauche, un
chemin qui se diriige vers le village de Tévigne. Nous le laissons de côté pour le moment,
car c'est par-là ql.Je nous voulom; revenir. Un nouveau bosquet d'arbres commence près
de cet endroit. Nous nous trouvons en face d'une autre bifurcation de chemin ; devant
nous, la route va sur Daga: celle qui infléchit à droite nous mènera au village de Palo.
Comme nous ne connaissons encore que très impalfaitement ce dernier village, nous nous
décidons de desCI2'ndre. Je dis descendre, car le plateau est fini et Il s1ncline doucement
vers Je Ndoute" LI=s pierres du chemin qui jusque là étaient complètement volcaniques et
d'une couleur roug l2âtre, à cause de la présence du fer, prennent une teinte de plus en
plus blanche et l',=viennent calcaires. Nous nous trouvons au fond d'un ravin étroit qui
s'enfonce profondément dans le plateau que nous venons de transformer. Cette vallée est
couverte de champs de coton sur une longueur de deux kilomètres au moins. Nous
longeons le flanc d'une des collines qui bordent ce ravin: beaucoup de pierres blanches
mais petites. C'est du carbonate de chaux, comme l~ndique l'acide nItrique; en cherchant
bien, même de ce côté, on aurait de bonnes pierres à chaux...
Enfin, voi·:i une belle réunion de cases: c'est le commencement de Pa/o. Au
milieu d'une foule cie petits ravins, sur une éminence ombragée par un Immense ficus, une
vingtaine de fami'llE!S sont venues planter leur nid. Les hommes qui nettoient leurs champs
en prévision des :emailles, nous saluent du plus loin qu'ils nous voient... Les femmes
accourent nous apporter de l'eau qui, pour être peu calcaire, n'en est pas moins
rafraîchissante. Les enfants ne s'échappent plus comme autrefois, à l'approche du Blanc. ..
376

Nous sommes à Gik un village formé par la réunion d'une trentaine de cases
habitées par des 'll%f. On nous conduit aussitôt à la case de Ali Tabara. Je suis surpris
de reconnaître un vieillard qui était venu plusieurs fois se faire soigner à Thiès par les
sœurs. Des rhumatjsmes articulaires le faisaient beaucoup souffrir. Ses cheveux bouclés
sont presque bla:ncs et forment une couronne à son chef véritable, longue et touffue
ajoute encore à son air imposant. Il m'invite gracieusement à m'asseoir à côté de lui. « Je
serai heureux, ncJU~; dit-il, de vous voir fixer dans le pays pour y soigner les malades. » Il
nous exprime SOIl étonnement de ce que les prêtres, les frères et les sœurs gardent le
célibat.
« Mais c'est atln d~ se dévouer avec plus de liberté au soulagement des malades; pour
aller enseIgner aux hommes la vrj~ie religion. »
« Oh ! c'est bien, dit-il, vous aurez certainement le ciel; vous autres! Du reste, notre
religion et la vôtr:2 ne sont-elles pas une seule et même chose? »
En quelques mots je lui fais voir les énormes. différences qui sépa'rent la religion
chrétienne et l'islamisme. Alors il cherche son vieux Coran et d'autres Hvres qu11 renferme
précieusement dans une malle et se met à expliquer en Volof mêlé de mots arabes, les
songes de MahornE~t. J'ai beau lui répéter que ce sont des songes, que personne n'a été
témoin de ce quTI raconte, le pauvre vieux continuait sans m'écouter. « J'espère, lui dis-je,
les convertir et en faire des hommes bons et craignant Dieu. »
«Tu n'y arriveras pas. Les Séreres se battent, se tuent, s'enivrent, sont menteurs et
incorrigibles. lis 58 plaignent qu'on les châtie trop d.urement, mais ce sont des vauriens. Et
puis leur sort était I)ien pire ëlutrefois. »
Un chef ajoute: «quand le Cayor n'était pas soumis à la France, je n'avais qu'à appeler un
de mes homme~ et lui dire: vas-t'en dans tel village des Sérères et amènes-moi dix
bœufs, et je les ë1\\lais aussitôt. Ou bien si je v?ulais des chèvres, du mil, j'aflais en prendre
où cela me plaisait. Qu'ont-ils donc à se plaindre maintenant? »
Ah ! elle est bien 9rande l'antipathie entre les Volofs et les Sérères! Si vous parlez à un
Sérère des Wolofs, il ne tarit: pas sur la rapacité, la cruauté, l'injustice des Wolofs, et les
Wolofs, quand ils parlent des Sérères, montrent le mépris le plus profond ...
377

DOCUMI:NTV
Dert:lande de rartt3chement d~s villages du Saafeen à la circonscription de
Rufisque : pétit~on adressée par les iamaan des différents villages au
gouverneur: le. 09.02.1933
Monsieur le Gouverneur,
Nous avons l'honneur de sollicIter de votre bienveillance, le rattachement à la
banlieue de RufisquE, de nos villa~Jes situés non loin de Bargny, et actuellement rattachés
au cercle de Thiès. Ce rattacllement nous épargnerait à coup sû,r bien des déplacements
par trop onéreux pa suite du long et peinible trajet que nous faisons pour nous rendre à
Mbour où nous sommes rattachés comme justidables au tribunal de cette localité.
Veuillez
agréer,
Monsieur le gouverneur,
l'assurance
de
nos
sentiments
respectueux et dévoués.
Signés:
Gane Diouf
Amsatou Faye
Mamadou Ciss
Aliou Diouf
Ngane Ciss
Saliou Ndione
Mamadou Diop
Abdoulaye Ciss
Ndoungou Fall
Daly Faye
Ibrahima Pouye
Nguedj Ciss
Idrissa Diop
Ndama Faye
Mamadou Seck
Rohane Sène
Daouda Faye
Abdoulaye Diouf
Daouda Diane
Momath Faye
378

Avis de MaestraccL ,pdministrateur commandant le cercle de Kees
En réponse à votre télégramme lettré 1424 B.P relatif à une requête de divers
villages de la Pel:ib~-Côte demandant leur rattachement à la banlieue de Rufisque, j'ai
l'honneur de vous transmettre copie du rapport d'enquête de l'administrateur de Mbour. Je
partage absolument les conclusions de ce fonctionnaire. Aucune raison valable ne milite en
faveur de ce rattachement.
Au COUï'S de mes deux séjours à Mbour, j'ai eu périodiquement à répondre des
requêtes du même genre, et j'ai pu chaque fois établir que ces demandes ont pour
instigateurs et autl=urs quelques Indigènes originaires de Rufisque dont les intérêts
domaniaux, et souvent politiques, sont à cheval sur les deux circonscriptions. Pour le
présent cas, l'auieur de la pétition serait un certain Daouda 5eck que je recherche
actuellement. QU'Ji qu11 en soit, rien ne militerait en faveur du rattachement sollicité.
J'émets un avis er!tièrement défavorable.
Soul"Ce: A.N.S: l1Ul/1"343
379

BIBLIOGRAPHIE:
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- Annales Sénégalai:;es (1855-1885) Paris, Maisonneuve, 1885, St - Louis.
~ Annuaire du SénéÇjaJ et Dépendances, St-Louis, Imprimerie du gouvernement.
Fonds A.O.F:
Série B : Corre!~ ondance générale :(1779-1895)
Sous-sérje 41~: Correspondances départ du Commandant de Ge.rée, du
commandant supérieur du i~lme arrondissement, du Lieutenant, gouverneur et
du délég'ué de 1"'J[ntérieul' à Dat<ar. (1816-18915)
48/35. Gouverneur du Sénégal au Commandant du poste de Mbidjem. 20- 6- 1862
4Bj48.Commandant Supérieur de Gorée Gouverneur du Sénégal
Série D : Affaires miiitairE~5 : 1863-1920
sous-sérielD :JIUfaires militaires: Sénégal et Dépendances: 1853-1920
10/21 : Colonne du Diander: rapport de Pinet Laprade au Gouverneur du
Sénégal :24-6-18(i2
1D/25 : Expéditiol1 contre les Diobas : Rapport du Commandant du poste de Mbidjem au
COmmandant Supérieur de Gorée. 29-3-1864.
1D/40 :Arrêté du Gouverneur portant délimItation du Sagnakhor.11-3-1883.
381

10/53 :Expéditiol1 contre le Djéghem : Rapport de Aubry Lecomte Directeur des Affaires
politiques, au GO!,lverneur du Sénégal. 10-4 -1889
Sous-série 5D : [Jéfense e:t oruanisation militaire:
-
5D3/10 :Rapport de reconnaissance militaire en pays sérère, par le capitaine
Vincens : du 24 au 27 octobre 1860.
-
50/25: Vo~-age du Copltaine Martin en pays sérère :1861.
Série E : ConsEdl!; et Assembl~es :(1819-192Il)
-
3E 1 53 : Conseil privé du Sénégal: procès verbaux des séances du
premier semes:tre 1918.
Série G : Politique et Adminis:1tration générale.
Sous-série lG :: Missions, notii,ces, monographies.
1G/28 : Voyage dlu capiitaine Martin cbez les Sérères de la Petite-Cote, 1862-1863
lG/33 : Notice sw' les Sérères, par Pinet Laprade: 1865
1G /277 :Rapport d'L.! Commandant de Mbidjem au Gouvreneur du Sénégal :avril 1862
IG/296 :Arrêté du Gouverneur portant rattachement du Jander au territoire français: 28-
12- 1861.
lG/330.Coutumes et traditions sérères, par Beurnier. 1917
1G/337: Monogrcnr-ie du cercle de Thiès: 1910
'"
Sous-série 2G : Rapports périodiques men.5uels, trimestriels, semestriels et
annuels des gouverneurs, administrateurs et chefs de services (1895-1~~40).
* Rapports politiques, agricoles et commerciaux concernant le cercle de Thiès pour l'année
1901
.,'
2Gl/06 : Rapport général sur le cercle de cayor : 1897
2G1/36 :Résident de Soussoume au Commandant du cercle de Thiès: 6-7-1901

Rapports politiques, agricoles et commerciaux concernant la Résidence de Soussoume
pour les anné~~s 1902 1903.1904
2G2/36 : Résident de Soussoume au commandant du cercle de Thiès: 9-4-1902
2G3/06 : Résiderft de Soussoume au Commandant du cercle de Thiès. 6-3-1903
2G3/106.: RésidEnt de Soussoume au Commandant du cercle de Thiès :10-7-1903
2G4/47 : Rapport de Donis administrateur adjoint du cercle de Thiès. 12-4-1904
* Cercle de Thiès :: Rapports annuels:
2G34/5 : Note du Gouverneur du Sénégal au commandants de cercle: mai 1934 ~
2G36/5 : Rapport politique annuel du commandant de cercle pour l'année 1936
382

Sous-Sélril! 13G : Gouvt:!rnement du Sénégal : (1789~1917)
13G/23 :Arrêté du Gouverneur portant réorganisation du cercle de Dakar-Thiès 20-2-1865
13G/51: Bulletin:; individuels des chefs indigènes: Bulletin de Mamadou Sow.
13G/71: Arrêté
du Gouverneur portant suppression
des grclnds commandements
territoriaux. 1O· 3-1 907.
13G/264 : Corre:;p~ndance du Commandant du poste de Thiès au Commandant Supérieur
de Gorée: 19-3-:.865
13G/274 : Traité dL~ paix entre le gouverneur et le Teigne du Baol. 17-6-1859.
13G/276 :Correspündance du commandant du poste de Rufisque au Commandant
Supérieur de Gorée: 6-4-1873.
13G/278: Com::spondance du Commandant du poste de Mbidjem au Commandant
Supérieur de Gorée: 14-3 1861;
13G/279: Correspondance du Commandant du poste de Mbidjem au Commandant
Supérieur de Gorée: 16-10-1863.
13G/280 :Correspondance du Commandant du
poste de Mbldjem au Commandant
Supérieur de Gon:~e :15-4-1867.
13G/283 : Tourné€
du Commandant du poste de Thiès dans le cercle de· Mbidjern : comte
rendu au Gouverneur : 25-01-1866.
13G/284 : Correspondance du Commandant du poste de Rufisque au Commandant
Supérieur de Gorée: 24-4·1866.
13G/285: Correspondance du Commandant du poste de Rufisque au Commandant
Supérieur-de Gon~e :26-7-1866
13G/287: Correspondance du Commandant du poste de Rufisque au Commandant
Supérieur de Gorée :10-11-1878.
13G/295 :Commr.lnljant du cercle de Thiès au Directeur des Affaires politiques: nov.1886
13G/301 :Corresrlondance du Commandant Supérieur de Gorée éllJ Commandant du poste
Pout :20-9-186
Série H : SantÉ: , épidémi1e5.
H /31 :fièvre-jaune :1878-1879. Rapport de Redonte Sous-lieutnant de l'escadron des
spahis du Sénégal au _gouverneur du Sénégal :31-12-1878.
H/41:fiévre-jaune : mesures
sarilaires
et quarantaines :1900:Arrété
du
Gouvreneur
général de ['A.O.f portant mise en quarantaine de localités du Sénégal: nov.1900.
383

H/ 56: peste ::
Dakar :1900 :Rapport du Général de division Goullet Commandant
supérieur des troupes du groupe ADF au Gouverneur général de L'AOF : 6~6-1917.
Série J : Enseignement (1802'-1920)
J.9 : Organisation et fonctionnement de l'enseignement en A.O.F 1896-1902. Circulaire
du Gouverneur Général Chaudié :22-6-1889
Série M : Justice au Sénéga. : (1819-1895)
M/219 : Peines disciplinaires, Réformes du régime des peines disciplinaires: 1917-1919.
Arrêté du Lieutenant Gouverneur :24-2-1918
Série 0 : TI-al1spor1s et transmissions (1809-1920)
0/33 : Chemin dE! fer Dakar-StLouis :correspondances et diverses: Directeur technique
des chemins de fer au gouverneur du Sénégal ;juillet 1884.
Série R : Agrii~:ultllre ;
R1 : Agriculture au Sénégal: 1857-1888: Lettre de Drouet à l'administrateur chef des
Services administi'al:ifs du Sénégal: 6-8-1864
Série S : Imp,ôts (1862-1920)
5(21 : Arrêté du Lieutenant gouverneur relatif au régime des prestations dans les
territoires de protl2ctorat :20-1-1914.
Série Z :
2Z/1 :Lettre du Père Renaux au Gouverneur du Sénégal :10-7-1914,
Fonds Sénég,:;al...;.
Série 0 : Affain~s poJitiqUt~S et administratives.
- Sous-série lOI} : Administration centrale.
10D/1 : Affaires politiques et admin-Istratives
1001/67 :Arrêté du Gouverneur portant désannexion
de territoires
du
Deuxième
Arrondissement :1.6--12-1892.
1003 :Correspol~ldance.
10D3/10 :Circulaire du Gouverneur aux Administrateurs de. cercles :20-4-1899.
1005 :Notices et monographies.
1005/13: Notes sur les villes du Sénégal et cercles: l'adminIstrateur en chef Maestricci
commandant du cercle de Thiès, au Gouverneur du Sénégal :14-6-1940.
1003/41: Rapport: du commandant du cercle de Thiès au Gouverneur, relatif aux travaux
d'intérêt général à exécuter pour l'année 1922,
384

- Sous - Hérie l1D : Administration territoriale.
11D/l : Circonscriptions administratives de Thiès, Gorée, Dakar.
llDl/1279 :Réorganisation du cercle de Dakar-Thiès: correspondance du Gouverneur
du Sénégal au Commandant du cercle de Thiès: août - ~ptembre 1890.
l1D1/1325 :Correspondance du Commandant du poste de Thiès au Commandant
supérieur de Gorée: 13-6-1865.
1101/1326: Correspondance du Commandant du poste de Thiès au Commandant
supérieur de Gorée : 23-6-1872.
11D1/1327: Bulletins et rapports périodiques commerciaux, politiques et industriels:
1868-1898.
I1Dl/1334 :Tramifert de la résidence de Nianing il Mbour : rapport du Commandant du
cercle de Thiès: 10--1-1918.
11D1/ 1343 :Affa jres polltiq ues et admin jstratives: Ra pports de De scazes Ad ministrateur
du cercle de Thiè.':; au Directeur des Affaires indigènes :1899.
llD1/1347: Affaires militaires: notes sur la Défense mobilisation :1899-1934.
11D1/1354: Cerc1e de Thiès: Correspondance; 1910-1914.
llD1/1372 : Affëlires militaires: tableau de recensement des jeunes de statut local en
vue du recrutement militaire: mai 1936.
11D1/1373 :Corr(::spondance du commandant du cercle de Thiès au sujet de la demande
de rattachement d!e villages sérères de la banlieue de Rufisque,: 9-3-1933.11D3.
Série 0 : Affair'e!; domaniales au Sénégal :
0/46 ; Cercle de Thiès: enquÊ.oites au sujet de la propriété foncière dans
les escales de Thiès, Pout, Sébikhotane : régime foncier chez les
Sérères.
0/49 : Conce~;sions de terrains dans le cercle de Thiès et la banlieue de
Rufisque pour les activités agricoles et industrielles (1895-1925).
b) Archives dejt MissiQ!!illlairEts des pères ID! St-Esprit : Gr'and Séminaire de
Sebixutaan
Tomes: XIV : Décembre 1884
Tomes: XX : Octobre 1885
Tomes: XXIII : Janvier 1891
Tomes: XXV : Décembre 1891
Tomes: XXVI : M.:lr~; 1894
385

3)Tradi th)" ara IEL
Noms et Prénoms
Age
Lieu de
Profession
Date de
tangues parlées
résidence
l'entretien
~ canduum lbrahima
88 ans
NjfJS (Safeen)
Cultivateur
28.08.95
S'aafi, Seh, Wolof.
-FaayBiram
79 ans
!Jilga (Saafeen)
Cultivateur
15. 09. 95
saafi, 5eh, Wolof
- Faay Mariane
76 ans
Tewiiff JaaSil (Nduf)
Ménagère
17.08.95
Ndue Wolof
- Coon Ibrahim
72 ans Dé.'iJru Alpha (Nduf)
Cultivateur
16.08.95
Nd~ Wolof, arabe
- }aa fJ Aliun Mboor
72 ans
Dakar
Ancien mjnistre
28. 09. 96
Wolof, Lebu, français, Saafi
-JoonAfiu
46 ans
~kar
Enquêteur trad. orale
10.08.94
Saafi, Seh, Wolof, Pa/oor, français
-JoonSilab
79 ans
Kacaalilk (Pa/ooT)
Cultivateur
24. OB. 95
Pa/oor, Saafi, Wolof, Ndut
- Joan Sililu
60 ans
MIJOmboi(Joobaas)
Cultivateur
27.12.95
Saafl, S'eh, Wolof
-Joan Yoro
92 ans
BL'XU (Saafeen)
Cultivateur
28.08.95
Saafl, Paloor, S'eh, Wolof
- Juuf Thomas Gema
46 ans
èkar
Agent de Pollœ
06. 04. 9S
Ndut, WoloF, français
- Juuf Yangoor
80 ans
Paakl (Saafeen)
Ménagère
26.08.95
Saafi, seh, Wolof
- Njoon Pascal Dece
58 ans
Tf:lès (Ngeent)
Enseignant en retraitE:
10-11.08.95
Noon, Wolof, français
- Puuy Abdulaay
79 ans
Dl.Igaar (Saafeen)
Cultivateur
20.08.95
Ssafi,. Wolof
- ?uuy Ibrahima
81 ans
sa fJofll (Pa/oor)
Cultivateur
13.09.9S
PaJoor, Ndut, Wolot S'eh
- Seen Cuur
,95 ans
N~teekoox
Cultivateur
20. 04. 95
S'aar;, 5eh, Wolof
- Seen Ibra KlJut
190 ans
&bak (Jooœa~)
CultJvateur
30.09.95
Saafi, Seh, Wolof
- Sils Isma//a
83 ans
Yéba (Silafeen)
Cultivateur
26.08.95
S'aafi, S'eh, WoIot Paloor
- Siis Namaax
185 ans Paaki (saafeen)
CultiVateur
15. 10. 95
Saafi, 5eh, Wolof; Paloor
- Seek E. MUSil
88 ans
Xcdoba (Palool)
CultiVateur
20. 09. 93
Paloor, Ndut, Wolof
C) Autres dOCurr'l~Lnts
1) Ouvrages géllléraux
a) Ouvrages puhliés
- Augé M. : Les dq.maines d~~l"enté : Paris, Maespero, 1975. 139 P
- Ageron
Ch.R:
HistoIre de J'Algérie
contemporaine:
Paris,
PUF,
1964,
126 P,
Collection <:<Que sais-je».
-
Beaulieu P.L: De la colonisation chez les peuples modernes': Paris, Ed. Guillaumin,
1974
-
Becker Ch, Mbaye S, Thioub ] : AOF : réalités E~t 'héritages : Sociétés ouest- africaines
et ordre colonial, 1895-1960 vol II,. Dakar1 Direction des Archives du Sénégal, 1997.
-
Bosschère de G. : Autogsie de la colonisation: les deux versants de l'histoire: Paris
Ed. Armand Michf"I, 1967 . 362 p.
-
Delavignette R,,: Les vrais chefs de l'Empire: Paris, Gallimard, 1939 . 263 p.
-
Diop Ch. A.:: Parenté génétjque de l'Egypte pharaonique et des langues négro-
africaines : Dakar,. I\\lEA, 1977. 402 p.
-
Dlagne P.
p. uvoir pQ'iti~ traditionnel en Afrique occidentale: ParIs, Présence
.-
africaine, 1967. 295 p.
386

Hérédote : §Jterpe, Livre II, les Bel.les Lettres, 1948.
Jacquard A. : Génétique des populations humaines: PUF, Vandôme, 1974 .220 p.
Ki Zerbo J. : J1i~itoire de l'Afrique noire: Paris, Hâtier, 1972, 702 p.
Le Golf J et Nora P: Faire de L'histoire: Nouvelles approches. Paris, Ed. Gallimard,
1974. 334 p. Collection Folio Histoire.
Mirjam
De
Bruijn et Han Van
Duc.
Peuls et Mandingues;
Dialectiques des
constructions ider;titaires. Karthala, 1997 . 286 P
Robinson D. : j..a guen-e Sainte d'El Ha[j Umar: le Soudan occidental au milieu du
XIXème siècle: Paris, Karthala, 1985, 416 p Traduction en Français ,en 1988 par Henry
Tourneux et J.c. Vuillemln ..
Sédès J M : tijs:~oire des missipns françaises Paris, PUF, 1950. 125 P, Collection « Que
Sais-je »7
Vansina J. : j)e la tradition orale: Essai de méthode historique. Tervuven, Musée
royale d'Afrique centrale, 19610. 179 p.
Vidrowitch C. C. ; Afrique Noir~ : permanences ,et ruptures. Paris, Payot, 1985.440 P
b) 'Thèses et mémoires
Ba El H. A. :" Consanguinité et affections congénitales en ophtalmologie": Dakar
UCAD, Faculté de Médecine, Thèse de Doctorat d'Etat" 1988 . 62 p.
Fall B.:
"Le travail
forcé en Afrique occidentale française:
1900~1946: cas du
Sénégal, de la Guinée et clu Soudan." Université dé Daka'r, Départ. Histoire, Thèse de
Doctorat de 3ième Cycle, 198'4, 336 P

Seck 1 : « CulilJJre africaine et esclavage dans la basse vallée du r"1ississippi, d1berville
à Jim Crow » Dakilr, UCAD, Départ. Histoire, Thèse de Doctorat de 31ème Cycle, 1999 .
c) Articles, Revlle:;, journaux.
- Ajibola TT « Les associations culturales, moyen de lutte contre les parasites des plantes
en Afrique tropicale.» in EnvironnE'cment africain (Londres) V. II, 1977. pp 113-146.
- Anonyme: Qui se nourrit de la faim en Afrique 7 Document publié par le Comité
Information Sahel Paris, Maespero, 1974.
l
- Deschamps H. ~,( H maintenant Lord Lugard ». Journal of Inetrnational African Institute,
nA, Vol. 23, oct. 1963
- Diallo S S : « Les clroits de la famille dans la coutume mossi » in Penant, Revue de droit
des pays d'Afrique,,-EDIENA n 715, Jan. Fev, mars, 1967.pp 14-31
387

~ Faye j, Gallali -1 Bilaz R. « L'agronomie vécue: un défi pour les modèles planifiés.»
Environnement africain. Cal'liers d'Etudes du milieu et d'aménagement du territoire. Publié
par ENDA Programme. avec la collaboration de International African Institute.( Londres}
19n, pp 31-48
- Fayet: "Coutumes des Wolofs musulmans" : .Coutumiers juridiques de l'AOf, Paris,
Larose, 1939
- Laprum J C: « Là maîtrise de l'érosion et du ruissellement dans le Nordeste du Brésil,
Spécial érosion;)
QRSTOM.
Institut français de recherches
scientifiques pour le
développement en Coopération. N° 50, 1998. pp 22-23.
- Monod J.L. : llInstructions relatives à la politique cie l'enseignement en AOF" : flulletin de
l'enseignement dE;.~AOF, n0 46, 1918. pp. 53-55.
- Nambo JJ «Le contrat de vente immobilière entre citoyens français et indigènes en
Afrique noire coloniale.(Sénégal, Gabon, Cameroun.) » Première partie. in_Penant. Revue
de Droit des pays.drAfrique, _EDIENA_ n 829 janv-avr 1999, pp 52-75.
- Nsame Mbongo: "IdentITé et altérité en Afrique: Etude de la contradiction autochtone-
étranger, à la lumière de l'expérience historique de la mégalopole économique
camerounaise au XX siècle". Laboratoire Société et Développement dans l'espaoe et dans
le temps (SEDIT) Université Paris VII, Denis Diderot. CNRS, Conférence internationale du
9 au 11 déc.1999.. Atelier Identités.
- Persan Y: «La traite clandestine et la Côte des Rivières» Bulletin de liaison des
Professeurs d'hist:>ire et de oéographie d'Afrique et de Madagascar. N° spécial. 1967 pp
49-71.
- 5amb A. : "La sNcellerie" :Dakar, IFAN, Notes africaines, n0141, janvier 1974, pp.16-20.
Wanyou M « les oriÇlines de lai royauté en Afrique noire.»Revue juridique Independance et
Coopération. N° 2,. mai, août, 1996, Paris, EDIENA,pp 161-172
2) Ouvrages sur' h~ Sél1éga~
a) Ouvrages pubNiés
Angrand A. y~s Lébous de la PresQulle du cap-Vert: Essai sur leur histoire et leurs
coutumes: Dakar,. la Maison du Livre, 1946. 144 p.
Barry B. :La Sénégambie, du )';Ile au XIXe siècles :traite négrière, islam, conquête
coloniale. Paris, L'ldclrmattan,1984 . 421p.
Delcourt J : Ncllisance et croÎs:::-;ance de Dakar; Dakar, ed. Clairafrique,1983.
Diop O.s. : Kariro....: Nouvelles Editions latines, 1948 . 238 p.
388

Diouf 1"1. : Sénégal: Irç.s ethnies et la nation: U.N.R.I.5.D. Forum de Tiers -
Monde. L'Harmattm, 1995 . 281 p.
Filflli N: Ma vie : cinquante ans au Sénégal. Dakar, 1973. 129 P
Hardy G. : b~ mise en valeur du Sénégal, de 1817 à 1884. Paris, Larose, 1
376 p.
Pelissier P. : 1:,~.s: paysans du Sénégal: eN.R.S, Fabrègue, 1966 .939 p.
Peter G. : L'effort français au Sénégal: Paris, éd. De Brocard, 1933 . 383 p.
Samb El H M" :' "Kadior DembJl: Dakar, NEA, 1981 . 120 p.
EL H. M. : Le~l:ebous parlent d'eux-mêmes: Dakar, NEA, 1980 . 185 p.
Roche C. : wnquête et Résistance des peuples de la casamance: Dakar, NEA, 1976.
550 P
b) Thèses et mémoires
Ba B.: "La société lebu: la formation d'un peuple, la naissance d'un Etat":
Université de Dakar, Mémoire de tvlaîtrise, dép. Histoire, 1973. 204 p.
Boulégue J. : "La Sénégambie du milieu du XYlème au début du xvn ème siécle." Paris,
Sorbonne, Thèse de Doctorat de 31ème Cycle, 1967.319 p.-
Boulégue J. : "La Sénégambie du milieu du XVlème au début du XVIlème sléc!e." Paris,
Sorbonne, Thèse de DoetOlClt de 3ième Cycle, 1967. 319 p.
Diop A. ; "Santé et colànisation au Sénégal (1895-1914)," Paris If Thèse de
Doctorat de 3i~~!me Cycle, 1982. 325 p.
Diouf D. : "Hi5toire urbaine de la Commune de Dakar de 1887 à 1924° Université de
Dakar, dép. Histoire, Mémoire de Maîtrise,. 1979.
Fall A. : - ''Ett:ldE~ comparée de la religion pharaonique et de la religion joola :"
Dakar, UCAD, 1\\1émoire de Maîtrise, dép. Histoire, 1993. 92 p.
- ''La conception de l'Au- delà en Egypte pharaonique et en pays joolaN
Dakar,
UCAD, dép. Histoii'e" Mémoire de DEA, 1994. 42 p.
FaU R.: "Le royaume du Bawol du XVJème au xlxème siècles: pouvoir wolof el"
rapports avec les populations sB9reer:" Paris l, Sorbonne, Thèse de Doctorat de 31ème
Cycle, 1983. 348 p.
Faye a.(a) : "L'urbanisation et les processus sociaux au Sénégal: typologie descriptive
et analytique des déviations à Dakar". Dakar, UCAD, Thèse de Doctorat de 3ième Cycle,
dép. Histoire. 1989. 648 p.
389

Kane J. :"Le Fuuta Tooro des Satigi aux Almaami :(1512-1807), Dakar UCAD,
Thèse de Doctorat cj'Etat, Dépt. Histoire, 1986. 779 p.
Guéye Mb :"Les transformations des sociétés wolof et seereer, de l'ère de la conquête
à la mise en place de l'Administration coloniale :" Dakar, UCAD, Thèse de Doctorat d'Etat,
Dép. Histoire, 19S'O. 1003 p"
Mbaye R. : "La pensée et l'action d'El Hadj Malick Sy : un pôle d'attraction entre la
Sharia et la Tariqa : Dakar, Uc::,o..D, Thèse de Doctorat d'Etat. 1993.
Mbodj M. : "U'n exemple d'économie coloniale: le Sine - Saloum (Sénégal) de 1887 à
1940: cultures ë:rachidières et mutations sociales." Paris, Thèse de Doctorat du 3'ème
Cycle, 1977, 662 p.
Molleur B. : "Le droit de propriété sur le 501 sénégalais: analyse historique du XVII ème
siècle à 11ndépendënce". Unlversrté de Dijon, Thèse de Doctorat d/Etat en Droit, voUl,
1978.369 p
Sy 5 1 : « Le~; foyers culturels musulmans au Fuuta Jaalo et au fuuta Tooro» UCAD,
Dép. Histoire ,Mémoire de fvlaîtrise, 1983. 68 p~
Thiam Mb. :"I_a chefferie traditionnelle face. à la colonisation": Dakar, Thèse de
Doctorat de 3èrr.e <:Vele, dép. Histoire,.1986.
Touré A. "Un aspect de l'exploitation coloniale :fiscalité indigène et dépenses d1ntérêt
social dans le budgE~t du Sénégal ( 1905 - 1946),1f Dakar, UCAD, Dép. Histoire, Thèse de
Doctorat de 3ème Cycle, 1991. 427 p.
c) Articles, Rev'les, journaux.
- Adam et Brigaud: "Nlayes et petits cours d'eau": Etudes sénégalaises, fascicule 2
hydrographie 1949. pp.45-76.
- Aw M : «Goréel, la concession et le reste du commerce français d'Afrique au
XVIII
siècle.» Initiations et Etudes africaines, Dakar, IFAN C.A.D n 38, 1997. pp 158-165
r
- Diop A.B : "La tenure foncière ,en milieu Wolof: historique et actualité" [FAN, Notes
africaines, n0118, avril 1968.
- Diouf B.S : "Hagem et Jambooii" ; le Soleil. n07487, du 17-5-1995.
- Diouf M. : "Derr ba Waar Saal - Lat Joar Job: trahison ou conflit d'intérêts: une page
controversée de l'hi!;toire coloni~le du Sénégal." Afrique-Histoire, nO.!}, 1981, pp.47-48.
- Fayet: "Coutumes des Wolofs musulmans"': Coutumiers juridiques de l'AOF, Paris,
Larose, 1939.
390

- Fall Y. : "Crises socio....politiques et alternatives religieuses au Sénégal vers la fin
du XIXème siècle" : Revue sénégalaise de Philosophie, n05-8, 1985, pp.69~78.
- Guéye Mb : Le pouvoir politique en S&n&gambie, des origines à la conquète coloniale, in
Revue Française ( :Fi5toire d'Outre - Mer T. LXVIII, n 250, 1981.
- Mauny R. : "Bacbëlbs cimetières à griots": IFAN, Notes africaines, n056, 1952, pp.117~
119.
- Pasquier R.: l'Un aspect de l'histoire. des villes du Sénégal: les problèmes de
ravitaillement au XD(ème siècle." Çahiers du CR.A, nOS, 1987, pp.188-189.
- Samb f!'..1 L1Isiam Et l'histoire du Sénégal'l : Dakar, B. IFAN, série B, t,XXXIII, juillet 1971,
pp,461-507.
- Sylla A' ILes persécutions de Se)'dina Limamoulaye par les autorités colonlales~1 : Dakar,
B. IFAN, sérIe B, It.XXXIII, juillet 1971, pp,590-64 L
Thioub 1. " B:lnditisme social et ordre colonial: Yaadikkon (1922-1984)" : /l.nnales de
la Faculté des Lei~tr?s et Sciences Humaines, n022, 1992 pp .161-173
3) Ouvrages ;~(JéCÎfiques SUI' les Seereer
a) Ouvrages pLlbll"és
Anonyme: Le horst de Ndiass: publié par le Bureau Régional de la Géologie et des
Mines: Dakar, 1976
Dupire M.: S!lgesse Seereer ~ Essai sur la pensée seereer Ndut :Paris, Khartala
1994. 174 p.
Gastellu J.M ; J_'égalitaŒ:!me ~conomigue des Seereerdu Sénégal: ORSTOM, 19'81.
B08 p.
Gravrand RF (b): - La civilisation seereer cos.aan : Dakar, NEA, 1983.361 p.
"
(c) : - Seereer Pangool; Dakar, NEA, 1990, 461 p.
b) Thèses et rnémoires
Biramplrwa J rg .« L'évolution de la Cuesta de Thiès» mémoire de maîtrise Université
de Dakar. 1978
Lopis J. : "Phonologie et morphologie nominale du Noon". Paris III, Sorbonne, Thèse
de Doctorat de ]ième Cycle, 1981. 336 p.
Pichl W. :"The Cangin group: a language group in nothern Senegal; Pittsburg,
Dusquesne University. 1967.

Séne A. : "Le Jegem, c1e la pénétration coloniale à 1920 :les mutations sociales
face au pouvoir coloniaL" Dakar, UCAD, Mémoire de Maîtr,ise, dép. Histoire. 1992.
5issokho S:"Etude des rapports entre les Noon et la ville de Thiès: repli et/ou
marginalisation sC'd:>-culturelle, UCAD, Mémoire de Maîtrise, dép. Histoire, 1991. 94 p.
Thlao D. ~"Ki;a3n, histoire d'un terroir du Joobaas." Dakar, UCAD, dép. Histoire,
Mémoire de MaîtrisE!, 1991. 109 p..
- - ''Le Joobads et les Etats voisins": Dakar, UCAD, dép. Histoire, Mémoire de
"'-.
D.E.A.1992. 42 P
Thiaw V.A, '1."e~; Seereer du Kajoor au XIX ème siècle." Dakar, l,JCAD, dép. Histoire!
Mémoire de Maîtrise, 1990. 117 p.
c) Articles, reVl/:i8!', journaux~
- Aujas L. : "Les Sérères du Sénégal" : Bulletin du Comité d'Etudes historiques et
scientifiques de l'/\\.QL-_T.xrv n03, juillet~septembre 1931, Paris, Larose, 1.932.
'. Becker Ch. et Martin V. : "Les familles paternelles seereer", B.IFAN, 8.44, n03-4, 1982,
pp.321-389,
- Becker Ch. et IVlartin V. : "Les familles maternelles seereer", B,IFAN, 8.4, n03-4, 1983,
pp.357-402.
- Brasseur G : lIDérnographie des Ndout " : Notes africaines, n048, octobre 1950, pp.121-
1233.
~- Certaines J,D : "L.ë colonisation du pays Ndut" : Notes africaines, n0130, pp.47-S3.
- Faye O. (b): "Rêve et intrusion coloniale chez les Seereer du bassin arachldier·
(Sénégal)." Dakar, UCAD, Annales de la Faculté des lettres et Sciences Humaines, n022,
1992. pp.147~160.
(c) : "Mythe et hlstoke dans la vie de Kaan Fay du Cangin (Sénégal)" : ïn Cahiers
d'études africaine~:, 136, XXXN, 4, 1994. pp.618-645
- Gravrand R.P (a} :IlLes Sérères" ; Revues et Documents, nOS, mars 1962. pp. 31-38,
- Nlang M. ; "Le I-ônier dans la région de Thiès." Dakar, IFAN, Notes africaines, n0147,
1975, pp.l06-121.
<;
- Pichl W.: "QuatrE' anciennes coutumes Satan." IFAN, Notes africaines, n0149, 1976,PP
11~-14
392

Table des figurE~'s.
Figure l : Les Seerea- du Nord-Ouest dans l'espace nord sénégambien
p.6
Figure 2 : Schéma de l'occupation de l'espace Seerea- : exemple du village
de Paaki dans le Saafeen .. ,"
,
,
p.41
Figure 3: Le calE'~ndrier des travaux agricoles établi par Bugu Tin
"
p.98
Figure 4 : Tableau des espèces véqétales destinées à la cueillette
"
p.l00
Rgure 5 : Tableau cie correspondance des matriclans seereer lebu et wolot.
p.l11
,
Figure 6 : Tableau comparatif de la composition socioprofessionnelle des
sociétés Seereer dll Nord- Ouest et du 5iin
p.141
Figure7 :Conquête et résistance' des Seereerdu Nord-Ouest..
p 165
Figure 8 : Tableau cles travaux d'intérêt général à exécuter pendant l'année 1921...p.244
Figure 9 : Etat des ressources en 2~lImentat[on (pays seereer) par village
p. 253
Figure 10 : Forêts classées dU' massif de Njas
p.292
Figure Il: Recen~iernentpar village de la population du canton de
Kees (mars 1884)
p.3D1
Références iconu!jraphiques.
Photo l : Le {ah: unité de base de l'organisation de la société seereer
p.76
Photo II : Femmes seereer brisant les épis de mil pour en extraire des grains "
p.88
Photo III : Un /on7b (tombeau) seereer
p.154
Photo IV : Un secco ou centre de collecte de l'arachide à Kees
p. 286
393

TABLE OIES MATIERES
INTRODUCTIO,ll\\I GENERALE
p.l
PREMIERE PAR:ntE : Les sociétés seereerdu Nord-Ouest avant
la conquête cololliale
plO
Chapitre 1 : Le!!> hommes l~t leur environnement
p22
,
A La problématique de l'origine et du peuplement seereerdu Nord Ouest
p.23 ~
/
.
B Le choix des site; : Importance des facteurs sécuritaires
p.32
.----------..-. -
-..?
C les rapports ëlvec les peuples voisins
,
p.42 ~
1 La traite atlclntique, facteur de déstabilisation des sociétés seerea-
)-J

du Nord-Ouest
"
p.43
2 Des rapports rlostiles avec les Etats du Kajooret du Bawol.
p.45
3 un voisinagE" paisible avec les Lebu et les Seh
p.51
Chapitre II : De l'organisation des sociétés seereerdu Nord-Ouest.•••.p.54
A Problématique du système politique
p.63
1 Anarchies QU o'émocraties rUira/es ?
,
p.64
,
2 Mboi Sils roi du Joobaas ?
, p.69 -il
3 L'hypothèse de la confédération
p.75
B Une économie t"Urale d'autoconsommation
,
p.79
1 Le régime foncier
p. BD
2 Systèmes d'exploitation et de productions agricoles
P.86
_ o . .
__ .
_
3 Les opérations culturales et le calendrier agricole
P.93
4 Les activités annexes de l'agriculture et de l'élevage
p. 99
5 La place du commerce dans la vie économique des Seereerdu Nord-OueSt,p.l0S
C L'originalité de1organisation sociale
p,,109
1 Le système de parenté,
P.ll0
1 Les cérémoniies, cadre de solidarité sociale
"
P.118
3- Des sociétés hiérarchisées mais non « castées »
p.134
4 Des sociétés profondément ancrées dans la religion du terroir.
p.141
394

DEUXIEII,IH: PARTIE: tes sociétés du Nord-Ouest, de la conquête à tL
mise en place (
système: colonial.
p.156
Chapitre 1 : La ,conquêtel, une ét.ape décisive Ide la déstabilisation
des sociétés Sf.~eJ~eerdu Nord··Ouest : 1860~1891
p.158
A Le contexte géopolitique
p.159 .
B Les premières amputations du Kajoor et du Bawolou le prélude
de la conquête d=s territoires seereer du Nord-Ouest
p.161
C L'armée coloniale aux prises avec les Seereerdu Nord-Ouest
p.:L64
1 Les premiers en;lpiétements sur les territoires Seereer
du Nord-Ouest: 1860-1864
P.l64
2 Face à la supériorité militaire de la France, la stratégie
de la guérilla et des embuscades: 1864-1875
p.l73
3 Le nouveau contexte des relations entre la France et
les Seereerdu Nord -Ouest ::[870-1889
P.18S
4 L'expédition finale et la capitulation des Seereerdu Nord-Ouest; 1891..
p19D
C~apitre II : Lc~ rnise en ~llace et le renforcement du système colonial.. .. P.195
A La mise en place du système: une politique confuse d'administration
directe : 1850-1 tI9::i
p. 196
1 La doctrine de l'assimilation et les difficultés cie sa mise en œuvre
p.197
2 L'application ,je la politique d'administration clirecte et' son échec
dans les territoires seereer du Nord-Ouest
p.l98
B Les réformes clu système politique et administratif: 1893-1939
p.20S
1 Les conséqu,ences de l'échec de la politique d'administration directe;
la desaxectio l des te rrito ires 5eereer du Nord -{)uest
p. 205
2 La pOlitjqUE~ de protectorat et son application dans les territoires
seereer du Nord-Ouest
p.208
C Les Seereerdu Nord -ouest face aux rigueurs du système colonial.
p.213
1 Les instruments du système ou l'appareil répressif
p.214
2 Les mécanismes de l'exploitation: fiscalité, travail forcé, service militaire
p.226
3 Le rôre des sociétés secrètes et des ordalies dans la résistance
des peuples seereerdu Norcl-Ouest.
_
p.255
395

TROISIEIVfE PART:cEi : Domination coloniale et mutations
des sociétés seengerdu Nord·t()uest
p.265
Chapitre 1 : De Il'économÉe d'a~ltoconsommation à l'économie marchand1e••p.267
A Une condition à la mise en valeur des territoires seereer
.

d u Nord-Ouest: le desenclavement.
p.268
B Les tentatives a',Jortées de colonisation agricole
p.271
C Une percée timidE: de la culture de l'arachide
p.282
D Les Seereerdu Nord-Ouest insérés dans les circuits du commerce de traite
,p.293
Chapitre II : l.e!:f transformations socio-démographiques
p.299
A Les premiers siflnes d'un dynamisme démographique
p,300
B Les débuts d'un2 mobilité spatiale lntense
p.310
Chapitre III : L'II)lIverture des .Seereerdu Nord-Ouest
aux valeurs allolgènes
p.320
. Les sociétés seé'reerdu Nord-Ouest: camp de prédilection de l'action missionnaire.p.321
B une implantation tardive de I1slélm
p.332
C Une adhésion timide à l'école occidentale
:
p.346
0 de nouvelles normes d'organisation de la vie sociale
p.355
Conclusion
'
p.364
Annexes
,
,
p.369
Bibliographie
p.380
;.ble des figures
,
.:c.'
p.393
Table des matières
'
p.394
(
396