UNIVERSITÉ CHEIKH AI'ITt\\ DIOP - DAKAR
FACULTÉ DES LETTRES ET SCIENCES HUMAINES
DÉPARTEMENT DE LETfRES MODERNES
LA REPRÉSENTATION DE SOCRATE
DANS 14 LITTÉRATURE FRANÇAISE
DE LA RENAISSANCE
THÈSE DE DOCTORAT D'ÉrAT ÈS- LETTRES MODERNES
(L1TI~RATURE ET CIVILISATION FRANÇAISES DE LA RENAISSANCE)
PRÉSENTÉE Er SOUTENUE PAR
ALIOUNE DIANÉ
Maître-Assistant
SOUS LA DIRECTION DE
M. CLAUDE BLUM
PROFESSEUR TITUlA IRE À L'UNI VERSlTÉ
DE PARIS-SORSONNE-PARIS IV
DAKAR, 1998
(""

REMERCIEMENTS
,
ET DEDICACES
r--:
'-

1
RE:MERCIEMENTS
- La Mission Française de Coopération et d'Actlon Culturelle dont
la bourse en alternance nous a pennls de nous rendre régulièrement en
France afin d'entreprendre toutes les recherches nécessaires à la
réalisation de cette contribution à ~'histolre de l'Humanisme français,
- La Commission de Recherches de la Faculté des Lettres et
Sciences Humaines de l'Université Cheikh Anta Diop
dont la
subvention a pennis l'Impression de ce travall,
- notre maître Claude BLUM qui nous a transmis l'amour de la
littérature française du XVIe siècle et surtou t une méthode.
- Jean-Yves et Betty.
- Aux collègues du Département de Lettres Modernes de
l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar.
r- .
- Aux Maitres du Prtrnalre (Doudou DIALLO. Banda FALL. Marne
Cheikh KOUNTA ... ) et aux Professeurs de Français du Secondaire
(AUoune CISSÉ et Mamadou L. POUYE) à qui Je dois le sens et la
possibUité de ce que Je fais.

II
r
DÉDICACE~
- ln Memortam
Mamadou DIANÉ,
Alloune- Badara DIANÉ Sénlor
et Cheikh El Hadj Ib,rahlma SECK :
Pèlerins de l'Absolu, Je vous al donc laIssé parUr
Sans vous rendre rten de ce que vous m'avez donné
La vie a prts la ronne de votre absence.
. Arame, ma mère ...
- Ousseynou FAYE,
-Ndèye Daba ( RAGNA),
-Mes frères et sœurs,
- Petit Daouda, Pape Mallck ( le Sâba) et Ndèye Gnagna FAYE.
- L'ensemble de mes neveux et nièces.
- Louise-B. DIOUF, Mammy-Dlouma SÈNE, AUoune-Badara
SÈNE ("Tonton Pape"). Alloune-Badara GOMEZ, Bébé Akha, Fatou
Mbacké SECK, Aissatou et Marne-Anna:
L'écume acclame la mer en sa langue de Genèse
51 c'était à recommencer,
Je vous rencontreraI sans vous chercher.
- Pape Cheikh Faye, Mawdo SARR ( B.L.) . Gumar Khatab GuÈYE.
~ A l'autre famille de Ndlosmone et à celle de Plkine.
- On me permettra de les excepter de la discrétion et de
l'anonymat où la vérttable compllclté doit les tentr innommés les amls
de toujours que sont Mbaye SÈNE ( Btrlma, "L'Honneur, pour
toujours ... "), lha Diop DIAW ( Santos), le Capitaine Saïfoulaye SOW et
l'exceptionnelle Marne-Anna GAYE ( D. MBAYE) .

.--------.-~--
-
-
-
-
III
Pour Bébé AÏCHA .. ~

.- ,
"
,
INTRODUCTION GENERALE

2
UII n'est possIble d'aBer plus arriere et plus bas. Il a ratct
grand faveur à l'humaine condition de montrer combien elle
peut d'elle mesme 1 • (. •• ) il n'est aisé de parler et de vivre
comme Sacrates . Là loge ('extreme degre de perfection et de
difficulté: l'art n'y peut Jotndre" 2 •
SImilaire à ce polnt d'équilibre (ln)stable qu'André Breton
définissait comme le mobile de J'expérience surréaliste 3, le modèle
socratique est placé dans une position magistrale qui en accentue le
rôle de repère et la fonction de point d'ancrage. Cette image de
Socrate que l'essayiste compose permet facIlement de donner le
change. Mais, elle incline Ironiquement à penser que, à partir de
cette Ogure dominante du philosophe athénien, la littérature morale
de la Renaissance prend son envol et que, vraisemblablement. elle y
déchiffre aussi l'énoncé de son échec et y aperçoit l'horizon de sa
propre limitation, s'H est vrai que la fin s'annonce déjà dans le
commencement ...
Montaigne réfléchit sur le modèle socratique et pose le
problème en termes de limites. Son attitude est caractéristique de
r '
la·Renaissance qui n'a pourtant pas connu Socrate mals qui en parle
abondamment . Car, pour l'Humanisme, qui est fondamentalement
lI une éthique de la noblesse humaine" 4 et qui faH de ta restauration
des lettres de l'Antiquité une exigence à promouvoir, Socrate est un
- - - - - - - - - -
1 Montaigne, Les Essais. éd. critique par P. ViIJey et V.~L. Saulnler, Paris,
P.U.F., 1965, III, 12, 1038 B . Toutes nos références, sauf indication contraire,
renvoJent à cette édition.
2 Ibid., 1058 B .
3 Second Manifeste du Surréalisme, in Manifestes du Surréalisme , Paris,
Gallimard, 1981, p. 77.
4 A. Renaudet. "L'Humanisme de Dante", in Pensée humaniste et tradition
chrétienne aux XVe et XVIe siècles. Colloque International du c.N.R.S., Paris,
26-30 Octobre 1948, Paris, Éditions du C.N.R.s., 1950, p. 35 .

3
modèle exemplaire . Dans l'élan et le rythme qui anIment la
renovatlo studJorum caractéristique du XVIe siècle, les humanistes
composent une I1Apologie de Socrate" . Unanimement, Ils rendent
ainsi hommage à un philosophe qui eût -certainement- été étonné
de se voIr à la fols présenté comme un modèle, une exception et un
scandale. Le XVIe siècle célèbre Socrate par un ensemble de
manifestations sympathiques auxquelles partlcipen t des textes
aussi essentiels que le fameux Prologue du Gargantua 5 , Les EssaIs
de Montaigne, l'adage d'Érasme consacré aux sIlènes d'AJclblade6 ,
ou ~ncore Le Banquet religieux dans lequel un personnage a osé
prononcer ces paroles lourdes de signification et riches de futur:
USaint Socrate, priez pour nous" 7 •
La littérature de la Renaissance offre le spectacle d'une
singulière densIté et d'une prodigieuse richesse. Elle repose sur un
complexe réseau de relations se ramifiant dans la trame des textes
en tant que vIennent s'y Intriquer des procès relevant d'Instances
corollaLres et parfois con trad ictoires : les représen tations
Idéologiques, les modes de symbolisatIon. l'Inconscient, les discours
politiques, les pratJques esthétiques ... Le Socrate du XVIe siècle
sera donc le produit de ces différents procès de signification qui ne
cessent de se conjuguer et de se conjurer sans arriver à s'annuler et
se neutrallser mutuellement.
5 Rabelais, Œuvres Complètes, éd. critique par P. Jourda. Paris, Garnier
Frères. 1962, 2 vol., l, pp. 5-9 . Toutes nos références à l'œuvre de Rabelais,
sauf indication contraire. renvoient à cette édition.
i '
6 Les Adages, in Œuvres- diverses, éd. critique par J. Chomarat, Patis,
Ubrairie Générale,Française, 1991,2201, Les Silènes d'Alcibiade, pp. 402-435.
7 1:rasme, Éloge de la Folie. Adages, Colloques, Réflexions sur l'Art, l'Éducation,
la Religion,
la Guerre, la Phllosophie, Correspondances, éd. critique par Cl.
Blum, A. Godin, j.-Cl. Margotin et D. Ménager, Paris, .Ëditions Robert Laffont,
1992, p. 250 . Toutes nos références, sauf indication contraire, renvoient à
cette édition.

4
Mais Socrate est aussi insaisIssable que la consdence qu'il
symbolise. Comme totem de la philosophie, il hante littéralement le
XYle siècle et gouverne Intérieurement le régime des' énoncés laIes
et surtout -des reHgieux qui ont recours à fui non sans l'avoir
débarrassé des excroissances dangereuses en étouffant les
tendances jugées rebelles au logos officiel. En somme, chaque
conception de Socrate ne fut reçue ou déçue dans son Inspiration
comme dans ses aspirations que selon le bord théorique olj elle se
situait. Et, autour de la figure du phIlosophe grec, se dessine un
consensus dont nous avons essayé d'analyser le statut idéologique,
philosophique et esthétique dans ce travaIl qui cherche à
déterminer LA REPRÉSENTATION
DE SOCRATE DANS
LA
LITTÉRATURE FRANçAISE DE LA RENAlSSANCE .
Située dans Je vaste ensemble de la tradUlon crltlq ue des
études selzlémistes, la problématique de cette contribution à
l'histoire de l'Humanisme français n'est pas totalement nouvelle.
L'article fondateur de Marcel Raymond avait ouvert la voie en
fixant les cadres généraux de la réflexion 8 . Après luI, des érudits
dont les conclusions sont désormais classiques 9 et au nombre
desquels il faut citer Gérard Defaux, Michel Jeanneret et Jean Paris
8 " 'Saint' Socrate patron de l'Humanisme", in Revue Internationale de
Philosophie,
Se année, n° 15,1951, Fasc. 2, pp. 135-145 .
9 Volr, pour l'exemple, l'excelJen te étude réalisée par -R. Klein, "Le Thème du
fou et l'Ironie humanis!e", Archiva di Filosofia . Organo dell'InstJtuto di Studi
Fi/osonsi
, Roma, no3 1963 (Colloque Umanesimo e Ennetlca , Padova, 1963),
repris ln recueil posthume la FOl"me et J'intelligible , ÉcrUs sur la
Renaissance

et l"art moderne, Préface d'André Chastel, Paris, Gallimard,
1970, pp. 434-450 .

5
ont étudié ies rapports que Socrate entretient avec des écrivains
comme Érasme 10, Rabelais 11, ou encore Montalgpc 12 .
Mais nous semble t-H, le statut idéologique et poétique de
Socrate dans la littérature françaIse de la Renaissance reste encore
.à déterminer. Au-delà des vues fragmentaires et parcellaires, il se
pose la nécessité d'entreprendre une étude systématique de la
représentation qui permettrait à la fois de repérer les éléments qui
entrent en Jeu da'ns la construction de la figure du philosophe
athénien et d'analyser la circulation de son image dans la littérature
du XVIe siècle .
- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -
lO Voir infra, pp. 231-308.
Il Voir infra, pp. 309-400.
12 Les études sur Montaigne sont les plus nombreuses car l'auteur des Essais
est le plus socratique des écrivains de la Renaissance. Voir infra, pp. 401-408.
Parmi de nombreux et remarquables t.ravaux, on consultera les suivants: A.
Armaingaud , "Montaigne, Socrate et Épicure", in La NouveJJe Revue, XLII,
1919, pp.97-107, et 215 -224; K. Christodou1ou, " Socrate chez Montaigne et
Pascal", in B. S.A. M., n h 1-2, 1980, pp. 21~29 ; J.-M. Compain, "L'Imitation de
Socrate dans Les Essais", in Mon taigne et Les Essais 1588-1988 . Actes du
Congrès de Paris, Janvier 1988. réunis par Claude Blum, Prologue de Marcel
Tetel et Synthèse par Éva Kushner, Paris, Champion, 1990, pp.161-171 ; Fr.
Kellerman, " Montaigne's Socrates", in Romanic Review, XlV, 1954, pp. 170-
177, et " The Essais and Sacra tes" , in Symposium, X, 1956, pp. 204-206 ; E.
Limbrick, "Montaigne and Socrates", in Reforme and Refonnation, lX, 1973,
pp. 46-$ 7 ; E.L Pound , "Socrates and Montaigne", in Pavanes and Divisions,
New York, A. A. Knopf, 1918. pp.62-65 ; Fr. Rigolot, "la Loi de l'essai et la Loi
du Père: Socrate, Érasme, Luther et Montaigne", in Études montaignistes en
hommage à Pierre Michel, réunies par Cl. Blum et Fr. Moureau, Genève-
ParIs, SlatkJne-Champion, 1984, pp.Z23-Z31 ; Z: Samaras, " Le Portrait de
Socrate dans Les Essais", in B.S.AM., n° 3-4, 1980, pp. 67-75 ; M. E. Shannon,
Sacra tes as Ethical Madel in the Essais of Montaigne, Ph. D., Stanford
Unlversity, 1977, et P.-M. Schuhl, "Montaigne et Socrate", France-Grèce,
1956, l, n015, pp.7-15, repris in Études platoniciennes, Paris, P.U.F., 1960, XXI,
pp.152-166.
,.

G
En insistant sur la représentation telle que la Renaissance en
énonce le programme, en indique les pratiques et en définit les
enjeux, notre Première Partie ( L'HUMANISME FRANÇAIS ET LE MODÈLE
SOCRATIQUE) analyse les composantes de l'image et son mode de
fonctionnement.
Le préalable méthodologique incontournable auquel se heurte une
telle entreprise est le problème des référents textuels. Socrate nia
pas écrit et, dans une perspective archéologique, la transmission de
son image est assurée par les textes de J'Antiquité écrits par Platon,
Xénophon, Diogène Laërce, Aristophane... , les commentaires des
humanistes florentins du XYe siècle et surtout les traducteurs
français des Dialogues de Platon au XVIe siècle. Car, en ce qui
concerne la Renaissance françaIse, les traducteurs réalisent une
formidable entreprise de diffusion et de vulgarIsation entre les
années 1525-1535 qui marquent approximativement la date de
composition du texte anonyme du "Manuscript d'un dialogue de
Platon entre Socrate et Criton" et 1600 où Frédéric Morel publie le
texte posthume de la versIon Intégrale de La République réallsée
par Le Roy.
ç-
En étudiant Il La TransmissIon de llimage de Socrate et les
problèmes de la représentation" (l, J ), 1J siagira de déterminer les
origines, les formes et les foncIons de l'image à travers le véhicule
culturel que constitue la littérature qui est référée à un espace
précis ( la France) et,à une époque donnée ( la RenaIssance) . Car,
dans la sIngularité de ses orientations idéologiques et esthétiques,
le XVIe siècle fournit des informations sur Je caractère d'un sujet
(Socrate) en InsIstant sur quelques traits physiques et moraux et
sur des situations en partie connues.
Dans l'examen des questions relatives à la représentation,
l'essentielle problématique qui nous vaut leI Heu d'étude s'attachera

7
à analyser la circulation de la figure de Socrate à travers le vaste
réseau textuel de la Renaissance afin d'en détermIner Il Les
FonctIons Idéologiques" ( I, Il ) et "Les Fonctions esthétlques"( l, III ).
Qu'elle se définisse comme un document à l'intérieur duquel
la socIété s'auto-pense et élabore sérieusement le rituel de sa
propre représentation, ou qu'elle se présente comme le monument
d'un langage rendu à sa seule possibilité, la littérature de la
Renaissance française se place sous le patronage de Socrate. La
représentation inspIre à la fols un art de vivre et un art d'écrire,
une relation au monde et un rapport aux signes. Maître d'hier pour
demain, le phIlosophe athénien cautionne une éthique et autorise
les plus folles aventures langagières el les révolutions littéraIres les
plus radicales du XVIe siècle.
À la fois réception et action ~ur les textes 13 , la représentation
de la Renaissance n'est pas en contact immédiat avec Socrate dont
l'Image véritable est ensevelie par la légende. Mals, pulsq ue Socrate
personnIfie la conscience philosophique, la représentation semble
fonctionner comme une illusion rétrospective que chaque écrivain
formule à sa manière et que nous avons essayée de cerner dans
notre DeuxIème Partie ( lTINËRAlRES SOCRATIQUES ET PRATIQUES
D'ÉCRITURE) .
ç-
SItué q,ans un contexte historique précis et dans un procès de
production particulier, l'écrivaIn de la RenaIssance est s·oumLs à de
multiples déterminIsmes. L'image de Socrate à la Renaissance sera
donc analysée non seulement au niveau de· ce qu'elle représente
13 On consultera avec profit H.-R. Jauss, Pour une esthétique de la récepdon,
trad. française, Paris, Gallimard, 1978, et Poétique, 39, ( Tl1éorie de la
réception en Allemagne),
Septembre 1979.

8
mals aussi et surtout au niveau de ce qu'elle mobilise. Et, si l'on
utHlse une métaphore en parlant d'économie du langage, on peut
mettre la littérature en relation avec la mode et analyser la figure
de Socrate comme une image publtcitalre composée et vulgarisée
par les humanistes. Dans cette perspective, l'étude devra aussi
déterminer sur quel fonds (de commerce) s'élabore ce slnguller et
très compétitif produIt culturel quI peut avoir ses ~:1LUneS ( déficit),
ses excès ( Inflatlon), ·ses circuIts de distribution et son mode
d'échange ( dépense ou thésaurisation) ...
Qu'Il s'agisse d'Érasme de Rotterdam dont l'écriture subtJle
illustre 1\\ La Charité de J'ironIe" ( Il, 1) , de Rabelais dont le parcours
va "De l'errance à la béance du slgne"( Il, Il), ou de MontaJgne quI se
conduit comme un ,iBradeur de Mythes"( II, 11f), les écrIvains de la
RenaIssance se servent de la figure de Socrate qui a le statut d'un
rêve InteIJectuallsé pour expérimenter des pratiques discursives.
La fonction esthétique de Socrate est à la base d'une pratique qui
est aussi "expérience des limites" . Incapables d'imIter Socrate ou de
piéger son Image à travers les mots, les écrIvains du XVIe siècle le
considèrent comme le point limite de leur Investigation, le poInt
possible de la dIsparition de leur propre pratique éthique et
esthétique.
ParmI tant d'autres écrivains de la Renaissance, Érasme,
Rabelais et Montaigne savent que, en face de la vIe, la littérature
est souvent désarmée car les plus habiles représentations ne
sauraient concurrencer le réel en donnant une reproduction exacte
'--..

9
de Socrate" Mals, ils savent aussi que, privé de l'art, l'homme
perdraIt le seul moyen de léguer son Image à l'Histoire 14 "._
Les expériences linguIstiques de nos écrIvains sont marqués
par une Inflation du signe. Dans ces condItions, l'excès fonctionne
comme la marque d'une crise de la représentation en même temps
que celle d'un monde en pleine mutation. Car Martin Luther et Jean
CalvIh ont rompu l'unité de l'Europe chrétienne. La Réforme a
ensanglanté la France en l'installant durablement dans une zone de
turbulence marquée par des destructions, des pertes irréparables,
des ruInes et des haines inexpIables 15 " Par-delà la Jubilation
esthétique à laquelle nous invitent nos écrivains, la représentation
est une thérapeutique, un moyen de rendre supportable la
profonde crise ct u XVIe siècle ~n s'appuyant sur Socrate qui
survécu à la crise de la socIété athénIenne.
Telle qu'eIl~ sera étudiée ici, la représentation de Socrate sera
prIse en charge par une archéologie, une généalogie, Une sémiotique
et une poétique.
Plus de quatre siècles nous séparent des humanistes de la
Renaissance mais leurs textes parleront abondamment pour eux
parce que nous avon~ essayé, la plupart du temps, de leur laisser la
14 Baudelaire, dans" les Phares", a admirablement résumé cette perspective .
Les Fleurs du Mal, Rive Gauche Productions, 1985, p. 25 :
.. Car c'est vraiment, Seigneur, le meiUeur témoignage
Que nous puissions donner de notte dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge
Et vIent mourir au bord de votre Éternité! " .
15 VoIr les pénétrantes remarques de L. Febvre, Association Guillaume Budé"
Congrès de Tours et Poitiers, 3-9 Seprembre 1953 , Paris, Les Belles Lettres,
1954, p. 74; "Car Uya deux 'seizième siècle' . Le XVIe siècle des espérances et
celu1 des replis et des durcissements. Le XVIe siècle des illusions si l'on veut -
mals exaltantes et ennobIissantes- et le XVIe siècle des déchirements
misérables et forcenés, qui remplace l'aJ<1our par la haine {...l" .

10
parole en présentant de très larges extraits de leurs œuvres. Et, Il
faut avouer que, par l'Intermédiaire de cette expérIence verbale
qu'est la littérature, l'écho de la volx des humanIstes peut, dans une
sémiotique du texte séducteur, forcer les barrières de I-esP?ce et du
temps et traverser les siècles pour se faire tout proche. De cette
proxImité de volx lointaines, le lecteur moderne peut tirer un
"plaisir du texte" 16 car les écrivains du XVIe siècle ont beaucoup à
nous apprendre.
Nous ne saurions clore ce propos liminaire sans évoquer, en
témoignage de reconnaissance, notre maître Claude Blum à qui nous
devons le sens et la POsslbiHté de ce que nous faisons et à la haute
compétence duquel nous rendons ici hommage. Que celui qui a
guidé nos pas de chercheur depuis 1985 trouve en ce Heu
l'expression de notre profonde gratitude en même temps que la
"Défense et Illustration" d'une fidélité à la littérature française de la
Renaissance.
"
16 R. Barthes, Le Plaisir du texte, Paris, Seuil, 1973 .

PREMIÈRE PARTIE
, LfHUMAN!SME FRANÇAIS
ET LE MODELE SOCRATIQUE

"
.'
PREMIÈRE SECTION
LA TRANSMISSION DE L'IMAGE DE SOCRATE
ET LES PROBLÈMES DE LA REPRÉSENTATION

13
1. lA TRANSMISSION DE L'IMAGE DE SOCRATE
A LE PLATONISME À LA RENAISSANCE 1
ET L'ACTIVITÉ DFS TRADUCTEURS FRANÇAIS
Entre 1367 quI marque la date de publIcation du De Sui/psius
et multorum Ignorantia de Pétrarque, le premier à dédier sa vie à la
restauration des lettres de l'Antiquité, et 1505 où Jehudah (Judas)
Abarbanel dit Léon l'Hébreu -Juif de LIsbonne, établi à Naples-
compose approximativement ses fameux Dialogues d'amour,
l'Occident a, semble-t-il, découvert les œuvres du philosophe grec
- - - - --._-------
1 Sur celte question, on consultera les travaux de L. Brisson, Platon, les mots
et les mythes, Paris, Maspéro, 1982 ; j. Dagens, "Bibliographie du platonisme à
la fin du XVIe siècle", in Béru/le et les origines de la restallIâtion catholique
(1575-1611), Paris, Desclée de Brouwer, 1952, pp. 401-40l ; V. Descombes, Le
Platonisme,
ParIs, P.U.F., 1971; A. Lefranc, " Le Platonisme et la littérature en
France à l'époque de la Renaissance ( lS00~ 15 50)" , R. H.L. F., 3e année, 1896,
pp. 1-44, repris ln Grands écrivains français de la Renaissance , Paris,
Champlon, '1969, pp. 63-137 ; R. Lebègue, " L'Humanisme de la Renaissance.
Les traductions en France pendant la Renaissance", in L'Humanisme en
Alsace. Association Guillaume Budé. Congrès de Strasbourg, 20-22 Avril 1938,
Paris, Les Belles Lettres, 1939, pp. 362-377 ; "La République de Platon et la
Renaissance française", in Lettres d'Humanité, t. D, 1943, pp. 141-165 ; " Le
Platonisme en France au XVIe siècle", in Associa tion Guil1a ume Budé .
Congrès
de Tours et Poitiers, 3-9 Septembre 1953. Paris, les Belles Lettres,
1954, pp. 331-351 ; "Le Platonisme de Pétrarque à Léon l'Hébreu", in
Association Guillaume Budé. Congrès de Tours et Poitiers, op. dt., pp. 294-319;
"PérIode platonicienne et période stoïcienne dans la Renaissance française",
ln Bulletin of InrernationaJ Commîltee of Historical Sciences, III, pp.314-320 ;
Platon et Aristote à la Renaissance, XV1e Colloque International de Tours,
Juillet 1973, Paris, Librairie Philosophique Jean Vrin, 1976 ; J.-Cl. Margolin,
"Platon et Aristote à la Renaissance", in B.H.R., XXXVI, 1, 1974, pp.157-173 ; Le
Platonisme, AssocJation Guillaume Budé. Congrès
de Tours et Poitiers, op .dt.,
pp. 148-417 , et A,-M. Schmidt, "Traducteurs français de Platon" ( D.E.S. de
Lettres, inédit, 1921), in Études sur le XVIe siècle, Paris, Albin Michel 1967.
pp. 17~44.
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14
Platon 2, Et, aux dires d'Étienne Gilson 3 et de Raymond Lebègue 4
qui se sont respectivement occupés du Moyen Age et de la
Renaissance, le platonisme est "polymorphe" pour ces deux époques.
Car Il est nourri des œuvres de Platon, mals aussi des commentaires
réalisés par Porphyre, le Pseudo-Denys l'Aéropaglte, Jamblique,
Théon de Smyrne, Proclus, Hermias, Libanius et tant d'autres, de
l'Introduction d'Albinus, des Prolégomènes d'Olympladore ... et de
l'lnfluence du rhénan NIcolas de Cuse et du toscan Marsile Flein.
L'histoIre de la propagation du platonisme dans la France de la
RenaIssance a été retracée par la critique. Aussi, nous contenterons-
nous d'en indiquer les principales étapes.
2 Cf. R. Lebègue,"Le Platonisme de Pétrarque à Léon l'Hébreu", art. cit.
3 La Philosophie au Moyen Age, Paris, Payot, 1947, pp. 581-584.
4 "Le Platonisme en France au XVIe siècle", art. cit., pp, 332-333 :"
Le
Platonisme en France, au XVIe siècle, c'est sans doute J'œuvre de Platon, ou
plutôt un certain nombre de ses dialogues ; mais c'est aussi Cicéron,
Plutarque, Macrobe, les néo-platoniciens, saint AugusUn, Boèce, Denys le
pseudo~Aéropagite,Nicolas de Cuse, le traducteur et commentateur Flein, les
vulganisateurs itallens du platonisme mondain. De Platon à Marguerite de
Navarre, la doctrine s'altère. Autrefois, dans un congrès, le savant berlinois
Wechssler m'invita à me méfier des mots en isme : sage conseil! Au lieu de
platonisme, ne serait-li pas plus exact, ~ouvent, de dire fiCÎnlsme, plorinisme,
Castiglione. Bembo ou Léon l'Hébreu? Non seulement la matière à étudIer est
abondante, mais sa complexité est presque décourageante" . P. Sage ( t'le
Platonisme de Marguerite de Navarre", in Travaux de Linguistique et de
Littérature, VII, 2, 1969, p. 66) arrive à des conclusions identiques: "On sait
bien que le platonisme du XVIe siècle n'est pas pur. Les Italiens d'abord, les
Français à leur suite ont mêlé à Platon, en proportions variables, Pythagore.
Zoroastre, Hermès Trismégiste, les hymnes orphiques, la Cabbale, la
pWlosophie arabe, sans compter, bien C'otendu Plotln, Proclus, et autres néo-
platoniciens de l'Antiquité".
Voir aussi, en ce qul concerne la diversité des courants
platoniciens, R.
Lebègue,"Le Platonisme de Pétrarque à Léon l'Hébreu", pp. 317 et 55., et M.
Raymond, Introduction, in M, Fiein, Conunentaire sur le Banquet de Platon,
trad. française, Paris, Société d'Édition Les Belles Lettres, 1956, pp. 118 et ss.

15
En ~arge de l'arlstotéljsme. la Renaissance fut le siècle du
platonisme dont la vogue été favorIsée par l'action de l'humaniste
Germain de Ganay 5 et du curieux médecin lyonnais Symphorien
Champier dont les conceptions platonldennes sont mêlées
d'étranges rêverIes orphiques et alexandrines qui en altèrent
considérablement le sens et la valeur 6. À leur sutte, l'évangéHste
Jacques Lefèvre d'Étaples dont l'activité scientifique est marquée
par l'édition du De triplicia vita (1492), de la traduction d'Hermès
Trismégiste par MarsHe Ficln (1494 ) , des œuvres de Denys en
latin ( 1498) et de la Politique d'Aristote, manifesta ses sympathIes
par la pubJlcatlon des /-iecatomia= qui se présentent comme sept
livres de 700 propositions ou JaIs formuJées par Socrate et Platon
dans le traité des Lols ou de La Répu bliq ue .
À ce vaste mouvement de sympathie en faveur du. fondateur
de l'Académie, s'ajoute la publlcatIon, en 1511, des DJsputationes
Camaldulenses de Landinl qui est l'un des membres les plus
Importants'du cénacle florentin. Et, lorsque Marguerite de Navarre
voulut aider à la diffusion de la nouvelle doctrIne c'est le
Commentaire de MarsJle Ficin sur Le Banquet qu'elle fit traduIre à
son valet de chambre, Jean de la Haye en, 1546 7 . De plus, en 1578,
5 Voir A. tefranc, " Le Platonisme et la littérature en France à l'époque de la
Renaissance ( 1500-1550) ", art. clt., pp. 69-70 .
6 Pann1 ses œuvres. on peut citer Peri Archon '; De principiis dJscJplinarum
platonJcorum ; PlatonJcœ plll1osophiœ libri sex ; De rheologia orphicœ et
platonicre inven(ione arque origine; De quadriplid vita; DueiJum epistolare ;
Symphonla Platonis eum Aristorele ; La Nef des dames vertueuses composée
par malstre Simphorlen Champier, docteur en medecine
. Contenant quarre
livres, Le premier est intitulé la fleur des dames. Le second est
du régime du
mariage. Le
tiers est des propheties et des sibilles . Le q~art est le livre du
"raye amour, Lyon, Jacques Arnollet, 1503 ..,
r
7 Le Commentaire de Marsille Hein, florentin, sur Le Banquet de Platon: faler
françoys par Symon Silvi us, dict J.
de la Haye, valet de chambre de très
chrestiennê princesse Marguerite de France, Royne de Navarre, Poitiers,

16
Henri Estienne offre au public français une édition grecque de
l'œuvre complète de Platon en trois volumes et de très bonne
qualité scientifique. Le travail d'Henri Estienne est réalisé 'en
collaboration avec son ami Jean de Serres qui présente une version
latine car j( méprisait les traductIons de Marstle fleIn. Cette édition
grecque d'HenrI Estienne servira, en quelque sorte, de vulgate du
platonisme en France et influencera même les éditeurs modernes.
La diffusion de l'œuvre de Platon s'est principalement opérée
par l'intermédiaire des traductions latines qui circulaient en France
à ['époque. Mais ces traductions d'origIne diverse sont très vite
éclipsées par celles de Marslle flein parce que le platonIsme
français est essentiellement tributaire de l'œuvre du chanoIne
florentin. La vulgarisation de la traduction latine des Œuvres
Complètes de Platon par Marsile fleIn est extraordinaire. Son œuvre
monumentale ( DivinJ Plaronls opera omnia quœ exstant, Marsllio
Ficino in terprete ) est éd1tée en France en 1518 par Jean Petit, en
1522 par Josse Bade et, en 1533\\ par Josse Bade et Jean Petit...
Par, exemple, à Lyon, "Florence Françoyse"8, qui comptait parmi ses
plus Illustres notables de riches marchands florentins et plsans9 , la
- - - - - - - - - - - ------ - - - - - - - - ,
Enseigne du Péllcan, 1546 . En 1578, Guy Le Fèvre de La Baderie ( qui a
également traduit le De triplicia vira de Flein - Les Trois Livres de la vie -,
Paris, Abel L'AngeIJer, 1591) se lance également dans là même entreprise:
Discours de l'honneste am"our sur Le Banquer de Platon par Marsille Flein ,
Philosophe, Medecin et Theologien [TeS excellent. A la Sérénissime Royne de
Navarre. TraduIct du Toscan en Françoys par Guy le Fèvre de La Baden,
Secrétaire et Interprète aux langues pérégrines,
Pads, Jean Macé . La
traduction sera rééditée la même armée ( Paris, Lucas Breyel) et en 1588Avec
un Traicré de J . Picus MiranduJanus sur Je mesme subject, Paris, Abel
L'Angeller ( RN. : Ye 8 Rés. ). Entre 1484 et 1590, ce commentaire fut onze fois
édité en France.
8 A. Lefranc, " Le Platonisme et la littérature en France à l'époque de la
Renaissance ( 1500-1550)", art. cH., p.R7.
9 A-M. Sc1unidt, " Traducteurs français de Platon" , art. dt., p. 28.

17
traduction latine réalisée par Marslle Ficln est édItée en 1548,
1557, 1567 (par Antoine Vincent) , 1588 ( par Guillaume de
Lelmarle) et en 1590 ( par Francis Le Preux et GuIllaume de
Lelmarie ). Ce dynamIsme montre que l'Ode de l'Antiquité et
excellence de la ville de Lyon que Charles Fontaine publia en 1557
chez Jean Cltoys ne repose pas sur une réputation surfaite.
Mals, la diffusIon du platonIsme en France au XVIe sIècle est
Inséparable du travail des traducteurs dont l'activité est "promue à
la dIgnité de genre llttéraire" 10 • Et l'hIstoIre des textes de Platon à
travers leurs traductions successives est riche d'enseignements.
Quand des textes aussi célèbres que les Dialogues de Platon
rencontrent des lecteurs aussi passionnés que les humanistes de la
Renaissance, ta lIttérature entre dans un nouveau p.rintemps
Intellectuel qui est la marque dominante de tout le XVIe siècle.
10 R. Lebègue, " L'Humanisme de la Renaissance. Les traductions en France
pendant la Renaissance", art. ciL, p. 363. Sur la traduction, on consultera R. -
Autotte, Amyot et Plutarque. La tradition des Moralia au XVIe sjècle, Genève,
DTOZ, 1965 ( surlOut la bibllographle) ; J. Bellanger, "Histoire de la traduction
en France", in Revue des ÉLUdes Historiques, IVe Série, t. IV, 1891, pp. 240-262,
et 321 ~337 ; M. Delcourt, Études sur les traductions des tragiques grecs et
latins en France depuis la Renaissance, Bruxelles, Marcel Hayez, 1925 ; H.
LarwiIl, La Théorie de la traduction au début de la Renaissance, Munich, 1934,
J. Porcher, La Théologie naturelle et les théories de la traduction au XVIe
siècle, ln Œuvres Complètes de Montaigne, t. X, Paris, Con;:-::i.d, 1935, pp. 447-
479 ; J.-Y. Pouilloux, " Problèmes de traduction. L. Le Rayet Je Xe livre de La
RépublJque', in R.H.R., t. XXXI, 1969, pp. 47-66 ( voir la bibliogaphie de la note
1, p. 47 ); Récrire-Traduire, ln R.S.H., t. LU, n"ISO, Octobre-Décembre 1980, et
Sujet de l'écritu.re et traduction autour de 1540, Paris, Aux Amateurs du livre,
1988.

18
En l'état actuel de nos con:lalssances sur la question, voIci la
liste chronologique des principales traductions françaises des te"<tes
de Platon à la Renaissance Il :
1525 0 1535 :
ANONYME, Manuscript d'un dialogue de Platon entre
Socrate
et Criton ( M. Delcourt, "Une Tra91,lctlon inédite du
Criton antérieure à 1540", ln R.s.S., t.XJV, 1927, pp.49-61).
1542 :
Simon VALLAMBERT, De l'Obeïssance qu'on doibt à Jusrlce
et la patience qu'il convient avoir quand on est condamné
;
à tort: llvre de Platon intitulé Criton, tourné du grec en
françoys,
Paris, Ollivier MaJlard,
In-8
( Traduction
introuvable ).
1542 :
Antoine HÉRON dit la MaIson Neufve, La Parfa/cte Amye
d'Antholne Heroer. Avec plusieurs autres composHlons
dudJct autheur.
Le
Mythe
de l'Androgyne,
avec
l'Accroissement d'amour, autre invention extralcte de
Platon, Lyon, Pierre de Tours, In-8 ( Nouvelle édition in
Œuvres Poétiques,
par f. Gohin, Paris, É. Cornély et cie
Éditeurs, 1909) .
tl Consulter le travail monumental de P. Chavy, Traducr-eurs d'autrefois.
Moyen Age et Renaissance. Dictionnaire des traducteurs et de la littérature
traduite en ancien et moyen français ( 842-1600 J, Paris-Genève, Champion-
Slatklne, 1988, t.lI, pp. li2i-1B!, et l'ouvrage de Fr. Hennebert, Histoire des
traductions françaises d'auteurs grecs et latins pendant Je XVIe et le XVIIe
siècles, s.l.n.d., Bibliothèque de la Sorbonne, LH.I 22 ( 4°) .
----~-_.~-~-----~---~-----

19
1544 :
Bonaventure DES PÉRIERS, Le Discours de la Queste
d'amytié, dict Lysls
de Platon, envoyé à la Royne de
Navarre, in Recuell des Œuvres de feu l!onaventure des
.- ,
Périers, publiés par Antoine du Moul1h, Lyon, Jean de
Tournes, In-8 ( Nouvelle édition critique par L. Lacour,
Pms, P. Jannet, 1856, 2 vol.) .
1544 :
Étienne DOLET, Deux Dialogues de Platon; sçavoir l'ung
intitulé 'A"dochus', qui est des Misères
de la vie humaine
et
de l'immortalité de l'ame ; et rautre intitulé 'Hlpparcus',
qui est de la convoytise de l'homme, touchant la lucratlfve.
Le tout nouvellement lradu1ct en langue françoyse par
Estienne Dolet, ln Le Second Enfer,
Lyon, Estienne Dolet,
ln-S (BIbliothèque Sainte-Geneviève, Inv. 230 Rés. pIèce 1).
Avant 1545 :
Jean de LUXEMBOURG, Phedon, Manuscrit , t~aduction
dédiée au duc d'Orléans, fils de François 1er ( B. N. : Ms. fr.
1081 ) .
1545 :
ANONYME, Du Contempnenlent de la mort. Le livre nommé
l'Axlochus de Platon, Paris, DenIs Janot, In-8 ( RN. : Rés.
p.R. 162) .
,- ,

20
1545/1546 :
Simon DUBOIS dit Jean de LA HAYE, Le Banquet ( à la
suite du Commentaire de MarsilJe FleIn, florentin, sur Le
Banquet de Platon: (aict françoys par Symon SJlvlus, dict
jean de la Haye, valet de chambre de la Royne de
Navarre), Poitiers, Enseigne du Pelican, In-8 ( RN. : Ye 6
Rés.) .
1546:
RJchard LE BLANC, Le Dialogue de Plato, intitule 1o, qui est
de la fureur poetique et des louanges de la poesie,
translaté en françoys, Paris, Christian Wechel, In-8.
1547 :
Pierre (ou PhllIbert) DUVAL, Le Criton cfe Platon, ou de ce
qu'on dolbt faire, tradulct par le commendement du Roi, &

enrichi d'annotations par jean le MasJe Angevin, pour
J'Intelligence des lieux plus obscurs
& difficiles. Avec la vIe
de Pla ton mis en vers français par ledit Le Mas/e, Parts,
MIchel Vascosan, In-8 ( Bibliothèque Municipale de
Châlons-sur-Marne, Gt. 9822) .
1549 :
François H0rMAN,
L'Apologie de Socrate ,
écrite
premlerement en Grec par Plata et rn/se en Franço/s, Lyon,
Sebastien Gryphus, In-8 ( Bibllothèque Mazarine, 27. 45l.
Cet exemplaire est introuvable) .

21
1551 :
louIs LE ROY, Le Tlmée de Platon traifant de la Nature du
Monde & de l'Homme, translaté de Grec en Françoys, avec
l'exposition des lieux plus obscurs & difficlles . Trois
Oraisons
de de Demosrhene dites Olynlhiaques , Parts,
Michel Vascosan, ln-4 ( RN. : Ye 658 Rés.) .
1553 :
Louis LE ROY,
Le Phedon de Platon,
traittant de
J'immortallte de rame. Le dixlesme livre de la Republlque.
Deux passages du nlesme autheur à ce propos, J'un du
Phedre, l'autre du Gorgias ( La Remonstrance que fait
Cyrus à ses enfants et amys par Xenophon), Parts,
Sebastien Nyvelle, in-4 ( RN. : Ye 712 Rés.) .
1555 :
louis LE ROY, Le Premier, second et dixiesme l1vre de
justice ou de La Republique de Platon , plus quatre
Phlllipiques de Demosthene et Sermons de Theodor/te,
Paris, Sebastien Nyvelle, In-4 ( RN. : Ye 564 Rés.) .
1556 :
MathurIn HÉREf, Le Banquet de Platon tralctant d'Amour
et
de Beauté avec arguments .. Les plus notables et
meJlleures sentences recuel1Hes de toutes œuvres dudit
Platon,
Paris, Guillaume GuiIJard, in-4.

22
1558 :
Louis LE ROY, Le Sympose de Platon, ou de J'Amour et de
Beauté, traduit de Grec en Fançoys, avec trois llvres de
commentaires, extraJçtz de toute Philosophie, et recuel1l1s
des melJleurs autheurs tant Grecz que Latins, et autres, par
Lays Le Roy
. Plusieurs passages des meilleurs poetes
grecs et latins, citez aux commentaIres du 5yinpose de
Platon, mis en vers Françoys par J. du Bellay Angevin,
Paris, longIs et Mangnyer, 1n-4 ( RN.: Ye 616 Rés.).
1562 :
Louis LE ROY, Discours tres elegant et tres grave sur le
grand et jadis tTes renomme royaume des Perses et la
nourriture de leurs roys extraict du troisiesme livre des
loIs de Platon,
Paris, Frederic Morel, In-4 ( RN.: Ye 504
Rés.).
1564 :
Pierre TRÉDÉHAN, Tl1eages, ou de la saplense, dialogue de
Platon mis en vers françoys par Pierre Tredehan Angevin,
Lyon, Charles Pesnot, In-4 ( RN.: Ye 370 Rés.).
1579 :
Jean-Antoine MARTIN, Antlphron, qui eSf un dialogue de
vraye sé;l.piense ,- Lyon, Jean de Lestra, In-4.

23
1579 :
Biaise de VIGENÈRE, Trois dialogues de }'amitlé : Lysis de
Platon, et le La2/lus de Ciceron : contenans plusieurs beaux
preceptes, & discours philosophiques sur ce sujet: & le
Toxarlus de LucJan , Paris, Nicolas Chesneau, In-4 ( B. N.: Ye
474 Rés.).
Avant 1580 :
GuIllaume POSTEL, AxJochus, dialogue de Xenocrates
platonique, où est tra/cté
de desprJser la mort de
j'immortalité de J'ame, Paris, In-8 (Traductlon introuvable).
1585 :
Antoine DU VERDJER, Le CraUle ( Manuscrit introuvable) .
1585 :
Antoine DU VERDIER, L'Apologie de Socrate ( Manuscrit
introuvable) .
1597 :
Cyre FOUCAULT, sieur de la Coudrlere,
Les EpJsrres
amoureuses d'Aristenète . Avec l'image du vray amant,
discours tiré de Platon,
Poitiers, Andre Cltoys et Isaac
Barraud, 10-8 ( Bibliothèque Personnelle et Bibliothèque
Municipale detyon La Part-Dieu, 800. 293) .

24
1600:
Louis LE ROY, La Repub/lque de Platon, traduicte du grec
en françoys et enrichie de commentaires par Loys Le Roy;
plus quelques autres traductions platoniques de la
traduction du mesme lnterprete ( Phédon, extraJcts du
Phedre et du Gorgias) . Le tout revu et corrigé avec
l'original grec par Frederic Morel, ParIs, AmbroIse Drouart
et Claude Morel, In-2 (RN.: Ye 553 Rés.).
Certaines de ces traductions sont naturellem~i1t perdues. Aux.
versions du Criton de Simon Vallambert, de l'Apologie de François
Hatman et de l'Axlachos de Guillaume Postel, il faudra ajouter celles
du Cratyle et de l'Apologie de Socrate qu'Antoine du VerdIer, dans
sa Bibliothèque françoyse, s'attribue tout en prenant le soIn de dire
qu'elles n'étalent pas encore ImprImées à l'époque.
Mals, malgré ces pertes, le bilan bIbliographique est très
important. Pour la première fois de son histoire, la littérature
française dispose de traductions de textes de Platon en Frànçals .
Aux traductions dIrectes, il faudra ajouter tous les commentaires et
les productions des néoplatonlciens . La différence avec le Moyen
Age est énorme. Car, compte non tenu des commentaires, le Moyen
Age n'a connu directement Platon que par l'intermédiaire de trois
dIalogues en version latine: la traduction du Timée par Chalcidius
au IVe siècle et celles du Phédon et du Ménon vers 1157 par
Henrlcus Aristippus, chanoIne de Catane.
.
Dans un superbe élan de générosité, les doctes mettent à la
disposition de leurs compatriotes les trésors de la littérature

25
antique. Avec les traductions, le public lettré de l'époque accède à
l'œuvre de Platon et à l'image de Socrate . Cette activité de
traduction des textes de Plato~ quI s'étend approximativement
entre 1525 et 1600 appelle des remarques sur les groupes de
traducteurs et leurs motivations et des considérations sur la
morphologie des traductions et leur diffusion.
~-
,
,

26
B. LES GROUPES DE TRADUCTEURS
Les traducteurs de Platon au XVIe siècJe appartiennent
essentiellement à troIs tendances: le cercle des amis de la Reine de
Navarre, le Collège de France et l'Université.
1. LE CERCLE DES AMlS DE LA REINE
La Reine de Navarre a eu une influence considérable sur la
diffusion du platonIsme à la Renaissance 12 . À travers une
minutieuse enquête htstorique, Simone Ratei a montré J'f!1térêt que
la Reine a porté aux Idées philosophiques de Platon et l'influence
qu'elle a exercée sur les humanistes du XVIe siècle 13 . " Née sous le
signe de Platon", Marguerite de Navarre a joué un rôle de premier
plan dans l'activité des traducteurs. Elle a été nourrie au culte de
Platon par son précepteur Robert Hurault, abbé de Salnt-Martin, qui
fut le maître de Bonaventure des Périers. Et, sur la base d'un
platonIsme déformé par le ficinisme , elle imprIma sa marque à la
résurrection de la doctrine du fondateur de l'Académie 14 .
12 Voir M. De1court, "Une Traduction inédite du Criton antérieure à 1540", in
R.s.S., ~ XIV, 1927, pp.49-61 ; A. Le franc. " Le Platonisme et la littérature en
France à l'époque de la Renaissance ( 1500~lSS0) n, art. dt., pp. 65 et 79, et A.~
M. Schmidt. "Traducteurs français de Platon", art. ciL. passim.
13 "La Cour de la Reine Marguerite", in R.S.S, t. XI, 1924, pp. 1-29 ( 1ère
Partie), pp. 193~207 ( Hème Partie), et t. XII, 1924, pp. 1-43( IlIème Partie) .
VoIr aussi E. Droz, "la Reine de Navarre et la vie littérairE- ala cour de Nérac".
in Bulletin de la Société de Bib1Jophlles de Guyenne, n° 33. 1964, pp. 77-120.
14 P. Sage, "Le Platonisme de Marguerite de Navarre", art. cit., p. 64 . Voir
aussi pp. 64-82. Consulter j. Festugièr~, La. Philosophie de l'amour de Marsile
Flein
et son influence sur la littérature française au XVIe siècle, Paris,
librairie Philosophique Jean Vrin, 1941, (notes d'abord publiées in Rlvista da
UnJversidade di Coimbra , VIII, 1922. pp. 396-524 ) ; N. Ivanoff, 11 La Beauté
dans la phHosophie de Marsile Flein", in Humanisme et Renaissance, Ill.
1936, pp. 12-31 : Ph. de Lajarte, "L'Heptaméron et le flclnisme : rapports d'un
texte et d'une idéologie", in R.s.H., t. XXXVII, n0147, Juillet-Septembre 1972,


VOici, peur l'exemple, l'épître que lui adresse Guy Le Fèvre de
La Bederie dans sa traduction du Commentaire de FleIn sur Le
Banquet:
" Or comme ce festin et banquet platonique fut autrefoIs
célébré en somptueux et MagnIfique appareil par neuf
personnages segnalez, et excellents en toutes vertus et
doctrines soubs PauthorIté et aveu du magnIfique et illustre
LAURENT DE MEDICI, à la mode et à la façon Toscane: ainsi
Madame, soubs l'aveu et par le commandement de vostre
SerenissIme Majesté Il se verra de rechef Instrulct et dressé à
la françaIse des propres mets et vIandes spIrituelles qui
autrefois y furent servies: ausquelles tant s'en faut que le long
temps qui s'est escoulé depuis, ait porté quelque esperance que
plustost au repli d'un siècle elles ont conservé et augmenté le
premier "goust et saveur : de sorte qu'elles pourront
mahitenant, aussi bien que jamais, satisfaire à tout appétit et
palais non dépravé de mauvaises meurs, nI humeurs: et bIen.
prlnses se convertir en bonnes et salubres nourritures des
Ames de l'Amour vray salnctement enamourées" 15 •
- - - _ . - --- _ .. --_....•_--. . _ - - - - - - - - - - - - - -
pp. 339-371; A. Le franc , "Marguerite de Navarre et le platonisme en France",
in Grands écrivains français de la Rellaissance, op. eJr:., pp. 139-250, et N. de
Pierrefeu, "Marguerite de Navarre la platonicienne", in Cahiers d'Études
Ca th ares, n° 60, 1973 ; pp. 5-17 . A titre ct 'exemple. voici le début ct u poème
llmInaire qui, dans la traduction du Commentaire de M. Flein par Simon
DuboIs, est dédié" A la Royne de Navarre" par "quelque amy de 1. De la Haye" :
"Jadis Platon se sentit amoureux
Non de l'amour qui faict les douloureux,
Et quI le sens, et la personne change:
Mais d'un amour à celuy tout estrange
Qulles Amants ne brusle, ny consume
Mals seulement dedans l'esprit allume
Ung feu si doulx, et si bien moder-é
Que tout le corps en est bien temperé (... ) " .
1S Epistre à la Serenissime Royne de Navarre, Marguerite de F.fance, Fille,
Seur, & Espouse de Roy, in Discours de l'honnesre amour sur Le Banquet de
Platon par Marsille Hein, rraduicr
du toscan par Guy le Fèvre de La Boderl,
Paris, éd. cit., pp. aij-aiij . Cette mé~aphore constitue un lieu commun de

28
Même sI la rhétorique de l'éloge relève de l'exagération, Guy
Le Fèvre de La Boderle traduH une vérité faisant partIe du paysage
intellectuel de l'époque : la Reine de Navarre est le promoteur
exclusif des premières traducllons françaises des œuvres de Platon
au XVIe siècle. Très Justement, Marie Delcourt a noté que les
traducteurs d'avant 1550 " forment une seule école" ; c'est le cercle
des amis de la Reine. En tre 1536 et 1S47, ces familiers de la Reine
se livrent à une intense activité de recherche et de traduction
portant sur les textes de Platon que toute la Renaissance -française
qualifie de phllosophe lldivin" : Antoine Héroët ( l'Andogyne et
l'Accroissement d'amour) , Bonaventure des Périers ( le Lysls ),
Étienne Dolet ( l'Axiachos et l'Hipparque ), Richard Le Blanc ( l'Ion ),
Pierre ou Phillbert Du Val ( le Criton) et SImon Sllvlus ou DuboIs dit
Jean de la Haye ( Le Banq uet ) .
Les rapports particuliers unissant la ReIne à ces humanistes
qu'elle emploie comme valets de chambre ou qu'elle protège et
rétribue, affectent une tonalité singuIJère aux premières traductions
de Platon. Elles sont teintées d'un
esprit chevaleresque qui
constitue un héritage de la courtoisIe médIévale. Dans l'entourage
de la Reine, s'élabore "une véritable codification de l'amour
~--
.

29
spirituel" 16 comme le montrent beaucoup d'œuvres au nombre
desquelles un essai de Pic de la Mirandole traduit en Français par
GabrIel Chapuis en 1588 : Le Commen taire sur une chanson d'amour
composee par HJerome Benivient selon l'opinion des Platoniclens .
Les amIs de la Reine célèbrent l'amour comme Il èst codIfié par Le
Banquet. Cet amour de la beauté, quI est à l'origine de l'Image du
vray amant où Cyre Foucault s'inspire à la fois du Banquet et du
Phèdre, est célébré par AntoIne Héroët dans l'Androgyne et dans
l'Accroissement d'amour et par Bonaventure des Périers dans le
Lysls.
Pour la Reine, comme pour ses familiers, l'amour qui est une
fureur d'origine céleste dolt, pour mériter son nom, être
désintéressé. VoIci comment un autre humaniste, Le Caron, qui
I1 s'exerçoit ès dialogues de ce divln Platon" dès sa seizième année,
présente le problème:
"En quelle partIe de l'homme se trouvera cète souveraine
beauté? Je pense que ceux qui ne desguiseront le Jugement
des choses, le diront estre en la plus honorable partie, laquelle
rend l'homme ce qu'il est, à sçavoir l'Esprit. En cète mesme
- - - - - - - - - - - - -
l'époque. On la retrouve dans la Deffence et Illustration de la Langue
françoyse de J. Du Bellay ( éd. critique par H. Chamard, pp. 42-43 ) qui
l'applique à l'Antiquité et dans la Meditation sur Je l Psalme de David de Th. de
Bèze ( in Chrestiennes Meditations, êd. critique par M. Richter, Genève, Droz,
1964, p. 48) qui la situe par rapport à l'inspiration bibligue en amplifiant un
topos que l'on peut repérer dans Jérémie (XV, 16 ) , Ezéchiel (III, 1-3), et
Apocalypse ( X, 9) . Pour de plus amples informations sur la question, voir A.
Diané , Le Modèle poétique protestant dans la littérature française du XVIe
sIècle et du début du XVIIe siècle, Thèse de Doctorat Nouveau Régime,
Uttérature Française, Nanterre, 1989, pp. 48-55 .
16 A. Lefranc," Le Platonisme et la littérature en France à l'époque de la
Renaissance ( 1500-1550)", art. cit., p. 91 .
0;,".

30
manlere devons parler de l'amour: ainsi que Socrate disait à
Alel biade " 17 .
Pour les amis de la Rélne, comme pour Marsile Ficin, Platon, en
parlant de l'amour, n'a fait que représenter son maître. Car Socrate
est à la fois l'amant véritable et l'image fJdèle de l'amour. Son
enseignement permet de se détourner de l'amour bestial et vulgaire
qui est une sorte d'ensorcellement nuisible et de s'orienter vers les
degrés de l'amour céleste et divin quI élève l'âme et autorise la
rencontre avec le Saint-Esprit .
En s'appuyant sur le modèle de l'Académie florentlne , les
famlliers de la Reine célèbrent cet amour spiritualisé 18 . Raymond
17 Claire ou de la Beauté, in Dialogues, ( Paris, Jean Lon:~ls Libralre, 1556) •
éd. crJtlque par J. A. Buhlman et D. Gilman, Genève, Droz, 1986, Dialogue V,
p.3 21 . Voir Le Banq uet ( 218e· 219 a), les version s françaises du livre de B.
Castlgllone.( Les Quarres livres du courtisan, traduicts par Jacques Colin,
Lyon, Denys de Harsy, 153ï, Le Parfait courtisan, traduict par Gabriel
Chapuis, Paris, N. Bonfon, 1585 ), et N. Renaud, Les Chastes amours. Ensemble
les chansons d'amour, Paris, Thomas Brumen, 156S( Blbliothèque de
l'Arsenal, 40 BL 3271) . Signalons que G. Chapuis a également traduit L'Arioste
( Cinq Chants nouveaux de Loys Arioste, suivant la mariere des Furieux, Lyon.
Barthelemy Honorat, 1574) ; E. Guazzo ( La Civile conversation, Lyon. Jean
Beraud, 1579) ; Doni (" Les Mondes celestes, terrestres et infernaux, Lyon,
Barthelemy Honorat,1580), et Pic de la Mirandole (Le Commentaire sur une
chanson d'amour composee par Hierome Benivlenl selon l'opinion des
Platoniciens ,Parts, Abel L'AngeHer, 1588) .
18 Cf. Discours de l'honneste amour sur Le Banquer de Platon par Marsille
Fiein, traduict du toscan par Guy Je Fèvre de La Baden, éd. ciL, p. allij :
"Car l'Amant, l'Aymé, l'Amour mesme
Qui est le Dieu unique en trois,
Vous faisant par grace supreme
Fille, Seur, & Femme de Rois,
Au triple rond de la couronne
Qui vostre beau chef environne
A gravé par certaines lois
En lettres d'or ce beau retour
EN MARGUERITE DE VALOIS
GISE lA VERITÉ D'AMOUR" .

31
Lebègue a brillamment résumé cette conceptIon de l'amour qui
Informe à la fois Le Banquer et les conversations spirituelles à la
cour de la Reine de Navarre:
"L'Amour étant déflni désir de Beauté et la Beauté étant
considérée comme l'expressIon de la
Bonté dIvine, tout~
actlvlté créatrice aussI bien humaine que divine y trouvait son
principe. et son
Influence ou son empreinte devait
nécessairement se manifester dans tous nos actes, mais dans
tous les êtres et toutes les formes d'art" J9 .
Tel qu'lI existe à travers l'Image du vray amant de Cyre Foucault et
les traductions de l'Androgyne et de l'Accroissement d'amour par
Antoine Héroët et du Lysls par Bonaventure des Périers, le dIscours
amoureux des amis de la Reine prépare celui de Ja PléIade 20.
r '
19 "Le Platonisme de Pétrarque à Léon l'Hébreu", art. dt., p. 317 .
20 Cf. Les travaux de G. Mathieu~Castelianl. Les Thèmes amoureux dans la
poésie française
( 1570-1600), Paris, Klincksieck, 1975, et H. Weber,
"Platonisme et sensualité dans la poésie de la Pléiade", in Lumières de la
Pléjade
. lXe Stage International d'Études Humanistes, Tours, 1.965, Paris,
Ubrairie Plùlosophique Jean Vrin, 1966. pp.157-194 .

32
2. lA RÉACTION PHILOLOGIQUE ET UNlVERSITAIRE
,
A la premIère vague de traducteurs, succède une deuxième
vague essentiellement guIdée par "L'amour de la phllologIe" 21 dont
parle GuIllaume Budé qui réhabilite ainsI ses pairs humanistes
particIpant à la restauration des trésors de la lIttérature antique:
H
( ••• )
les disciples de la sagesse mystique et transocéane de la
vie. Tels sont peut-être ceux quI "sur le sein de Socrate"
(comme dit le même Perse) Il ont appris les éléments de
phIlosophIe" et dont les études sont assez avanéées ( ... ) If 22 •
- - - _ . _ - - - - - -
21 Le Passage de l'HeIJénisme au Chrisrianisme , trad. française du De transitu
Hellenismi
ad Chrisoanismum ( d'après l'édition de Paris. R. Estienne, 1535 ) ,
.éd. crItique par M . Lebel, Sherbrooke, Éditions Paulines, 1973. Préface, 1 .
Cet "amour de la philologie" est celui de tous les humanistes. Ainsi, en 1416,
Leonardo Bruni adresse cette lettre à Poggio Bracclollni qui vient d'annoncer
la découverte de l'Insrj(ulion Oratoire de Quintilien: " La République des
Lettres a raison de se réjouir (... ). Ce sera votre gloire suprême que soient
rendus à notre âge, grâce à vos soins et à votre diligence, les écrits
d'excellents auteurs qui avaient échappé jusqu'ici à la recherche des lettrés.
L'accomplissement d'une pareille entreprise nous imposera, à nous et à nos
successeurs, une dette d'éternelle reconnaissance envers vous. les âges
futurs rappelleront que ces œuvres dont la perte avait été amèrement
pleurée par tous les amIs des lettres, ont été recouvrées par vous ; et, comme
Camille, pour avoir reconstruit Rome, en a été appelé le second fondateur,
ainsi, et de toutes ces œuvres pourrez-vous être dit, en toute vérité, le second
père. (. .. ) Je vous en conjure, mon cher Pogge, envoyez-moi au plus tôt le
manuscrit afin que je puisse au moins le voir avant de mourir". ( Cité par R.
Morçay et A. Müller, La Renaissance, Paris, Del Duca Éditeur, 1960, p.21) .
Il faut dire que Poggio Bracciolini mérite bien cette lettre dithyrambique car
il fut le plus infatigable et le plus heureux des humanistes de l'Age d'Or des
découvertes. il a exhumé les Argonautiques de Valerius Flaccus, les Silves de
Stace. le traité d'Astronomie de Manlllus, celui de Vitruve sur l'Architecture,
les Puniques de Silus Italicus, le De Natura rerum dé Lucrèce, l'Histoire
d'Anunien Marcelin, huit nbuveaux dIscours de Cicéron dont le Pro Murena
et le Pro Sexto RoscJo ...
22 Ibid., III, .pp. 231-323 .

33
GuIllaume Budé exhibe la fierté d'appartenir à une classe de
prlvUéglés . De cette fierté. de cet te assurance, les philologues de la
Renaissance représen ten t la prise de conscience réfléchie.
Propagateurs des lumières civilisatrIces de l'Antiquité, ils
transposent au niveau d'un idéal éclairé J'exubérance et
l'utilitarisme conquérant de leur époque. En essaçà'nt de raviver le
rêve d'or et d'azur d'un monde disparu, Ils se sentent chez eux dans
la culture antique et ne doutent pas que l'homme puisse beaucoup
puisqu'il a tant évolué, comme le laisse entendre Le Roy 23 • ta
philologie est, en quelque sorte, asservie à une Idée directrice ayant
force d'exigence absolue au point de donner le sentiment d'une
obsession: l'établlssement ou le rétablissement des textes de
l'Antiquité.
Les humanistes considèrent l'Antiquité comme une grande
œuvre qui tend à épuiser le réel en libérant ses virtualités. Mnsl,
les ruines du monde gréco-laUn s'Illuminent grâce à l'actIon
salutaire des érudits du XVIe sIècle. Muée en langue morte, la
parole vivante du passé se fait encore entendre dans son absence
parce qu'elle est utilisée comme référence directe dans la
littérature française de la Renaissance. Véritable Archéologie de la
Parole, la philologie travailie à la restauration du pcÜrimoine
culturel de l'Antiquité.
L'Humanisme est une révolu tion culturelle. De cette
révolution, l'œuvre de Guillaume Budé constitue le témoin et le très
- - - - - - - -
23 De la Puissance, sçavoir et autre excellence de ce siècle, in Dela vicissitude
et variété des choses en J'univers, et concurrence des annes et des lettres par
les premieres et plus illustres nations du monde, depuis le temps a
commencé la civilité, et memoire humaine jusqu'à ce jour, ( Paris, Pierre
L'HuHller, 1575 ), éd. critique par Ph. Desan, Paris, librairie Artbème Fayard,
1988, Livre Dixieme, pp. 363- 382 .

34
efficace agent. Guillaume Budé, on Je salt 24 , fut un héros du savoir
et une figure emblématique de cette "science çl~s lettresl1 en plein
essor dont il a été, à l'aube du XVle siècle, le pionnier et, sous le
règne de François 1er, l'Inlassable avocat. Nous lui devons
notamment la notIon d'encyc1opédisme, c'est-à-dire l'Idée que Jes
discipHnes, toutes trIbutaIres d'une science unique, celle du langage,
sont indIssolublement liées entre elles.
En inslstanf sur la promot]on de l'étude des lettres dans leur
langue d'origIne. Guillaume Budé, sans risque d'être démenti, peut
s'enorgueillir d'avoir, par ses travaux, "rouvert les sépulcres de
l'Antiquité" . Son De Phil%gla , daté de 1532 et dont le livre II sera
traduit par Le Roy sur l'ordre de Charles lX, constitue un étendard
pour tous les humanistes quI, dans leur ferveur devant la
redécouverte de l'Antiquité, pensent se trouver devant un trésor
sauvé par la grâce divine.
Dans un poème en vers précédant sa traductJon de l'Axiachos
et de l'Hipparque, Étlenne Dolet, bIen avant Le Roy 2S J apostrophe
vigoureusement ses compatriotes:
__._---
-_._-~-_.
24 Voir surtout L . DelarueIJe, Guillaume Budé, les origines, les débuts, les
idées maîtresses, ParIs, Champion, 1907, et M.-M. de la Garanderie ,
Christianisme et lettres profanes , 1515-1535 . Essai sur les men talités des
milieux intellectuels parisiens
et sur la pensée de Guillaume Budé, Paris,
Champion, 1976 .
2S De la vicissitude et variété des choses en l'univers. et concurrence des
armes et des lettres par les premieres et plus illustres na tians du monde,
depuis le temps où a commencé la civilité, et memoke humaine jusqu'à ce
jour, ( Paris, Pierre L'Huilller, 1575 ), éd. cit., Uvre Second, pp. 99 ;"Et quand
en ceste medlocrité d'esprit et de sçavoir j'aurois seulement proposé le
premier à la natlori Françoise les lumières des lettres à sçavoir [socrate,
Xenophon, Demosthene, Aristote, Platon, et les precepteurs appelez par
Seneque du genre humain qui ont demouré long temps cachez ès escholes, ou
ensevelis ès librairies, sans estre mis en usage C..) " .
ç--

35
"C'est assés vescu en tenebres :
Acquerir fault l'Intelligence
Des bons Autheurs, les plus celebres
QuI soient en tout art, et science.
Pour cela ( ayant confiance
Que prendrez mon labeur en gré)
Tous Autheurs du plus hault degré
Je choysis, pour Françoys les rendre:
Ce que pouvez ass.és entendre,
Voyant Platon que vous propose:
Car sI blen le voulez comprendre,
Ya II plus divIne chose" 26.
Au nom de tous les humanistes, Étienne Dolet systématise un
idéal quI est celui de la philologie de J'époque. Lent et patient
travail de recherche des manuscrits et de restitution des textes
dans leur pureté, la philologie, quI coïncide avec l'Humanisme, est
une tentatlve d'abolir l'éloIgnement spatio-temporel de l'AntiquIté.
Dans l'épître liminaire à la traduction de l'Axiachos et de
l'Hipparque, Étienne Dolet s'adresse ainsi au Roi:
"(. .. ) Mes thresors sont ne or ou argent, pierrerIes et telles
choses caducques et de peu d~ durée, mals les efforts de mon
esprit tant en Latin qu'en vostre langue Françoyse : thresors de
trop plus grand'consequence que les richesses terriennes. (... )
Revoyant doncq' mes dicts thresors, je trouvay de fortune deux
Dialogues de Platon, par moy aultresfoys tradulcts et mys au
net 11 27 •
26 Est/enne Dolet à ceulx de sa nation, in Préfaces Françaises. éd. critique par
CI. Longeen; Genève, Drez) 1979, p. 181 .
27 Dolet au Roy rreschrestien ,in Préfaces Françaises, éd. cit., p. 182 .

36
En étudiant Platon en érudits, les philologues se lancent dans une
entreprIse qui constitue un apport décisif à l'établissement et à
l'interprétation des textes de l'Antiquité . C'est la période
correspondant à "l'essor de l'Humanisme érudit" 2S •
ç -
Pour J'exemple, on peut citer le cas de l'humaniste Le Roy
dont l'entreprise constitue un modèle pour tout le XVIe siècle. Tour
à tour, il t'raduit le Timée (1551), le Phédon, le Xe Livre de La
Républlq ue, des passages ct u Phèdre et ct u Gorgias ( 1553) , Le fer et
le /le Livre de la République ( 1555), Le Sympose ( 1558), le Ille
LIvre des Lois ( 1562) et l'intégrale de La Républlque ( 1600 ) .
Cette prodigieuse activité fit de Le Roy le plus grand traducteur
français des textes de Platon au XVIe sIècle.
La philologIe est une activité caractéristIque de toute la
Renaissance mals elle a souvent son temple au Collège de France 29 •
En plus de Le Roy dont l'activité de traducteur est la plus étendue,
on peut signaler une traductIon perdue de l'Machos réalisée par
Guillaume Postel qul enseIgna le Grec, l'Hébreu et l'Arabe au Collège
de France et quI est un adepte iHuminé d'une philosophie très
personnelle.
Le souel d'exactitude quI anime les philologues dans leur
activité de traducteurs est également celul des unIversitaIres .
AInsi, pour Ramus qui est le champlon de la lutte contre la
----~-
28 Cf. j. Jehasse, La Renaissance de la critique. L'essor de J'Humanisme
érudit,
Salnt-.Ëtlenne, Presses Universitaires , 1976 . Voir aussi le compte-
rendu
in L'Information Lirtéraire, 28e année, nOS, Novembre-Décembre
1976,pp.199-202.
29 Consulter les travaux d'A. Lefranc, Histoire du Collège de France, Paris,
Hachette, 1893, et La Vie quotidienne au temps de la Renaissance, Paris,
Hachette, 1938.


scolastique arIstotélicienne, la dIffusion du platonIsme obéIt à des
préoccupations scientifiques 30 . Professeur de Philosophie et
d'Éloquence, Ramus se saisIt de Socrate comme d'un contre-modèle
qu l ll oppose à Aristote dont l'lnnuence est encore déterminante au
ç
XYle siècle .
Par son co mme n taIre ct u Songe de Selpion (1546) et son
édition des Épîtres de Platon en 1549, Ramus donne, au sein de
l'Université, le signaI de la révolte contre un aristotélisme plusieurs
fols séculaire. Et, ayant, grâce à la protectlon du CardInal de
Lorraine, échappé au procès que lui intenteront les maîtres
aristotélIciens de la Sorbonne en 1543 , Ramus luI dédie ainsi sa
Dialectique suivant une tradition littéraire qu'lI fait remonter à
Virgile 31 :
"Les mariniers, Mécène, sauvez de la tormente et tempeste de
la mer, offroyent ancIennement quelque don au dieu par Payde
duquel Ils pensoyent estre conduictz à port (... )" 32 •
----_.~. __ ..._.~-
30 VoIr R. Hooykaas, "Pierre de la }~.amée et l'empirisme slentlfique au XVIe
siècle", in La Science au XVIe siècle. Colloque International de Royaumont,
1-4 Juillet 1957, Paris, Hermann, 1960, pp. 299-311, et Humanisme, Science et
Réforme, Plerre de la Ramée (l515-15ï2), Leyden, 1958.
Sur l'œuvre de Ramus, on consultera N. Bruyère, Méthode et dialectique dans
l'œuvre de La Ramée, Paris. Librairie Philosophique Jean Vrin. 1984 ; J.-O.
Fleckensteln. "Petrus Ramus et l'Humanisme Bâlois", in
La Science au XVIe
siècle . Colloq ue In terna tian al de Roya umon t , op. ci t., pp. 119-13 3;
K.
Meerhoff, Rhétorique et poétique aIl XVie sIècle en France. Du Bellay, Ramus
et les autres, Leyde, E.-j. 8rill, 1986; w. j. Ong, Ramus, Method and the Decay
of Dialogue , Cambridge, Massachuchets, 1981 ; Revue des Sciences
Philosophiques et Théologiques,
n~ 70, 1986 ( Pierre de la Ramée) , et P.
Sharrat, " Ramus, philosophe indIgné", in B.A.C.B., 1982, pp.184-2ü6, et
"Rabelais, Ramus et Raminagrobis Ol , in R.H.LF., lXXXll, 1982, pp. 262-269 .
31 Énéide, XII, 766-769 .
32 Preface de Pierre de la Ramée sur la Dialectique, à Charles de Lorraine,
Cardinal, son Mécène) in Dialectique (1555) , éd. critique par M. Dassonville,
Genève. Droz, 1964, p,49.

38
À
travers son enseignement unlversJtalre, Ramus. ne cesse
d'affirmer que, dans l'œuvre de Platon, se voit la libre interrogation
de l'homme à travers la figure de Socrate quI constitue le véritable
esprit sclentifique , comme Ille dit en parlant de la dIalectique:
"Zenon Eléate a tenu eschole de Dialectique J tellement
qu'Aristote au Sophiste l'a réputé le premIer inventeur d'icelle.
Socrate l'a merveilleusement ceJebrée , et combien que parlant
modestement de soy, dlsoyt qu'Il ne sçavoit autre chose sinon
qu'lI ne sçavolt rIen, neantmolns s'attribuait en ceste exceptIon
la science de Dialectique, par laqueIJe seulle Il pouvait sçavolr
son ignorance. Et certes il n'a dIssImulé combien n excellait par
icelle entre les hommes" 33 .
L'objectif de Ramus est trIple car ses travaux ont un intérêt
llngulstlq ue, pédagogique et scientiflq ue . L,a. DJalectique est
exempla1re de la recherche de Ramus qui est un contemporain de la
Pléiade e~ qui ., par l'émancipation de la langue et de la pensée,
cherche à se libérer de la scolastique pour arriver à réaliser la
rénovation de l'enseignement et la promotion des connaissances
scientifiques ~
Si Ramus a tant d'admiration pour Socrate, c'est que ce
dernier proposait avant tout d'é-Iever ses auditeurs au-dessus des
sens, des préjugés et du témoignage des hommes afin de les rendre
à la justesse et à la llberté de leur jugement.
"la verité des choses comprises ès arts est aussI naturellement
proposée à l'esprit comme est la couleur à la veuë . C..) Ce que
nous appelons enseigner n'est pas bailler la sapience, ains
33 Dialectique (1555) , éd. cit.. p.sa.

39
seulement tourner et diriger l'esprit à contempler ce que de
soy mesme Il eust peu apercEvoir Il 34.
C'est donc une véritable purification qui s'lmpos€- afin de délivrer
l'esprit de tout ce qui lui est extrinsèque et de le rendre à son état
naturel . Dans la philosophie de Socrate, Ramus cherche un
instrumen t de libération.
Au XVIe siècle, le platonisme est donc largement tributaire
des traducteurs qui ont accompli un Immense travail de
vulgarisation conformément au principe humaniste de diffusIon des
connaIssances. Que les traducteurs salent des amis de la Reine, des
phllologues ou des universitaIres, leur entreprIse a eu un énonne
retentissement dans l'histoire des idées et dans la llttérature de
l'époque 35 . Six fols réédité en dix ans, le travail d'Étienne Dolet sur
le sujet ( La Maniere de bien traduire d1une langue en autre)
atteste de l'intérêt que la Renaissance porte à l'art de la traduction
qui est d'ailleurs encouragé et récompensé par les prInces et les
mécènes. Avec l'entreprise des groupes de traducteurs travaillant
dans des contextes très différents, les érudits latinisants qui
consultaient les traductions de Marsile FIeln ne sont plus désormaIs
les seuls à avoIr accès aux textes de Platon.
34 Ibid., p. 22 .
35 Cf. R. Lebègue, " L'Humanisme de la Renaissance. Les traductions en
France pendant la Renaissance", art. cit.

40
C. LES MOTNATIONS DES TRADUCTEURS
L'Intense actlvlté de traduction caractérIstique du XVIe siècle
obéit à des présupposés et à des problématiques aussi différents les
uns des autres . Les humanIstes "traduIsent leurs dialogues
préférés", nous dit Albert-Marle SchmIdt 36 mals le choix, pensons-
nous, doit être fondé car il a des raisons quI débordent la simple
subJectivité. Au-delà de l'orientation linguistIque, le travail des
traducteurs obéit à des motivations personnelles, Idéologiques,
religieuses ou politiques 37. Dans cette perspectlve, les préfaces des
traductions françaIses des textes de Platon sont des documents de
premIère main car, au moins en partie, ~Pes manifestent
explicitement les intentions des humanistes.
1. LES MOTIVATIONS PERSONNELLES
En ce qui concerne les motlvatlons personnelles, elles sont très
diverses. Le Roy est surtout attiré par la métaphysique de Platon
et par une conception universalIste de la philosophie que révèle
très bien l'Intitulé de son traité: De la vicissitude et variété des
choses en l'univers, et concurrence des armes
et des lettres par les
premieres et plus illustres nations du monde, depuis le temps où a
commencé la civilité, et memoire humaine jusqu'à ce jour et
Consideration sur J'hjstoire française et universelle, dont les
merveilles sont succintement recitées . Quant à Bonaventure des
Périers, il trouve dans le Lysis l'apologie de ttl'honneste amourll et
essaie de chercher un retour en grâce et surtout un remède à son
-- --.~--_._------
36 "Traducteurs français de Platon", art. cit., p. 20.
37 Voir infra, pp. 42-53.

41
angoisse existentielle qui débouchera sur la folie et le suIcide
évoqués par Henri Estienne 38 .
Pour Étienne Dolet, le problème est autre: suivant en cela
l'opInion de Rodolphe AgrIcola, il tenait l'Auochos pour authentique
et y cherchait un remède à sa mélancoHe et au sentiment de
l'Insécurité pesant sur sa conscience. Ne se sentant pas en sécurité,
il multlpUe les lettres aux personnalités et, dans un cri de détresse
lancé A ses meilleurs et principaux amys ,il cherche ainsi à leur
faIre partager ses convictions:
"(... ) j'ay voulu faire ces myennes petites compositions dressées
sur la probation de mon innocence, touchant mon dernier
emprisonnement, affin que sI avez esté mal. Informés par cy
devant de mon affaire ( rn'attrlbuantz coulpe, où je suis
totalement sans coulpe), vous reJectlez vostre opinIon
maulvalse, et cognoissiez qu'à tort et sans cause (... ) Je suys en
peine et fascherte (... ) . Pour ceste heure Je me contente de vous
faIre apparoistre que c'est par malheur, et non par deBct et
crime, que suys en affliction" 39 •
Ce philologue familier de la prison a nécessairement rencontré et
apprécié le Socrate du Criton et de l'Apologie. Dans ses traductions
de Platon, Étienne Dolet manlfeste un objectif pédagogique et moral.
11 s'agit de traduire les œuvres de Platon et, par l'intermédiaire de
la sagesse socratique, d'arriver à la tolérance évangélique.
38 Apologie pour Hérodote, éd. critique par P. RJstelhuber, Paris, Useux, 1879,
2 VoL, XVIII ;" Je n 'oublierai pas Bonaventure des Périers, J'auteur du
detestable livre intitulé Cymbalum Mundi qui, nonobstant la peine qu'on
prenait à le garder ( à cause que i'on le voyait estre desesperé et en
dellberation de se deffaïre) fut trouvé s'estant tellement enferré de son épée
sur laquelle il s'estoit jeté. l'ayant appuyé le pommeau contre terre que la
poJnte par l'estomach sortait par l'eschine" .
39 Préfaces Françaises, éd. ciL, pp. 177-178 .

42
2. LES MOTJVAT10NS IDÉOLOGIQUES
Les motivations sont également idéologiques. L'influence des
traductions françaIses sur les latlnlstes es{ nulle. PremIers
récepteurs des-textes de Platon, les humanistes ne traduisent que
ce qu'ils Veulent traduire. Mais II arrive que leur démarche les
conduIse à un pIège quI est essentiel pour notre perspective
théorique. Les traductions des humanistes sont un lieu textuel où se
révèlent les falblesses des simplIfications opératoires. Il n'Importe
pas iet de dénoncer les critères d'appréciation et de contrôle des
traducteurs dont l'œuvre est surtout destinée à maintenir la
cohérence d'une IdéologIe.
Le public auquel est destiné ces traductions reçoit des textes
partiellement "désémantlsésll et marqués par des silences que le
concept d'absence, qui est fondamental dans l'étude des rapports
entre le texte et l'Idéologie 40 , permet de prendre en charge . Cette
absence ( lacune, trou, non-dit, ellipse, impllcIte... ) qui marque les
traductions françaises est IlsilJle dans le jeu Intertextuel de
l'Intervalle et de J'écart qui exlstent entre le texte de Platon et sa
réécriture.
Soucieux de (re)dire ce qui ne cesse d'être vraI, le discours
humanIste suppose une adhésiOfl préalable du public. En effet, les
humanIstes de la Renalssance diffusent d'abord des Idées à travers
une intense activité de propagande. Et il faudra précIser que les
- - - ' - - - . _ - -
40 Cf. Ph. Hamon, " Texte et idéologie : pour une poétique de la norme",
version remaniée d'un article d'abord publié dans Poétique, n' 49, 1982, ln
Texte et idéologie. Valeurs, hiérarchies et évaluations dans l'œuvre lHtéraire,
Paris, P.U.F., 1984, pp. 11 et 55., et M. Vadée, L'Idéologie, Paris, P.U.F" 1973.

43
trad uctlons françaises des textes de Platon son t essen tiel1emen t
destinées au publtc féminin, ainsi que l'affirme Montaigne dans
l'AfXJlogle :
"Or, quelques jours avant sa mort, mon pere, ayant de
fortune rencontré ce livre soubs un tas d'autres papIers
abandonnez, me commanda de le luy mettre en françoys. Il
faiet bon traduire les autheurs comme celuy-là, où il n'y a
guiere que la matiere à representer ; mais ceux quI ont donné
beaucoup à la grace et à l'élégance du langage, Ils sont
dangereux à entreprendre: (C) nommément pour les rapporter
à un idIome plus faible. (A) C'estoit une occupatJon bien
estrange et nouvelle pour moy ; mais, estant de fortune pour
lors de loisIr, et ne pouvant rien refuser au commandement du
meilleur pere qui fut onques, j'en viens à bout comme je peus :
à quay li print un singulier plaisir, et donna charge qU'on le fit
imprimer; ce qui fut executé apres sa mort.
Je trouvay belles les imaginations de cet autheur, la
contexture de son ouvrage bien suyvle, et son dessein plein de
pIété. Par ce que beaucoup de gens s'amusent à le Ure, et
notamment les dames, à qui nous devons plus de service, Je me
suis trouvé souvent à mesme de les secourir, pour descharger
leur lIvre de deux principales objections qu'on Iuy falet" 41 .
Un système culturel attend son salut de la répétition
lninterrompue des mêmes mécanIsmes au cours de t'Histoire. Cette
tâche est assumée par le discours de propagande . Changeant
comme la mode qui habille, elle aussi, toujours le même contenu,
cette parole déploie une aisance de bon aloi destinée à flatter le
goGt d'un public sOr de des valeurs et Jaloux de ses prIvIlèges.
Comme les symboles religieux en d'autres modes de domination, la
traduction, qui est un symbole du capital culturel, contribue à la
4lH, 12, 439 A-44ü C-A. Nous soulignons.

44
légitimation de la domInation et de l'art de vivre même des
détenteurs du pouvoir. C'est pourquoi elle s'inscrit dans un espace
marqué par un langage sécurisant qui permet à la soclété de se
reproduire en reconstruisant le passé avec les normes du présent.
Pour lntéresser le public fémInIn, les traducteurs français de Platon
dIsposent du savoir antlq ue avec un éclectisme blasé, préférant
l'allusion discrète et rafflnée à l'exposé pédant et érudit, l'élégance
à la préclslon. Cette relation entre les auteurs de l'époque et le
public traduit la confiance sereine que certains humanistes placent
dans la nature immuable de l'Ordre dont ils profitent.
Dans cette perspective, la traduction destinée aux femmes
constitue un objet social, une marchandise, ur, instrument dont
l'existence est déterminée par un besoIn historique précis. L'horizon
d'attente colle'ctive Impose aux traducteurs le choLx de certaines
orientations intellectuelles. Slla traduction des textes de l'Antiquité
est InscrIte dans l'hIstoire, elle y demeure fondue dans un certaIn
nombre de mythes quI continuent d'habiter la représentation qu'on
a d'elle, et, partant, J'attente des consommateurs.
Le problème peut être pose en termes économiques parce que
le phénomène littéraire entre dans une phase de compétition active
avec les manIfestations soda-économiques. Agent de change
négociant les équIvalences entre les mots, le traducteur s'efforce de
rendre "llslblel! le texte de Platon en tenant compte des goats du
publIc fémInin et de ses habitudes de lecture. Cette attentlon
accordée au publIc féminin favorise une forme de "falsification" de
la marchandise derrière l'emballage trompeur d'un style facile,
accessible et transparent. Mais cette "falsificatIon" est légalisée par
le rapport étroit et la complicité entre t'instance de production du
texte (le traducteur) et l'instance de réception ( le public féminin) .

45
En tant que champ Imaginé, le texte est, dans, c;·on déploiement
topologique et historique, une image du monde physique. L1écriture
est à la fot,s ce processus, ce lieu, par lequel le texte se constitue
généalogiquement, mais elle est aussi, hors du texte, cet outil par
lequel le texte se réalise. Dans ce cas, les traductions françaises de
Platon constituent une Illustration des relations entre le champ
imaginaire et le champ social. À ce niveau de l'analyse, l'enjeu est
double. JI y va d'abord de la crédibilité des traducteurs qui,
innocemment ou consciemment, pratiquent ce que Paul Valéry
nommait une "profession délirante". 1] y va aussI de la légitimité du
discours littéraire et de ses (in)capacités à échapper aux pièges de
l'ld~logle.
Envisagé sous cet angle, le programme humaniste peut être
pensé comme un leurre. La trajectoire prise par les traducteurs
semble s'écarter des options de départ de la philologie. Par leur
seule exIstence, les traductions françaises fonctionnent comme des
textes émInemment compromettants. Si le caractère exceptionnel de
ces traductions destinées aux femmes ne permet pas d'apprécier la
parfaite confonnité de la pratique des humanIstes avec les objectifs
philologIques, l'impression qui s'en dégage est celle d'une stratégie
et d'une tactique intimement accordées. La transformation que les
humanistes opèrent sur le texte de Platon équivaut à un acte
subversif. Mais la subversion y est interne, occulte, parce que la
pratlq ue Idéolog Iq ue qui dé term 1ne la trad uc Uon est d'a bord une
activité Hnguistique, c'est-à-dire transparence et innocence.

46
3. LES MOTIVATIONS RELIGIEUSES
Mals ce sont les motivatians religieuses quI constI t uen t
l'orientation majeure des traducteurs. Cette problématique était
déjà celle de FleLn quI, poussé par l'enthousla:;ïne, faisait de la
république platonIcienne une Jérusalem céleste établie sur terre 42.
Les traducteurs trouvent dans leur actIvité un stimulant de leurs
propres idées religIeuses. Et, il faut noter la présence ( très
rassurante) parmi eux de deux ecclésIastiques : Jean de
Luxembourg, abbé d'Ivry puis évêque de Pamiers, qui a traduit le
Phédon et PIerre ou PhlHbert Du Val, évêque de Séez et précepteur
des enfants royaux, à quI on doit une traduction du Criton.
Unis par Il une même curiosité religieuse" 43 , les traducteurs
affirment chercher dans les Dialogues de Platon l'illustration d'une
vérIté évangélique que Richard Le Blanc trouve dans l'Ion:
Il Et
tout ce que les poètes excellentz, soient Greez, Latins ou
Françoys, ont falct, diet et composé, il procede de la grace
divine. Et non seulement les poetes sont inspirez divinement,
comme redulctz en la puissance de Dieu, mais aussi les
recitateurs et Interpreteurs d'lceulx, lesquels ne peuvent faire
ne reclter chose agreable aux auditeurs sans la grace predlcte.
Et veritablement, jouxte notre philosophie evangelique, nous
croyons fldelement que nul bon œuvre ne peult estre falct sans
le Sainct Esprit, qui est la grace de Dieu Il 44 ,
42 Voir R. Lebègue, "La République de Platon et la Renaissance française",
art. cit., p. 142 ; R. Marcel, MarsJ/e Fkin (1433-1499), Paris, Les Belles Lettres,
1956, et "L'Apologétique de Marslle Flein", in Pensée chrétienne aux XV et
XVIe siècles. Colloque International du C.N.R.s. , Paris, 26-30 Octobre 1948,
Paris, ~itions du C.N.R.S., 1950, pp. 159-169.
43 A.- M. Schmidt, "Traducteurs français de Platon", art. dt., p. 22.
44 Cité par A. Lefranc, " Le Platonisme et la littérature en France à l'époque
de la Renaissance ( 1500-1550)", art. cit. pp. 125-126 .

47
et AntoIne Héroët dans le Mythe de l'Androgyne:
"Les Grecs de l'ame ont aInsi devisé,
Syre; on les peut (ce me semble) escouter,
Puisque du vray sceurent si bien doubter,
Que compter fable approchant et meslée
De la clalrté, quI nous est révélee" 4S .
Quant à Le Roy, après avoir affirmé que" la vraye cognoissance a
esté seulement donnée aux luifs & Chrestlens" . il note, dans la
Preface adressée Au Roy Tres Chrestlen, la valeur du Phédon et
surtout "l'excellence de l'autheur dont Il est pris: qui, entre tous les
philosophes anciens, a plus approché de la verlté chrestlenne" 46.
D'ailleurs, les premières traductions de Le Roy sont motivées
par le besoin de confirmer Il le grave discours de l'immortalité de
l'âme qui est le principal fondement de religion" 47. Il faudra dire
que Le Roy entreprend ici une apologie du contenu du Phédon qui
est valorisé par toute la tradition chrétienne. On peut citer quelques
exemples. Au XVe siècle, le Cardinal Fillastre avait fait exécuter une
traduction manuscrite du Phédon pour le chapitre de Reims 49 • Et,
dans son Sonnet LVI, le chrétien Imbert demande à l'Éternel de le
---~----
45 L'Androgyne de Platon, in Œuvres poétiques, éd. critique par F. Gohin,
Paris, Édouard Cornély et cie Éditeurs, 1909, p. 94.
46 Le Phedon de Platon, traittant de l'immortalite.de }'ame . Le dixiesme livre
de la Republique. Deu.x passages du mesme autheur à ce propos, J'un du
Phedre, l'autre du Gorgias ( La Remonstrance que fait Cyrus à ses enfants et
amys par Xenophon), Paris, S. Nyvelle, 1553, Aiiij .
47 Ibid., Alj v· .
49 Il Le Platonisme en France au XVle siècle", art. cit., p. 333.

48
faire mourIr tandis qu'il contemplera sa Loi et Hra le Phédon sa . De
la même façon, le' Traité de la Constance que rédigea Guillaume du
Vair en 1590 se termine sur un épisode manifestement inspiré du
Phédon: le récit d'un discours sur la mort, l'âme et DIeu que le
Président ChrIstophe de Thou aurait prononcé avant de mourir 51 ...
Tous les traducteurs respectent donc sur cette orientation
religieuse et, pour donner un nouveau souffle au Christlanlsme, ils
s'intéressent à l'œuvre de Platon qu'ils sont obligés d'adapter à
leurs besoins, entendu que "la doctrine du philosophe grec ne se
présentait pas, dans ses écrits, pure de tout aHlagell S2 ...L'intention
synchrétique est donc manifeste chez les traducteurs.
AlnsJ, Antoine Héroët met en parallèle l'Androgyne avec le
récit de la Genèse; Étienne Dolet voit dans l'Axiachos la valorIsation
de l'ascèse, et Pierre ou Philibert du Val Interprète le Criton comme
1'lJ1ustration de quelques ma.'<imes évangéliques. Et, suivant en cela
l'opinIon de saInt AmbroIse, Le Roy et Guy Le Fevre de La Baderie
rapprochent le char ailé du Phèdre à celui d'Ézéchiel. Quant à
RIchard Le Blanc dont l'épître liminaire qui précède la traduction de
l'Ion est souvent oubliée des chercheurs, Il a traduit Platon pour
"refuter un medisant de poesIe" et surtout pour montrer que
"l'authorlté de Platon, philosophe divin, lequel enquerant
diligemment des choses humaines et dl~lnes, prouve par
50 Ibid., p.343. Voir aussi M. Arby-Pascaud, La Postérité du Phédon dans la
littérature française jusqu'au XYIlIe siècle, Thèse de Lettres, Université de
Paris IV, 1982 .
Sl Les Œuvres du Sieur du Vair, Premier President du Parlement de Province,
dernière édition revue et corrigée ( Rouen, Jean Osmont, 1614), Georg Olms
Verlag, Hildesheim-New York, 1973, IV, Traictez Philosophiques.
52 A. Lefranc, " Le Platonisme et la littérature en France à l'époque de la
RenaJssance ( 1500-1550)", art. ciL, p.Gï.

49
subtiles raisons en ce présent dialogue intLtulé Io;lque poesie
est ung don de DIeu, et en ceste probation, Il fait deux espèces
d'allenation de pensée, l'une par maladie et Intemperance de
vivre, qui est perturbation d'esprit et foIlie . L'autre est une
fureur procedant de Dieu, qui est une inspiration divine" 53 •
Cette préoccupation religieuse est une constante; elle est présente
même chez Ramus qui, malgré l'orientation essentiellement
scientifique qui est la sienne, affirme que la fréquentation des
textes de l'AntiquIté se faIt" principalement pour esc1airclr les
mlsteres et secrets celestes de la sacrée et divine doctrine" 54 •
"Sentinelles de la culture" ss chrétienne, les human Istes
insistent surtout sur la valeur religieuse des textes de Platon. VoleI,
pour l'exemple, comment le Mythe de l'Androgyne, Interprété
comme une célébration du marIage, est réécrit par Guillaume de
Salluste du Bartas:
"Or apres la douceur d'un si profond sommeIl,
L'homme unique n'a point sI tost jetté son œil
Sur les rares beautez de sa moitié nouvelle,
Qu'II la baise, l'embrasse, et haut et clerc l'appelle
Sa vie, son amour, son appuy, son repos,
Et la chair de sa chair, et les os de ses os.
Source de tout bon-heur, amoureux Androgyne,
Jamais Je ne discours sur ta salncte origine
Que, ravI, je n'admire en quelque sorte alors
D'un corps Dieu fit deux corps, puis de deux cp:ps un corps",
53 Ibid., p.IZS. On trouve la reproduction de l'épître liminaire qui précède la
traduction de l'Ion dans cet article d'A. tefranc, pp. 125-126.
S4 Dialectique (1555) , éd. cit., p. 51 .
55 J.-P. Sartre, Les Mots, Paris, Gallimard, 1964, l, Ure, p.58.

50
et par son commentateur, Simon Goulart, qui, de façon plus nette,
valorise le cadre idéologIque fixé par le tradition biblique et la
patristique:
"Androgyne. Ce mot Grec composé de deux noms divers sIgnifie
Homme-femme. Combien que les Payens, nommement Platon,
ayent philosophé sur lceluy assez Improprement, toutesfols
nostre Poëte le ramene ley à sa nalfve signification. Car
vrayement l'homme et la femme, legltlmement Joints par
mariage, sont deux en une chaIr, et un amoureux, ou amIable,
et venerable Androgyne, c'est à dire un subJet composé du
mary et de la femme, qui ne sont qu'un corp~ une chair, et un
sang, Dieu ayant fait d'un seul Adam deux corps, à scavoir
Adam et Eve, et de ces deux corps un seul corps, en les Hant
par le -nœud du saInt mariage" 56.
Mises à part quelques réserves formulées, par exemple, dans
l'Excuse à MM. les NlcodémHes où Jean Calvin dénonce les
déviations d'origine platonicienne et les menaces qui planent sur la
manIfestation de l'esprit rellgieux, le XVIe sIècle français établit
constamment le rapprochement entre la philosophie de Platon et le
Christianisme. Malgré des méfiances formulées çà et là, les
humanistes sont incapables de renoncer aux charmes du modèle
gréco-laUn. Ainsi les écrivains protestants cherchent à concllier leur
austérité et leur rIgorisme moral avec les exigences de la culture
humaniste. Dans les œuvres des écrlvalns calvinistes, on trouve des
H-eux communs souvent évoqués à la Renaissance 57 mais aussI et
56 Commentaires et annotations sur La Sepmaine, Genève, Jacques Chouet,
1581, Le Sixième Jour, vers 981-990 ( Bibliothèque de l'Arsenal, 8° Bl 8898).
Pour tous ces deux passages voir Genèse, Il, 24 .
57 Par exemple, la condamnation platonicienne des poètes se retrouve dans la
Remonstrance à la Royne d'André de Rivaudeau ( in
La Polémique
protestante contre Ronsard, éd. critique par J. Pineaux, Paris, Librairie
Marcel Didier, 1973, t. l, vers 149-150, p.112) :

51
surtout des traces d'une lecture assIdue de Platon. Mnst, Florent
Chrestlen. par une justification purement rhétorique, essaie de
"dévaloriser" la polémique qu'U a engagée avec Ronsard :-
"Quant à moy, je desdaigneray doresnavant de travailler ma
plume, comme ayant pitié de moy-mesme, de perdre le peu de
temps que je pers à t'escrire. Et regrette de bon cœur le temps
que J'y ay perdu. et à la vérité je l'eusse un peu mleus employé
à estudler dans un Aristote ou dans un Platon, sans m'amuser
ainsi à espu1cher tes vices, comme si je voulais espuiser toute
l'eau de la mer: car l'un est aussi impossible que l'autre" 58.
"Et le sage Platon hors de sa Republique
La poesie ostolt vilaine et impudique",
et dans le texte anonyme de la Remonstrance à Ronsard ( ln La Polémique
protestante contre Ronsard, éd. dt., t. l, vers 59-62, p. 193) :
"Tu t'abuses, Ronsard, et ta peine tu perds
En culdant esmouvoir tels hommes par tes vers:
Ils sont resoluz de ton art poetique
Chassé par Platon hors de sa Republique" .
.-
58 Apologie, ou Deffense d'un homme chrestien pour imposer silence aU5
sottes reprehensions
de M. Pierre Ronsard, say disant non seulement Po~te,
mals a ussl maistre des PoNastres (l ~ 64), ln La Polémiq ue pro tes tan te con tre
Ronsard, éd. cIt., t. II, p.489. En parlant au nom de ses coreligionnaires,
Florent Chrestien réaffirme le même amour de la culture antique dans la
Seconde Response de F. de la Baronie à Messire Pierre de Ronsard Prestre-
Gentilhomme Vandomois, Evesque (utur. Plus le Temple de Ronsard la
légende de sa vie est brieuement descrite, 1563 (in La Polémique protestante
contre Ronsard, éd. cH.. t. Ir, vers 55-64, p.335) :
"Penses-tu estre seul en la France sçavant,
Pour forger de grands mots, et les enfler de vent,
Larges de denti-pieds ? Nous hantons les escales
Des aucteurs comme toy, pour sçavoir des paroles:
Nous avons leu Pindare et la douce Sapphon,
Et l'obscur labyrinth du fascheus Lycophron,
Et mleus que toy, Ronsard, qui plÙses dans les gloses
De tes livres brouillez les vers gue tu composes.
Nous savons bien comment tu entens les segrets
Des Poëtes Romains et des Poëtes Grecs" .
Ailleurs, dans l'avJs Au Jecreur précédant Les Tableaux sacrez de Paul Perrat,
sieur de la Sa1Je
( Francfort, Jean Feyrabendt, 1594, p. 7, Bibliothèque de
l'Arsenal, 8°BL 10. 305 Rés.), l'auteur cite Hermès Trismégiste.

52
La promotion de l'œuvre de Platon se fait donc sans
distincllon confessionnelle et avec une très dynamique participation
des protestants dont on connait le rôle dans les académies de la
Renaissance. On faisait traduire au jeune Agrippa d'AubIgné le
Criton ... En plus des contributions de Ramus, de François Hotman et
de tant d'autres calvinistes, la tradition littéraire française doit à
deux érudits protestants du XVIe sIècle un travaIl d'une valeur
inestimable: la première éditlon des œuvres complètes de Platon
en grec par Henri Estlenne accompagnée d'une versIon latine
Intégrale réalisée par Jean de Serres en 1578 .
Les traducteurs de Platon Insistent sur la mise en valeur des
motlvatlons religieuses parce qu'à l'époque l'Ant'îquité est tout à la
fois admirable et suspecte. Ainsi, la traduction des textes de Platon
constitue 'un plaidoyer contre les ennemis de l'Humanisme car elle
fonctionne comme un:actJvlté permettant de désarmer l'hostilité ou
la défiance des théologiens en témoignant de la possibilité de
concHter l'Antiquité avec la pIété. Certes, le 3 Août 1544, les
Intolérants enverront Étienne Dolet sur le bûcher à la place Maubert
à Paris sous prétexte qu'il a mal traduit un passage de Platon 59 •
Mals l'Humanisme, dans son entreprise de diffusion de la culture
antique, pose la problématique d'une double renaissance des lettres
sacrées et profanes.
Dans l'esprit des traducteurs, le conflit potentiellmpUqué par
la duallté culturelle s'oriente vers le compromis. L'Humanisme
s'Intègre ainsi dans l'économie divine et la justifie au double plan
temporel et spirituel. La contradiction se résout aInsI par un
59 Voir infra, p.61.

53
dépassement dont le De transitu Hellenismi ad Chrlstlanismum de
Guillaume Budé offre, pour toute la Renaissance, un modèle
exemplaire. Et, même chez les philologues qul considèrent
l'AntiquIté comme un objet de recherche intellectuelle, de plaIsir
esthétique, une place importante est réservée à la méditation
morale orientée vers le Christianisme. Par exemple, Le Roy ne suit
pas Platon qui clôt Le Banquet par le discours d'un homme lvre ; il
refuse" de proposer aux Françoys des paroles non convenantes à
leurs mœurs, nI convenantes à la Religjon chrestienne" 60.
Les traducteurs pourraient, en somme, s'autoriser de la
pensée de saint Paul qui affirme: ., Je me suis fait tout à tous pour
les gagner tous à Jésus Christ " 6t. Dans l'exposé de leurs
motlvations, les traducteurs semblent s'accorder sur cette
perspective dont la théorie complète sera détaillée plus tard par le
livre que le Père Thomassin publie en 1681 à Paris, chez François
Muguet: La Méthode d'enseigner chrétiennement et solidement les
lettres humaines par rapport aux lettres divines
( 1681). Car, en
situant leur travaIl dans une ferveur et un optimisme qui semblent
inhérents à ce que supposait d'Espérance la renovatio studJorum, 11s
surdéterminent l'orientation religIeuse.
"
60 Le Sympose de Platon, ou de l'Amour et de Beauté, traduit de Grec en
Fançoys, avec trois livres de commentaires, extraictz de toute Philosophie, et
recueillis des meiJ1eurs aurheurs (Mt Greez que Latins. et autres, par Lays Le
Roy. Plusieurs passages des meiJJeurs poetes grecs et latins, citez aux
commentaires du Sympose de Platon. mjs en vers Françoys par J. du Bel1ay
Angevin,
Paris, Longis et Mangnyer, 1558, p. 174.- Voir les remarques de M.
Raymond, Introduction, in M. Hein, Commentaire sur le Banquet de Platon,
éd. cit., p. 97.
61 l Corinthiens. IX, 22 . Cf. V.-L. Saulnier, "L'Humanisme classique et la
pensée chrétienne", in Association Guillaume Budé. Congrès de Grenoble, 21-
25 Septembre 1948. Paris. Les Belles Lettres, 1949, pp.264 et S5.

54
D. MORPHOLOGJEDFSTRADUCTIONS
Des textes imprimés au manuscrit 1081 du Fonds FrançaIs de
la Bibliothèque Nationale de Parls contenant le Phédon que Jean de
Luxembourg a dédié au duc d'Orléans, fils de François Fr, la
morphologie des traductions est très hétérogène. On peut, dans la
perspective d'une bibliographie matérielle 62 en, rJ.pport avec la
critique textuelle, faire des Interprétations à partir de fiches
statistiques portant sur les titres, les livres (non) traduits 63, les
lieux d'édition, les différents édlteurs64, etc.. Mais, nous retiendro::s
essentiellement deux faits en rapport avec notre problématique.
Mis à part le manuscrit de la première traduction française
d'un dIalogue de Pl"aton6S , le texte anonyme de la version de
l'Axiachos 66 et l'œuvre de François Hotman qui a La caution de la
-----.. _..- .. - - - -
62 Voir te travail de R. Laufer, "La Bibliographie matérielle", in R.H.L.F., LU,
1970, pp. 776-783 .
63 Les dialogues les plus traduits sont Le Banquet ( 4 versions) , Criton ( 3
versions dont l'une est introuvable). Axiochos ( 3 versions dont l'une est
introuvable ), Lysis ( 2 versions) ....
64 En ce qui cncerne tes lieux d'édition, il s'agit essentiellement de Paris ( 12
traductions) , Poitier~ ( 2 traductions) et de Lyon ( 9 traductions) , '.' Florence
Françoyse" (A. Lefranc , .. Le Platonisme et la littérature en France à l'époque
de la Renaissance ( 1500-1550)", art. cit., p.87), qui comptait parmi ses plus
lllustres notables de fiches marchands florentins et pisans ( A.-M. Schmidt,
"Traducteurs français de Platon", art. cit., p. 28) . Voir J.-M. Bouvaist,
Pratiques et métiers de l'édWon, Paris, Promodîs, 1986 ; L Febvre et H.-J.
Martin, L'Apparition du livre. Paris, Albin Michel, 1958, et Histoire de
j'édition française, nouv. édition, sous la direction de R. Chartier et de H.-J .
Martin, t.I, Le Livre conquérant. Du Moyen Age au milfeu du XVJIe siècle,
Paris, Fayard-Cercle de la Librairie, 1989 .
6S Manuscript d'un dialogue de Platon entre Socrate et Criton.
66 Du Contempnement de la mort. Le Jivre nommé l'Axiochus de Platon, éd.
eit.

55
traditIon platonlcienne67 , le nom de Socrate n'apparaît pas dans les
titres. Dès le début, son Image est prisonnière du texte de Platon et,
dans leur représentation, les humanistes opèrent d'abord un
"prélèvement" qui vise à libérer Socrate de son enfermement dans
les dialogues de son disciple que le XVIe siècle soupçonne parfois
d'oblitérer le sens du réel. Car, au XVIe sIècle, les humanistes
distinguent très nettement le platonisme du socratlsme 68.
----,---- ._---------.-
67 L'Apologie de Socrate, écrite premierement en Grec par Plaro et mise en
François, Lyon, Sebastien Gryphus, 1549 . Cependant, d'autres livres qui
insistent sur le problème de la sagesse font explicitement mention de Socrate
dans leurs titres . Voir, par exemple, Gabriel Pot, SuNe des Troisieme et
Quatrieme livres de Apophtegmes, contenant lesdicfs et sentences de Socrate,
Aristippe & Diogene : Les propos graves de Philipe Macedon, Antigone &
Alexandre Je grand: d'Auguste
& Iules Cesar: & de Pompee le grand:
Finalement des trois signalez Orateurs Phocion
& Demosthene Grecs, &
Ciceron Romain, Reduits en quatrains par Gabriel Por, Parisien, Lyon, Benoist
Rigaud, 1574.
68 Platon est considéré comme un philosophe "divin" par tous les humanistes
mais cela n'interdit pas la remise en question de certaines de ses opinions. A
la Renaissance, la tenciance illustrée, par exemple, par Guillaume Paquelin
(ApoJogeme pour le Grand Homere contre la reprehension du divin Platon
sur aucuns passages d'iceluy,
Lyon, Charles Pesnot, 1557, Bibliothèque
Mazarine, 10. 435) est la préfiguration des critiques radicales que le XVIIe
siècle formulera contre l'impolitesse et l'impertinence des philosophes. En
effet, l'imaginaire collectif du siècle classique et, plus particulièrement, de la
cour de Louis XN est marqué par une certaine simplification qui considère le
platonisme comme une doctrine vague. un préjugé moral contre le sensible,
une attitude puritaine à l'égard des images, du plaisir et de la Beauté, et un
désir de soumettre l'art aux exigences sévères de la Vérité et aux nécessités
austères de la Vertu. On trouve l'écho des critiques formulées contre le
platonisme dans les œuvres de La Mothe Le Vayer ( De la lecture de Pla ton et
de son éloquence, 1643), Claude Fleury ( Discours sur Platon, 1686) et de
Charles Perrault ( Parallèle des Anciens ef des Modernes en ce qui regarde
les Arts et les Sciences. 4 volumes parus en 1688, 1690, 1692, et 1697) . Ces
critiques signalent le détachement que les classiques manIfestent dans
l'analyse des Dialogues de Platon qui. désormais. seront traduits de façon plus
"orthodoxe" ( Cf. L. Giry, Apologie de Socrate et Criton. Ouvrages de Platon
traduirs en François, Parjs, Veuve Jean Camusat, 1643, B.N. : R. 46. 804 ). Pour
toutes ces questions. voir J. Lichtenstein, "Socrate à la cour de Louis XIV". in
Dix +SepHème Siècle.
38e année. n 0 1, vol. 150, Janvier-Mars 1986, pp. 3-17 .

56
Autre fait important : aucun humaniste ne projette de
traduire les œuvres complètes de Platon. Lorsqu'Étienne Dolet
conçoit l'Idée de traduire l'ensemble des œuvres de Platon, c'est
peut-être par un réflexe dû à un instinct de conservation. Dans
llépître limInaire à sa traduction de l'Axiachos et de l'Hipparque,
ÉtIenne Dolet siadresse aInsi au Roi:
"( ... ) j'ay commencé et suis-ja bien avant en la traductIon de
toutes les œuvres de Platon . De sorte qUE:-, salt en vostre
Rouyaulme ou ailleurs ( puis que sans cause on me deschasse
de France) ; je vous puts promettre qu'avec l'ayde de Dieu Je
vous rendray dedans ung an revalu tout Platon tradulct en
vostre langue" 69 .
On le voit bIen: ce projet d'ensemble qui consiste à traduire
l'Intégralité des œuvres de Platon est impossIble à réaliser pour un
esprit Inquiet, tourmenté et instable comme Étienne Dolet. Son
projet qui ne dépasse pas le stade de la formulation théorIque
relève d'une stratégie de la diversion, d'une ruse au service d'une
volonté de manipulation.
Donc JI faudra noter l'activité fragmentaire et parcellalre des
traducteurs qui, suivant leurs présupposés théoriques et leurs
préoccupations les plus immédiates, visent surtout à surmonter les
dIfficultés d'ordre linguistique pour présenter au public quelques
dIalogues de Platon. La littérature française devra attendre Je
travail de Victor Cousin (1822-1840) pour dIsposer d'une
traduction des œuvres complètes de Platon.
- - - - - - - - -
69 Dolet au Roy tres chrestien , in Préfaces Françajses , éd. cit. , p.182 . Voir
aussi R. Netz, Histoire de la censure dans l'édition, Paris, P.U.F., 1997.

Si
Mis à part ces deux faits, la traduction se présente à nous
dans la singularité qui est celle du XVIe siècle. La critique a étudié
l'(ln)exactltude des traductions 70 qui vont de la libre paraphrase à
la translation fidèle. On admIrera les qualités de la prose du Lysls
de Bonaventure des Périers ou l'érudition étourdissante de RIchard
Le Blanc mais, H faudra surtout retenir les traductions de Le Rayet
d'Étienne Dolet pour leur caractère exemplaire.
En faisant de la distance critique une vérItable méthode
d'approche des textes antiques, les philologues, suivant en cela la
voix tracée par le De Asse de Guillaume Budé, ma:-.:{uent une étape
Importante de l? conscience humaniste. En se souclant d'abord de
retrouver la pureté des textes recouverts par les gloses que
dénoncera Montaigne 7l , les philologues mènent une étude dont
l'objectif est de saisir les faits de langue et) dans le même
mouvement, de retrouver les réalités de la vIe antique . En
phlIoiogues et en archéologues, Le Roy, Ramus et ÉtIenne Dolet
passent les dialogues de Platon à un crible critique remarquable.
70 ].-C1. MargoUn," Le Roy, traducteur de Platon et la Pléiade", in Lumières de
la Pléiade, op. ci t. , pp.49-62 ; J.-Y. Pouilloux, " Problèmes de traduction. L. Le
-Roy et le Xe livre de La République" 1 art. ciL, et A.-M. Schmidt, "Traducteurs
français de Platon", art. ciL, pp. 37 et 55.
71 Les Essais. III, 1", 106ï B -1069 c:
"Je ne sçay qu'en dire, mais il se sent par expérience que tant
d'interprétations dissipent la vérité et la rompent . Aristote a escrit pour
estre entendu; s'il ne l'a peu. moins le fera un moins habile et un tiers que
celui qui traite sa propre imagination. (...)
Qui ne diroit que les gloses augmentent les doutes et l'ignorance, puis
qu'Il ne se voit aucun livre, soit humain, soit divin, auquel 'le monde
s'embesongne, duquel l'i.nterpretation face tarir la difficulté ? Le centiesme
commentaire le renvoye à son suivant, plus espineux et plus scabreux que le
premier ne l'avoit trouvé . ( ... ) Il Y a plus affaire à interpreter les
interpretations qu'à interpreter les choses, et plus de livres sur les livres que
sur autre su bject : nous ne faisons que nous entregloser .
(C) Tout fourmille de commentaires; d'auteurs, il en est grand cherté n.

58
Avec Le Roy, helléniste et professeur au Collège de France, il y
a un changement d'orientation dans la traduction qui obéit
désormaIs à un souci d'exactitude. En bon philologue, Le Roy, qui
entreprend un
prodigieux enrichissement de
la
langue
phllosophlque, travaille directement à partir des textes grecs par
opposition à la majorité des traducteurs quI utilisent la version
laUne de Marslle flein. Les traducteurs d'avant 1550 composaient
une œuvre qui était marquée par
une émotion profondément
I l
ressentleT1 72 • Mals, avec Le Roy, la raIson succèci-;::' à la passion car
l'helléniste travaille comme un chercheur moderne. La traduction
devient un travail de cabinet. L'œuvre de traducteur de Le Roy
montre que l'érudition scientifique requiert la spécialisation et que
la problématique objective doit l'emporter sur toutes les autres
considérations. Le Roy Incarne au plus haut point l'Humanisme
érudit.
La critique a unanimement salué les compétences de
philologue de Le Roy qui, en plus des dialogues qu'II a traduits, a lu
tous les autres dialogues de Platon 73 . Sa méthode est celle des
72 M. De1court, "Une Traduction inédite du Criton antérieure à 1540", art. cit.
Voir aussI A.-M. Schmidt, "Traducteurs français de Platon". art. cit., p. 37 .
73 Consulter A.-H. Becker, Un Humaniste du XVIe siècle, Lays le Roy, Paris,
Lecène Oudiu et Cie, 1896 ; M. Delcourt, "Une Traduction inédite du Criton
antérieure à 1540", art. cH., p. sa ; W.L. Gundersheimer, The lite and Warks of
Lays Le Roy, Genève, Droz. 1982 ; R. Lebègue:' Le Platonisme en France au
XVIe siècle", art. cit., p. 338; ].-Y. Pouilloux, " Problèmes de traduction. L. Le
Roy et le Xe livre de La RépubIiq ue ". art. cit., et A. Rlvaud, "La Première
traduction française du Timéede Platon", in R.S.S., t.lX, 1922, pp. 288~289. Le
Roy est un savant qui incarne l'Humanisme érudit. Son œuvre de traducteur
est monumentale. En plus des Dialogues de Platon, il a traduit des textes de :
Guillaume Budé ( Traité de la venerie et, sur l'ordre du Roi Charles IX, le
Livre n du De PhiIologia ). Isocrate ( 1547 : Deux livres d'Isocrate; 1551: Trois
Livres d'isocrate ) . Xénophon ( 1551 :Le Premier livre de J'Institution de

S9
savants modernes. Par exemple, il traduit l'intégralité du Phédon
pour expliquer le Xe Livre de La République. La méthode de travail
de Le Roy est sans équivalent parmi les traducteurs du XVIe siècle;
"au Heu de constituer un répertoire universel, ou le répertoire des
opinions d'auteur, Le Roy composait l'anthologie d'un thème" 74.
Ainsi, pour la questlon de l'Immortalité de l'âme, l'humanIste
compose une anthologIe illustrant sa problématique et traduit le
Phédon, le 'Xe Livre de La République, des extraits du Phèdre et du
Gorgias qui sont des textes jugés
convenables (... ) au propos"
I l
7:'.
Par exemple, " pour donner à entendre aux Françoys par un mesm'~
moyen tout ce que Platon a escrlt de J'lmmortallté de l'ame" 76 ,
l'humaniste Le Roy traduit le Phédon, "tralttant de l'immortalité d ~
l'ame" 77, le Xe Livre de La Républlque " en ce qu'il parle de
]'Immortallté(... )" 78 , un extrait du Phèdre relatif à la question Il Dc
"---.-
--
,,-
..---- --- - - - - - -
Cyrus; 1551: Oraison du mesme autheur contenant les louanges d'AgesiJaus ;
1553: La Remonstrance que {aict Cyrus. roy des Perses. à ses enfants, prise d-
]'huJtiesme livre de son Institution ) , Demosthène (lSS 1 : Les Trois
Olyn th laq ues;
1555 : Qua tre Ph T[Jpiq ues ), Théodoret de Cyr ( 1555 : Sermon
de la Providence et Justice Divine), Aristote ( 1566: Les Politiques, V ; 1568 .
Les Politiques ), Zamoscie (1574 : Oraison au Serenissime Roy eleu de Poloign.·
Henry. Cette traduction est faite sur l'ordre du RoL ), Plutarque ( 1581 : De );-
Creation de l'ame . Cette traduction est publiée avec une réédition du Timée dE'
Pla ton dans la version de 1551. ), et, si l'on en croit La Croix ct u Maine.
Hippocrate ( Traité des ea ux et des lieux) et Théophraste (Sur le feu et Jef-
\\lents) .
74 J.-Y. Pouilloux, " Problèmes de traduction. 1. le Roy et le Xe livre de La
République",
art. cH., p. 56. Voir aussi A. Rivaud, "La Première traduction
française du Timée de Platon", art. ciL, pp. 286-289, et ].-CI. Margolin." Le Roy,
traducteur de Platon et la Pléiade", art. cit., p.SO.
7S Le Phedon de Platon, tralrrant de J'immorralif'e de J'ame . Le dixiesme livre
de la Republique. Deux passages du mesme autheur à ce propos, J'un du
Pbedre l'autre du Gorgias ( La Remonsrrance que fait Cyrus à ses enfants et
J
amys par Xenophon), éd. cit.
76 Ibid., p. lOS v~ .
77 Ibid., pp. 11-104 .
781bid.,pp.l0S-127.

l'Ame divine et humaine" 79 et une partie du Gorgias qui nous
entretient" Du Jugement des tres passez" 80 .
À cette rigueur, s'aJoute le souel de se faire comprendre car
les traductions de Le Roy sont souvent accompagnées d'abondantes
notes, de commentaires et d'adnotatfons destinés à faciliter la
réception du texte. Le Roy ne s'arrête pas aux textes de Platon qu'il
traduit; dans son activité de traducteur, Il convoque d'autres textes
de l'Antiquité qu'il met en rapport les uns avec les autres car 11 a
une conception universaliste de la philosophie 81 comme Je montre
le titre de son essaI L'Origine, progrès et perfectionnement de la
PhilosophIe avec la comparaison
de Platon et d'Aristote, qul J'ont
mise au plus l1ault qu'elIe fut Jamais, discours de son estat et
conditIon jusques à nostre temps.
AInsi, la traduction du Phédon
est enrIchie de commentaIres et de références au Théétète, au
Ménon et au Timée ; celle du Banquet s'appuie sur un appareil de
notes crltiq ues de trois livres réallsé avec la collaboration de Du
Bellay 82 •
79 IbId., pp. 128~143 .
80 Ibid., pp. 144-148.
81 De la vicissitude et variété des choses en l'univers, el concurrence des
annes et des lettres par les premieres et plus illustres nations du monde,
depuis le temps
où a commencé la d vili té, et memoire humaine jusqu'à ce
jour, ( Paris, Pierre L'Huillier, 1575 ), éd. cit.. Ljvre Dixiesme, p. 373. VoIr
aussi Livre Second, p.99.
82
Plusieurs passages des meilleurs paetes grecs et latins, citez aux
commentaires du Sympose de Platon, mis en vers Françoys par 1. du Bellay
Angevin, in
Louis Le Roy, Le Sympose de Platon, ou de J'Amour et de Beaur-é,
traduit de Grec en Fançoys, avec trois livres de commentaires, extraicrz de
toute Philosophie,
el- recueiJIjs des meilleurs aurheurs tant Greez que Latins,
et autres, éd. cit., pp. 177~192 . Voir aussi ].~Cl. Margolin, "Le Roy, traducteur
de Platon et la Pléiade", art. ciL, pp. 49-62 .

61
Quant à Étienne Dolet, son parcours est exemplaire des
difficultés rencontrées par les humanistes dans leur entreprise de
diffusIon des textes antiques. Imprimeur, érudit et hérétique, il
paye de sa vie la traduction du passage 369 c de l'AxIachos:
" Pour ce qu'fI est certaIn que la mort n'est point aux vivants;
et quant aux défuntz. ils ne sont plus: donc la mort les
attouche encores moins. Parquoy elle ne peult rIen sur toy ,
car tu n'es pas encore prest à deceder ; et quand tu sera
decedé, elle n'y pourra rien aussi, attendu que tu ne seras plus
rien du tout" .
Voici le texte de la censure de la Faculté de ThéologIe réunIe le 14
Novembre 1544 dans la grande salle de la Sorbonne:
"Quant à ce dialogue mis en françoys, intitulé l'Axiochus , ce
lieu et passage, c'est assavoir : attendu que;:u ne seras plus
rien du tO,ut est mal tradulct, et est contre l'Intention de
Platon, auquel, Il n y a, ni en grec, ni en latin, ces mots: rien du
tout" 83.
L'argument est dérisoIre mals, en montant la garde au pied de la
lettre, la Faculté de ThéologIe se sert du souci de clarté quI anime
Étienne Dolet pour disqualifier sa traduction.
Quels que salent le souci d'exactitude des uns et la liberté dps
autres, les traductions de Platon à la Renaissance, sont, de manière
générale, " pieusement infidèles" 84 • Les traducteurs qui, comme
disait Martin Luther dans ses dIscours de chrétien prophétique ct
83 Cité par A. Lefrane, " Le Platonisme et la littérature en France à l'époque
de la Renaissance ( 1500-1550)", art. cit., p. 113 . VoIr aussi A.-M. SchmJd t,
"Traducteurs français de Platon". art. cit.. p. 34, n. 5 .
84 A.-M. Schnùdt, "Traducteurs français de Platon", art. cH., p. 37 . '

62
exalté, ont la conscience captive de la Parole de Dieu ( capta
conscientia ln verbis de! ) sont amenés à "gauchir dangereusement
la philosophie de Platon" 8S. Ce que Le Roy dit de la version
commentative et paraphrastique de J'Androgyne réalisée par
Antoine Héroët est valable pour beaucoup de traducteurs:
"Vray est, qu'il n'a du tout suivi Platon, comme chacun pourra
cognolstre en les conferant, mais s'est joué poëtiquement en
ostant et en adJoustant ainsi que bon luy semblait" 86.
A l'époque, dans l'important corpus des discours tenus sur
l'actlvité des traducteurs, la fidélité absolue ne semble pas être une
exigence fondamentale. Par des omissions, des écarts et des
gauchlssements, les traducteurs adaptent le texte de Platon à leur
idéologie et à leurs présupposées théoriques. On peut penser ces
opérations comme un geste délibérément subversif et "fautif' ou, au
contraire, les envisager comme le résultat de considérations
linguIstiques, styllstlq ues et mentales visant à aménager un texte
Jugé peu "lisIble" pour le nouveau publlc auquel li est destiné. Car,
pour les uns, le platonIsme est de nature vague, plus large et plus
universel alors que, pour les autres comme Ramus, Le Roy et
Étienne Dolet, Il est d'essence philosophique et érudite et permet de
poser des questions de méthode ou de métaphysique pure.
Dans la définition de leur problématique théorique et Idéologique,
les traducteurs du XVIe siècle, dont le succès était réel à l'époque,
8S ].-C!. Margotin, "Le Roy, traducteur de Platon et la Pléiade", art. cit., pp. 56-
57.
86 Cité par F. Gohln, "Notice bibliographique" sur Antoine Héro~t, j n éd. cit.,
p. XII. Nous soulignons.

63
peuvent dire, avec MontaIgne, " quelque langue que parlent mes
llvres, Je leur parle en la mienne" 87 •
ç-:' '.-
87 Les Essais, n,10, 418 A . Voir L Gulllerm, " 'Quelque langue que parlent
mes llvres, je leur parle en la mienne"" ln Montaigne Studies, V, Number 1-2,
Montaigne traducteur, Montaigne voyageur, Décembre 1993, pp. 77-96, et,
dans le même volume, l'article de Fr. Rlgolot, "Voyages du }raducteur,
traductions du voyageur", pp. 3-10. Pou r toutes ces questions, consul ter
Récrire-Traduire, op. dt. ,et Sujet de l'écriture et traduction autour de 1540,
op. dt.

64
E. LA DIFFUSlON DES TRADUCTIONS
L'image de Socrate est d'abord prisonnière de l'œuvre de son
disciple Platon que la Renaissance qualifie très souvent de IIdlvin" et
que l'humaniste Guillaume Budé, dans un texte de 1532, considère
comme Il l'Homère, le prodige et la gloire de la Phllosophlett 88 .
Mals, Socrate arrIve dans la France du XVIe siècle porté par la glose
que les commentateurs florentins du XVe siècle ont effectuée sur
les textes de Platon.
Tous les hIstoriens de la llttérature on-t insIsté sur le rôle de
vulgarisation Joué par les humanistes de l'Académie Careggi de
Florence. La transmission de l'image de Socrate est Inséparable
d'une certaine ferveur platonicienne sensible dans tous les grands
centres universitaires d'Europe. Et, dans l'École ou l'Académie de
Florence qui. pendant la deuxième moitié du XVe siècle, s'est
partlcullèrement slgnalée par son dynamisme, MarsHe Fieln est le
prIncipal InitIateur de cette renaissance. En effet, le chanoine
florentln traduit en latin les Œuvres Complètes de Platon et
compose un Commen taire sur Le Banq uer quI sera le "manifeste par
excellence de -l'évangIle platonlcienll 89 et dont la diffusion et
Plnfluence seront Incommensurables dans l'Europe .
88 L'Étude des Lettres. Principes pour sa juste et -bonne institution, trad.
française, éd. critique. par M.-M. de la Garanderie, Paris, Société d'~d{tion Les
Belles Lettres, 1988, p. 88 . Même les calvinistes, connus pour lelir tigorisme
moral, parleront du "dIvin Platon" . Voir Florent Chrestlen, Seconde Response
de F. de la Baronie à Messire Pierre de Ronsard Prestre- Gentllhomme
Vandomols) Evesque futur. Plus Je Temple de Ronsard où la légende de sa vie
est brieuement descrite, 1563 (in La Polémique protestante contre Ronsard,
éd. cit., t. n, vers 141, p.3 39) .
89 A. lefranc,
le PlatonIsme et la littérature en France à l'époque de la
' f
Renaissance ( 1500-1550)", art. cit., p. 114 .

65
"À peu près tout ce qui 'platonlse' au XVIe sIècle 'platonise'
d'abord en Marslle Flein, y compris ceux qui sont capabJes de lire
Platon dans le texte" 90 . tvlarslle Fieln adapte le platonIsme antique
à la socIété florentine . Et, voulan t faire revIvre un culte
traditIonnel des anciens platonIciens, les membres de l'Académie
des Médicis organisaient un banquet quI comprenait autant de
convives que les Muses pour célébrer l'annIversaire supposé de la
naissance et de la mort du maître, le 7 Novembre. Dans le Prologue
de la traduction que Simon DuboIs a fait du Commentaire de Flein
sur Le Banquet, on peut Ure:
"Les viandes levées, Bertrand NuUe print le livre de Platon qui
s'intitule d'Amour, et leut tous les propos et harangues de ce
banquet: lesquelles leues , pria les autres avecq Iuy conviés,
que chascun d'eulx exposast partlculterement les propos
d'icelluy . À quoy tous se sont accordés, et ayantz Jeté le sort,
ce premIer propos de Phc;edrus doibt estre exposé par jehan
Cavalcanti :' le propos de Pausanias par Anthoine TheologIen:
celluy d'Eryximachus Medteln, par Flein Medicin ; celluy du
poete Arlstophanes, par Christofle poete ; celluy d'Agathon
l'adolescent, par Charles de Marsupe ; à Thomas Bence é1 esté
baillée la disputatlon de Socrates : et c~lle d'AlcibIade à
Christofle de Marsupe. Lesquels tous ont loué et apprové ce
fort. Toutesfols l'Evesque et le Medecin contralncts s'ert aller à
leurs'charges, l'une des ames, ('autre des corps, ont laIssé leur
office à faire à jehan Cavalcanti. Et les aultres tous se sont
retournés vers luy et se talsants se sont diposez pour
l'escouter. Lors, ce plus noble a commencé en ceste matlere" 91.
90 P. Sage, "Le Platonisme de Marguerite de Navarre", art. dt., p. 67.
-91 Le Commentaire de MarsiJ1e Flein, florentin, sur Le Banquet de Platon:
faJet françoys par Symon Si/vi us, diet ). de la Haye, valet de chambre de très
chrestienne princesse Marguerite de France. Royne de Navarre, éd. dt.
Î

66
Les bibllophlles ont valorisé la publication en France des
œuvres de Marslle Flein qui a diffusé la pensée de Platon à travers
l'Europe de la Renaissance 92 . Et, les critiques Lucien Febvre et
Henri-J. Martin notent à propos de sa version latine des œuvres de
Platon: Il parfois même, les traductions jouent, dans la connaissance
des œuvres, un rôle plus important que les éditions dans le texte
original" 93 •
La connaissance de l'image de Socrate est intimement mêlée
aux textes; c'est une connaissance livresque qui dépend des œuvres
qui clrculaient à J'époque 94 . n est donc nécessaire d'insister sur les
textes-véhicules de cette Image, les conditions de cIrculation des
œuvres et l'acquisition des connaissances.
Le XVIe siècle, on l'a assez dit, est essentiellement marqué par
l'imprimerie quI constitue le facteur matériel assurant la diffusion
du livre. C'est, selon l'heureuse expression de Marcel Bataillon
paraphrasant l'lncJpitd'Aden Arable de Paul Nizan, Il le pius bel âge
du Jlvre 95 • À l'Intense activité de traduction des textes de Platon,
92 Voir M. Raymond, Marsi1e Fieln (1433-1499), op. dt.
93 L'Apparition du livre, op. cit., p. 412. Voir aussI J.-M. Bouvalst, Pratiques et
métiers de l'édition, op. rit. ; Histoire de l'édition française, nouv. édition, sous
la direction de R. Chartier et de H.-J . Martin, t.I, Le Livre conquérant. Du
Moyen Age au milieu du XVlle siècle, op. dt., et Les livres dans l'Europe de la
Renaissance. Actes
du XXV1JJe Colloque International d'Études Humanistes de
Tours, sous la dlrectlon de P. Aquilon et H.-J. Mârtln, avec la collaboration de
Fr. Du puigrene t- Desrousilles, Paris. Promodis- ~di tlons-""(j u Cercle de la
Ubrairie, 1988 .
94 Sur les rapports entre la traduction, l'histoire des Jdées et la llttérattU'e,
volr R. Lebègue, .. L'Hwnanisme de la Renaissance. Les traductions en France
pendant la Renaissance", art. cit.
95 Erasme et l'Espagne. Recberches sur l'histoire spiIituel1e du XVIe siècle,
DOUV. édition, texte établi par D. Devato et édité par Ch. Anùel, Genève. Droz,
1991, p. SB9 .Volr aussi pp. 589-598 .

67
.'
s'ajoute la publIcatIon des textes en Grec ou en Latin par les
imprImeurs dont le rôle est essentiel dans la vogue du platonisme à
l'époque 96 car Ils ont pulssamment servi l'Humanisme en prenant
parfois des risques considérables dans la diffusion des nouvelles
idées. De plus, les mécènes participent activement à la résurrection
des textes de l'Antiquité. C'est pourquoi, parmt tant d'autres,
Ronsard rend hommage au Duc de Médicis qui a fait venir en Italie
des trésors de la Httér:ature grecq ue :
"Sans ceste noble race en ou bly fu t Athenes
Et tant de noms fameux sacrés par tant de peines:
Platon, Socrate, Homere eussent esté occis
D'une éternelle mort sans ceux des Medlcisrr 97 .,-
La fondation du Collège de France facilite J'étude du Grec et du
latin car les philologues profitent de l'occasion pour dIffuser la
culture antique, comme le fait Gulllaume Budé qui, dans L'Étude des
Lettres, elte de très larges extraits de l'œuvre de Platon. On sàit
aussi que L'œuvre de Platon était présente dans les programtnes
d1enselgnement et érait réservée à la CJasse de PhilosophIe 98 .
Bref, les conditIons de circulation des livres de l'époque sont
assez favorables à la transmissIon de J'Image de Socrate. Les
ttaductlons françaIses" facilement accessibles et peu coOteuses" 99
se présentent souvent en "petit format, comme doit rêtre tout livre
96 Voir A. Lefranc, " le Platonisme et la littérature en France à l'époque de la
Renaissance ( 1500-15S0)", art. cH., pp. 73 et 55.
97 Nouvelles Poesies, Livre Il, in Œuvres ComplèteS, éd. cH., t. XII, pp.329-332 .
98 Consulter R. Lebègue, " Le Platonisme en France au XYle siècle-", art. dt.,
pp. 338-339 .
99 A. Lefranc, " Le Platonisme et la littérature en France à l'époque de la
Renaissance ( 1500-1550)", art. ci c, p. 81 .

68
destiné à un grand débit" 100 • Les condItions de circulation du livre
dans l'Europe de la Renaissance permettent de dire que Je public
lettré s'est famiHarisé avec l'tmage de Socrate présente dans les
textes de l'époque.
La multiplication des formats In-8 101 constitue un signe qui
montre que les traductions sont destinées à un grand public 102 .
"Pour un prix modique, un étudiant pouvait acheter, vers 1550, tout
Platon traduit en latin en volume 10-16" 103 . Et, l'étude du contexte
culturel de l'époque permet d'affirmer qu'une certaine ferveur
platonicienne se manifeste dans le reten tlssement de certaIns
dialogues. En pius du Banquet, le public français, quI appréciait les
traductions de Le Roy 104 , a particulièrement aImé le Timée lOS,
rAxiachos 106 , le Phédon, l'fan 107 , La Républlque, "le plus beau et
100 Ibid., p. 115 .
101 Parmi les traductions de Platon au XVIe siècle, on trouve 12 formats in-8,
8 fonnats in-4 et 1 format in-12 .
102 Voir A. Lefranc, " Le Platonisme et la littérature en France à l'époque de
la Renaissance ( 1500-1550)", art. cit., p. 137 : .. Platon entre, en quelque sorte,
d'une manière sensIble dans la circulation générale . Ce iîi'est plus un pesant
Ln-folio peu engageant, fixé dans les bibliothèques des érudits; désormais il
se glissera sans ·peine dans le bagage de l'étudiant ou de l'humaniste
voyageur. U est devenu le livre d'heure du philosophe et du lettré" .
103 R. Lebègue. " Le Platonisme en france au XVIe siècle", art. cit, p. 331.
104 M. Delcourt, "Une Traduction inédite du Criton
antérieure à 1540", art.
cit" p. 50 .
lOS A. Lefranc, " Le Platonisme et la littérature en France à l'époque de la
Renaissance ( 1500-1550)", art. cit., p.76 .
lOG lbjd.., pp. 108 et s'S., et A-M. Schmidt, "Traducteurs français de Platon",
art. cit., p. 33 . Ce dialogue apocryphe, qui pose le problème du langage, a
fasciné toute la Renaissance .
107 R. Lebègue, " Le Platonisme en France au XYle siècle", art. cit., p.343 .
Voir aussi M. Arby~Pascaud, La Postérité du Phédon dans la Uttérature
françalse jusqu'au XVIHe siècle, Thèse de Lettres, Université de Paris IV,
1982.

69
le plus grave de tous lt les dialogues 108 et qui eut un "long
retentissement en France" 109 au XVIe stècJe. là traduction du
commenta}re dè Marsile FIeln sur Le Banquet eut le même succès.
Quant à l'adaptation de l'Androgyne par Antoine Héroët, elle eut un
immense retentissement et fut, en effet, plusieurs fois rééditée ou
Insérée dans d'autres recueils du XVIe siècle 110.
De pl us, entre '1518 et 1591, les cl talog ues de Platon entraien t
dans les bIbliothèques privées III dont le rôle est fondamental dans
108 Le Roy, Le Phedon de Platon, trairtanr de J'immortalite de 1'ame . Le
dixiesme livre de la Republique. Deux passages du mesme autheur à ce
propos, l'un du Phedre, l'autre du Gorgias ( La Remonstrance que fait Cyrus à
ses enfants et amys par Xenophon), éd. cH.. p. lOS va .
109 R. Lebègue, "La République de Platon et la Renaissance française", art.
dt.• p. 165 .
110 Voir F. Gohln, " Notice bibliographique n sur Antoine Héroët, ln éd. dt.,
pp. XLV-LXIX .
III Les enquêtes sur la présences livres de Platon dans les bibllothèques de
l'époque ont été systématisées par R. Lebègue, " Le Platonisme en France au
XVIe siècle". art. cit., p. 331: "En 1 5 18, la BibUothèq ue royale de Blo"15 possédait
le Timée de CHALCIDIUS, le Phédon de L. BRUNI, la Defensio de BESSARION, et
une dizaine d'œuvres de PLATON traduites par FlCIN (nOS 631-633, 644,1141,
1161, 1171) . Ouvrages platoniciens chez Cl. Belllèvre ( 1530) et chez le duc
Antoine de Lorraine ( 1544) : la Nef de CHAMPIER. Chez le prêtre parisien
Gllles Perrin (1528) : FICIN. De tripllcia vira . Chez le libraire parisien
FrIchon ( IS 29) : vingt-quatre exemplaires de ce livre . Chez la veuve du
médedn parIsien Simon ( 1549): tout PlATON en grec, et tout PLATON en latin.
Chez le chanoine Guilliaud ( 155 1) : le PLATON de FICIN, Bâle, 1518 ;
CHAlCIDIUS, Timœl rraducôo, Bâle, 1520; DENYS. Chez Gaston Olivier (1552) :
trois exemplaires du PLATON de F1CIN ; JAMBLIQUE, en latin, ALDES et J. DE
TOURNES; HERMES TRiSMeGISTE; CHALCIDIUS, In Tim<:eum ; deux exemplaires
de DENYS; N. DE CUSE, 1514, J. BADE; BESSARION, In calumnlawrem. AlDES ;
fleiN; PIC DE LA MIRANDOLE, Opera ; LANDINI, Disputationes ( cf. thèse ms.
de Mlle LEHOUX) . Chez le président üzet ( 1554) : les œuvres de PLATON, à
Paris, et celles de CUSE. Chez Antoine Duprat (1557) deux exemplaires du
Phédon, la République et le Banquet, tous en français; Le Songe de Scipion ;
CHALCfDIUS, 111 nmœum ; FICIN, Commentaire du Banquet, en français, 1546 .
Chez les princes de Condé( cf. Mélanges Picot) : le PIATON latin de Bâle, 1546;
les Opera de PIC; les EpistoJce de FleIN; son Commentaire du Banquet, en
itallen, 1544, et en français, 1546. Chez R. Belleau; le PU".;.1'ON de fleIN, J. DE

70
la transmission des textes antiques 112 • Instrument d'accès au livre,
la blbllothèque conservait des textes antiques et des éditions rares
que les humanistes considéraient comme faisant partie du
patrimoine de l'humanité. À la Renaissance, le souhait des princes
et des lettrés était de réunir les deux principales institutions de la
clvIlisation antique: l'AcadémIe et la Bibllothèque .
La transmission de l'image de Socrate se fait essentiellement
par le canal des textes antiques, des traductions et de l'influence
1ta]Jenne . Car, en tre Platon et la Renaissa nce française se son t
interposés des Imitateurs et des commentateurs qui ont sans doute
altéré l'authenticité de leurs sources de base. À la Renaissance, les
problèmes qui se posaient à l'esprit humain n'étalent certes pas
nouveaux mals se présentaient sous un angle tout particulfer .
L'Humanisme, qui se consldéralt comme l'hérlfier de l'Antiquité
dont il prétendait à la !fols restaurer la lettre et faire revivre
l'esprit, Sê trouve dans l'obligation de poser de nouveau l'éternel
problème de la condition humaine. Et, pour le XVIe siècle, l'Idéal
qui est descendu sur terre est personnifié par Socrate 113 . Le
contexte culturel est donc favorable à la diffusion de la figure du
-- -~-- -",.-~--."
- - - - _ . _ - -
TOURNES, 5 vol., in-l6 . l.'évêque G. Pellicier possédait des manuscrits de
PLOTIN, PORPHYRE et PROCLUS ( no s 91. 102, 103, 117), et une édition de
PLATON en latin . En 1591, la Sorbonne recommande au fu tur Phillipe Il [,
parmi 80 ouvrages, les Sentenri;l? de PLATON en grec et en latin, et le D?
mysterlis IEgyptiorum de JAMBLIQUE ( Mélanges Lefranc, p. 465 ) ".
112 Voir R. Doucet, Les Bibliothèques parisiennes au XVIe sjècl~ Paris,
Picard, 1956, et Histoire des bibliothèques françaises, Parîs, Promodis-Editlons
du Cercle de la Ubrairie, 1988 t. l, Les Biliothèques médiévales du VIe siècle à
1530, IVe partie; L'Humanisme, D. Bloch, "La Formation de la Bibliothèque du
Roi", pp. 311-331: et G. Ouy, "Les Premiers Humanistes et leurs Bvres", pp.
267-283 , et Ve partie: L'Espace et les usagers, B. M. Olsen et P. Petitmengin,
"Les Bibliothèques et la transmission des textes", pp. 415-436 .
J13 V. Brochard, Études dephi/osopl1ie ancienne et de pJlilosophi~ moderne,
Paris, Librairie PhilosophIque Jean Vrin, 1926, pp. 85 et 55.

ï l
philosophe athénien à travers une représentation dont n convient
de mesurer exactement les termes afin de voir quel contact les
hommes du XVIe siècle ont eu réellement avec Socrate.
:'
.

72
II. LES PROBLÈMES DE LA REPRÉSENTATION
Dans un très curieux texte intitulé En marge du Criton, on peut
lire ce développement dont Je contenu est totalement irrecevable
pour toute l'histoire de la philosophie:
"Le soir de ce jour, Socrate et ses disciples étaient
étendus sur le pont du navire qui les transportait à Épidaure.
il Y avait aussi la nourrice de Socrate, Euryméduse, qui n'avait
pas consenti à le qultter . Personne ne dormait, mais aussi
personne ne parlait. Ils goûtaient tous silencieusement la
douce émotion d'être libres, d'être seuls; Socrate n'avait aucun
remords, et tous se sentaient aises de la tranquillité du maître.
On n'entendait que le clapotis de l'eau et le grincement des bois
et des cordes. À un moment Cratylus se mit à rire doucement:
"À quoi penses-tu 7" lui demanda Criton - Alors Cratylus :
Je
Il
pense à la prosopopée des lois" .
Il Y eut un froid.
Un peu plus loin, Phèdre dit : " ... Et l'Histoire ? -
L'Histoire, dit Socrate, bah, Platon arrangera cela 1" " Et il se
tourna vers Euryméduse qui apportait des figues de Corinthe et
un flacon de vin de Crête" 1 •
Et si, au lieu de mourir comme l'attestent Platon, Aristote,
Xénophon, Diogène Laërce et les historiens de la philosophie,
Socrate avait mis les voiles? Est-ce que ses amis -adulateurs ou
courtisans- n'ont pas jeté un manteau de Noé sur cet aspect et, de
craInte que cela ne suffise pas, ne se sont bandés les yeux?
1R. Barthes, En Marge du Cr]con , in L'Arc ( Barthes ), 1990, p. 7 . Nous
soulignons .

73
Dans ce Premier Texte de Roland Barthes qui se présente sous
la forme d'un pastlche du Criton, Socrate, figure dominante d'Urie
pédagogie de la subversion, y est lui-même subvettl . le
mécanisme de production du texte relève du ludique mais li ct
l'avantage de poser très clairement les problèmes de
ta
représentation 2 •
2 Sur le problème de la représentation, on consultera L'Autoreprésentation
Le texte et ses mJroirs , in Texte, n~ 1, 1982 ; ]. -L. Backès, Mythe et idéologie,
in Trames, n" 79, 1981 ; L. Benoist, Signes, Myhes et Symboles, Paris, P.U.F.,
1975 ;]. Bourgas, Pour une poétique de l'imaginaire, Paris, Seuil, 1982; M.
Butor, Les Mots dans la peinture, Genève, Skira, 1969 ; R. Caillols, Approches
de J'imaginaire, Paris, Gallimard, 1974 ; Critique et poétique, ln Cabiers
Roumains d'Études Littéraires, n" 3, 1981 ; G. Deleuze, Logique de la sensation,
Paris, La Différence, 1981 ; L'Image-Mo u vemen t, Paris, Editions de Min ui t,
1983; L'Image- Te mps, Paris, Éditions de Minuit, 1985 ; ]. Derrida, L'Écriture et
la différence, Paris, Seuil, 1967 ; G. DidJ-Huberman, La Pein ture incarnée,
Paris, f:ditions de Minuit, 1985 ; Devant l'image, Paris, Éditions de fvUnuH, 1990;
Dissemblance et figuration, Paris, Flammarion, 1990; Cl.-G. Dubois, "L'Outil et
le Modèle", in Histoire littéraire de la France, par un collectif sous la
direction de P. Abraham et R. Desné, t.ll, 1492·1600, sous la direction d'Henri
Weber, Pàris, Éditions Sociales, 1975, pp. 79-129 ; L'Imaginaire de lâ
Renaissance, Paris, P.U.F., 1985 : G. Durand, L'Imagination symbolique, Paris,
P.U.F., 1968 ; Les Structures anthropologiques de l'imaginaire, Bruxelles-
Montréal-Paris, 1969; Écrire l'Image, in Études L1ttéraire~._vo1. 21, n° 1, 1985;
L'Espa.ce et la lettre, Cahiers. Jussieu, Paris, U.G.E., 1977 ; r. Fédida, L'Absence,
Paris, Gallimard, 197 B ; M. Foucault, Les Mots et les cboses, Paris, Galllmard,
1966; Ceci n'est pas une pipe, Montpellier, Fata Morgarta, 1973 ; De j'lniage
comme texre au texte comme image, in The Canad1an Journal of Researcb
Hi
Semioties, vol. 6-7, n° 3, 1979 ; L'Image. Ses pouvoirs. Ses l1m1tes . Son rôle,
in N.R.F., 0"226, 1971 ; L'Image du monde renversé et ses représentations
littéraires
et para-littéraires de la rm du XVIe siècle au milieu du XVIIe siècle,
études réunies par J. Lafond et A. Redondo, Paris, librairie Philosophique
Jean Vrin, 1979; L'imaginaire, in R.H.R., n° 10, Décembre 1979; L'Imaginaire
du changement au XVIe siècle en France, textes recueillis et publiés pat
Claude-Gilbert Dubois, Bordeaux, P.U.B., 1984, 2 vol. ; j.-Fr. Lyotard, Discours,
figure, Paris, Kllncksieck, 1971; L. Marin, Détruire- la peinture, Paris, Galllée,
1977; L'Image du roi, Paris, Éditions de Minuit, 1981 ; Opadté de la peinhJre •
Essai ~ur la représentation au Quattrocento, Paris, Usher, 1989 ; Er. Panofsky,
Essais d'iconologie. Thèmes humanistes dans l'art de la Renaissance, trad.
française, ParIs, Gallimard, 1967 ; L'Œuvre d'art et ses signlflcations , trad.
française, Paris, Gallimard, 1969 ; Recherches en scJences de textes .
/

74
En excellents philologues, les humanistes de la Renaissance
n'Ignotent pas que J'image de Socrate est prIsonnière des textes de
Platon; elle constitue le produit d'une représentation issue de la
tradition philosophique de l'Antiquité. Érasme parlait du "Soctate
de Platon" 3 parce qu'Il était conscient que l'image de Soctate que là
Renaissance a .reçue est d'abord celle qui se trouve dans les
Dialogues de Platon, Le premier, le plus célèbre et -certalnement- le
plus habile des socratiques. Car la volx de Socrate se fait encore
entendre dans les Dialogues de Platon et, par-delà les siècles, étend
le temps de sa vIbration Jusqu'à nous.
À ce niveau, Il y a un problème majeur: le Socrate de Platon
n'est déjà plus le même que le Socrate historIque 4 • De plus, ta
figure de Socrate n'est pas homogène dans les Dialogues laissés par
Platon 5. Sarah Karman a raIson de dire" Les Socrate(s) de Platon" 6
. Dans cette perspective, 11 existe une autre difficulté 'qui tleht à ta
Hommage à Pierre Albouy . L'écrirure et l'image, Grenoble, P.U.G., 1977 ; La
Représenta tion ,en fiction, Littérature, n° 57, 1987 ; Représen tations de
l'origine. Littérature, Histoire, Civilisation J in Cahiers Annales C.R.L.H.-

C.I.RA.O., n° 4, 1987, et R. Zuber, "La Critique classique et l'idée d'imitation",
in R.H.L.F, LXXI, 1971, pp. 385-399 .
3 Adages, 266, éd.]. Chomarat, p.353 .
4 Sur ce point, le travail fondamental pour toute étude sur la représentation
de Socrate demeure encore celui de V. de Magalhaes-Vilhena , Le Problème de
Socrate. Le Socrate historique et le Socrate de Platon, Parts, P.U.F., 1952 . Voir
aussi V. de Magalhaes-VHhena , Socra te et la légende pla tonicienne, ParIs,
P.U.F., 1952 ; L. Robin, "Fins de la culture grecque 1 . La sophistique et le rôle
des sophistes . Le problème du caractère et de la philosophie personnels de
Socrate" , in Critique, n° 15-16, AoO:t-Septembre 1947, pp. 209 et 55., et J.
Seznec, "Le Socrate imaginaire", in Essai sur Diderot et j'Antiquité, Oxford, At
The Clarendon Press, 1957, l, pp. 1-22.
5 Voir le travail magistral de S. Kofman, "Figures de Socrate", in Socrate(s) ,
Paris, Galilée, 1989, pp. 11-21.
C-"
6 Ibid. , "Les Socrate(s} de Platon". l, pp. 23-58 .

75
nature même du philosophe athénien. Car, en ce qui concerne
Socrate, les données historiques et biographiques sont minces 8 . Et,
dans la problématique de la représentation, cet "obstacle", en même
temps qu'il pose la question de l'IdenUflcatJon du modèle et de la
détermInation de J'étalon de mesure, légitime toutes les
réapproprlatlons possibles.
La figuration littéraire impUque une certaine idée de la vérité
mals que peut-on faire en face de Socrate quJ- ·,prévient toute
tentatlve de fixation, déjoue les définitions, refuse de se laisser
enfermer qans tine représentation en affirmant que la vérité vaut
mleux que l'image? Dans son introduction monumentale à ta
question, Victor de Magalhaes-Vllhena cerne parfaltèment les
contours du problème:
HN'ayant pas -Socrate, nous avons néanmoIns plusieurs
"Sacrates". C'est la constatation classIque. Chacun représente urt
Socrate théorIque possible. Le Socrate pratiquement possible
sera une Interprétation de ces styllsations, de ces Images, de
ces traditions, et, comme c'est le seul qui solt en même temps
susceptible de les expliquer dans toute sa diversité, il faudra
en définitive qu'LI salt tel qu'il ne pulsse s'identifier avec t'une
quelconque des ces traditions prIses séparément" 9.
À son nIveau le plus élémentaire, la représentation de Socrate
est pensable comme la fabrication d'un double de t'objet; elle se
situe entre la mise en présence { fabrication d'une itflage qui
8 Consulter E. Dupréel, La Légende socratique et les sources platoniciennes,
Bruxelles, f:ditions Robert Sand, 1922;
V. de Magalhaes-Vilhena , "Le
Problème du Socrate historique", in 0.0. cit., pp. 7-24 ( Voir aussi "Valeur
historique des témoIgnages", pp. 134-158, et "Platon et le Socrate historique",
pp. 186-193), et M. Meunier, La Légende de Socrate, Paris, Albin Michel, 1965.
9 Le Socrate historique et le Socrate de Plaron, op. dt., p. 103 .

76
.'
supplée à-l'absence) et la vicarJance ( transfert d'attribution) . Ainsi
"la figuration ou fiction de Socrate" que réalise la lIttérature
française de le Renaissance ne peut fonctionner que comme une
possIbilité, lIun roman socratique parmi tant d'autres" 10.
L'image de Socrate n'est donc pas homogène; fragmentée,
réfractée et recomposée, elle passe à travers plusieurs prismes
déformants avant d'arrIver en France. À partir des traces concrètes
qui paraissent dans les sources textuelles ou lconographiques, la
Renaissance donne une nouvelle tmage de Socrate qui fonctionne
comme l'illusion d'une Illusion, l'Image d'une image . En
conséquence, les artistes, dans leur représentation, ne subissent
pas toutes les contraintes Inhérentes à la fidélité au modèle orLginal.
Montaigne présente ail}sl cet aspect de la questf(jf(:
" Ceste image des discours de Socrates que se amys nous ont
laissée, nous ne l'approuvons que par la reverence et
l'approbation publique; ce n'est pas par nostre cognolssal1ce :
ils ne son t pas selon nastre usage.
S'Il naissait à ceste heure quelque chose de pareil, Il est peU
d'hommes qu_ te prisassent 1\\ 11 •
Ainsi se définit l'espace d'une dialectique dont il convient de
poser exactement les termes et les enjeux 12 dans la plus vive
conscience qu'Il n'est rien de visible nI de pensable qui ne se
réfléchisse en son double ou en son contraire . En effet, la
représentation suppose un art de la reproduction, une présentation
au second degré, et met en Jeu une technique de l'image, de la
10 S. Kofman, "FJgures de Socrate", il1 op. cit, p. 11 .
Il III, 12, 1037 B . Nous soulignons .
.'
t 2 Cf. A. Mtnazzoli, La Première ombre. Réflexion sur le m1roir et la pensée,
Paris, Mitions de Minuit, 1991 .

77
figuration, du reflet ou de -la réflexion. Elle établit un écran ou un
intermédiaire entre l'original et le récepteur . Et, dans La
République, Platon distingue l'eldolon fonctionnant c·omme un
simulacre et l'Icône qui permet l'accès à l'Être 13 •
Quelle que soit la valeur qu'Il faIlle accorder à la dJstance
séparant la figurabilHé de la figuration, le modèle de la copIe, l'idée
de représentation Implique une analogie fondamentale entre le
discours et l'image car, I1toute image constitue, d'une certaine façon,
un récU" 14 .
(--:
Personne historique, Socrate devient un personnage, un signe
littéraire. L'histoire est ainsI textuaHsée. la cortstructlon de la
figure de Socrate passe désormais par l'écrIt qUi utilise les portraits
ou la théâtrallsatlon pour figurer le personnage de Socrate 15 • tes
écrivains de la Renaissance opéreront une sélection qui leut
permettra de retenir une collection de traits physiques et moraux .
Sous le couvert d'une tradition qui remonte à Horace ( Ut plctura
poesis L Us exposent une conception seion laquelle l'objet du texte
littéraire est de simuler pour l'imagination ce que la peinture
13 Sur cette question, voir, par exemple, les travaux de L Jenny, "Poétique et
représentation", in Poétique, 58, Avril 1984, pp. 171-195 ; 11 L' Ëvénement
figurai", in Poétique, 0'44, 1988, pp. 87-107 , et S. Rebac, "Encore le problème
de l'imitation platonicienne", i 11 Association Guillaume Budé. Congrès de
Tours et Poltiers , op. cit. , pp. 176-178 .
14 R. Barthes, Leçon inaugurale de la chaire de Sémiologie du .-Collège de
France, prononcée le 7 Janvier 1977, Paris, Seuil, 1978, p. 38 .
15 Parmi de nombreuses études, on consultera Ph. Hamon, "Pour un statut
sémiologique du personnage", ( Littérature, n" 6, 1972), repris et remanlé ln
Poétique du récit, Paris, Seuil, 1977, pp. 115-180; Fr. Rastier, "Un Concept dans
les études littéraires", ln Littérature, n° 7, Octobre 1972, pp. 87-101; A. Robbe-
Grillet ," le Personnage", Sur Quelques notions périmées, ln Pour un nouveau
roman, Paris, Éditions de Mlnuit, 1963, pp. 24-44, et M. Zéraffa, Personne et
personnage, Paris, Klincksleck, 1969 .

78
r :'
exécute pour les yeux. La représentation s'Intègre à une pratique
généralisée de l'emprunt car, depuis Aristote, l'œuvre Httéraire est
imitation d'une réalité 16 .
.
À la Renaissance, la représentation COllvre tout le domaine de
l'ImagInaire, du fictif et de l'onirique; elle se superpose en partie à
la "fantasie" quI signIfie la représentatiort des choses sensibles ou la
faculté de former des Images, comme l'affirme Blaise de Vigenète :
liMaIs à examiner la vraye origine de l'art, c'est Uhe
ImitatIon Inuentée de longue ancienneté, & fort conlolnte à la
Nature. Les Sçauans hommes la trouuerent jadis, pattle
l'appelans peinture, partie imagerie: dont il y a plusieurs
sortes. Car former des statues de terre; en letter de metai ;
tailler et polllr l'albastre, le marbre, & l'iuoire ; fa gràuure
encore; tout cela est Imagerie" 17 .
Le discours fait donc image d'où l'exigence "imposéell aU
langage de produire des effets analogues à ceux de l'image et de
posséder toutes les caractéristiques de la représentation vIsIble qui
se donne en totalité dans une perception Instantanée. Et la forme
(ln)vislble de Socrate impose au discours de la Renaissance ses
conditions en lui demandant de se donner les moyens d'une
vIsIbilité qui, sI elle ne peut ( veut) pas toujours être réelle, doit,
du moIns, nécessairement exister sur le mode métaphorique Il • Il
faut narrer comme avec un plnceau", dit le Père Binet 18.
16 Poétique, 1451 a.
17 Le Premier livre des Tableaux de plate-peinture d!}- rhllosrrate Leml11en
Sophiste Grec, in Traduction et Commentaire de Philostrate : les Images ou
Tableaux de plate-peInture, Paris, 1578, Préface, p.l ( BibUothèque de
i'Arsenal, 4° BL 5122 ) .
18 Clté par J. Ucbtenstein " Socrate à la cour de Louis XIV", in Dix Septième
Siècle, 38e année, n 0 1, vol. 150, Janvier-Mars 1986, pp. 14-15 . Cf. L Marin,
"Textes en représentation", in elit/que, n° 282, Novembre 1970. pp. 909-934.

79
la RenaIssance insIste sur la fidélité, l'expressJvJté et la "vive
représen tatian Il 19 parce que la fIgu ra tian Ilttéraire a une fonction
de survalorisation du référent qu'est Socrate. Le référent historique
est absent mais les sIgnes suppléent à cette absence. L'image,
comme le dit Pascal de la figure, porte "absence et présence, plaisir
et déplaislr" 20 , ombre et lumière; elle tes réconcIlie ou souligne
leur conflIt. Et, dans le cas de la représentation de Socrate à la
Renaissance, les humanistes trouvent te référent textuel dans les
multiples œuvres de l'Antiquité qui sont remises au goût du jour.
Car, selon une problématique chère à Michael Riffaterre, "il n y a de
référence externe qu'à d'autres textes Il 21 •
ç--,
Selon Marc E. Blanchard, dont le travail sur Montaigne est
Informé I?ar l'hypothèse explicite d'une histoire générale de la
représentation à la RenaIssance, l'image fait partie des "ttartspotts
de }'écriturell 22. Les sIgnes littéraires fonctionnent comnie la
métaphore d'un portrait. Et, de cette représentation, t'écriture se
veut à la fols la copie et le commentaire. Socrate constitue titi
19 Sur cette question, on consultera CI.-G. Dubois "Itinéraires et impasses de
la 'vive représen taUon ''', in La Littérature de la Renaissance . Mélanges
offerts ~ Henri Weber. Articles recueillis et publiés par Marguerite Saulié,
présentés par Robert Aulotte,
Genève, Slatkine, 1984, pp. 405-425 ; j.-R. FanIo,
Tra.cés, ruptures . La composition instable des TragIques, Paris-Genève,
Champion-SJatklne, 1990, pp. 43-103, et 301-307 ; Fr. Hartog, Le Miroir
d'Hérodote, Paris, Gallimard, 1980, pp. 259 et 55., et Fr. lestringant, Agrippa.
d'Aubigné, Les TragIques, Paris, P.U.F., 1986, pp. 56 et 55.
20 Pensées, éd. critIque par l. Brunschicg, _Paris,
Librairie Générale
Française, 1972, X, Les Figuratifs, 677, p. 313.
21
"L'IllusIon référentielle", in Littérarure et réalité, ouvrag~ collectif,
Paris, Seuil, 1982, p. 118 .
22 "UnùTIaire . Mimesls et autoportrait", in Trois Ponraits de Montaigne.
EssaJ 5ur la représentation à la Renaissance, Paris, Nizet, 1990, p. 9 .

80
modèle quI force le respect et l'admiration. Au XVIe sIècle, c'est la
fascination de ce modèle que l'écriture a situé aux frontières de
l'authenticité et de la fausseté, de la réalité et de la fiction, qui crée
et entretient le lel}rre d'une sIgnification littéraire.
À la Renaissance, l'art du portrait est favorisé pat l'usage
généralisé du miroir 23 • Et, le rapport des humanistes à la figure de
Socrate (re)pose le problème, essentiel dans toute ta littérature
occldentale, de la référence à la réalité. Fixée à travers une tradition
établie par des textes canoniques que sont la Poétique d'Aristote, La
RépubIJque et le Cratyle de Platon, cette problématique révèle Une
hésitatIon cultureHe 24 . Partagée entre deux extrêmes à ta fois
figurés par la Poétique d'Aristote ( toute littérature est imitatloh) et
le Laocoon de Gotthold Ephraïrn Lessing ( l'art ne peut reproduire le
réel ), la créatIon littéraire occidentale a toujours hésité entre ta
prescrIption ( copier) et l'interdIction ( ne pas copIer) .
Dans ce cas, la représentation qui constitue l'une des forces de
la lIttérature 25 ne peut donner que des lueurs de réel. Car le réel
23 IbId. Voir aussi CL-G. Dubois, " Artifice imite et diversifie. Réflexions sur
la morphogenèse de l'œuvre au XVIe siècle", in Corps Écrit, XV, ( Répétition et
variation), p. 10, et A. Minazzoli, La Première ombre. Réflexion sur le miroir
et la pensée, op. dt .
24 Consulter É. Auerbach, Mimesis : la représentation de la réalité dans la
littérature occidentale, trad. française, Paris, Gallimard, 1983 ; R. Barthes,
Leçon inaugurale de la. chaire de SérnJologie du Collège de France, prononcée
le 7 Janvier 1977, op. cit. ; L Jenny, "Poétique et représentation", art. dt. ;
Littérature et réalité, op. cit., et Cl. Morali. " Inscrire la vIe", in La licorne,
n° 14, 1988, pp. 39-59 .
,_.
2S
R. Barthes, Leçon inaugurale de la chaire 'de sé.rifloJogle du Collège de
France, prononcée le 7 Janvier 1977, op. cit. , p. 21 . ParmJ tant d'auttes
études, voir G. Buci-Glucksmann, "Une Esthétique baroque du palimpseste", in
Cabiers Confrontation, n° 16, pp. 13-30 ; P. Calderon;' Sur la notion 4'!niage",
ln Srudia Romanica et Anglica Zagrablensia, vot. 23, n° 1-2, 1978, pp. 153-166;
A. Gardies, "~riture, image, texte", in Études Littéraires, vol. 6, n° 3, pp. 445-

(""-
81
n'est pas représentable; il est "impossible" , aInsi que le dit Jacques
Lacan, ou "innommable", comme l'affirme Sa"muel Beckett. Mals ta
littérature ne veut-se rendre à cet "lmposslbte" de faire cd1nclder
l'ordre plurldlmenslonnel du réel à l'univers unidimensionnel d'uti
langage tnorcelé et à la quête d'une unité insaisissable. Tout te
travall de la lIttérature est dans ce refus.
"L'échec" de la représentation ne se trouve ni dans l'activité
de parole ni dans Socrate mals dans la relation que les écrivaIns
prétendent établir de l'une à l'autre. Ainsi se ttouvent posées les
antinomies d'une singulière symboUsatJon . Car, à partir du moment
où on utilise des substituts au réel pour le signifier, le réel en tant
que tel dIsparaît. Il ne reste plus que les mots. Or , Il nuda nomina
tenemus Il , nous dit Umberto Eco dans tes dernières lignes du Nom
de la rose 26 . 11 faudra dire que la nudité du mot ne signIfie pas sa
vacuIté car l'ensemble des citations latines du Dernier Feuillet 27
renvoie à des notions comme la parole, l'œuvre, l'habitat du nom et
au silence.
Le silence est l'attitude )a plus adaptée à une telle situation
mals la littérature ne se taIt JamaIs; comme l'amour, elle risque
tout sur les signes. Anticipant sur les développements d'Étienne
455 ; Ph. Hamon, "Texte et arcbitecture~, Bérénlc~ vol. 9, n° 20,1987, pp. 290~
308 , repris ln Poérique, n° 78, 1988, pp. 3-26 ; T. Pavel, "Convention et
représentation", in La Représentation en flction, op. dt., pp. 31-41 ; I. E.
Petrescu, Il Niveaux de configuration dans la constTiiction de l'image",
Critique et poétique, ln Cahiers Roumains d'Études LitténUres, op. rit., pp. 12-
25 ; E. Ravoux-Rallo, " Uttérature et représentation", ln SocloJogie du Sud-Est,
n' 35-36, 1983, pp. 31-36, et M. Riffaterre, " Intertextual Representation: Ori
Mimesis as Interpretive Discourse", ln Critiqual Inquiry Cmcago, vol. 11, 0'1,
pp. 141-162, et Désir, représentation, textualité, ln Degrés, n° 49-50, i987 .
26 Trad. française, Paris, Grasset & Fasquelle, 1982, p. 625 .
27 Ibid., pp. 617-625 .

82
Bonnot de Condillac, le poète de la PléIade, Antoine de BaH, chantre
de MéHne et de Francine, riait de sa douce folle et regrettalt d'avoir
trop donné aux signes. Il est donc Impossible de reproduire le réel,
ainsi que l'affirment Biaise de Vigenère dans ses commentaires sur
Phllostrate :
"Quant à la vivacité de l'aspect, l'imagier ne le peuIt contrefaire
ainsi naïvement qu'il est" 28 ,
et, quelques années plus tard, Cyre Foucault dans son Discours tIré
de Platon :
"Ce que te vous allure en ce tableau ce n'est sImplement que la
piteuse histoIre de mes passIons representees grosslerement &
auec un rude crayon, ne pouuant les exprimer au vif tant elles
sont plus sensibles que dlctbles" 29.
r::
Dans, la représentation, la parole ressusc1te pour être le héràut
de sa disparition et l'Interprète de ses incapacités et de son
inadéquattoh constltutlve avec la réalité qu'eJle prétend prendre eti
charge. À travers cet acte sacrU1clel, pensabte çomme une forme de
suidde rituel, la littérature ~ confrontée à l'épineux problème du
silence. Le silence a" une valeur positive; Il est fécond parce qu'lI
devient l'objet d'une parole toujours repoussée plus loin que les
mots. Mats, c'est dans cet échec que semble se ttottver
paradoxalement, la réussite de la figuration car, comme t'écrira
magnifiquement Paul Ëluard :
28 Le Premier livre des Tableaux de plate-peinture de Philostra.te Lemnien
Sopbiste Grec, in Traduction er Commentaire de Philostrate : les hnages ou
Tableaux de plate-peinture, Paris, 1578, Préface, éd. cit., p. 2.
29 A Madame ma Maistresse, in Les Epistres amoureuses d'Aristenet, tournees
de grec en françols par Cyr€ Foucault, sieur de la. Coudriere, avec L'Image du
vray amant. Discours tire de Platon, éd. dt., pA.

83
" Dans quelques Instants
Le peintre et son modèle
Prendront la fuIte (... ) 30 .
Ce qui a été compris n'existe plus
L'oiseau s'est confondu avec le vent,
Le clel avec sa vérité
L'homme avec sa réalitéIl 31 .
Les humanIstes tenteront donc de pIéger l'Image de Socrate
dans un
langage, qui ne dit rIen, ne se tait jamaIs et s'appelle
11
'littérature' Il 32 • Si Je réel est l'objet du désIr de la littérature, art
peut penser que ce désir est utopIque. Mais, l'utopie a bien un lieu,
c'est la langue. ('est peut être pourquoi, dans la figuration de
Socrate, la Renaissance opère une déviation quI passe de la
représentation au geste qui produit. Dans cette aventure langagière
à laquelle l'invention verbale caractéristique du XVIe siècle nous
Invite, Socrate passe à l'arrIère-plan au profit de l'œuvre littéraLre
comptable de la pure beauté du geste de rartlste. AInsi, la
conformité au modèle ne saurait ê.tre une exigence première et
absolue car, comme le dit malicIeusement Montaigne, lI(... ) qui ne
cognait pas Socrate, voyant son paurtraict, ne peut dIre qu'li luy
ressemble" 33 •
30 "Intérieur", RépétiUons, in Capitale de la douleur suivi de L'Amour Là.
Poésie, éd:crltique par A. P. de Mandiargue, Paris; Gallimard, 1966, p. 31 .
31 Ibid, "Le Miroir d'un moment", Nouveaux Poèmes, p. 133. Nous sottlignons.
32 M. Foucault:, .. L'Homme et ses doubles", in Les Mots et les choses, op. elt.,
lX, p.317 .
33 Les Essais, II, 12, 601 A. Nous soulignons.

84
CONCLUSION
Avec Socrate, la Renaissance, qul a beaucoup réfléchi sur le
sens et la valeur de l'Imitation, dispdse d'un modèle qui n'est pas
complètement Imaginaire et qui est tout disposé à la transposition
d'art. Cependant, Il y a une constante dans la représentatIon des
humanistes: ils évitent surtout de fatre de Socrate un DIeU et le
considèrent comme un être qui fonctionne comme la cristallisation
et la personnification des rêves les plus fous de la RenaIssance. Les
dIverses phases de la production de l'image mon(trent que Socrate,
figure humaIne entièrement communicable, est le produit d'Uhe
textuaIlsa!lon d"e l'histoire, d'une relecture des textes de l'Antiquité
et la matque d'un intéressant processus intel1ectuel . car, entre ta
Renaissance et la figure de Socrate qui est potteuse d'Idées 1, Une
relation extrêmement profonde existe et pertnet de valoriser te
rapport entre littérature et société.
Dans la pensée humaniste, la représentation symbolique Gl une
signification générale ou particulière suivant les cas envisagés .
Cette représentation est donc construite par un sujet (l'hUn1àti.lste)
eh rapport avec un objet ( Socrate) . L'Interaction entre le sujet et
l'objet détermine un travaIl sur la sIgnification et les propriétés de
l'objet qui aboutit à la représentation symbollque . Et, puisqUe la
figure de Socrate est pensée en termes d'Idéal, les humanistes vont
Lnsister sur les éléments permettant un processus d'identification à
partir d'une conscience absolument nouvelle de la ç:onditlon
humaine. Mals, étant donné que J'idéal est Irréductible au réel, les
humanIstes réalisent une représentation qui fonctionne comme une
des modaHtés du plausible et de la vraisemblance.
1 Voir J.-Cl. MargoUn, Les Humanistes et J'Antiquité grecque, Paris, 1989.

85
L'espace textuel devIent le prIncIpe organisateur à partir
duquel la figure de Socrate quI n'est pas un sImple ornement du
discours autorise un Jeu de déplacements, d'altérations et de
créatIon de sens . Et, dans notre analyse, les Invariants qui
intervIennent dans le champ de la représentation de Socrate, de
même que les autres critères retenus dans la construction de sa
figure, ne seront pas référés au réel mais à l'Idéologie et à
l'esthétique qui structurent l'idéologie des humanIstes.
La représentation est orientée vers une finalité Int~rne, une
affirmation de principe à travers laquelle la société du XVIe siècle
Identlfje, codifie et véhIcule ses valeurs essen tlelles. Dans sa
représentation, l'Humanisme françaIs se saisit d'abord de la figure
de Socrate pour construire un discours de propagande dont ta
fonction est d'Insister sur des contenus de pensée qui relèvent
d'une idéologIe pensable comme une conscience non critique,
aveugle de ses propres limites et sourde aux questions du réel. Car
Socrate fournit les lignes directrices à un discours couvrant tous les
domaines de la vIe ( l'éducation, l'éthique, l'homme, la société... ) et
permettant de légitimer une vision du monde.
Qu'elle se formule sur le mode d'un discours dIffus ou d'un
discours explicitement formulé. assertlf, sérIeux et totalItalre,
l'idéologie des humanistes de la Renaissance déliilit le type de
rapport que cettx-ci entretiennent avec Socrate 2. À travets ce
qu'elle proclame à la surface de ses discours ott ce qu'elle articule
2 Cf. Ph. Hamon, " Texte et idéologie: pour une poétique de La norme", version
remanIée d'un article d'abord publié dans Poétique, nQ49, 1982, in Texte et
idéologie. Valeurs, hiérarchies et évaluations dans l'œuvre littéraire, op. dt,
pp. $-41.

86
sIlencieusement et qui gouverne intérieurement le régime de ses
énoncés, la production lIttéraire du XVIe siècle fait surtout de
Socrate un rôle et non une ~dentité. Dans cette perspective,
l'idéologie qui est pensable comme un système de valeurs informe
en profondeur le texte comme système de signes. Par la.- sélection
qu'elle opère, l'activité de traduction est déjà un acte émInemment
Idéologique. À cette
première opéra tian,
s'aJouten tune
formalisation et une définition des valeurs dont Socrate permet de
falre la promotion. Et, dans une soclo-poétIque générale des textes,
il faudra analyser le fonctionnement Idéologique de la Ogure de
Socrate à travers les textes à orientation laïque ou religieuse.

DEUXIÈME SECTION
LES FONCTIONS IDÉOLOGIQUES

88
1. LA PROPAGANDE HUfv1ANISTE
La RenaIssance ,semble se mobHiser pour la promotion
effective des valeurs dont Socrate est le symbole. La somme des
invariants de la représentation permet aux humanIstes de spéciflet
l'image de Socrate à travers laquelIe beaucoup de problèmes sont
théoriquement envisagés, mentalement intériorisés et socialement
vécus. Il se dégage ,alors une imagerie des plus positives qUI, sous
bien des aspects, fait du philosophe grec une figure qui accompagne
l'aventure humaniste dans ses aspirations profondes et ses rêves
les plus fous.
"Sans controverse prInce des philosophes" l, Socrate faJt parUe
d'un certaIn nombre de fjgures que la RenaIssance faIt
constamment valoir car il éveille des associations spontanées
d'Images et d'Idées. Et les humanistes sont flers de dire avec
Montaigne, à propos de Socrate:
On a de quoy, et ne doIbt on Jart1als se lasser de
11
present~r
l'image de ce personnage à tous les patrons de formes et de
perfection. ( C) Il est fort peu d'exemples de vie pleins et purs,
et falct on tort à nostre instruction, de nous en proposer
d'lmbécllles et manques, à peine bons à un seul ply, qui nous
tirent arriere plustost, corrupteurs plustost que correcteurs 11 2 •
Comme "patron de l'Humanisme" 3 , Socrate autorise une très dense
activHé de propagande ldéologiq ue qui développe des lieux
l RabelaIs, Gargantua, Prologue de l'Auteur, p. 5..
2 Les Essais, III, 13, 1110 B-C Nous soulignons.
3 L'expression est de tvL Raymond, .. 'Saint' Socrate patron de l'Humanisme",
in Revue Internationale de Philosophie, Se année, nb 15, 1951, Fasc. 2, pp.135-
143.
r r

89
communs au nombre desquels nous retlehdtons le drame de la
destlnée, l'hymne à la volonté humaine, la pédagogie suBversive et
les leçons de sagesse.
r-,
E

90
A. L'EXEMPLARITÉ DE SOCRATE
1. LE DRAME DE LA DFSTINÉE
TelJe qu'elle apparaît dans le Phédon, la représentation de la
mort de Socrate Inaugure toute une traditlon . Les derniers Instants
d'un sage fournissent un exemple de grandeur humaine et
montrent Jusqu'au bout une existence accordée à une philosophie.
Et, telle qu'elle est représentée à travers les dialogues de Platon que
sont l'Apologie.et le Phédon, la réflexion de Socrate est surtout une
méditation sur la mort 4 . De plus, Socrate s'est appuyé sur l'Idée de
mort pour donner son premIer sens au précepte delphlque :
"connaIs-toi toi-même mortel" 5. C'est pourquoi, chez luI,
"phIlosopher c'est apprendre à mourir" .
Abondamment repris dans la littérature antique 6, ce précepte
cicéronIen - faussement attribué à Socrate- est à la fols paraphrasé
par Montaigne 7 et reformulé par Érasme:
"Socrate dans Je Phédon de Platon pense qp~ la phJlosophle
n'est rten d'autre que l'apprentissage de la mort, c'est-à-dire
que l'âme se détourne le plus possible des choses corporeHes et
sensibles et se transporte par celles que l'oh perçoit pat la
4 Volr ]. Bels, "Socrate et la mort individuelle. Sur la modification socratiqlie
de la perception traditionnelle de la mort dans la pensée grecque", in Revue
des Sciences Théologiques et Philologiques, n° 72, 1988, pp.437-442 .
5 Cf. A.l. Festugière, L'Idéal religieux des Grecs et J'Evangile, Paris, 1932, p.18,
n. 2, et p.23.
6 Par exemple, Cicéron, Tusculanes, 1, 30, 74, et Sénèque, Eplstolœ, LIV, 2.
7 " Que phllosopber c'est apprendre à mourir", 1, 20, pp.81-96 . Voir aussi l, 23,
118 A; 1,55,315 C: m, 12,1059 C, et DI, 13, 1109 B-lllü.
"

91
," 'ï
raison, non par le sens; ainsi on voit clairement qu'il est du
même avis que les stolclenstl 8.
Préoccupé au
plus haut point par la problématique
philosophique de \\lia préparation à la mort" à laquelle Il a consacré
un traité 9, Érasme, comme Budé 10, trotlve en Socrate l'exemple qui
illustre à merveille sa démonstration: "D'ailleurs n'importe quand 11
meurt celui qui n'a Jamais vécu. Voilà le beau porttalt du sageh 11 .
Le phUosophe athénien apparaît comme un libre penseur dont
Athènes, qui n'a pas trouvé ce qu'lJ peut enseigner en fait de
morale, veut la mort.
Les humanistes quI se réfèrent diabord à la pensée de Socrate
Interrogent aussi sa destinée, à l'Instar d'Érasme :
~
nIa mort de Socrate ou de PhocIon qui, sans avoir commis de
crIme, furent contraints par l'Ingratitude de leurs concitoyens à
boire Ja ciguë (... ) " J2 ,
ou dénoncent, comme Budé, "la condamnatJon de Socrate par le
peuple athénien tout à fait Imbu de fausse phUosophJe grecque Il 13.
8 Le Poignard du soldat chrétien, éd.]. Chomarat, p.56 . Voir aussi Éloge de la.
Fo/ie,
l.XTV, pp.89-90, et Manuel du soldat chrétien, p.568.
9 La Préparation à la mort, pp.849-906.
10 Le Passage de l'Hellénisme au Christianisme, éd. cit., l, p.l :"La philosophie
( conune le dit Socrate dans le Phédon) est une préparatie~i à la mort" .
11 Éloge de la Folie, XXXVU, p.44. Voir aussi MontAigne, Les Essais, l, 20,90 C;
et 92 C.
.
12 Dialogue sur la prononciation correcte du Latin et du Grec (1528) , éd. J.
Chomarat, p.944.
13 Le Passage de l'Hellénisme au Christianisme, éd. cit., J, p. 15.

92
...,
Le philosophe affronte la mort avec un courage qui, tout en forçant
le respect et l'admiration, fascine toute la Renaissance et que
méditent les écrivains:
"(... ) (C) Il s'est veu, vIngt sept ans, de pareil visage, portet ta
faJm, la pauvrete, l'IndociHté de ses enfans, les griffes de sa
femme; et enfin la calomnie, la tyrannie, la prison, les fers et le
venIn" 14 •
L'Idéal seraIt de "supporter avec l'humeur de Socrate .Ia misère et la
pauvreté" 1S car, parmi les penseurs persécutés, la Renaissance
accorde un statut particulier au sage athénIen:
"Platon fut vendu par les Pyrates, et en danger de sa vie en ta
cour de Syracuse. Xenophon banny d'Athenes . Aristote
contraIht en partir, craIgnant qu'on ne luy relst son procez,
comme à Socrateslt 16.
'
De plus, l'instant de sa mort est le moment d'une Intense méditation
célébrée par totIs les humanistes parmI lesquels Le Caron
"Socrate condamné à mort, devant que de boire le venin, eust
un propos avec ses disciples de l'Jmmortalité de l'âme (... )n 17
14 Montaigne, Les Essais, III, 13, 1110 C. Voir aussi Le Roy, La Republlque de
Platon, Divisée en dix livres ou Dialogues, Traduicte de Grec en Françoys et
enrichie de commentaires, Paris, A. Drouart, 1600, p. 73 .
lS Le Passage de j'Hellénisme au Christianisme, éd. dt., II, p.l83 .
16 1. Le Roy, De la vic1ssitude et variété des choses en J'univers, et
concurrence des armes et des lettres par les premieres et plus illustres
nations du monde, depuis Je temps a commencé la ei'ïJli té, et memoire
humaine jusqu'à
ce jour, ( Paris, Pierre L'Huillier, 1575 ), éd. critique par ph.
Desan, Paris, Arthème Fayard, 1988, Uvre Cinq ulème , p.226 .
17 Dialogues, ( Paris, Jean Longis Libraire, 1556) , éd. critique par J. A.
Buhlman et D. Gilman, Genève, Droz, 19-86, Dialogue N, p. 284.

93
et Le Roy qui évoque alnslle dernIer face à face entre le phIJosophe
athénien et ses disciples:
liMaIs Il Y avait telle constance en Iuy : qu'au Heu d'estre
consolé par eux Hies consola luy mesrne disputant longuement
de l'Immortalité de l'âme Il 18 .
En évoquant aIn~i le drame de la destlT{~e de Soctate,
l'écriture des humanistes devient la mise en scène rituelle d'urte
mort programmée, rêvée puIs vécue en partie ptilsque la
Renaissance considère la mort du philosophe grec comme un
scandale intolérable. En effec chez Socrate, l'instinct de
conservatIon est relégué à l'arrière-plan au profit de la recherche
d'une vérité qui, comme dans les mythes d'Icare de Narcisse ou
d'Œdipe, a partie Itée avec la mort .
Dans leur propagande idéologlq ue, les écrivains du XVIe siècle
français valorIsent à l'envie le drame de la destinée à ta fois
tragique et glorieuse du philosophe grec dont la mort est une source
intarissable d'enseignements.
Le discours humaniste fonctionne comme un tombeau de Socrate,
un travail de deuil instauré au sein d'une œuvre confrontée à
l'absence du Maitre qui falt parUe de ceux que Théodore Agrippa
d'Aubigné appelle les "triomphans martyrsIl 19 "qui ont gagné leur
18 L'Origine, progres et perfecrlonnement de la philosophie avec la
comparaison de Platon & d'Aristote, qui l'ont mise au plus haut qu'elle fut
iamais, discours de son estar & condition Jusques à nostre temps, Paris, A.
L'Angelier, 1581, p. 8.
19 Les Tragiques, in ŒU\\.Tes , éd. critique par H. Weber, J. Bailbé et M. Soulié,
Péirls. Gallimard, 1969, l, 1189 .
c '

94
procès en mourant 11 20 . "Doctement avisé" 21 , Socrate se trouve
dans la situation de celui qui,
"Quand 11 eut sa sentence avec plaisir ouïe,
,_
Respondist qu'on l'avait condamné à la vieil 22 .-;
et dont nous parle aussI Montaigne 23 .
La figure de Socrate est donc le poInt de départ d'une
représentation tragique de la vie qui, cependélnt, ne débouche pas
sur une phllosophiedu désespoIr. De ce poInt de vue, la mort de
Socrate est "nécessaire" 24 . " Car sile jugement de' fait est injuste, i1
renvoie, malgré tout, à un droit, en tant que tel, imprescriptible. Il
faut que Socrate meure Il 25.
Cette mort fonctionne comme le choc affectif qui déclenche
l'écrIture des dialogues par lesquels Platon nous a transmis l'i,mage
de son maître. Elle joue un rôle essentiel dans la représentation des
20 Ibid., III, 864.
21 Ibid., N, 888.
22 Ibid., IV, 889-890. SUT cette question, voir R. Guardini, La Mort de Socrate.
In terpré ta tian des dia log ues philosophiq ues Eu typbron, ApoJogie, Criton,
Phédon, trad. française, Paris, Seuil, 1947 ; Cl. Masse, Le Procès de Socra te,
Parls, ~dltlons Complexe, 1987; M. Meunier, La Légende de Socrate, Paris,
Albin Michel, 1965 , chap. XIV-XV, pp. 152-183 ; I. F. Stone, Le Procès de
Socrate. trad. française, Paris, Odile Jacob, 1990 , et Ph. Toussaint. Rien que la
vérfté . Sur dix grands procès, Vervires, Gérard et cie, 1969.
23 Les Essals , I, 20, 92 C . Montaigne médite ainsi la mort :" Que chaut-il quand
ce soit, puisqu'elle est inévitable? À celuy quI dIsait à Sacrates : les trente
tyrans t'ont condamné à mort .- Et nature a eux, respondit-il ".
24 On consultera avec beaucoup de profit le travail de J. Colette, "De Socrate
au romantisme allemand" t ln Critique, n·3 56, vol.3 3. 1977, p.S S.
25 Fr. Châtelet, "Le Philosophe assassiné", in Pla ton , ParIs Gallimard, 1965,
pAO. C'est l'auteur qui souligne.

9S
humanIstes quI constitue une révIsIon et une inversion du procès
au cours duquel Socrate a été condamné.
À la représentation des Juges qui ont condamné Socrate en
"dlaboBsantll son image, répond la réhabllitatton des humanistes qui
survaJorIsent la figure du philosophe en insistant sur l'apologie de
la volonté humaine.
.'

96
2. L'HYMNE À lA VOLONTÉ HUMAINE
La Renaissance fait de Socrate l'Image Idéale de sa conception
de l'homme et se sert de sa figure pour composer un hymne à la
volonté humaine. Cette orientation du discours ne signifle pas une
tentative de détrôner Dleu au profit de l'homme car les humanistes
voyaleht dans la raIson et Je logos humains les reflets de la Raison
et du Logos dIvins 26.
Dans le discours idéologique de l'époque, l'hymne à la volonté
humaine s'appuie surtout sur la valorisation de la raison dont
Socrate est l'un des plus brillants représentants, comme le dit
Montaigne dans Les Essais:
"Ceste raison qtlt redresse Sacrates en son vlct~ux ply, le rend
obeïssant aux hommes et aux Dieux qui commandent en sa
ville, courageux en la mort, non parce que son âme est
immortele, mais par ce qu'il est mortel (... ) 27 • (C) La raisort
humaine est un glaive double et dangereux. Et en la math
mesme de Socrales, son plus intime et plus familier amy, voyez
à Quants de bouts c'est un baston Il 28.
La figure du philosophe grec constitue la plus belle apologie
de la volonté humaine. Par l'exercIce de la raison, Il est parvehU à
rompre avec les vieilles habitudes qui perpétuent une vie
mécanique et imposent des bornes à la pensée. Socrate est l'homme
de la rigueur conceptuelle et de l'exigence de définition rationnelle.
26 Cf. J.-Cl. Margolin, "La Notion de dignité humaine selon Érasme", ln StudJ
Francesi, 1983, vo1.27, n"SO, pp. 205-219.
27 lU, 12, 1059 C.
28 II, 17,654 C.
/

97
Tel que nous Je présen te Érasme dans Des Choses et des mots 29 , en
s'Interrogeant sur la nature Du Beau, du Vrai, du Bien, de la
Justice..., II poursuit la détermInation des essences jusqu'au moment
où li rencontre les sophistes qui se définissent Justement comme les
contestataires de toute définition. Ce face à face passionnant et
inédIt dans l'histoire de la civilisation occidentale est présenté par
les dialogues dans lesquels Platon réalise la promotion de l'image de
son maître.
Pour la Renaissance qui a profondément médité les mythes de
Babel, d'Icare et de Prométhée comme étant symboliques de la
disqualification de la prétention humalne, Socrate est un modèle.
Par le travail incessant de sa volonté, Il est parvenu à restreindre
son existence et ses ambitions dans les llmlte~', de sa condition
humaine 30 . !I0r, nous dlt Érasme, il n'y a rien de malheureux de
rester conforme à sa nature" 31 • En somme, Socrate est parvenU à
"mener l'humaine vie conformément à sa naturelle condldon" 32 et
surtout à montrer que "Le pris de l'ame ne consiste pas à aller haut,
mals ordonnéement " 33 .
Cette volonté humaine dont nous parlent les humanistes se
manIfeste également par son action sur l'âme. Socrate tait partie
des "grandes ames" 34 que le siècle se plaît à montter en exemple.
La célébration de "la beauté de son ame"35 surdétermine, par
29 Pp.35 7-358.
30 Voir, par exemple, Érasme, Éloge de la Folie, XXXIII-XXXV, pp.40~42.
31 Ibid., XXXII, p.38 . Voir aussi Rabelais, Almanach de 1535, pp.522-523 .
32 Montaigne, Les Essais, III, 2,809 B .
33 Ibid.
34 Ibid.,
m, 6, 899 B .
3S Ibid., Ill, 12, 1057 B.

98
exemple, Les Essals de Montaigne 36 . Dans le chapitre intitulé De la
Cruauté, le philosophe grec est ainsi valorisé pat l'essayIste: "J'ame
de Sacrates, qui est la plus parfalcte qui salt parvenue à ma
connaissance (... ) "37 . Ailleurs, après avoIr disqualIfié Aristippus et
Zénon qui, selon lui, privilégient respectivement le corps et j'âme,
Montaigne fait l'apologie de l'équIlibre réalisé pite le philosophe
athénien: "le vray temperament se trouve en Sacra tes tI 38.
L'apologie de la volonté humaine permet de promouvoir une
vision très optimiste et dont l'une des expressIons les plus achevées
se trouve magnifiquement formulée dans le De puerls statlm ac
lJberatJter lnstltuendis d'Érasme 39:" HomJnes, mlhl crede, non
nascuntur,
sed flnguntur "( Les hommes, crois-moi, ne naissent pets
hommes, mals sont façonnés hommes ) 40. Au-delà de la
profondeur, de la densité et de l'achèvement dans l'expression,
Érasme réalise la synthèse d'une Idée blbllque et d'utt idéai
humaniste. A travers le fameux dIscours de Pic de la Mirandole, le
platonisme florentin a fourni l'une des manifestations primordiales
de l'Humanisme européen qu'il faudrait nécessairetnent mettre en
rapport avec la spiritualité chrétienne puisque, par-delà le péché,
les pères de l'Église ont aussi insisté sur l'éminente dignité de
l'homme qui est créé à l'image et à la ressemblance de Dieu: 41 .
36 Voir aussi l, 26, 162 C ; III, 2, 809 B, et III, 12, 1037 B .
37 Il, Il,423 C.
38 ID, 13, 1107 C .
39 Éd. critique par ).-C1. Margolin, Genève, Oroz, 19tJ6 .
40 Voir J.-Cl. Margotin, "La Notion de dignité humaine selon Érasme", art. ciL,
p. 208.
41 Voir le travail fondamental d'E. Garin, " la Dignitas hominis
e la
letteratura patristlca" , jn Humanisme et Renaissance, 1938, pp.l02-146 .
r '

99
Malgré la publication de nombreux traités parmi lesquels on
peut citer le De dignitate hominls de. Pic de la ~ftrandole, le ~
dignitate et excellentla hominls de Glannozzo Manettt et le ~
excellentla et pra=stantia llomlnls de FazIo, la valorisation de
l'excellence humaine est d'abord une idée bibllque . Et, parn1J tatlt
d'autres pères de l'ÉgItse, Lactance, Augustin, Grégoire de Nysse,
Basile, Arnobe, Jérôme, Ambroise et Cyrllle d'Alexandrie ont insisté
sur la dignLté humaine qui permet de donner une contrepàrtle
positive de la philosophie du péché et de la chute.
Les humanistes font de la liberté la caractéristique maJetlre
du phUosophe athénien. C'est à cette liberté que postule Érasme qui
s'affranchIt de toutes les servitudes pour vivre sereInement sa fol
et ses Idées à travers sa fière devise "nulll conceda". Rabelais s'en
inspire aussl pour rompre avec la vie ecclésIastique et pour se
déclarer ennemi ct u cJéricarlsme despotlq ue et tnq ulsltortal. C'est
également cette même liberté qui est figurée de manière
provocante par l'ordo fortuJtls des Essais qui n'est pas sans analogie
avec l'allure du dialogue socratique 42 • "Escrlture sans arrest tr 43 ,
l'essaI déjoue constamment "la 101 du Père"44 et transgresse les
règles et les procédures du langage dans une pratique discursive
quI rappelle irrésIstiblement le mattre athénIen.
42 Voir infra, pp.164-183.
43 II, 12,489 C.
44 Fr. RlgoLot, " La loi de l'essai et La Loi du Père: Socrate, Érasme, Luther et
Montaigne", in Etudes Montaignistes en hommage à Pierre Michel, réunies
par Claude Blum et François Moureau , Paris-Genève, Champlon-Slatk.ine,
1984,pp.223-231.
r-

100
Cette liberté a un "aspect métaphysique" 4S quI valorise un
lntellecuallsme moral en rapport avec la volonté 46 • Car, selon
Socrate, l'homme est plelnement responsable de son vice, de sa
vertu et de son attitude intérieure 47 • Mals si Ja faute procède de
l'ignorance et si la vertu ne s'acq ulert que par le savoir, l'unique
devoir de l'homme est de pratiquer la philosophie ou de se laisser
éclairer
par
les
lumIères du
philosophe.
Et,
même
sI,
métaphysiquement, Il est une faute, le Mal est, psychologIquement,
une erreur. 11 ne procède pas d'une désobéissance, comme dans le
Christianisme, mals d'une déficience psychique que le savoir
philosophique, qui fait passer de l'erreur à la connaissance, a pour
mission de prendre en charge. Sous ce rapport, la philosophie de
Socrate constitue une lutte de tous les Jours pour orienter la volonté
de J'homme vers le Bien, le Beau et le Vrai.
Avec la figure de Socrate, l'expression du pouvoir de la
volonté humaIne se trouve donc poussée à son plus haut degré de
perfection. Son exemple décourage à la fols la concurrence et le
commentaire, comme le dit Du Bellay de MIchel de l'Hôpital qu'il
,--
compare ainsi au philosophe grec:
. "Sage De -l'hospttal, qui seul de nostre France
Rabaisses auJourdhuy l'orgueil !tallen,
Et qui nous monstres seul, d'un art Horaclen,
Comme n fauIt chastier le vice et 1'1gnoran.ce :
Si je voulais louer ton sçavoir, ta prudence,
_ _ _ _ 0
0 _
45 M.A. ]agu, .. La Conception platonicienne de la liberté", in Association
Guillaume Budé. Congrès de Tours et Poitiers, 3-9 septembre 1953 , op. cit.,
pp.18D-183.
46 Lois, IX, 860c-862c .
47 République, X, 617 a.

101
Ta vertu, ta bonté, et ce qu'est vrayement tien,
À tes perfectIons je n'adjousterols rien,
Et pauvre me rend roi t la trop grand 'abondance " 48 •
Devant J'excellence de Socrate, II faut se taIre et admirer en sUence
parce qu' "il n'est possible d'aller plus arriere et plus bas. Il a falet
grand faveur à l'humaine nature de montrer combien élIe peut
d'elle-mesme " 49 •
Tout ce que Socrate enseigne sur la dialectique salvatrice fait
apparaître que nous avons le pouvoir d'opter pour ou contre elle,
d'être des artisans de nos vices ou de nos vertus 50 . La libération
s'opère surtout par le savoir philosophique qui doit fonder toute
activité humaine et qui doit être transmis par une pédagogie
échappaht à tous les circuits traditIonnels et institutionnels de
l'éducation.
48 Les Regrets, éd. critique par Fr. Joukovsky, Parts, Garnier-Flammarion,
1971, CLXvn, pp.143-144.
49 Montaigne, Les Essais, m, 12, 1038 B.
50 Lols, X, 904 c. Voir D. Lecourt, Déclarer la philosophie. Paris, P.U.F., 1997 .
..

102
B. UNE PÉDAGOGIE SUBVERSIVE
1. LA "DÉSCOLARlSATlüN"
Dans-l'idée de contre-modèle que véhicule l'image de Socrate
à la Renaissance, se formule une insistance sur le travail critique du
philosophe dans la société athénienne à laquelle li appartient. Car
Socrate apparaît comme la figure dominante d'une pédagogie de ta
subversion. Et toute la Renaissance rend un hommage appuyé à sa
compétence de pédagogue.
Érasme présente aInsi la vocation enseignante de cet
éducateur ~e touJours: "Ce que Socrate dans Platon nous apprend
de multiples façons (... ) 51 • Socrate chez Platon tourne cela en
allégorie (... ) 11 52 . Dans ses stratégies discursives, le philosophe se
sert de l'allégorie qui est à la fols explicative et pédagogique parce
qU'elle est utHisée pour ceux qui sont incapables d'atteindre l'Idée
sans le secours de l'lmage. Et, puisque la parole est le mIrait de
l'âme, celle de Socrate sera valorisée par les humanIstes . Ses
paroles sont sImples et son style sobre 53, limpIde, "évangélique" au
sens où l'entend Érasme.
Simple comme celle des apôtres, la parole de Socrate est à
l'origIne d'une pédagogie subversIve quI, comme toute- entreprIse
dtdacUque, implique la Rédemption. En effet, la notion d'éducation,
quI sIgnifie la mise à Jour des possibilités latentes de l'infans , est
51 Exhortation-Méthode, p. 60L
52 Adages, 686, éd. J. Chomarat, p.373 .
S3 Voir É.-V. Telle" En Marge de l'éioquence sacrée aux XV-XVIe siècles
tkasme et Fra Roberto Caracciolo", in B. H. R., 1981, voL43, n"3, pp.449-470.

103
aussI optimiste que celle d'érudition S4 . Attachée à cette pédagogie
subversive, l'Idée éminemment généreuse de Rédemption lut
attribue un caractère original. Pour le Socrate de la Renaissance que
les humanistes associent très souvent aux verbes "instruire",
"apprendre" "enseigner", educere signifie conduire hors des
ténèbres de l'obscurantisme et e-ruditl0 le processus par lequel le
pédagogue mène l'homme hors de la barbarie 55 .
Mals la parole du philosophe se définit essentiellement par sa
dimensIon subversive car "l'impossible monsieur Socratel1 56 ne suit
54 Cf. les travaux de R. Barthes, "L'Ancienne rhétorique . Aide-mémoire", in
Communications , XVI, 1970, Recherches Rhétoriq ues , p.186, n.!, et de M.
FumaroU, " Temps de croissance et temps de corruption: Les deux antiquités
dans l'éducation jésuite française du XVIIe siècle", in Dix Septième Siècle,
1981, pp. 149-168 . Voir aussi Rabelais, Le Tiers Livre, XXXI, p. 535 et
Clnquieme Livre, XXV, p.374 .
55 En ce qui concerne l'éducation à la Renaissance, on ('Jnsultera, parmi de
nombreux travaux, R, Chartier, M. M. Compère et D. Julia, L'Éducation en
France du XVIe' au XVIIJe siècle, Paris, 1976 ; J. Chateau, Montaigne
psychologue et pédagogue, Paris, Ubriarle Philosophique Jean Vrin, 1964; G.
Codina Mir, Aux sources de la pédagogie des Jésuites: le 'Modus Parlslensis' ,
Roma, Institutum Historicum 5.1., 1968 ; Fr. de Dainvllle, "L'f:ducatioh des
Jésuites. Aux sources de l'enseignement secondaire français", in Études,7ge
année, t. 251, Octobre-Novembre-Décembre 1946, pp. 181-201 ; Les Jésuites et
l'éducation
de la sodété française .. Ja nalssance de l'humanisme moderne,
Paris, Beauchesne, 1950 ; E. Garin, L'Éducation de J'homme moderne (1400-
1600), trad. française'; Paris, Fayard, 1968 ; J.-B. Herman, Ù1 Pédagogie des
Jésuites au XVIe siècle, Louvain, 1914 ; J.-Cl. Margolin, J. Pendergrass et M.
van der PoeI, Images et lieux de mémoire d'un étudié111t du XVIe siècle, Paris,
G. Trédanlel, 1991 : P. Porteau, Montaigne et la vie pédagogique de son temps,
ParIs, DTOZ, 1935 ; A. Renaudet, Humanisme et Renaissance, Genève, DTOZ,
1958; Répertoire des ouy·rages pédagogiques au XVIe siècle, sous la direction
de F. Buisson, Paris, 1886, complété par D. Benoist et A. Chopin, Paris, LN.R.P.,
1979, et Pédagogues et Juristes. Congrès du c.E.S. de la Renaissance, Tours, Été
1960, Paris, Librairie Philosophique Jean Vrin, 1963 .
56 A. Glucksman, Au Commencement était j'interruption, in Les Maîtres
pen seurs , Paris, Grassset & Fasquelle, 1977, pp.71-92 .
,.

104
pas "l'ordre du discours" 5-7 tel qu 1il est codifié par la soclété à
laquelle 11 appartient. Échappant à toute "poIlee discursive!! 58 ,
Socrate est IranH-Iégislateur par excellence, le redoutable
adversaire des magistrats et des sophistes.
ParmI tant d'autres écrivains, Érasme, Rabelin~ et Montaigne
insistent sur cette pédagogie subversive parce qu'elle leur permet
de valorlsêr le rôle critique de l'intellectuel qui fonctionne comme
"le taon dans la cité"S9 . Socrate est ihsalsissable et, pour figurer
cette position subversive et déconcertante, H dit dans le Petlt
Hippias: ny a t-l1, certainement, plus déclslvé pteuve d'lgnontilce
que de ne pas s'accorder avec les savants 7 " 60 •
IHustratlon idéale de la "résistance face à J'intolérance et au
fanatlsme" 61 , Socrate est une figure de la singularité et de la
rébeHlon . À la fois subversive et agressive, sa pédagogie a une
portée continuellement contestatrice . Et la RenaIssance pense sa
propre entreprIse pédagogique en se référant à Socrate.
Dans sa critique radlcale de la société athénienne, Socrate
réalise l'inversion polltlq ue des systèmes scolaires parce que son
enseignement ne repose pas sur un programme. "DiaboHsant" les
sophistes et le fétichIsme de la parole, il enseigne partout à travers
une pratlq ue de la classe q ut slgn IHe une subversIon radicale de
- - - - - - - - - - - - -
57 M. Foucault, L'Ordre du discours. Leçon inaugurale au Collège de France
prononcée Je 2 Décembre 19ïO, Paris, Gallimard, 19ï 1 .
58 Ibid., p.37 .
59 O. Postel-Vianey, Le Taon dans la cité. Acrualité de Socrate, Paris, &litions
Descartes et cie, 1994. Voir aussi Les ln telleetuels' / La Pensée anrJclpaUice ,
Arguments, III, 1978 .
60 373 c.
61 R. Trousson, Socrate devant Voltaire, Diderot et Rousseau. La conscience
en face du mythe, Paris, Archives des Lettres Modernes, 1967, p. 6.
.'

105
l'institutl0rl . Soc·rate propose un outillage éducatif q ut ne serait pas
réservé à un âge spécifique, dont le fonctionnement ne serait ni
obligatoire, nI payant, et l'assistance à temps plelh, où l'obJet de
l'apprentissage serait décidé par les participants eux-mêmes et où
l'enseignement serait assuré par des non~professionneisdans des
lieux non-spéclalisés'-.
L'apport décisIf de Socrate dans Je champ de l'éducation porte
sur la IIdéscolarisation" qu'II entreprend. Ayant noté une contre-
productivIté du système scolaIre tel que le pensent, le vivent et
l'appliquent les sophIstes, le philosophe grec passe à l'offensive. Il
Y a, chez Socrate, cette IntuItion centrale que le développement de
l'homme, celui qui assure le bien-être avec le maximum
d'autonomie et de liberté, s'inscrit lUI-même dans des limites
précises et qu'il est constamment menacé par un en-deçà quI
définit l'ignorance et un au-delà qui engendre la prétention du
savoir. Et, c'est au fond, au nom de cette notion de seuil et de cette
menace perpétuelle de l'équilibre humain que le philosophe
athénien refuse de souscrire au projet des sophistes et met l'accent
sur l'omniprésence de la vertu dans i'acquisitIon d'un savoir ouvert.
Le rejet du système de l'éducation-marchandise valorisé par
les sophIstes et du marché de l'enseignement est lnséparable de
celui de la structure qui les produll. Dans le socratisme, Il existe Un
programme latent de scolarisation qui se fonde sur un processus
coextensif à la vie, non différencié des autres activités de l'homme,
de déCOUverte personnelle, d'expérience collective, d'apprentissage
mtHtldimensionnel dans un milieu ouvert~ et d'adaptation aux
conditions changeantes de t'environnement.
c-
Sur la base d'un refus du modèle pédagogique sophiste, Socrate
tourmente ses adversaires. Son discours comporte nécessairement

lOG
un aspect piquant et agressif comme Il en avait d'ailleurs le
sentiment en se comparant à une torpille 62 ou à un taon fixé au
flanc du lourd theval d'Athènes 63 •
Socrate, comme le dit Ménon, projette ses interrogations sur
les autres 64 • Cette démarche qui suscite une Inquiétude salutaire
pose le problème du statut de la paroJe socratique.
62 Ménon, 80a.
63 Apologie de Socrate, 30 e-31 a . Cf. M. Welsser, Pour une pédagogie de
l'ouverture. Approche sémiotique de l'acte d'apprendre, Paris, P~U.F., 1997.
64 Ménon , 79 e-80 ct : "Socrate, avant même d'être en relation avec toi, (a)
j'avais bien entendu dire que tu ne fais rien d'autre que douter toi-même et
qu'amener les autres à douter" .

107
2. LE STATUT DE lA PAROLE SOCRATIQUE
Le "positionnement" le Socrate à J'intérieur de la cité se fait
essentiellement à partir d'un pôle négatif qui fonctionne comme
une rupture, une marginalité. Socrate ne "sait "rien, n'a rIen à
enseigner, n'a pas de disciples 6S ...
Mals, Il apparaît surtout comme ceJui qui n'écrit pas 66. Socrate est
l'homme de parole(s) constamment placé en situation de
communication. Par le dialogue et l'enquête, il se déflnit, aux dires
de Le Roy, comme celui
"quI n'escrlvlt toutesfofs jamaIs rien, ains laIssa Platon et
Xenophon, ses disciples hommes tressçavants et treseloquens,
qui recueillirent ses propos, les redigerent par escrit
soigneusement" 67 .
La pensée socratique est une modulation .du temps, une
~
respiration de l'être; c'est pourquoi elle est intimement liée à la
volx. Cette parole est une thérapeutique, une maïeutique, Parmi
tant d'autres écrIvains de la Renaissance, Budé nous a présenté ce
perpétuel accouchement de l'esprit que représente la maïeutique
socratique:
6S Voir L. Robin, "Fins de la culture grecque, 1 : La sophistique et le rôle des
sophistes . Le problème du caractère et de la philosophie personnels de
Socrate". in CriUque, n" 15-16, Août-Septembre 1947. p.213 .
66 Voir M. Merleau-Ponty, Éloge de la philosophie, Paris, Gallimard, 1960, pp.
42 et ss . ; P. Nottet, "L'Herméneutique et le soupçon: un passage par Socrate",
in Cahiers Internationaux du Symbobsme , 0°51-52, 1985, pp.90 et 55., et
Platon, Lenres, Vll, 343 a.
67
L'Origine, progres et perfectionnement de la philosophie avec la
comparaison de Platon & d'Aristote, qui J'ont mise au plus haut qu'eJJe fut
lamais, discours de son esrat & condition jusques à nostTe temps, éd. cit, p. 3.

108
"Rien n'est effectivement plus fécond que J'esprit, rJen quI
conçoive et enfante plus de choses. Mais, à l'intellect, à l'esprit,
quI est mâle, H est besoin d'une sage-femme, comme le déclare,
dans le Tl1éétète de Platon, Socrate, qui était lui-même fils de
Maya, c'est-à-dire d'une sage-femme" 68.
Dans sa Satyre XI , Mathurin Régnier oppose ainsi la parole de
Socrate et celle des sophistes et en profite pour insister, de façon
exagérée, sur les défauts de l'école de Malherbe 69 :
"Mais Je n'excuse pas les censeurs de Socrate
De qui l'esprit rongneux de soy-mesme se grat-t(~,
S'idolastre, s'admire, et d'un parler de mIel
Se va préconIsant cousin de l'arcanciel,
Qui baIllent pour raisons des chansons et des bourdes
Et tous sages qu'ils sont font les fautes plus lourdes,
Et pour sçavolr gloser sur le Magnificat,
Tranchent en leurs discours de l'esprit délicat,
Controllent un chacun et par apostasie
Veulent paraphraser dessus la fantasie
Aussi leur bien ne sert qu'à monstrer leur deffaut
Et semblent se baigner quand on chante tout haut
Qu'Hs ot11 si bon cerveau qu'il n'est point de sottise
Dont par raison d'estat leur esprit ne s'advlse Il 70.
Avec la maleutlque socratique, les sophIstes sont victimes
d'une parole suspendue comme une menace, jamais close; celle de
l'éternel accoucheur. Dans cette positlon de la parole socratique,
._~-_...
- - - - - - -
'
68 L'l?rude des lettres. Principes pour sa juste et bonne institutioh ( 1532) •
trad. française, éd. critique par M.-I\\L de La Garanderie, Paris, Société
d'tdition les Belles Lettres, 1988. l, p.68 . La même idée est reprise aux pages
76-77.
69 Cf. F. Brunot, L'École de Malherbe, Thèse de Lettres, Paris, 1891 .
70 In Les Satyres, éd. critique par G. Raibaud, Paris, Librairie Marcel Didier,
1958, pp. 130-131 .

109
c
clest une visio~ globale- de l'écriture qui est Impliquée. La parole
socratique est essentiellement cette parole ouverte dont nous parte
Mon taigne' :
"Un parler ouvert ouvre un autre parler et le tire hors, comme
raiet le vin et l'amour (... ) 71 . La parole est moitIé à celuy qui
parle, moitié à celuy qull'escoute . Cettuy-ci se dolbt preparer
à la recevoir selon le branle qu'elle prend. Comme entre deux
quI Jouent à la paume, ceJuy qui soustient se desmarche et
s'apreste selon qu'il voit remuer celuy qui luy jette le coup et
selon la forme du coup" 72 .
Comme dans la "chanson de Ricochet" 73 et le "jeu de paulme" 74
évoqués par Panurge, ['Image ludique fait de la parole socratJque le
lieu d'une rencontre entre deux consciences. Dans sa simplicité
complexe, la pensée de Montaigne semble indiquer qU'une parole
ouverte installe la phHosophie socratique dans une béance bien
définie par MaurIce Merleau-Ponty:
"Ce qui faH le phllosophe, c'est le mouvement qui reconduit
sans cesse du savoir à J'ignorance, de j'ignorance au savoir, et
une sorte de repos dans ce mouvement (... )" 75 .
La vraie parole est celJe que l'on achève pas, salt parce qu'elle est
Inépuisable, solt parce que le monde ne la tolère plus. Le propos de
Montaigne indique que, pour le XVIe siècle, H reste encore à écrIre
une systématique de la parole Inachevée.
71 III, 1.791 B.
72 III, 13, 1088 B .
73 Tiers Uvre, X, p.440 .
74 Gargantua, chap. LVIII, p. 209 ; Pantagruel, chap.V, p. 243 ; Le Tiers Uvre,
chap. XI, p. 446; chap. XXXVI, p. 555, et Le Quart Livre, chan ~_N, p. 78 .
7S Éloge de la philosophie, op. cit., p. Il. Voir surtout Fr. Susini-Anastopoulos,
L'~criture fragmentaire. DéfinHions et enjeux, Paris, P.U.F., 1997.

110
C'est peut-être pour ne pas avoir à signer ses œuvres que
Socrate refuse d'enfermer sa parole dans l'écrit mais il faudra
remarquer que même si le phnosophe parle à partir d'un Heu hors-
pouvoir et semble échapper à toute sanction institutionnelle, sa
parole ne saurait être pure de tout pouvoir. Le pouvoir et la volonté
de puissance demeurent tapIs dans son discours qui est partie
intégrante des discours du pouvoir tels que les définissent Roland
Barthes 76 et Michel Foucault 77 . La parole socratique engendre la
Faute et, partant, la culpabl11té chez les sophistes qui la reçoivent.
La parole socratique est donc un contre-pouvoir. Son objectif
n'est pas "empêcher de dire" mais "obllger à dire" . Cette parole est
une violence exercée à la lettre sur les sophistes, un crIble critique
qui évalue leur savoir . Elle exprime la satire qui défie toute
censure et qul n'épargne ni les hommes ni les institutions. En
apparence ne respectant rlen, elle a su pourtant s'imposer comme
un fantastique pouvoir de dénonciation dont l'objectif est de
partlclper à l'évolutIon des mœurs 78 .
À la fols délIrant, scandaleux et marginal dans le did.re de la socIété
athénienne, le propos de Socrate est également porteur d'une
violence agressive 79 qui est le signe par lequel le sujet parlant
manifeste la jubHatlon secrète qu'Il éprouve dans cette leçon de
sagesse qu'il nous enseigne.
---~.' - ' - ' . ' . _ ' - - -
76 Leçon inaugurale de fa chaire de Sémiologie du Collège de France, op. dt.,
pp. 9-15.
77 L'Ordre du discours, op. cH .
78 Voir C. Arnould, La Satire. une histoire dans l'Histoire . Antjquité et
France, Moyen Age-XIXe siècle. Paris, P.U.F., 1996 .
79 Cf. j.-j. Lecercle, La. Violence du langage. Paris, P.U.f., 1996 .

111
C. LE MAÎTRE DE SAGESSE
Avec Socrate, le problème éthique est au cœur d1une
philosophie quI se découvre une vocation à l'universalité car elle
Implique une sagesse qui déborde toute contrainte spatio-
temporelle. Par son statut, le philosophe grec est Je premier des
nMaîtres penseurs" 80 et, pour la Renaissance, "Socrate qui a esté un
exemplaIre parfaict en toutes grandes qualitez" 81 est consIdéré
comme" le plus sage quI fut oncques, au tesmolgJÇ.jge des DIeux et
des hommes" 82..
.
Mais le premier problème est que le sage déclare ne rien
savoir. À la suite d'Érasme 83 , l'humaniste Budé réécrit ainsi cette
dimension de la personnalité de Socrate:
"On voit chez Platon, dans l'Apologie, Socrate en traIn de
raconter qu'il avait été appelé le plus sage des hommes par
l'oracle de Delphes pour nulle autre raison que parce qu'il étalt
d'avis qu'il ne savait rien, sauf cette chose même qu'il ne savait
rlen 84. ( .... ) Socrate qui est presque te père de la philosophie,
faisait étonnamment profession d'ignorance eu égard à sa
sclence " 85 .
Mais l'une des présentations les plus complètes de cet aspect du
phHosophe nous est donnée par Le Roy qui affirme que Socrate
.'
80 A. Glucksrnan, op. cit.
BI
Montaigne, Les Essais, III, 12,1057 B.
82 Ibid., m, 13, 1076, n.L
83 Adage 2201 ,éd. j. Chomarat, p. 403 .
84 Le Passage de J'Hellénisme au Christianisme, éd. cit., Il, p. 80.
85 Ibid., II, p.13 2 .

112
"dispute de telle façon, qu'il n'afOrme rien, refute les autres, se
dise rIen sçavolr sinon cela, et pour ce devoir estre preféré aux
autres, cuydans saçvolr ce qu'Us ignorent, et Iuy sçache
seulement qu'il ne salt rien. Pour laquelle cause il pense avoIr
esté jugé par Apollon de tressage entre tous, attendu que c'est
grande sagesse ne penser sçavolr ce qu'on lIgnore . Disant cela
constamment, et perseverant en son opinion, Il employe tout
son langage à 10er vertu, et exhorter tous hommes à l'estude
d'Jcelle : comme l'on peut entendre par les livres socratiques,
et mesmement de Platon" 86.
C'est cette "lnsclence" que revendIque Théodore Agrippa d'Aubigné
dans une prière où, en utll1sant Je symbolisme de la pureté
traditionnellement attachée à l'enfant, 11 demande à Dieu de le
purifier avant de l'Intégrer au Royaume de CIeux f '
"Change-moy, refal-moy, exerce ta pitié,
Rens moy mort en ce monde, oste la mauvalstié
Qui possede à son gré ma jeunesse premlere
Lors je songeray songe et verray ta lumiere .
Puis Il faut estre enfant pour voir des visions,
Nalstre, et renaistre après, net de pollutions,
Ne sçavofr qu'un sçavoir, se sçavoJr sans science (... ) " 87 •
A l'Instar de Budé 88 1 les humanistes retiennent également
chez Socrate la modestie et le mépris de la phllautie . L'image du
86 "DissimulatIon de Socrates", in La Repub1ique de Platon, Dh'îsée en dix
livres
ou Dialogues, Traduicre de Grec en Françoys et enrichIe de
commentaires, éd. cit., p. 28 .
87 Les Tragiques, éd. cit., VI, 35-40. Nous soulignons.
88 Budé parle ainsi des sirènes: " et aucune ct 'elles n'attire plus ·violemment
vers elle que l'éloge de soi-même- qu'on dévoie de ses propres oreilles, comme
dit Socrate chez Xénophon" ( Le Passage de l'Hellénisme au Christianisme, éd.
cit., Il, p. 149 ).

113
sage est intégrée au code culturel de référence des hum~nistes .
Mais il s'agit d'une Image singulière. À la fols patient 89 , courageux
et patriote90 , vertueux 91 et cultivant l'amitié 92 , Socrate, qui est
inapte à tous les usages de ta république 93 , permet d'Illustrer le
thème humaniste du mépris des honneurs, de la gLoire et des
rIchesses matérielles 94 . Mais ce quI est fascInant dans son attitude,
c'est le détachement et la sérénité dans l'ahurissement 95 qui font
de sa doctrine une sagesse tragique. En somme, ce sage est un
marginal opposé à son époque.
Et pourtant, malgré tous ces éléments qui dessinent le profil
d'un solitaire, Socrate ne s'isole pas à ta campagne ou dans un lieu
clos; il est l'homme de son temps et adore fréquenter les vIlles et
les marchés96. Au passage, on notera que même si la représentation
fait Intervenir des détails extérIeurs de la vie de Saeate, elle a pour
objet une certalt;l€
mIse en scène structurée par l'ensemble IdéaJ
d'une pensée et d'un caractère quI attribuent son orIginalIté au
philosophe athénIen.
La sages.se socratique est essentiellement une sagesse
pratique parce qu'e~le se structure autour d'une philosophie qui
cesse d'être spéculative. À ce nlveau, la représentation est à peu
89 Érasme, De l'aimable concorde de J'Église, p.B07, et La Préparation à la.
mort. p.895 .
90 Montaigne, Les Essais. l ,55,315 C; Ill, 9, 973 C, et IU, 13,1110.
91 Ibld., III, 13, 1069 B, et 1070 B .
92 Voir la thèse de ].-CI. Fraise, Philia . I.a. notion d'amitié dans la phiJosqphie
antique
, Paris, Librairie Philosophique Jean Vrin,
1974, II, L'Erude
philosophique et la notion de Philia ,pp. 123-167 .
93 Montaigne, Les Essais, Ill, 9, 992 C .
94 Ibid., III, la, 1009 C .
9S Ibid., nI, 5,847 C, et III. 13, 1109 C .
96 VolT hasme, Le Banquet religieux, p. 222.

114
près homogène puisque les écrivains de Ja RenaIssance reprennent
un lieu commun tiré des Tusculanes de Cicéron 97 et que, par
exemple, Rabelais présen te ainsi: "Sacrales, leq uel premier avait
des cieux en terre tiré la Philosophie, et d'oisive et curieuse, l'avait
rendu utile et profitable (... ) Tl 98 .
Volei comment Le Roy, un des plus grands hellénistes de la
Renaissance, utilise le topos:
"Sacrates, qui retira la PhilosophIe du Ciel, Icelle colloqua ès
vllIes, 1'1 n trad ui t ès maisons prtvées, d elalssan t les chases
celestes et naturelles, esquelles s'estoient occupez les autres
precedens, & commença parler des vertus & des vices, du bIen
& du mal, de la vie & des meurs" 99.
Il arrive que Socrate s'occupe de métaphysique 100 mais, pour
l'essentiel, sa philosophIe est "toute en meurs et action" 101 ; elle est
célébrée par Montaigne:
97 V,4.
98 Le Cinquieme Livre, XXI, pp. 358-359 .
99
L'Origine, progres er perfectionnemen r de la Itiiilosophle a vec la
comparaiso11 de Platon & d'Arisrote, qui J'ont mise au plus haut qu'elle fut
lamais, discours de son estar & condition iusques à nostre temps, éd. cH, p. 3.
Voir aussi De la vicissitude et variété des choses en J'univers, et concurrence
des armes et des lettres par les premieres et plus illustres nations du monde,
depuis le temps
a commencé la civilité, et memoire humaine jusqu'à ce
jour, éd. cit., p. 213, et Le Timée de Platon, Paris, Pierre Vascosan, 1551, p. 20,
n. 2 :" Ce fut le premier entre les philosophes grecs qui retira la philosophie
de la contemplation celeste et naturelle pour l'accomoder des familles et des
républiques comme le certifie Xénophon au premier et quatriesme de ses
commentaires et Platon au Phédon" .
100 Montaigne, Les Essais, II, 12,515 C, 535 C, et 576 c.
lOt Ibid., Ill, 13, 1107 C.

115
(C) C'est 1uy q li1 ra mena ct li CJel, où elle perdol t son temps, la
sagesse humaine, pour la rendre à l'homme, où est sa plus Juste
et plus laborIeuse besolgne et plus utile" 102 ,
tout comme Ronsard:
l' Tel fut Socrate, & toutefois alors,
En front severe, en œil melancholique,
Estait l'honneur de la chase publique,
Qui rien dehors, mals au dedans portolt
La salncte humeur dont Platon s'alalttolt,
Alcibiade, & mille dont la vIe
'
Se corrigea par la PhHosophle,
Que dp haut CIel aux villes Il logea,
ReprInt le peuple, & les mœurs corrigea:
Et le sçavoir qu'on prescholt aux escolles
Du Cours du Ciel, de l'assiette des Poles,
De nous predire & le mal & le bIen,
Et d'embrasser le monde en un Hen,
Il eschangea ces discours Inutilles
Aux réglements des citez & des viHes,
Et sage fit la contemplation
Un œuvre vain, tombé en action" 103 •
Au lIeu de l'enseignement théorIque et spéculatif donné dans
les Écoles, celui de Socrate fut essentlellemet pratique et utilitaire.
La question est tellement importante que dans le discours Des
Vertus intellectuelles et J\\1oralles , Ronsard décrit de nouveau
l'activité philosophique de Socrate en paraphrasant le poème dédié
Î
102 Ibid., fil, 13, 1038 C.
103 " À Monsieur de Belot". SL'<iesme Livre des Poëmes. in Œuvres Complètes,
éd. critique par P. Laumonler, I. Silver et R. Lebègue, Paris, Didier, 1914-1974,
t. XV, p. 25.

116
à Belot qui datait de 1569 et quI était, il faut le rappeler, une
imitation textuelle du fameux prologue du Gargantua ( 1534) :
"Socrate fut Je premier lequel (... ) attira la philosophie, qut
estait en l'air ( comme on dlet que les sorcJeres de 'thessalle
tirent la lune et la font venir en terre), la communtequà aUx
hommes & la logea dedans les citez, tournant la contemplation
en action " 104 .
Dans son commentaire des Psa umes de DavId, Érasme s'inspire
de la théorIe de l'âme-harmonie développée dans le Phédon 105 et
affirme que " Socrate a découvert que la phIlosophie était Ja
musique suprême" L06 . Mals, dans l'EnchiridJon , cette découverte
est valorisée pour son aspect pratique parce qu'Érasme "volt en
Socrate un homme qui fut plus philosophe encore par sa vie que
par ses œuvresH 107. " Les préceptes de SocrateIJ 108 .orientent la
philosophie vers le côté pratique de l'existence. Pour l'homme de la
Renaissance, comme pour le cltoyen d'Athènes, Socrate fondait la
philosophie des Idées sur ses conversations avec le cordonnier ou le
potier car, selon lui, la sagesse véritable doIt permettre de résoudre
des problèmes humains.
L'une des directions de recherche de cette philosophie du
concret est la connaissance de sol contenue dans le programme de
l'oracle de Delphes :" connais-tol toi-même" . Ainsi, le pasteut Simon
- - - - - - - - - - - - . -... -.
104 Des Vertus ln tellectueJ1es et Mora11es, t. XVlIl, p. 457 .
105 61 a.
'-'-
106 Musique charnelle et musique spirituelle, p. 400_
107 Le Manuel au soldat chrétien, p.569.
108 Montaigne, Les Essais, III, S, 85 ï B .

117
Goulart, qui est l'un des plus grands érudits de la Renaissance 109 ,
est attiré par cette dImension. Dans un texte peu connu et dont la
critique n'a pas assez tenu compte, il utilise l'Intertextualité profane
pour l'orIenter vers une significatIon théologique, comme 111'avalt
fait dans ses commentaires slIr La Sepmaine
de Guillaume de
Salluste du Bartas:
Il
La perfection de tau te science et sapience est de cognolstre
Dieu: et le moyen de cognolstre DIeu est de se cognolstre say
m€sme . (... ) Qui est la cause pour quoy l'un des sages de Grece
s'estant enquis de l'oracle d'Apollon quelle estait la chose la
meIlleure, et la plus necessalre à l'homme, eut pour 'response :
CONOY TOY MESME: laquelle sentence se llsait escrite en lettres
d'or sur le portail du Temple de Delphes, digne d'estre escrtte
en lettres vives es cœurs de tous les hommes, veu qu'en la
pratIque d'icelle consIste l'un des grands biens que l'homme
puisse acquérir en ce monde. (... ) Que donc l'homme aprene à
se cognoistre soy mesme " 1 JO.
109 Sur ce pasteur dont l'œuvre est à la fols très importante et manifeste une
très grande érudition dont la criti q ue n'a étudié que q uelq ues rares aspects,
voir les travaux d'A. Diané , " Les (En)jeux de l'écriture et de la lecture dans
l'œuvre poétique de Simon Goulart (1548-1628) ", in Annales de la Faculté des
Lettres et Sciences Humaines de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar,

n02S, 1995, pp.141-153 ; T.C. Cave, " The Protestant Devotional Tradition:
Simon Goulart's Trente Tableaux de la mort" , in French Studies, n~21, Janvier
1967,pp.1-15 ;L.-c. Jones, Simon Goulart, sa vie et son œuvre (1548-1628),
Genève et Paris, 1917 ; ]. Pineaux, La Poésie des protestan ts de langue
française, du prentier synode national à la procJamariofi de J'Éclit de Nantes
(1559-1598) , Paris, Kline ksiec k, 1978 ; " Poésie profane et Poésie sacrée ; les
Imitations Chrétiennes de Simon Goulart", in B.S.H.P.F., t. CXVI, 1970, pp. 483-
488; "SImon Goulart et les voies du sacré ", ln B.S.H.P.F., t. CXXXV, 1989,pp.161-
175, et surtout A-M. Schmidt, Études sur Je XVIe siècle, op. cit., pp. 55-65
("Calvinisme et poésie en France au XVIe siècle" ), pp. 67-78 ( "Les Poètes
calvinistes français, des origines à la révocation de l'Edit de Nantes, témoins
ct 'une vie théologiq ue "), et pp.79-90 (" Quelques aspects de la poésie baroque
protestante" ) .
110 Preface au lecteur, in Theatre du monde contenant Divers excellents
tableaux
de la vie humaine represenlés en HislOires , Poër.iques, Morales ou

118
D'allieurs, le De Suiipsius el multorum ignoraIltia de Pétrarque
avait, dès 1367, contribué à la vulgarisation de ce thème car, en
tenant un discours sur sa propre Ignorance et sur celle de""beaucoup
d'autres, le chantre de Laure insistait sur un précepte socratique.
Ainsi, Sponde, qui utilise une méthode de recherche socràtlque
appliquée à la conversion des infidèles Ill, combine le commentaire
d'une source biblique et celui du précepte delphique :
Il
Chétive masse de boue, escoute un peu (... ) . Homme, hélas!
mals certes homme, resserre-toy dans ce gazon de Terre où tu
es planté. borne-toy dans cet Air qui t'envlronne, cesse de
vagabonder en ces deserts, et t'apprivoise à toy-mesme . Tu
cognois tout, arrogant que tu es, et tu t'ignores toy-mesme,
idiot que tu es 11 112.
OmnIprésent dans les œuvres de propagande des humanistes,
le précepte delphlque se retrouve également dans la poésie du
XVIe sIècle. Clnstitutlon pour J'Adolescence de Ronsard fonde en
effet la définition cicéronnienne de la modération'comme maîtrIse
des passions de l'âme sur le principe de la connaIssance de sol
comme cOllnaissance des vertus et des vices, du Bien et du Mal:
Il
Car ce n'est pas le tout de sçavoir la vertu,
11 faut cognolstre aussi le vice (... )
De là vous apprendrès à vous cognoistre bien:
Le vray commencement pour en vertus acrolstre,
C'est ( disait Apollon) soymesme se cognoistre
Celuy qui se cognolst est seul maistre de soy Il 113 .
- - - " " , - - - - - - - ----"-,
- - - " - - -
- - - - - - - - - , -
Salnetes , Amsterdam. David de Wessel, 1657 (Bi bliOlhèq ue de l'Arsenal. B' BL
11 225 ).
III Voir, par exemple, MédiraUons sur les Pseaumes Xllll ou LlIl. XLVllI. L &
vm . Avec un Essay de quelques Poemes ChresrJens, in Œuvres littéraires.
éd. critique par A. Boase, Genève, Droz, 19ï 8, Pseaume XIV, p.l06 : "Je te
pourmeneray de question en question jusques à l'infinité "
112 Ibid., p.98 .
113 In Œuvres Complètes , t. Xl, p.B.

119
,--
Avec Socrate, le sage se signale par son utilité. Ainsi, à travers le
dIscours Des Vertus intellectuelles et Moralles , prononcé à
l'Académie du Palais, Ronsard, reprenant les exemples quI, dans
l'Éthique à Nlcomaque fondent fa réflexion sur la Prudence 114 ,
oppose quelques figures de sages qui n'ont jamaIs profité à leur
république ( Anaxagore et Thalès) aux hommes tels que Périclès,
Thémistocle et Socrate qui mirent leur sagesse au service de la cité.
S'adressant à Belot, Ronsard tui dit, à propos des grecs;
" Ah, Hz debvoient non pas un Minos prendre,
Mals un Socrate en sa naissance attendre
Pour bien reglr les villes par la Lay 11 115 .
Dans le discours Des Ver/us intellectuelles et ft.-loraIJes ,
discours aristotélicien s'il en est, Prudence est cependant définie
comme une vertu Intellectuelle, au même titre que Saplense et que
Science. La vertu du sapiens ne s'y confond néanmoins avec celle
du prudens que pour mIeux rendre la science elle-même à l'univers
de la morale .
MaJs, lu à la lumière d'autres textes ronsardiens, ce discours
montre quel dans la représentation de Socrate que se fait Ronsard,
la prudence du sage es t en rela tian avec la mémoIre 116 . Dans cette
perspective, le PanegyrIque de la Renommée comme La Lyre sont
des éloges d'hommes d'état: Roi ou Maître des requêtes. Or, le roi
Henri lB et Belot sont essentiellement loués pour leur savoir. Et ce
savoIr est lui-même défini comme t.résor de mémoire: la louange
114 V, 5 et 5.Ç •
115 " À Monsieur de Belot". 5ixie5me Li",·re des Poëme5, t. Xv, p. 26.
116 Cf. N. Dauvois , Mémoire et poésie dans l'œuvre de Ronsard, Thèse de 3e
cycle, Nanterre, 1985, pp. 17 et 5S .

120
de leur mémoire introduit ou clôt, dans chacun de ces textes, le
cercle encyclopédique du savoir référé à Socrate:
" Car quand tu veux refraischir la mémoire
Des plus sçavants, ou salt par une histoire
Des vIeux Romains, ou des premiers Gregols (... )
Ou quand tu veux parler des Republiques,
Du manIement des Estats politiques (... )
Ou quand tu veux parler de la Justlce (... )
Ou quand tu veux monter jusques aux Cieux,
Et dIscourIr des Astres et des Dieux,
Ou à propos de quelque autre science (... )
Un vray Socrate ( ... ) " 117 •
Sur ce savoir garant! par ]a mémoire, Belo( fonde son action
en ce monde, tel Socrate, dont l'éloge, prononcé plus haut, s'achève
sur les mê'mes termes que ceux du discours prononcé par Ronsard à
l'AcadémIe du Palais:
"(... ) sage fi t la COll tem p la tian
Un œuvre vaIn, tombé en action" 118 .
La mémoIre n'est pas seulement le fondement de }'actlon prudente
mals aussi et surtout la source d'une parole plus efficace:
" Car quand tu veux refralschir la mémoire
Des plus sçavants, ou soit par une histoire (... )
Ou à propos de quelque autre science:
Lors ta volx distille l'Eloquence,
Un vray Socrate ( ... ) " 119 •
1J7 " À Monsieur de Belot", 5i:desme U\\Te des Poëmes, t. XV, pp. 26~27 .
1t81bid.,p.25.
119 Ibjd., pp. 26-27 .

121
Comme Soctate, Henri III et Belot fondent leur éloq uence sur leur
heureuse mémoire, don des muses et de Pithon.
Dans le texte de louange ronsardien, la sagesse de Socrate se
manifeste également à travers sa discipline, sa conception de la
Justice et son respect des loIs même Injustes 120 . Sur ce plan, les
leçons du Criton sont, semble-t-il, momentanément retenues par
d'AubIgné: "À sept ans et demi Il traduisIt avec quelque aide de ses
leçons le Crlto de Platon, sur la promesse du pere qu'Il le ferait
ImprImer avec l'effigie enfantine audevant du !lyre " 121 • Par-delà
ses compétences d'helléniste précoce, le poète des Tragiques
formule la loi d'obéissance qui, dans son cas personnel, s'oppose à
J'exIgence de révolte 122 •
C'est dans le Criton que se trouve la fameuse prosopopée des
lois. Leur sentence impérieuse semble condamner toute tentative
de révolte contre la cité 123 . En rappelant ce texte célèbre,
d'Aubigné se représente au début de l'âge de raison, formulant la
loi d'obéissance du citoyen 124 qui est également celle de Dolet 125 •
120 Voir, par exemple, Les Essais de Montaigne, l, 21, 103 e-: l, 23, 118 A; III, 1,
796 B ; III, 8, 930 C, et III, 12, 1059 C .
121 Sa Vie à ses erifanrs } in Œuvres, éd. cH., p.386 .
122 A. Tournon a admirablement montré corrunent le poète des TJ"agiques a
surmonté cette contradiction ( " Le 'Choix de mort' ou la révolte interdite
d'Agrippa d'Aubigné ", in Mélanges Jean Larmat . Annales de la Faculté des
Lettres et Sciences Hwnalnes de Nice, Centre d'Études MédIévales, 0°39, 1983,
pp.415~424.
123 50 a et 55.
J 24 A. Tournon, ,. Le 'Choix de mort' ou la révolte interdite d'Agrippa
d'Aubigné ", art. cit., p.4IS .
125 Dans une Épitre qui précède l'A \\'is a [l Lecteur présentant justement la
traduction des deux dialogues de Platon, Étienne Dolet se plalnt ainsi de son
emprisonnement auprès de ses amis :" Vous entendrez mon innocence et
aurez regret que je languisse en telle misere non meritée " . Mais, s'inspirant
de l'attitude de Socrate et de l'obligation de respecter la loi, il ajoute :

( '
122
Le poème des Tragiques
repose le problème; n Le poison de
Socrate estait pure douceur'! J 26 car, en obéissant aux lois, le
phllosophe athénien et d'autres fJgures illustres de l'Antiquité,
"mouroyent doucement pour leur douce patrie" 127 •
Au XVIe siècle, l'importance de cette perspective est visible à
travers le statut du Criton qui constitue, avec le Banquet, le
dialogue de Platon le plus traduit à l'époque. _De plus, l'intJtulé des
traductions est une illustration du respect des lois tel que le montre
le comportement de Socrate. Alors que la traduction de Simon
Vallambert, signalée par La Croix du Maine 128, est intitulée ~
l'Obeïssance qu'on doibt à justice et la patience qu'JI convient avoir
quand est condamné à tort: livre de Platon intitulé Criton 'tourné du
grec en françoys ( ...) , celle de pjerre Du Val, annotée par Jean Le
Masle, porte le titre suIvant: Le Criton de Platon ou de ce que 1'011
dolbt faire .

Suivant Jean Calvin, Je meurtrIer d'un tyran est, plus que tout
autre, assuré d'une damnation sans appel 129 car, non content de
mettre en péril la stabIlité de l'état, il enfreInt un ordre exprès du
Christ l30. Cette doctrIne fut toujours celle de l'ÉglIse 131 et 11 étaIt
naturel qu'au XVIe siècle un monarque absolu tentât de répandre
------.-.---." . - - - -
"toutesfoys en cela je me remects à Dieu et le requiers humblement qu'li me
garde de murmurer contre sa saincte voulunté " ( À ses meilleurs et
principaux amys, Humble Salut, in Préfaces FraIlçaises, éd. cit., p.177 ) .
126 IV, 807 .
127 Ibid., IV, 802 .
128 Voir A. Lefranc, " Le Platonisme et la littérature en France à l'époque de
la Renaissance ( 1500-1550)", art. ciL, pAZ.
129 Institution de la Religion Chrestienne. Il, 10, 6.
130 Matthieu, XXII, 17; x..-'XII, 21 ; Marc, XII , 17 ; Luc, XX, 25 ; XXIlI, 2 : Jean,
XIX, 12 ; XIX, 15 . et Actes, XVII, ï ,et XXV, 8 .
131 A.-j\\1. Schmidt, "Tradurteurs français de Platon". art. clt., pp. 3S et S5.

123
une philosophie si utile au royaume en essayant de la confirmer par
la commande d'une traduction du Criton. Et, dans la traduction de
ce dialogue où Platon divinIse les lots et en fatt des archétypes de la
Patrie, l'Argument que propose Pierre Du Val est éminemment
sécurisant pour l'ordre politique:
Il
À Quay Sacrates respondlt ainsi qu'il est contenu en ce
Dialogue que Platon en a escrit auquel on peult veolr et
cognolstre la grande vertu, constance, sagesse, patience et
magnanimité de cest excellent Phllosoph,e.. duquel les propos
approchent fort de la doctrine de jesuchrlst, disant qu'il ne
fauU jamais rendre le mal pour le mal; et qu'on dayt porter
en'tiere obeyssance aux Lois, aux Pays, aux Rays, princes et à
tous ceux qui représentent la personne de la chose
pubHque( ... )" 132 •
Cette traduction du Criton offre l'occasion Inespérée de
disqualifier ceux qui, comme le premier républicain français
François Hotman. cherchent à éviter par la fuite un châtiment légal
et veulent se libérer du serment d'obéissance. Le Criton de Pierre
Du Val stigmatise ainsi i'attitude de l'anti-Socrate par excellence:
Il Tu n'as aucune révérence aux Lois qui t'efforces les abolyr et
fais ce que ferait un serf tres lasche et meschant, qui cherche à
t'enfuyr, et desrober, contre les promesses par lesquelles tu
nous avais accordé de vivre et te gouverner selon nous" 133 .
Le Criton permet au XVIe siècle de médiler la positJ9n de Socrate
sur les loIs. Car, avec la mort de Socrate, la civIlIsation athénienne
parvJent alors à réaliser sur son propre terraIn ce que nulle autre
barbarie n'avait pu obtenir: non seulement admettre la vIolence,
132 Ibid., p.36, nA.
133 F' XXV
O
V


124
mals encore, la justifier au prix de certains aménagements de pure
forme. Et, à chaque fols, en effet, que la violence apparaît, celui quI
la dénonce au nom de la civilisation est l'obfct d'un véritable
chantage.
Produit de la violence des guerres civIles et des répressions
contre les protestants 134 , le poème des Tragiques se heurte à ce
chantage que d'Aubigné inscrit au creux de son discours
autobIographique en rappelant la sltuatlon de Socrate à travers te
Criton . La référence au Criton n'est pas innocente. Platon y
démonte le mécanisme de ce chantage Implacable. Socrate est
condamné Injustement
et va mourir. Or,
Il se pourrait qu'il
s'enfuie, se soustrayant ainsi à la justice d'Athènes et dévoilant son
arbitraIre. C'est alors que
lui apparaît "une prosopopée de la
culture" qu} lu} explique qu'il est pris dans une logique telle qu'il
est obligé de subir l'injustice de la culture au nom de l'idéal de
celle-ci. Socrate est donc dans une situation sans issue où Il ne lut
reste plus que le sHence ou l'ironie. ToutefoIs. ce qui le préserve du
désespoir, c'est qu'JI n'est nI un intellectuel, ni un tenant de la
culture, maJs un phIlosophe qui a placé son "espérance" autre part
que dans la clvillsation. Ce qui se décide au niveau de l'appareil de
celle-cl -et, en j'occurrence sa propre condamnation à mort- ne
présente donc aucune espèce d'importance.
134 Consulter les travaux d'A. Diané , "Perversions épistémologiques .
Histoire(s), vérHé(s) et poésie dans Les Tragiques d'Agrippa d'Aubigné", j n
Revue Sénégalaise de Philosophie, 1993 ; "La Dérision dans la polémique
réformée au XVIe siècle en France. Remarques sur la Seconde Response de
Florent Chrestien", in The Journal of Medieval and Renaissance Studies • vol.
23, n02, Spring 1993, pp. 26ï-274, et "Calvinisme et histoire des guerres
civiles dans Les Tragiques d'Agrippa d'Aubigné", in Revue Sénégalaise
d'Histoire, Nouvelle Série, n01, 1995, pp.57-67 .
f
'

175
,
Par le rabaissement de soi, l'abnégation et surtout la rupture
radicale qu'il" introduit en pensant les lots de la République, le
Maître a'thénien permet de redéfinir l'attitude du citoyen Idéal.
C'est pourquoi
" Malgré d'AnIte, et de Melite,
Le parler calomnieux" us ,
Socrate incarne, dans J'imaginaire de la Renaissance, le sage ,
comme le proclame Pontus de Tyard qui en profite pour revaloriser
le maître athénien:
" D'Aristophane mocqueur
Les Nues non escoutées,
En vain seraient recitées
Devant le Peuple amateur
Du langage non men teur :
Du fard de la double feInte
Des Dissimulations,
Ne serait la face peinte
Des humaines actions" 136 .
Pour tou te la Renaissance, la bataille en faveur de la justice
devient ainsI un "impératif catégorique", comme semble le dire
Frédéric Morel dans la Preface de la traduction de La République de
Platon par Le Roy: " Sacrates prend le combat pour elle, contre la
vie sophistLque à cent têtes" 137 •
En obéissant aux lois injustes d'Athènes, Socrate devient donc
la flgure absolue du sage que Le Caron, en bon lecteur des
135 P. de Tyard, Ode In . Du Socratique, Livre de Vers Uriques, ln Œuvres
poétiques complètes, éd. cri tique par ]. C. Lapp, Paris, Didi~r, 1966, p.l? 5 .
136 Ibld.,p.173.
.
'
137 Ëd. dt.. p.3 ..

126
Dialogues, valorise ainsi :" Platon fait souvent dIsputer Socrate que
le seul sage est riche" 138 . "Moral en sa subtilité, subtil en sa
moralité", comme dit le Père Filière, l'auteur du Miroir sans tache
(1636L Socrate Incarne un modèle exemplaIre du sage quI inspire
tous les esprits épris de Bien. Dans une pièce quI fonctIonne comme
un envoi et qui accompagne la traduction du Lysis adressée à la
ReIne de Navarre, Bonaventure des Périers Insiste sur cette
postulation à la sagesse et à la connaIssance qui anIme toute la
Renaissance:
"Ignorance
Tant nous tanse
Qu'el1le nous contraincl vouloir
Sapience
.
Dont l'absence
Nous falct errer et douloIr" 139 .
La sagesse socratique qui a tant attiré Charles FontaIne 140
s'appuIe aussi sur une finesse d'esprit permettant de distinguer les
différences infimes.. entre les choses apparemment confondues dans
la nature ou l'esprit des interlocuteurs du phIlosophe. C'est une
sagesse quI, tout en s'Intéressant à l'événementiel et au quotidien.
porte la marque d'une acuité d'esprit, cette agudeza sI chère à
Baltasar Graclan. Elle est le prIvIlège d'une intelligence dont le
t 38 Dialogues, éd. cit., IV, p. 265 . Voir aussi Phèdre, 279 c ; République, VII,
521, et Eu(hydème , 282 a-b ,
139 Queste d'amydé , A la Royne de Navarre, Receuil des Œuvres, in Œuvres
diverses, éd. cit., p. 51.
140 Il a publié en 1557, à Lyon, chez Jean Citoys. les Mimes de Publian. Ce sont
cenains Diets graves & senrentieux, mis de Latin en François, & aàordes avec
plusieurs bons
Aufeurs : Ensemble Douze Pa.raboles, & Six Enigmes, et Les
Diels des sept sages, Ensemble plusieurs autres sentences Latines extraictes
divers, bons, & anciens Auteurs avec leur exposition Françoise.

127
mouvement épouse la vie dans sa dIscontinuité et sa permanente
mobiHté. AInsi donc, le sage athénien nous montre que l'épaisseur
du monde composé de sIgnes disparates ne tient pas à une
quelconque opacité mals à sa grande
multJpllclté, à une
,
hétérogénéité telle qu'elle demande une pensée extrêmement
délIée et ,subtile pour être saisie et Interprétée. Alliés au
discernement qU'apporte la rigueur conceptuelle, cette Intelllgence
du temps et ce savoir de l'occasIon sont les marques d'une acuité
d'esprit Incarnée par Socrate que le XVIe siècle est quasi unanime à
reconnaître comme l'illustration la plus achevée et, en même temps,
la plus élégante de la Raison et de la Sagesse.
À partIr de Socrate, se constitue pour toute la Renaissance
l'Image d'un sage incarnant la quintessence des valeurs éthiques.
Le modèle socratique débouche sur une réalité à la fois vécue et ...
InvIvable car les humanistes savent qu'Us ne sont pas des sages
mals, à travers l'image de Socrate, ils rêvent de le devenir. C'est
l'auto-Illusion du sujet sur lui-même mals, malgré leur réalIsme 141
et leur conceptIon pragmatique de la vie, nos humanistes laissent
une toute petite place au rêve.
- - - - - - - - - - - -
141 Consulter l'article d'É. Teixeira, "RéaJisme et idéalisme dans le Criton de
Platon", in Ethiopiques. n" 60, 1er semestre 199B. pp.59-63.

128
Il. LE SOCRATISME CHRÉTIEN
A. LETTRES PROFANES ET CHRISTIAN15ME
"Saint Socrate, priez pour nous"
Érasme de Rotterdam l
Pour les humanistes quI condamnent les tendances païennes
de l'Antiquité sans pour autant renoncer aux charmes du modèle
gréco-latIn. la figure de Socrate offre l'occasion inespérée de
concilier Mythe et Révélation. Jean Le Masle écrIt en 1582 : "En
quoy il semble que cet excellent philosophe Socrate n'ait eu besoin
que d'un Jesus-Christ et d'un haptesme" .
Socrate est l'homme de la transition. Il permet de jumeler
l'orientation poétique et la perspective morale ; par lui, les
humanIstes peuvent avoir accès au monde gréco-latin sans pour
autant avoir le sentiment de trahir le Christ. Car Socrate est
l'esquisse du Christ marchant dans la nuit du Monde et de l'Histoire
antiques. AInsi, dans un extrait de l'Almanach de 1535 , Rabelais, à
travers un texte dont la structure est très significative des
pratiques d'écriture caractéristiques des humanistes de l'époque,
nous donne une magnifique illustration de ce qU'Étienne Gilson a
appelé le "socratisme chrétien" Z :
1 Le Banquet religieux, p.25ü.
2 .. La Connaissance de soi et le socratisme chrétien",: in L'Esprit de la
pllilosophie médiévale, le éd., Paris, Librairie Phllosophique Jean Vrin,
1983, p. Z19 . Sur le soeratisme chrétien, voir A. Combes, "Un Témoin du
socratisme chrétien: Robert Ciboule (1403-1458)" , in Archives d'Histoire
Doctrinale 'et littéraire du Moyen Age, t. VITI, 1933, pp.93-259 ; J. Dagens,
"Connaissance de Dieu et
connaissance de soi. la création et la chute", in
Bérulle et les origines de la Restauration catholique (1575-1611) , Paris,
Desclée de Brouwer, 1952. fi, pp. 270-273 ; ].-M. Déchanet, " La Connaissance

129
tl( ... ) Hyppocrates dît, Aph 1. Vil'a brevis, ars Ionga . De l'homme
la vie est trop brleve, le sens trop fragile et l'entendement trop
distrait pour comprendre choses tant esloignées de nous. C'est
ce que Sacrales disait en ses communs devIs: quœ supra nos,
nihll ad nos. Reste doncques, que suivans le conseil de Platon
in Gorg/a 3 , ou mieux la doctrine évangelicque, ~1atth. 6, nous
deportons de ceste curieuse Inquisition au gouvernement et
decret invariable de Dieu tout puissant, qui a tout créé et
dispensé selon son sacré arbitre; supplions et requlerons sa
salncte volonté estre continuellement parfaite tant au ciel
comme en la terre "4.
La composition de cette paraphrase du Pater Noster montre
que les humanistes sont des doctrinaires qui pulsent à des sources
diverses afin de bâtir une "théologie sur des textes sacrés et des
textes profanes tout à la fois" s. Le travall des jntellectuels de
l'époq ue se fonde sur le modèle de la TheologJca PJatonlca de
Marslle flein qui, de par son intitulé et son contenu, constitue l'une
des plus admirables synthèses du platonisme et du Christianisme.
Ains}, le socralisme chrétien est essentiellement fondé sur une
très nette volonté de "baptiser la culture antique" , selon l'heureuse
de soi d'après Guillaume de Saint-Thierry", in La Vie spirituelle, 1er
Septembre 1938, pp. 102-122 : É. Gilson. op. cit., pp.214-233 ; R. Picard, " Notes
Et matériaux pour l'étude du "socralisme chrétien" chez Sainte Thérèse et les
spirituels espagnols", in BuJJetin Hispanique. vol. XLVI, 1945, pp. 139-158 ;
vol. XLIX, 1947, n"l, pp. 5-37 et 170·201; vol. L. , 1948, pp.5-26 ; vol. LI, 1949,
ppAOï-422. et P.-M. Schuhl, "Le Médecin de soi-même: de Socrate à la Reine
Christ.ine'f, ln Études pla tonicie1l Tl es • Paris, P.U.F., 1960, pp. 167-171 .
.
3 Gorgias, 512 e.
4 Pp. 522-523 . Nous soulignons.
5 L. febvre, Le Problème de J'incroyance au XVIe siècle. La religion de
Rabelais, nouv. édition. Paris, Albin Michel, 1968, p. 285 .

,.
130
expression de Jean-Claude Margolln 6. C'est une manIfestatIon
spirituelle qui montre la relatlon nécessaIre entre théologie,
exégèse et philosophIe. La Rible, les commentaIres des pères de
l'Égl1se mais aussi les lettres profanes partIcipent également à la
détermination d'un clImat intellectuel particulier qui est celuI de la
Renaissance 7 • La vie et la doctrine de Socrate deviennent ainsi des
exemples que tous les chrétiens devraient méditer. En comparant
]' EnchirldJon à]a doctrIne socratJq ue, Marcel BatalHan note:
"S'élever de la chair à l'esprit, du visIble à l'intelligible : telle
est la règle cinquIème à laq uelle l'Enc!Jirldlon rapporte tout
l'essentiel du Christianisme. Socrate a présenté cette conversion
de l'âme à l'éternel, lui quI fait dépendre la vie d'outre-tombe
d'une préparation à la mort qui nous détache de ]a prison
terrestre " 8 .
La propagande évangélique d'inspiration érasmlenne et
fabrlste récupère le sémantjsme positif attaché à la figure de
G Érasme par lui-même, Paris. Seuil, 1965, p. 20 .
7 Parmi tant d'autres travaux sur la question, consulter ceux de L Bouyer,
Autour d'Érasme. Études slIr le Christianisme des humanistes catholiques,
Paris, Les Éditions du Cerf, 1955 , Livre Il ; La Tl1éoJogie humaniste. De
Nicola.s de Cuse à J'Encomjum Morié!! , pp .84-91 ; Courants religieux et
Humanisme à la fin du XVe et au début du XVIe siècle. Colloque de Strasbourg
( 1957) , Paris, P.U.f., 1959 ; G. Defaux .. Deux Paradoxes de l'humanisme
chrétien: Pantagruel e! Pic de la t-1jrandole" ,in C.A.J.E.F.• n° 30, 1980 Pp.41-
l
56 ; L. E. Halkin, Erasme et l'Humanisme chrétien , Paris,
t:ditlons
Universitaires , 1969 ; h. Hermans, Histoire doctrinale de l'Humanisme
chrétien,
Pads, Toumai, 1948 ,4 vol.; M.-M. de La Garanderie , Christianisme
et lettres profanes, 1515-1535 . Essai sur les mentalités des milieux
intellectuels parisiens et sur la pensée de Guillaume Budé, op. cft. ; Pensée
humaniste el tradUion chrétienne, op. cit.;
V.-L. S'<1Ïllnier "L'Humanisme
classique et la pensée chrétienne", art. cit., pp. 263-284, et R.P. Sertillanges,
Le Christianisme et les philosophies, Paris, Aubier, s.d., 2 vol.
8 Érasme et J'Espagne. Recherches sur l'histoire spirituelle du XVIe siècle,
nouv. édition, texte établi par D. Devoto et édité par Ch. Amiel, Genève, Droz,
1991, N,p. 213.

131
Socrate. Mais, c'est surtout par sa mort que Je philosophe athénien
devient exemplaire9 :
"La mort de Socrate (... ) a de quoi faire honte à beaucoup de
chrétiens. Au moment de boire la dguë, ce sage ne ,s'est poInt
paré de ses œuvres. H n'a pas voulu mettre en elles sa
confiance. Il ri mis son espoir dans la bonté de DIeu, à qui il
s'étaIt du moIns efforcé de plaire" 10 •
La Bible demeure encore le texte de référence, "Je Grand Cooe"
qui modèle et modère, rationalise et organise la vie de l'Occident
chrétien Il . Et, le XVIe siècle, comme l'a montré Lucien Febvre
dans son étude de psychologIe collective, est un siècle qui veut
croire 12 . Adossés à une tradition blbllque multiséculalre, les
humanistes s'inspirent aussi des Anciens qu'ils considèrent comme
étant les meIlleurs dans tous les domaines.
Par exemple. s'inspirant de l'entretien entre Socrate et
Théétète 13 , Jean de Sponde affirme qu'il existe un ordre
transcendant et des absolus de référence et rétorque au sophiste
que ce n'est pas l'homme mais Dleu qui est" la mesure de toute
chose" . Sponde relit la pensée de Protagoras à la lumière de la
critique socratique.
Il se saisjt de la pensée du sophiste et la
subvertit pour l'amener à afnrmer autre chose car, en s'adressant à
9 Voir supra, pp, 90-95.
la M. Bataillon, Érasme et J'Espagne. Recherches sur J'hjsroire spirituelle du
XVIe siècle. op. cie.. VI, 4, p. 331 .
11 N. Frye , Le Grand Code. La Bible et la littérature, trad. française, Paris,
Seuil, 1984 . Volr aussi A. Diané . "La Dérision dans ta polémique réfonnée au
XVIe siècle en France . Remarques sur )a Seconde J{p.,;ponse de Florent
Chrestien", art. cit. , p. 267
12 Le Problème de J'incroyance au XVIe siècle. op. cft .
13 Théétète~ 152 a.

132
Dieu dans un mouvement rhétorique éminemment caractéristique
de Porlglnallté des f\\leditatlons sur les Pseaumes 14, il lui dit: Il (. •• )
tu n'es pas seulement ia mesure, mals la mesure desmesurée de
toute chose. Et comme l'infini ne se peult oultrepasser, aussi ne
peux-tu borner la pointe de tes imaginations" t 5 •
Les pratiques des humanistes montrent que, dans le contexte
de l'époque, la philosophie socratique apparaît comme une
propédeutique à celle du ChrIst. Car, sans avoir connu ]a Révélation,
Socrate, guidé par une sagesse pré-chrétienne, a préparé la venue
du Christ, comme le disent les humanIstes :
"Salnet Augustin disait que Platon, peu de choses changées,
serolt chrestlen : d'autant qu 1Ha mieux parlé de la dernlere fin
de l'homme, & de la nature divine, que tous les autres
philosophes" 16 .
Et Montaigne, qui reproche à Socrate d'avoir 1I1gàoré Dieu" 17 est
contraint de reconnaître que le philosophe grec est inspiré par "un
conseil divin" 18 . Cette perspective permet d'envisager la question
du démon de Socrate car il s'y inscrit en creux la problématique du
salut des infidèles.
14 Consulter A. Diané , " Les Meditations sur les Pseaumes de j. de Sponde. De
la fascination du Verbe à l'écriture du silence" , in Annales de la Faculté des
Lettres et Sciences Humaines de J'Université Cheikh Anta Diop de Dakar,
0°22,1992, pp. 55-70.
15 Meditation sur le Pseaume XLVIll, éd. ciL, p.Ul.
16 Le Roy, L'Origine, progres et perfectionnement de la philosophie avec la
compar<tison de Platon & d'Aristote, qui J'ont mise au plus haut qu'elle fut
JamaJs, discours
de son estat & condition jusques à nostre temps, éd. cit., p. 8
Vo

17 Les Essais, II, 12, 44ï B. Voir aussi n, 12,446 B, et HI, 12, 1043 C-
18 Ibid., 572 R.
,"

133
B. LE DÉt-.·10N DE SaCRATE
Dans les Dialogues de Platon 19 et dans certains textes de
l'Antiquité 20 , Je démon de Socrate est un esprit famlUer, un génie
excitant l'enthousiasme et faisant parter le DIeu en Socrate.
Il est vrai que Bérulle 20 , jansenlus 21 , suivant en cela saint
Mlnicius Fellx22 , TertulIien 23 et, bien entendu, leur maître
Augustln 24 , assimilaient le démon de Socrate à un mentor infernal.
Mais, le célè bre co m men ta teu r floren tl n, Ma rsile FI cln, plus épris
d'unIversalisme culturel, avait attribué au démon de Socrate
l'ldenUté, plus rassurante pour l'HumanIsme et le socratlsme
chrétien, d'un bon ange . Marsl1e Ficn sera suIvi par l'évêque
Eugublnus (Agostino Steuco) préfet de la Bibliothèque Vaticane
dans son traité in titulé De perenni phiJosophia 25 .
Dans l'élaboration et la systématisation de la propagande
IdéologIque qui informe leur système de pensée, les humanistes
chrétlens, qui survalorisent leur modèle de référence, préfèrent
garder le démon de Socrate comme ange/us, genius ou rector . Par
19 Apologie de Socrale , 3 t c et SS., 40 a-b ; Alcibiade l , 130 a ; 105 e et S5. ;
Euthydème, 272 e et ss. ; République, VJ, 496 c-d ; Phèdre, 242 b-c ; Théétète,
151 a, et Théages, 128 d-129 e.
20 Par exemple, Xénophon, Apologie de Socrate. IV-V; Mémorables, 1,1, 2,4 ;
Diogène Laërce , Vies, Il, 32 ; Cicéron, De DJvinatione , l, 54 ; Plutarque, Le
Démon de Socrare,
X et S5., et Apulée, De Deo Socratis, XX.
20 Traité des Énergumènes, T. 3 .
21 De Statu purœ na tura= ,in A uguSti11lIS , H, 5 .
,"
22 Octavius , XXVI, 8-9, et XXXVIII, 5 .
23 Apologétique, XXII, 1 .
24 Cité de Dieu, VIlI, 14 et 27 .
2S Augustinus Steuchus Eugibinus. De perennl philosophia , VIII, 25, in
Opera Omnla
, Venise, 1595, t. III. p.153 .

134
exemple, dans Les Regrets. Joachim du Bellay présente ainsI le
philosophe grec:
" Ainsi Jusqu'auJourd'huy, a1nsl encor'void-Dn
Estre tant renommé le maiste de Platon,
Pour ce qu'il eut d'un Dieu la volx pour tesmolgnage " 26.
Pour les humanistes de la Renalssance, le déme~i de Socrate est une
assistance divine Incorporée au composé humain et indissociable de
ses inclinations. Dans la perspective du socratfsme chrétien, le
philosophe athénien parle de mission en évoquant cette question à
laquelle Descartes a peut-être consacré un traité perdu Intitulé D;;
DeoSocratis 27 • Mals, le texte de Platon ne précise pas la nature de
la preuve et ne définit pas Je rapport de cette preuve à la
connaissance 28 . De plus, la question du démon semble contredire
le rationalisme dont Socrate est le représentant 29 .
Assurant la fonction de liaison entre le divin et Socrate, le
démon, que Le Roy asslmlle à un "ange gardien", est aussi une des
formes du colloque intérieur que le philosophe tient avec lui-même.
Et, comme tel, il appelle la question de J'inspiration que les
26 -Ed. dL, CL'\\VII, p.144 .
27 ]. Deprun, "Descartes et le 'génie' de Socrate. ( Note sur HI! traité perdu et
sur une lettre én i gma tiq ue)", in La Passion et la Ra Ison. Hommage à
Ferdinand Alquié, sous la direction de ].-L Marjon et de J. Deprun , Paris,
P.U.F., 1983, pp. 145-158 . Voir aussi A. Espinas, Descartes et la morale, Paris,
t.H, 1925. p.183 , et M. Leroy, Descartes, Je philosophe au masq ue, Paris, 1929 ,
pp.1S7 et ss.
28 Les termes du problème sont bien posés par T. C. Brichelouse , in Canadian
Jo urnal of PhiJosophy. vol. 15, Il' 3, 1986, pp. 511-52 G .
29 Voir, par exemple. t.-M. Cioran, "Habilelé de Socrate", in La Tentation
d'exister,
Paris, Gallimard, 1956, pp. 177-179 ; D. etauss, "Ph::edrJa and the
Socratlc paradox ", in raie Classical Swdies, vol. 22, 1972, pp. 223-238, et J-L
Pourrat, Le Sage et SOli démon précédé de Le Démon de Socrate de Plutarque,
trad. française, Paris, Éditions des Places, 1950 .
(

135
humanistes posent justement en se référant aux Dialogues de Platon
que sont l'Ion ou le Phèdre. Car, élaborée par Platon, la théorie de
l'inspiration sera récu pérée par le judaïsme hellénistique ( avec
Philon
d 'Alexandrie,
Flavi us
Josèphe
et
les
apocalypses
palestiniennes du début du Chrlstlanlsme) et par la tradition
biblique . Par exemple, dans Phèdre, inspiré par son démon,
Socrate compose la plus belle palinodie de toute l'histoire de la
philosophie . SI Je phllosophe devenait roi et que Platon, en
application de son programme, renvoyait les poètes de la Cité,
Socrate partirait avec eux, luI qui a un démon qui l'InspIre.
C'est peut-être pourquoi, en reprenant la théorie de la fureur
poétique chère à la Renaissance et qui trouve son fondement dans
les textes de Platon 30, Le Caron, en commentant l'Ion, présente un
Socrate inspiré par son démon et montrant "que de sa nature, la
poesie est pleine d'énigmes et non vulgaire à chacun" 31 :
"Bien me plaist la sentence de Socrates, lequel dIsputant avec
IOn Rhapsode et reeltateur des vers d'Hamere prouve que l'att
ne pouvoir faire que les poëtes chantent les carmes riches et
ornez d'excellentes inventions: mais seulement l'inspiration de
la divine fureur laquelle JI compare à l'Enfant. (... ) Mals Je ne
trouve grande raison en ce que Sacrates dIt la fureur ravIr
plustot un inepte et mauvais poëte, qu'un prudent et de noble
esprit: afin qu'Il ne semble que l'œuvre d'icelui vienne de l'art
humaIn, alns de l'infusion et vertu celeste "~J-? .
La même interprétation de la fureur poétique est présentée
dans le dialogue platonIcien qu'est le SalUa/re Premier de Pontus de
30 Jan, 534 e ; Phèdre, 245 a , Lois, VII, 801 b-c . Voir aussi M. Fiein, ln
Platonis Ionem , Il, 1282 , et Ronsard, Ode à Michel de l'Hospital, m, 143 .
31 Ronsard, ou de la Poësie . in Dialogues, éd. ciL, N, p. 258 .
32
.
'
lbld., pp. 275-276.

136
Tyard, et qui doit en grande partie sa structure au DJaloghi d'amore
de Léon l'Hébreu que j'humaniste a traduit en 1551 33 . On salt que,
par ses Discours Philosophiques (l587) , Pontus de Tyard apparaît
comme l'un des représentants les plus intéressants du platonisme.
D'ailleurs, à la fin de ses odes, le poète quI veut "dlsciple de
Socrate" 34 définit le projet de son Llvre de Vers LJrlq ues en
rapport aVec le démon qui accompagnait le phJlosophe athénien:
"Alnsl les erreurs reprend
De l'humaine race ingrate,
Un dlsclple de Socrate:
Qui, peu craintif, entreprend
Des hauts secretz, qu'il apprend,
Comme son démon l'Jncite,
Guerroyer les vicieux
Malgré d'AnIte, et MeUte,
Le parler calomnieux" 3S .
Permettant la reprise de la théorie du délIre poétique à
travers l'interprétation qu'en donnent Léon l'Hébreu, Marsile Flein
et Pic de la Mirandole, le to]XJs du démon de Socrate est ainsi
asslmHé à une inspiratton dIvine qui habite le phlJosophe , comme
le dit Le Caron: "Xenophon prouve très-elegamment qùe Socrate
parlant de son demon n'a entendu autre, que Dieu "36 . Et, ce n'est
pas hasard 51 parmi les dialogues de Platon qui ont attiré l'attention
33 Voir Ë. Kushner, " Réflexions sur le dialogue en France au XVIe siècle", in
R. S. H.,
t. XXXVII, n0148, Octobre-Décembre 1972, p. 490, et "Vers une poétique
du dialogue à la Renaissance" . ill Essays Presented W Gyorgy Mihaly Vajda on
his Seven tietll Birthday, Szeged, Jozsef Atilla Tudomanyegyetem, 1983, 1983 ,
p.135.
34 Ode nI. Du Socratique. in éd. cit, p. 1ïO .
3S Ibid., pp. 1ïO-I71 .
36 Vairon, ou de la Tranquillité d'esprit. Ou du souverain bien, in Dialogues,
éd. ciL, III, p. 186 .

13ï
des traducteurs du XVIe sIècle figure l'Ion qui célèbre la dictée du
souffle intérieur ( creator spiritus ) et dont l'épître liminaire
conUent cette explication de Richard Le Blanc:
" Or, en ce petit dialogue, Socrates dict que fureur poetique
n'est aultre chose que telle inspiration de DIeu, par laquelle
l'entendement humain est eslevé ouItre le pouvoir de l'homme.
Car il est impossIble ( diet-ll ) que les poetes peussent tralcter
de tous artz et les enseIgner par leurs escriptz, sans grand'alde
et faveur de Dieu 11 37 .
Sans changer radicalement de nature, la théorie platonicienne de la
furor est orientée vers une explication théologiqpe qui se combIne
avec une volonté de prosélytisme chrétien .
.,
À la Renalssance, on reconnaît que les Anciens ont l'esprit
embrumé mals que Dieu peut parler à travers eux. Alnst, ceUx qui
admettent, avec Zwingli, que "tout ce qut vraI ,est parole de Dleu" 38 ,
peuvent légitimement lire les déveloPPements de Socrate dans te
Phédon comme une somme de vérités religieuses. Analysant c~
phénomène, Marcel Bataillon affirme que:
"L'Humanisme trouve une sI merveilleuse conformité entre la
phiJosophJa Christi et la plus haute philosophie antIque, de
Socrate à Clcéron, qu'il ne peut se défendre de troire que
l'Inspiration divine déborde le domaine des lettres sacrées Il 39 •
Socrate n'a peut être pas conscience de la vérIté qui s'exprime en
lui mais la présence et les manifestations de son démon pourraient
avoir la même fonction que l'inspiration et la vision prophétiques.
37 Cité par A. Lefranc, " Le Platonisme et la littérature en France à l'époque
de la Renaissance ( 1SOO-15S0)", art. cH., p.124.
38 Cité par A. -M. Schnùdt, "Traducteurs français de Platon", art . cit., p. 21 .
39 Op. dt., VI, 4, p. 331 .

138
L'évangéllsme érasmisant 40 est exemplaIre de cette forme de
socratlsme chrétien.
,.
40 Voir R. Crahay, "L'Évangélisme d'Érasme, élément d'un dossier ", in
D'Érasme à Campane/la
, Textes de Roland Crahay , Problèmes d'Histoire du
Cbristianisme, 15, 1985, pp. 75-102 ,et J . Dagens, " La Fin du Moyen Age.
L'Érasmisme", ln op. cn, pp. 71-ï9.

139
c. L'ÉVANGÉLISME ÉRASMISANT
On le salt, à llre les travaux de Marcel BataiHon, la pensée
d'Ërasme a eu une Innuence considérable sur "l'évangélisme
français du temps de François rer" 41 . Car le Rotterdamois
représente l'un des plus Importants maltres à penser de l'histoire
spirItuelle de sa génératIon . Avec celles de Martin Luther et
d'Ignace de Loyola, la pensée érasmienne est l'une des modalités de
renouvellement religieux au XVIe siècle 42 . À propos de cette
importance du rôle d'Érasme, Jean Dagens note que" Comme n y à
un Académie platonIcienne à Florence, II y a une sorte d'Académie
érasrnlenne dans cette République des bonnes lettres, qui est
encore une République chrétienne" 43 .
Le principe quI donne à l'évangélisme érasnlisant son
impulsion Initlale peut se circonscrIre autour d'une visée: réaliser
un accord entre l'esprit d'une réforme relIgieuse déjà en travail
depuis plus d'un sIècle en Occident chrétien et d'une renaissance
des lettres en marche depuis Pétrarque . Les deux parrains
culturels qui sont choisis au départ, saint Jérôme et Laurent Valla,
ne laIssent aucun doute sur cette double motivatIon ni sur la
convergence espérée.
À partir d'une source unique que constitue Le Banquet de
Platon, Ërasme extrait deux ensembles: Le Banquet reIJgleux et Les
Silènes d'Alcibiade qui en constituent des démembrements devenus
Indépendants par la suIte. Ces deux ensembles sont les deux faces
r
- - ------- -- -
41 Op. dt. , Préface, p. V .
42 Voir ies excellentes remarques de L. Febvre, op. dt., p. 288 .
43 "La Fin du Moyen Age. L'trasmJsme", ut op. cir., p.78.

140
d'une même réalité. En fonctionnant essentiellemerlt comme un
hommage à Socrate, Les Silènes d'Alcibiade et Le Banquet religieux
sont les socles de l'évangélJsme érasmlsant considéré dans ses
rapports avec le socratisme chrétien.
,.

141
1. DE SILENI ALCIBIADIS
L'adage 2201, De 511enl AlclbJadls, q ut reprend un lieu
commun du discours humaniste, est essentiel dans le socratlsme
chrétien de la Renaissance. D'abord publié en 1515 dans l'édition
des Adages parue à Bâle chez Froben, 11 est ensuite plusieurs fois
édité séparément. Détaché du Banquet auquel Il appartient et sur
lequel Érasme
a écrit 44 , De 5ilenJ Alclbiadis acquiert une
autonomie qui est à la mesure des idées dont il est porteur. Le
texte d'Érasme se présente comme un commentaire paraphrastique
et dlgressfr du passage 215 a-b du Banquet de Platon 4S dans lequel
Alcibiade fait l'éloge de Socrate.
Par un commentaire philologique serré, Érasme explique
l'origIne de l'expression et retient finalement le principe d'une
opposition entre l'apparence et l'être, entre un extérIeur trompeur
et un intérieur renfermant une sagesse inestimable . Avec les
silènes, la vérité s'avance masquée. Parlant de la métaphore du
silène, Érasme précIse que:
"On pourra l'employer solt à propos d'une chose, en apparence
et, comme on dit à premIère vue, sans valeur et risible, mais
admirable si on la considère plus profondément et de plus
près, soit à propos d'un être humaIn dont l'allure et le vIsage
annoncent moins que ce qui est renfermé dans son âme" 46.
Dans une progression rigoureuse du dIscours, Érasme appUque la
définition à une premIère série de persont;les composée
de
phllosophes de l'AntiquIté ( Socrate, Antisthène, DIogène le Cynique
44 Voir infra, pp.149-154.
4S Voir aussi Xénophon. COnltivium . IV, 13 .
46 Éd. J. Chomarat, p. 402 .

142
et Épictète ) . À cette première série, s'ajoute une deuxIème,
essentiellement composée de personnes représentant la tradition
chrétienne: le ChrJst, les prophètes de l'Ancien Testament, Jean
Baptiste, les Apôtres, saint Martin de Tours, les Évêques de jadIs et
quelques hommes de Ja Renaissance.
La visée du discours est idéologique. Érasme énonce
claIrement les présupposés qui structurent une axiologie à parUr de
laquelle II compare les grandes figures historIques aux silènes. C'est
pourquoI la première série, dans laquelle Socrate occupe un volume
textuel considérable, sans pour autant être disqualIfiée, est déclarée
inférieure à la deuxième. Parlant des silènes chrétiens, Érasme
écrit :
"Quel Aristote ne serait tenu pour fou, Ignorant et futl1e
comparé à eux qui avaient bu à la source même de la sagesse
céleste auprès de laquelJe toute sagesse humaine est pure
folle? Que ceci soit dit avec la permission de ceux qui Jugent
sacrilège et Impie d'ébranler en quoi que ce salt l'autorité
d'Aristote. Je confesse que c'était un homme d'un savoir
exceptionnel, mais quelle lumière, si éclatante salt-elle, ne
serait pas obscure par comparaison avec celle du Christ 11 47 .
Entre les deux séries, Érasme lnstaure une relation de
continuité: les silènes de l'Antiquité préparen,~ (eux des Écritures
Saintes et le passage des uns aux autres est assuré par ta venue du
Christ. ,Mals, puisque, dans l'évangéHsrne érasmlsant, la volonté de
purIfication du ChrJstIantsme est omnIprésente, l'écrivain affirme la
supérIorité des sIlènes de l'Antiquité sur ceux qui, après avoir
connu la Révélation, n'appliquent pas les préceptes du Christ.
47 Ibid., pA07 . l'allusion polémique est reprise dans la Lettre à Martin Dorp ,
éd.]. Chomarat, p. 300.

143
Dans l'Exhortation-Méthode qui précède la première éditIon
du Nouveau TeSfament en 1S16, Érasme précise très nettement les
contours de sa pensée en s'appuyant de nouveau sur l'exemple de
Socrate:
"Que dire du fait qu'une bonne partie de notre doctrine a été
pratiquée par plus d'un, surtout Socrate, Diogène et Épictète?
Pourtant lors que le Christ a enseIgné et mis en pratique avec
tellement plus de plénltude ces mêmes principes, n'y a -t-il pas
quelque chose de monstrueux à ce que les chrétiens les
Ignorent, les négligent, ou même en rIent. S'Il yen a qui salent
plus proches du Christianisme rejetons ceux-là pour les suivre;
mats si au contraire lis sont les seuls à pouvoir rendre
vraiment chrétien, pourquoi alors les tenir pour obsolètes, pour
périmés, presque plus que les livres de Moïse? La première
chose est de savoir ce que le Christ a enseigné, Ja seconde est
de le pratiquer" 48 •
Bref, dans la crltlque érasmlenne telle qu'elle transparaît dans
l'Éloge de la Folle et dans l'Exhortation-Méthode, tout porte à croire
que J'Occident, après la venue du Christ annoncé par Socrate, achève
de boucler un cercle quI ratifie la célèbre prophétie de Platon: ce
sera le gouvernement des philosophes ou rien. D'ailleurs, Rabelais
nous rappelle ainsi cette prophétie, dans le 0!lapltre XLV du
Gargantua: Ir çe que dit Platon lib. V. de Rep. : que lors les
republiques seraient heureuses quand les ·roys philosopheraient ou
les pholosophes regnerolenl (... )" . Et, aux descendants des sophIstes
que sont les mauvais chrétiens qui croyaient pouvoir jouer leur rôle
entre les deux termes de l'alternative, il ne reste plus qu'à être des
Socrate, plus le savoIr, mals moins l'Espérance.
48 Exhorration-Méthode, pp. G01-GüZ .

144
Par ailleurs, dans Le Banquet rellgieux d'Érasme, les pajens
vertueux ne sont pas exclus du salut 49 comme le voulait, un an
plus tôt, Luther dans La Liberté du Chrétien (l 521 ) car ils peuvent
attendre la mort dans l'Fspérance mais sans la Certitude 50 .
L' optim isme co ns tit li tif dei' éva ngéli sme érasm isa nt considère en
effet que "1'étinceIle de la raison" doit se concentrer sur les germes
des vertus Implantés au fond de l'homme et les libérer par le déclic
de la rencontre avec le Christ, le patient Éternel qui attend toujours,
immobilisé à la même place.
La métaphore du silène est extraite du
Banquet que
commente ainsi Le Roy: " Platon louant Socrate à la fin de ce
dialogue compare son oraison aux Jmages de Silenus, qui estaient
laides dehors et belles dedans. Érasme aux Chiliades en fait un long
discours Il 51. La métaphore permet ainsi d'insister sur l'ambIguïté
constitutive de Socrate tel que nous le représente, par exemple,
Mathurin Régnier:
liTausjours le fond de sac ne vÎen t en évIdence,
Et bien souvent l'effect contredit rappparence ;
De Socrate à ce poInt l'arrest est mi-party,
Et ne sçait on au vray qUÎ des deux a menty
Et si phUosophant, le jeune Alcibiade
Comme son chevalier en r€Cent l'accolade" S2 ,
49 Hyperaspüres I-lI, éd. J. Chomarat. pp. 876-871, et 896.
50 Le Banquet reJjgieu.x., p. 250 .
Sl Le Sympose de Plaron, ou de J'Amour et de Beau'î;2 , Paris, Longis et
Mangnyer, 1558 , p.76 .
52 Satyre Il, in Œuvres Complètes, éd. cit .. p. 20.

145
ou Ronsard dans la construction de la figure du Silène-Sacrate-Belot
"qui rien au dehors mais au dedans portait" 53 :
n Ta face semble & tes yeux solitaires
A ces vaisseaux de nos Apoticaires
D'hommes, de DIeux à plaisir contrefaicts, C..)
Et toutesfols leurs caissettes sont pleines
D' Ambre, Civette & Musq odorant,
L'estomac faible: et néantmoins il semble
Voyant à l'œil ces Images ensemble,
Que le dedans soit semblable au dehors,
Tel fut Socrate ( ... ) " S4 .
Dans le cours du développement de l'adage 2201, Érasme
ampHfte l'opposition inscrite dans les silènes pour en faire un
principe herméneutique. Les Écritures saintes ont aussi leurs
silènes. En prenant des exemples extraits du vaste texte biblique,
Érasme disqualifie l'in terprétation littérale et l'apparence
extérieure au profit de l'exégèse anagogique qui va à l'être, à
l'intérieur. A la lumière de cette technique exégétique, Érasme relit
les épisodes de l'Ancien TestameT"d et les paraboles évangéliques. Il
en arrive à la conclusion selon laquelle toute réalité élevée, dans le
règne humain, animal ou végétal, doit être éloignée de l'ignorant et
soustraite au regard du vulgaire qui est Je Jouet des apparences et
des illusions.
Dans la même lancée, Érasme découvre la présences des
silènes dans les sacrements de l'Église où ies gestes rituels sont les
sIgnes d'une vérité transcendante. À ce niveau, il est essentiel de
noter que l'évangélisme érasmisant utilise la fonction poétique et
53 " A- M
.
onSleur d e Belot", .J
' d
ne. '
CH., 1. XV . p. 25 .
54 Ibid., pp. 24-25 .

146
polémique de la figure de Socrate afin de réaliser la critique des
comportements des chrétiens.
La stratégie polémique q uf surdétermine l'écriture de l'adage 2201
amène Érasme à inventer habilement un silène inversé:
"Telle est à coup sûr la nature des choses vraiment honnêtes:
ce qu'elles ont de précIeux elles le renferment et le cachent à
l'intérieur, ce qu'elles ont de plus méprisable elles l'exposent
au premier plan et dissimulent leur trésor comme sous une vile
écorce pour ne pas le montrer aux yeux profanes. Tout
opposée est la manière des choses vulgaires et inconsistantes:
leur aspect extérieur et séduisant et ce qu'elles ont de plus
beau elles le montrent du premier coup aux passants; mais si
on jette un regard à l'intérieur elles ne sont rien moins que ce
qu'elles proposaient par leur titre et leur aspect" 55 .
L'Inversion du silène influence désormais tout le mode de
fonctionnement du discours car elle permet à Érasme de s'attaquer
aux anti-Socrate et aux Antéchrist. L'inversion de la métaphore du
silène trouve une autre inversion; celle des valeurs contre laquelle
se sont élevés les prophètes bibUques. Le texte d'Érasme déplie
ainsi un nouvel espace polémique à l'intérieur duquel est stigmatisé
le faste des personnes et des institutions caractéristique des
autocrates et des ecclésiastiques de l'époque.
Appliquée à la situation soclo-politlque et au contexte rellgleux, la
métaphore du silène inversé devient l'instrument d'une très
violente et radicale remÎse en questIon dans laQJlelle Érasme raille
,
surtout les docteurs en théologie.
la critique des prêtres est tellement violente que le texte
d'Érasme aménage de nombreuses pauses intérieures dans
5S Les Silènes d'Akibiade, p,40S .

147
lesquelles le lecteur est directement apostrophé, pris à témoIn56 , ou
considéré comme interlocuteur d'un dialogue fictif avec l'auteur 57 •
Mals, malgré ces multiples précautions oratoIres, le texte présente
une Image négative du Cathohcisme qui souffre beaucoup de la
collusion des pouvoirs temporel et spirituel . Les pratiques
Ironiques envahIssent le texte et tournent en dérision la fonction
sacerdotale.
La fonction éminemment critique de la métaphore du silène
inversé permet un très long développement qui se présente
apparemment sous la forme d'une digression. Mais, ce détour est
voulu dans cet adage qui est rigoureusement construit· et qui, en
même temps, évalue ses propres procédés de création:
" Mals où m'a entraîné le cours de mon propos: falsant
professIon de parémiographe, je commence à être prédicateur.
BIen sûr c'est AlcibIade ivre qui avec ses Silènes nous a
entraînés dans cette discussIon si sobre" 58 ,
La
fin
rejoint ainsi le commencement. Dans ce parcours
herméneutique consacré au fameux passage du Banquet de Platon,
Érasme revendique pour lui la liberté de création et la même
ivresse qui avait été pour Alcibiade le prétexte d'un éloge de
Socrate.
56 Ibid.. pp. 409, 412,421 et 5S .
57 Ibid.,
pp. 421 et 55 .
58 Ibid., p. 435 .

148
Le silène exerce donc une véritable fascination sur ÉrasmeS9 .
Et, dans le jeu complexe qui s'exerce autour de la métaphore du
silène, Érasme, en
utilisant la figure du phJlosophe athénien,
développe un socratisme chrétien que l'on retrouve aussi dans Le
Banquet rellgieux.
59 Voir Éloge de la folie. XXIX. p.3 ~ ; Le Banquet religieux, p. 243 ; Le
Poigna.rd du soldat chrétien, éd. J Chomarat, pp. 60 et 79. et l.ettre à Marrin
Dorp, éd. J. Chomarat. p. 304 .

149
2. CONV/V1Uf\\1 REL1GIOSUl\\-1
La référence à Platon se fait par l'intermédiaire d'une
intertextualité de type expUcite car c'est l'un des plus célèbres de
ses dialogues qui est évoqué. De plus, clest dans ce dialogue que se
trouve le passage sur Les Silènes d'Alcibiade qué nous venons de
commenter.
Dans Les Silènes d'Alcibiade, Érasme a établi une parenté
profonde entre certaIns aspects de la philosophie de Socrate et le
message ct li Christ . La même position est réaffirmée dans Le
Banquet re1Jgieux
où Eusebjus invite ses amis à déjeuner dans sa
maison de campagne _ Après une exégèse approfondIe d'un
fragment de Proverbes
60,
les amis introduisent dans leur
discussion des auteurs profanes, plus précisément un passage du [):
Senectute de Cicéron 61 . L'introduction de l'élément profane dans
ce discours essentiellement religieux est légitimée au plan de
l'esthétique par Eusébius . Car la morale de certains textes profanes,
tout en constituant une forme de neutralisation du paganisme,
permet de l'exposer sans danger dans un espace religieux .
Réagissant contre une certaIne forme d'humanisme visant à
convertlr sournoisemen t la Renaissance au paganisme et" contre la
menace qui plane sur la manifestation de l'esprit re1igieux. Eusebius
affirme:
"Allons! on ne doit pas appeier profane ce qui est pIeux et sert
la morale. Il est vrai que les Saintes Lettres ont partout
l'autorité la plus haute, mais il arrive de rencontrer quelquefois
des choses dites par les Anciens ou écrites par les païens,
60 XXI. 1-3 .
61 XXIII, 83-84 .

ISO
même poètes, et qui ont un caractère sI pur, sl saint, '-si divin,
que je ne puis croire q u tau moment où ils les écrivaien t leur
intelligence n'était pas animée par quelque bon génie. Peut-
être llesprlt du Christ se répand-il plus largement que nous ne
l'admettons" 62 .
Les humanistes de la Renaissance souscriraient sans doute à ce
morceau de rhétorique démonstrative. Le Banquet religieux exhibe
des figures antiques qui sont survalorisées : Caton, le Plutarque des
Moralia , Cicéron, " âme sainte inspirée par le génie du ciel" 63 et
dont "presque tous les ouvrages philosophiques (... ) semblent
remplis d'un soufOe divin" 64 et Platon dont la doctrine "n'est pas
très éloigné€ de l'Écriture" G5 •
Le critère d'évaluatlon essentiel que les conyi':es du Banquet
religieux utilise,nt pour apprécier les Anciens est la (non)
conformité de leur message avec celui du Christ. Plutarque, Caton
l'Ancien, Virgile, Horace et Platon sont ainsi classés dans une
hiérarchie au sommet de laquelle se trouve "salnt" Socrate. Et, dans
le plus célèbre passage du Banquet religieux , les convives
présentent l'un des ~loges les plus retentissants auquel Socrate ait
eu droit dans la littérature de spiritualité évangélique à la
RenaIssance.
Le caractère fondamental du passage peut en légitImer la
reproduction ln extenso:
62 Le Banquet religieux, pp. 246-247 .
63 Ibid. , p.247 .
64 Ibid.
.'
65 Ibid., p.2S 1 .

151
"NEPHALIUS .- Platon n'est pas loin non plus de ce que dit
Pierre: " je crois Juste, aussi longtemps q\\Je je suis dans cette
tente, de vous tenir en alerte par mes avertissements, assuré
de bIentôt la quitter" . Le Christ nous crJera -t-il autre chose,
que de vivre et de veIller comme sl nous allions mourir à
l'instant, mais de pratlquer le bien comme si nous devions
toujours vIvre . Et qua nd nou s en tendons Caton dIre : "Oh f le
beau jour" , ne croirlons-nous pas entendre Paul lul~même,
lorsqu'il s'écrie: or Je voudrais disparaître pour être près du
Christ" ?
CHRYSOGLOnùs.- Qu'ils sont heureux ceux qui attendent la
mort avec de telles dispositions! Mais dans les paroles de
Caton, si admirables soien t-elles, on pourrait critiquer un ton
de certitude, dû à la présomption, qui doit rester très étranger
au chrétien. Aussi je croIs n'avoir jamais rIen lu chez les paJens
qui soit plus digne d'un véritable chrétien que les paroles de
Socrate à Criton peu avant de boire la ciguë: 11 Dieu jugera-t-il
nos œuvres favorablement, je n'en sais rIen. Ce quI est certain,
c'est que j'al de toutes mes forces tenté de lui plaire. Mals j'ai
bon espoIr qu'il fera bon accueil à mes effort~ " . Ce grand
homme n'a aucune certitude au sujet de ses actions passées.
mais parce qu'il a voulu de tout son cœur obéir à la volonté
divine, Il forme l'espoir que Dieu dans sa bonté fera bon accueil
à son zèle pour le Bien.
NEPHALIUS .- Oui, j} faut vraiment admirer ce sentiment chez
un homme qui ignorait le Christ et l'Écriture. Aussi, quand je
Ils de tels traits de ces grands hommes, j'ai peIne à me retenir
de dire: "Saint Socrate, priez pour nous ..."
CHRYSOGLOTTUS.- Et mol, souvent, je ne me retIens pas de
penser que les âmes saintes de Virgile et d'Horace sont
sauvées.
NEPHALIUS .- En revanche, que de chrétiens ai-je vu faire une
mauvaise mort. Certains mettent leur ronfiance dans des

152
choses qui ne le méritent pas ; d'autres à causes des remords
de leurs crJmes et des scrupules dont d'ignorants personnages
'persécutent leur agonie, meurent presque désespérés Il 66 .
Ce fragment est capital dans la représentation de Socrate que se faft
Érasme de Rotterdam. Pour Érasme, Socrate n'est pas se.ulement un
philosophe parmi tan t ct 'au tres ; il est à la fois le totem _de la
philosophie et l'expression d'une transcendance incarnée. Socrate
est un "saint" à qui Dieu a inspiré la théorie de l'Immortalité de
l'âme 67 . Mais, à ce propos, Marcel Raymond écrit:
" Érasme n'a pas prié Socrate, il seulement écrit :"Je me retiens,
à grand peine, de dire: Saint Socrate, priez pour nous Il, et nous
voyons même que dans son esprH d'autres personnages
auraient pu être
associés à cette pieuse invocation qui ne
suscite le plus souvent que des sourires qui se croient
indulgents ou des haussements d'épaules qui se passent de
commentaires Il 68 .
La même position est réaffirmée par Raymond Lebègue qui, tout en
semblant douter de l'étendue de l'influence. de Socrate à la
,-
Renaissance, affirme; Il un des personnages se hasarde presque à
dlre : Saint Socrate. priez pour nous" 69 .
Ce n'est pas, nous semble-t-il, devancer la pensée d'Érasme
que de considérer Socrate comme un saint et II y a peut-être une
autre manière d'interroger le texte. Au plan de la logique d'écriture
et de la cohérence Interne du fragment, aucun autre nom ne peut
voisiner avec celui de Socrate. Dans Le Banquet religieux, aucune
66 Ibid.• pp. 250-251 .
67 Ibid., p.249 .
68" 'Saint' Socrate Patron de l'Humanisme", art. cH., pp. 136-137 .
69 "Le Plat"onisme en France au XVIe siècle", art. ciL, p. 339.

153
figure de l'Antiquité ne peut être assocIée à cette invocation pIeuse
parce que les convives ont tour à tour examiné la (non) coïncidence
de la morale des Anciens avec celle de l'Écriture. Et, dans ce crible
critique, seul Socrate, qui émerge du lot, est digr..(:: d'être considéré
comme une figure du chrétien. Au plan de la rhétorique sur
laquelle s'appuie la répliq ue de Nephallus, Marcel Raymond semble
négllger l'importance qu'il faut accorder au procédé paradoxal et
éminemment significatif de la prétérition. Malgré son apparente
hésitation, Nephalius exprime bien le fond de sa pensée. De plus, Il
faudrait recourir à l'onomastique qui ne procède pas du hasard et
qui gouverne intérieurement les énoncés du Banquet rel1gJeux . Si
Chrysoglottus ( Langue d'or) représente toutes les possibilités de la
rhétorique et du bien dire, Nephalius (Le Sobre) J quant à luI,
incarne un art de la lltote qui, parce qu'il est économe de ses
moyens, s'appuJe justement sur la prétérition.
Dans ces conditions, la remarque de Plerre Mesnard procède
d'une erreur de perspective car elle ne tient pas compte de
l'ensemble de la culture d'Érasme telle que son œuvre en porte ]a
lourde trace . Après avoir justement souligné l'impo.rtance des
GrenouIlles et des Nuées dans les lectures du Rotterdamois 70 1 il
note:
"Érasme est hostlle à Socrate pour deux raisons, d'abord parce
que c'est le père de la philosophie ; ensuite parce qu'il
l'aperçolt plutôt à travers Aristophane ( représentation
70 Petit Dictionnaire des noms propres et tennes techniques contenus dans
l'Éloge de la Folie
et dans la Lettre à Martin Dorpius , in La Philosophie
chrétienne ( L'Éloge de la Folie, l'Essai sur le libre arbitre, Le Cicéronien, La
Réfutation du Cllchro~:e ), éd. critique par P. Mesnard, Paris. Librairie
Philosophique Jean Vrin. 1970. p.136 .
f

154
comique et péJorative) qu'à travers les éloges de son dIsciple
Platon" 71,
L'analyse des textes tels que Le Banquet religieux et De Silenl
Alclbladls
montre que, chez Érasme, il n'y a pas d'inadéquation
entre le message socratique et celuI du Christ car Dieu parlait à
travers l'esprit du phJIosophe grec. Le CinquIème Canon de
l'EnchiridJon établit de manière très nette la E!iation entre le
philosophe grec ,et le Chrlst72 , À travers ses posItions de phUosophe,
Socrate, surtout dans ses développements sur l'âme, exprime sa
propre vérité. Socrate, dont la portée de la volx est Inflnte, est le
signe d'une vérité quI le dépasse et que viendra compléter le Christ.
Sans ambages, Érasme réaffirme cette problématique dans
l'Exhorta tian-Méthode 73.
Dans l'adage 2201, Érasme avait isolé deux paradigmes: celuI
de l'AntIquité et celui des silènes du Christianisme. Dans chaque
paradigme, l'ordre d'apparition des sJlènes reflète une hiérarchie
descendante, La tête de série de chaque paradigme commande
l'apparition des autres silènes qui ne viennent que pour confirmer
et redoubler le premier. Au terme de sa lecture, le destinataire de
l'adage retiendra principalement les deux têtes de sérIe: Socrate et
Jésus. Sous la plume des humanistes, le face à face de Socrate et de
Jésus était inévltable mals j) sera souvent envisagé sous l~angle du
dialogue et non de la confrontation.
71 Ibid., p.169.
72 Pp. 566 et ss .
73 Pp. 601-60Z .

155
3 . SOC RATE ET LE CH RlST
Pour certains apologistes chrétiens des premiers siècles au
nombre desquels on peut cHer saint Justin, Tatien, Athénagore,
Clément, Origène, Grégolre le Thaumaturge, Méthode, Eusèbe et tant
.-
d'autres, Socrate est interprète du Verbe 74
. De la même façon,
pour les humanistes, le philosophe athénien Incarne un idéal de
grandeur et une perfection dIgnes d'être comparés aux qualités qui
sont celles du Christ. Car dans un élan de confusIon ( au sens de
'fondre avec'), " le ChrIst est associé à Socrate et à Cicéron dans le
culte d'une même sagesse" 7S .
L'ironie est égalem"ent un polnt de rencontre entre Socrate et le
Christ 76 car, comme le note très justement P. Guèye , " Par une
ironIe profonde, la parole bIblique se présente comme folle aux
yeux du monde, pour mIeux déjouer les
pIèges de la sagesse
prétendue de l'homme sans Dieu" 77 .
74 Pour cette perspective, le travail essentiel demeure celui de Th. Deman,
Socrate et jésus, Paris, L'Artisan du Livre, 1944 . Cependant, on consultera
avec profit H. Bergson, Les Deux sources de la morale et de la religion, ParIs,
P.U.F., 1973 , p. 62; w. jager, PaJdeia . Les idéaux de la culture grecque, II. A la
recherche dû centre divin. trad. française, New York, Oxford University
Press, 1943, pp. 14 et 55 .; V. de Magalhaes-Vilhena, op. cit.. p.30S , et j. Mazel,
La Conversion spiritureUe dans la mort de Jésus et de Socrate, Thèse de 3e
cycle, Toulouse, 1974 .
75 G. Milhaud, "Érasme champion du vrai", in Érasme, Europe, 48e année,
n0489, Janvier 1970, p. 6 .
76 Consulter P. Guèye, "Ironie socratique
et Ironie christique", in Les Modes
d'expressIon de l'ironie dans la li ttérature française de la Renaissance : les
exemples de Rabelais et Montaigne, Thèse de Doctorat d'État, Lettres
Modernes, Dakar, 1995, pp.88-93 . Voir aussi A. de
Robert," L'Ironie de la
Bi ble <t, in Études Théologiques et ReIigieuses, vol. 55, n" 1. 1980, pp. 3-30, et B.
Sarrazin, " Du Rire dans la Bible", in Recherches de Science Religieuse, vol.
76, nOl, 1988, pp. 39-56 .
77 Ibid., pp.88-89 .

l5C>
Par son statut, Socrate permet d'assurer la Jonction entre la
notion païenne de héros et la notion chrétienne de saint. Au même
titre que Thomas More et le Christ, Socrate est un silène 78 . La
comparaison de Socrate à Jésus permet de réunir ces deux grandes
figures dans" la construction d'un jeu subtil entre l'l~térieur et
l'extérieur, allant de l'interprétation symbolIque à la dialectique des
contraires" ï9 . Mépriser les rkhesses matérielles et, par l'amour
des spirituelles et invisibles, faire triompher l'âme sur le corps.
Telle est la leçon que professe la Croix
à la suite de la sagesse
socratique.
On peut multIplier à volonté les points de comparaison.
Comme Socrate, le Christ n'écrit pas. La seule et unique fols où la
Bible le présente en situation d'écriture, c'est lors de l'épisode de la
femme surprise en flagrant délit d'adultère pendant lequel il a
tracé sur le sable des slgnes par essence destinés à l'effacement et à
l'évanou issemen t Ba .
Mals, ce qui réunit fondamentalement les flgures de Christ et de
Socrate c'est la dimension tragIque de leur exlstE'~iCe
78 Lire les travaux de M. Bataillon, ., Les Silènes d'Alcibiade", in Prasme et
J'Espagne. Rechercl1es sur l'histoire spirituelle du XVIe siècle, op. cit., IV, S,
pp. 335-342; G. Defaux, "Rhétorique humaniste et sceptique chrétienne dans
la première moitié du XVIe siècle: Empédocle, Panurge et la 'vana gloria' ",
in R.ll.L.f., vol. 82, 1982, p. 3 : A. Gendre, " Le Prologue de PantagrueJ, Le
prologue de Gargantua. Examen comparatif', in R.H.L.E, LXXN, 1974, pp. 11-
12 ; P. Mesnard, "La Dialectique du silène", in Érasme ou Je Christianisme
critique, Paris, Seghers. 1969. N, pp. 41-65, et A. Michel, "t:picurisme et
Christianisme au temps de la Renaissance : quelques aspects de l'influence
cicéronienne", in Revue des Etudes l..arines , vol. 52. 19ï5, p. 380.
79 P. Mesnard, "La Dialectique du silène", jn op. cU.. p.43 .
80 Jean. VII, 1 -11 .

157
À travers l'injonction qu'articulait le précepte deIphtque et
que reprend Platon ( connais-toi toI-même), Il y a un ordre à la fols
compris comme programme et comme méthode et portant, inscrites
en lui-même, les difficultés expérimentées par Socrate qui en est
mort. On notera que le précepte delphique, qul a également des
origines scripturaires 81, a été abondamment développé par la
patristlque à travers des textes d'une limpidité extrême qu'Étienne
Gtlson a indiqués B2 • De plus, le Nosce te ipsum des phJ1osophes
chrétIens permet d'expliquer, au moins en partie, la transitlon qui
s'est effectuée de Socrate au Christ et que montre très bien la
Renaissance française à travers le titre d'un essai de Budé De
Transltu Hellenesmi ad Christianismum. Le Noscc te ipsum prend le
caractère d'un impératIf dont l'importance est vitale et la sanction
tragique;
QU'e]]e se fasse au moyen de la prise en charge du précepte
delphlque ou qu'elle se réalise dans le Nosce te ipsum , la quête de
soi, chez Socrate et Jésus, se structure autour d'un itinéraire qui
débouche fatalement sur une mort à la fois tragique, injuste,
"nécessaire" et permettant d'unifier les deux destins. Mais, si la
mort réunit les figures de Socrate et Jésus, eUe permet, en même
temps, de les séparer: le Christ est mort seul alors que Socrate
meurt entouré de ses disciples. Raymond Troussan note que:
"Et la mort, la mort elle-même les sépare, les distingue. Socrate
l'a contemplée comme une idée, une pensée qu'lI exorcisait par
la philosophie, enselgnant déjà que philosopher c'est apprendre
à mourir; Jésus a douloureusement éprouvé la mort dans tout
8 J Cantique des Cantiques. r, 8.
82 .. La Connaissance de soi et le socralisme chétien"
in L'Esprit de la
philosophie médiévale, op. cit., XI, pp. 214-233.

158
son être, li l'a vécue, Il a connu la terreur toute humaine de
l'anéantissement" 8J .
MarsHe Flein et PIc de la Mirandole ont célébré à l'envie la concorde
des leçons socratiques et de l'enseignement du ChrIst tandis que les
évangélistes de la RenaIssance, tout en prolongeant cette tradition,
ont également dédaré la supérIorité de la mort du chrétien sur celle
du sage antique.
Car, le Christ, dans la perspective de J'Occident chrétien, est
mort pour sauver tous les hommes. Il Y a donc de la mort dans
l'amour comme Il y a de j'amour dans tout ce qui meurt. Cette
vérité énigmatique inscrite sur l'écartèlement de la Croix donne une
signification transcendante à la destInée tragique du Christ. À ce
propos, Jean Dagens remarque que: Il la mort du Christ a été
glorieuse et non lugubre: il ne veut polnt qu'on le pleure mais
qU'on l'adore" 84 .
Le socratlsme chrétlen reconnaît donc, comme le font par exemple
Budé, Érasme, Rabelais, Montaigne et tant d'autres, la supé"riorité du
Christ sur Socrate parce que, entre ces deux fjgures, se sont
Interposées la doctrine de la Création et celle de l'Image divine qui
est son corollaire.
La pensée érasmienne, qui illustre par excellence le paradoxe
de l'Humanisme chrétien 85 ~ est caractérisée par son didactisme
religieux et l'Importance qu'elle accorde à la notion d'utiILté
pédagogique . Érasme défend une pIété qui est docta pietas et
83 Op. dt., p.ll .
84 Op. eU., p. 77.
85 P. Grosclaude, "hasme et le paradoxe de {'Humanisme chrétien", in Érasme,
Europe, 48e année, op. dt., pp.14-2Z.

159
cherche à rapprocher les lumières de l'Antiquité de celles de
l'Évangile. D'ailleurs, dans la Lettre à Martin Dorp, il reconnaît que
les paraboles évangéliques ont "quelque parenté avec les apologues
des Anciens" 86 . Mais, en définitIve, tout est référé au ChrIst,
comme le veut l'EnchJrldJoI1 . Car, le piller de la religion telle qu'elle
est pensée par Érasme est la philosophla Christi 87 q u! " doit être
vécue, non argumentée" 88 et quI est inscrite au cœur de la tragédie
de l'hIstoire d'un monde en marche vers sa propre RédemptJon .
Dans la perspective d'Érasme, l'AntlquJté et le Christianisme
offrent une merveilleuse continuité de sagesse et de phtJosophle
humaines : la vérité est de tendance et de communication
universelles . Dans l'Éloge de la Folle , on peu t 1ire:
"Tout d'abord, il y a un poInt sur lequel les chrétiens sont
sensIblement d'accord avec les platoniciens, c'est que l'âme est
plongée et enchaînée dans les ltens du corps dont l'épaisseur
empêche de pouvoir contempler les choses telles qu'elles sont
et d'en JouIr" 89 .
- -..'-- -----
86 Éd. j. Chomarat, p. 287 .
87 Voir par exemple, G. Chantraine, "Mystère" et "Philosophie du Christ",
selon Prasme , Namu r~Gembloux, Duculot, 197 l ; L. Fe bv re, L. Fe bv re, Le
Problème de l'incroyance au X'v'Te siècle. La. religion de Rabelais, op. cU., I, 3,
pp. 281 et 55. ; L. E. Halkin, " La PhHosophie du Christ", in ~rasme et
l'Humanisme chrétien, op. cit., m, 3, pp. 100-122, ('~' P. Mesnard, "La
Philosophie chrétienne, de
Marsile Fiein à Érasme", in
Érasme,
La
Phllosophie chrétienne ( J'Éloge de la folie, l'Essai sur le libre arbitre, Le
Cicéronien, J--a Réfutation de Clichtove), éd. critique par P. Mesnard, Paris,
librairie Philosophique Jean Vrin, 1970, pp. 7-23 ,
88 M. Bataillon, Érasme et l'E.spagne . Recherches sur l'histoire spirituelle du
XVIe siècle, op. dt., 1,2, p. 81 .
89 LXVI, p. 96 . Voir également Le Banquet religieux) p. 249, et Exhortatlon-
Méthode, p. 601 . On comparera avec Gorgias. 493 a ; Phèdre, 80 e, et Phédon,
66e.

160
En somme, Érasme cherche des témoins dans l'histoire de la
Grèce et de Rome et les Invite à se grouper autour du Christ. Une
visIon très généreuse gouverne la pensée du Rotterdamols pour q u}
le Christ n'a pas les bras étroItement refermés sur le petit nombre
des élus 90 mais roncHonne comme un Verbe, une lumière qui
rayonne à l'infini dans l'espace et le temps; une merveilleuse bon té
dont la grâce se répand sans mesure. Cette générosité érasmlenne
rencontre la plus lntlnle conviction de Socrate qui, saIsI d'une
ivresse optimiste, pense et affirme que le Noûs est présent en tout
homme. Par cette dimension, le philosophe athénien est bIen une
illustration de cette capta consclentla ln verbis dei dont parlait
Marthin Luther.
90 Marthieu , XXII, 14 .

)GJ
CONCLUSION
Dans l'extrême diversité des "grands personnages" 1 que
l'histoire propose au XVIe siècle. les humanistes retiennent
partlcullèremen t la figure de Socrate. Érasme, Budé, Rabelais et
tant d'autres se représentent Socrate comme le "maistre des
maistres" 2 • le commencement absolu de la philosophIe et de la
pensée humaine 3 . Le discours des humanistes du XVIe siècle
fonctionne comme un hymne à Socrate. Cet hymne constitue un
espace où la llttérature de la Renaissance devient sérieuse et
élabore un discours de propagande. Pensable comme mode de
gestlon de l'idéologie de la masse, la propagande appartient très
rarement au domaine de l'Ironie. Utillsée comme un étendard, la
figure de Socrate assure au pouvoir de l'humaniste sa fonction
idéologique. Car, l'hymne à Socrate renforce le pouvoir de
l'humaniste en le faisant admettre socialement.
Dans la configuration conceptuelle de la pensée occidentale à
la Renaissance, l'image de Socrate a tendance à se détacher du
modèle historIque pour ne conserver que les significations exaltées
pour les besoins de la conscience ou de la cause des humanistes.
"D'authorité Irreprochable" 4 , Socrate est un des pHJers spirituels
soutenant les cadres mentaux qui façonnenf et structurent
l'épJstémè du siècle. Et, que l'on se réfère à la propagande des
humanistes ou à l'évangélisme, Socrate représente l'archétype
fondamental du sage dans le "musée imagInaire" de l'homme de la
1 Montaigne, Les Essais, m,l, ï96 B.
2 Ibid., III, 13, 1076 C .
3 Voir H. Bergson, Les Deux sources de la morale et de la religion, op. cit.,
pp.59 et 55.
4 Montaigne, Les Essais, TIl, 13, 1099 C .

162
RenaIssance. Il existe donc un consensus tdéologiq ue autour de la
figure de Socrate dans la mesure où s'y trouve thématisée une
vérité transhl~torlque aspirant à l'universalité et autour de laquelle
semblent se réunir à la fois les humanistes et les évangélistes.
Cette convergence Idéologique est surtout due aux multiples
possibilités que le philosophe grec porte Inscrites en lui-même.
Telle est donc la source; source éthlq ue, source spirituelle,
source poétique à laquelle s'abreuveront les humanistes de la
Renaissance. Elle Informera en profondeur non seulement l'Idéologie
des œuvres, dIsons leur thématlq ue, mals aus,c.!· et surtout le
matériau poétique lui-même, Instrument d'tine beauté qui se veut
miroir, reflet et écho lointaIn des principes socratiques. Car, au-
delà de ses foncttons Idéologiques, le philosophe athénien assume
des fonctions esthétiques visibles et lIsibles dans les œuvres des
humanIstes.
L'Influence de Socrate est aussi esthétique parce que, dans la
représentation, n n'y a pas de prImat de la pensée sur la forme
même 51 c'est une Intention explicitement idéologLque qui semble le
plus souvént organiser les matérIaux sensibles de l'œuvre. Au XVIe
sIècle, les humanIstes sont des professIonnels de l'esprit dont la
prod uctlon littéraIre, ne peu t
pas
se
réd uire
aux seu Is
déterminismes soclaux car leurs œuvres sont régIes par une
antinomLe qui en fait une activité à la fois circonstancielle et
exemplaire, dépendante et souveraIne. Dans sa souveraineté et son
exemplarité, l'œuvre littéraire utilise le rapport à Socrate. comme
une possIbilité de tenir un discours échappant aux contraintes de
l'Idéologie et Hsible comme une pure opération verbale sur un
langage réduit à sa seule posslbllité .

r '
TROISIÈME SECTION
LES FONCTIONS ESTHÉTIQlJES

164
r- .
I. L'ESPRIT DE SOCRATE ET lA VOGUE DES DIALOGUES
Socrate est l'homme qui n'écrit pas et qui n'affirme rIen. Or,
la Renaissance est le siècle des certitudes passIonnées qui sont à
l'origine de beaucoup de morts au nom d'une vérité que tous
prétendent posséder. Grands lecteurs de la Bible, les hommes du
XYle sIècle ont pourtant rarement médIté la profonde Interrogation
de PHate : Il Qu'est-ce que la vérité?" 1 •
L'esprit de Socrate plane sur la RenaIssance parce que la
t'ensée du phliosophe grec ne s'épanouit que dans le dialogue quI se
manifeste par excellence dans des banquets permettant une
"conversation clvlle" 2 • ('est peut-être pourq uoi, dans le banquet
d'Agathon, lorsque Socrate est invité à prendre Ja parole afin de
-_ .._-- -..
1 Jean, XVIII, 38 .
2 Montaigne, Les Essais, 1,26, 164 C .
Cette expression montaignîenne reprend le titre d'un essai d'Étienne Guazzo
traduit de l'italien par Gabriel Chapuis en 1579 et publié à Lyon Chez
l'imprimeur Jean Beraud qui, la même année, a traduit et édité les Dix
plaisans Dialogues
du S. Nicola Franco ( B.N. : Z 16. 949) . Le volume traduit
par G. Chapuis fonctionne comme un véritable art de vIvre dont le titre
complet est le suivant: La Ciuile Conuersaüon divisée en quatre livres. Au
Premier est traictee en generaI, des fruits qui se recueiJ1ent de la
Conuersation,
& donné à cognoJ.5rre les bonnes compagnies, des mauuaises.
Au Sec6d, des manieres couenables à toutes personnes} pour hanter
compagnie bors la maison: & puis des particu/ieres que doiuent tenir en
compagnie, les le un es et les Vieils ; les Gentilzhommes & les Roturiers: les
Princes & hommes priuez : les Sçauans & 19norans : les Citoyens & les
Estràgers
: les Religieux et les Seculiers : les Homes et les Femmes. Au
Troisiesme, des moyens que l'on doit tenir en la conuersation domestique,
entre le Mary & la Femme: le Pere & Je Fils, Je Frere & le Frere , le Maistre &
le Serviteur. Au Quastriesme est representée la forme
de la Cluile
Conuersation, par J'exemple d'un festin fait à Casal, auquel se trouuent &
suruiennenr dix personnes ( Bibliothèque Mazarine, 53. 766) .
Pour l'étude l'art de la conversation, voir aussi les ver-:;ions françaises du
livres de B. Castiglione: Les Quatres livres du courtisan, traduicts par Jacques
Colin,
Lyon, Denys de Harsy, 1537, et Le Parfait courtisan, traduict par Gabriel
Cbapuls, Paris, N. Ikmfon, 1585 .

165
prononcer un discours sur l'amour, 11 est obllgé de faire référence à
un entretien antérieur qu'il a eu avec Dlotlme 3 •
Le dialogue permet de valoriser la parole comme le fait
Jacques Peletier du Mans dans le Dialogue de l'ortografe et
prononciation de la langue française: "L'Écriture n'a poInt de
preemlnance sur la parole (. .. ) quand la parole vient des hommes de
Jugement et de savoer " 4 . C'est peut-être pourquoI, un groupe
d'humanistes, afin de ridiculiser la Ligue, ont composé un dialogue
travesti et comprenant sept harangues, La Satyre Ménippée, qui,
salué par tous les connaisseurs, marque la transition entre la prose
rabelaisienne et les Provinciales de BlaIse Pascal. Pour toute la
Renaissance, le dialogue demeure un des Invariants de la
représen tation de Socrate.
liEn ses communs devis" 5 , "disputant avec Alcibiade" 6 ou
"dIscutant avec Glaucon " 7 , Socrate "discourt" 8 constamment car Il
est l'homme du dialogue qui constitue le mode le plus naturel de la
parole lorsqu'elle accède au stade de l'échange.
Pour une part, le bonheur de la relation Instaurée dans le
dIalogue provient du rapport didactique, socratique; faire naltre
autrui à ta vérité et à soi. Ainsi se fonde sur le pl~n de l'éthique et
3 Le Banquet, 201 d et 55.
4 Poitiers, 1550, p. 43 . Voir G. Defaux, "Parole et écriture dans Les Essais de
Montaigne", in
R.H.L.F., Novembre-Décembre 1990, et M. Jeanneret ,
"Rabelais et Montaigne: l'écriture comme parole", in
L'Esprit Créateur, vol.
XVI, n 0 4 ( The French Renaissance Mind ),1976, pp. 78-94.
5 Rabelais, Almanach de 1535, p. 522 .
.
6 Le Caron, Ronsard ou de la Poësie , in Dialogues, éd. cit., IV, p. 257 .
7 Budé, L'Étude des lettres. Principes pour sa juste et bonne institution, éd.
cit, p. 82 .
8 Ronsard, La Lyre, t. XI, vers 147 et 177 .

166
se justifie au niveau de la création littéraire l'importance que le
XVIe siècle attachera au dialogue
9 .
Et, contrairement à ce
qu'affirme M. Bomhoff, Il convient de distinguer très nettement le
dialogue comme genre littéraire du dIalogue comme procédé
stylistique 10 •
À la Renaissance, la faveur du dialogue est liée à trois grandes
traditions antiques 11 que le Dictionnaire de l'Ac§ldémie présente
ainsI dans une définition générique: " Il se pren8. partlcuUerement
pour un entretlen par escrlt de deux ou plusieurs personnes. tes
dialogues-de Platon. Les dialogues de Lucien. Les dialogues de
Cicéron" 12 . Ces troIs formes correspondent respectivement aux
traditions phiJosophique, satirique et dIdactique. BlaIse de Vigenère
9 Volr le travail essentiel de M. K. Bénouis, Le Dialogue philosophique dans la
littérature française du XVIe siècle,
La Haye-Paris, Mouton, 1976 .
10 "Discusions" , in C.A.I.E.F., XXIV,( Le Dialogue comme genre littéraire), Mal
1972, p. 284. M. Bomhoff considère le dialogue comme un "élément structlirel
de tout langage" et non ·'une [orme littéraire (... ) puisqu'il est présent dans
tous les genres littéraires" .
l t En ce q\\li concerne le dialogue ùans l'Antiquité, on pourra consulter,
parnù de nombreux travaux, j. Andrieu, Le Dialogue an tique . Structure ~t
présentation, Paris, Les Belles Lettres, 1954 : V. De Magalhaes-Vilhena, "Les
Dialogues platoniciens et la littérature socratique", in op. cH., pp. 321-353 : M.
Dixaut, Le Naturel philosophe _ Essai sur les dialogues de Platon, Paris, Les
Belles Lettres et Librairie Philosophique Jean Vrin, 1985 ; V. GoJdsnùth, Les
Dialogues de Platon. Structure, méthode et dialectique, Paris, P.U.F., 1947 ; 1.
laborderie, Le Dialogue platonicien de la maturité, Paris, Les Belles Lettres,
1978, et M. Ruch, Le Prooemium philosophique chez Cicéron. Sigînification
et parrée pour J'esthétique du dialogue, Strasbourg, Publications de la Faculté
des Lettres de Strasbourg, 1958, et D. Sarnb, Les Premiers dialogues- de Platon,
Structure dialectique et lIgne doctrinale, Dakar, N.tA.S., 1997 .
12 M. Le Guern, "Sur le genre du dialogue", ln L'Automne de la Renaissance:
1580-1630, XXUe Colloque International d'Études Humanistes, Tours, 2-13
Juillet 19ï9, Paris, Librairie Philosophique Jean Vrin, 1981, p.142, et ~.
Kushner , "Le Dialogue de 1580 à 1630 : articulations et fonctions", in
L'Automne de la Renaissance, op. dt., p. 153, et "Le Rôle du locus amœnus
dans les dialogues de la Renaissance·', in c.A.I.E.F., XXXN ( Les Jardins dans la
littérature française jusqu'à
la Révolution) , 1982, p. 41 .

'.ï"'I
167
nous en offre d'ailleurs une brillante synthèse à travers une œuvre
publIée en 1579 et dont la conformité à l'esprit du temps est lisible
dès l'intItulé: Trois dialogues de J'amitié: Lysis de P!aton, et le
ueJJus de Ciceron : contenans plusieurs beaux preceptes, & discours
philosophiques sur ce sujet: & le Toxarlus de Lucian ( ...) 13 .
. L'extraordinaire vogue 14 qui ne connaîtra une défaveur
qu'aux environs de 1600 explique la vitalité du genre qui est
d'ailleurs pris en charge par une terminologIe marquée par une
extrême variété: llbres propos, causeries, conversations, disputes,
entretien, dialogue ... Pour l'aspect de la question quI intéresse
notre étude, le prestige littéraIre du dialogue vient de la pratique
d'écriture de Platon dont les œuvres ont montré que le dIalogue est
le mode privilégié et préférentlel de la philosophie chez Socrate 15 •
Sans vouloir revenir sur la poétique du dialogue à la Renalssance16 ,
- - - _ . _ - - - _ .
13 Éd
.
. clt.
ç.'
14 Voir É. Kushner," Réflexions sur le genre du dialogue au XVIe siècle", art.
dt. , p. 496 .
15 Ibid.,p. 491.
16 Parmi les nombreux travaux, on consultera avec profit M. K. Bénouis, op.
dt ; B. Bray, "Le Dialogue comme forme littéraire au XVIIe siècle", in
CA.l.E.F.,
XXIV, op. cit., pp.9-Z9 ; C.A.J.E.F., XXIV, op. rit.; R. Oral, Le Pouvoir et
la parole, Paris, Payot, 1981 ; Essais sur le dialogue, Publications de
l'Université de Langues et Lettres de Grenoble III, sous la direction de J.
Lavedrine, Grertoble, 1980-1989, 4 Vol.; Fr. Jacques, Dialogiques . Recherches
logiques sur le

diii!ogue,
Paris, P.U.F.,19ï9
; L'Espace logique de
l'in terIocu tion. Dialogiques. lI, Paris, P.l/.f., 1985 ; H.-R. Jauss, " Le Neveu de
Rameau. Dialogique et dialectique ( ou : Diderot lecteur de Socrate et Hegel
lecteur de Diderot)" , in Revue de Métaphysique et de Morale, n° 2, 1984, pp.
143-181 ; .E. Kushner , .. Réflexions sur le genrè du dialogue au XVIe siècle",
art. cit. , pp. 485-501 ; " Le Dialogue en France au XVIe siècle: quelques
critères génologiques", in Canadian Review of Compararive Literature, 1978,
pp. 141-153 ; "Le DIalogue de 1580 à 1630 : articulations et fonctions", art. dt.,
pp. 149-162; "Le Rôle du locus amœnus dans les dialgues de la Renaissance",
. art. cit., pp. 39-57, et 246 ; "Vers une poétique du dialogue de la Renaissance",
art. cit., pp.131-136; rv1. Le Guern, "Sur le genre du dialogue", art. dt. ; R.
Morier, "Pour une poétique du dialogue. Essai de théorie d'un genre", in
-~.-.~

168
nous nous contenterons d'analyser ses conditions philosophIques de
posslbl1lté avant de l'envIsager comme méthode de recherche de la
vérIté et d'étudier son Influence sur la représentation de Socrate à
la Renaissance.
.'
Literary Theory and Criticism , Festschrift Presented ta René Wellek in
Hanor of biS Eigbtier.l1 Birtbday, Bern, P. Lang, 1984, pp. 457-474 ; P. Ricœur,
Sol-même (omme un autre, Paris, Seuil, 1990: M. Roeleos, .. Le Dialogue
philosophique, genre impossible?", art. cit. , in C.A.1.E.F., XXXIV, op. en, pp. 43-
58 ; C. Strosetzki, Rhétorique de la conversation. Sa dimension littéraire et
linguistique,
trad. française, Papers Frencb Seventeeth Century Literature,
Blblio 17. TübIngen, 1984 , et Fr. A. Yates, The French Academies of the
Sixteenth
Cenrury, London, The Warburg Institute, University of London,
1947.

169
A. STRUCTURE DU DIALOGUE ET QUÊTE DE lA VÉRITÉ
Le
dialogue est l'imitation d'une conversation et la
reproduction des paroles telles qu'elles ont été prononcées ou sont
censées l'avoir été; Il repose sur l'animation et la dramatisation
d'idées. Selon les concepts de la poétique grecque tels qu'ils nous
sont parvenus à travers l'œuvre de Platon et d'Aristote, le dialogue
est du domaine de la mlmésis : il donne à voIr parce qu'Il fonctionne
essentiellement comme une représentation 17 , aInsi que- l'jndique
très clairement l'humaniste Le Roy dans sa traduction de La
République de Platon:
"En quoi devons nous singulierement admirer la providence de
Platon, accomodant les propos aux meurs des personnes qu'il
introduict , ne plus ne moIns qU'en une comédie ou autre
poesie, à fln de representer la dispute comme vive C.. )" 18.
Sur la base de ce souci d'imitation, les auteurs mettent en
scène solt des personnages, soit des incarnations d'attitudes
philosophiques ou encore d'enseignements connus 19 . Pour son
fonctionnement, le dialogue requiert la réunion de certaines
conditions : l'absence de groupe extérieur de pression, la
reconnaissance d'autrui, la compréhension et l'interrompréhenslon,
....
la sincérité et la spontanéité dans la partkipatton et le nombre et la
_ _ • _ _
0
_
17 M. Roelens, " le Dialogue philosophique, genre impossible?", art. cit., p. 47.
18 La Republique de Platon, Divisée en dix livres ou Dialogues, Traduicte de
Grec en Françoys et enrichie de commentaires, éd. cit., p. 27 . N04s
soulignons. Voir aussi p. 1 : " Mais veu que Platon a traicté ceste matlere par
Dialogues esquels il fait parler divers persortnages,' accomodant à chacun
devls et propos convenables, comme si la dispute estolt vive, et débattant la
plupart des propos affrrmativement & négativement avec raisons probables
de costé et d'autres: à fin d'en tirer le mieux de vérité" .
19 É.
Kushner, "Le R6le du locus amœnus dans les dialogues de la
Renaissance", art. cit., p. 47 .

170
valeur des interventJons . Les Interventions concourent à opérer la
mobilisation du système des opInions de chacun et permettent
d'orienter le dialogue vers la découverte en commun des solutions
qui scellent la co-responsabiHté et dont chacun se sent solidaire. La
résolution du problème final perturbe l'équllibre du dialogue mais
Instaure un autre équilibre parce que la vérité est désormais
garantie par la caution de tous les partlclpants .
Le dialogue s'ordonI1e autour d'une recherche de la ·vérlté 20
dans laquelle différents protagonistes sont impliqués. Il est fondé
sur une divisIon des rôles car les protagonistes ont une certaine
compétence; ils sont tous des partenaires et les opinions contraires
qu'Ils défendent les situent dans une certaine dIstance les uns par
rapport aux autres. Cette dimension est très bien saisie par les
écrivains de la Renaissance:
"Platon me semble avoir aymé cette forme de
philosopher par dialogue, à escient, pour loger plus decemment
en diverses bouches la diversité et variation de ses propres
fantaisies.
Diversement traicter les matleres est aUssI bIen les
tralcter que conformement, et mieux
à
savoir plus
copieusement et utilement" 21 .
f-'
Le dialogue ·suppose l'égaIlté des interlocuteurs mals aussI une
compétence qui permet l'écoute et la compréhensIon ; Il faut
assimiler le cadre de référence de l'interlocuteur pour le
comprendre et être capable de le résumer, cO,mme cela se passe
- - - - , - - - -
20 Voir H.-R. ]auss, .. Le Neveu de Rameau. Dialogique et dialectiqùe ( ou :
Diderot lecteur de Socrate et Hegel lecteur de Diderot)", art. dt., pp. 146 et 5S •
21 Montaigne, Les Essais, n, 12, 509 C.

171
fréquemment chez Platon. À l'instar d'Érasme commentant un
passage de PHippias mineur 22 de Platon, toute la Renaissance est
fascinée part les" jnd uclions socratfq ues" 23 :
"Car ainsI que Socrate déduIt brillamment chez Platon qu'il
appartient aux mêmes hornrnes de savoir mentir ou dire vrai,
de même nul artiste ne saura mieux resserrer son discours
jusqu'à la concision que celui qui s'entend aussi à l'enrichir le
plus possible grâce à la diversité de son matériel" 24 .
Socrate offre d'abord une méthode de recherche et d'exposition de
la vérité 25 qui irHluence la plupart des textes de la Renaissance 26
et qui appelle nécessaIrement la confrontation. AInsi que le précise
22 367c-368 a.
23 Érasme, Le Cicéronien ou du meilleur genre d'éloquepfe ( 1528) , éd. J.
Cbomarat, p. 940 . Voir aussi Les Silènes d'Alcibiade, p. 403 .
24 La Double abond;mce des mors et des idées. éd. J. Chomarat, p. 238 .
25 M. Roelen~, " Le Dialogue philosopWque, genre impossible?", art. ciL, p. 43.
26 La critique en a étudié les aspects politiques ( T. Metscber, .. The Irony of
Thomas More. Reflectlons on the üterary and Ideological Status of Utopia ",
in Shakespeare. jahrbuch Berlin, vol. 118, 1982, pp.l20-BO ; N. Opanasets,
"More Platonism", in Review of Pollties, vol. 51, n'3, 1989, pp. 412-434 ,et J. D.
Schaeffer, .. Socrat1c Method in More's Uropia ~, ln Moreana , XVIII, n<69,
March 1981, pp. 5-20 ) ou les implications formelles qui apparaisent, par
exemple, dans l'œuvre de Montaigne ( Analyses et réflexions sur "De l'art de
Conferer" . L'Ironie, Paris, Belin, 1980 ; Y. Bellenger. "Montaigne et l'ironie",
in C.A.I.E.F., XXXVIII, L'Ironie, 1986, pp. 27-38 ; D. Ménager, "L'Ironie dans
l'Apologie" , in Études Montaignisres, VI, Montaigne. Apologie de Raimond
Sebond. De la Theologia à la théologie, réunies par Claude Blum, Paris,
Champion, 1990, pp. 247-260 ; R. Esclapez, "Stratégies ironiques chez
Tahureau et Montaigne", in B.S.A.M., n° 3/4, 1986, pp. 55-72 ; J. Holyoake, n Is
Ignorance Desirable 7 A New Approach ta an Oid Problem in Montaigne's
Essais", in Nottingham French Studies , vol. 25, n° 2, 1986, pp. 1-13 ; J..-Y.
Pouilloux, "L'Ironie du sort", În Monraigne et l'HHtoire . Acres du Colloque
International de Bordeaux,
29 Septembre-1er Octobre 1988, textes réunis par
Claude-Gilben Dubois, Paris, Klincksieck, 1991, pp. 91-101, et A. Tournon,
"les Prosopopées ironiques dans Les Essais ", in Rhétorique de Montaigne,
Actes réunis par Frank Lescringant, Préface
de Marc Fumaro/i, Conclusions
de Claude Blum, Paris, Champlon, 1985, pp. 113-121.

172
Socrate dans le Lachès 27 , le dialogue fonctionne comme "Je plus
long détour" 28 vers la vérité. C'est une méthode dialectique quI
consiste à passer toutes les opinions au crible de la contradiction
comme le disent Érasme:
"Quelle aurait été l'utlllté de la dIalectIque quand il n y avait
pas de lutte entre opinions rivales " 29 ,
Ramus:
"Zenon Eléate a tenu eschole de Dialectique , tellement
qu'Aristote au Sophiste l'a réputé le premIer inventeu-r d'icelle.
Socrate ['a merveilleusement celebrée , et combien que parlant
modestement de say, disoyt qu'il ne sçavoit autre chose sinon
qu'n ne sçavoit Tien, neantmoins s'attribuait en ceste exception
la science de Dialectique, par laquelle seulle Il pouvait sçavoir
son ignorance. Et certes il n'a dissimulé combien il excellait par
icelle entre les hommes Il 30
et Montaigne
"Au demeurant, les urts ont estimé Plata dogmatiste, les
autres, dubltateur ; les autres, en certaines choses l'un, et en
certaInes choses L'autre.
(C) Le conducteur de ses dialagIsmes, Socrates, va
tousjours demandant en esmouvant la dispute, jamais
l'arrestant, jamais satisfaisant, et dict n'avoir ?t~tre science que
la science de s'opposer 11 31 •
27 185 d.
28 Fr. Châtelet, Platon, op. dt, II, pp. 10S~140 .
29 Éloge de la Folie, XXXII. p. 39 .
30 Dialectique (1555) , éd. ciL, p.sO.
31 Les Essais, II, 12, 509 A-e .

173
L'enquête socratique est donc une recherche spéculative
guidée par J'exigence de rationaHté, de cohérence et de rigueur des
concepts. ArIstote retiendra cet aspect en estimant que le legs de
Socrate est double: l'idée de défihltion universelle qui couvre la
totalité du défini parce qu'elle en atteInt J'essence et la technique
du raisonnement inductif qui engage cette essence universelle par
la confrontation des exemples particull~rs .
Dans son essence, le dialogue est polyphonique 32 car il
présuppose une "notion plurielle de la connaissance" 33 . À travers
le dialogue, le schéma de la communication subit, en permanence, le
brouillage et la perturbation; il devient dynamique et ne se lit plus
obllgatoirement de gauche à droite. Car l'émetteur, après la
formulation de sa position théorique sur la question discutée,
devient un récepteur et le récepteur, après avoir écouté son
Interlocuteur, devient émetteur. Expliquant cet.~e perspective,
ç.'
Montaigne note: "Un parler ouvert ouvre un autre parler et le tire
hors, comme ralet le vin et l'amour (... ) 34 . La parole est moitIé à
celuy qui parle, moitié à celuI qull'escoutel1 35 •
Les différentes Interventions relancent constamment la
conversation. En Psychologie des groupes, on appelle "Interaction",
le faIt que l'intervention d'un personnage ( sI elle est écoutée et
comprise) Influence ceux quI l'écoutent et que ce partIcIpant est à
32 É. Kushner , "Le Dialogue de 1580 à 1630 : articulations et fonctions", art.
ciL, p. 151 ; "Vers une poétique du dialogue de la Renaissance", art. cH., p.131,
et M. Le Guern, "Sur le genre du dialogue", art. cH. , pp. 14.
33 É. Kushner, "Vers une poétique du dialogue de la Renaissance". art. cit.,
p.l3l.
34 Les Essais, III, 1, 791 B _
3S Ibid., Ill, 13. 1088 B .

174
.-.
son tour infl.uencé par les réponses des autres. La diversité des
opinions n'est pas nuisible puisqu'un réseau complexe d'aller-retour
de l'Information s'instaure. Et, Socrate est parfaitement à J'aise
dans cette structure ouverte:
Ce que Sacrates recueillait. tousjours riant, les contradictions
11
qu'on faisait à son discours, on pourrait dire que sa force en
estait cause, et que, l'avantage ayant à tomber certainement de
son costé, Ules acceptait comme matière de nouvelle gloire" 36.
Car, dans le dIalogue qui déborde la simple communication
unidirectlonneHe, l'entrecroisement des volx différentes produit
une parole dont le procès de signification s'établit sur un mode qui
peut porter l'InscriptIon suivante: "en collaboration avec ... " .
La ma1eutlque devient alors l'Instrument d'une révolution
pédagogique dans laquelle le dialogue est à la fois une interrogation
sur le savoIr et un instrument de découverte des autres et de soi. À
travers Un passage qui constitue l'un des textes les plus complets
sur le sujet, Montaigne écrit:
"Socrates disait que les sages femmes, en prenant ce
mestler de faire engendrer les autres, quittent le mestier
d'engendrer, elles; que luy, par le titre de sage femme que les
DIeux lui ont deferré, s'est aussi desfaict, en son amour virile et
mentale, de la faculté d'enfanter; et se contente d'aider et
favorlr de son secours les engendrans, ouvrir leur nature,
graisser leurs condulcts, faciliter l'issue de leur enfantement,
juger d'iceluy, le baptizer, le nourrir, le fortifier, le manlcter et
circonscrire: exerçant et maniant son engin aux perils et
fortunes d'autruy " 37 .
- _ . - - - - - - --,-
36 Ibid., Ill, 8, 925 C .
37 Ibid., II, 12, S09 C .

175
L'art du dia.logue en quoi se résume donc toute la philosophie
socratique tient dans l'image de la maïeutique . ~ocrate n'y affirme
qu'une seule certitude: il n'est certain d'aucune proposition qui
rompe dans le champ du dialogue car il est de l'essence du dialogue
..
de ne, lien laisser hors de question. Manifestant l'esprit de Socrate,
le dialogue aura une grande influence sur les écrivains .de la
. R~naissancc .

176
B. L'ESPRIT DE SOCRATE OU L'INFLUENCE DU DLALOGUE
L'lnfluence du dialogue socratique se fait aussi sentir sur
l'esthétique des œuvres. Raymond Lebègl,le écrit crès justement
qu'on
"ne trouve pas dans les dialogues du XVIe siècle le procédé de
la maieutique . C'est Socrate qui/en est-le meneur du jeu et qui
-accouche l'interlocuteur; mais en réalité c'est Socrate qui fait
tout. n me semhle que les dialoguistes du XYle sîèrle 'ne l'ont
pas hllité " 38 .
Mais l'esprit de Socrate plane sur le dialogue qui offre la possibilité
de tout dire et qui se présente comme une ,je-nquête ouverte" 39
dans-l.aquelle l'échec et les obstacles constituent une modalité de
. '
-
rapp~entissage .
J\\vaD t de revendiquer l'esprit du ~ialogue socratique; les
écrivains du XVIe siècle notent d'abord que c'est Platon, le premier
des socratiques, qui l'a utilisé ranime protédé de composition et
méthode de recherche de la vérité
Dans sa-- traduction de La
République, Le Roy écrit:
"'lvIais veu que Platon q. traicté ceste m-atiere par Dialogues
esquels il fait parler divers personnages, accomodant à chacun
devis et propos convenables, comme si la dispute estait vive, et
débattant
la
plupart des
propos affirmativement &
38 "Di ,eussions", in C.A.J.E.F., xxrv, op. cir., p. 269 . Voir aussi ,. Le Platonisme
en FraPLe au XVIe siède" , art. cit. , p~349 .
39 É. Kushner, "Vers une poétique du dialogue de la Renaissance", art. cit.,
p.l3l.

177
négativement avec raisons probables de costé et d'autres: à no
dlen tirer le mieux de vérité" 40 .
Car Platon produit son œuvre 'Iaprès avoir lon:guement conversé
avec Sacrates" 41 et la Renaissance lui envie ce privilège puisque,
selon Le Roy, "Iuy fut heur merveilleux d'avoir esté disciple du plus
eXCé:'}len t Philo~ophe que l'on sçache " 42 .
Genre dans lequel la raison humaine se dé,loie avec le plus
d'aisance et d'efficacité, le dialogue est omniprésent dans l'œuvre
d'Érasme 43 ," sans parler de son immellse correspondance, dialogue
quasi ininterrompu pendant un demi-siède--avec des centaines
d'interlocuteurs" 44 .
Chez Rabelais qui adore les "communs devis" 4S socratiques, cfiaque
consultation du Tiers Livre ou du Ql.Ûlrt Livre constitue un dialogue
dénaturé où la vérité et le consensus sont absents car le défaut de
sincérité entre les interlocuteurs interdit à Panurge de signer le
40 La Republique de Platon, Divisée en dix livres ou Dialogues, Traduicte de
Grec en Françoys et enrichie de commenraires ,. éd. cit., p. 1. Voir aussi
Montaigne, Les Essais, U, 12,509 C.
41 .1.
le Roy, De IÇ1 vicissitude et variété des choses en l'univers, et
cuncur,ence des armes er des lettres par les premieres et plus illustres
nafions du monde. depuis le temps où il commencé la civilité, et memoire
humaine jusqu',à ce jour, ( Paris, Pierre L'Huillier, 157S ), éd. cit., Livre
Ciùquieme, p.. 217.
42 Ibid., p. 220.
43 l'historien L. Febvre note très justement q:u'Érasme, en ce qui concerne le
dialogue, a surtout subi l'influence de Lucien ( of? cit, p. 287 ) . Sur cette
question, lire de travail de Ch. Lauvergnat-Gagnière, LuCÎen de Samosate et le
lucianisme en France au X\\/le siècle, Genève., Droz, 1988 .
-14 J.-Cl. MargoIin. " La Notion de dignité sèlon Érasme", art. ciL, p.-21l:' Voir
au::;si p. 111 : " Le soliloque n'est pas le fait d'Érasme . La prière -il en a
composé - est dialogue àvec Dieu, le discours - profane ou sacré- est dialogue'
avec DieU! et les hommes" .
45 ALmanach de 1535, p. 522.

lï8
(onir~: matrimonial. Quant à l'ordo [urluÎlis des l:ssaj,) , il est
produit d'une "écriture sans arrest" 4G ct d'une forme particulière
, de "relation à autrui" 47 qui ne sont pas san~ rapport avec le
dialogue socratique dont l'influence esthétique, selon Montaigne, se
note d'abord chez Platon 48 •
Le contexte social détermine, au moins en partie, la forme
littéraire. L'ouverture d'esprit, la curiosité et la soif de connais'sance
caractéristiques des humanistes ne sont pas sans rapport avec la
vogue du dialogue. Le dialogue "correspond à l'esprit d'enquête
propre à la Renaissance" 49 . Car l'homme du XVIe siècle découvre
son chemin en interrogeant autrui d'où la promotion de l'homp
viatar à la recherche d'une vérité constamment associée à
l'aventure.
" 'Forme de communication dirigée
vers ia résolution
progressive des diversités, le dialogue est "le récit d'une
conver~ationorientée vers une solution" sa . Lié à ~ragrénlent et aux
débats dans les Académies 5 t , il est surtout informé par une
préoccupation éthique: la non-violence. Dars le dialogue, le conflît
1
est latent car la pensée est constamment "exécutée" par 'celle
d'autrui mal~ la violence est mise à distance . La volonté de
46 II, 12,489 C .
47 ]. Starobînski, " Montaigne et 'la relation à autruy' ", in Saggi e Ricerche
di Letterarura Francese . vol. IX, 1968, pp, ï7-106.
'
48 II, 12,509 C .
49 H. Weber, Hisroire littéraire de la France, par un collectif sous la direction
de P. Abraham et R. Desné , t. II, 1492-1 Gao. sous ta dirertion de H. Weber-,
Paris, Éditions Sociales, 1975, p. 72 .
sa É. Kushner , " Réflexions sur le genre du dialogue au XVIe siècle", art. cil. ,
p.487.
SI Sl!\\, (~ plan, le travail essentiel reste celui de Fr. A. Yates, The French
Arademit s of the Sixreenth Century, op, cit.

179
domination directe ( l'agressivité) ·ou indirecte~( la manipulation)
annule le dialogue qui est par essence démocratique parce qu'il
donne la mém~ chance à tous les participan ts . " Le dialogue
implique le re-spect-de l'interlocuteur, même si celui-ci n'atteint pas
le même niveau intellectuel" 52 • Cette dimension éthique se double
d'une orientation politique puisque, dans le dialogue, -l'échange
aboutit à un consensus qui fonctionne comme un contrat ne
pouvant être remis en question par les interlocuteurs. Le dialogue,
qui est à la fois art de penser et art de persuader, comporte aussi
un asp~ct didactique dont le De Utilitate Co]Joquiorum'd'Érasme a
fourni le modèle pour la quasi-totalité des écrivains français de la
Renaissance 53 .
Le dialog ue permet donc de modifier rad icalemen t les
mentalités. D'une certaine façon, sa fonction est d'aider lesçhrétiens
du XVIe siècle à comprendre la falll€use
questi,on de Pilate 54, à,
mieux assimiler le sens de l'appel à la tolérance lancé par J~susss ,
et à méditer la condamnation de la violence exprimée à travers un
fameux épisode biblique;
nEt voilà que l'un de ceux qui étaient, avec Jésus étendit 'la
main, tira son épée et, frappant l'esclave d~ grand prêtre, lui
emporta l'oreille. Alors Jésus lui dit : " Remets ton épée à, sa
.- ,
- -
52 J.-CL Margolin, " La Notion de dignité selon Érasmë", Mt: ci,t., p. 211.
~3 On consultera avec profit M. Derwa, "Le Dialoj;ue pédagogique avant
Erasme", in Acres de la Commémora rion Na üonale d'Erasme, Bruxelles, Centre
Inter-UmverSitaire d'Histoire de l.'Humanisme,- 1970; pp. 54-'55 ; "Un Aspect du
colloque scolaire humaniste: le diaiogue à variation.s", in R.L.C., 48e année,
n° 2, Avril-Juin. 1974, pp. ]90-202 ; Ê, Kusluier , " ~éfle.x.ions sur le genre du
dialogue au XVIe siècle", art. cH., p. 486 ; "Le DiMog.ue--,de 1580 à 1630 :
aniculaüons et fonctions", art. cit., p.153, et 1. Massebtau , Les Colloques
scolaires du XVIe siècle et leurs auteurs (1480-1570), Paris, Bonhoure, 1878.
S4 Jean, XVIII, 38 : " Ql.1"est-ce que la vérité 7".
- -
55 Ibid., XlV, 2 :"Il y a plusieurs demeures dans la maison cie mon Père" .
, '

180
place, car tous ceux qui frappent par l'épée périront par l'épée.
Ou cfois-tu que je ne puisse pas faIre appel ~(mon Père, pour
qu'il me fournisse à l'instant plus de douze légions d'anges?
Comment aiors s'accompliraient les Écritures, d'après lesquelles
Il doit en être aInsI" 56 •
S'ils connaIssaient par cœur ce texte, aucun des intolérants du XVIe
slècle n'aurait pu pourtant penser que ces mots pouvaient
s'appliquer à sa "sainte" entreprIse...
Malgré les querelles allumées et les principes bafoués,
Raymond Lebègue affirme que" l'âge d'or du dialogue en France
crest la Renaissance. Pourquoi? Parce qu'il y a convergence de la
pédagogie et de l'Humanisme" 57, Les raisons esthétiques et
épistémologiques de ce succès sant en partie llées à la vogue du
platonisme. L'esprit du dialogue socratique est omniprésent mais
les humanistes se gardent de toute idéalisation excessive.
En présentant un vaInqueur d'avance ( Socrate) et un vaincu
d'avance ( le sophiste ou l'autre), le dialogue qui utilise la
dialectlque, la feinte et l'ironIe peut être légitimement Interprété
comme un leurre, un tentation d'asservir une conscience, En dépit
de sa revendication de modestie, Socrate est censé détenlr la vérité
car étant sûr que Itravantage ayant à tomber certainement de son
costé" ,Il se joue constamment de ses interlocuteurs et accepte leur
point de vue en s'en servant "comme matière de nouvelle gloire" 58.
56 Matthieu, XXXVI, 51-54.
$7 "Discussions", in C.A.I.E.F., XXN, op. cit-, p. 269 .
58 Montaigne, Les Essais, m, 8,925 C .
~ .

181
Cet aspect de la question a été bien vu par f\\.fontalgne qui se
conduJt comme un bradeur de mythes: "Tlmreus, ayant à instruire
Sacrates de ce qu'lI sçait des Dieux et des hommes (... )"59. Au fil du
dJalogue, le pIège se referme sur l'Interlocuteur. Socrate dIalogue
non pas pour affirmer ou dire mais pour laisser l'autre éprouver
progressivement le vIde de son discours. AinsI, Montaigne nous
présente Hippias découvrant la vérité sur des cités qu'il avait
condamnées:
"Et au bout de cela Socrates, luy faisant adve~ër par le menu
l'excellence de leur forme de gouvernement publique, l'heur et
vertu de leur vie, luy laisse deviner la conclusIon de J'inutilité
de ses' arts" 60 .
La méthode socratique révèle un louable esprit de tolérance
mais ellé n'en demeute pas moins tributaire de la manipulation,
comme le mon tre Le. Roy:
"Au reste Platon a escrit par Dialogues, esquels il introduict
Sacrates, qui n'asseure rien, dispute beaucoup de choses
afftnnatlvement & négativement, s'enquiert de toute demande
l'opInIon des assistants sans dire la sienne, et sans rien
resoudre , usant le plus souvent d'Induction pour venIr d'un
semblable à l'autre. & de plusieurs particuliers colliger
l'universel 11 61 .
S9 Il, 12, S07 C .
60 I, 25, 143 C . Nous souUgnons . Voir aussi UI, 8, 92ï C .
61
L'Origine, progres et perfectionnement de la. philosophie avec la
comparaison de Platon & d'Aristote, qui J'ont mise au plus haut qu'elle fut
Jamais, discours
de son esrat & condition Jusques à nostre temps, éd. dt. , pA .
Voir aussi De la vicissitude et variété des choses en l'univers, et concurrence
des annes et des lettres par les premieres et plus illustres nations du monde,
cfepuis Je temps où a commencé la cJ viU té, et memoire humaine jusqu'à ce
jour, ( Paris, Pierre L'Huillier, 1575 ), éd. cit., livre Cinquieme, p. 219.

,. ,
182
Comme humanIste et phHologue, Le Roy, malgré son enthousIasme,
est fidèle à sa méthodologie qui luI recommande de ne jamais
utHlser un document sans l'interroger. Dans quel contexte a-t-il été
rédIgé? Par qui? Pour qui? A quoI a-t-il servJ ? Pour le philologue,
ignorer ces questions reviendrait à traiter les documents comme
des objets hors du temps et de l'espace et surtout se tromper ou
tromper les autres.
Les humanIstes ne sont pas dupes. S'ils admirent Socrate, 11
leur arrive de prendre une dIstance critIque avec les procédés de
Platon. Alors, Ils ont bien vu que le dialogue platonicien affiche
quelques conventions littéraires caractérIstiques du genr,e, mais il
est un unIvers extrêmement vIolent. Dans une lutte féroce et sans
merci qui débouchera sur une mort symbolIque ( Je silence, la
défaitt= de l'autre, l'absence de dialogue) , Socrate y affronte
souvent le sophiste. Comme acteur professionnel. et "contrôleur des
mots comme l-I y a ailleurs des contrôleurs des poids et mesures"62 ,
Socrate soumet sa parole au critère "vrai-faux" alors que les
sophistes s'appuient sur la distinction opératoire "efficace-non
efficace" quI doit, selon eux, gouverner le dIscours.
Parmi tant d'autres écrivaIns, Le Rayet Montaigne pensent
q·u'll y a quelque naïveté à traiter les sophistes comme dé
véritables interlocuteurs de Socrate et à qui on reconnaît tel mérite
bu telle faIblesse dialectique, alors qu'en fait Platon.les manipule à
son gré comme faire-valoir de Socrate. Dans le jeu;de fiction qu'est
aussi le dialogue platonIcien, les humanIstes volent une opération
62 G. Genette, "L'Éponymie du nom. Le Cratylisme du Craryle ", in Critique,
n~307, Décembre 1972, p. 1024.
.

183
par laqueUe Platon est gravement exposé à
.'
déformer la figure de
Socrate et ~ trahir son enseignement.
Mais, en se définissant comme recherche de la vérité. le
dialogue des hommes fait signe et référence à quelque chose qui
dépasse l'être humaIn.
Socrate professe la docte ignorance en
plaçant l'ultIme sagesse en DIeu. Le dialogue qui accueille la voix
des autres est une manière de relativIser la vérité 63 . Comme le dit
admirablement dit Gotthold Ephraim Lessing 64 , il vise ainsi à
explorer les parcelles de sagesse imparties à l'esprit des hommes et
qui sont différentes chez chacun dans la mesure où la Vérité se
fragmente et se relativise en se réfractant dans l'intellect humain.
Car. pour manifester la pérennité de sa gloire, l'Éternel se serait
servi des hommes dont la volx est l'écho loIntain du Verbe divin.
63 Cf. É . Kushner, "Vers une poétique du dialogue de la Renaissance", art.
dt., p.U3 .
64 "La valeur de l'homme ne réside pas dahs la vérité qu'il possède, ou qu'U
croit posséder, mais dans la peine sincère qu'il assume en la cherchant, Car
ce n'est pas la possession, mais la recherche de la vérité, qui accroît ses
forces; là seulement gît le projet constant de sa
perfection, La possession
rend tranquille, paresseux, orgueilleux; si Dieu tenait dans sa main droite
toute la vérité, mais dans sa gauche, la seule quête, toujours agIssante, de la
vérité -dût-elle ne rapporter que l'erreur, chaque fois et toujours~ et s'il me
disait: " choisis! u, je me jetterai humblement sur sa main gauche et je dirai :
Ir
Donne, Père 1 car, de toute façon, la pure vérité n'est que pSur toi seul" (Cité
parT, Todorov, Poétique de la prose, Choix suivi de Nouvelles Recherches sur
Je récIt, Parts, Seuil,. 1978, p. 7 ).

184
II. LE STATUT DE LA PAROLE SOCRATIQUE ET L'IRONIE
Dans les Dialogues de Platon, le statut de la parole du maître
athénien est Inséparable de l'ironie 1 . Et, à travers l'histoIre de la
rhétorIque; la figure de l'ironie est tellement llée à Socrate que
beaucoup de théoridens la définissent en ayant très souvent à
l'esprit la présence du philosophe athénien 2 • Pour l'exemple, void
la définItion de Morier :
JrL'jro~le est l'expression d'une âme qui, éprise d'ordre et de
justice, s'irrite de l'inversIon d'un rapport qu'elle estime
naturel, normal, intelligent, moral, et qui, éprouvant une envie
de rIre dédaigneusement à cette manifestation d'erreur ou
d'impuIssance, la stigmatise d'une manIère vengeresse en
renversant à son tour le sens des mots ( antiphrase) ou en
décrivant une sItuation diamétralement opposée à la situation
1 Par exemple, La képublfque, 1. 337 a, et Le Banquer, 216 e.
2 R. Burger, "Socratic Irony and the Platonlc Art of W,riting : the Self
Condemnation of the Writing World in Plato's Phœdrus ", in The South
Western Journal of PhiIosophy, vol. 9, n03, 1978, pp.113-126 ; "Socratlc
Eironeia", in Interpretation. A Journal of PoIitical Philosophy Flushing, voL
13, n"2, 1985, pp. 143-149; J. Colette, "De Socrate au romantisme allemand", 111
Critique, vo1.33, n0356, 1977, pp.47-64 ; P.W. Gooch, " Socratic Irony and
Aristotle's ejron : Somme Puzzles", in Phœnix, vo1.41, n·2, pp.95-104 ; M.
Gourinat, "Socrate était-il un ironiste?", jn Revue de Métaphysique et de
Morale, n Q 3, 1986, pp.339-353 ; P. Guèye, "Socrate et la Renaissance: sagesse,
folie et création littéraire"', in Les Modes d'expression de l'ironie dans la
littérature française de la Renaissance : les exemples de Raberais et de
Montaigne, Thèse de Doctorat d'État. Lettres Modernes, Dakar, 1995, pp.71-95 ;
S. Klerkegaard, Le Concept d'ironie constamment rapporté à Socrate, trad.
française, Éditions de l'Orante, 1975 ; j.-P. Madou, "Ironie socratique, ironie
romanesque, ironie poétique", in Irony and Satire in French Literature,
French literature Studies.
vol. XIV, University of Soùth Carolina, 1987, pp. 67-
73; R. Merrill, "[nfinite Absolute Negativiy : Irony in Socrates, Kierkegaard
and Kafka", in Comparative üterarure StudJes Urbana , vol. 16, n03, 1979. pp.
22-236; J.-Cl. Sage, .. La Naissance de l'ironie phiJosophique avec Socrate", in
Analyses
et réflexions sur "De l'art de Conferer" . L'Ironie, op. cil' " et G.
Vlastos, "Socratic lrony", in ClassicaJ Quaterly, vol. 37, n',!, 1981, pp.79-96 .
,-

185
réelle ( an ticatastase ) . Ce qui est une manière de remettre les
choses à J'endroIt (. .. ) . C'est le divorce de la situation et du
langage correspondant qui force l'auditeur à résoudre par
l'ironie le rapport du signe à l'objet: sinon la phrase resterait
disjoInte du réel et InintelUglble " 3 .
Très Justement considérée comme la plus typée des figures de
pensée, l'ironie, qui "possède d'abord un statut rhétorique" 4 , a son
3 Dictionnaire de poétique et de rhétorique, 4e édition augmentée et revue,
Paris, P.U.F.. 1989, pp. 583-584 . C'est J'auteur qui souligne.
4 D. Ménager, "L'Ironie", in Dictionnaire, Érasme, éd. cH., p. CXUI . Pannl les
innombrables études sur l'ironie, il faudra consulter R.-M. Albérés, Le
Comique et l'ironie. Thèmes et parcours littéraires, Paris, Hachette. 1961 ; G.
AIrnansi, \\ L'Ironie de l'ironie", in Documents de Travail et Prépublications,
n° 84-85, 1979, pp. 1-40 ; Analyses et réflexions sur "De J'art de Conferer" .
L'Ironie, op. cit..; P.-L. Assoun, " Ironie, langage, Humanism~", in Analyses et
réflexions sur "De l'art de Conferer" . L'Ironie, op. cit., pp. 167-180; D. BalI,
"La Définition ironique", in R.LC., vol. 199, n03, 1977, pp. 213-236; CA.l.E.F.,
XXXVIII ( L'Iron je)," 1986 ; S. Durer, "Ironiser faire et défaire le jeu de l'autre",
in L'Étude des Lettres, n01, 1987, pp. 33-49 ; 1. Fonagy, " Synthèse de l'ironie",
in Phonetica, 23, 1971, pp. 42-51 ; E. Gans, "Hyperbole et ironie", in
Littérature,
n024, 1975, pp. 489-494 ; P. Guèye, les Modes d'expression de
J'ironie dans la Httérature française de la Renaissance: les exemples de
Rabelais et de Montaigne , op. dt. ; Ph. Hamon, "-Analyser l'ironie", in.
Annales ArbOT, 1982, pp. 166-175; A. Hénault, "À Propos de l'ironie", in trudes
de Linguistique Appliquée, n° 22, 1976, pp. 63-69 ; L. Hutchéon, " Ironie,
satire, parodie. Une approche pragmatique de l'Ironie", in Poétique, n° 46,
1981, pp. 140-155 ; Irony and Satire in French Literature, op. cH.; V.
Jankélévitch, L'Ironie ou la bonne conscience, Paris, Flammarion, 1964 ; C.
Kerbrat-Orecchloni, "L'ironie comme trope", in Poétique, n P 41 ( Le Pouvoir
du récit. Langages indirects), 1981, pp. 108-127 ; D. C. Klapisch, L'Ironie dans
le discours fictionnel, Thèse de 3e cycle, E.H.E.S.S., Paris, 1985 ; R. Kleln, "Le
Thème du fou et l'ironie humaniste", Archivo di Filosofia . Organo
de1l'lnstituto di Studi FiJosofisi , Roma, n03, 1963 ( Colloque Umaneslmo e
Ermetica, Padova, 1963), repris j n recueil posthume La Forme et l'intelligible.
Écrits sur la Renaissance
et l'arr moderne, Préface d'A. Chastel, Paris,
Gallimard, 19ïO, XXII, pp.433-450; D. Knox, [ronia . Medieval and Renaissanc.e
Ideas on Irony, Columbia Studies in the ClassicaJ Tradition. vol. XVI, 1989 ; L.
Le Roy, " Dissimulation de Socrate ", in La Republique de Platon, Divisée en
dix livres ou Dialogues, Traduiete de Grec en Françoys et enr.1chie de
commentaires, éd. dt., pp. 28 et ss. ; linguistique et Sémiologie, 2; L'Ironie,
1976 ; j. Martlnet, " La Dialectique ironique: une méthode formatrice", in

186
orIgIne dans la comédIe grecque où se trouve parfois un comparse
inférieur, infirme mals adroit ( eiran ), faux naïf qui triomphe
régulièrement du stupide et avantageux ( aladzôn ). Dans les
Dialogues de Platon, c'est $ocratç qui joue le rôte' d'eiran ; selon
l'humaniste Le Roy, " Il fut dit iron, c'est à dire contrefaisant
l'ignorant, 'et admIrateur des autres, comme sages't 5 . L'ironie est
donc en rapport avec la dissimulation et ta feinte car Il en la figure y
a fiction de toute la volonté, plus apparente que confessee" 6.
Les présences et les fonnes de l'ironie socratique dans le texte
de la Renaissance dépendent certainement de la spécificité des
œuvres dont le caractère est irréductible 7 • Mals, par-delà les
différences, il est possible de dégager des tendances de groupe qui
permettent de réalIser une synthèse sur l'ironie socratique.
__
-.-_...,- -"-'--_.'.' - - "
...
-
..•._-----_._-------
, - "
.. , .
...
Revue de l'Enseignement Philosophique, vol. 24, n 0 6, 1974, pp.1-19 ; "La
Dialectique du masque ironique". in Revue de l'Enseignement Philosophique,
vol. 25, n"3, 19ï5, pp.14-20 ; M. Merlea'u-Ponty, floge de la philosophie, op.
CiL, pp. 47 et 55. ; R. Mihaila, "L'Ironie en tant qu'acte de langage", in Revue
Roumaine
de IJngulstique, vo1. 29, n" 1, pp. 55-i2 ; H. Morier, op. cit., pp. 583-
623 ; Fr. Paulhan, La Morale de l'ironie, Paris, Alcan, 1909 ; Poétique, 36,1978;
R. Schaerer, "Les Mécanismes de l'ironie", in Revue de Métaphysique et de
Morale, 48e année, 1941, pp. 181-209, et M. Yaari, Ironie paradoxale et ironie
poétique. Vers une théorie moderne
de J'ironie sur les traces de Gide dans
Paludes, Birmingham, AJabama, Summer Publications, 1988 .
5 La Republique de Platon, Divisée en dix livres ou Dialogues, Traduicte de
Grec en Françoys et enrichie de commenraires , éd. cit., p. 28 . Cf. A.
Fouquelin, La Rhetorique [rançoyse, Ïn Traités de poétique et de rhétorique
de la Renaissance, éd. critique par Fr. Goyet, Paris, Librairie Générale
Française, 1990, [l, A, 2 J , pp. 361-363.
6 Ibid. Voir aussi M. Gourinat, "Socrate était-il un ironiste 7". art. cH., p.344.
7 Voir infra, pp. 230-488.
C '

187
A. DE L'AMBIGUïTÉ DE L'IRONIE À L'AUTODÉRISION
Les traits qui apparaissent le plus souvent dans l'Ironie telle
que les auteurs de la Renaissance la comprennent et la pratiquent
sont la subversion, la contestation, la moquerIe, la liberté,
l'agression, le ludjque. L'Ironie, telle que la Renaissance se la
représente, est en rapport avec la feinte et la dissimulation .C'est
pourquoi, "tousJours dissimulant son divIn sçavoir" 8, Socrate utilise
très souvent le faux éloge, l'antiphrase, J'exhortation à persévérer
dans l'erreur. Dans l'ironie, li existe donc une sémiotique de
l'intérIeur et de l'extérieur car le sujet normatIf et créateur se
dédouble à travers une opération textuelle dans laquelle "la
subjectivité se reconnaît 'et s'abolit à la fois" 9 .
Dans la littérature française de la Renaissance, Socrate
apparaît surtout comme un joyeux plaisantin. !l'il'est pas sérieux,
comme le dit l'~ssai III,' 5 : " Sacrates eut un visage constant, mals
serIeux eCrlant, non constant comme le viel Grassus qu'on ne veit
JamaIs rire Il 10 . Cet aspect de Socrate permet aux humanistes de
valoriser la jocaserla quI leur est chère et quI permet de parler
gravement d'un problème léger ou d'aborder légèrement une
question sérieuse 1,1 • Car, dans certains de ses aspects, le XVIe
siècle figure l'âge de "la gaieté confIante" 12 .
À titre d'exemple, voici quelques éléments du discours par lequel
Montaigne présente le philosophe athénien: "Et Socrates en Platon,
8 Rabelais, Prologue de l'Autheur, Gargantua, p. 6.
9 G. Lukacs, Théorie du roman, Paris, Gontmer, 1963, pp. 69 et 55.
10 845 C.
11 Voir infra. pp. 236-30l.
12 L Febvre, in Association Guillaume Budé. Congrès de Tours et de Poitiers ,
op. cit. 1 p.75.

188
se moq uan t de Lachez (... )13. (C) Il est très- plalsant de voIr Socrates,
à sa mode. se moquant de Hippias (.... »)4 Il se macquait suIvant son
usage C.. )" 15 •
" ,
Par son ironIe, Socrate devient une figure de la gàieté : il
permet d~ mettre à distance l'ennui et de valoriser la festivitas
enseignée par Cicéron et Quintilien. Toute la Renaissance Insiste sut
cette moquerie constitutive du discours socratique. Dans L'Étude
des lettres, Budé définit les sophistes comme des "gens dont se
moque Socrate 10 16.
Ainsi définie, l'Ironie socratique constitue une figure ambiguë
dont l'une des fonctions est de déguiser la gravité de choses dont on
parle. Car, même si Socrate pose des questions fondamentales, "son
perpétuel ton de plaisanterie avait un aIr bouffon" 17 . Il fonctionne
comme un exemple singulier que Ronsard décrit ainsi:
"De front austere & de triste visage
Au reste gay, docte, prudent & sage "18.
.'
Le voici à l'œuvre dans les essais l, 39 :
"On disait à Sacrates que quelqu'un ne s'estait aucurtement
amendé en son voyage: Je croy bien, dit-II, il s'estait emporté
avetq ues soy" 19 ,
13 l, 12,45 A.
14 1,25,143 C .
15 III, 12, 1058 B.
16 tel. ciL, p.130 .
17 Érasme, Les Silènes d'Alcibiade, éd. j. Chomarat, p. 403.
18 "À Monsieur de Belot", Sixiesme livre des Poesies, t. XV, p. 26.
19 239 A . Voir aussi lI, 12, 538 C.

189
et JI, 12 :
Il
La femme de Sacrates rengregeaH son deuil par telle
circonstance: 0 qu'injustement Je font mourir ces meschans
juges! -Aimerais tu donc mieux que ce fut Justement, luy
repllqua Il r 20.
Virante socratique montre donc "l'efficace de ceste figure" 21 dans
laquelle "Je contraire à ce que l'on dit dois! estre entendu" t comme
le dit fort justemertt l'humaniste Le Roy dont la critique "moderne
gagnerait à relire Je texte sur la "DIssImulatIon de Socrate" car Il est
très représentatif de la manière don t l'ironie était perçue à la
Renaissance 22 •
Puisque Le Roy est le plus grand traducteur de Platon de la
Renaissance, sa réflexion quI se fonde sur une connaissance
approfondie des textes de IrAntiquité devrait servir de base à toute
analyse critique de l'Ironie au XVIe siècle. Void un Important
fragment de ce texte capital pour toute étude théorique et critique
de l'ironie à l'époque de la Renaissance:
"QulntlIJan Livre 9. chap. 2 . J'en ay trouvé ( dit-il) qui
appelleraient ironie, dissimulation: mals d'autant que par ce
nom l'efficace de toute ceste figure n'est assez montrée, nous
userons de l'appellation grecque, comme en pLusieurS autres
choses. L'Ironie qui est scheme est de mesme: genre que celle
qui est trope. Car en l'un et en l'autre, le contraire à ce qu'on
dit doit estre entendu: mais en regardant les especes de plus
pres, se trouvent facilement diverses premlerement pour ce
t
-"_._--------
20582C.
21 Le Roy, "Dissimulation de Socrate", in La Republiqué de Platon, Divisée en
dix livres ou Dialogues, Traduicre de Grec en Françoys et enrichie de
commen taires , éd. dt., po; 28 .
22 Ibid.

190
que le trope est plus ouvert, & jaçoit qu'il dise l'un et sente
l'autre, toutefois II ne sImule poInt, estant presque tout le
propos couvert: et est le trope plus brief . Mals en la figure y a
fiction de toute la volonté, plus apparente que confessee . ~
manlere qu'en l'une, les paroles sont diverses aux paroles: en
l'autre le sens du propos à la parole et toute la conformation de
la cause et la vie entiere, semble avoir Ir({fJ.le, telle qu'elle
apparaissait en Socrates, qui fut dit iron , c'est à dire
contrefaisant l'ignorant, et admirateur des autres, comme
sages. Aristote 4. des Ethiques. chap. 7. Les Ironies ( dit-lI) c'est
à dIre les dissimulateurs amoindrJssans de parole leurs propos,
rendent leurs meurs plus agréables. Car ils ne semblent ce
faire pour gain, ains fuyans orgueIl & presomption. Ceux Jcy
premierement fuyant les choses honorables et cogneues,
comme faIsait Socrates(. .. )" .
L'Ironie n'est pas une pure plaisanterie. La dIssimulation obéit
à la fois à des objectifs pédagog!ques 23 et polémiques. La visée
pédagogIque par laquelle Socrate veut détromper son auditoire
marq ue la ligne de partage (très mince) en tre l'ironie et rhypocrIsie
quI cherche à tromper. Et, selon Le Roy, qui a profondément
réfléchi sur le statut de l'ironie, la dissimulation a une visée
hautement morale car Socrate fait partie des
"dissimulateurs amoindrlssans de parole leurs propos'; rendent
leurs meurs plus agréables. Car Ils ne semblent ce faire pour
gain,
alns
fuyans
orgueil
&
presomption.
Ceux 1ey
premierement fuyant les choses honorables et cogneues,
comm~ faisait Socrates " 24 .
---_._---_._-.. __.
23 Ch. Perelman et L. Olbrechts-Tyteca, Traité de l'argumentation . La
nouvelle rhétorique, 4e édition, Bruxelles, Éditions de l'Université de
Bruxelles, 1983, pp. 279-280 .
24 "Dissimulation de Socrate", j n La Republique de Platon, Divisée en dix
livres ou' Dialogues. Traduiete de Grec en Françoys et enrichie de
commentaires, éd. cit., p. 28 .
.-

191
CaractérIsée par "l'irrégularité, c'est-à-dIre l'inattendu, la
surprise, l'étonnement" , l'ironie constitue pour le Baudelaire des
Écrits sur l'art et pour beaucoup d'écrivaIns, une des parties
essentielles de '1 la Beauté moderne" 25. L'IronIe socratique évalue le
discours des sophistes et instaure, en même temps, un type de
questionnement qui les dévalue. Mals elle échappe à toute
évaluation. La grande espièglerie, la grande ironie, c'est l'ironIe qui,
s'appliquant à elle-même, ne consent à l'auditeur qu'une prIse
glissante et ne saurait se réduire à la manœuvre par laquelle on
discrédite une position au bénéfice de celle qu'on représente,
comme on remplace un pouvoIr par un autre. L'autodérlslon
socratique est ce geste quasi imperceptible qui place l'énoncé, au-
delà de l'opposition formelle du vrai et du faux, dans l'équivoque
de la vie médiatisée par la béance des signes.
Pensable comme une des directions possibles de l'Ironie,
}'autodérlsion constitue le Heu à partir duquel Socrate est à la fois
présent et absent car 11 s'y pense avec le maximum de distance par
rapport à lui-même . En tentant ainsI de s'opposer à sa propre
inertie et à celle des institutions représentées par les sophistes,
Socrate ne cessait de 'se déprendre de lui, de mettre à distance son
propre moi. L'autodérlsion apparaît comme unf.--des multiples
formes du rapport à soi. Dans cette pratique émInemment
autoréflexlve et autoréférentlel1e, Socrate s'applique la dérision et
la satire. Sujet émetteur, 11 devient l'objet de la libre ironie qui,
ailleurs, avait pour cible les sophistes. Déroutant compottement
que celui de ce singulier philosophe qui se complaît constamment à
détruire de façon systématique l'image ( fausse?) que ceux qui l'ont
2S Cf. J. Raimbault , "L'Arsenal ironique", in L'Arc. Lautréamont, DOUV.
édition, 1990, p. 66 .

192
approché se sont faIte de lui. Car, 11 parcourait la ville "clamaht
.. .
bien haut, trop haut pour que cela soit crédible, que son ignorance
est générale et qu'il ne sait rien" 26 • Et, lorsque, dans l'entretien
qu'il a eu avec Dlotlme 27 , Socrate Inverse les rôles, l'ironie apparaît
comme retournement, comédie et mise en scène.
L'ironie socratique jette un soupçon généralisé sur le dIscours
sophIste. Pour être cohérente et aller jusqu'au bout de son projet,
elle retourne sa pointe contre elle-même et affronte l'épreuve de
ses propres catégories. Malgré ce qu'en dit Socrate dans le Phèdre28,
cette option peu t être pensée comme un suicide 29 . Sacrate essaie
inlassablement de "libérer" ses Interlocuteurs et de les faire
progresser vers un "âge adulte" mais, Il ne peut le faire qu'en leur
tenant un langage d'enfant, un dlscours nalf ( entendu au sens de 'la
proximité des origines')
, c'est-à-dire en
leur donnant,
paradoxalement. une fausse idée de l'âge adulte. Donc, comme toute
pédagogie, l'ironie socratique "implique le malentendu" 30 ; elle
débouche fatalement sur Je tragique qui est le résultat de la
conjonction de l'exigence de rIgueur et de l'impératif de fidélité à
sol.
26 S. Kofman,"Les Socrate(s) de Platon", in op. cH., p. 46.
27 Cf. R. Godet, Socrate et le sage indien, Paris, Les Belles Lettres, 1953 ; Terre
de Socrate, Éditions Universitaires d'Égypte, 1955 ; Socrate et Diotime, Paris,
Les Belles Lettres, 1955 .
28 62 a et 55.
29 Cf. R. ]accard, "Socrate et le Kamikaze", in Critique, n° 276, Mai 1970, pp.
457-461.
30 Fr. Jeanson, La Foi d'un incroyant, Paris, Seu}l, 1963,IlI, p.l20 . Voir aussi
P. Bourdieu et j.e. Passeron, La Reproduction. Béments pour une théorie du
sytème d'enseignement, Paris, Éditions de Minuit, 1970 ; F. Buisson, Nouveau
Dictionnaire
de la pédagogie, Paris, Hachette, 1911; J. Chateau, Les Grands
pédagogues, Paris, P.U.F., 1956 ; J. Derrida, " La Mythologie blanche", in
Marges
de la philosophie, Paris, Éditions de Minuit, 1972, ~t M. Lesne, Travail
pédagogique et formation d'adultes,
Pans, P.U.F" 1977.
t

ç- ,
193
B. LE TRAGIQUE
À la fois défensive et offensive, l'ironIe- est une composante
essentielle du dispositif de la stratégie polémique telle que l'a
définie Pascal dans la XIe Provinciale 31 . Liée à une certaine forme
de théâtralisation du discours, l'ironie s'articule entre un plan
stratégique et des manœuvres tactiques; eUe fonctionne comme 11 la
transparente opacité d'un masque" 32 .
Liée à un manque, une anomalie, une imperfection, ['ironie se
réalise par une inversion qui vIse à corriger une autre InversIon.
Comme telle, eUe peut intervenir dans une rhétorique de type
judiciaire dont le procès de Socrate nous offre un exemple.
Selon Blaise Pascal, citant Hugues de Saint-Victor, l'ironie est
"une action en Justice, lorsque celui envers qui on en use l'a
méritée"33. La perspective chrétienne qui constitue l'archéologie des
Provinciales légitime aInsi J'utilisation de l'ironie en insistant sur la
visée morale:
" la moquerie est quelquefois plus propre à faire revenir les
hommes de leurs égarements, et qu'elle est alors une actIon de
justlce ; parce que comme dit Jérémle, les actions de ceux qui
errent sont dignes de risée, à cause de leur vanité: vana sunt
et risu -digna >1 34 .
- - . _ - - - - - - , - - - - -
31 Lettres écrites à un Provincial, éd. critique par A. Adam, Paris, Garnier-
Flammarion, 1967, Xl, pp. 148-160 .
f""- "
32 V. Jankélévitch. L '[rame ou la bonne conscience, op. dt, p. 52 .
33 XIe Provinciale, éd. cit., p.iSO .
34 Ibid. C'est l'auteur qui souligne. Cf. F. Khonsari, 'Nul n'est méchant
volontairement' . Recherches sur les significations philosophiques et
anthropologiques d'un thème socratique et platonicien, Thèse de 3e cycle,
Grenoble II, 1978 .

194
Socrate dialogue avec les sophistes sur le mode de l'ironIe
mals "le malheur est que cette opération n'est pas innocente" 3S
parce qu' " 11 leur inflige cette offense impardonnable de les faire
douter d'eux mêmes 11 36. Dans ce'Cte perspective, l'ironIe fonctionne
comme une "maladie d'Aristocrate" 37 et repose sur un écart
impliquant une situatIon de supériorité dont rbbjectif est de
convoquer les sophIstes au tribunal de Socrate qui préfigure celuI
de la postérIté.
Et, dans ce tribunal, Socrale devIent un juge qui, après avoIr
condamné les coupables, exécute la sentence sous la forme d'une
lapidation verbale des sophistes qui portent l'image du BIen mals
sont incapables de le..faire.
Dans cette perspective, l'jronie est le fait d'un juge caractérisé
par l'absence de modestie. C'est peut-être pourquoi, les jésuJtes ont
eu raison de reprocher à Blaise Pascal de manquer de charité
chrétienne38 . "À la fois divine et luciférienne" 39
,l'Ironie a un
caractère complexe qui transparaît dans son fonctionnement.
L'esprit du Mal pourrait se réjouIr avec Socrate que les sophIstes
solent si éloignés de la réalité ..,
----------- -----_.-------------
35 M. Merleau-Ponty, Êloge de la philosophie, op. cH., pA7 . Cf. P. Elthen, " les
Sophistes et Platon", Les IntellecweIs /
La Pensée anticipatrice,
in
Arguments, III, 1978, pp. 23-46 ; J. Moreau, Platon et les Sophistes, Paris,
Librairie Philosophique Jean Vrin, 1987, et J. de Romilly, Les Grands
sophisres dans l'Athènes de Périclès, Paris, Éditions de Fallois, 1980 .
36 Ibid.
37 S. Kierkegaard, Le Concept d'ironie constamment rapporté à Socrate, éd.
cil, p.184 .
38 XIe Provinciale, éd. ciL, pp.IS 2-154, et 1S5. Voir aussi pp. 149 et 55. , et R.
Zuber, "Prélude aux Provinciales: le procédé du Jésuite de comécüe dans le
Catéchisme des ]ésll1tes ", in Cahiers Verdun-Louis Saulnier, n~2 ( Traditions
polémiques), 1985, pp. 95-109.
39 H. Morier, op. cit, p.584.

195
Contrairement à ce qu'affirment Chalm Peremlman et Lucie
Olbrechts-Tyteca, l'ironie peut avoir une fonction offensive qui
pourraIt être bien supérieure à la dimension défensIve privilégIée
dans le Traité de l'argumentation 40 ; elle est fondamental~ment
polémique 41 .
L'ironie socratique a partie liée avec le tragIque car, au sein
des Institutions athéniennes, elle est mal reçue. EUe est encore
moIns admise dans la nature car l'instinct ne plaisante pas ...
PuIsque l'ironie est aussi llée à sa réception, les soph\\stes ont
déchiffré, dans les pratiques de Socrate, "un mépris dégulsé"42 et
une condamnation venant d'un juge qui manque de modestie. Le
dialogue socratlque est parfois une énonciatlon travestie , un
discours où toute pensée est Httéralement dépendante d'arrière-
pensées, une stratégIe de la mobilité qui permet d'échapper au
figement de la parole et quI implique, en même temps, J'échet du
pacte énonciatif. Très justement, les sophistes sItuent l'ironie
socratique dans un champ intentionnel par l'Implicite qU'elle
renferme et qui détermine sa propre condition d'existence. Car
l'ironIe est inséparable de la revendication Implicite d'une
"supériorité froide et abstraite" 43 ; elle est une moquerie froide et
analytiq ue .
,- ,
- - -----~---..-
40 Op. cir., p. 280 .
41 Voir les travaux de J. Colette, "De Socrate au romantisme allemand", art.
clt., pp. 52 et 64 , et de M. Gourinat. "Socrate était-il un ironIste r, art. cit.,
p.340.
42 É.-M. Cioran, " Ironie et auto-ironie", in Sur les cÎIfies du désespoir, trad.
française, éd. critique par A. Vornie et C. Frémont, Pais, Éditions de L'Herne,
1990, p. 98.
43 G. Lukacs, Théorie du roman, op. cit., p. 70.

196
Dans la parole de Socrate, la fonction ludIque de l'ironie est
diluée dans le tragique. L'ironie apparaît a priori comme une fête
gratuite de l'esprIt. Mals la véritable Ironie peu t être envIsagée
comme la morale de la négativité. Ce n'est pas celle que Jean-
Jacques Rousseau voulait voir marquée d'un sIgne de ponctuation
particulier afin que nul ne puIsse s'y tromper.
AInsi, l'ironie acquiert une valeur existentielle. Socrate Joue,
mals Il joue sa tête. L'ironie apparaît comme un mode de vIe qui
peut déboucher sur la mort. Têtu, Socrate accepte d'aller jusqu'au
bout. Pour luI, il n'y a aucune autre alternative. Son tlmal" échappe à
toute RédemptIon. Et, sur ce point, il est bIen. un athértien.
) .
Contrairement à ce que pense Maurice Merleau-Ponty, Socrate
"plaide" et son attitude fonctionne bel et bien comme un "défi" 44 .
Mais, le plaidoyer de Socrate est marqué par une dimension
Ironique qui appelle le tragique car elle débouche sur la mort. De
ce poInt de vue, lile tragique est le stade ultime .de l'lronië' 45 • Et, le
langage de Socrate est hablté par cette (ln)consclence. C'est
pourquoi l'Ironie emportera finalement le philosophe dont le
discours était constamment en équilibre Instable sur celui des
sophistes.
Socrate a le monopole abusif de l'ironie à travers sa parole et
ses .,. silences, parce qu'il lui arrive aussi de se taire. Mals, même
en se taisant, il est ironique. Et, puisqu'il existe aussi un Socrate de
la réticence, comme le disait Albert-Marie Schmidt à propos de
44 Éloge de la philosophie, op. en, p. 47 . Voir aussi pp. 45 et 47, et J.
Baudrillard, Les Stratégies fatales, Paris, Grasset; 1983 .
45 É.-M. Cioran, Des Lannes et des Saints, trad. française, éd. critique par S.
Stolojan, Paris, Éditions de l'Herne. 1986, p.64 .

197
Rabelais 46 , le silence apparaît comme un mo6J spécifique de
l'IronIe.
En optant délibérément pour une pratique qui le mène à la
mort, Socrate est semblable à ces insectes dont nous parlé André
Malraux dans La Condition humaine 47 ; ces éphémères qui
sécrètent leur propre lumière, celle à la lueur de laquelle 11s vont
se détruire. Captif de son propre modèle, Socrate est condamné à
continuer le combat avec les sophistes, même au prix de sa vie.
Cette exigence de lutte permanente montre ce que ta position du
philosophe a de désespéré car la victoire sur les sophistes n'est
jamais définitive dans cette socJété athénienne qui piège toujours
les hommes, fussent-lis aussi indomptables que Socrate.
En définitive, la fidélité à l'ironie apparaît comme une forme
de mystique. Socrate en perd la vie et force ainsi Je respect et
l'admIration des humanistes du XVle siècle. Est-ce le gôût de la
vérité quI l'inspire? Ou celui de la mort? À moins que, dans cette
façon de mettre en scène ses propres obsèques, ne perce le goflt
narcissique de demeurer le maître du jeu. Et de la fin de partie ...
Par sa mort, Socrate, qui avait cherché à modifier le réel et s'ert
était revenu mortHlé, consacre la victoire de l'ironIe sur eUe-même.
L'acte par lequel Il choisit sa mort fait définitivement passer son
ironIe de la parole à l'acte d'une façon décIsive, radicale et
définitive.
En apparence, la mort de Socrate consacre la victoire de
sophistes mals il y a comme un renversement dIalectique parce que
46 "Chronique de l'Os-à-moeUe'', in Études sur le XVIe siècle, op, cit., p.197 ,
47 Nouvelle édition, Paris, Ga11imard, 1986, Ill, p, 15 ff -.-, Voir aussi Les
Conquérants,
Pari~, Bernard-Grasset, 1928, p. 77 ,

198
Socrate n'est pas dépassé par les événements, il les organise, il
pose "devant ses contemporains et devant la postérité. Il meurt
d'une mort arrangée" 48. Sa mort fonctionne comme la garantie de
l'authenticité de sa parole, la preuve maîtresse de la validité de son
propos et l'unique moyen de sculpter et de maîtriser son image
dans l'Histoire.
Le XVIe siècle est la période des grandes aspIrations mals
aussi celle de l'effondrement du rêve humaniste. Et, selon Verdun-
louIs Saulnler, "c'est dans sa décomposition que l'on saisit le mieux
les caractéristiques d'un âge" 49. En effet, le XVIe sIècle est
également marqué par une profonde crIse métaphysique.
Dans un manuscrit pseudo-hermétique du XIIe siècle, Le Livre des
vingr-qua rre phJlosophes, se trouve un fameuse définitIon de Dieu
qui, pendant plusieurs millénaIres a orienté les recherches des
philosophes, des théologiens et des poètes: Deus est sphara= cUJus
centrum ubique, cJrcumferentia nusquam;
Dieu est une sphère dont
le centre est partout et la circonférence nulle part 50.
Mais: à la RenaIssance, l'univers clos et stable où l'Homme est
le Vice-roi de Dieu est ébranlé dans ses fondeœallts. Désormais,
Dieu semble se cacher dans un monde livré à la dynamique des
contraIres et où le centre est à rechercher partout. Aux certitudes
48 Gustave Flaubert ( citant L'Art de croire d'Augustin Nicholas) , Le Second
volume de Bouvard et Pécuchet , documents présentés et cboisis par G.
Bollème , Paris, Éditions DenoëI, 1966, p.88 . Voir aussi J. Sandier, "Socrate
dramaturge". in L'Arc (jean-Paul Sartre), 1990, pp. 77-88 .
49 "Proverbe et paradoxe du XVe au XVIe siècle. Un aspect majeur de
l'antithèse: Moyen Age-Renaissance" , in Pensée humaniste et traditIon
chrétienne 8lLX XVe et XVIe siècles, op. dt. , p.B7.
50 liber XXN PhiJosophorum,
éd. critique par Clemens Baeumker, Beitrâge
ZUf Geschichte der. Philosophie des Mittelalters, 1928, pp. 207~214.

199
de la Parole égalée à la Raison, aux artifices de la pensée magIque,
va succéder, dans l'effroi et l'humilité, la quête patiente et toujours
renouvelée d'une vérité rationneHe imprimée par DIeu au plus
secret des êtres et des choses dans une création apparemment
quelconque et provisoIrement livrée aux puIssances maléfiques. Le
legs antique, recouvré, imprimé et dIffusé, suscite inévitablement
de nouvelles démarches; un redynamlsation de la recherche et une
réorientation de la perspective qui recouvrent exactement la
critique hûmanlste 51 .
De ce point de vue, ]'utHlsation de l'Ironie est peut être le
signe d'une époque confrontée à une profonde crIse métaphysIque
prise en charge et eXprimée à travers une figure de rhétorique en
relation avec une dimension à la fois exIstentielle et esthétique.
Inspirée de Socrate et, en même temps, retournée contre lui, le
procédé de J'ironie permet progressivement une profonde
subversion dont la finalité est de libérer les humanistes de
certaines pesanteurs spirituelles.
Cette subversion que l'on pourrait analyser en termes de
psychanalyse des foules et des cultures s'applique à la fols à
Ilaspect physique et moral de Socrate.
Au plan physique, Socrate est laid. li le sait et, parce qu'Jl est
intelligent, Ille dit . Il ose, comme BaudeJaire, proclamer tout haut
"PépouvantabLe laideur de son visage" 52. MontaIgne semble ainsi
regretter la laideur monstrueuse du philosophe athénien:
- - - - - . _._.._._.__._._ ..._--,
51 Consulter ]. ]ehasse, La Renaissance de la critique. L'essor de J'Humanisme
érudit, Saint-f:tienne, Presses Universitaires, 19ï6. Voir aussi le compte-
rendu in L'Infonnation Littéraire, 28e année, nOS, Novembre-Décembre 1976,
pp. 199-202.
52 Projets de Préface pour Les Fleurs du Mal, II, in Les Heurs du Mal, éd. dt.,
p. 298.
~
.
,

200
" Sacrates qui a esté un. exemplaire patfaict en toutes grandes
qualitez, j'ay des pit qu'il eust rencontré un corps et un visage si
yilain, comme Hs di-sent, et disconvenable à la beauté de s-on
, 'âiile . (C) Luy si amoureux et affolé de la beauté. Nature luy fit
tnjustice . ( B) Il n'est rien plus vraysemblable que fa
conformité et relation du corps à l'cespritl1 53 .
'
Avant Rabelais S4 , Érasme avait ainsLdécrit la repoussante
laideur de Socrate:
"Il avait un visage rustique, un,regard taurin, un nez-camus et
plein de morve. On aurait dit un polîthiriellè lourd et stupide.
Vêtement: négligé, langage simple, populaire ét bas (... ) Il 55 •
La laideur de ~ocrate est SUItput un moyen de Jouir ironiquement
de la dish.armonie de sa personne. Cette insistance sur la laideur es.t
significative. Dans l'inconscient collectif de la civiUsatlon occidentale
dont procède-le discours des humanistes, la figure humaine est
associée à
un ordre universel . Beauté et laideur sont
hiérârc~1~quementreprésentatives des vertus et des vices qui, du
haut en bas de Péchen~ des valeurs, lient les deux infinis que sont
-le Cie] et l'Enfer. Leur signification est d'ordre métaphorique.
1
Au plan moral, Socrate est le représennnt drunè sagesse pré~
l
,
chrétienne: il ne savait pas que la vérité parlait-en lui mais il était
meilleur que ceux qui prétendaient le savoir.
'. -
..... "
La subversion humaniste s'appliquera à la fois à la dimension
physique et à l'aspect moral de cette r~présenrati6nde Socrate. Elle
53 m, 12, 1057 B-C-B.
. 54 Prologue de l'Aut.eur, in-Gargantua, p.S.
55 Les Silènes d"Alcibiade, éd. J. Chomarat, p. 403 .

201
.retourne la physiognomonie, élabore une dialectique de l'intérieur
et de l'extérieur et utHise la métaphore ·du silène pour faire de
Socrate 1a plus belle victoire de la culture sur la nature. Ce premier
r~rournementen appelle un deuxième-qui, en prenant pour cible la
'sag~$se pré-chrétienne de Socràte, utilise l'ironie pour construire
une lente subversion du sacré.
Au bout du compte, le rapport à Socrate permet aux-
humanistes de se retrouver en face de leUll' propre vérité. Dans la
perspective de la représentation, le détour par Socrate est essentiel.
La vertu de l'œ.l1 c'est de bien voir- mais, p.uisque l'œil.ne peut se
voir lui-même, illuli faut un autre-œil, un mlroi!,~ qui lui permet de
se dédoubler et de se contempler. Et justement, Socrate représente
le miroir qui. permet à l'bumaniste d'évacuer insidieusement
.J!imago ,dei pour _mettre à sa place une "imago homini ", Le
glissement idéologique àJnsi opéré autorise un renouvellement en
profondeur des sources et du système référentiel des humanistes.
En autorisant le redoublement à l'infini, le mirQir socratique permet
éga}cment le jeu du même et de l'autre, du mème qui est l'autre .
.i:t, avec une subtilité qui n'est qu'à eux, les humanistes, à certains
-
.
moments de leur rêve,-montrent que le même e(s)t l'autre.
Par cette "vive représentation" 56 , la figure de Socrate, en
pas~ant par l'ironie des humanistes, rend possibles une rupture et
un nouve.au type de discours aussi bien dans le domaine temporel
que spirituel. À la Renaissance, l'ironie est à la fois mode~de-vie et
manière d'écrire 57 .
S6 Cl.-G. Dubois, "Itinéraires et impasses de la 'vive représentation' ", art. ciL
~?- Voir P. Guèye, "L'Ironie à la Renaissance: une manière d'être et d'écrire",
in Les Modes d'expression de l'ironie dans la littérature française de la
Renaissance: les exemples de Rabelais et de Montaigne, op. dt., pp. 8-96

202
L'ironie socratique f nctionne donc comme un' instrument de
libération mais, il al' -ive que les humanistes, qui ont très bien
assimilé la leçon du ph losophe grec, retournent l'ironie contre lui.

203
-111. SOCRATE À L'ÉPREWE DE LA MOQUERIE
Telle qu'elle est véhiculée dans les textes de la Renaissance, la
figure de Socrate est le produit d'une représentation qui peut varier
suivant
les auteurs considérés . À l'.intérieur de chaque
configuration, il exis te des
contrainte~ Q1li formen tune
structuration
et
dessinent,
dans
la
problématique d'une
représentation, une carte des (im)possibilités .
Ainsi, la représentation n'est pas toujours avantageuse. Il arrive
que, dans son fonctionnement, elle soit court-circuitée par des
pratiques relevant de la rhétorique du burlesque dont l'objectif est
de banaliser la figure du philosophe athénien.
A. BANALISATION(S) DE L'IMAGE
. -Ù.. forme sous laquelJe cette écriture de la dérision se
manifeste et se laisse penser oriente le discours vers une
subver~ion . Ainsi, Dans tes Nouvelles RécréatioD.(, de Bonaventure
des Périers, par ailleurs traducteur du Lysis de Platon, la seule
occurrence de Socrate est située dans un environnement
sémantique négatif qui dénonce l'humeur diagrlne et maussade du
philosophe:
"Ne [ault-il pasrire ? Je vous dy que je ne croy poinet -ce qu'on
dict de Socrate, qu'il fus! ainsi sans passiôn . Il n' y ha ne
Platon, ne Xenophon; qui me le fist accroyre . Et quant bien 11
seroit vray, -pensez vous que je loue ceste grande sévérité,
rusticité, tetricité, gravité Il 1 .
1 Now'e11es Récréac.ions et joyeux devis, I-X, éd. critique par Kr. Kasprzyz,
Paris, H,':hlOré Champion, 1980, Nouvelle l, pp.17-18 .

204
À la Renaissance, l'image de Socrate est parfois maltraitée.
,P~r exemple" dans Les Essais de Montaigne J l'ironie du Maire de
Bordeaux se retourne parfois contre Socrate qui est banalisé2 à
travers un discours visant son attitude pu.érile, et paradoxale 3 et
son absence de raffinement 4 • Et, il n'est pas rare 'de voir la mise à
distance du modèle socratique dans Les Essais où Montaigne,
"
,
;::om~t Bonaventure des Périers, revendique, curièusement mais
significativement, une dimension humaine comme caractéristique
majeure de Socrate:
U(C) Ces humeurs transcendentes m'effrayent, comme les lieu;\\(
hautains et inaccessibles; et rien ne nl.'€i),Là
digerer fascheux
en la vie de Socrates que sesecstases et ses démoneries, rien si
humain en Platon que ce pourquoy ils disent qU'Qn l'appelle
divin" 5.
- -
Mais cette remise en question du modèle socratique est fondée par
,la tradition platonicienne; elle a une au~hentîcité textuelle. Dans
cette perspective, la banalisation de l'image de Socrate ne fait q~e
développer et accentuer des aspects présents dans les Dialogues de
Platon .
. ' ,
"De plus, dans les textes de l'Antiquité, Socrate utilise les
procédés de l'auto-dépréciation et du faîre-valoir négatif pour
banaliser sa propre personnalité . Certain~ écrivains de la
Renaissance ne feront qu'amplifier ces pratiques. La proverbiale
mauvaise humeur de la femme du philm;.ophe athénien s'inscrit
dans cette problématique. Alors qu'Érasme éëtH que; "Même le
2 Il, 11,423 A; Il, 12,550 A; 1lI, 12, 1059_B, et m, 12, 1060 B .
3 HI, 13, 11 09 B .
4 Il, 5, 876 C .
5 Ill, 13,1115 C.

20S
( ' .
plus bas des chaudronniers ne pouvait la supporter" 6 , Montaigne,
quI nous parle ailleurs des "griffes" 7 de la femme du phIlosophe,
affirme:
"(C) Sacrates respondolt à Alciblabes, s'estonnant comme II
pouvoit porter le contlnuel tintamarre de la teste de sa femme:
Comme ceux qtÏi sont accoustumez à l'ordinaire son des roueS à
pulser l'eau" 8 •
Dans Le Banquet religieux, Érasme fait dire à Eusébius qui
parle aInsi des femmes:
Quand vous viendrez accompagnés des vôtres, )a mIenne aussI
Il
prendra place à table. Aujourd'hui, que serait-elle d'autre
qu'un personnage muet? Elle a plus de plaisir à bavarder en
femme avec des femmes et des enfants, et nous, nous. sommes
plus libres pour philosopher. Autrement, il risquerait de nous
arriver la même mésaventure qu'à Socrate : il avait pour
convIves des phllosophes , quI aiment mieux converser comme
nous que manger ; voyant leur discussion s'éterniser,
Xanthippe s'emporta et renversa la table" 9 •
Malgré la plaisanterie, les humanistes n'Ignorent pas le rôle
décisif de XanthIppe dans la vocation philosophique de son mari.
Contrairement aux autres grands philosophes, (HéraclUe, Platon,
- - - . - -.._-_._--
6 Les Silènes d'Alcibiade, éd. J. Chomarat, p. 403.
7m, 13,1110 C.
8 Ibid., 1082 C . Voir aussi Il, 12, 582 C, et III, 12, 1038 B.
9 Éd. cit., p. 239. Voir Plutarque, Mondia , 416 d, et Érasme, Apopbtegmes , N,
67 c. Consulter D. Agne, "La Condition de la femme athénienne au IVe siècle
av. J.-C: Quelques indices à travers le Banquetde Xénophon",.Jn Annales de la
Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l'Université CJ:fëlkh Mm Diop de
Dakar, n"26, 1996, pp. 1-11 ; R. FlaceJière, L'Amour en Grèce, Paris, Hachette,
1960; CL Mosse, La Femme dans la Grèce Antique, Paris, Albin Michel, 1983, et
Ch. Picard, La Vie dans la Grèce ciassique, Paris, P.U.F., 1949.

206
Descartes, Spinoza, Kant, Schopenhauer), Socrate s'est marié;
confirmant ironiquement la vérité de la thèse nietzschéenne selon
laquelle le phIlosophe a horreur du mariage lO. Le malicieux Socrate
s'est marIé par ironie. Il a choisi exactement la femme qui lui
convenait et qui rendait la maison assez inhabitable et
inhospitalière pour que son mari désirât toujours être dans la rue.
Xanthippe pousse ainsi son mari à aller à l'agora et, dans le même
mouvement, à inventer la dialectique Il .
r
Vévocatlon de la femme de Socrate permet de poser le
problème du mariage des intellectuels à la Renaissance parce que la
questIon de Panurge est également celle des humanistes 12 . La
critique littéraire a, par exemple, souvent mis en relation la femme
de Socrate et ceUe de Montaigne. Dans une étude biographIque, Paut
Laumonier situe ce qui est dit par rapport au vrai et relit Les Essais
en repérant tous les signes relatifs à la représentation de Madame
de Montaigne dont iJ relève une image négative 13 . Suivant en cela
F. Bigorte de Laschamps 14 , Paul Laumonler affirme que la vie
conjugale de MontaJgne présente une certaine similitude avec celle
de Socrate. L'auteur des essais "souffrait à la fois de J'entêtement,
lO 8le est fonnluée dans Généalogie de la morale, in Œuvres Comp!ètes, trad.
française, éd. critique par G. Calli et M. Montlnari, Paris, Gallimard, 1971,
t.VIl, "Troisième dissertation ", § 3.
Il Voir S. Kafman, Socrate(s), op. cft., p.92 n., et 324.
12 Cf. É.-v. Telle, Érasme el le septième sacrement. Étude d'évangélisme
matrimonial, Genève, Droz, 1954, et E. Walter, "Le Complexe d'Abélard et te
célibat des gens de lettres", in Dix-Huitième Siècle, n012 ( Représentations de
la vie sexuelle), 1980, pp. lZ7~lS2.
13 "Madame de Montalgne d'après Les Essais", in Mélanges offerrs à M. Abel
Lefrane, Paris, LJbrairie E. Draz, 1938, pp. 393-407 .
14 Montaigne, sa vie, ses œuvres et son temps, Paris, Didot, 1860 .

207
de la jalousie, de la sottise et même de la négligence domestique de
sa femme" lS .
Cette forme de remise en question du modèle socratique
s'accompagne parfois d'une suspi-:ion portée sur l'image du maître
élaborée par la tradition platonicienne. Dans les Dialogues de Le
Caron, Platon est accusé d'avoir falsifié l'image de Socrate et d'avoir
oblitéré le sens du réel en fabriquant un modèle trop positif. En
s'inspirant du Delpnosophistœ d'Athénée, Le Caton dit:
"Toutesfois Je ne veux tant attribuer à Socrate que les
philosophes s'en vantent davantage. Car plusieurs mieux
Jugeants paravanture de ses faits, ont escrit, que toutes les
entreprises militaires, desquelles Platon l'honore, sont
faulsement controuvées contre la raison du tems, et la vraie
histoire récitée par Thucydide Il 16.
Cette subversion appliquée à Socrate n'est pas paradoxale; elle est
légitimée par le statut du personnage. "Sa fonction est de contester,
mais sa n des tin es t ct· êt re co n tes té", comme le dit Vladimir
Jankélévitch de la philosophIe 17 . Dans cette banalisation de l'image
de Socrate, les écrivains de la Renaissance von t parfois très loin .
---~----_.~-----
15 "Madame de Montaigne d'après Les Essais", art. cit., p. 406. Pour un point
de vue opposé, VOiT P. Bouffon , Montaigne, J'homme et j'œuvre, Bordeaux,
Gounouilhoo, 1893, p. 470; J. Plattard, Montaigne et son temps, Paris, Bolvin,
1933 ( Chapitre VI, "Montaigne en ménage"), et P. Stapfer, La Famille et les
amis de Montaigne, Paris, Hachette, 1896. pp. 68 et S5.
.
16 Le Courtisan Il, Ou de la vraie sagesse, Et des louanges de la Philosophie, in
Dialogues,
éd. cH. , n, p. 149.
17 "Pour la PhHosophie", in États Généraux de la Philosopbie ( 16 et 17 Juin
1979) , Paris, Champs-Flanunarion, 1979, p. 26 .

208
B. UN CAS-LIMI1'E: Lt'MOYEN DE PARVENIR
Appliquée à Socrate, la dérisIon dont l'AntIquité nous
avait fourni le modèle à travers l'œuvre d'Aristophane J8 est lisible
dans Le Moyen de panrenir de Béroalde de Verville qui va très loin
dans l'altératlon de l'image du philosophe.
Le XVIe siècle français a tiré de l'italien burla le mot "burle" , écrit
aussi "bourle", et J'adjectif "burlesque" ( ou "bourlesquell) en leur
donnant le sens général de plaisanterie moqueuse, de facétie
piquante. Mais ce terme dont le champ sémantiqfie recouvre aussi
en partie la bouffonnerie satirique était appelé à une fortune
particulière. Il faudra souligner qu'en France, te burlesque
proprement dit date des environs de 1640 avec des poètes comme
Saint-Amant, Scarron, Charles Colppeau, sieur Dassollcy, Jean-
François Sarasln, SIgogne 19 •.. Mais, chez Bétoalde de Verville qui
n'est pas paralysé pa.r le sacré, on note une certaine sensibl1lté pré-
burlesque qui transparaît dans l'image que l'écrivain donne de
Socrate.
Dans Le Moyen de parvenir, la construction de l'image de
Socrate ne correspond certainement pas à la réalité mais à un
certain nombre de postulations et de présupposés théoriques qui
------_.~----- - -
18 Voir, par exemple. quelques études que la tradition critique anglo-saxone a
consacrées au sujet: E. A. Havelock , "The Socratlc Self as it is Parodied in
Arlstophanes' Clouds ", in Yale classical Studies , vol. 22, 1972, pp. 1-18 ;
E.C.Kopff, "Nubes 1493 ff : Was Socrates Murdered 7", in Greek, Roman and
Byzantine Studies Durham, vol. 18, n02, 1977, pp. 113-122 ; M. Nussbaum,
"Aristophanes and Socrates on Learning Pratical Wisdom or, in Yale Classical
Studies Cambridge, n° 26, 1980, pp. 43-97, et L Woodbury, .. 'Strepsiades'
Understanding : Pive Notes on The Clouds ", in Phœnix, vol. XXXIV, n° 2,1980,
pp. 108-127 .
19 Le travail fondamental reste encore celui de Fr. Bar, Le Genre burlesque
en France au XVIIe siècle. ÉtUde de style, Paris, DtArtey, 1960.

209
informent en profondeur la pensée de Béroalde de Yerville . Mals, JI
est Intéressant de noter que, dans le travail de l'écrivain, le texte
redouble le réel au moyen d'une modIfication de l'espace-temps et
d'une altération radicale de j'image de Socrate : le sage de
l'Antiquité devient un bouffon français du XVIe siècle. L'historien
de la littérature ne peut pas négliger cette caricature car, même
dans ses transgressions, elle demeure encore socratique. L'image de
Socrate peut alors être étudIée dans la littérature de dérision
envisagée dans ses rapports avec la poétique qui organise Le
~loyen de parvenir.
Et, s'il faut à tout prix trouver une filiation historIque à la
position de Béroalde de YervIlle, c'est l'œuvre d'Aristophane qu'Il
faut interroger. Non seulement Socrate est présent au banquet
précIse Béroalde de Verville :
nIe vous ctlray que Sacrates estait present à ce banquet où il fit
fort bIen son deuoir des maschoires " 20 1
> :;"
mals, aussi et surtout, il cautionne la revendication du vrai que
l'écrJvaln applique au modèle de communication flctlonnel:
IlI'en hai ce fat quI vient blasmer nastre entreprise, & me dit:
"Vere Sacrates nIa peu y estre avec vous où l'on boit & mange,
puis qu'il est mort" 21 .
Au nombre des clauses du pacte de lecture du Moyen de
parvenir, se trouve donc la nécessité de reconnaître Socrate comme
20 Le Moyen de parvenir, éd. critique par Ch. Royer, Genève, Slatk1ne
Reprints, 19 ïO, 2 tomes en 1 vol.. Proposi tian. l, p. 1ï.
21 Tome, I, p. 228 .

210
personnage du dialogue, ainsI que le veut le noyau fictlonnel
esquIssé dans Texte:
"Quelques vns de la compagnie pour faire vnEpause récréatlue,
se donnerent le petit mot du guet; (lestoit la fleur des plus
sages (... ) .' le vous diray qui furent ceux-là, à la charge que si
vous ie dites, & qu'il m'en solt fait quelque reproche, que le
Diable vous emportera: ('estaient Socrates, Plutarque, RablaIs,
GuagJn, Luther, Ronsard, Pindare, Marot & quelques autres de
mesme farine & pareIl bran, & assez' sages & fous pour
contenter le mortde " 22 •
Au début du GuJon . Béroalde de Verville oriente la
~eprésentalionvers la création d'un Socrate françals qui est situé
dans un environnement sémantique totalement négatif:
"~(... ) Mals encor, à propos, qui est le plus fou, ou vous qui lisez
& voyez ceci, ou moy qui vous le propose, ainsi que dIt nostre
feal Socrates François?
-En bonne foy, monsieur, moy qui escrls ces gaJantlses, le m'en
donne le plaisir le premier, & y a difference entre vou:s et moy
comme entre un pourceau & ma phIlosophie: ouy, ne suis le
pas philosophe? Sçachez donc que le fay bonne chere de cecy,
puis l'ayant digeré le la ballle à remascher, ainsi que quand j'ay
bien disné le val fianter, & vn porceau vient qui en faIt son
profit" 23 .
L'Image du philosophe athénien est actualisée car, dans Le Moyen
de parvenir, il existe un "Sacrales François" qui s'identifie à un
clochard dont l'extérieur prête au ridJcule .
_.- - ..._---- •.._ - - -
22 1€.xte, 1, pp. 218-219.
23 Canon, I, p. 274 .

211
De plus, les Interventions de Socrate à l'intérieur du Moyen de
parvenir ne sont pas toujours conformes à la sagesse habituelle que
la tradition attribue au philosophe athénIen. Dans Arrest, Socrate
s'exprime ainsI:
Ir
Or là, fendez, frappez, tirez, faites de belles defonceades
d'entendement, il n'i a plus molen de vous tenir. Cent mille
petits DIablotins de deçà & delà les monts qui vous
extrauaguent, vous puissent casser les noix, que la gorge vous
coupe le cou, 11 n'i a ni rIme nI raison en vostre fait" 24 .
Dans la perspective de Béroalde de Vendl1e, Socrate devient
un courtisan sur leq uel s'exerce la satire:
"Quant à Sacrates, Il ne pensait qu'à ce qui s'offroit, et le vous
asseure, que sur toutes choses il avoit la meilleure mine à faire
l'honneur, & à en receualr sans quittance. Ce fut luy quI
inuenta, puis l'enseigna à messIre Guillaume le Vermeil à
conclure sans resoudre, & à resoudre sans conclure, ainsi qu'il
m'a asseuré & pourtant Madame luy donna la charge
d'expédier la bienseance, dont li s'acquitta galemment. dautant
qu'li estait expert aux propositions du manege reuerencleux de
la Court, & avoit fort bien estudié les ckt:onstances des
simllitudes, ceremonies, fadaises & miracles qui se pratiquent
entre ceux qui s'aident des speclalitez d'honneur que l'on se
faIt, eti'trant ou sortant, s'asseant ou se leuant, se rencontrant
ou passantlf 25 .
24 Arrest, J, p. 174.
25 Proposition, l, pp. 17-18 .

212
Le Moyen de parvenir propose une sélection de quelques
traits physiques et moraux car la figuration est un~ vue partielle;
son incomplétude, son. caractère Inachevé, n'efF qU'un effet de
représentation. 'De plus, la représentation littéraire augmente la.
part d'lnc'ertltude et d'inachevé quant au statut de l'objet
représenté en assimilant J'effet littéraire à l'effet pictural. Béroalde
de Yerville ne propose pas un ensemble organisé et cohérent maJs
une réduction du personnage de Socrate et des sitUations dans
lesquelles il est impliqué à quelques traits démesurément grossis.
Cette orientation autorise à parler de la caricature 26 qui offre à
l'écrivain la possibilité de dépeindre Socrate à travers une
succession d'Images extravagantes et d'étranges amalgames dont
l'accumulation crée un effet de bizarrerie.
La caricature est jumelée à une théâtralisatlon dont la
possibilité est inscrIte dans l'ordre même du platonIsme. Cette
subversIon de l'image de Socrate s'oriente vers une entreprise de
banalisation et de dégradation caractéristique de l'esprit burlesque
et de la littérature de dérision. Dans Le Moyen de paIVenir, le
discours que Béroalde de Yerville tient sur Socrate se déploie
librement autour des Heux communs que sont la gourmandise, la
débauche, la foUe et la présomption. L'écrivaIn combine plusieurs
opératlons textuelles parmI lesquelles on peut citer la contrefaçon
grotesque, le portrait-charge, le trafic des pôles Idéologiques, le
détournement de signification et les sous-entendus qui instaurent
continuellement un jeu de discordances à travers lequel Socrate est
attaqué.
26 Cf. L. Refort, La Carîcature littéraire, Paris, Armand CoUn, 1932 .
r ·

213
La dérision et la raillerie portent également sur des poInts
doctrinaux dérivés des controverses idéologiques. De manière
conjointe et simultanée, Béroalde de Verville présente Socrate et sa
phllosophle qui est envIsagée comme une imposture, un carnaval et
une mascarade . Dans le droit fil de la tradition établie par
Aristophane, l'écrivain présente Socrate comme un maître à penser
ridicule et dangereux.
En somme, dans Le Moyen de paroenir , on assiste à une
démolition de l'Image de Socrate ainsi pris à parti par Arnobe :
"Vraiment, Socrates mon ami, tu devais bien y aller: & que
Diable tu es fat de te faire macquer de toy, sous l'ombre de
l'opinion que tu as d'estre sçauant & sage, plein de doctrine
comme la gibeclere d'vn hermite frais tondu. Voilà que c'est,
tu es presomptueux, pour ce que tu n'as fait toute ta vIe que
chanter aux latrines avec les coOlUaux " 27. ,..::
Dans ce passage, l'attitude moqueuse et la désInvolture audacieuse
sont poussées au summum de l'intensité possIble. De la simple
provocation IrrévérencIeuse et de l'insoumission, Béroalde de
Verville passe à une accentuation outrancière-quI déborde le cadre
de la brève récréati?n dans laquelle les poètes burlesques placeront
la dérIsIon.
Parfois génial dans ses procédés, Béroalde de Yerville conteste
le genre du dIalogue et aboutit à un antl-dlalogue qui ridIculise
Socrate. Les dialogues du Moyen de parvenir sont orIentés vers
une fantaIsIe qui débouche sur la carnavalisatlon du langage
- . - - - - - -
27 Texte,!, p. 222.

214
socratique 28 • L'image de Socrate fait alors figure de message
dégradé, de signifié non réductible à l'état du modèle de départ qui
luI est de Iain supérieur.
L'ombre de Socrate plane sur Le Moyen de parvenir. À
l'évocation de la prison 29 qui rappelle l'Apologie et le Criton ,
s'ajoute l'omniprésence des métaphores alimentaires caractérisant
"ce notable sympose" 30 écrIt sur le modèle du Banquet de Platon31 •
Mais, dans Le Moyen de parvenir. l'image de Socrate est installée
dans une zone de turbulence généralisée qui procède souvent de la
fantaisie. Sur la base de l'ànachronisme érigé en système, Béroalde
de Yerville réunit dans les mêmes dlalogues Socrate, des écrivains
de l'Antiquité et des auteurs du XVIe siècle.
.'
L'un des objectifs déclarés de j'auteur est d'ourdir" vn complot
de gayeté pour faire rire la compagnie 11 32 • Mals, des signes Inscrits
dans les interstices du texte nous indiquent que le rire ne devient
pas sa propre fascination: " Or bIen que nous faclons Icy mine de
rire... " 33 .
Certes, avec la singulière représentation de Socrate qu'il exhibe, Le
Moyen de parvenir nous offre la destruction d'un des sIgnes-
majeurs de l'Humanisme. Mais, l'Image burlesque donnée au
philosophe grec peut être envIsagée dans une perspective
28 Voir A. Renaud, "Discussions" , in C.A.l.FF., XXI, op. cit., pp. 276-277 .
29 Texte, I, p. 2 $ .
30 Proposition, l, p.l7 .
,_o.
31 Cf. M. Jeanneret, Des Mois et des mets: banquets et propos de table à
Renaissance. Paris, José Corti, 1987, et N. Kenny, The Palace of Secrets:
Béroalde de Vervi11e and Renaissance Conceptions of Knowledge, Oxford, At
The Clarendon Press, 1991 .
32 Texte, l, p. 218 . Nous soulignons.
33 Arrest, 1, p. 173.

215
esthétique. Béroalde de Yerville trouve le support d'une rhétorique
et d'une sémiotique appropriées qui transforment son travail en
une représentation artistique.
Dans sa représentation, Béroalde de Yerville considère Socrate
Il comme le plus fou"
des hommes mais aussi comme Il la fleur des
sages" 34 . Cette opposition folie-sagesse qui est l'un des lieux
communs du dIscourS anthropologique de la Renaissance structure
l'image de Socrate dans Le Moyen de parvenir. Le mot folle et ses
dérivés reviennent constamment sous la plume de Béroalde de
Yerville et envahissent l'espace textuel à travers une inspiratIon
subversive et marginale . On pourrait légitImement les appllquer à
l'écriture 35 car l'écrivain explore les sens interdits .de la morale et
s'enfonce délibérément dans les méandres du larfgage ordurier et
obscène. Écriture sur la folie. Écriture de la folie. Tout, dans Le
Moyen de parvenIr, cherche à distinguer écriture et folle mals tout
oblJge à reconnaître leur affolante et féconde complicité dans la
représentation de Socrate.
À un nIveau plus profond, Socrate cautionne la légitlnùté de la
problématique philosophique du questionnement Identitaire . La
littérature devient une rêverie sur le nom et sur une identité
constamment déconstruite et "problématlsée" . Quis 5um ? QUée
34 Texte, l, pp. 221, et 218 .
35 Voir 'Aurélia' ou 'livre infaisable' : de Foucault à Nerval, in Romantisme,
n e 3, 1972 ; Fr. Bon,La Folie Rabelais. L'invention du Pantagruel , Paris,
Éditions de Minuit, 1990 ; A. Diané , " Le Statut du réel dans le roman poétique
sénégalais: Les Routiers de Chimères d'Ibrahima SalI", in Études Françaises,
vol. 31, n° 1, 1995, p. 69 : CL-G. Dubois, " Une 'Sémiophantasle romantique' :
Gérard de Nerval et la recherche du sens perdu", ln Romantisme, n~24. 1979,
pp.H9-12S ; M. )eanneret. La Lettre perdue: écriture et folie dans l'œuvre de
Nerya}
, Paris, Flanunarion, 1978, et "Narcisse, Prométhée, Pygmalion: trois
figures de la folie selon Nerval", in Romantisme. n" 24, 1979, pp. 111-118 .

216
na rura ? Cette question qui tourmentait saint Augustin 36 est, d'une
certaine façon, celle que Socrate cherche à résoudre à travers la
prescrIption contenue dans le programme du précepte delphique .
Reprenant ce q uestionnemen t Iden tHalre, Béroalde de
Yerville, tout en restant fidèle à l'orientation burlesque et satirique
du Moyen de parvenir, l'applique ainsi à Socrate:
"Comment avoit nom ce chaudronnier?
AL. DE CASTRO. Il avoi t nom Sacrates .
-Tout beau, ne parlez pas si haut, d'autant que si ce sage
l'entend II deuiendra fou.
-0 0, & les noms ne sont Ils pas communs, & qui sçait à ceste
heure lequel des deux est SocTates puis que les noms sont pour
les mortels, qui sont si sots qu'lis donnent des noms aux Anges
& aux diables? Je ne dy pas que cela ne fut bon à ceux quI
seroien t baptisez ou circoncIs.
f--';-
ILLIRIC . Puis que tu faIs tant le resolu, qu'avais tu affaire de
nous nommèr icy, & plusieurs s'en fascheront, ne s'y trouuans
..
pas.
-SI quelqu'vn se fasche que le ne l'ay mIs icy, DU quelqu'vn de
ses parens preterits ou futurs, qu'Il y mette ceux qu'il voudra,
& luI même pour s'appalser" 31 .
36 Confessions , X, 17 . C'est aussi la q uestlon inaugurale de FrIedrich
Nietszche dans Ecce Homo, d'André Breton dans Nadja, de Bernard Nôel dans
Le Lieu des signes, de Paul Nizan dans Aden Arabie et de tant d'autres
écrivains.
37 Histoire, II, p. 198. Nous soulignons. À travers Le Quart Livre de
Rabelals(chap. XXVIII, pp. 148-152) etLes Essais de Montaigne, on trouve une
rêverie d'une autre nature sur le nom ( l, 56, 276 A) .

217
Dans cette partie de son texte, Béroalde de YervIlle est incapable de
maîtriser la polysémie et ct 'écarter ainsI la menace de la
dIssémination.
Cette étrange rêverie sur le nom place explicitement l'œuvre
sur Je terrain où elle se situe: le langage. Tout en abordant ce que
Mallarmé appellera plus tard "le défaut de lan6'Je", Béroalde de
Yerville pose, d:une certaine façon, le problème du cratyllsme . On
sait que le. CratyJe , qui se dégage de l'œuvre de Platon comme un
piège solltaire, a suscité des lectures contradictoires 38 . Béroalde de
Yerville initie un délire effréné, dans lequel un nom appelle un
autre nom Jusqu'à l'épuisement des ressources du langage. Le libre
exercice de créationyerbale s'applique à l'examen et à la définition
des conditions qui permettent cet usage du langage.
Il est vrai que Socrate n'est pas le poJnt central de la
recherche de Béroalde de Yerville mais simplement un objet
littéraire qui permet de vérIfier une des hypothèses de travail de
l'auteur satirIque. Et, c'est simplifier abusivement le problème que
de l'envIsager comme F. Robert qui pense que la carlcature que
38 SUT cette question proprement infinie, on consultera R. Barthes, "Proust et
les noms " 1 To Honor Roman Jakobson . Essays on the Occas!on of bIs
Seventieth Birtbday,
Mouton, La Haye, 1967 , repris in Le Degré zéro de
l'écriture suivi de Nouveaux essais critiques, Paris, Seuil, 1972, pp. 121-134; J.
Bollack, "L'En-deçà infini. L'aporie du Craryle ", in Poétique, 11, ( Puissances
du langage), 1972, pp. 308-314 ; G. Genette, "L'Éponymie du nom . Le
cratylisme du Craty/e ", in Critique , n~ 307, Décembre 1972, pp. 1019-1044 ;
"Avatars du Cratylisme", in Poétique, 11, op. cir., pp. 366-394 ; "Avatars du
Cratylisme, Il, : l'Idéogramme générallsé", in Poétique, IV, 13, 1973, pp. lU-
133 ; "Avatars du Cratylisme, III : Langue organique, langu~ poétique", in
Poétique, IV, 15, 1973, pp. 265-291; v. Goldsmith, Essai sur le CratyJe , Paris,
Champion, 1940; M. Proust, Du Côté de chez Swann, Paris Gallimard, 1929 (Lll,
3e Partie: Noms de Pays: Le Nom ), Contre Sainre~Beuve, Paris, Gallimard,
1954 ( Chap. XIV: Noms de personnes ), et T. Todorov,
Introduction à la
H
symbolique", in Poétiq ue, 11. op. cït, pp. 273-308 .
.,,-

218
Béroalde de Yerville réallse en prolongeant la tradition
d'Aristophane est "dépourvue de toute Justification" 39 . En effet, le
travail de l'écrivain ne saurait être interprété comme la simple
bravade d'un esprit margInal et cultivant le paradoxe.
La vision du monde qùl constitue l'archéologie du Moyen de
parvenir l'empêche peut-être de sanctifier Socrate . Mals~ dans sa
banalisation de l'image du philosophe grec, Béroalde de VervUle
réussit à "sucrer /sal moutarde" 40 , comme le veut Mathurin
Régnier qui a par ailJeurs défini les conditions idéales requises pour
un poète satirique:
"II fàut faIre de mesme un œuvre entreprenant;
Juger comme au sujet l'esprit est convenant,
Et quand on se sent ferme et d'une alsle assez forte, .
LaIsser aller la plume où la verve l'emporte" 41 .
Dans l'économie interne et le mode d'engendrement d'un texte
comme Le Moyen de parvenir qui érige la subversion en système,
l'image de Socrate est fatalement vouée à la dérision. Pris en charge
par la tradition de l'irrespect qui est fondam~ntale dans la
>"-'
rhétorique du burlesque 42 , Socrate est présenté comme H un
homme fait de tous les hommes, et qui les vaut tous et que vaut
n'importe qui" 43 . Son image devIent, dès lors, "supportable" . C'est,
patadoxalement, dans cette banalisation qu'Il retrouve son véritable
statut. L'image de Socrate passe à travers _un crIble critique
39 "Conclusions", in Association Guillaume Budé. Congrès de Tours et Poitiers,
op. cir., p. 413 .
40 Mathurin Régnier, Œuvres Complètes, éd. cit., Satyre Il, p. 16.
41 Ibid., Satyre l, éd. cit., p. 12 .
42 Voir Fr. Bar, op. dt. , pp. 344 et 55.
43 L'expression est de ].-P. Sartre, Les Mots, Paris, Gallimard, 1964, H, p. 213 .

219
remarquable avant de redevenir ce qu'il n'a jamais cessé d'être:
celuI qui a InfatIgablement parcouru, avant nous et pour nous, ce
chemin par leq uel on s'écarte des certltudes trompeuses pour aller
à la quête de la vérlté de l'homme.
La vIsion gaillarde du monde qui semble structurer et
organiser Le Moyen de parvenir se cristallise autour ct 'une superbe
devise qui autorise toutes les transgressIons possibles: " Dîtes,
dîtes, les mots ne sont pas sales" . Donc, la banalisation ne détruit
nll'lntentlon symbolique ni l'unité organique de la sIgnIfication de
l'Image de Socrate.
'r-
Une présence est une manifestation d'être 44
,
une
représentation renvoie à l'être par l'Intermédiaire d'un paraître qui
peut prendre la forme d'un spectacle visuel à base d'un appareil
artificiel de tropes. Ce jeu de l'être et du paraître 4S est essentiel
dans la représentation de Socrate qui, chez Béroalde de Yerville,
appelle souvent le modèle théâtral. Le Moyen de parvenir, qui se
veut texte-spectacle, présente souvent Socrate en acte. Cette
représentation suppose une double distance à l'égard des choses et
de soi-même, qui fait du rapport visuel une relation entre trois
termes où le sujet se représente l'objet comme spectacle en se
représentant lui-même comme spectateur.
L'image de Socrate composée par Le Moyen de parvenir est le
détour visuel en même temps que la déformation excessive de ce
44 Voir C1.-G. Dubois, Le Baroque. Profondeurs de l'apparevc'e , Paris,
Larousse, 1973,p.180.
45 Consulter v. Gadamer, "Le Jeu comme fil conducteur de l'explication
ontologique", in Vérir-é et Méthode. Les grandes lignes dtune herméneutique
phiIosohique, trad. française, Paris, Seuil, 1976, et surtout P. Noltet, arL cit.,
pp. 9S et 55.

220
qui n'est pas là présentement. C'est un tour, un détour et une ruse
qui deviennent une fête du langage dont le, public lettré de l'époque
saisit les effets et les subtilités. La fête est inséparable d'uJ)e
exigence de participation collective qui, dans le- domaine de la
représentation, se cristallise autour de la rencontre entre l'image et
son destinataire. Telle que l'ont analysée la quasi-totalité des
anüiro;Jologues et les sociologues 46 , la fête se structure autour de
dualités dynamiques comme la fonction de créatlon-destruction, le
versan t sacré- profane ou l'aspect recueilleLlen t-récréation .
Articulées les unes aux autres 47 , les composantes de ces dualités
permettent la possibilité d'un jeu de déplac0.ments dont la fonction
1
est ·de perturber l'image habituelle que les-humanlstes nous
donnaient de Socrate.
L'image appelle une. certaine schématfsation de l'objet
représenté. Platon écrivait déjà dans le Cratyle : " pour ce'qui est
généralement de l'image, (... ) absolument parlant, on ne doit même
pas tout rendre de ce qu'est qualitativement l'objet dont on fait une
image" 48 . L'image que nous présente Béroalde de Yerville n'est
- - - - - - - - - -
46 DJü5 une abondante bibliographie, on retiendra les travaux suivants: R.
Caillois, Le Mythe et l'bomme, Paris, Gallimard, 1938 ; L'Homme et le sacré,
Paris, Gallimard, 1950 ; Les Jeux et j'nomme' (Le masque et le vertige), Paris,
Gallimard, 1958 ;]. Duvignaud, Spectacles et sociétés, Paris, Gonthier, 1970;
Le Théâtre, et après?, Paris, C2.Sterman, 1971 ; Le Jeu du jeu, Paris, Balland,
1980; Fetes et civilisations, nouvelle édition, Paris, Scarabée et cie, 1984 ; Le
Propre de j'homme. Histoire
du rire et de lu dérision, Paris, Hacherte, 1985 :
M. Eliade, Le Mythe de l'éternel retour, Paris, Gallimard, 1949 ; Le Sacré et le
p rofa n c, Paris, Gall imard, 1965, et j. Huizinga, Hom 0 Juaens, Paris, Gallimard,
1931.
47 Voir A. Diané, "Les Meditations sur les Pseaume-s de ]. de Sponde ~-de. la
fascination du Verbe à l'écriture du silence", in Annales de la' Faculté des
Lenres et Sciences Humaines de. l'Université Cbeikh Anta Diop de Dakar,
n022, 1992, p. 69.
48 432 b. Voir T. Todorov, "Imroduction à la symbolique", art. cit., p. 284 .

221
certes pas une imitation de Socrate mais plutôt ce que Mlkhaïl
Bakhtine a justement appelé sa "styli~ation", à savoir:
la
"conventionnalisation"49 littéraire d'une persanrre ou d'une chose et
sa transformation en un signe à partir duquel il est signifié .
,.
"-
----
Béroalde de Yerville est souvent considéré comme un écrivain
"
mineur mais son travail sur Socrate est intéressant parce qu'il
permet d'aborder certains problèmes liés à la représentation. Il se
produit même -dans l'écriture la plus résolument réaliste, une
",stylisation" qui rédui.t les modèles à des signes littéraires dont la
fonction est d'engendrer llne réalité seconde qui renvoie à la
première mais s'érige à son tour en une entjté autonome, sujette à
des ~ojs pleinement siennes et distinctes.
, '
'
Comme le laisse entendre le Cratyle 50 , aucun écrivain n'est
. assez fou ( ou assez naïf) pour prétendre retranscrire intégralement
un modèle et reproduire, à travers la m-ince et matérielle ligne que
l'encre trace sur le papier, la réalité qui; l'inspire, Ayant bien
compris que, dans la problématique de la représentation, il y a
nécessairement une distance entre.le modèle et la copie Bé~9alde
L
de VeNiIle insiste sur cet écart en le portant à un point dé rupture
extrême. Et, en définitive, l'image de Socrate nôus montre que le
modèle de départ que constitue le philosophe athénien est 'soumis
aux nécessités internes de la poétique du-Moyen de parvenir qui
fonctionne comme une."difficile bigarrure" 51 .
49 "ùisc·,urse Typology in Prose", in L. Matejka -et Kr. Pomorska, Reading in
Russian Poetics : Formalise and Srrucruralist Views, Massachusset, M.LT., 1971,
p.181.
50 432 cet 5S.
51 A.-lv1. sctunidt, " Voyage de l'alchimiste Béroalde" , Les Lettres Nouvelles,
13 Mai 1959, repris in Études sur le XVIe siècI~, op. cit., p. 237 .

222
Ainsi se développe un travail de réappropriatlon qui nlest pas
liée à une conception de l'enrichissement de la matière première.
1
En adaptant l'image de Socrate, Béroalde de-V~-fVi11e nous montre
qul l1 serait illusoire de prétendre à ,~~e représentation fidèle. Mais,
-
~
... -
--
dans la pratique de l'imitation résolument infidèle, il- nOliS montre
/
aussi que le genre qu'il essaie de réaliser impôse des contraintes
dans llexercice même de la li.berté créatrice car il importe de
~a':lvegarderla continuité du modèle, de canaliser et d'entretenir les
exigences que Iton ,:eut paralyser. Le travail de Béroalde de
Yerville nous montre que, même canalisée, l'image de Soctate
conserve toutes ses potentialltés et peut se retourner contre
l'id~ol~gie humaniste qui en a réalisé la promotion et ~a diffusion.
Le mélange de tons atteint ici à -l'extrême virtuosité; ce qui
. accentue la part de ludique. Les garde-fo~s qui entravent l'esprit
disparaissent un à un. L'écrivain s'affranchit des contraintes du
sérieux afin de laisser sa propre vérité s;e dire. DésormaIs, les
caprices, les bifurcations, les changements de registre, les accès de
verve
bouffonne, scatologlq ue _, ou enthousiaste sQJ1 t __aussi
révélateurs que le discours qu'ils viep.nent perturber. Le Moyen de
parvenir produit ainsi son propre code et son propre discours sur
Socrate, détruisant ainsi les codes antérieurs à l'émergence de la
patole de Béroalde de Yerville. Pour échapper à l'impasse de sa
propre histoire et, da.v..s-le même mouvement, détruire toutes les
conventions,
le texte "libère -ses ressources ludiques' et

ZZ3
fantasmatiques" S2 et""expose ostensiblement "sa gratuité de jeu et
son allègre exubérance" S3 •
Le Moyen de parvenir constitue, sans dou te, l'étape ultime de
la désacralisation de l'image de Socrate. Dans ce travail à rebours
. sur les signes, il faut voir un caractère cruel E.l sacrificiel parce
l'œuvre n'y est rendue possible que par 'la consumation de cela
même qui l'a permis, La littérature semble fonctionner comme une
1
mise à mort et une curieuse inversion-oÙ se confondent
construction el déconstruction. On peut dire du Moyen de pan;enir
,.~
..
-. -
.--
ce que Roland Barthes affirmait à propos de l'œuvre de Stéphane
Mallarmé: " Le langage littéraire né se soutient que pour mieux
chanter sa nécessité de mourir. (... ) Cet art a la structure même du
~~icide" 54 . Défi au bon sens et à la logique 55, l'œuvre est un
e.xemple de modernit~, s'il est vrai que "la mode~nité commence
avec la recherche d'une Littérature ImpossibleIl 5,6 • Dans un même
mouvement, Béroalde de Yerville banalise l'image de Socrate et
fonde ~n propre discours qui se situe aux antipodes de celui de la
tnidiÙc.il philosophique. Dans un élan sans cesse ;epris, tout le
- - - - - - - - - - -
52 L'expression est d'A. Tournon, "Le Maniement logique de l'illogisme, De
Montaigne à Yerville", in Logique et Littérature à la Renaissance. Actes du
Colloque de la Baume-les-Aix, Université de n-ovence, 16-18 Septembre 1991 ,
Pans, Champion, 1994, pp. 230-231.
1
53 Ibid., p. 233.
54" L'ÉcrilUre et le silence", in Le Degré ?~ro de l'écriture suivi de Nouveau.;<
Essais critiques, op. cit., p . S S . '
--
~
55 Voir A. Tournon, "Le Maniement logique de l'illogis;ne. De Montaigne à.
Verville", art. cit., pp. 219-234.
56 R. Barthes, "L'Écriture du roman", in Le Degré zéro de l'écriture 'sw·vi de
Nouveaux Essais critiques, op. cir., p.31. Consulter, dans le même volume,
'TÉcriture' et le·silence" ( pp.54-S7), et "L'Utopie du langage" ( pp. 62-65).
Voir aussi j.-L. Houdebine, "L'Infini en littérature", in Excès de langage.,
Pans, Denœl, 1984, pp. 262-349, et Cl. Mauriac, L'AJ.ittératuie conremporaine,
Paris, Albin Michel, 1958 et 1969.
'

224
projet de l'écrivain est de porter à· son degré extrême. J'intensité
d'une telle expérience où l'écriture ne se ~ense que comme
déperdition des signes et du sens. L'écriture franchit toutes les
limites mais se garde surtout de se désolidariser de sa' propre
contestatian.
On peut légitimement parler de perspectivE généalogique: Le
1\\1oyen de pan;enir de Béroalde de Yerville constitue un creuset où
l'on· peut retrouver les diverses tendances qui ont informé la
repré~entation de Socrate à la Renaissance. En effet, il s'agit d'une
œuvre où l'on peut lire, en palimpseste et de façon inversée, les
contenus traditionnels de la valorisation de Socrate. La façon dont
les invariants de la représentation de Socrate s'inscrIvent dans le
texte ressem ble bien à une généalogie, à un bilan thématiq ue qui se
formule sur .le mode de la dérision et de l'irrespect.
Par l'intermédiaire d'un gesle de rupqne fondateur de
l'œuvre, les composantes du modèle socratique sont réfractées et
fragmen rées à travers une exigence qui, même si elle semble
relever de la tautologie, doit être {re)formulée : l'œuvre littéraire
doit d'abord être littéraire parce que le référent de l'art, ce n'es-t
pas le réel, c'est l'art et la tradition de l'art. Très souvent soutenu
par un délire verbal, Le Moyen de parvenir ruine toute perspective
mor<.::isatrice au profit de la libre déraison. Dans sa représentation
de Socrate, Béroalde de Yerville repousse les actions rentables et
les, grar.des causes qui avaient, par exemple, attiré des humanistes
comme Érasme, Guillaume Budé ou Le Roy.
La vérité de t'image n'est pas dans son adéquation au réel
mais dans la définition du réel qu'elle permet à l'imagination de

225
façonr'er 57 . Dans cette perspective, la problématique de la
représentation est beaucoup plus complexe que ne la pensent Marc
E. Blanchard 58 et Roger Zuber 59 qui, dans un tr:::litement restrictif
de la question ne tiennent pas assez compte du gauchissement 60 et
de l'écart figura] dans le dispositif représentatif et dans le procès
1
psychologique qui conditionnent la création. Et,--puisque la question
esthétique du modèle rejoint la problématique psychanalytique du
Père 61 , on peut lire la représen'_tàtion de Béroalde cie Vêrville
comme
une
transgression
et
ûne revèndication exagérée
d'autonomie, ainsi que l'a montré André Tournon 62 .
La représen tation de Béroalde de Yerville se définit comme
une entreprise d'invention et de légitimation des aspirations et des
répulsions, de définition et de hiérarchisation des conflits,
---_...- - -
--
57 Cf. P. Rozenberg, "Pour l'utopie", in Romantisme, nOl-2, 1971, pp. 205-208.
58 " Liminaire. Mimésis et autoportrait", in op. cir. ~ pp. 12 (" Quand il y a
hésitation sur l'objet de ta représentation, c'est que les contraintes de la
représentation n'ont pas été comprises par l'écrivain" ), et 22 ( "Les fins de
l'imitarion sont toujours d'un éclairage, et d'une Il,,ise en valeur du référent,
dont la langue a pour fonction d'offrir une rep-résenta-ti-em, c'est-à-dire une
appoximation convaincante" ) . C'est l'auteur qui souligne.
S9 .. La Critique classique et la notion d~lmitationu, in R.H.L.F., 71e ~nnée,
LXXI, pp. 390, et 393 .
60 Pour un point de vue opposé, voir L Jénny, "Poétiq~ et représentation",
art. cit.
6t Voir C1.-G. Dubois, " L'Outil et le Modèle", in Histoire lirréraire de la France,
par un collectif sous la direction de P. Abraham et R. Desné , t. Il, 1492-1600,
sous la direction de H. Weber, Palis, Éditions Sociates, 1975, chap. II, p. 103, et
Ft:. Rigolot, " La Loi de l'essai et la Loi du Père: Socrate. Érasme, Luther e-t
Montaigne", :ln. cil .
Et, justement, dans une perspective psychanalytique, on peut dire que
Socrate a passé son temps à tuer les pères et, -suprême abus- pour faire de la
philosophie, il a osé se comparer à une accoucheuse.
0L "li: l\\Îlaniement logique de l'illogisme. De Montaigne à Verville", art. cH.,
p!>. 225 d 55 .

226
d'inventaire des possibles. Bref, elle sonde, soude et moule à la fois
la. réJ.iité, les idéologies et les utopies.
Certes, l'image de Socrate que nous donne Le Moyen de paIYenirest
disruptive car elle implique un autre principe de réalité dont
l'absence rendrait incompréhensible la possibilité même du travail
de l'imagination. La représentation déclare sa vanité. Devenu le
sujet du texte, le bngagc, dans son dérèglei.tnen~._se mire Jans son
altérité ou porte son autodestruction à un point de violence
extrême. Dans Le f\\1oyen de parvenir, la modalité du pos-sible- dans
la représentation de Socrate possèd~ene-mêmeses modalités; elle
se fonde sur une si.ngulière écriture qui est, avant tout, littérature
de renonciation à l'idéalisation ~ystématiqueel excessive de Socrale
à laquelle les humanistes nous ont habitués.

227
CONCLUSION
Les humanistes ont une énorme dette envers Socrate. Car on
n'échappe pas à Socrate. Échapper à-Socrate suppose d'apprécier
exactement ce qu'il en coûte de se libérer .& sOll--influence 1 ; cela
suppose de savoir j usq u'où Socrate, insidieusement peut-être, s'est
approché des humanistes qui prétendent banaliser son im;lge: Cela
suppose aussi de savoir, dans ce qui permet aux humanistes tels
que Béroalde de VendUe ou Bonaventure des Périers de, penser
contre Socrate, ce qui est toujours socratique et de mesurer en quoi
leur recours contre lui est encore une ruse qu'il leur oppose et au
terme de laquelle il les attend, immobile, souriant et ailleurs.
Mais le rapport à Socrate n'est pas rassurant. ('est le risque
extrèm~ pris par la littérature qui dépasse l'hymne au sage grec
pour 'installer le discours dans l'ironie qui fonctionne comme une
attitude existentielle et une pratique littéraire. Car, il n'y a " pa~ de
philosophie ni surtout de style humaniste sans appel à l'ironie"2 .
Même en utilisant l'ironie. la représerltation SUPPOS'2 un art de la
présentation, c'est-à-dire un "art de rendr-€l pr-ésent" qui suppose,
encore une fois, un présentateur jouant le rôle d'intermédjaire . Le
tc~tc ironique des humanistes est donc le résultat d'un--art -"de 13.
reproduction: il est image, r~flet, mîroir . La figure de Socrate qui
est représentée renvoie à une présence hors-texte . Mais, son
incorporation dans le texte est fonctionnelle car elle se fait par
l'intermédiaire d'une représentation caractérisée par l'authenticit~
ct l'intensité. La représentation devient, comme le voulait la
1 Voir M. Foucault, L'Ordre du discours, op. cit, pp. 74-75
2 D. t-.'lén8.ger, "L'Ironie", art. ci L, p. CXLI .

228
Rhétorique à Herennius , présence, demonstratio 3 parce que, 'à la
Renaissance, "l'ironie fait partie intégrante des modes de fabrication
du texte" 4 .
Pour les humanistes qui sont.à la fois prudents et .aud~cieux,
Socrate est un montreur d'immen~té ; situé dans un horiZon à
partir duquel s'annonce la limite de leur propre ignorance, il leur
apprend , dans une superbe tentative d'affranchissement des
-consciences, què l'enfer ce n'est pas les autres comme le voudra
Jean-Paul Sartre 5 , mais bien le face à face obligé avec soi même.'
Fonctionnant comme un des "miroirs du sujetslt 6' de la Renaissance,
Socrate est présent dans diverses formes de mises en' scène
texp.l~Ues qu'il faudra analyser. L'incorporation de l'image de
Socra,te dans les textes de la Renaissance ne se fait pas de manière
mécanique et univoque. Dans le procès de l'écriture, il s'agit d'une
'véritable interaction 7 ; à travers les formes discursives dans
lesquelles elle circule, l'image de Socrate travaille les textes et subit,
en retour, le travail des textes.
31V,V,68.
4 P. Guèye. Les Modes d'expression de l'ironie dans la littérature française'de
la Renaissance: les exemples de Rabelais et de Montaigne . op. cit., p. l.
5 Huis-clos, suivi de Les Moucbes, Paris, Gallimard, 1947, V, p. 93 .
6 c.- ciém~nt, l\\flrOirS du sujet, Paris, Union Générale d'Édition, t 975. Voir aussi
A. Matra-t, Socrate au miroir. Discours et figures des professeurs de
philosopllie du second degré, Thèse de 3e cycle, Lyon, 1977 . '
7 Cf. l'article de Cl. Horun, "L'Écriture au travail" ,in Criti<.jue, L81, Octobre
1970. pp. 839-8SS .

DEUXIÈME PARTIE
ITINÉRAIRES SOCRATI'Q'UES
ET PRATIQUES D'ÉCRITURE

230
Pour !'Humanisme français, Socrate est donc une singulière
rencontre, une obsession de la pensée, une référence idéale
résumant une attitude philosophique. Plus qu'un prétexte, Socrate
est un étendard. Sa vIe est un enseIgnement permanent; sa mort
une brillante leçon de courage et de savoir-vivre d'un homme
capable d'aBer jusqu'au bout de sa vertu. Sa vie est synonyme de
sagesse alors que sa mort signifie Je martyre. Le sage et le martyr...
Socrate fonctionne ainsi comme un signe double que les écrivains
de la Renaissance utl1lseront suIvant leurs présupposés théoriques
ou l'orientation qu'ils voudront donner à leurs œuvres. L'autorité
de Socrate cautionne donc la recevablltté du discours humaniste.
S'y inscrit en creux la posslbllité pour l'hon1me de se libérer, d'aller
au bout de sa vérité et de faire provision d'espoir. Pour l'Éternité.
C'est peut-être pourquoi, à cette époque de l'histoire de
l'Humanisme français on note une nette préférence pour la figure
particulièrement représentative du philosophe athénien. Cette
présence de Socrate qui se manifeste à travers des traductions, des
allusions et des Interventions diverses est une des composantes de
la littérature du XVIe siècle . Mais, pour l'exemple, il est donc
possible d'isoler quelques écrivains qui font figure de champions du
socratIsme : Érasme, Rabelais et Montaigne. Ceé~es, ces auteurs
Incarnent des .cheminements différents mais leurs aventures
Intellectuelles sont également représentatives de J'Humanisme
français. Dans notre problématique, la Deuxième Partie analysera la
façon dont ces trois écrivains Intègrent la figure de Socrate à leur
conception de l'art, à leur théorie de la littérature et à leurs
pratiques d'écriture.

'r":
PREMIÈRE SECTION
ÉRASME DE ROTTERDAM
OU LA CHARITÉ DE L'IRONIE

232
r
Érasme de "Rotterdam! L'éclair d'un nom, l'éclat d'une œuvre
en même temps que la lumIère de l'Europe. Son génie multiforme
s'Identifie avec la Renaissance. Situé au-delà des partis et se
réservant ainsi le droit de les critiquer, Érasme est d'abord
caractérIsé par son ouverture d'esprit et sa confiance en la bonté
des hommes.
Cette attitude fondamentalement socratique constitue le geste ..
hérolque par excellence dans ce siècle quI est aussi celui de Martin
Luther, de Jean Calvin et de NIcolas Machiavel. Les positIons
idéologiques du Rotterdamois constituent la résultante d'un élan
généreux que n'ont pu canaliser et arrêter ni la Réforme ni le
Catholiclsme car le penseur les dépasse et s'Inscrit dans la
perspective d'un HumanIsme chrétien de type nouveau.
Répartissant largement ce qu'il a laborieusement amassé au
cours de ses recherches, Érasme est d'abord un philologue dont la
méditation sur les grands hommes de l'Antiquité rencontre
inévitablement Socrate à qui il prête une oreille attentive. Pour le
Rotterdamols, Socrate, qui est l'emblème d'une vérité de tendance
et de communication universelles, constitue un solide rernJjart
contre les folles de la Renaissance qui, malgré son élan vers la
Beauté, s'est souvent battue au nom de la Vérité.
L'éclat du destin singulier d'Érasme laisse encore vive en nous
la trace de l'homme et de l'œuvre guidés par une même
Intransigeance première vers les absolus de référence que sont le
Vrai, le Bien et le Beau, et dont la conjonction permet de montter,
contre Protagoras d'Abdère, que ce n'est pas l'homme mals Dieu qui
est la mesure de toute chose.

233
Et Socrate, dont Érasme nous parle abondamment, ne dit pas
autre chose . -A travers la production littéraire d'Érasme, la
manIfestation de la présence de Socrate est très souvent située dans
un envIronnement sémantique posItif:
n_(. •• ) mais Socrate nous enseIgne pourtaItt, dans Platon (... )1.
Socrate dans le Phédon de Platon pense que (... )2 . Car ainsi que
Socrate déduit tirillammeht chez Platon (... )3 . Socrate concluait
que( ... )4 . Socrate dans l'AYJochus de Platon dit que (... )5 .
Socrate chez Platon au livre 1 de La. République tourne cela en
allégorIe (... )6 . (... ) judicieux conseil de Socrate, dans le Théétète
de Platon (. .. )7 . VoIlà ce que Socrate dans Platon nous apprend
de multiples façons (... r 8.
Dispersées dans le texte érasmien, ces formules, quI sont
choIsies parmi tant d'autres, témoignent de l'admiration que le
Rotterdamois nourrit à l'égard de Socrate. À l'instar de ses maîtres
Italiens, Érasme ne tarit pas d'éloges sur Socrate qu'il considère
comme la figure dominante de la phUosophie occidentale, le modèle
achevé de l'être vertueux et de la sagesse à hauteur d'homme.
Ainsi, Socrate fonctionne comme une des auctorîtas prlvJlégiées
d'Érasme. Car Il traduit en acte la philosophie; chez lui, la dIstance
entre théorie et pratique a tendance à s'abolir parce que sa vie est
une lllustration de ses principes philosophiques comme le rappelle
l Éloge de la folie, XXXVIII, p. 44 _
2 Le Poignard du soldat chrétien! éd. ]. Chornarat, p.56 .
3 La Double abondance des mots et des idées, éd.]. Chomarat, V, p.238 .
4 Adages, éd. J. Chomarat, 1, p.3Z4 .
/
5 Ibid., 33, pJ3Z .
6 Ibid.. 686, p.373 .
t "
7 Ibid. ,14ül,p.145.
8 Un Chrétien libre ~s Je m'onde, p.GÜI.

234
l'Enchiridion: "C'est ce qu'a vu aussi Socrate. un homme qui fut plus
phIlosophe encore par sa vie que par ses paroles" 9 •
En homme unIversel et en modèle d'humaniste parfait,
Érasme a lu tous les textes de l'Antiquité gréco-latIne et, par
conséquent, toutes les œuvres dans lesquelles circulaIt l'image de
Socrate. Il cite Xénophon, Aristophane, Athénée, Diogène Laërce et
tant d'autres auteurs. Mais, c'est surtout par l'intermédiaIre des
textes du "divin Platon" qU'Érasme rencontre la figure de Socrate.
L'œuvre de Platon constitue incontestablement la source privilégiée
qu'utilIse Érasme mais, pour les raisons que l'on sait 10, les
dialogues qui interviennent le plus fréquemment sont le Timée, le
Phédon, La RéputJltque, le Banquet et le Phèdre.
La figure de Socrate hante l'œuvre d'ÉriÜ;me ; eUe est
omnIprésente, entre autres, dans les Adages 11 , les Colloques et
l'Éloge de la Folie. Nous avons vu que, dans les Colloques, Érasme,
tout en conservant l'image tradItionnelle de Socrate telle qu'elle est
véhiculée par les textes de Platon, InsIstait sur sa sagesse pté-
chrétienne et faisait du maître athénien urt précurseur de "la
phllosophie du Chris,t" . Mals la nature de l'Éloge de la Folie dont le
statut est éminemment ambigu} 2 va profondément modifier la
9 \\le Canon, p. 568.
JO Cf. supra, pp. 128-160.
Il 395; 859, et 2201
12 Parmi les multiples études consacrées par la tradition critique à l'Éloge de
la Folie
d'Ërasme, on retiendra particulièrement les travaux suivants: ].
Chomarat, "L'Éloge de la Folie et ses traductions françaises au XXe siècle", j n
BA.G.B., IVe série, 19ï2, n02, pp.169-188 ; "L'Amour dans l'Éloge de la Folie et
les Colloques", in Dix Conférences sur Érasme
. Éloge de la Folie-Colloques,
études réunies par Claude Blum, Avant-propos de Léon
-f. Halkin,
ConcJusÎons par Jean-Claude Margolin , Paris-Genève, Champion-Slatkine,
1988,pp.147-161 ; Cl. Blum, " La Parodie extrème. Sur un fragment"de l'Éloge

235
représentation et le fonctionnement de la figure de Socrate à
travers J'œuvre d'Érasme.
En convertissant la FoUe en personnage doté d'up-. statut à la fols
métaphysique, esthétique et mystique, Érasme bouleverse la
conceptlo~ classique et les cadres traditionnels du sermon. Sur la
stène métaphysique, la Folie théâtralise la lutte éternelle entre DIeu
et Satan comme Socrate représentait celle du BIen et du Mal. Dans
une sourde latence, la Folle inscrit, au creux de son propos, la
disqualification d'un espace saturé de théologie déformée et la
promotion d'un nouvel Humanisme chrétien, La Folie ouvre sur le
délire qui, paradoxalement, nous donne le plus à entendre .

• -
-.. _
- .._-_ _ '
o. _ _ ._ ·----·--0-
_
~
de la Folie", in Prose et prosateurs de la RenaissaJJce . Mélanges offerts à
Robert AuJorre, Paris, S.E.D.ES., 1988, pp. 27-35; "Éloge de la Folie: entendre
les fous, écouter le Christ". in Annales de La Faculté des Lettres et Sciences
Humaines de l'UnJversité
de Dakar, ne 22, 1992, pp.43-46 ; S. Dresden, "Sagesse
et foHe d'après Érasme", ln
Colloquia Erasmiana Turonen sia, Xl1e Stage
d'Études Humanistes ( Tours, 1969) , Paris, Ubrairie Philosophique Jean Vrin,
1972, t. J, pp.285-299 ; M. Fumaroli. "L'Éloquence de la Folie", in Dix
Conférences sur ÊTasme, op.cit.. pp.ll-ZI ; A. Gendre. Humanisme et folie cbez
Sébastien Brant, Érasme et Rabelais, Bâle-Stuttgart, Helbing et Lichtenhahn ,
1978 ; J. Huizinga, Érasme, trad. française, Préface de L. Febyre, Paris,
Gallimard, 1955, chap.lX, "Éloge de la Folie" , pp.1Z3-136; j. Lefebvre, Les Fols
et la folie. ÉWdes sur les genres du comique et la création littéraire en
Allemagne pendant la Renaissance, Paris, Klincksieck( 1968, chap. V ; j.-CI.
Margolin, "Parodie et paradoxe dans l'Éloge de la Folie d'Érasme ", in
Nouvelles de la RépubJjque des Lettres , InstHuto Italiano peT gIi studi
Filos
ofici , 1983, II, pp. 276-57 ; "Écrilure en miroir(s) et lecture symptomale
d'Érasme: à propos du chapitre XXIV de l'Éloge de la Folie", in Textes et
Langages, XlV, Intersignes Nantais. Mélanges de littérarure offerts à Madan1e
de La Garanderie , Université de Nantes, 1987, pp. 131-148;
P. Mesnard,
"Érasme et la conception dialectique de la Folie", in L'Umanesimo et La Folia ,
Roma, Edizioni Abele, s.d. (1971 ), M. A. Screech , "Folie érasmienne et Folie
rabelaisienne", ln Colloquia Erasmjana Turonensja, XIIe Stage d'Études
Humanistes ( Tours, 1969 ) , op. dt. , 1. l, pp.441-452 ; Érasme, l'extase et
l'Éloge
de la Folie, trad. française, Paris, Desdée-Les Éditions de la Coupole,
1991 ; M. Tetel, .. L'Éloge de la Folie: Captatio benevolentiœ ", in Dix
Conférences sur Érasme, op. dt., pp.23-32, et G. Thomson, Under Pretext of
Pralse (SaUrie Mode in Erasmus' Fiction) , Toronto-Buffalo, University of
Toronto Press, 1973 .

2,~( ,
I. LE PROCESSUS FlCTIONNEL DANS L'ÉLOGE DE lA. FOllE *
A. STATUT DU LOCUTEUR ET NIVEAUX DE L'IRONIE
11 faut absolument et nécessairement un fou pour dire la
vérIté de l'homme. Telle pourrait être la devise de cette Il petite
déclamation" l qu'Érasme, dans la Lettre à Martin Dorp , replace
curIeusement mais significativement sous le patronage de Socrate:
H( .•• ) voulant faire le sot, j'al revêtu le masque de la Folle ; et
comme chez Platon, Socrate se voHe le visage pour dire l'éloge de
l'amour, aInsi je me suIs masqué pour jouer cette comédie n 2 •
La mIse en place du noyau fictlonnellnslste sur le "masque de
la Folie et sur une auto-dépréciation qui est une feinte participant
du style humilis. Aux dires d'Érasme, dans la Lettre à f\\lartin Dorp,
les circonstances générales de la production de J'œuvre sont en
rapport avec des activltés ludIques peu compatibles avec Je sérieux
de l'érudition humaniste. Car; il ne s'agirait que d'un "petit livre" 3
dans lequel un discours libre de toute borne se tient "sous le
Masque de la Moria" 4 . Dans le processus de "flctionnalisation", la
Folle présente son masque qui est légitimé par la prudence mals,
plus généralement, par des critères esthétiques. Elle n'a aucune
prétention à imiter le réel
; sa fonction, s'il faut l'en croire, se
* Cette partie reprend des éléments déjà développés dans un article intitulé
"le Processus fictionnel dans l'Éloge de la Folie d'.Ërasme" et à paraître dans
les Annales de la Faculté des Lettres et Sciences HumGines de l'Uiliversiré
Cheikh Anra Diop de Dakar .
1 Préface, p.8.
.
2 td. J. Chotnarat, p. 288 .
3 Ibid. •pp.297, 302, et 307 _
4 Ibid., p.299.

237
limiterait simplement à une dimension ludique. Écrite pour "passer
le temps" 5 et d'abord publiée à l'Insu de l'auteur qui en regrette la
parution, l'œuvre est surtout caractérisée par la "légèreté du sujet
et son aspect de jeu" 6 .
..-
AInsi donc, la Folie nous convie à une fête du langage qui
ob€it à la copia chère à Érasme car, à la profusion des Idées, répond
la dJsponibll1té d'esprit de l'orateur ou de l'écrivain au moment où Il
opère le tri afin de respecter les convenances et de s'adapter à une
situation de communication précise ï • Cette fête du langage trouve
sa formulation Inaugurale dans les subtilités du titre et dès la
préface où Érasme avoue avoir d'abord été inspiré par le nom de
famille de Thomas More sur lequel il se livre à des Jeux de mots. Le
nom de More signifie folle en Grec; ce qui convient si mal au plus
spirituel et au plus sage des amis d'Érasme mals offre un prétexte
tout trouvé pour le genre d'exercice auquel le brillant Rotterdamois
se livre. Éloge de la folie; éloge de More. D'ailleurs. oh sait que,
avec beaucoup de subtilité, Thomas More lui-même prolongera ce
jeu dans ses Écrits de prison 8
5 Ibid.. pp. 2Sï-28B.
6 Préface, p.8 .
7 Voir J. Chomarat , Grammaire et rhétorique chez Érasme, ParJs, Société
d'Édition Les Belles Lettres, 1981, Quatrième Partie, chap.V :" Le Style et l'art
d'écrire", t. II, pp. 711-843 , et G. Vallese. "i:rasme et le De Duplid ~copja
l'E'rbOnlm ae rerum ", in Co/loquJa Erasmiana Turonensia, XJle Stage d'Etudes
Humanistes ( Tours, 19(9) . op. dt. . t. l, pp.233-239 .
8 Écrits de prison, précédés de La Vie de Sir Thomas More par W. Roper, trad.
française, Paris, Seuil, 1953, Leff-re IV, p. 93, et surtout Lettre V11, pp.l0o-lOl :
"Comme Davus dit dans Térence Non sum Œdipus , je puis dire Non sum
Œdipus, sed Moros , et je n'ai pas besoin de vous expliquer ce que mon nom
signifie en grec . Mats, j'espère que le milord me range parmi les fous,
conime je le fais moi-même et comme le veut mon nom en Grec, ayant pour
cela, DIeu merci, maintes raisons (... ) . f'.'lais, quels que soient ceux que milord
entende par sages, et quels que soient ceux que Sa Seigneurie prenne pour
les fous , et q ue l.~ que soien t ceu x q tI i aspiren t à gouverner et ceux qui

238
L'auto-dépréciation volontaire de cette œuvre rédigée en huit
Jours dans la propriété de campagne de Thomas More est aJnsi
résumée dans la Lettre à /'Yfartin Dorp:
"En nn le fait que la pièce en tlère es t jo uée avec de bons mots
et des plaisanteries par un personnage imaginaire comIque, est
une précaution pour que même les caractères tristes et
chagrins soient satisfaits" 9 .
La FoHe est éminemment moderne. Sa puissance est de détour; eUe
fonde un autre langage. Excédant la 101 de l'expression quI fonde
l'utilité dans l'ordre du langage, elle se lIvre à des pratiques
perverses. A priori, la perversion est inutIle; elle ne crée 'pas; c'est
un "mobile sans matir', comme le dit Edgar Allan Poë de la
littérature.
La parole de la folle est donc marginale: elle est décentrée car ce
personnage qui déclare avoir "dépassé les bornes" 10 et s'amuse à
citer "hors de propos" Il est caractérisé par l'intention manifeste et
expltcltement formulée de bousculer l'ordre établi: " Mais mol, j'ai
toujours un grand plaisir à dire à tort et à travers tout ce qui me
vient sur la langue" 12 .
n'aspirent à rien de tel, je supplie Notre Seigneur de nous rendre tous assez
sages poUT que nous puissions chacun nous gouverner nous-mêmes, en ce
temps de larmes en ce val de misère (... ) ".
Sur ces jeux de mots, voir les travaux de G. Marc'Hadour. ::'Les Arcanes d'un
nom", in Moreana, 0°2,1964, pp.55-70, et Moreana ,n"S, 1965, pp.73-88. et de
J.-CI. Margolin," Pa,rodie et paradoxe daos l'Éloge de la Folie d'Érasme", art.
cit., pp.31-3 2 .
9 -{,-I
.
.cu. J. Chomarat, p.301.
10 lXVlll, p.99.
Il Cf. LXI, p.84 _Voir aussi Adages, 445.
12 Éloge
de la Folie, IV, p. 12 . Voir aussi Adages, 473 .

La rhétorique de la folie repose sur un tour de force extraordinaire
par rapport à sa positon sociale. Définie comme une disquallfkallon
de la con naissance ct u sujet et une mort à la vie normale des
hommes, la folle prononce, à partir de ces marges, le décret de
subversion de l'ordre ét"bli .
Une importante partie du discours est construite autour de
l'exploitation de cette position marginale qui cultive souvent le
paradoxe et l'art de décevoir . Ainsi, "l'horizon d'attente" des
spectateurs est déçu dès la proposition qui suit l'~xorde et où la
Folle définit la n~turc profonde de son discours:
;'Qu'on n'attende donc pas de mol que selon l'usage de
ces pauvres rhéteurs vulgaIres Je donne une définitIon encore
moins une dIvision en règle de mon sujet car ce seraIt de bien
mauvais augure si Je cIrconscrivais dans les IJmltes finies une
divinité dont l'empire est aussi étendu, ou sI je divisais celle à
quI toute espèce -de créatures rend un culte unanime" 13.
De la même façon, la FoIJe est consciente de la nécessité de clore le
discours: "Mals, blen qu'JI n'y ait ni mesure ni nn à mes louanges, Il
faut quand même que mon discours finisse un jour. Je m'arrêterai
donc de parler (... ) " 1'1 •
Après cette déclaration, le spectateur peut légitimement s'attendre
à une péroraison. Mais. une vingtaine de pages plus loin, "l'horizon
d'attente" est de nouveau déçu parce que la folle ne conclut pas;
eHe s'en tire par une Imparahle pirouette: " Je vols que vous
attendez un épilogue, mais vous avez vraiment perdu l'esprit si
13 Ibid.
14 Ibid.. L\\I, p.84.

24()
vous croyez que Je me souviens encore de ce que j'ai dit, alors que
rai déversé un tel fatras de paroles" 15 .
Paradoxalement, la Folie se cache pour mieux se raconter; elle
aveugle son auditoire pour mieux se révéler à lui et réussit surtout
un tour de fOfce exceptionnel: faire de J'une des satires religieuses
les plus violentes de la Renaissance une œuvre littéraire innnlmen.t
belle et représentative de l'Humanisme chrétien. Mais, l'originalité
de la folie transparaît surtout dans son utilisation de l'Ironie qui est
un atout majeur dans la suhversion qu'elle réalise.
Oans l' t:1age de Jét FoUe , l'ironie se développe selon des
mécanJsmes très complexes que l'on pourrait figurer ainsi:
NIVEAU 1
ËRASME
LA FOllE
Mise en scène d'Érasme
NIVEAU Il
-C1ÉRAISON
Mise en scène dè la Folie
LA FOllE
....
~
LUCIOITË
ÉRASME -.- LA FOLIE ~ ÉRASME
NIVEAU DE CONFUSION ( 1+11 )
GÉNÉRALISATION DE L'IRONIE
LE VERTIGE: QUI PARLE?
15 ibid., lXVIJ1, p.<J9 .

241
Dissociés pour les besoins de l'analyse, ces niveaux se donnent à tire
d'un même mouvement dans le texte d'Érasme. La subtilité de
l'ironie de la Folie donne le vertige. L'Éloge de la Folle travaille à
s'affirmer comme propos de déraison mals l'expression de l'ironle
montre une étonnante et affolante compllcHé entre la ralle ct la
Raison dans la mIse en jeu de l'ironie.
D'abord, Érasme se dédouble et met en scène la rolle . EnsllÎte
la Folie se dédouble elle-même et se met en scène sans que J'on
puisse déterminer véritablement la nature délirante ou lucit 1e de
son propos. L'Éloge de la folie
est le résultat de cette double
opération ; c'est pourquoi il crée Je vertige chez les Jecteurs .
L'ironie y est une pratique généralisée 16 mals son niveau
d'expression le plus complexe se manifeste lorsqu'elle devient une
"arme spirituelle du fou" J 7 .
L'impossibilité que le social éprouve à lui ac;stgner une place
bien définie permet à la Folie de se situer dans une posture
conrortable et de se livrer à des pratiques ironiques. La nature
spécifique de la Folie est certes une donnée anthropologique; elle
est aussi une donnée littéraire qu'Érasme exploite avec un rare
succès. Robert Klein a résumé pour nous l'ambigUïté de ce statut
qui, dans l'Éloge de la Folie, autorise loutes les pervcrslons : "11 faut
reconnaître à la Ogure du rou une ambivalence en quelque sorte
16 j. Chomarat, "L'Éloge de fa Folje: ironÎe , satire et lyrisme", in op. dt., Lll,
DP·993-999.
17 R. Klein, ,. Le Thème du fou et l'ironie Il umanjste", Archive di FiJosofia .
Organo ddf'lnsli/11to di srudi ri/osons; , Roma, n' 3 1<)()3 ( Canaque Umanesimo
e Ermetica , Padovél, 19(3), repris in recueil posthume La Forme et
!'jnr-eJJigible . ÉcrUs sur la RcnaÎss,wce
er .l'arr moderne. Préface d'A.
Chaste!' Paris, GaLlimard, 1970. pA38 .

242
constitutive: Il est à la fois Si u ride et sage, esclave de ses instincts
et spectateur de sa propre conduite" J8 .
L'aller-retour permanent entre ces
deux
pôles opposés et
appartenant à une même réallté permet toutes les transgressinn~ et
les digressions les rlus extravagantes. Au creux de cette héslti:\\lli':':
dialectique du délire et de la lucidité, s'lnstaGre un travail de
dérision qui est éminemment subversif pour j'ordre établi. Malgré
la déraison constitutive de son Jdentlté, la Folle passe toutes les
institutions et toutes les incarnations de l'Ordre à un crible cr1tl(p.1e
remarquable.
Mals, lorsque la folie se met elle-même à faire de l'jronIe, elle
attribue à son éloge une allure et un caractère particuliers en
complIquant slnguHèrement la chaine de slgninc(ltion du discours.
La mise en scène ironique de la Folie vient doubler celle d'Érasme
sans qu'if salt toujours possibJe de les dissocIer ou de leur assIgner
un lieu. Puisque la rafle rencontre en partic Érasme, les deux mi;.:f's
en scène ironiques se croisent sans sc confondre tout à fal.t . ProdulL
d'un discours ironIque, la folie prononce à son tOlif une déclarn(l,Uon
ironique car, selon Jean-Claude Margotin, "f:rasme est Jnséparahle
de Dame Folie dont lJ fait lin personnage auquel II prête certaines
de ses idées, mals pas toutes" lQ.
Comme résultat d'un processus fictionnel, la Folie renvoie à la Ogurc
de l'humaniste qui l'a mlse en scène; mais,. comme discours
ironique, elle rejoint ct dépasse la rarole érasmlenne " UtIlisée par
Érasme, elle acquiert pourtant sa propre autonomie de création qui
luI permet d'élaborer sa propre mise en scène et de proférer une
parole dépassant Je statut et la personne du Rotterdamols.
18 Ibid.. p.43ï .
19 "Parodie et paradoxe clans l' (:Ioge de la FoTic d"Érasme", art.. ciL, p.39 .

243
L'ironIe de la folie est d'une rare subtl1Hé . JI lui arrive
d'échapper à Érasme comme elle échappe aux diverses tentatives
de domestication en treprlses par les théologIens . Voici, pour
l'exemple. quelques unes de ses proclamations:
"Vous applaudissez. Ah, je savais hien que pas un de vous
n'cst assez sage, ou plutôt assez fou, non: assez sage pour (~tre
de ret avis (... ) 20 . Je sais que cela vous paraît énorme, l'lais
écoutez plus fort encore (... ) 21 . Je ne suIs pas assez foHe pour
demander des images en rlerres ou barbouillées de couleurs
qui ne serviraient guère à notre culte, quand des imbéciles et
des lourdauds adorent les Images au Heu des saInts 22. ( ... ) On
dIra peut-être que je parle avec plus de présomption que de
vérité, mals examinons un peu Ja vie des hommes pour
montrer clairement (... ) 23 . Mais je serais moi-même tout à faH
folle et parfaitemen t digne de tous les éclats de rire de
Démocrite si je continuais à énumérer les formes des folies et
des insanités populaires 21 . ( ... ) Mais vous croyez que tout ce
que je vous dis n'est qu'une plaisanterie 25 . j'al mol-même
entendu un fou -pardon, Je voulais dire: un savant- (... )26. Mals
Je suis bien folle de contInuer; les exemples sont st nombreux
qu'Us ne pourraient tous tenir ùans les volumes de Chrysjppe
et de Didyme" 27 .
Ces propos de la Folle annulent le commentaire de texte. Il faut se
taire et admirer en silence la vIrtuosité de ce per'sonnage étonnant
20 XTf, p.17 .
2IXXT.p.27.
22 XLVII, pp.SS-56 .
23 XLVIlI. p.50 .
24 XUX. p.5S .
2S LIli. p.68 .
26 11\\'
,
!
-3
p.i
.
r1 LXV, p.91 .

24('
qul prononce un éloge fonctionnant comme "un pur chef-d'œuvre
d'Intelligence, d'Ironie et d'humour" 28 .
La folte est capable d'afficher un détachement qui la place
dans une certaine distance par rapport à son propre prop{ls .
Contrairement à ce qu'affirme Jacques Chomarat, SluJtiUa pourrait
ne pas être "le contraire d'Érasme "29 . Car, malgré ce qu'en "Ht
Érasme 30 , 11 ne peut y avoir, dans ce cas précis, de séparaU 'Il
radicale entre l'humanIste sérieux et sa créature nUlve el délirante.
Débrouiller la relation entre Érasme et la Folle constitue un défi.
quasi impossible à relever pour l'herméneutique; cela "reviendr~lt
alors à détisser et à retisser sans fin la talle de Pénélope" 31.
Les
(en)Jeux de l'ironie sont donc considérables.
Q.ul parle? La folie? Érasme ?La folie est-elle une doublure
d'Érasme ou dit-elle la même chose dans une intention opposée? La
folie joue sur l'échiquier du langage. f\\1als peut-on (ne pas) ta
prendre au sérIeux? Doit-on ignorer que son délire charrie ( nolcns
valens ?) d'autres vérités?
L'extraordinaire feinte de l'Éloge de la folie met le iecteur dans la
quasi-impossibilité de répondre à ces questions et de déterminer
l'Instance à partir de laquelle le discours est prononcé. On a là un
procédé Ilttéralre qui irritait les théologiens de l'époque comme il a
28 }.-Cl. Margolin. "Parodie el paraLloxe dans l'tloge de la Fa1Je d'Frasme". art.
cil., p 37.
29 Grammaire el rhétorique chez Éra,r;me, op. cit., t.Il, p.993.
30 Préface, p.IO:" ( ... ) puisque c'est elle que je fais parler. j'ai dû me mettre
au service des biensé<lnces ùu personnage".
31 LIIT, p.G8 .

245
du reste dérangé le Prinfe de Carpi dont la polémique à ce sujet
avec Érasme a été retracée par Sem Dresden 32 •
Certes, la folie se conlredit avec une parfaite décontraction
mais la virtuosité de sa déclamation et la Justesse de sa crHique
constituent la preuve éclatante de sa lucidité et de sa vitalité. Dans
le processus de mise en place de la fiction llttéraire comme modèle
de communication. Ërasme s'efface pour laisser la place à la folle.
Mals, les pratiques de la Folle montrent qu'en définitive la ligne de
partage entre l'humaniste et la Folle n'est pas très nette et
qU'Érasme n'échappe jama\\s à Érasme. L'image flctive qU'Érasme
s'est composée devient aussi réelle que lui-même. La Folle pourrait
être l'amplHlcatlon de la volx du Rotterdamols à travers un discours
qui tranche sur l'Inauthenticité de la parole quotidIenne faite de
compromissions. Sans aucune censure, l'humanIste laisse parler
cette autre volx qui l'habite et qui révèle ['envers du sérIeux
consti.lutJf de tout être.
El. justement, l'envers du sérieux est à dévoiler lorsque la
tyrannie de la sagesse étouffe l'homme. Dans ce cas précis "être
nobJe, ce serait alors avoir des folles dans la tête " 33.
Selon
Érasme, le discours de la folle fonctionne comme une pause

intérieure permettant à
l'érudit
sérieux de
libérer l'élan
Irrépressible de' J'homme vers le ludique; JI reJève de la jocaseria.
32 " 'Paraphrase' et 'Commentaire' d'après Érasme et Alberto Pia", in Medievo
e Umanesimo • Padova. 1981. vol. 46, n"ï, pp.222-223 .
33 Fr. Nietzsche, Le Gai savoir, trad. française, Paris. Gallimard, 1950, § 20,
"Oignité de la folie". p.61. Voir te tTavall de C. DuOo. Jouer et philosopher,
Paris, P.U.F., 1997.

chère <HJX hu manistcs 34-. Mais, "rlen d€
ce Cluïl érril, el (~w'f)fe
moins ~es parodies et se~ paradoxes, n'est gratuit, pure f~1ntaic:;IE'''3<; .
A J'instar de SucratE' qui se livrail par[n{s à des ~cth ttés ùérlsf )lrcs
qui étalent pour lui une pJ.rlle )nt{~gr(ll1te de la pr,lilfjllC
phLlosophique , l'humaniste feint de se livrer 3 une occup'-:Ul.'1)
Inadaptée à son slatut . f\\'lais. par IlIl singulier détour, r~'f?tlc
occupation seconde produill'l)uge de la Folie qui, daus la cn\\lth'll
littéraIre d'Érasme. Joue exactcnlf'nt le rôle quI est celul de C;l/1d,'de
dans l'œuvre de Voltaire.
Les dIfférentes [Oll1rOsClntes ùu kurre liUéralre S0111 alnsl
posées _Mats, elles sont dénoncées p8f la réception du livre quJ fl[t
un succès de librairie. L'{logc de h~ foUe fut l'un cks plus r,r:1JKh
lIvre~ de la RcnalsS;1nce et, considéré par la postér!té comme l't;>}c
des ceuvres majeures Ll·t.rasm~, il suscita l'indlgn;lUon etes
théolugiens du XVIe siècle qui, on ne le dit pas assez, sont :lUS,,,j de
très brillants lecteurs 36 . ft e~iste In3nifesl.cmcnt un hiatus c:~tre
les objectifs déclarés d{~ la folie cl l'Interprétation qU'HilE' pat lie ck
"auditojrc ou du leCiorat a faite de l'ceuvrc _ Cette "contr(ldic.llqn"
est inhérente à j'ccuvre car elle est volontairement entrel(~nL1f' p:lr
le mode d'engendrcm~ntdu texte.
Dès lors. li f;·ludrail analY'lE'T" lc~ indi( cs texl nefs dont la présence ct
la conjonction signaient une telle "conl radktiou" .
34 En ce fJui concerne J'élude ùe ('elte nolioJl. voir J- Cl. M;nr,ülin, '. Lf:'
Par<ldoxe, pierre de touche des 'joc<Iscriê\\' h1lmanistE's or. in l.e P~radn.'J' ctl'
temps de ,,,, RE'r1(liss,10ce, r<lr-i<:. J. Touzot, 1982, pp.59-84, t't "C!,lÎt'.HP,
Rhétorique el satire drIllS l'hIJo d'Î-:rasme", in Dix Confércnces S(lr 1:)(1"'1/('.
op. ci!.,
p.S 1 ,
35 ].-(\\. Margotin, "ParC'die et r,l radoxl:' cl an ~ r f"loge de la rolie ct' hasrne". :J.! l,
ciL, p.3G.
36 Cr. P. Mesnard. "Comment les théologiens de Louvain Usaient l'Doge ùe la
Follf'''. In 8.A.C.R.
IVe s("rje. l ')()4, n"\\ pp.336-~GR .

247
B. IARV;\\TUS PRODEO OU LOGIQUE DE LA FOLIE
Larvalus prodeo . Comme peut-être toute œuvre littéraIre,
l'Éloge de la Folie pou rrait adopter cette devise q u! sera celle de
René Descartes. Car, à lire de près cette dé~lamation 37 , on
découvre beaucoup de logique dans le discoùr's de Dame Folle.
D'ailleurs, la Préface de l'œuvre reconnaît explicitement cette
dimension: "Certes, c'est aux autres à me juger; pourtant sI la
phllautfe ne me trompe pas, je crois avoir fait un éloge de la folle
mats quI n'est pas tout à fait fou" 38 .
Malgré de multiples déclarations sur le caractère Improvisé de sa
prise de parole, La foHe ne refuse pas la rhétorique car toutes les
marques du discours bien construit se retrouvent dans son
encomium
39. Étalant une très vaste culture rarement prise en
défaut, son propos est exempt de confusion. L'extrême liberté du
langage est jumelée à la sobriété architecturale de la déclamation
qui est composée et organisée rigoureusement. La -Folie est bien
37 Pour la définition. du genre, voir J. Chomarat , Grammaire et rhétorjque
chez Érasme, op.dt, Cinqllième Partie, chap. II, " La Déclamation", t. Il, p.931-
1001 , et P. Mesnard, Érasme el Je Chrisrianisme critique, Paris, Seghers, 1969,
pp. SÎ-59.
_
En ce qui conrerne la rhétorique d'Ërasme, il faudra aussi consulter J.-Cl.
Margolin, "Érasme et le verbe: de la Rhétorique à J'Herméneutique", ln
Érasme, J'Alsace et .s0/1 lemps,
Strasbourg, Publications de la Société Savante
d'Alsace et des Régions de l'Est, Recherches et Docwnenls, t. VIll, 1971, pp.87-
110 ; ,. Culture, Rhétorique et Satire dans l'Ec1lO d'Érasme ", art. cit., pp.49-78 ;
W. Kaiser, Praise of FoUy, Cambridge, Massachussett, H<lrvard University
Press. 1963, pp.48-S0, et M. Tetel, .. L'Éloge de la Folie: Capratio benevolentJ({?",
art. cit.
38 P. 9. Vojr Adages, 292.
39 Voir les travaux de .1. Cl10marat , Grammaire el rhëtorique chez Érasme,
op. cil. ; /\\. Michel, " La Parole et la beauté chez Érasme", in Actes du Colloque
International
Érasme ( Tours, 1986) , études réunies par]. Chomarat, A.
Godin, et ].-Cl. M~rgoJin, Genève, Dro7., 1990, pp. 3-17 .

consciente du dlsC01\\rs qu'clle tient ainsi que le montrent quelques
enchainements logiques dont son cl1comium porte l'Inscription:
"t.Jais aS5ez là-dessus. Je reviens maintenant à mon sUJct( ... ) 10
mals ce seraIt peu (... ) si je ne rnontraîs pas (... ) 41 néanmolll$,
examinons la chose en lktaH (... ) 42 . Mals pour revenir à ce que
je disais d'abord (... ) LH. Essayons de Je démontrer encorc(. .. ) ·14 •
J'al beau me presser, je ne ruis passer sous silence (... ) 4S . S~qlS
aBer plus IaIn (... ) 46 . l'dais ce n'est pas le lleu ô'cn parlcr( ... )·17 .
C'est exact, et je l'ai dit (... ) 48 en som me (... ) 49 . J'? revJe Il S ~_
mon ~tJjet (. .. ) 50 m;}ls je vous montrerai d'abord en quelques
mots (... ) 51 . D'abord (.,,) 52 mon Îndllclfon (... ) ~3 POUf un r~u
je Jàchals son nom (. .. ) 5·1 . Pour ne p<lS poursuivre (ctte
énumération C.. ) 5r:; H.
Ces mols, don t Je retour rég tiller jalon ne Je tC'xte et ba lise le
(non}sens, montrent qlle la rolle a recours à l'expérIence et que Jc.<;
questions qu'elle évoque viennent du laboratoire du réel. L'all~lysE',
la déduction et bien d'aulres opérations logIques sont des procédés
40 VI, p.U.
41 XH. p.l ï .
42 Ibid.,
p.18 .
43 XXI, p.31 .
44 XXXV, pAl.
4S XLII, p.SO .
46 XUV. p.52 .
47 XLV, p. 53 .
48 XLvrl, p. SS .
49 LlX. p.Bü .
sa L'X, p.B3 .
Sl LXI, p.84 .
52 I.xU. p.84 .
53 LX fIl , p.8i .
S4 LXIV, p.89 .
55 L'Xvr, p.95 .

qui montrent que la pensée de la Folie est souvent conscIente
d'elJe- même. Ces marques qullndlquent la présence d'une logique
Implacable ne son t pas surprenan tes dans Je discours de la Folle
érasmlenne . Car, si elle est J'autre face de la raison, son rapport à
celle-ci varie suivant les diverses phases de la déclamation.
Avec la Folie, l'anormal n'est que le grosslssemen t- de ce que
nous appelons normal. En ce sens, elle est à t'tmage des fidèles .
Mais, plus traumatisée qu'eux et Initiée à une expérience qul leur
fait défaut, elle est douée d'une fntelJigence au sein même de cette
démence, d'un sens de l'orientation au plus profond de sa perdHlon,
qui lui permettent des réflexions d'une acuité dont les autres sont
Incapables.
Dans son délire, elle parle le langage vrai d'un Odèle qui souffre de
la situation dans laquelle se trouve l'Église du ChrIst. Elle raisonne
avec rigueur et obstination; elle ne laisse paraître aucune f<lnle
intellectuelle ou spirituelle autre que ceHe qu'elle sJgnale
Ironiquement elle-même.
Les marques logiques inscrites dans le discours de la Folle
sont conftnnées par Érasme dans sa Lel Cre à Martin Dorp:
"Relis, s'II te plaît, le passage et observe soigneusement par
quels degrés, par quelle progression dans l'exposé J'en suIs
venu à dire que C.. ) 56 . Ne vois-tu pas avec quel sotn un peu
plus tain J'ai distingué les genres de folie et de délire (... )S7 . Je
rrt'étonne que ces gens n'aient pas non plus remarqué avec
quelles précautions j'exprinle cette idée, à quel point Je
56 Éd. j. Chomarat, p. 302.
57 Ibid., p. 303 .

zsn
m'appllque( ... ) 58 . Et enfin, quand la démonstration est
achevée, pour que personne ne soJt choqué (. .. )" 59.
Les critiques qui se sont penchés sur la rhétorique de l'Éloge
de la Folie ont relevé l'importance du masque qui constitue une
condltlon épistémologique d'écrJture. Il est nécessaire à la 101 quI
régit intérieurement le régIme des énoncés de la Folie et fonctionne
comme une catégorie esthétique. La folie prend d'ailleurs le soIn
d'expliquer à l'auditoIre que le masque est nécessaire à la mise en
place et à l'entretien du processus Octionnel sur lequel repose
l'œuvre:
"Car j'al décidé de faire un peu le sophiste devant vous GO ( ... ).
Mals effacer l'IIluslon, c'est détruire la pièce. C'est Justement
cette Oetlon et ce maquillage qui fascinent les spectateurs. Or
toute la vie des mortels est-ce autre chose qu'une pièce de
théâtre où chacun s'avance masqué et joue son rôle Jusqu'à ce
que le chorège l'Invite à sortir de la scène? Il fait d'ailleurs
souvent Jouer au même acteur des rôles opposés, et tel quI
paraIssait Jouer sous la pourpre d'un roI, paraît maintenant
sous les haillons d'un peUt esclave. Certes, tout est travesti,
mals la comédIe de la vie ne se joue pas autrement" 61 .
la Folie est consciente de sa lucidité et des limites dans lesquelles
doit se circonscrire son Jeu. C'est ainsI qu'elle évalue constartlment
les mécanismes de productIon de son discours: "Mais je serai mol-
même tout à fait folle et parfaitement digne de tous les éclats de
58 Ibid., p.304 .
59 Ibid., p. 30S .
60 Éloge de la Folie., H. p.ll .
() 1 Ibid., X.,'XIX.. p.34 .

251
rire de Démocrite si Je continuais à énumérer les formes des folles
et des insanités populaires" 62 .
De plus, pour convaincre ses détracteurs et leur arracher des
aveux, elle s'appuIe sur les méthodes de raisonnement par analogie
et fait appel à la figure de Socrate: "( ... ) mais, par Hercule, je ne
citerai pas ses paroles avant que vous n'ayez aldp mon inductlon
,
par une réponse appropriée comme font dans Platon ceux qui
dJsputent avec Socrate" 63 .
Le personnage de Socrate est au centre de l'activité créatrice
qui engendre l'Éloge de la Folie. D'abord, il permet la feinte IniOàle
qui définit Je projet Octif de la Folle. De plus, l'éloge, à chaque
moment de son écriture, définit son contenu par rapport aux
méthodes du discours socratique.
Après tout, le projet de la Folle est à la fols cohérent et
modeste. A un auditoire composé de fous, elle a décidé de parler
d'elle-même et de ce qu'elle connaît le mieux, c'est-à-dire la folie.
À plusieurs reprises. elle revIent sur cette dJmension fondamentale
dans ]'élahoration de sa prosopopée:
"Vous allez donc entendre un éloge, non d'Hercule ou de Solon,
mals Je mien propre. c'est-à-dire celuI de la ralle 64·-. (. .. ) Car
quoi de plus cohéren t que la Folie claironnant ses propres
louanges et sc faisant son propre chantre? Qui pourrait mieux
me dépeJndre que moi-même? Peut-être y a-t-Il quelqu'un
qui me connaisse mieux que mol? 65
C.. ) Ennn, Je suis ce
62 Ibid., XUX, p. 58.
63 Ibid., LXITI, p.87 .
64 Ibid., n. p. 11.
6S Ibid., m. p. 11 .

252
proverbe populaire rebattu selon lequel on a raison de se 1011er
quand on ne trouve personne d'autre pour le faire" 66 .
Les objectJfs qui sont à la base de l'expressIon du projet de la
Folie constituent ainsi une réalisation, peut-être dérisoire, du
précepte delphique . Le projet comique de la folie se double d'une
orientation polémique qui, en même temps qu'elle théâtralise sa
parole, la sltue dans un contexte juridique. Ayant conscience de sa
mauvaise réputation 67 , la roHe prétend plaIder pour elle-même et
se présente comme une comédienne de talent jouant sur scène le
spectacle de sa propre réhabHltaOon et revendiquant un "pouvoir
surnaturel" 68 .
Celte prise en charge du précepte delphique fonctionne
comme une forme de sagesse. Dans la recherche de la vérité de
l'homme, Socrate afflrmalt ne fien savoir par opposition à la plupart
de ses interlocuteurs qui se croyaient détenteurs d'une scIence que
le dialogue finissait par assimiler à une ignoranc~ ; " Eh bIen, ces
parfaits fous qui veulent passer pour des sages, pour des Thalès,
n'aurons nous pas raison de les appeler des f\\1orosophes . des sagcs-
fous" 69.
La tâC'l1e de la Folie étant d'abord critique, elle commence par
congédier toutes les choses pour ensuite les faire naître à l'appel Je
leurs noms, Elle réalise cette entreprise dans tes termes les plus
excessifs et se livre à une radJcaJe remise en questlon de la
connaissance. Ainsi, l'absolu bascule dans le relatif, le particuller
66 Ibid., p. 12.
67I,p.lO.
68 Ibid.
69 Ibid. ,v, p.U .

253
dans le général et ta vérité n'est plus que vraIsemblance. La roBe
s'attaque au discours institutionnel quI est dévalorIsé et présenté
comme un abus de langage car il ne connaît pas, il bégaie. Et, tel
qu'lI se donne à -lire dans l'Éloge de la Folie, le discours
institutionnel est une aHénation au langage, une errance Illégitime
au-delà du concret, un discours de mots sans référents. Car les
théologiens prennent souvent les mots pour les choses et
abandonnent l'esprit de la Loi pour monter la garde au pied de la
lettre.
La ralle rallIe ainsi les détenteurs d'une "sagesse" voisine de
l'ignorance en utilisant le composé humoristique Il /'.-1orosophes"
emprunté à Lucien 70 . Elle a un projet beaucoup plus mÇ)deste et
participant, par là-même, de la prudence socratique. ElJe est folle
et se reconnaît comme telle; d'où sa sagesse. Avec la Folie qui est
consciente de ses défauts, la parole devient une parole de vérité car
le discours évacue toute forme d'auto-illusion du sujet sur lui-
même. À la question portant sur le sujet de la connaissance ("Qui
suls~Je?") et sur la connaIssance du sujet ("Que sats-Je?"), la FaIte
donne des réponses qui sont dignes de peu de sages en s'appuyant
sur des pratiques relevant de l'ironie socratique,
-0
1
Alexander, 40.

254
IL L'IRONIE DE LA FOuE : SUR LES TRACES DE SOCRATE
Même en se taisant t Socrate est ironique; il signale, mals
seulement aux initiés, une "plaIsante tromperie" J • Le terme
"plaisant" et ses dérivés sont ceux qui revienneht le plus
fréquemment dans la représentation qu'Érasme se fait de Socrate:
"Socrate dans l'Axiocl1us de Platon critique plaisamment (... )2 .
Socrate dit en plaisantant (... ) 3. ( ... ) son perpétuel ton de
plaisanterie 4( ... ) buvant la ciguë avec le même visage que l'on
a pour du vin, et déjà à l'agonIe plaisanta son cher Phédon( ... )"s.
La gaIeté de silène et la bouffonnerie caractéristiques de Socrate
fascinent Érasme qui s'en Inspire pour définir le contenu de son
livre. L'Éloge de la Folie "se borne à plaisanter" 6 . Il (ooUent
"quelques plaisanteries piquantes" 7
• Et, lorsque la Folle, dans
['encomium, met à dIstance son propre discours pour t'apprécier,
elle en parle ainsI: "Pas de place chez mot pour le fard, je ne simule
pas sur mon visage ce que je ne ressens pas dans mon cœur. Je suis
partout semblable à moi-même (... ) " 8.
Ces expressions sont ironiques car l'floge de la Folie a
"j'apparence extérieure du silène ll 9 . Et les religieux visés par le
livre ne s'y trompèrent pas. Dans les plaIsanterIes, Ils verront
1Adages ,2201, éd. 1. Chomarat, pA02 .
2 Ibid., 33, p.332 .
3 Ibid., 85<). p. 38l.
4 Ibid., 2201. pA03 .
5 Ibid.. p.404.
6 Lettre à Martjn Dorp . éd. J. Chomarat, p.298 .
7 Ibid., p.297 .
8 V, p.13.
9 Adages, 2201, éd.]. Chomarat, p.40S .

255
ttI'apparence extérieure du silène" mals, dans i'objet du dtscours, Us
déchiffrent très bien une remise en cause de leur statut. D'ailleurs,
la FoHe, dans l'Ivresse lucide de son délire poétique, avait prévu
une telle réaction 10.
Dans cette pratique, se manifeste urt art de la feInte
caractéristique de l'attitude de Socrate quI, à travers les Dialogues
de Platon, s'en sert pour venir à hout de ses interlocuteurs
sophistes. Par la reIn te que la prosopopée définit très bIen cotnme
une "ombre trompeuse" [1 , la Folle assume un rôle éminemment
critique. Comme on peut s'y attendre, elle ne respecte rien et cite
plusieurs fois Érasme au mlHeu des fous 12 .
Plus qu'une stratégie de la parole, la feinte relève d'un projet
éthique que la rolie essaie de démontrer en s'appuyant sur les
DistIques de Denys Caton J 3 qu'f~rasme a d'allieurs édités dans une
version scolaJre destinée aux enfants 14 •
La Folle proclame d'abord tlne forme de fausse modestie et,
avec l'affirmation du caractère improvisé de sa parole, le projet
socratique se referme, d'une certaine façon. sur les personnes et les
institutions visées par t'encomium . En se déclarant étrangère à
toute rhétorique codifiée, elle en salt pourtant long sur l'art de
n un, p. 64 : "Quant aux théologiens, il vaudrait peut-être mieux les passer
sous silence, ne pas remuer cette camarine
nI toucher cette anagyre, car
c'est une race extrêmement sourcilleuse et irritable ;,. ils seraient bien
capables de m'attaquer avec mille conclusions formées en escadron, de me
forcer à la rétractation et, en cas de refus, de me proclamer hérétique. Car lis
ont l'habitude de terroriser sur le champ avec cette foudre ceux qu'Us
n'aiment pas" . Voir aussi Adages. 64 el65.
11 LXII, p.84 .
12 LXr, p.83, et LX III , p. 88.
13 II, XVIII, 2 .
14 LXlI, pp.84 et ss.

2S()
composer une decJamaUo et cHe constamment les grands rhéteurs:
CIcéron, "père de l'éloquence romaine" 15 , Démosthène, Quintilien ...
Pour s'en convahicre, il surfit de relire Je chapitre UV car la
subversion pratiquée par la Folie parodie la rhétorique de la chaire
en utilisant Ilironle socratique 16 .
Quand la Folle utilise des expressions du type "Je crois" 17 ou
"si Je me souviens bien" 18 , le spectateur peut légitimement
s'attendre à ce qu'elle se trompe étant donné son statut. Mais, dans
de tels cas, sa culture est rarement prise en défaut. Ses
connaissances générales et diverses lui permettent d'élaborer Urle
technique de la parole dont l'efficacité est testée dès l'exorde. Elle
ne se donne pas le temps de solliciter la captatio benevoJentl;;e mais
la présuppose ou l'arrache littéralement afin d'installer l'auditoIre
au cœur de son propos:
n( ... ) à peIne al-Je paru au
milieu de (eUe nombreuse
assemblée, pour prendre la parole, que tous les visages ont
aussitôt été éclairés par la gaieté la plus nouvelle et la plus
Insolite; tous les fronts se sont tout de suite déridés; vous
m'avez applaudie avec des rIres si aimables et si joyeux (... )" 19.
La fête du langage se crlstaHlse autour d'une particIpation collective
dans laquelle la Folie coopère et communie avec son auditoIre. Dans
15 XXIV, p.29 .
16 Sur la parodie dans le discours de la Folie, consulter,
par exemple, Cl.
Blum, " ta Parodie extrême. Sur un fragment de l'Éloge la Folie", art. clt. ;
S.L Gilman , The Parodie Sermon in EuropeaJl Perspective. Wiesbaden, F.
Steiner, 19ï4 ; Paradoxa Epidemica .The Renaissance Tradition of Paradox ,
Princeton, Princeton University Press, 19G6, et le Paradoxe au temps de la
Renaissance, op.dt., 1982.
17 LXVI, p.96 .
18 LXV, p.94.
19 l, p.lO . Cf. M.Tete!, " L'tJoge de la Folie: captado benevolenôa? ", art. dt.

257
sa prlse de parole théâtrallsée, la Folle affirme ses compétences
rhétoriques parce que, malgré l'improvIsation, sa prosopopée aura
l'avantage de la sincérité 20 .
Elle a un succès pareil sinon supérieur à celui "que des orateurs
d'ailleurs considéràbles peuvent à peine obtenir par un grand
discours longuement préparé" 21 •
La feinte est un art du simulacre qui fait de l'être ce qu'il n'est
pas mals elle permet une extraordinaire llherté de critique vfs-à-
vis du social et des Institutions. Et, commentant une formule de la
Deuxième Ipître aux Corinthiens
22,
la Folie analyse ainsi la
stratégie de Paul:
"Comme il veut faire entendre cette vérité, sans pourtant
blesser les orellles par une parole trop orgueIlleuse, il se
retranche derrière l'excuse de la folle :" Je parle en insensé li,
parce qu'II salt que c'est le privilège des fous de proclamer
seuls la vérité S<1.0S offenser" n .
La gr~lvlté du propos se loge sous l'apparence de la Octlon qui joue
le rôle d'un détour Om)pudique sans lequel rien ne pourrait être
pensé ni dit. Et, sous ce rapport. lorsque la Folle dénigre les ruses
du discours chez les religieux, elle formule un grief quI pourralt lui
être retourné :
"Si quelqu·utl a irrité (es frelons, ils se vengent alors dans leurs
sermons fiublics, et par des allusions indirectes lis désignent
leur ennemis, à mots 51 couverts que tout le monde comprend.
20 1lI, p.1Z .
2JJ,p.ll.
22 XI, 23 .
23 LXlII, p.88 .

ZS8
sauf ceux quI ne comprennent rien! Et ils ne cessent d'aboyer
que si on leur met la pâtée dans la bouche" 24 •
C~s mots montrent que, malgré la subtilité de son Ironie, la Folie
vise d'abord les théologiens de J'époque, comme Socrate dénonçait
les sophistes.
r
24 UV, p.73.

259
A. LA FOLlE CONTRE LES TIIÉOLOGIENS
Enveloppés dans J'honorabilité de leur fonction sacerdotale,
les théologiens se retranchent derrière leur visage. Quant à la Folte,
elle se trahit par le sien quI s'offre et se dénonce aux autres telle la
laideur proverbiale de Socrate.
Tour à tour, la Folle se masque et se démasque, affiche ses énigmes
et publie son angoisse qu'elle impose à tout le monde. Sa prise de
parole est totale; eUe occupe entièrement la scène et passe en
revue beaucoup de sujets. Par son caractère exhibitionniste très
marqué, elle se donne en spectacle en disant tout d'elle-même et
des autres. Son discours semble fonctionner comme un mIroir dans
lequel les théologiens déchiffrent la banalisation de leur image ct
l'énoncé de leur condamnallon. Sur la place publlque, la FoHe
expose des questions gênantes quI dépassent le statut de celui qui
parle et de son auditoire. Elle dévoUe ce quI était partIellement
masqué. Comme dévoUement d'un sens caché et't~i-ansgressiondes
interdits, la folie crée le "retour du refoule' commun et de tout ce
qu'II faut Impérativement taire pour que la société fonctionne.
La Fol1e a l'excuse de l' inconscience ; elle peu t plaider
l'irresponsabillté comme le permet le genre littéraire choisi par
Érasme. Elle a le droit de dire n'Importe quoi, n'Importe quand et
n'importe où ; sa parole ne passe pas nécessalrement par les
réseaux de diffusion et d'expression précis quI existent dans toute
société 2S.
Les droIts de la FoUe sont Inaliénables. Car, pour
survivre, les institutions et leurs Idéologies doivent organiser la
survie de la Folie qu'elles espèrent pouvoir tolérer sans dommage.
2S Voir 1':1. Foucault, L'Ordre du discours
. Leçon inaugurale prononcée au
Collège de France Je 2 Décembre 1970 , Paris, Gallimard. 1971 .

Tolérer le discours de la Folie, c'est rrévolr et 01 ~aniser les rÈ'gles
-
..
d'une C(llltestatiotl Interne. Seulement, la FoBc érastlll~nnc est
1m prévisi b le : son c1 Iseo urs n' e5 t pas ln on0 tone parce qu'JI repose
sur la rupture permanente el le dér<J.lllement SystéOl<l.tlqUP. .
Dans son déchaînement, la parole de la Folie est ''Irrecevahle''
pour les théologiens. Sa clairvoyance et sa ruse rcJèv€Tl t parfois (lu
démoniaque ct de ('ordre du scandale intolérable . (Jans {I?'i
interstices du discours de la Folle, se lit l'esql.1isse ct'UJl }uge1llcf\\t
dernier dans lequel les théologjeJ1$ sont maltraités . I\\Jêmc.
canalisée, la roUe conserve toutes ses potentialItés subvcrsJves ct
peut se retourner à tout moment cnntre l'idéologIe qui l'exploitE' .
Mals, tant d'Indiscrétion Irrite. Et, ''l'Impeftinen~r" 2fi dont parlaH
JustemE'nt l'hu~)anlste Jacques Davy, célrdinal·do renotl, est à la
SOUfre de l'hostilité que la Folle a rencontrée auprès des théologlells
que le caractère subversif de l'éloge place sur la défenslve . Alors,
se révèle au grand jour l'incapacité des tll~o)ogîens à entretenir et à
canal1ser les cxJgences qll'll~ veulent raralyser d,l.tlS l'activIté de la
[oHe dont le dIscours est r(lntestat~'re.
La Folle gêne. ft il est normal qu'on 1,,1 ligote et l'Isole afin de
restaurer l'autorité bafouée df.' l'Église; qu'on es~,lle de se déJJvl"cr
d'elle, comme les AthénIens (1~ Socrate .. la tertre à "1<1' Un Dorp
montre que le désir le plus tenace; des théologiens e~t de supprimer
et d'efracer radicalement cette fissure in terlle, cel écart mortel, fI ue
représente la parole d'Érasm~ amplirJée par la rolie . Car. au sein de
l'Institution. l'Ironie qui est une fête gratuite de "esprit est DWJ
reçue. Elle est encore 11101ns admise dans la nature d'aIlleurs
26 Cité par É. Callot. Doctrines el fjgure.~ humanistes, Pari$, Société d'Édition
Les Belles lettres, 1963, p.170 .

l'instinct ne plaisante pas. Dans un jeu où la plume et la parole
acquièrent un statut identique à celui de l'épée et où la violence
verbale est synonyme de violence physique, le dIvertissement
auquel appelle la Folie n'a plus sa place.
Dès lors que la Folie ne peut plus bénéficier des circonstances
attén uantes derrIère lesquelles elle s'abritait, les théologiens on t
refusé de continuer à rire car, comme l'affirme très justement
André Glucksman, "pour le gouvernement de la raIson, il n'y a pas
de contestataire· Innocent Il 27. Par exemple, les chapitres XL et XLI
de l'Éloge de la Folle développent les mêmes thèmes que certains
colloques comme PeregrinarJo re/iglonis ergo 28.
Dès l'Instant où les théologiens ont cru, ef à juste tltre, décelet
des moments de lucidité chez la Folie, elle perd son charme. La
conséquence immédiate de cette situation est d'inviter à une
relecture qui, rompant avec la nalveté du pacte de lecture initial,
considérerait que toute pensée de la Folie est littéralement
dé pendan te ct 'arrlère- pen sées su bversives dans le co n tex te de la
chrétienté de l'époque.
VoHà la Folle prise en Oagrant délit de truquage. L'enjeu est
d'importance. Ou la Folie accepte d'être convaIncue de mensonge et
de faire son mea culpa , ou elle persIste dans son attitude au rIsque
de s'aliéner les théologiens. Sans l'ombre d'une hésitation, la Folie
accepte l'affrontement. LI incipit du chapitre LIlI est exemplaire. Il
27 "L'Impossible Monsieur Socrate" , Au C01WJ1enCemenr était l'inrerruption ,
ln Les Maîtres penseurs, Paris. Grasset et Fasquelle, 19ï7, 3, p.79 . Voir le
Compte-rendu de 1'-1. Clavel, in Nous J'av'ons tous tué ou "ce juif de Socrate!. .. ",
ParIs, Seuil, 1977, pp.313~336.
28 Éd. j. Chomarat, pp.70S-77E> .

262
montre l'audace inouïe de la Folle à travers un passage admIrable
dans sa lucidité comme d'autres le sont dans leur délire:
"Quant aux théologiens, il vaudrait peut-être mieux les
passer soLis silence, ne pas remuer cette camarine nt toucher
cette anagyre, car c'est une race extrêmement sourcilleuse et
Irritable; Ils seraient bien capables de m'attaquer avec mille
conclusions fotmées en escadron, de me forcer à la rétractation
et, en cas de refus, de me proclamer hérétique. Car ils ont
l'habitude de terroriser sur le champ avec cette foudre ceux
qu'ils n'aiment pas " 29 .
Placée dans cette position Inaugurale qui la valorise comme de
repère ftxe et point d'ancrage, cette déclaration de guerre incline à
penser que la rolle est consciente du statut de sa parole.
Dès les premiers mots, la rolie s'installe dans la situation objective
de l'affrontement; la rupture avec les théologIens est inévitable. Le
dédoublement d'Érasme dans la flction de l'ÉLoge ct'" la Folie devlent
éminemment suspect. Pour les théologiens, la puissance de la Folle
s'exprIme sans pour autant Indiquer clairement l'Instance de son
élaboration; c'est la féroce et terrible ironie de l'abîme d'autant
plus efficace qu'elle provient d'un adversaire non localisable.
La structure abyssale et labyrinthique de l'Ironie en fait un discours
visant le pouvoir et l'ordre établl .
Pour la Folle, comme pour les théologiens, tous les principes
sont engendrés par un principe unique et suprême, qui est le
prlncJpe générateur. Ce prIncipe générateur, c'est, pour la Folle,
celui de subversion et, pour les théologIens, celui d'Ordre.
Le principe d'ordre est entendu simultanément dans ses deux sens:
l'ordre en tant que contraire du désordre incarné par la Folie et
29 Éloge de la Folie. LIll, p.64. Voir aussi Adages, 64 et 65.

,.
263
l'ordre comme organisation générale de l'Église et de la société
fondées sur J'existence de diverses hiérarchies stables et par
conséquent inégalitaires.
Le désordre Introduit par la Folle est donc relatif à une conception
de j'ordre, elle-même relative. Dans les plis et les replis de sa
trame, la parole de la Folle fait et défait le système dans une
représentation Inédite qui déforme singulièrement la figure du
théologien dans sa sacralité socialisée.
N'existant que par l'excès, la Folie est idéalement apte à épuiser
toutes les possIbilités de transgression . La liberté sans limite
qu'eUe revendique constitue un attentat à l'ordre, un signe qui fait
d'elle un hérétique aux yeux des théologiens incapables d'affronter
Je supplice de sa parole. Démoniaque sans le savoIr, la Folie, en
affirmant que tout est duperIe, se conduit paradoxalement comme
un destructeur obnubilé par le Bien . Et, parce qu'elle se sent
supérieure à sa folie, elle donne une vision cohérente du chaos
instauré par Je Clergé qui, comme Satan, a refait en sens inverse
tout le parcours de la CréatIon. Dans la perspective de l'Éloge de la
FolIe, respecter l'otdre établi, c'est d'abord dénoncer Je désordre
introduIt dans l'ÉglIse du Christ.
Dans cette vIsion du monde qui s'articule autour de la notion
d'ordre, s'affrontent la Folle el (es théologiens. À travers les propos
de la folie, le théologien volt Justement la répercussion et l'écho
déformé de son propre langage , la possibilité de sa propre
duplication; c'est-à-dire de sa non-vérité et de ,:.ùn simulacre.
Inversant les rôles, la Folie instaure un ordre quI relève de
l'inadmissible; eUe évalue les théologIens et fait aJnsl le procès des
Juges accusés de vendre les signes et les insignes de la religion à

ZG4
travers une parole exégétique dévaluée , donc seconde et
secondàire.
La Folle ne respecte rien. Les trouvailles audacieuses de sa
langue magnIfiquement Inventlve ébranlen t les certitudes
dogmatiques réduites à la facticité Impondérable. Son éloge se
construit à partir d'une poétique de la déviance et de la
transgressIon de l'ordre. Son regard pervertit la nature de l'Église
telle que l'a structurée le Clergé de ['époque. Il la déguise et la
corrompt toujours avec une insondable lucidité et méchanceté. Le
monde, tel qu'JI apparaît dans la perception prosaïque, est ébranlé.
IJ chancelle. Un univers le remplace dans leqG21 l'inconcevable,
l'irrationnel et J'impossible deviennent habituels sans cesser d'être
scandaleux.
Avec Dame Folie, [es lois ne s'imposent plus mals restent
présentes ann de pouvoir être bafouées. Les exceptions sont assez
nonlbreuses pour contester la règle établie et semblent, en même
temps. trop étranges pour permettre de créer une nouvelle règle.
À travers un dérèglement érigé en pratique systématique, la Folie
remet en cause l'ordre. Mais, elle ne sort pas sans dommage de ses
pratiques de déviance ; elle doit s'en persuader elJe-même et
répéter inlassablement une transgression qui, parfois, se dénie en
son exagération même _ Portée à un poiIH d'Incandescence
exemplaire. sa parole, qui risque de s'anéantir dans la catastrophe
qu'elJe a stlscltée, est une déflagration llbérant la charge explosive
dont tous les fidèles de l'époque sont virtuellement porteurs. Elle
est tendue vers un au-delà du code et du signe.
Dans c~tte perspective, le projet de la Folie relève de la
subversion; elle cherche à libérer l'esprit des enchaînements et des

ZuS
déterminismes séculaires, des prises et des emprises culttirelJes qui·
fixent l'être dans des postures et des statuts astreignants forçant à
la répétition et à l'anonymat. Dans son surgissement d'événement
créateut Irréductible, elle se livre à un jeu de (dé)composttlon qui
est, en définHive, une revendIcation de vie contre la mort Inhérente
au discours officiel de l'époque. Mals, même érigée en bouc
émissaIre, la Folie parvIendrait à formuler une projection
satisfaisante du Manque pour restituer à l'Église aliénée sa pureté
originelle, pour la mener jusqu'à une transparence épanouie. Elle
ne s'attaque pas seulement à l'ordre mais aussi à l'obscurité, sjnon
l'obscurantisme.
Pour la Folle, le "Connais-toi toj-même" Inscrit sur le fronton
du temple de l'oracle d'Apollon à Delphes s'Impose comme impératif
c' ;
commun. Dans toutes ses manifestations, l'activité de la Folie est un
lnstrument de connaissance, et donc de libération. Pour elle, parler
sIgnifie inventer, créer et s'engager hors des sentiers battus à la
recherche de voies nouveJJes . Et, comme tout créateur, la Folie
refuse le prIncipe d'autorité que l'encomlum voudra constamment
dépasser en défiant l'être quJ l'Incarne: le théologien. Ce défi
ImplIque la teconquête de l'Instrument monopoJisé par le
théologIen: la parole sur la Parole.
C'est pourquoi, dans sa prosopopée, la Folie confisque la parole qui
est d'ailleurs l'unique valeur dont eHe a la certitude. Elle l'exhibe
ostensiblement comme un mirolr qui lui renvoie Le reflet d'une
puissance que les théologiens auraient voulu anéantir. Jamais
Narcisse ne s'est regardé avec au tant de complaisance. Dans cette
bataille contre l'ordre, le tabou devient totem car, entrant par
effraction dans un domaine quI n'est pas le sien, la Folle dé-Joue le
discours théologique et Installe son propos dans une zone de
turbulence généralisée.

266
La Folle exprime une pensée libertaire Ignorant toute norme.
Avec elle. les repères bougent; elle banalise la ligne de démarcation
qui, dans toute conception de l'ordre, sépare le permis de l'Interdit.
Tous les aspects du discours libertaire sont présents et suivent les
mutations Inressantes de la Folie. C'est peut-être pourquoi son
discours est marqué, au plan social, par un souclllbertaire ; au plan
esthétique, par la parodie et l'ironie, et, au plan philosophique, par
t'axiome de traditlon humaniste et socratique quF150se la libération
comme fruit de la connaissance.
Moins naïve et plus audacieuse que les autres fidèles, la Folle
tient un propos à travers lequel se lit l'autoportrait d'un rebelle
Inapte à toute forme d'obéissance. Elle survient à l'intérieur d'un
ordre où le langage religieux réfléchit la matérlaHsation de ta
conscience et où les fidèles aliénés ne peuvent plus proférer qu'un
langage dépersonnalisé et vIdé de sa substance. La singularité et Ja
gloire de cet éternel réfractaire qu'est la Folie tiennent dans cet
éloge kaléidoscopique comportant des tableaux inoubliables, semé
de fulgurantes visIons, Jalonné de portraits féroces et ponctué de
crIs de colère et de sarcasmes. En bradant les mythes, la Folie
pense ainsi la survie de l'Église du Christ.
Et, selon les théologiens, la banalisatIon des rapports
hiérarchiques à laquelle se livre la Folie est créatrice de désordre.
À l'arrière-plan de l'Éloge de la Folie et de la Lettre à Martin Dorp,
se dessinent ces deux conceptions qui Informent la production et la
réception du livre. Mais, simplement, dans la mise en scène de la
Folle, les théologiens ne parlent pas; leur discours est "parlé" par la
FoIte qui, puisque l'enjeu est polémjque, leur attribue une
représentation négatlve à t'intérieu r de sa théâ trallsatlon . Car,

267
comme entreprise socratique, l'Éloge de la Folie e~t d'abord dirigée
contre le "théologastre" 31 ; ce néologisme forgé par Érasme
désignant ,les sophIstes ridicules et pédants qui sont visés par la
Folle. Les théologiens, dans la perspective d'Érasme, ont exactement
le même statut que les sophistes dans les Dialogues de Platon. C'est
pourquoi la Folie se marginalise et fonctionne à la fols comme un
contre-pouvoir et un "gal savoir" ; elle montre, bien avant Le
Crépuscule des idoles de Nietzsche, que toute véritable phHosophie
se fait" à coups de marteau" .
"
31 Voir A. Godin, "Théologie", Dictionnaire, in Érasme. Éloge de la. Folie,
Adages, CoJJoques, Réfle:dons sur J'Arr, J'Éducation, fa Re fi!Z ion, la Guerre, la
Philosopllie , Correspondance, éd. dt., pp. CCXXYl-CCXXL'< T

2G8
B. VFRS UN "CHRISTIANISME CRITIQUE" 30
De manIère conjoInte et sImultanée, la contestation d'Érasme
porte sur le savoir et le pouvoIr des théologiens. AsslmJlant ce
"savoir-pouvoir" à un néant, Érasme voudrait le remplacer par une
réalité beaucoup plus ronforme au message de' l'Évangile. Et,
puisque l'Encomlum Martre constitue un sermon à l'envers, la Folie
va en profiter pour construire une Image négative des théologIens
assimilés à des sophistes attachant beaucoup d'importance à la
forme:
"lis baptisent partout et pourtant nulle part Hs n'ont enseigné
quelle est la cause formelle, matérIelle, efficiente et finale du
baptême, et chez eux nulle mention de son caractère délébile
ou indélébile" 32 .
" Théologienne en bois de figuier" 33 , la Folle quI s'auto-dévalorise
d'abord, va ensuite attaquer les théologiens en posant le problème
sous un angle éthique . Gens de peu de modestie, "ces grands
théologiens, gros et gras Il 34 sont rendus heureux par " leur propre
pl1Jlautie" 35. Ils sont aussl coupables d'une désacralisation de la
chrétienté qu'ils recouvrent" avec leurs ornements pour mystère et
presque de théâtre Il 36. L'une des expressions les plus achevées de
30 Ce titre s'Inspire évidemment des travaux de P. Mesnard à qui revient la
paternité de l'expression "Christianisme critique" . Voir Erasme et le
Cbristianisrne critique, op. cit.
32 UIl, p.67 .
33 LXV, p.92 . Voir aussi Adages. 685 .
34 LXIII , p.B8 .
3S LIll, p.G4 .
36 LlX, p.BO .
f '

269
cette théâtraiisation dont sont coupables les théologiens se trouve
dans le chapitre UV 37 .
En vilipendant ironiquement ces "hommes assez modestes" 38 ,
la Folle les décrit en Insistant sur leurs prétentions et la vanité de
leur savoir:
"Ces sornettes et mille autres du même genre leur bourrent et
farcissent 51 bien la tête, que le cerveau de Jupiter n'était pas
aussI gros, j'Imagine, quand 11 accouchait de Pallas, et implorait
la hache de Vulcain. Aussi ne soyez pas surpris si vous voyez
leurs têtes si soigneusement serrées de tant de bandeaux dans
les discussions publiques, car autrement elles éclateraientrr39 •
Mais les attaques de 11 Encomiunl Mariée portent principalement sur
la rhétorique des théologiens. Évoquant la figure du théologien, la
Folie dit au chapitre XLV de sa déclamation :" Qufon aille écouter le
1--
sermon à t'église (. .. ) . Si le braillard, pardon, je voulais dire
l'orateur (...) " 40. Le ton est donné par ce lapsus (ln)volontalre qui
constitue 'l'une des multiples formes par lesquelles la Folle
dévalorise les pratiques langagières des théologiens.
37 "Allons! vraiment, quel comédien, quel bateleur donnerait un meilleur
spec tade q u'e ceux-ci faisant de ta rhétoriq ue dans teur·s sermons, avec un
parfait ridicule, mais en imitant de façon agréable ce que les rhéteurs ont
enseigné sur l'art de parler? Dieu immortel. comme ils gesticulent, comme ils
changent de voix quand il faut, comme ils chantonnent, comme ils se
démènent, comme ils changent de visage à volonté, comme Hs jettent le
trouble partout avec leurs cris! Et cet art de prier, un petit frère le transmet
à un autre petit frère, de la main à la main, comme une chose secrète. Bien
qu'il ne me salt pas permis de le connaître, j'en parlerai pourtant tant bien
que mal par conjectures" .
38 LIlI, p.6ï.
39 Ibid., p.70 .
40 P.53 .

270
Par opposition à la simplicité et à la clarté caractéristiques du
message bIblique, les sermons des théologiens sont obscurs;
composés de "sentences (... ) paradoxales" 41 , "Us regorgent de mots
nouvellement lnventés et de termes extraordInaires" 42. De l'avis
de la Folle, le résultat de ces pratiques rhétoriques quI sont
amplifiées par les sectes est d'embrouiller le sehs de J'Écriture. Dès
lors, l'ironie se fait terrible envers ces nouveaux sophistes:
"Il Y a d'Innombrables finasseries, encore plus subtiles, sur les
notions, les relations, les formalités, les quiddités, les ecceltés,
choses que personne ne saurait atteindre du regard, à moins
d'être un Lyncée pour voir à travers les plus profondes
ténèbres, ce qui n'ex1ste nuHe part" 43 .
<-
AInsi s'explique que la contestation de la Folie s'en prenne
Indifféremment au savoir et au pouvoir qulincarnent les théologiens
dans le contexte particulier du XVIe siècle . Elle défigure
violemment l'identité du savoir et du pouvoir des théologiens en
leur révéiartt l'abîme qui les sépare du Christ.
"Dans toutes, il y a tant d'éruditIon, tant de complexité
qu'à mon sens les apôtres eux-mêmes auraient besoin d'Un
autre Esprit s'il leur fallait engager la lutte contre ce rtouveau
genre de théologiens" 44 ,
dit méchamment la Folie en dénonçant les sectes à travers un tral!
d'ironie d'une impeccable vérité et dont se sont manifestement
41 LIll, p.65.
42lbjd.
431'bjd.

44 Ibid., p.66 .

271
Inspirés les au teurs de La Sa tyre Ménippée 45. Contre ces
t1théologastres", "ironie de la Folie est à la fois un moyen de se
défendre et une arme. Mals leur haine irrépressible trahit leur
dogmatisme culturel et discrédite d'avance leur critique. Leur refus
de comprendre est un signe quI légitime le discours de la Folle. Et,
par-delà ses facéties. la Folie s'engage dans une controverse
idéologique en discutant point par polnt les nombreuses obscurités
présentes dans la pratique et le discours des théologiens. Car, elle
appartient aussi à l'ordre qu'elfe dénonce et son ironie n'est, en
définitive, qu'un réflexe de volvation .
L'ironie de la Folie est donc une contribution à ce que Pierre
Mesnard a appété "le Christianisme critique" 46 d'Érasme. Le
Rotterdamois voudrait initIer une réforme de l'Église 47 , quI passe
essentIellement par la transformation des théologiens, gardiens de
4S Voir UV, pp.ï 1-72 : "Enfin tous mettent un zèle admirable à se sjngularlser
par leur mode de vie" leur plus grand désir est de ne pas se ressembler entre
eux . Ils tirent aussi une bonne part de leur bonheur de leurs surnoms : ils
sont contents d'être appelés cordeliers et certains parmi eux colétans d'autres
. mineurs, d'autres minimes, d'auo"es bullistes . Et voici les bénédictins, et voilà
les bernardins; lei les brigittlns, là les augustiniens, ici les guillemites, là les
jacobites, comme si c'était trop peu d'être appelés chrétiens" . Volr Abrégé
des estats de Paris convoquez au 1()€ de Fevrier 1593 par les chefs de la ligue,
j n La. Sal}T€'
Ménippée ou la \\-"errU du catholicon ( selon l'édition princeps de
1594 ), éd. critique par Ch. Read, Paris, Librairie des Bjbliophî1es, 1876, pAS.
46 En ce qui concerne cette dimension de la question, on pourra consulter L.-
E. Halkjn, "Érasme et la critique du Christianisme ., in Revue de Litté{"ature
Comparée Française,
1978, vol. 52, n02-3. pp. l i 1-182; "Le Message érasmien :
de la critique du Christianisme au Christianisme critique", ln Érasme parmi
nous,
Paris, Fayard, 1987; P. J\\lesnard, Érasme el le Chrisri.1nisme critique,
op. cit., et j.-B. Pineau, Érasm,e . Sa pensée religieuse, PariS. P.U.F., 1924.
47 Volr les travaux de Fr. Bferlaire, "Les Colloques
d'Érasme. Histoire et
enselgnemen t ", in Geschiedenis en Onderwijs , Bulletin de la Fédération
Belge des Professeurs d 'Histo1re , 20, 1970, pp.l1- 35 ; Érasme el ses Colloques:
Je livre d'une vie, Genève, Droz, 1977, et Les Colloques.d'tl-asme : réforme des
études, réforme des mœurs et réfonne de l'Église au XVIe siècle, Paris, Les
Belles Lettres, 1978 .

272
l'Institution et dépositaires de la parole divine. Éfûdit de premIère
envergure, Érasme, dans son analyse de la situation de l'Église, a
repéré tous les dangets qui menacent J'Institution et qu'il nra cessés
de dénoncer. La réforme érasmlenne vise tous les domaines de
l'Église; eJJe cherche à Instaurer un nouveau type de rapport entre
le chrétien et son Seigneur tel que le montre, par exemple~ le ttaJté
du Modus orandJ De~m. AinsI, dans l'Éloge de la Folle, sans toucher
au dogme 48 , Érasme condamne les abus, le formalisme et rêve
d'enlever aux théologiens la dlrectlon Intellectuelle des fidèles.
"Au-delà de la critique du Christianisme, l'Éloge est la manifestation
du Christianisme critique" , nous ('onfle Léon -E. Halkln 49 .
Pour la Folie, l'espace du sermon est un lieu de l'agressivité,
une instance de répression où la rhétorique de la chaire porte en
eUe-même l'lnscriptJon de l'étouffement des auditeurs. Dans ces
conditions, la parole de la Folie est forcément polémique; elle se
fait à partir d'un lieu quI fonctionne comme celui d'une
transgression dont l'objectif est de frapper de désuétude les
discours des religIeux au milieu desquels sa prosopopée surgit.
La condamnation Jdéologique et esthétique des formes lJttéraires du
dlscours sacerdotal du XVIe siècle engendre automatiquement ce)]e
de la· Morale qu'elles reflètent comme celle de la société qui
constitue le mllJeu de leur expression.
La Folle considère l'énonciation sacerdotale comme un grand
ressassement qui prétend satisfaire sa volonté d'exprimer la vérité
des Écritures Saintes par une rhétorique reposant sur des procédés
artificiels et surajoutés qui sont très en-deçà de la substance du
48 Cf. L.-E. Hal.kin, Érasme et la critique du Christianisme, Gi'>: dt., p.182 .
49 "Un Pamphlet religieux: l'Éloge de la Folie", art. dt. , p.125 .

273
texte sacré. C'est justement cette rhétorique qui est attaquée et
parodiée par la Fane qui, en s'appuyant sur "l'arsenal Ironique" 50 ,
devient le créateur tout puissant d'un monde à 'j'envers et ruine
toute possibilité. d'accorder le moindre crédit à la rhétorIque de la
chaire telle qu'elle la connaît, la vit et l'~"{pose .
Quintessence de délIcatesse et IncorrIgible amateur de
facéties, Dame Folle arrache un à un les masq ues de ses adversaires
afin de retrouver la.pureté InitIale du Christianisme. Son monde,
qui s'engendre dans le délire, présente les théologiens comme la
valeur absolue du négatif à laquelle li faut opposer la Vérité de la
parole du Christ qui fonctionne comme une pure détermination
épistémologique et comme le fondement d'une République
Chrétienne 51 . La parole de la Faite est un avertissement en même
temps qu'une prophétie qui implique un repentir moral.
À ce titre, elle repose sur un antique préconstrult évangélique: eUe
veut anticiper le reniement de saint Pierre et le baIser de Judas;
son Heu idéologIque est le Jardin de Gethsémani. Le discours des
théologiens s'évanouit quand on lui oppose la proposition
alternatlve du vrai que prononce la FoJie . Totalement insoumise et
"inasservlssable", la Folie compose un éloge qui porte l'exacte
mesure de la réalité et de la vérité en même temps que la trace de
la fière devIse d'Érasme :" Nu/li conceda".
L'Ironie permet la destruction magistrale de toutes les
pratiques discursives qui trahissent la lettre et l'esprit de "la
- - - - - - - - -
50 J. Ramba ult, "L'Arsenal ironique" • in L'Arc, 33 ( La u tréamon t ), nouv.
édition, 1990, pp.5S-67.
51 Voir O. Schottenloher, .. Érasme el la Resptlblica Christiana", in Colloquia
Erasmiana Turonensia
, op. cH., t. n, pp.6G7-690 .

274
philosophie du Christ" et dont Érasme donne un catalogue presque
complet.
Dans l'Éloge de la Folie. l'énonciation sacerdotale et sa critIque
Jallllssen t slmultanémen t, irrémédiablement contradictoires,
Irréconciliables. Du fait de ses orIgines antagonIstes, la résultante
de ces deux forces perpétuellement opposées acquiert certaines
qualités proprement poétiques. Au-delà du dialogue idéologique
des sectes. Érasme es~ aussi l'homme du dtaf6gue des textes.
L'antagonisme entre le discours théologique et sa critique Influence
le mode d'engendrement même du discours car il autorise l'appel
constant à une intertextuallté qui est la conditIon de possibilité de
la prosopopée de la Folle. En même temps qu'elle construit son
propre discours, la Folie trafique les pôles Idéo)ogiques d'autres
discours qui sont ainsi ruinés. Le discours de la Folie sent le besoin
de s'lnfiltrer dans le discours de l'autre pour s'afflrmer comme
discours autre et gagner ainsi le parI de l'originalité.
Dès l'exorde, la parole de la Folle est centrée sur elle-même,
mals au cours de la proposition et de son développement, elle
rencontre fatalement d'autres paroles car elle regarde aIlleurs. Et,
dans ce cas,
regarder ailleurs,
signifie et implique
un
"décentrement". Ainsi privée de son centre, la Folle s'embaIJe et
s'amuse de son fonctionnement quI montre, mals est-Il besoin de Je
(re)dLre , que le référent de l'art, ce n'est pas le réel, c'est l'art et la
tradition de l'art.
Ainsi, le langage, qui est l'un des critères par lesquels se
manifeste la folle, subit un traitement partiCulier dans l'Encomillm
Morla=
. Selon les exigences excentriques de la Folie, parler c'est se
livrer à la magie du détour, au vertige du dédoublement et à la
passion de l'errance dont l'Itinéraire désorienté destJtue les

275
porteurs de paroles du rôle et de la mIssion dont Il se sentent
investis. Dans un délire tout à fait remarquable où les signes
voyagen t au-de là de Jeu r SÎtus ct 'orIgine,' la Folie résIste à
l'Imposture avec beaucoup de panache.
L'altérité absolue de la Folle et toutes les marques par lesquelles
elle se laIsse remarquer se manifestent dans le langage qui est celuI
de la démesure caractérIstique de la Renaissance. À travers un~
dérive supprimant le point d'ancrage des repères habituels, elle
précipite le monde dans une chute continue en tout sens . Le
langage de la Folle va Jusqu'au bout de sa possibilIté de négation:
après avoir tout nié, il en arrive à se nier lul-même comme
possibiHté .
L'objectIf d'un tel langage est de créer l'inattendu parce que
dans la déclamation de la Folle, l'événement l'emporte sur
l'habitude, l'improvisation sur la programmation et l'accIdentel sur
la routine. Et, même si elle est circonscrite à travers les limites de
l'œuvre publtée, la parole de la Folie est sans commencement ni fin ;
toute origine supposée étant flctlve et feinte.
La Folie érasmienne change radicalement le statut du discours
théologique. Et, avec elle, le discours littéraire. Interprète de la
nature, la Folle l'exprime; non pas comme un traducteur ou comme
un herméneute qui pourrait modifier la qualité du message, mals
comme un artiste. (nterprète, instrument et organe de la nature, la
Folie permet l'épiphanie de l'être. Puisque sa différence n'est pas
nécessairement une déficience, son extravagance devIent la marque
extrême de la sensibilité du génie. Dans cette pe~~~ctive, l'œuvre
littéraire née du discours de la Folie n'est comptable que de la pure
beauté du geste; 'elle est cette "dépense inutile" dont parle Georges
BataHle.
.

-,
276
Ill, SOCRATE, LA FOLIE ET LE DISCOURS PARADOXAL
A , DISCOURS PARADOXAL ET ENSEMBLE SILÉNIQUE
La folle construit sa prosopopée comme un sermon à l'envers l
où sont ralliés les religIeux qui, dans l'exercice quotidien de leurs
fonctions, ont perdu la simplicIté de parole caractérisant les apôtres
du Christianisme 2 . Elle livre une bataille contre le discours des
religieux dont la fonction est similaire à celle des sophistes que
combattait Socrate. Car, dans les Dialogues de Platon, la violence
qui domine l'histoire politique de la Grèce au Ve siècle trouve un
espace privilégié d'expression dans le discours des sophistes. Avec
les sophIstes, l'utilité remplace la vérité et la dualIté "vraI-faux" quI,
chez Platon, caractérise la conception de la parole, devient une
opposition "efficace-non efflcace" .
Pour une grande part, l'Éloge de la Folie relève du paradoxe
analysé par Jean-Claude MargoUn 3 . En utilIsant la traditIon établie
par Ubanios, Luden, Isocrate et tant d'autres, la FoUe compose un
éloge paradoxal du titre
à la conclusion 4. Élaboré suIvant une
forme qui parodie l'orateur sacré, l'Éloge de la Folie
constitue
l'équivalent ludique du sermon du prêtre. La Folle a l'audace de
monter sur la chaIre et de prendre la place du prédicateur afin de
s'adresser à des fous assimilés aux fidèles.
l M. Fumaroli , ''L'Boquence de la Folle", art. cit ., et M.'"fèeJ, "l'Éloge de la
Folie: Captatio benevolenti~ ", art. cit., p. 23 . Voir aussi f. Tristan et M.
Lever, Le Monde à 'l'envers, Paris, Atelier Hachette-Massln, 1980 .
2 Les AnnotarJons , éd. J. Chomarat, La Langue des Apôtres, Actes, X, 38,
pp.s02, et 504, et Exégèse, Grammairiens et Rhéteurs, Jacob, IV, S, p. 567 .
3 "Parodie et paradoxe dans l'Éloge de la Folie d'Érasme ", art. cit.
4 Ibid., p.3 7.

277
Dans sa parodie, la Folie présertte le sernl/);l et le discours
homélitlque tels que pratiqués à l'époque comme une violence
exercée à, la lettre sur les sujets qui l'écoutent . Et, puisque la
fonction de la Folie est éminemment critique et que l'impertinence
n'est pas son moindre défaut, elle court le même danger que
Socrate qui est tombé sous l'accusation d'impiété 5 .
L'appel à la figure de Socrate permet alnsi le développement
de l'ironie et de la parodie comme étant des techniques sur
lesquelles s'appuie la satire religieuse qui se développe à l'Intérieur
de r Éloge de la Folie.
La Folle s'en défend mals son dIscours, qui utilise le topos du
mundus Inversus , est fatalement voué à la saUre 6 . Certes, Il s'agit
d'une Folle qui parle de la folle à d'autres fous mais le discours
devient très vite un pamphlet où se retrouvent les grandes idées
d'Érasme quI tire secrètement les ressorts de cette fiction complexe:
Ir
DerrIère cette sorte de parole dont l'ironie métaphysiqu.e dévoile
le monde à la lumIère vallée du ChrIst, l'auteur est à la fols
intensément présent et parfaitement absent" 7 .
La Folle examine toutes les catégories soclo-professlonnelles
mais l'importance du volume textuel réservé aux religIeux
(LIlI:
Les ThéologIens; UV : Les Moines; LVII: Les Moines; LV1II : Les
5 Platon, Apologie de Socrate, 24 b-c .
6 Voir LX, p. 82 :"Mais il n'est pas dans mon sujet de passer au crible la vie des
pontifes et des prêtres, car je ne veux pas avoir l'air de composer une satire
au lieu de prononcer un éloge. ni qu'on crolt que je critique les bon princes
tandis que je loue les mauvais. Si j'ai abordé ces quelques points c'est pour
montrer clairement qu'aucun mortel ne peut vivre heureux s'il n'est pas un
initié de mon culte et assuré de ma faveur" .
7 M. Fumaroli, "l'Éloquence de la Folie", art. cit., p.18 . Voir aussi ].-Cl.
Margolln , "Écriture en miroir(s) et lecture symptomale d:~rasme : à propos
du chapitre XXN de l'Éloge de la Folie ", art. ciL, pp. 131-132, et 144

278
Cardinaux; UX : Les Papes, LX : Le Clergé ) n'~s.f pas le résultat du
hasard mais la conséquence d'une activité prénlédltée, volontaire et
délibérée. Et, au bout du compte, la satire que réalise la Folle est
d'une ,l'latence qu'atteIndront rarement les pam·phlets protestants,
même au plus fort du déchaînement des passions religieuses 8 . Et,
de l'avis de louis Bouyer, qui est un ecclésiastique, l'Éloge de la
Folle constitue:
")'un des persinages les plus osés qu'ait Jamais subis la
théologie catholique, voire l'Église elle-même ( sans parler
d'autres Institutions, dont la connexion avec cette dernière
formait précisément ce qu'on entendait par Chrétienté )" 9 •
Il s'agit de la plus vive critique contre l'Église romaine et qui
atteint, sinon en violence, du moins en force et en lmportance, celle,
postérieure, de Voltaire, Pierre Bayle ou Ernest Renan. Dans la
représentation que se fait l'Éloge de la Folie, l'Église c'est l"ensemble
des agents de la Tradition ( Papes, évêques, théologIens ... ) qui
rec ueillen t et systé ma tIsen t les formules dog ma tlq ues dé battues
par eux-mêmes et homologuées par une autorité supérieure à la
leur, bleu que de même nature et de même fonnatlon intellectuelle.
La platsanterie est d'abord l'objectif avoué mais, au fur et à
mesure que la déclamatJon progresse, on volt qu'il est en train de se
produire un événement dans lequel l'orateur et son public devinent
quelque chose d'infiniment plus compromettant. Contre la double
·8 Cf. L.-E. Halkin , Érasme parmi nous. Paris, Fayard, 1987, chap. XXI, "Un
Pamphlet religieux: l'Éloge de la Folie n , pp.115-138 ( reprend "Un Pamphlet
relIgieux ct li XVie siècle : l'Éloge de la Folie ", in Actes du Colloq ue
International
Érasme (Tours, 1986), op. dt., pp.lü9-125).
9 AufOur d'Érasme. Érudes sur le Christianisme des humanistes catholiques,
op. cit.,
Livre III, La Théologie huma.ttiste , de Nicolas qe Cuse à }'Encomium
MarJa?
, chap. VIII. "Erasme, More et l'Encomium MoIiéE\\ p. 88.

279
attente de la Folle et de son public, la littérature débouche sur la
gravité de questions que l'une et l'autre voulaIent laIsser de côté, ne
serait-ce qu'au niveau des forces mIses en Jeu dans le prIncipe
même de parler et d'écouter. Dans son assomption parodIque et
bouffonne, la Folle Interdit finalement à la littérature l'Innocence de
son geste et révèle une forme de culpabilité inhérente à la prise de
parole. Elle-même masquée, la Folle arrache un à un les masques
qul oblitèrent le sens des Écritures SaIntes et au nombre desquels
eUe vise d'abord la pratique et le discours relJgleux .
Au chapitre XLX, le récitant affirme que :"(... ) Il est connu que
toutes les choses humaines. à la manière des sllètles d'Alclblade,
" ,
ont deux faces très différentes (... ) " 10.
L'Éloge de la Folie est donc un ensemble silénlque . À ce titre, LI
exige une 'interprétation pensable comme rupture par rapport à
l'attitude d'adhésion naïve au discours de la Folie dont la fonction
serait d'aveugler l'auditoire qui doit, à chaque ~oment, "changer de
stratégie devant ce texte à la signification plurielle" 11
• Comme
ensemble silénique, ]' Éloge de la FoIJe est un éloge paradoxal; c'est
la forme Inversée de l'EnchiridJon . Car, sur le motif du mundus
Inversus
, Érasme élabore un éloge de la Moria qui fonctionne
comme une louange de la Sophia et comme une recherche du type
idéal de vle chrétienne puisée aux sources les plus pures. C'est ce
qu'Érasme rappelle dans la Lettre à f1.1artin Dorp en se référant à
l'autorité de Platon, le premier des disciples de Socrate t 2.
JO P.141.
Il ].-Cl. Margotin, "ËcrHure en m1roir(s) et lecture symptomale d'Érasme: à
propos du chapitre XXIV de l'Éloge de la Folie ", art. cit., pp. 144-145.··
12 Éd. j. Chomarat, p. 286: "Platon, ce philosophe si grave, trouve bon qu'il y
aH dans les banquets des invitations à boire copieusement parce que, selon
lui, certains défauts peuvent être dissipés par la gaîté du vin qui ne sautaient
être corrigés par la sévérité" .

280
Dans cette perspective, Il faudrait analyser la Lettre à Martin
llirp qui est rédigée en Anvers en 1515 et qui constitue en parUe
un document très Important en ce qui concerne la réception
immédiate de l'É/oge de la Fol1e à la RenaIssance. Très souvent
publiée à la suite de l'Éloge de la Folle, elle prend les alhires d'une
apologie et d'une défense de la Folle-Socrate au procès que lut
intentent les théologiens qui se sont sentis visés par la satire.
C'est la réponse qU'Érasme adresse à son ami Martin Dorp qui, en
septembre 1514, lui a écrit une lettre pour le détourner de sa
tentation de soumettre la Vulgate à une critique philologique et
pour s'élever contre le traitement défavorable de l'image des
théologiens dans l'Éloge de la Folie.
Très rarement étudiée par la critique, la continuité entre le
discours de Dame Folle et celui de la correspondance d'Érasme est
extraordinaire. Le discours épistolaire 13 de l'h umaniste vient
valider le discours flctlonnel de la Folle. Le genre épistolaire dont
relève la Lettre à Martin Dorp vient doubler le.5ênre de l'éloge
paradoxal auquel appartient )'Encomium Modre
.
Dans ce
redoublem~nt, la raison collabore étroitement avec la folie car ta
partie consciente du discours ( la lettre) répète exactement les
mêmes procédés que la partie apparemment Inconsciente ( l'éloge) .
la réalité de la lettre où Érasme parle à visage découvert prend le
relais de la flctton de l'éloge où l'humaniste avait créé une
personnificatIon aHégorlque de la Folie. Un discours revendiqué par
un "je" responsable de ses actes se substitue à la prosopopée de la
Folie. Cet aBer-retour entre les deux genres légitime la nécessité de
13 L'histoire du genre épistolaire à l'intérieur de l'œuvre d'hasme est bIen
retracée par ]. Chomarat , Grammaire et rhétorique chez Érasme, op. dt 1
Cinquième Partie, chap. lll, "La Lettre", t. II, pp. 1003-1052.

281
relire l'Éloge de la Folie à la lumière de la Lettre à:'j'"vtartln Dorp . Car,
51 le choix du qlodèle de communication varie, la position à partit:
de laquelle le dIscours est tenu reste toujours socratique.
Dans cette lettre, Érasme persiste dans son attitude crlUque.
Selon lui, la Folle a, autant que faire se peut, évité le scandale 14
dans sa prosopopée,dont le contenu est très en-deçà de la vérité 15,
Érasme refuse donc de "c hanter en quelque sorte la pallnodle"16
comme le lui demande son ami et admirateur Martin Dorp quI,
malgré la grâce humaniste qui l'éclaIre, appartient encore au monde
scolastique. D'ailleurs, la Folie prévoyait une telle réactJon de la
part des théologIens:
"( ... ) ils seraient bien capables de m'attaquer avec mille
conclusIons formées en escadron, de me forcer à la rétractation
et, en cas de refus, de me proclamer hérétique. Car Ils ont
l'habitude de terroriser sur le champ avec cette foudre ceux
qu'Hs n'aiment pas 1\\ 17 .
.'
La réponse à Martin Dorp confirme et prolonge la position de
la Folle . Pour mieux cerner cette expression (" chanter la
palinodie") qui intervient à la fols dans J'Éloge de la Folle et dans la
Lettre à Martin Dorp 18 , il faudrait relire l'Adage 859 .
14 Éd. J. Chomarat, p.3üS .
15 Ibid., p.3ü9.
16 Ibid.
17 Éloge de la Folie, LUI) p.64.
18 Éd. j. Chomarat, p. 309.

282
À travers cet adage, c'est encore Socrate qU'Érasme prend pour
modèle, Je Socrate du Phèdre J9 • Interrogé par Phèdre, Socrate
expose une doctrine mals, au moment de se séparer de son ami, il
est averti par son démon, le signal divin qui lui est familier; ce qui
l'oblige à reprendre son exposé et à élaborer une palinodie dont le
statut est exceptionnel dans t'histoire de la philosophie . La
présence de cette palinodie au centre du Phèdre est lue comme un
avertissement à Platon: il se prépare à chasser les poètes de la Cité
mais Socrate pourrait partir avec eux, car jJ est aussi poète.
Les censeurs ont exigé de la Folie une rétractation qu'elle
refuse parce qu'elle ne se sent pas dans les conditIons de
communication avec le divin dont bénéficiait Socrate. L'orlglne de
la fameuse palinodie de Socrate dans le Phèdre prend sa source
dans l'avertissement transcendant qui passe par son démon. Mals,
la rétractation que l'on exige de la Folie et d'Érasme est commandée
par des êtres auxquels la Folie ne voue aucun respect car il s'agit
d'une "race extrêmement sourcilleuse et irritable" l,5. De plus, cette
exigence est non avenue
parce que la seule autorité reconnue
comme telle par l'esprit libre qu'est Érasme est celle du Christ :"Je
dois régler ma plume de manIère à ne pas être obligé à la paUnodle
devant le tribunal du Christ où je vais bientôt comparaHre "21 .
La lettre prend, les allures d'une recherche de la vérité, d'un
dialogue socratique . Sans avoir lu la lettre de -Martin Dorp, le
lecteur trouvera l'essentiel de ses arguments dans la réponse
19 Platon, Phèdre 1 242 b et ss.
20 LllI, p.64.
21 Lettre à Thomas More, éd.]. Chomarat, pp.883~884 .

283
d'Érasme qui prend le soIn d'exposer très clairement tous les
reproches contenus dans l'épître de son ami.
La réponse d'Érasme est éminemment dialogique; eUe est émaillée
de formules que l'on retrouve très souvent dans les dialogues
socratiques:
cher Dorp
11
( ••• )
22
(. .. ) mon cherDocv (...) 23 exceJJent
Dorp (... ) 24 exc~Jlent Martin (...) 2S très savant Dorp (... ) " 26.
La discussion est très serrée dans cette lettre qui, comme du teste
l'Éloge de la Folie, prend les allures d'un texte dramatique. La
vivacité du style contrIbue à recréer l'atmosphère d'une
conversation d'humanistes alors que l'activité socratique de la Folie
est confirmée par une référence au Banquet de Platon cité dans te
texte des Saturnales de Macrobe 27 :
lIPlaton, ce philosophe si grave, trouve bon qu'JI y aIt dans les
banquets des invitations à boire copieusement parce que, selon
lut, certains défauts peuvent être dIssipés par la gaIeté du vIn
qui ne sauraient être corrigés par la sévérité Il 28 .
Et, c'est tout naturellement que le récitant de l'Éloge de la Folie qui
a adopté des procédés socratiques, traHe ses détracteurs d'antl-
Socrate. Parlant de quelques théologiens, Érasme dit :rrEt puis
c~rtains d'entre eux sont amenés à la calomnie par l'amour de la
gloire. Car II n'y a pas plus avide de gloire que l'ignorance jointe à la
certI tude de savoir 11 29 .
22 Éd. J. Chomarat, p. 289 . Nous soulignons.
23 Ibid., pp. 298, 299, 309, et 311 . Nous soulignons.
24 Ibid., p.293. Nous soulignons.
25 Ibid., p. 308. Nous soulignons.
26 Ibid., p.312 . Nous soulignons.
27 Sa turnales , II, 8.
28 f:d. J Chomarat, p.286.
29 Ibid., p. 307 .

284
L'attitude de ces théologiens que l'auteur de l'Éloge de la Folie
considère comme des "silènes inversés" est aux antipodes de celle
de Socrate quI, de manière obsédante, affirmaIt ne rIen savoir.
La Lettre à MartIn Dorp s'abrite à nouveau derrière l'autorité
du philosophe grec dont la place est exceptionnelle dans l'œuvre
d'Érasme, La Folle est celle du récitant, de l'auteur et surtout celle
du père fondateur 30 qu'Érasme porte en lui comme une présence
familière et qui lui fait modestement affirmer:
Pour mol il me
11
suffit d'avoir appris ce que dit Socrate, que nous ne savons rien du
tout, et de contribuer comme je Je peux à aider les autres dans leurs
études" 3t .
Née au ras de l'activité quotidIenne et des pratiques des
théologiens, l'IronIe érasmlenne les prend à contre-pied, en flagrant
délit de contradiction avec les Écritures Saintes, et les oblige à
rendre leurs comptes.
Et, pour valoriser ses procédés, Érasme rappelle un détail de son
histoire personnelle qui, en même temps qu'il le rapproche des
théologiens, lui permet de les ridicullser 32 • Ce détail biographique
a son Importance dans la pensée d'Érasme qui en parle dans sa
30 Cf. Fr. Rigolot, "La Loi de l'essai et la Loi du Père: Socrate, Érasme, Luther
et Montaigne", in Études montaignistes en hommage ij·- Pierre Michel,
réunies par Cl. Blum et Fr. Moureau, Genève-Paris, Slatklne-Champion, 1984,
pp.223-231.
31 Éd.]. Chomarat, p.297 .
32 Ibid. ;" Pourtant je fais un tel cas des lettres théologiques que je réserve
habituellement le nom de ''lettres'' à elles seules. J'admire et vénère à tel
point cel ordre que c'est le seul dans lequel j'ai voulu m'enrôler et m'inscrire,
bien que la pudeur me retienne de revendiquer un titre aussi remarquable,
car je n'ignore pas quels mérites en savoir et en conduite exige le titre de
théologien. Qui fait profession d'être théologien fait profession de je ne sais
quoi de supérieur à l'homme" . Voir aussi ]a Lettre.:) servals Roger,B juJ1Jet
1514, éd. j. Chomarat, pp.271-281 .

285
Lettre à Roger Servais 33 . En 1506, en passant par Turin, II s'était
fait recevoir docteur en théologie 34 • Et, pourtant, en publiant
l'Encomium f'.loriœ • Érasme, dans le contexte de l'époque, devient le
destructeur d'un ordre dont il devait être Je garant, Mals Érasme
est Insaisissable comme la conscience qu'II était fait pour
symboliser. Les métaphores animales de l'anguIlle ou du caméléon
qui lui sont appliquées par ses détracteurs, notamment Martin
Luther, rendent compte de ce caractère insaisIssable 35
. En faIt,
J'auteur de l'Éloge de la Folie est un humaniste qui déjoue l'attribut;
il existe, comme Soren Kierkegaard le dIra de Socrate.
r
Pour les théologiens conquis, comme MartIn Dorp, ou méfiants
et versatiles, à 'l'Instar de ceux qui se sentent vIsés dans l'éloge,
Érasme est une énigme, leur propre énigme devenue vivante et
bien décidée à les empêcher de dormir.
Volel une anecdote savoureuse qu'il raconte dans la Lettre à Martin
fup:
"Pour en revenir à ton épître, puisque tu pe'nses qu'il y a un
seul moyen d'apaiser la hargne des théologiens et de retrouver
leur ancienne faveur c'est de chanter en quelque sorte la
palinodie 36 et d'opposer la louange de Sophia à l'éloge de
Morta, tu m'exhortes et me supplies ardemment de Je faire.
Mon cher Dorp, moi qui ne méprise personne que mol-même et
qui déslterais, si possible, être en paix avec la totalité des
mortels, Je ne refuserais pas non pl us de me charger de ce
travaJl, si je ne prévoyais que toute la hargne quI a surgi chez
33 Ibid., pp.2il et 55.
34
Voir]. Chomarat, " Pourquoi Érasme s'est-il fait moine 1", in Actes du
Colloque International Érasme (Tours, 1986), op. cir., pp.233-247.
35 J.~CI. Margotin, "Culture, Rhétorique et Satire dans J'Echo d'Ërasme" • art.
cit., p.49 .
36 Voir Adages, 859 .

286
~
,
.
une poignée d'injustes ignorants, loin de s'éteindre ira
s'exaspérant. Par conséquent j'estime préférable de ne pas
remuer mal qui dort et de ne point toucher à cette camarine 37,
Il vaut mieux, si je ne me trompe, laisser cette hydre s'affaiblir
avec le temps ':. 38 .
Érasme s'amuse à déconstruire le récit quI est à l'orIgIne de la
pratique socratique 39 . Le philosophe grec avait déjà des dIscIples
lorsque l'un d'eux consulta l'oracle de Delphes qu', sans ambages,
dit que Socrate était le plus sage des hommes. Stupéfait, Socrate se
sentit investi d'une mission qui consistait à interroger les autres et
à les obliger à rendre compte de leur (non)savolr .
Dans l'épisode qu'Érasme raconte, le Franciscain joue le rôle de
l'anti-Socrate et, en même temps. partage avec le peuple celuI de
l'oracle de Delphes 40 . La parodie est doublée d'une ironIe car "cet
homme charmant" est représentatif de la catégorie des théologiens
quI sont stigmatisés dans l'Éloge de la Folie et dans )a Lettre à
Martin Dorp .
La figure de Socrate est elle-même ambiguë. double 41 ; elle
est d'une fascinante étrangeté qui permet à la fois les éloges et
suscite, par exemple. la verve d'un Aristophane dans Les Nuées.
Socrate affirme ne rien savoIr, mais c'est précisément là toute sa
scIence. L'Ironie qui habite son dIscours affirme souvent une chose
37 VOif Éloge de la Fohe , LIlI, p.64 . et I~dages. 64 .
38 -Ed.]. Chomarat, pp.309-31û .
39 Platon, Apologie de Socrate, 20 ct -21 d.
"
40 Éd. j. Chomarat, p. 310 : " (... )un Franciscain, Scotiste de grand renom, qui
au jugement ,du peuple salt beaucoup et au sien propre sait tout" .
41 J.-Cl. MargoHn, "Écriture en miroir(s) et lecture symptomale d'Érasme: à
propos du chapitre xxrv de l'Éloge de la Folie ", art. dt, pp. 135 et 145.

287
tout en laissant entendre son contraire. Cette duplicité apparaît à
travers la métaphore du silène privilégiée par Érasme.
La duplicité de Socrate est reprise à nouveaux fraIs dans celle
de la Folie quI Inaugure un brouillage et une dérive des signes dans
ce "texte fondamentalement ambIgu et polysémique "42

À
l'exemple de la duplicité de Socrate, la Folie se veut double. Elle
met un masque, un valle quI, en même temps qu'Il montre un
aspect de son personnage, en cache un autre qui pourraIt être
l'essentiel. Le personnage quI se cache derrIère le masque n'est pas
seulement ce qu'U montre; il est aussi ce qu'il dérobe à l'auditoire.
Comme dans la métaphore du silène, t'extérleu~T recouvert d'une
"ombre tromp~use" 43 ,- ne renvoie pas à l'Intérieur.
Au niveau de l'écriture, cette duplicité permet un brouillage
systématique de l'Information . Faut-Il prendre à la lettre la
prosopopée de la Folie ou faut-li systématiquement l'inverser pour
rétablir la vérité ? Cette question permet de formuler la
problématique du modèle herméneutique qui doIt se déterminer en
faveur d'une lecture de "bonne foy" 44 ou d'une lecture du soupçon
sans pour autant être sûr de déchiffrer le sens dans sa totalIté.
Dans la Lettre à ft.-fartin Dorp, Érasme, citant textuellement
l'Éloge de la Folie, reconnalt avoIr quelque peu oublié la règle de la
convenan(e:
42 Ibid. . p. 140. Voir les pénétrantes remarques de CI. Lévesque, L'Étrangeté
du texte. Essai sur Nietzsche, Freud. B;ancJlOl el Derrida, Paris, U.G.E., 1978 .
43 tXI1, p.84 .
44 Montaigne, Les Essais. Au Lecreur. p.3.

288
"( ... ) je demande qu'on excuse cette faute dans les termes que
valel: mals depuis longtemps Je me suis oubllée et je suis hors
jeu. Au reste s' l1 vous semble que j'ai parlé avec autant de
légèreté ou d'abondance, songez que c'est la Folie et une femme
qui a parlé "45.
Cette citation rétablit le caractère fictif de l'œuvre en légitimant la
dimension esthétique de l'utilisation du masque. Mais, Érasme
opère un brouillage qui répète celui de la Folle. Il clte son propre
texte mals en l'amputant de la sulte que voici: "Mais souvenez-vous
cependant du proverbe grec: Souvent nlême un fou parle à propos,
à molos que vous ne pensiez que cela ne s'applIque pas aux
femmes" 46 .
Cette deuxième partie de la citation contredit la première. En
s'expliquant, Érasme s'en tire par une pirouette et, pour aInsi dIre, il
brouille le brouillage. Supposée enlever les masques de la Folle
pour favorlser la naissance de la vérité, la lettre dml"asme ajoute le
masque au masque. On ne peut pas reprocher à la Folie de se
contredire, ,mais, à l'humaniste qui écrit une lettre, un te) défaut est
impardonnable. Et Érasme le sait très bien.
Mais, on j'a déjà dit, les pratiques flctIves caractéristiques de
la Folie se retrouvent dans la Lettre à f\\-1artln Dorp qui n'apporte
pas l'information néëessaire . Au contraIre, en amputant le texte
d'une partie essentielle à sa signiOcation, elle désinforme celui qui
n'a pas lu l'Éloge de la Folie et se joue des lecteurs inattentifs. Cette
synergie est essentiellement utIHsée comme système de brouillage
d'un dIscours qui, tout en prétendant appartenir à j'empire de la
45 F,d. ]. Chomarat, p. 305 . Voir aussi Adages, 3402, pp.437-440.
46 LXVHI, p.99 . Pour l'étude de ce proverbe, voir Aulu-Gelle, Nuits Attiques,
lI, 6, 9, et Erasme, Adages, 51 .

289
folle, revendique une vérité qui relève du domaine rationnel. Ce
paradoxe est l'une des composantes caractéristiques de l'Bage de la
Folie.

À l'IntérIeur de l'encomium . le discours navigue entre deux
pôles: celui de la folie caractérisé par le délire verbal et celui de la
raison marqué par une lucidité parfois déchirante. Ces deux pôles
s'entrecroisent, s'additionnent, se conjuguent, se relaient et, tel le
travail de Pénélope auquel la Folie fait plusIeurs fols a1lusto047,
produIsent une série de significations contrastées qui appellent une
lecture pl urielle .
La Folie cultive le paradoxe et la contradktlGn . Ces pratiques
participent de sa nature. Elle définit sa prosopopée comme un
dIscours ludique mals prend également la précaution de dire que
ses propos ne sont pas que "plaisanteries" 48 • De la même façon,
elle donne une Interprétation "fantaisiste" 49 du Mythe de la
Caverne avant d'en revenir à une lecture beaucoup plus raisonnable
de La RépublJque de_ Platon 50.
L'Éloge de la Folie, nous l'avons assez dit, se définit comme
une fête. Et. on ne peut pas, comme Je fait Martin Dorp, reprocher à
la Folie le problème de la convenance 51 car sa nature et .son type
de discours portent déjà la marque de cette contradIction. L'éloge
est le texte de toutes les interférences possibles. La FolIe se
comporte comme s'il s'agissait d'excéder, par tous les moyens et au
47 xx,,,{L'<, pA ï ; UH, p.G8, et LVI. p.7 8 .
48 uu, p.G8 .
49 XLV, p.54 .
50 L'\\V1, p.96 .
51 Lettre à Martin Dorp , éd. J. Chomaral. p.l87 .

290
profit des raisons qui l'ont fait naître, les possibilités limitées et
superHclelles de la fiction . Dans les propos que tient la Folle,
l'équivoque est maintenue Jusque dans les derniers mots de la
cledamatio: " Je vois que vous attendez un épilogue, mais vous avez
vraiment perdu l'esprJt Si vous croyez que je me souviens encore de
ce que rai dit, alors que j'al déversé un tel fatras de paroles Il 52 •
La Folie ITétrit de nouveau la rhétorique codifiée en refusant
la mémoIre qui, tradllionnellement, est l'un des cinq offices de
l'écrivain. Mais cette affirmation est immédiatement corrIgée car la
Folie fait intervenir deux adages dont Je redoublement invIte les
"InItiés de Maria" 53
à oubller l'intermède. Elle esquisse une
singulière dialectique de la mémoire et de l'oubli dans laquelle les
termes glissent les uns sur les autres sans pour autant s'effacer tout
à Jait . Dans cette dernière pirouette, qui tient llep.--de conclusion,
elle ne clôt pas son discours; elle l'Installe dans la béance. Par sa
pratique ironique et narquoise, elle se jOlle d'elle-même et des
spectateurs situés par rapport à la traditIon du banquet
(" convives"), à une sltuatIon de communication ("auditeurs") et à un
domaine mystérieux ("initiés") portant, inscrite en lui-même, la
forte probabIlité dlune pratique de la dérision ( n Maria" ).
M-aIs, dans la perspective d'écriture d'une œuvre érasmlenne, ta
Folie est obligée de dépasser son narcissisme et d'affecter un
fonde":lent éthique à son ironie.
52 Ibid., LXVIII, p.99 .
53 LXVIII, p. 100 .
,-

291
B . ÉRASME, SOCRi\\TE Er LE CHR1ST.
L'IRONIE COMME PÉDAGOGIE, SALUT ET CHARITÉ
L'Éloge de la Folie est un texte éminemment compromettant.
Érasme y règle ses comptes avec le Clergé mals son ironie est
salutaire. Le recours à Socrate attribue à la Folie un caractère
pédagogiq ue car
"tantôt elle soulève le rire, parce qu'elle présente une sorte de
modèle réduit et inoffensif d'une anti-humanité exorcisée;
tantôt elle invite à la méditation socratique et s'offre aux plus
lucides comme un miroir de leur vraIe nature Il 54 .
Seulement, Érasme propose aux théologIens une thérapeutique
inédJte qui se structure autour d!une folie .Jont le statut
éminemment prqblématlque permet de pIéger l'Institution dans son
Idéologie. ,Cette thérapeutique passe par des opérations qui
réalisent tour à tour la destruction, la purification et la
réhabilitation d'une théologie triomphalement réinstallée sous le
giron du Christ.
De ce point de vue, le drame de l'impureté de l'Église que
dénonce l'Éloge de la Folie est peut-être historiquement nécessaIre.
Mals, entre le diagnostic de la folie sur les désordres de l'Égllse et la
thérapeutique proposée. se glIsse un type de discours radicalement
subversIf.
Comme toute pédagogie, ceUe de la Folle Implique le malentendu
permanent 55 . Dans l'Encomium l\\-foriœ , un humaniste chrétien
54 R. Klein, ~Le Thème du fou et l'ironie humaniste", art. ciL, p.433 .
SS Cf. Fr. Jeanson, La Foi d'un incroyant, Paris, Seuîl, 1963, Ill, p.120·.

'Ç'"'
292
s'efforce de faIre progresser des théologiens vers la sagesse mats, il
ne peut réaliser cette entreprIse qu'en leur parlant un langage de
fou; c'est-à-dire en .leur donnant une fausse Idée de l'âge adulte, de
la sagesse.
Au plan Idéologique, le discours de la Folie est, dans sa genèse, le
symbole d'une fracture. Et, en s'appuyant paradoxalement sur le
statut de Socrate, La Folie s'octroie une présomption de vérIté dont
la condition de possibIlité se trouve dans le renversement des
valeurs qu'elle opère. Écouter la folie, c'est être digne de cette
délivrance dont sa parole est porteuse 56 .
"Précepteur de l'Europe" 57 , Érasme est avant tout un
pédagogue dans sa propre chapelle qu'il essaie de réformer de
l'intérieur au lieu de chercher l'affrontement dIrect et schIsmatique
comme le fera la Réforme protestante.
La fonction sociale, anthropologique et pédagogique de la Folie est
d'ailleurs exposée par Érasme qui se réfère aux pratiques
caractéristiques de certaines cours royales de l'époque 58 :
Il
N'oublions pas que les plus grands rois ont tant de plaisir en
leur compagnie que plusieurs ne sauraIent nI se mettre à table,
ni se prornèner, ni même passer ne serait-ce qu'une heure sans
eux. Ils préfèrent de beaucoup ces fous à leurs sages austères
que certains, pourtant, entretiennent par vanité" 59 .
56 Cf. Cl. Blum," Éloge de la Tolie . Entendre les fous, écouter le Christ", art. cit.
57 ].-C1. Margolin, Érasme précepteur de l'Europe, Paris, Julliard, 1995 . Voir
aussi, du mêm~ auteur. l'article "Pédagogie et Philosophie."..qms le De Puerls
instituendis d'Erasme", in P<J?dagogica. HJstorica. IV-2, 1965. pp.37o-391 .
58 Cf. L'Uma.JJesïmo. et "La FoUa ". op. cit., et Visages de la Folie (lS()Q-.1650) ,
études réunies par A. Redondo et A. Rochon, Parls, Publications de la
Sorbonne, 1981 .
S9 XXXVI, pA2 . La Lettre à MartÎ11 Dorp confmue de nouveau le dîscours de la
Folle :" (... ) les anciens souverains ont introduit dans leurs cours ce genre de
bouffons: pour que par leur Uberté de langage ils dçrouvrent et corrJgent

293
Érasme attribue une "fonction initiatique" 60 à la Folie qui tend aux
théologiens un miroir dans lequel Il leur est possible de contempler
leur véritable image et de constater ainsi l'abîme qui les sépare du
Christ. C'est une pédagogie par l'exemple qui propose le Christ
comme modèle.
Dans cette situation de communication, la Folie usurpe les
fonctions de maître, donne aux théologiens des leçons sur le Christ
et exerce à la lettre une violence sur le Clergé quI est pourtant
tenant d'une tradition multiséculaire . La parole pédagogique de la
Folie participe ainsi d'une audace inouïe. Elle court-circuIte les
voles traditionnelles de la prise de parole dans l'Église . Se
saisissant d'une parole que personne ne Lui a donnée, la Folle
prétend faire la leçon à ceux qui ont justement une fonction
pédagogique à l'intérieur de l'Église. Ce renversement est légitimé
par la nature du sujet traité. D'ailleurs, dans )'EncomiulJ1 MorJa2
comme dans d'autres œuvres d'humanIstes de la Renaissance, la
ligne de partage entre la folie et la sagesse est très. mInce . Parmi
,-
tant d'autres exemples. voici ce que nous dit Guillaume Budé dans
Le Passage de ]'Hel1énisme au Chrisfianisme :
" Nous devons cultiver la sagesse ou cultiver la folie, si l'on
préfère l'appeler aInsi selon l'interprétation fournie par le sens
commun; car c'est ainsi que l'I'Criture semble l'avoir indIqué et
exprimé" 61.
- - - ---- _.._--.--. ----._---_.- --- - -
- - - -
sans choquer personne certains défauts légers" ( Éd. J. Chomarat, pp.286-
287). Cf. Adages, 201.
60 ].-Cl. Margolin, " Parodie et paradoxe dans l'Éloge de la Folie d'Érasme", art.
cit., p. 43 .
61 Éd. cit.. p.231 .

294
Lieu d'un conflit permanent entre des principes contraires, la
Folle, dans l'Et1rOnlJunl f','lorjéJ2 , n'est pas homogène, ni comme
genre, nI comme fonction . Elle est localisée dans un espace
incertain situé à l'intersection du sérieux et du non sérieux, du
profane et du sacré, de la déraison et de la lucidité tragique.
Érasme maintient cette tension jusqu'à l'extrême limite du possible
car elle fonctionne comme J'une des composantes permettant de
légitimer le statut fictif de l'œuvre et les pratiqus:; rhétoriques sur
lesquelles eUe s'~ppule .'
Érasme s'amuse en jouant sur l'ambiguïté constitutive de la
Folie et son versant sacré-profane. Et, à travers l'Éloge de la FolJe ,
Il Insiste justement sur une forme de folle chrétienne dont Michael-
A Screech a défini l,es composantes 62 . L'Éloge de la Folle nous
présente des fous dont la nature est singulière. Érasme y est classé
au nombre des fous 63 . Socrate est également fou 64 ,de même que
saint Paul 6S . Mais, "Ja folie de Socrate n'était pas sans analogJe
avec celle du Christ" 66 qui n'a pas péché mais qui, fou d'amour 67 ,
est mort pour sauver l'ensemble des hommes.
Dans le développement de cet aspect de la question, Érasme
s'appuie sur une connaissance approfondie de la sémIotique de la
foUe telle qu'elle est parfois exposée dans la Bible. Les fragments
essentiels de cette sémiotique se trouvent redistribués à l'intérieur
--------------.--- .
62 "La FoUe Chrétienne" , in Érasme. L'extase et l'Éloge de la Folie, op. dt.,
III, pp.37-82 .
63 LXI, p.83, et LXlTI, p.88 .
64 Voir, par exemple. Cicéron, De F<lto , V, la.
6s LXIII, pp.85-89 .
66 M.-A. Screech, "ta Folie Chrétienne" , in Prasme . L'exrase et l'Éloge de la
Folie, op. cir., III, p.6 7.
67 LXV, p.94 .

295
'f'
du dIscours de la Folie qui trouve là une occaslon d'établIr très
nettement et de manière irréfutable une parenté transversale entre
sa parole et le texte sacré qui constitue la référence fondamentale
de l'Occident chrétien. L'établissement de cette parenté permet à la
folie érasmlenne de se situer dans un voIsinage que lui envierait
tout chrétien authentique parce qu'elle se trouve désormaJs avec le
Christ, saint Paul, Jérémie GR •• ,
Les exemples sont innombrables qui montrent que la Folie a pour
elle la légitimité :I\\Mals je suls bIen foBe de continuer; les exemples
sont si nombreux qu'ils ne pourraient tous tenir dans les volumes
de Chryslppe et de DIdyme 1\\ 69 . Dans ces condItions, "Il est beau
d'être vitupéré par la Folie", comme l'affirme la Préface 70,
En combinant la satire sociale, le blâme, la mise en garde et
J'examen de conscience qui sont par ailleurs des composantes du
sermon. le discours de la Folie a parfoIs des allures de traité de
pédagogie. Et, dans le contexte de l'Encomium fl..forire , écouter la
parole pédagogique de la Folle devient une exigence à promouvoir.
C'est simplement dans la mesure où cette exigence est respectée
que les théologiens pourront purifier leur propre parole et en faire
un instrument idoine prolongeant et amplifiant le message du
Christ.
Car, pour Érasme de Rotterdam, la véritable éloquence est
inséparable de la sagesse, de cette perfecta saplentia qui consiste à
faire bon usage des mots 71 , tant il est vrai, comme dit Socrate dans
68 LXII-LXV, pp.84-95 .
.-
69 LXV, p.91 ,
70 P.lO.
71 Cf. Fr. Bie-rlalre, Les Col1oques d'Érasme: réforme des etudes, réforme des
mœurs et réforrn·e de l'Église au XVIe siècle, op.
dt. p. 79.

296
>,
te Pllèdré de Platon , que parler improprement est une faute
inadmissIble car" un art oratoIre, œuvre de celui qui, ignorant de la
vérité, n'aura été à la chasse que des opinIons, ce sera, semble-t-il
bIen, un art risible et dépourvu d'art Il 72 . En reprenant ainsi hl
définition de la rhétorique comme ars bene dicel1dJ , Érasme, dans
une perspectlve morale, Insiste sur le contenu sémantique affecté à
bene. Même le discours de la Folie illustre cette dimension éthique
parce que, au-delà de son caractère salutaire, son ironIe est en
définitive une charité.
Dans la stratégie polémique que définit Blaise Pascal à travers
la XIe Pro\\'inclale ï 3 OÙ Il prolonge une tradition chrétJenne, l'ironie
est charité. La présence de cette tendance est exceptionnelle dans
le discours de la Folie et dans la correspondance d'Érasme .
Confirmant le dIscours de la Folle, l'humanIste affirme que l'ironie
n'est pas Intentionnellement nuisible et que son objectif est de
rencontrer l'autre. En somme, malgré loutes les représentations
négatives élaborées par les théologiens, le dIscours de la Folle se
veut pur crI d'amour ct acte de charité
Indigné par la manière dont les théologIens ont reçu son
œuvre, Érasme se défend alnst : "En publiant chacun de mes livres
J'al toujours eu un seul but: apporter par mes efforts quelque chose
d'utHe, et si c'est impossible, en tout cas ne rlen apporter de
nulsibte" ï4.
À l'appui de sa thèse, Érasme invoque la tradition
satirIque de l'Antiquité dont les visées éthiques sont manifestes.
Selon lui, l'Éloge de la FoUe fonctionne comme Le pendant comique
.-
72 262 C,
73 Lettres écrites à un provincial. éd. cil, pp.148-160 .
74 Lettre à Martin Dorp ,éd.]. Chomarat, p. 283.

297
et l'inversion du projet Qui était à la base des œuvres comme
rEnchiridion, L'institution du Prinre Chrétien et le Panégyrique de
Philippe Je Beau.
De plus, selon Érasme, les propos de la Folle sont sans commune
mesure avec la gravité des faits reprochés au Clergé 7S car, dans
l'Encomlum Mariée, le discours s'auto-censure constamment 76 . Et,
dans les moments où eHe reconnaît le caractère implacable de sa
erlUque, la folle déclare l'avoIr fait par charIté, pour que IOle rire fat
plus agréable d'être partagé" 77 .
La déclamation de l'éloge se confond donc a{:ec une entreprise
salutaIre qui permet d'enseigner la modestie et l'humilité. C'est une
entreprIse qui permet aussI de lIbérer les théologIens de leur
aveuglement parce que, derrière ses sarcasmes, la Folie revendIque
une action salutaire qui trouve sa justiflcatlon dans la spiritualité
chrétIenne. Il slaglt moins d'une malédiction ou d'une damnation
éternelle que de la· recherche d'un salut commun car, en dépit de
ses errements, la parole de la Folle se définit comme
" la charité qui s'étend immensément pour subvenir à tous,
enseigner, exhorter, consoler, corriger, avertir, arrêter les
guerres, résister aux princes malhonnêtes et même répandre
de bon cceur son sang pour le troupeau chrétjen, non pas
seulement ses richesses" 78 .
En somme, la charité que la FoBe revendique comme caractère
prIncipal de son ironie est à la rencontre d'une position théologique
et d'une pratique littéraire sur lesquelles il faudra insister.
----- -.----------_. - ---'-'-
75 Ibid., p.300.
76 Ibid., p.30S .
77 Ibid.. p. 288 .
78 Lvm, p.79 .

298
Pour Érasme, la charité est la signiflcation essentielle du
message évangélique. Le Christ mellrt en disant ces mots restés
célèbres "Fiat \\'o/ul1las (ua 1" . C'est la formule d'acceptation et de
soumission chrétienne par excellence: celle du Pater Nosrer , celle
de la Vierge à l'AnnoncIation et celle de Jésus au Mont des Oliviers.
Mals il prononce également des paroles lourdes de douleur et de
spiritualité et indiquant surtout le point culminant de la vertu
chrétienne par excellence, ta charité :" Père, pard'Ohne leur, ils ne
savent pas ce qu'Ils font " 79. La leçon de charité qU'enseIgne le
Christ est ,également admirable lorsque, à travers des propos
qu'Érasme paraphrase ailleurs 80 , lJ affirme : "Vous avez apprIs
qu'il a été dit: œil pour œil. et dent pour dent. Mals mol, je vous dit
de ne pas résister au méchant. Si quelqu'un te frappe sur la Joue
drolte, présente lui l'~utre " 81 .
Cette forme élevée de charité débouche sur la "folie de la CroLx" que
l'Encomium f\\Jor1œ résume d'ailleurs très bien 82 .
En reprenant cette donnée spirituelle. Érasme en fait une
catégorie esthétique légitimée par la référence à la Bible :" Paul a eu
raison de le dire, ta charité ne pèche point: quand elle flatte, c'est
pour être utile, quand elle s'irrite. même chose" 83 . L'Éloge de la
PolJe
revient constamment sur cette notion qui, selon Érasme, est
centrale dans "la philosophie du ChrIst" .
"
79 J. ur, xX.m, 34.
80 LerlTe à Martin Dom. éd. j. Chom<ttat, p. 285 .
81 Matthieu, V, 38-39.
82 LXV, pp.91~C)5 .
83 Lettre à Martin Dorp 1 éd. ]. Chomarat, p. 283 . Cf. Première Épitre de Paul
aux Corinrhiens ,XIII, 5 .

299
Car "le Christ (... ) ne demandera compte que de son précepte, celul
de charité" 84 . Ailleurs, Érasme fait dIre au Christ qui disquaHfle
les dangereuses nouveautés introduites par les ordres religieux et
les congrégations existant:
" D'où vIent, dira -t-il, ce nouveau genre de juifs? Je ne
reconnais qu'une seule loi qui soit véritablement la mienne et
c'est la seule dont Je n'entends pas parler. Jadis, sans employer
le voile d'aucune parabole, J'at promis clairement l'héritage de
mon père non pas à des capuchons, à des petites prIères ou à
des jeûnes mats aux devoIrs de charité" 85 .
la parole critique de l'encomium est constamment transfigurée par
la charité, qui ·permet de réorienter le rapport apparemment
conflictuel entre la Folle et les théologiens. GuIdée par la charité
qui en fait un émule du Christ et de Socrate, Dame Folle apparalt, en
définitive, comme un pamphlétaire amoureux de ses adversaires.
À ce tJtre, son discours fonctionne conIme une pratique
spirHuelle et comme la manifestation d'un élan de générosité
inséparable de l'Humanisme. La vlolence dont eHe est porteuse est
inhérente à sa nature puisqu'elle veut opérer une démystificatIon.
Mals, au-delà de ('agression verbale, l'amour constitue Je mobile
fondamental de son discours. Simple signe extérieur, la haine que
les théologiens ont cru déceler dans son propos est, d'une certaine
façon, de l'amour rentré. Son éloge est une forme de dialogue qui
succombe rarement à sa
propre fascInation
; il Impllque
nécessairement le respect et l'amour de l'autre, comme du- reste la
parole socratique ou la pédagogie du Christ.
84 uv, p. 72 .
85 Ibid.

300
Dénonçant certaines apparences. la charité fait de la Folle un
personnage au CŒur débordant d'amour. Canalisant le soupçon que
la Folle Jette sur la société, elle l'empêche de se transformer en
nihilisme radical. Attribut axJologique de la dénohciation, la charité
affecte un Sens au délire procédant d'une instance de productlon
marquée
par son caractère insensé . La charité
permet
d'homologuer ce discours à la fois porté et étouffé par l'amour; elle
est l'ultime critère et la dernière pertinence permettant de fonder
la légitimité de la parole de la Folie . La Folie cherch~ aInsi à
modifier le rapport entre les théologiens et les fidèles ; son
ambition démesurée est d'introduire dans cet espace de violence
une éthique de la liberté et une poétique de l'amour également
fondées sur la charité.
Cette notion de charité commande, structure et organise la
parole de la Folle. Malgré les risques, elle prononce un éloge
salutaire qui, par-delà les théologiens visés, rejaillit pour s'adresser
au sujet qui le formule.
Pour Socrate également, sauver l'autre c'est être sauvé soi-même;
c'est servir à ce que nul n'ait plus besoin de nous. Dans une
perspective chrétienne, cela s'appelle aussi l'Amour. Et, partout.
Socrate portera cette parole fondatrice d'espoir. L'espoir: le plus
beau mot du langage humaIn après l'amour. L'espot-; l'amour. Chez
le Socrate d'Érasrp.e, il existe une heureuse conjonction de ces deux
données q4e le Christ, lui. réunit dans la notion chrétienne de
charité.
De nouveau, l'identH1cation devient parfalte entre le pur chrétien
dont le Christ fournit le modèle et l'Antiquité la plus spIritualisée
que représente Socrate.

301
Le détour par l'ironie socratique permet à la Folie de rejoindre
le Christ. En se moquant des aulres et d'elle-même sous Je regard
et la présence du Christ, la Folie se pose également comme une
Ogure du péché. PleInement consciente de ses fnsuffis2nces, son
sermon laïc est plus efficace que celuI des prédicateurs qui sont les
représentants Institutionnels du Christ, les exégètes officiels de la
Parole.
La "situation d'ironie généralisée" 86 , qui stigmatise sUrtout
l'éloquence sacrée d'obédience scolastique, permet finalement au
discours de la folie de fonctionner comme J'allégorIe d'une aventure
et d'une œuvre chrétienne. L'Éloge de la Folie élabore un
Hrecentrement" de la parole du ChrIst à partir d'un decorom
paradoxal et audacieux qui Inaugure une nouvelle manière de
penser le sacré. Cette démarche est nécessairement solidaire d'une
en treprIse v lsa nt à di sqlia li fier certaines formes ct' énonclation
sacerdotale peçues comme des menaces qui planent sur la
manifestation de l'esprit religieux à la Renaissance ~
86 M. FumaroIi, "L'Éloquence de la Folie" .. art. cit. .. p.16.
Cette partie reprend des éléments exposés dans un article intitulé" ironie et
Charité dans l'Encomiwn Moriœ d'Érasme de Rotterdam" et à paraître dans la
Revue Africaine des Études Classiques.

302
CONCLUSION
"Quelle destlnée que la mienne !" affirme Érasme dans une·
lettre adressée à son ami Thomas More l . Par delà le caractère
Ironique de ces propos, celte affirmation jette de précieuses lueurs
sur la personnalité du Rotterdamots quI, avec Martin Luther, saint
Ignace de Loyola et Jean Calvin, a contribué à l'élaboration de
l'histoire spirituelle de la Renaissance.
Honoré comme "père", "mère" et "maître de culture", 2 il est célébré
par Rabelais qui le considère comme "Je protecteur et défenseur des
lettres, InvincIble champion du vrai" 3 et par Montaigne qui dans
Les Essais, écrit: "Qui m'eut faiet veolr Érasme autrefois, il eust
esté malaisé que je n'eusse pris pour adages et apophtegmes tout ce
qu'il eust dit à son valet et à son hostesse " 4 .
Érasme est donc un écrivain singuHer . L'apparHlon de ce
visiteur insolite fut l'une des plus belles intrusions dans l'histoire
de la littérature de la Renaissance. La portée de son combat est
consIdérable. Son ombre qui plane sur tout le slèçJ~ ne pourra pas
empêcher les rêves de. l'Humanisme de se briser et la sagesse
antJque de quItter le monde en se déguisant sous l'habit bouffon de
Rabelais ou en se réfugIant dans la haute tour de Montaigne.
Connu en [-rance dès 15] 1 dans J'édItion parisienne de
l'imprimeur Gilles Gourmont, l'Éloge de la Folie constitue le
manifeste d'une nouvelle écriture érasmienne . Des manifestes, Il a
- - . - - - - - - -
] ed. j. Chomarat, p.890 .
2 Rabelais. Lertre à Érasme, Lettres et Écrits dh-ers, in Œuvres Complètes, éd.
cit., p.499 .
3 Ibid.
4 Ill, 2, 810 C _Voir R. Trinquet, La Jeunesse de Montaigne. Pans, Nizet, 1972 .

303
le succès de scandale, la volonté de con.testa~~0n radicale et la
violence du dIscours: Ainsi, dans ses excès de langage, la Folle,
armée de sa seule liberté de parole. s'appuie surtout sur la figure
de Socrate afin de formuler une exigence de dépassemen t qui passe
par la remise en questlon de la vanité humaine et la subversion
d'un dIscours théologique fossIlIsé par les pratiques multlsécuJatres
dans lesquelles l'ont enfenné les interprètes institutionnels de la
Parole biblique.
'
"Profondément pieux et farouchement antJ-cIérlcal" 5, Érasme,
dans l'Éloge de la Folle, élabore une représentation de Socrate qui
se signale par son originalité. Cette singularlté est une conséquence
du sujet traité ( la FoUe) et du genre choisi (la déclamation) qui
constitue une parodie du sermon. Au bout du compte, Érasme en
arrIve à une construction inédite et exemplaire de la figure de
Socrate.
Les paroles jugées blasphématoires par les théologiens constltuent
une forme de partJcipatJon au sacré. La Folie est chrétienne mals
elle n'est pas paralysée par le sacré. Au contraire, en fonctionnant
comme la conscIence morale de l'ÉglIse, elle terrorise les
théologiens. À l'Image de celle de Socrate, sa parole assume des
fonctions critiques à l'intérieur de "la Cité de Dieu" ; c'est celle du
"taon" ou de la "torpille" qui interpelle et inquiète l'Église. Même st
Érasme, comme Rabelais et les évangélistes du XVIe siècle, semble
prêcher dans le désert. sa parole dérange les certitudes établies et
place le Clergé dans un malaise invivable.
- - - - - - ,---.-
( ' ,
5 L.-E. HaJkin, Érasme ec la critique du Chrisrianisme, op. dt., p.l ïl .

304
L'EncomÏum f\\forire est très largement guidé par ce que la
Folie, dans son délire, appelle, "les principes de Socrate" 6 . À partir
d'une situation d'énonciation fictive, la folie profère une parole à la
fois dérIsoire et terrible . Le paradoxe de sa situation est
symétrique de celui du Christ 7 mais aussi de celui de Socrate.
Par l'intermédlaire d'un genre "trompeur" 8 et à travers des
lignes "sibyllines" 9 , la Folie domine toutes les catégorIes humaines
comme eUe domine aussi la rhétorique. Elle décourage J'imitation et
nargue les épigones dont l'objectif est de comiJ0ser un discours
identique au sien. Dans·sa Lettre à Thomas More, Érasme, avec une
subtilité qui n'est qu'à lui, fait anusion à un autre projet satirique
dirigé contre la Folie: "Il y a un DominJcain à Rome qui a écrit
contre (a l\\1orJa , mals si follement qu'Il surpasse la Folie en
personnert 10 •
C'est dire que l'Éloge de la Folie es t un texte slng ulier, "le pl us
connu et le plus secret des livres d'Érasme" 11 . Ivre de sa parole et
de sa puissance, la Folle ne parvient même plus à contrôler les
mécanismes de production de son message. A l'autre bout de la
chaine de communication, Pauditolre est médusée par de telles
pratiques rhétorIques. Et, ce n'est pas hasard si les concepts de
"mécrlt" ou de "déconstruction", respectivement empruntés à
6 X:<VlT,32 .
7 M. Fumaroti, art. cft., p.l G.
8 L. Bouyer, Autour d'Érasme. Éludes sur le Cl1risrianisme des humanistes
catholiques. op.dt, p. 88.
9 Ibid.
10 Lettre il Thomas More. éd. J Chomar:u, p. 891.
11 L-E.Halkin. "Un Pamphlet religieux du XVIe siècle: l'Éloge de la Folie u,
art. ciL, p.lIl .

305
FrançoIs Laruelle 12 et à Jacques Derrida 13 , permettent de décrire
avec be~ucoup de Justesse la singularité du texte d'Érasme . La
sensibilité moderne quI s'exprIme dans l'Éloge de la Folie doute de
la parole des théologiens et la suspecte drusure . Si les théologiens
ont essayé de tout dire, il ne faut pas rivaliser avec eux ; au
contraire, Il faut déconstruire et fragiliser leur discours en
renonçant aux artiOces et aux effets trop apparents. L'identité du
texte de l'Éloge de la Folie te] qu'JI se donne à lire se construit sur
les ruInes du discours théologIque de l'époque.
Esprit infiniment subtil et libre. Érasme s'empare de la figure
de Socrate pour écrIre une œuvre dont le retentissement luf
échappe. Ainsi, l'Encomium ft.1orlée semble fonctionner comme le
perenne mon umen tum d'Érasme.
"La donnée même de l'Éloge de la Folie est ironique" 14 ; c'est
pourquoi la Folie se réfère constamment à Socrate, "premIer maltre
d'ironiel! 15 . Ulcérée par les pratiques de ceux qui sont chargés de
pérenniser l'Idéal évangélique, la Folie réagit par sa puissance de
parole. En Socrate, Érasme admire surtout le morallste dont les
qualités essentielles sont la simplicité, la modestie et l'humilité. Ces
qualités quI attribuent au philosophe athénien un~-.force terrible -et
invincible Indiquent la possibilité d'une guérison de la Folle passant
par le précepte delphique qui est omniprésent chez Érasme 16 .
.,
t2 Cf. ].-L. Cabanes, Critique lirréraire et Sciences Humaines, Toulouse,
Éditions Privat, 1974.
-
'3 Voir La DisséminatJ"ol1 , Paris, Seuil, 1972 .
14 J. Chomaré\\t, Grammaire er rlléfOlique c1Jez Érasme, op. cit.. t.Il, p.993 .
15 Ibid., p.994.
16 Ibid., p.988, note 6.

.306
Et, à ce niveau, Érasme dispose d'un argument de poIds. Car, le
Christ. dans sa simplicité et sa volonté d'assumer totalement sa
charge d'humanité, nls d'un humble charpentier d'une bourgade de
GalBée, a goGté au triomphe comme à la mort; des Joies humaines,
nn'a refusé que le péché. Par exemple, monté sur un ânon, il a fait
son entrée à Jérusalem, le Jour des Rameaux 17 . La simplicité de
cette entrée triomphale est justement une parodIe IronIque des
magnificences impériales el une disqualification anticipée du faste
de l'Église catholique et romaine.
CeHe modestie dont Érasme voudrait faire une vertu
théologale est d'ailleurs célébrée dans l'adage Homo Bulla 18
qui
fonctionne comme une profonde méditation sur la condition
humaine. Érasme y r~ppelle que la modestie; :l'humilIté et le
rabaIssement de soi doivent caractériser l'homme qui niest que
néant et ombre. Mals chez Érasme, cette ombre incertaine ce sohge
1
qui se dlssipe~ est néanmoins une créature dIvine. Dans une vision
particulièrement optimiste 19 , le Rotterdamols aperçoit l'humanité
en marche vers les Cieux et ne peut s'imaginer que DIeu fût, un seul
instant, absent ou éloigné par la colère de cette perpétuelle histoire
de l'esprit que représente Socrate.
Malgré une sorte d'exclusivisme du Christ, Érasme reconnaît
que Socrate fut l'homme non chrétien le plus proche de Jésus quI
fut jamais: l'homme le plus proche dans la tâche humaInement
17 Matthieu, XXI, 1-11 ; Marc, Xl, l-lJ ; Luc. XIX, 29-39, et Jean, XII, 12-19 . Cf.
Éloge de la Folie, LXV, p.93 :" Et il a choisi de monter un âne alors qu'il aurait
pu, s'il avait voulu, s'asseoir impunément sur le dos d'un lion ".
,-
18 Adages, 1248, éd.]. Chomarat, pp.382-389 .
19 Voir J.-Cl. Margolin, "La Notion de dignité humaine selon trasme de
Rotterdam", in 5tudi Franc-es}, 1983, vol. 2i, n080, pp. 20S-219.

307
impossible de faire advenir l'Homme. Humainement impossible
puisqu'il a fallu que Dieu, fou d'amour, envoie son propre fils
mourir sur [a Croix pour sauver l'humanité ...
En somme, selon Jean-Claude Margolln,
"la figure de Socrate convient donc mieux au tempérament
d'Érasme, à son sens de l'ironIe et du paradoxe, à sa quête
éthico-religieuse d'une vérIté quI fuit à mesure que l'on crolt la
saisir, et qu'en fait on ne peut jamais appréhender" 20.
Dans l'Éloge de la Folie, la lecture (ou l'audition) comme
déchlffrement du sens bute constamment sur des équivoques 21 car
il est pratiquement impossible de dégager" une pensée une" 22 • La
fin de l'œuvre renforce ces difficultés au lieu œ'-les annuler. Au
mouvement permettant au sens de se structurer, répond un autre
qui le déstructure. Cette "déconstruction" permanente est Je signe
d'une subversion éthique et langagière qui a élu domIclle au sein
d'une écriture instable.
Par le brouillage systématique du sens auquel se livre Érasme,
l' mage de la FaIle , én se fondant sur la figure de Socrate, nargue les
lecteurs et refuse les lleux que l'interprétation est tentée de lui
assIgner. Elle Instaure une dérive des signes, une captation mals
aussi un détournement de l'activité de lecture comme tentative de
saisie du sens; en résonance énigmatique avec l'œuvre de Rabelais,
20 .. Socrate", Dictionnaire} in Érasme. Éloge de la Folie, Adages, CoIJoques,
Réflexions sur l'Art. j'Éducation, la Religion. la Guerre, la Philosophie ,
Con'espondance, éd. cit., p.CCXXIII.
2 J Cf. j. Chomarat, Grammaire et rhétorique chez Érasme, op. dt " t. II, pp.982
et 55.
22 Ibid., t.II, p. 987 . C'est l'aufeur qui souligne.

308
autre signe majeur et excessif de la représentation de Socrate à la
Renaissance.
Mals, d'Érasme de Rotterdam à François Rabelais, le lecteur passe de
J'équivoque à l'impasse 23 .
c-
23 Rappelons simplement la fréquente conjonction des deux auteurs à travers
des études critiques dont l'objet porte sur la foUe qui fonctionne justement
comme une possibilité de libération excepûonnehe offerte à la parole. Pour
cet aspect de la question voir, par exemple, S. Dresden, .. Érasme, Rabelais et la
'festivitas' humaniste "in
Colloquia Erasmiana Turonensia, XIIe Stage
d'Études Humanistes (Tours, 1969), op. cH. , t. l, pp. 478 et 55. ;·A Gendre,
Humanisme et folie chez Sébastien Brant, Érasme et Rabelais, op.cit. ; M. A.
Screech , "Folle érasmienne et Folie rabelaisienne", et " Comment Rabelais a
exploité les travaux d'Érasme. Quelques détails" ,in
Colloquia Erasmiana
Turonensia, XIIe Stage d'Études Humanis tes ( Tours, 1969) , op. cit, t. l, pp.441-
452 et 453-461.

DEUXIÈME SECTION
FRANÇOIS RABELAIS: DE.L'ERRANCE
À LA BÉANCE DU SIGNE

310
RABELAIS ET LA REPRÉSENTATION
,-
,
.'
:Voici comment Maistre Alcofribas présente une des étapes de
l'itinêraire de formation de Pantagruel:
"( ... ) et de là arriverent à Maillezays, où il visita le sepulchre
dudit Geoffroy à la grande dent: dont il eut quelq ue peu de
frayeur, voyant sa pourtraicture; car L y est en image comme
d'un homme furleux, tirant à derny sorrgnrnd malchus de la
guaine, et demandait la cause de ce . Les chanoines dudit lieu
Iuy dirent que n'estait autre calise que Pictoribus atque Poetis,
etc. ; c'est à dire que les painétres et les pqëtes ont liberté de
paindre à leur plaisIr ce qu'ilz veullent . Mais il ne se contenta
pas de leur responce, et dist :
"Il n'est ainsi palnet sans caus'e, et me dou,bte qu'à sa
mort on Iuy a faitr quelque tort, dont il demande vengeance-à
ses parens . Je m'en enquesteray plus au plein, et en feray ce
ct
.
()Hl
que e raison
...
.
MalgH'~ leur caractère burlesque, ces lignes permettent d'esquIsser
l'essentiel de la problématique de la représentation chez Rabelais
qui, pour introduire les deux conceptions fundamentales qui
s'affrontent ici, s'appuie sur une tradition littéraire cautionnée par
la référence à Horace 2 .
Utilisant essentiellement l'imflge comme moyen d'expression,
la fonction de la représentation est de "donner à voir" , selon lé titre
d'un recueil de Paul Éluard. 3 . Dans cette perspective, Rabelais, à
travers Le Tiers Livre
où les métaphores du regard sont
J Panragruel, chap. v, p)40.
2 Art poétique 1 IX- X .
3 Paris, Gallimard, 1939 .

311
omniprésentes, reprend et amplifie un épisode biblique 4 emprunté
au Nouveau Testament:
-'.
-
" C'est belle chose veoir la clarté du ( vin et es.cuz) Soleil. J'en
demande à l'aveugle né, tant renommé pat les tressacr~es
bibles, lequel ayant option de requerlr tout ce qu'il vouLdroitl
_. ,- par le commandement de ceLluy qui est tout puissant et le
dIre duquel est en un moment par effect representé, rien plus
ne demanda que veoir "5.
Dans le texte biblique que paraphrase .Rabelais, il existe une
équivalence entre la vue et la vie. La représentation, qui comporte
et colporte des puissances de vIe et de mort 6 , s'offre donc comme
une technique du double, du reflet, et, à ce titre, elle est porteuse
d'une ambiguïté constitutive .; Plusieurs modalit~s _de la
représentation se trouvent inscrites~ansl'œuv~e de Rabelais mais,
malgré leur diversité, on pourrait les structurer autour de
l'opposition traditionnelle "ftdéllté-infidélltéll •
. La représentation peut offrir un double qui tente de
reproduire exactement le réel. Qu'il s'assige d'un visage "au vif
painct" 7 , de l'allégorie d'Écho "selon le naturel representée" 8 , ou
.
-
4 Matthieu, XX, 30-34; Marc, X, 51, et Luc, XVlll, 35-43.
5. Le Tiers Livre, Prologue de l'Autheur, p.393.
6 Dans l'œuvre de Rabelais, la représentation est, au mcins deux fois, mise en
relation avec la mort. Pantagruel, on l'a vu, condamne- sans appel ceux qui,
c;tans leur représentation, falsifient le modèle ( PantagrueJ, chap. v, p.240) .
A cet argument, répond, comme en écho, la fin tragique de " Zeuxis le
painctre, lequel subitement mourut à force de me, c9P.-siderant le minoys et
portraict d'une vieille par Iuy represe-ntée en paincture .. ( Le QUaIl Livre,
chap. XVU, p.91) .
7 Le Quart Livre, chap. II, p.37 . D'ailleurs, -l'ensemble de---ce -(:hapüre
consacré à l'escale "en l'isle de.Medamothi" est à relire dans ce sens car il est
entièrement consacré à la représentation .
~
8 Ibid.

312
encore de Pantagr~el se représentant son père "au vif (.. ,) en sa
propre et naïfve figure" 9 , l'image se signale- souvent par son
adéquation au réel. C'est ainsi que, dans un tableau, Pantagruel
-encore lul- croit reconnaître "l'arehetype d'un Pape" 10 parce que
la représentation est dynamisée par une "energle" : 11 Encore qU'elle
feust contrefalcte et mal tralcte, y estait toutesfays iatente et
occulte quelque divine energie en matiere de pardons" 11 •
Devenu provisoirement un crHlque d'art, le narrateur du
Quart Livre donne son avis sur un tableau: "La messe parachevée,
Homenaz ( ) nous monstra une Imalge palnete assez mal, scelon
mon advls ( )n 12 . De la même façon, en commentant le tableau
acquis par Panurge pendant "escale de Medamothi, 11 utilIse des
fonnules d'attestation dont l'objectif est d'amener le lecteur à croire
que la copie peut être supérieure au modèle quil'lnsplre 13 ,
Cette adéquation de l'image au modèle appelle le topos du miroir
dont l'importance est telle que Maistre Alcrofrlbas l'inscrit dans le
mobilier de Thélème 14 , Les Images peuvent, dès lors, se déchiffrer
dans le mIroir, selon la fameuse expression de saint Paul dans la
Première Lettre aux Corinthiens IS . Et, dans l'œuvre de Rabelais, il
existe tout un discours sur les conditions dans lesquelles le miroir
peut restituer des images fidèles 16 .
Le miroir est également présent dans la scène où Her Trippa, par
ncatoptromantle", invIte Panurge à déchiffrer dan~ l'image de son
.'
9 Ibid., chap. IV, pA4.
10 Ibid., chap. L, p.lB6.
lllbid.,pp.186-1B7.
12 Ibid, p.186.
13 Ibid., chap. II, p.3 7.
14 Gargantua, chap. LV, p.199.
15 XlII, 12.
16 Voir, par exemple, Le Tiers Uvre, chap. XVI et XXX, pp. 456 et 531.

313
malheur conjugal 1? . De la même manière, Gargantua voudra lire sa
propre image à travers son fils et se survivre ainsi à lui-même 18 •
Dotée d'énergie, l'image est dynamique; elle participe du
raisonnement. "Les images pensent pour mol" dit Paul Éluard 19 . Et
le narrateur du Tiers Livre
fait souvent appel à cette forme
d'utilisation de l'image qui Intervient constamment pour prendre
place dans la structure même du raisonnement 20 • Mals la lecture
de l'œuvre de Rabelais montre également que la représentation
engage aussi des pratiques qui ne s'inscrivent pas obligatoirement
dans la perspective d'une imitatIon fidèle . Car, l'univers
romanesque rabelaIsIen semble prIvIlégier la représentation qui
s'écarte du modèle.
Dans le chapitre II du Quart Livre, le narrateur parle d'un
lI gran d
tableau painet et transsumpt de l'ouvrage jadis faict à
l'aIguIlle par "Phllomela" ou d'un autre "painet et inventé par
maistre 'Charles Charmois, painetre du
TOY
Megiste" 21
Parallélement, Rabelais profite Justement de l'opportunité offerte
par le recours à l'étymologie afin de présenter ainsi La Sc10machle
lI c'estadlre un simulacre et representatlon de" bataille tant par eaue
que par terre" 22 .-
17 Le Tiers Uvre, chap. XXV, pp.508-S09.
lB Gargantua, chap.VlI, p.258.
19 Défense de savoir, in Capirale de la douleur suivi de L'Amour La Poésie~
Parls,Gallhnard, 1966,p.232.
20 Prologue de J'Autbeur , pp.397-398, et chap. IIJ, IV, et XIX, pp. 417,420, et
481.
21 P.37.
22 La ScJomachle, ln Œuvres Complètes, p.582.

314
Qu'elle s'élabore en se fondant sur un modèle déjà existant ou
qu'elle naisse de l'imagination, la représentation fait intervenir des
pratiques esthétiques qui peuvent rendre l'artiste indépendant en
mettant sa liberté au premier plan. Fondée sur· un objectif de
destruction qui privilégie l'écriture parodique, l'œuvre de Rabelais
va insister sur le type de représentation que déteste justement
Pantagruel . Et, pour bien marquer la perspective subversive qui
est la sIenne, le narrateur commence par tourner en dérision la
représentation dans le commentaire des tableaux que les voyageurs
acquièrent pendant l'escale de Medamothi:
tlEplstemon en achapta un aultre, on quel estaIent au vif
paine tes les Idées de Platon, et les Atomes de Epicurus .
Rhizotome en achapta un aultre, on quel estait Echo selon le
naturel representéè "23 •
Cette forme de représentation est Invalidée car elle ·en est
réduIte à figurer l'ImpossIble. L'opération de disquallficatIon est
jumelée à
une volonté délIbérée de s'écarter du modèle en le
mettant à distance . À ce poInt de l'analyse, intervient une
subversion du mIroIr symétrIque et antithétique de l'entreprise quI,
dans l'œuvre, prétend le valorIser. L'art semble mai s'accomoder
des exigences de fidélité absolue au réel formulées par Pantagruel .
.'
Le miroir fait partie de la panoplie de Panurge. À ce titre, II
fonctionne comme un instrument diabolique que Panurge introduit
dans l'Église. Le narrateur ne dit rien sur l'utilisation du miroir
sinon qu'elle est promotrice d'une libération des forces du langage.
Enumérant le contenu des poches de Panurge, le narrateur écrit:
23 Le Quart Livre, chap.n, p.3 7.

315
H(. .. ) en raultre, deux ou troIs mirouers ardens, dont il faIsait
enrager auculnesfoys les hommes et les femmes et leur falsoit
perdre contenence à Pégllse : car il disait qu'lI n'y avaIt qu'un
antistrophe entré femme folle à ia messe et femme molle à la
fesse (... ) 11 24 .
À travers cette contrepéterie restée fameuse, le lecteur décèle une
forme de subversion parce que le miroir, paradoxalement, engendre
la parole et non l'Image.
L'utilisation du miroir comme instrument de subversion
appara1t allleurs dans l' "Anatomie de Quaresmeprenant quant aux
parties externes" 25 . Dans la série de comparaisons qul rythme son
délire verbal, Xenomanes note que Quaresmeprenant avait "le trou
de cul, comme un mirouoir crystallin" 26 • Après avoir orné les
chambres de Thélème, le "mlrouotr crystallln", par une comparaison
burlesque à valeur subversive, est destiné à un usage moins noble.
Porté par le mouvement de la démesure et l'élan qui l'animent,
l'écriture rabelaisienne affiche une complaisance évidente à
déchiffrer dans Je miroir des images plus burlesques et plus
insolites les unes que les autres. Dans la consultation qu'il consacre
à Panurge, Rondibilis, faisant appel à la représeJ!taUon s'exprime
~
alnsi: Il De falct, vous voyez palnct Bacchus, dieu des yvrolgnes,
sans barpe et· en habit de femme, comme tout effœmlné, comme
eunuche et escouHlé" 27
24 Pantagrue/, chap. XVl, p.303,
2S Le Quart IJvre, chap. XXXl, pp.130 et 55.
26 Ibid., p.l3l.
27 Le Tiers Livre, chap. XXXI, p.S33.

r
316
Mals, Rabelais atteInt un des sommets de la subversion de
l'image dans l'anecdote de "Maistre François VIllon" réfugié chez
Edouard V d'Angleterre. Dans cet épisode situé dans le chapitre
terminal du Quart Uvre 28 , la peur que Pantagruel avait éprouvée
devant le portrait 29 est à la fois reprise et amplifiée. À travers
cette page où il est question de "palncturell , le narrateur, en
reprenant une anecdote déjà mentlonnée dans un manuscrit du
XIIIe sIècle (ComplIatio slngularis exemplorum ), compose un réelt
fantaisiste et fondé sur des anachronismes. Mals, au-delà de cette
liberté de composltion, se trouve une entreprIse de banalisation des
symboles structurant l'imaginaire collectif d'un peuple. La noblesse
et la gravité qui doivent caractériser la représentation des "armes
de France" 30 et de la !fgrande Oriflambe de France" so.nt noyées
dans la scatologie la plus rebutante.
Par ces pratiques subversives démultipliées à l'Infini, la
netteté des images à déchiffrer se trouble, perturbée par l'écriture.
Au contact de l'expression grossIère, trlvlale et gauloise, les images
perdent leur pureté et passent à l'arrière-plan au profit du langage
qui les prend en charge. L'écriture burlesque constitue une
violence exercée à la lettre sur l'image qui est noyée dans la
subversion . Ce traitement de l'Image est caractéristique de
l'écriture rabelaisienne et la figure de Socrate n'échappera pas à
cette subversIon.
Médecin, moine, juriste, homme de lettres et savant, Rabelais
est en somme" une sentinelle de la culture" 3I . tire Rabelais, c'est
28 Chap. LXVII, p.246.
29 PantagrueI, chap. V, p.240.
30 Le Quart Livre, chap. LXV1I, p.246.
31 J.-P. Sartre, Les Mots, Palis, Gallimard, 1964, p.64 .

317
procéder à l'autopsIe d'une culture prodIgIeuse empruntée à tous
les domaInes. Cet aspect de son œuvre permet de le définIr comme
une des figures marquantes de l'humanisme phJlologlque français
de la première moitIé du XVIe sIècle. L'œuvre de Rabelais est un
produit de la première génération d'humanistes dont l'émergence
constitue un moment décisIf dans l'histoire de la pensée ocddentale.
Dans cette aventure Intellectuelle où le clerc de la société médiévale
cède le pas à l'humaniste, l'œuvre de RabelaIs
constitue un
témoIgnage qui porte, Inscrits en lui-même, les signes visibles et
lisIbles d'une culture s'identifiant avec la quasi~totallté du savoir
antique.
Comme humaniste, Rabelais entretient d'abord un dialogue
privlIégié avec les textes de l'Antiquité gréco-latine .Et, la
connaissance qu'il a de Socrate luI vient de la tradition -antique et
surtout des Dialogues de Platon. AinsI, dans la fameuse lettre de
Gargantua à Pantagruel, le père faIt l'apologie des "beaulx Dialogues
de Platon" comme étant un modèle de perfection stylistique à
l'imitation duquel le fils doit former le sien 32 •
Une sorte de rupture semble organiser l'œuvre de Rabelais
selon une bipartition très nette. Au Gargantua et au Pantagruel
dans lesquels s'exprime la prIse de parole de "Maistre Alcofrlbas
Nasier Abstracteur de QuInte Essence", succèdent Le Tiers Llvre et
Le Quart Livre dont le narrateur est indéterminé. Dans Gargantua
et Pantagruel, Maistre Alcofrlbas, mis en scène par Rabelais, se met
lui-même en scène et devient une présence romanesque, un
narrateur-personnage. Contrairement aux deux premiers romans
marqués par l'anagramme et le masque, les deu~ derniers romans
32 Pantagruel , chap. VIII, p.260.

,..,
318
sont signés par 11 Franç. Rabela1s ll , personne historique composant
des œuvres dont il revendique et assume la paternité.
Mais, malgré cette rupture, Maistre Alcofrlhas et le narrateur
anonyme quitui succède dans la production de i'œuvre puisent aux
mêmes sources d'une Antiquité qui Informe en profondeur
l'ensemble des romans. Ainsi, par exemple, alors que Maistre
Alcofrlhas allègue constamment "l'autorité de Platon"33 ,
le
narrateur du Quart Livre parle du "divin Platontl 34 .
C'est dire que la représentation de Socrate s'appuie essentiellement
sur les Dialogues de Platon que Rabelais utilise en priorité. Et, à
travers l'œuvre de Rabelais, l'inscription de la figure de Socrate
peut se lire dans le discours préfaclel du Gargantua, la question du
mariage de Panurge et la vaste enquête qu'elle permet cl travers Le
TIers Livre
et Le Quart Livre.
ç ....
33 Gargan tua , chap. J, p.ll.
34 Chap. XXXVII. p. 149.

319
.'
I. LE DISCOURS PRÉFACIEL
A. LE PORTRAIT DE SOCRATE ET LE SENS DE L'ŒlNRE
Médiatisée par une référence au Banquet
de Platon que
MaIstre Alcofrlhas réécrit librement, l'Image de Socrate apparaît
dès l'incipit 1 du Prologue du Gargantua:
"Beuveurs tres lliustres, et vous, Verolez tres precieux, -
car à vous, non à aultres, sont dediez mes escrlptz, -
Alclbiades, ou dialogue de Platon Intitulé Le Banquet, louant
son precepteur Socrates, sans controverse prince des
philosophes, entre aultres paroUes le dict estre semblable es
Silenes "2.
La parole narrative, en quIttant le domaIne du silence (et non du
vide) précédant l'écriture de l'œuvre, acquIert de l'épaisseur. Elle
constitue un acte fondamental qui crée un espace linguistique en
même temps qu'un noyau flctionnel et un unIvers romanesque. La
. parole de Maistre Alcofribas qui prend ainsi naissance dans cet
incipit
utilise en priorité la figure de Socrate significativement
évoquée dans une situation de communication.
L'émergence de la parole narrative est étroitement liée à
l'apparition de la figure de Socrate Jumelée à l'emblème inaugural
du silène . Cette association constitue un lieu commun de la
rhétorIque humaniste. Elle a été utilisée auparavant par Pic de la
.'
1 Sur l'incipit
" on consultera, par exemple, R.Jean, "Ouvertures, phrases-
seuils", ln -Critique, n° 288,1971, pp.421-431 ; J. Ricardou, "La Bataille de la
phrase", ln Critique, 0°274, Mars 1970, pp.226-256, et L. Aragon, Je n'ai
jamais appris
él écrire ou les incipit, Genève, Skira, 1970.
2 P. 5.

320
Mirandole et vulgarisée par Érasme. Célèbre depuIs le XVIe slècle3
et abondamment commentée par la critique, cette association nous,
retiendra par le portrait de Socrate qu'elle nous offre:
"Tel disait estre Sacrates, parce que, le voyans au dehors et
l'estlmans par l'exterlore apparence, n'en eussiez donné un
coupeau d'oignon, tant laid n estait de corps et ridiCule en son
maintien, le nez pointu, le regard d'un taureau, le vlsaIge d'un
fol, simple en meurs, rustlq en vest!mens, pauvre de fortUne,
Infortuné en femmes, inepte à tous offices de la republlque,
tousjours riant, tousJours beuvant d'autant à un chascun ,
tousJours se guabelant, tousjours dissimulant son divin sçavolr;
mals ouvrans ceste boyte, eussiez au dedans trouvé une celeste
et Imprec1able drogue: entendement plus que humain, vertus
mervellleuses, couraige invincible, sobresse non parellIe,
contentement certain, asseurance parfalcte, déprlsement
incroyable de tout ce pourquoy les humains tant velglent,
courent, travaillent, naviguent et bataillent" 4 .
Cette représentation qui fonctionne comme un double est dotée de
certaines caractéristiques du modèle générateur. Selon L'ambition
de "vive représentation" quI anime plusieurs tendances esthétiques
de la Renaissance 5 , Maistre Alcofrlbas élabore l'un des portraits
les plus vivants de Socrate dans la littérature française du XVIe
siècle.
Précédé de la description des silènes et suivi de celle du livre,
le portrait de Socrate. permet de poser la pr661ématlque de la
signification de l'œuvre. Immédiatement après la présentatlon dù
3 Voir, par exemple, Commentaires hieroglyphlques ou images des choses de
Jean Pierus Valerian, traduicts par Gabriel Chappuys, Lyon, B. Honorat, 1576,
p.120.
4 Gargantua, Prologue de l'Au th eur , pp.5-6.
5 C1.-G. Dubois, "Itlné~aires et impasses de Ia 'vive représentation"', art. cit.

321
philosophe athénien sur lequel est centré trinciplt du Gargantua,
Maistre Alcofribas pose la question suIvante: liA quel propos, en
voustre advls, tend ce prelude et coup d'essay? "6. Dans ce prélude
célèbre, le présentateur construit un univers aqtçnome et élabore
une fiction ro~anesque qui est d'emblée Inscrite dans le champ de
la produçtton littéraire. Le texte porte la trace de cette double
perspective . L'aspect auto-réflexif signale, dès le Prologue, le
caractère éminemment moderne de l'œuvre ltttéraire qui, à chaque
moment de son écriture, exhibe les slgnes de sa réussite et formule,
les conditions de possibilité de sa continuation.
La q uestlon formulée par Maistre Alcofrlhas après le portrait
de Socrate a le statut d'une pause Intérieure à travers laquelle le
texte évalue son procès de production et pose, en même temps, le
problème de sa réception, de la relation entre les signes présents et
leurs usagers que sont les assemblées de buveurs et de marginaux.
Le Prologue peut légItimement être lu comme la mlmesls
des
rapports entre le texte et le lecteur même sI les lecteurs fidèles de
l'Institution littéraIre sont écartés au profit des margtnaux qui sont
réhabilités et présentés comme les véritables destin,ataires de
l'œuvre littéraire.
Dans le mouvement rhétorique dont se sert Maistre Alcofribas
afin de présenter les silènes et Socrate, se retrouve une structure
qui, dans son redoublement, oppose l'intérieur à l'extérieur: 11 au
dessus (. .. ) ; mals au dedans", " au dehors (... ) ; mals au dedans" .
L'opposition entre l'Intérieur et l'extérIeur est ensuite appliquée à
l'œuvre parce que le présentateur distingue "l'enslgne exterlore (
c'est le tlltre)" du ttdedans" .
6 Gargantua, Prologue de l'Autheur, p.6.
,.

322
La généralisation de l'antithèse entre "]'exteriore apparence" et
l'être permet de poser l'équivalence entre les silènes, Socrate et
l'œuvre littéraire. Ces troIs composantes de l'équivalence vont
glIsser les unes sur les autres sans s'effacer to~t à fait; ellE2>posent,
au seuil du Garganttia, le problème de la signification de l'œuvre.
En s'écrivant, le Gargantua semble définIr les critères de sa
propre évaluatIon car le Prologue permet de décrIre la lecture
comme un parcours 7 , une quête du (non) sens. Et, comme toute
quête, la recher,chedu sens peut être envisagée comme un récit
avec une situation Initiale, une phase de transformatlon et une
situation finale. Partant d'un "vouloir savoir le sens", le lecteur
tente d'actualiser son désir en un "savoir le sens" qui serait
l'objectif Inscrit au cœur de toute entreprise herméne~tlqUe\\\\ Les
métaphores de l'assemblée des buveurs ouvrant la bouteille, du
I1 chlen rencontrant quelque os medulare" 8 et du chien de chasse
peuvent être Interprêtées dans cette perspective. Car le texte a un
"pouvoir" qui fonctionne comme J'adjuvant du lecteur dans sa quête
du sens. L'adjuvant-texte place ainsi le sujet-lisant dans un certain
rapport à l'objet-sens et dans une situation favorable pour la saisie.
Le Prologue du Gargantua, en multipliant les consignes de
lecture, pose également l'existence d'un au-delà du sens. Savoir
lire. Maistre Alcofrlbas, par certaines de ses pratiques, permet
d'étudier les formes possibles sous lesquelles Je texte apporte de
l'aide au lecteur dans sa quête du sens.
Dans un premIer moment, le texte fournit des IndIces quI aident le
lecteur à articuler et à structurer les données. L'allégorie du sIlène
7 Consulter j.-M. Raynaud, " Mimésis et philosophie", in Dix-Huitième Siède,
nOX ( Qu'est-ce que les Lumières), 197 8, pp.40S~41S.
8 Gargantua, Prologue de 1'Aucheur, p.7.

323
partIcipe de cette stratégie discursIve. Essentiellement tactique et
pédagogique elle est utlllsée pour ceux quI ne savent pas atteIndre
7
J'Idée sans le secours de l'Image. Et, une fois l'Idée atteinte, 1'lmage
tombe. Dans cette peq;pective, les sIlènes et soCiate forment une
allégorie redoublée dont la fonction est de faire saisir l'architecture
èt le sens tiu livre.
Ensuite, Maistre Alcofribas prodigue ses conseils qui
transparaissent à travers l'utlHsatlon très fréquente des impératifs
( "fault / point neJault") . "L'impératif catégorique" est celui qui
invite le lecteur à lire d'abord ce qui est écrIt:
etest pourquoy
l i
fauit ouvrIr le livre et soigneusement peser ce que y est dedulct "9 •
Dans cette recommandation, se trouve un écho du programme
humaniste qUi insIste sur l'entreprIse phIlologique çomme exlgence
à promouvoir.
Au commencement était donc la lecture quI est une pratique
du texte 10 . Le sens du terme pratique est, au moins double; par
une pratique, Je lecteur (re)prodult l'œuvre quI est déjà le produit
de
la
pra tlq ue
dl un
écrivain
. Ainsi
la ct istétnce
qui,
traditionnellement, séparait la création de l'Interprétation se réduit
9 Ibid.
10 Voir M. Blanchot, L'Espace littéraire, Paris. Gallimard, 1955, VI, "LcEuvre et
la communication ( Ure. La comrt1unication)", pp. 151-278 ; M. Charles,
Rhétorique de la lecture, Paris, Seuil, 1977 ; U. Eco, Lector in fabula. La
coopéra.tion interprétative dans les textes narratifs, trad. française, Pàris,
Grasset et Fasquelle, 1985 ; j. Leenhardt et P. ]ozca, Lire la lenure, Paris, La
Sycomore, 1982; M.Picard , "La Lecture comme jeu", in Poétique, n05B, Avril
1984, pp. 253-263 ; ]. Rousset, Fonne et signification, 4ème édition, Paris, J.
COrti, 1969, p. XXII ; M.P. Schmitt et A. Viala, Savoir-lire. Précis de lecture
critique, Sème édition. Paris, Didier, 1982, pp. 13-17, et T. Todotov, "La Lecture
comme construction", in Poétique de la prose. Cboix suivi de Nouvelles
rech ercbes sur le réci t, Paris, Seuil, 197 B, pp. l 7 s~ 188, et Symbolisme et
interprétation, Paris, Seuil, 1978 .
" .

324
considérablement car la réception a tendance à devenir une
productIon.
La figure de Socrate permet au narrateur de structurer un modèle
herméneutique dans lequel est réalIsée la promotion du lecteur.
Car rauteur semble passer à l'arrière-plan au profit de la relation
nécessaire et dialectique entre le texte et son lecteur, les signes et
leurs usagers. Cette idée de responsabilité structure l'esthétique du
....
Prologue: le texte a besoin de la conscience du lecteur , instànce
suprême de validatIon de l'œuvre littéraire, pour s'accomplir. Avec
le Prologue, le lecteur devient responsable du texte, c'est-à-dire
gestionnaire du périssable . La cité dont Socrate se sentait
responsable était aussi fondamentalemet),t périssable.
Dans le
domaine littéraIre, la donnée périssable est représentée par le texte
renfermant le sens. Et, puisque la lecture engage la question du
sens, elle peut, si eHe ne déjoue pas les pièges, produire le non sens,
le faux sens ou le contresens.
À la fols activité socIale et mentale, la lecture est une
perception des sIgnes qui s'appuIe sur un travail de mémorisation
de structuration
et,
surtout, d'in terprétatlon
. Elle est
essentieIJement une "construction" 11 qui fonctionne comme une
activité de synthèse car, selon l'étymologIe, Iegere c'est à la fols
recueillIr et rassembler. Donc, l'effort qu'exige la lecture est doublé
de celui que requIert l'Interprétation quI constitue une stratégie de
lecture et une position face au texte premIer, comme le dit Maistre
Alcofrlbas :
"Et, posé le cas qu'au sens littéral vous trouvez matieres
assez Joyeuses et bien correspondentes au nom, toutesfols pas
demourer là ne fautt, comme au chant de Slrenes, alns à plus
Il T. Todorov, "La Lecture comme construction", art. dt.
- - - - - - - - _..
_.

3ZS
hault sens lnterpreter ce que par adventure cuidiez dict en
gayeté de cueur" 1Z •
,. ,
Le Prologue
du Gargantua semble esquisser ainsi les principes
d'une herméneutique. Déjà mis en pratique par Érasme 13 pour
dtsquallfler les tenants de l'interprétation littérale de l'Anelen
Testament, le "plus hault sens" dont parle Maistre Alcofribas est
une allusion à l'altlor sensus des théologiens scolastiques 14 •
Développé par saint Paul 15 , le binôme de la lettre et de l'esprit a
été repris par saint Augustin 16 et·, à sa sutte,· tous les exégètes
médiévaux qui ont unanimement insisté sur la relation organique
entre le sens littéral et le sens spirituel. Car, on le salt dep.uis les
travaux d'Henri de Lubac 17 , le texte sacré était l'objet d'une
exégèse fondée sur une lecture à la fois UttéraJe, alJégorlque,
tropologlque et anagogique.
L'herméneutique proposée par Maistre Alcofrlbas se fonde
sur un objectif par lequel li cherche à contrôler les discours sur son
discours. Elle procède aussi d'une méthodologie que le présentateur
définit en proposant à l'attention du lecteur la parabole du "chien
rencontrant quelque os medulare" 18.
12 Gargantua, Prologue de l'Autheur, p.7. Nous soulignons .
13 Voir, par exemple, Le Prédicareur, éd.]. Chomarat, pp.lOûO-lû15.
14 ConsuJter É. Gilson, " Rabelais franciscain", in Les Idées et les lettres, 2ème
édition, Paris, Ubrairie Philosophique Jean Vrin, 1955, p.201.
1S Romains, VU, 6, et II Corinthiens, m, 6 .
16 De Doctrina cl1rlstiana llbri quator , DI, 11.
17 Exégèse médiévale. Les quatre sens de i'Écriture, Paris, Aubier-Montaigne,
1959-1964, 4 vol.
18 Fidèle à sa perspective théorique qui affirme l'existence d'une continuité
entre le Moyen Age et la Renaissance, É. Gilson établit la relation entre ce
passage et l'allégorie médiévale de l'aigle d'EzécWel tirant la moelle d'un
cèdre ( " Rabelais franciscain", art. cit., p.202) .
r·:;'

326
Dans cette partie du Prologue 19 , Maistre Alcofrlbas utilise une
série de substantifs ( "devotlon", "soIng", lIferveur" , "prudencell ,
"affection", "dIlIgence", "espoir", ','estude" ... ) et de verbes ( "guette",
"guarde", "tient", "entomme", "brise", "fleurer", "sentir", "estlm.er"... )
quI sont polysémIques car Ils peuvent définir aussi bh~n le chIen
que le lecteur.
Et, en même temps qu'il trace les contours de son modèle
herméneutique, MaIstre AJcofribas, à travers une rhétorique
polémIque, dit ce qu'un homme de lettres ne doit pas être car 11
dénonce certaines Interprétations de l'Iliade et de l'Odyssée
d'Homère, des Métamorphoses d'Ovide et des
Oralsons
de
Démosthène. Car, dans ce texte de prélecture, la stratégie du
présentateür est éminemment pédagogique; il élabore des
procédures d'encadrement visant à assister le lecteur dans son face
à face avec le texte sHénique . VoIci comment 11 parle des exégètes
de répopée homérique:
"Crolez vous en vostre foy qU'oncques Homere, escrlvent
L'Iliade et Odysée, pensast es aJlegories l~squelles de luy ont
calfreté Plutarche, HeracUdes, Pontlq, Eustatie, Phornute, et ce
que d'iceülx Polltlan a desrobé ? Si le crolez, vous n'approchez
ne êtes pieds ne des mains à mon opinIon, qui decrete icelles
aussI peu avoIr esté songées d'Homere que d'Ovide en ses
Metamorphoses les sacrements de l'Evangile (... )" 20 •
Le terme "calfreté", qui signifie combler des trous, légitime le statut
de l'exégèse dont Maistre Alcofribas reconnaît la nécessité même
19 Gargantua ,p.7.
20 Ibid. , p.8.

327
s'il en dénonce certains aspects. Le statut du commentaire 21 est
·donc légitimé par son postulat de départ: le texte ne peut pas et ne
doit pas tout dire. Il existe donc un informulé, des trous, un non-dit
et, le lecteur, en interrogeant l'œuvre sur ce qu'elle dit, vise à
dévoiler ce qui n'a jamais été dit.
,1'
,
L'examen de l'aide que le texte apporte ,au lecteur dans son
activi t<? ct' in terprétatian révèle un travail par' leq ue 1 Maistre
Aicofrlbas postule l'existence d'un sen~ . L'exégèse, dans une
perspective qui est similaire à celle des humanistes, aura pour
tâche de dévoiler le sens enfoui dont la ~tructuration gouverne
intérieurement le régime des énoncés de l'œuvre. Le présentateur
s'adresse ainsi aux destinataires daJ;1s un passage resté célèbre:
" (... ) vous convient estre saiges; pour fleurer, sentir et estimer
ces beauLx livres de haulte gresse, legiers au prochaz ct hardis
à la rencontre ; puis, par curieuse leçon et medita tian
frequente, rompre l'os et sugcer la sustantfflque mouelle - c'est
à dire ce que j'entends par ces symboles Pythagoricques-
avecques espoir certain d'être faictz ~scors et preux à ladite
lecture ; car en icelle bien aultre goust trouverez et doctrine
plus absconse,
laquelle vous revelera de très haultz sacremens
et mysteres horrificques, tant en ce que concerne nostre
religion que aussi l'estat politicq et vie oeconomicque" 22.
Mals, affirmer l'existence d'un sens, c'est poser le problème de la
lislbUité du texte. C'est dire que le texte peut se lire; et se Ure sur
21 Voir, par exemple, M. Foucault, Naissance de la clinique. Une archéologie
du regard médical, Paris, P.U.F.,1963, ..Préface, pp.XII-XIII, et L'Ordre du
discours. Leçon iI1a.ugurale au Collège _de France prononcée le 2 DEcembre
1970, op. cit., pp. 10 et 55. Consulter. aussf J.-Y. Pouilloux, "Du Sang pour une
syllabe", in Mon taigne . Que sais-je? , Paris, Gallimard, 1987, pp. 31-32.
22 Garganwa, Prologue de l'Autbeur, pp.7-8. Nous soulignons.

328
/
une isotopie- qui subsume toutes les autres) qui permet de les
articuler entre elles et de les homologuer. Le sens ne peut être
appréhendé que si un sème, ou plus exactement \\ln classème selon
la terminologie d'Algirdas-julien Greimas, assure la lialson entre les
d~fférents éléments du message . Par exemple) Socrate, les silènes
et le. Evre constituent trois ensembles qul sont tous marqués par
l'opposition entre l'intérieur et l'extérieur. L'histoire de la lecture
se joue donc dans la découverte d'une articulation, dans l'isolement
et la reconnaissance répétée d'un sème, à un niveau très profond;
celui de l'organisation logique de la substan(~e sémantique; elle est,
en quelque sorte, l'agencement des données en-une articulation que
le texte médiatise .
/
Texte de prélecture dont la fonction est dforienter le sens, le
Prologue est une affiche. Il manifeste et dissimule à la fois. Dans
-L'impossibilité' de tout dire, le prologue en dit pourtant
suffisamment sur l'œuvre. Il constitue un texte qui possède sa
propre autonomie) sa propre cohérence) et qui se justifie par lui-
même. Dans ces conditions, il lui faudra répondre à l'épreuve de
ses propres catégories. Car le lecteur peut utiliser le principe de la
réflexivité des questions posées dans lequel toutes les affirmations
et Interrogations s'adressent également au sujet qui les formule.
Alors, l'efficacité et le caractère opérationnel du modèle
herméneutique fourni par le Prologue seront d'abord appliqués au
Prologue. Le texte constitue le premier j~oint d'application sur
lequel vont se tester les modèles de lecfure- qu'il a lui-même
préconisés.

329
B. INTERTEXTUALITÉ (5) ET CRISE DE LA LECTURE
C~rand lecteur de la Bible, Maistre Alcofribas .est également
déteri teur d'une très vaste culture humaniste qui, de manière
explicite, renvoie à l'Antiquité gréco-latine. Malgré les nombreuses
boursouflures, l'érudition humaniste de Maistre Alcofrlbas force le
respect et l'admiration . Il cite Le Banquet
de Platon, le ~
Facultatibus naturabJlls et le De Usu partiufIn <!~Galien, l'Iliade et
l'Odysée d'Homère, Les Métamorphoses d'Ovide, Les Oraisons
de
Démosthène '" Quant à l'lntertextualité implicite, elle apparaît, par
exemple, à travers·l'utilisation des Adages d'Éra§me.
Condition de toute littérature, cette intertextualité fait du texte de
Maistre Alcofribas un immense palimpseste où se confondent des
.voix de provenance diverse . À la présence de cette culture qui
trahit l'appartenance de Maistre Alcofribas à la catégorie des lettrés
de l'époque, s'ajoutent les principes philologiques tels que la lecture
assidue et l'exégèse approfondie qui font partie de la propagande
idéôlo~iquedes humanistes du XVIe siècle.
Mais certains aspects de ce texte liminaire prolongent la
propagande humaniste et la dévalorisent en même temps. Par des
procédés littéraires subtils et délicat:j, Maistre Alcofribas crée les
conditions d'une crise de la lecture parce' que_son texte procède
d'une double nature. À peine posées, les catégories qui esquissent
les contours d'une bonne lecture Sb-nt détru-ites parce. que l@ texte
met en cause sa lisibilité immédiate-:
Il est vrai que le présentateur, dans l'élaboration de la fiction,
s'était soigneusement entouré de toutes les garanties en mettant en
-place des p-rocédures d'encadrement "destinées à orienter le
parcours de lecture :- Mais, dans la perspective d'une Ulecture du
soupçon", le lecteur n'est pas obligé de suivre les Voies balisées par

330
Maistre Alcofribas car elles pourraient: bien. fonctionner comme une
captation et un détournement du regard c-ritique . La lecture est
ainsi amenée à s'écarter des procédures d'encadrement dont la
fonctIon essentielle est peut-être d'aveugler. L'une des-pn~mières
conséquences de cet écart sera de demander au- Prologue de rendre
raison de luI-même, de triompher de ses propres contradictions.
-
L'examen approfondi de la rhétorique qui organise le Prologue
permet de mieux cerner la crise de la lecture et la perturbation
constante du sens au moment même où il commence à se
st:",Kturer. SIgne de cette Ildéconstru.ctlo'n" initiale, l'incipit
est
exernplaire car il donne le la aux pratiques d"écriture par lesquelles
le texte, tout en se construisant, amorce le processus de sa
décomposition et annonce ainsi la dérive èes significations :
"Be.uveurs Cres illustres, et vous, Verolez tres précieux, - car à vous,
non à aultres, sont dediez mes escriptz (... ).IT 23 .
1
Selon le c_aractère ritualisé de la prise de -la-par--ole codifiée dans la
captatio benevolentié.€ , MaIstre Alçofribas, grand rhéteur, entre en
scène. Dès les premiers mots, il sn:ucture un univers-conventionnel
à l'intérieur duquel il évoque ses productions écrites comme modèle
de communication et noyau flctionnel . Placée d'emblée dans le
·champ de Pesthétique, la fiction fait intervenir la quasi-totalité des
composantes de la commu.nication littéraire: le scripteur-émetteur
et possesseur singulier ("mes"), le message (nescrlptzIT ), les lecteurs,
le cOde, le référent ...
Il faudra surtout remarquer que le mode de sélectlon et
. d'organisation des éléments participant à l'élaboration du Prologue
accorde un privilège incontestable au lecteur. Dès la captatio-
~3 Ibjd. ,p.S.

331
benevolentiœ ,le narrateur se met à lIdraguerll 24.littéralement les
destinataires en leur attribuant un statu! privilégié . La
sur~a1orisation du récepteur-lecteur et l'insistance particulière sur
la fonction phatique du message servent à établir, dès l'inciplt, la
compEcité entre Maistre Alcofribas et ses "bons disciples" .
Mais
la captatio benevolent1œ
réalise également
un
renversement des valeurs littéraires. Dans l'élaboration de la
fiction, Maistre Alcofribas désigne, comme seuls destinataires de
son œuvre, ùne assemblée de buveurs et de débauchés malad~s . Le
Prologue opère ainsi un remaniement génér~al des valeurs de
l'institution littéraire car les marginaux, exclus de la société,
deviennent de.s élus alors que les lecteurs traditionnels sont
expulsés de l'horizon de l'œuvre.
Ce renversement engendre immédiatement -une contradiction
majeure qui naît de l'opposition entre le niveau· intellectuel des
dédicataires de' l'œuvre (assemblée de buveurs, marginaux,
débauc:hés) et la valeur du texte qui est soumis à leur "meditation
frequ'ente" ( Le Banquet de Platon ).
En posant ainsi les conditions de sa réception et en les détruisant
dans le même temps, le Prologue, contrairement-à ce qu'affirment
Madeleine lazard 2S et André Gendre 26 , permet de dissocier, une
fois pour toutes, l'auteur du narrateur.
14 Voir surtout, en ce qui concerne l'érotique du t!exte, R. Barthes, Le Plaisir
du texte, Paris, Seuil ,1973 , et R.Barthes-M. Nadeau" Sur la Littérature,
Grenoble, P.U.G., 1982. Trè.s peu connu, ce dernier livre est essentiel dans la
perspective des théories de R. Barthes
25 Rabelais: Panragrue11 Gargantua, Paris, Hachette, 1977, pp.6-B.
26 "Le Prologue de Pantagruel . Le prologue de Gargantua . Examen
comparaif', in R.H.L.F., LXXIV, Janvier-Février 1974, pp.3-19 .

332
L'apostrophe" initiale définit un cercle de lecteurs privilégiés
mais le présentateur parodie, en même temps, les ambitions de la
captatio benevolentire . Cet encomium est un éloge paradoxal dont
la structure est manifestement empruntéé au panégyrique. La
G~pt~Uo benevolentiœ est donc composée suivant un mode
ironiquement paradoxal où les exagérations et les oppositions entre
les substantifs et les adjectifs qui sont employés ( "beuveurs-
illustres", "verolez-precieux") signalent le travail de dérision de
Maistre Alcofribas .
Mais, en orientant le ton du discours vers l'a par...ade de foire et en
utilisant délibérément le vocabulaire de la place publique,
l'apostrophe attribue une dimension extraordinaire au Prologue de
Maistre Alcofribas -: le lecteur est auSsi un auditeur. L'écriture étant
indissociable de la parole 27 , aucune de ces deux pratiques, ne peut
revendiquer rexclusivité du champ linguistique 28 •
La composition rhétorique fait du Prologue un Immense
palimpseste caractérisé par la superposition des textes, la
multiplicité des registres et l'intrusion dlun~ dimension irorilque et
pâro~:que qui coexiste avec de solides références humanistes. Les
"bigarrures" visibles à la surface du texte installent le doute dans
l'esprit du lecteur. La surprise et llart de décevoir sont érigés en
techniques de création. Jumelés à l'ironIe et à la parodie, ils
fonctionnent comme une singuHère m:se en_ garde . Car les voies de
l'interprétation, telles que tracées par Mai~tt:e Alcofribas, sont
dénoncées par son propre texte qui mène lrrémédlablement à
27 Voir, par exemple, l'étude que M. Je~eret consacre au sujet ("Rabelais et
Montaigne: l'écriture comme parole", in L'Esprit Créateur, Winter 19ï6, vol.
XVI. n04 ( The French Renaissance Mind. Studies presenred ta W.C. More
),
_pp.ï8-94) .
28 Consulter Ft. Gray, Rabelais et l'écriture, op. cit.

333
l'impasse et qui, par là-même. risque de transformer l'exégète en
--av-enturier du sens. L'enthousiasme humaniste est enveloppé par la
verve du conteur, les détails malséants, les changements de tons et
de registres qui constituent autant de pratiques déconcertantes
décourageant l'interprétatlon .
,Commencé par une référence au vin, le Prologue se termine
de la même façon . Mais, entre l'Alpha et l'Oméga, Maistre
Alcofri bas réussit la pro uesse ct'enfermer un ttxte défian t' tu li te
interprétation 29 et dont les circonstances de production dérisoires
insistent sur des métaphores alimentaires ~o qui se jouent ainsi du
lecteur:
"Si ne le croiez, quelle cause est pourquoy autai1t n'en
ferez de ces joyeuses et nouvelfes chroniq ues, combien que les
dictans, n'y pensasse en plus que vous, qui par advenlure
beviez comme moy ? Car, à la composition de cc livre
seigneurial, je ne perdiz ne emploiay oncques plus, ny aultre
temps que ceUuy qui estait estably à prendre ma refection
corporelle, sçavoir est beuvant et mangeant" 31 .
2~. J.u nombre des multiples travaux consacrés à l'étude des prologues, on
retierc..ra G. Defaux, "Rabelais herméneute : de la lettre à {resprit", În Marot,
Montaigne, Rabelais: j'écriture comme présence,
Paris-Genève, Champion-
Sla-tkinc, 1987, pp.lül-142 ( reprend
"D'un
Problème
à
l'autre
:
herméneutique de l'altior sensus et caprario leetoris jans je Prolr.gl!e de
Garganrua ", În R.JI.T..F, 1985, n02, DP.19S-21(1).
30 Voir M. BakhtiLî.e , L'Œuvre de François Rabelais et 13. culture poplll,üre au
Moyen Age el sous la Renaissance,
crado françaisf. Paris, Gallimard, 1970 ; M.
J~d.o.neret ," ~IHj la fa\\.)l~ se mel à labIe. t\\ouI-.-ilure el slruclur<.' n~trrative
dans Le Quart lJvre ", in Poétique, lc)83,pp.lG3-180; Des Mots ef (les mets, op.
cit., et J.-Cl. Margo lin, "Quelques bouchées langagières du XVIe siècle", in La
Liuératur€
de la Renaissance . Mélanges offerts à Henri Weher, -articles
recueillis et publiés par M. Soulié, présen.tés par R. Aulane, Genève, Slatkine,
1984, pp.72-89.
'
31 Gargantua, Prologue de l'Aucheur , p. 8-9. Voir aussi I.e Tiers Ljl"r€
,
Prologue de l'Awbeur, p. 399 .
..

334
Malgré cette désinvolture que le présentateur érige en principe de
composition, le Prologue est rigoureusem{~nt construit . Dans sa
rhétorique à la fois démonstrative et délibérative, il utilise des
pratiq ues discursives et des figures. de style ( apostrophe, a11~gorleJ
répétition, énumération ... ) dont l'objectif déclaré est de vanter les
mérites d'une œuvre contenant "haultes matieres et sciences
profundes" 32 • Et pourtant, le caractère ludique vient constamment
'perturber les conditions de possibilité du discours sérieux.
La tradition critique a abondamment commenté ces "ambiguïtésll
qui sont caractéristiques du texte rabelaisien 33 . À partir de la
figure de Socrate, nous insisterons plutôt sur l'articulation du
séri€.ux et du burlesque dans la perspectlve de la production du
texte.
32 b·d·
1
., p 9
. .
33 Voir. par exemple. Fr. Rigelet, "Le Texte du discours narratif: Rabelais", j n
Le Texte de la Renaissance. Des Rhétoriqueurs cl Mont::igne , Genève; Droz,
1982, III, pp.105-153. Voir aussi pp.253-Z66.

335
C.FrGURES...
Le passage du sérieux au burJesque et la "bigarrure" qui
marquent le texte sont en parfaite adéquation avec l'Image de
Socrate élaborée par le présentateur. Socrate est l'homme de la
transition ; il permet le passage "entre la -propagande--( discours
sérieux) et la dérision parce que, en lui-même, ltest figure. Comme
toute figure, il "porte présence et absence" 34 et, même en se
taisant, il est ironique car li représente, pour toute la pensée de la
Rënaissance, l'échec de la physiognomonie:
Tel que caricaturé pa:r Maistre Alcofribas 3S , Socrate porte en lui
une ambiguïté constitutive. Son apparence extérieure ridicule est en
opposition avec ses qualités exceptionnelles. Socrate constitue le
signe d'une dialectique de l'intérieur et de l'extérieur, de l'être et de
l'apparence. Il est-ce qu'il ne paraît pas ; il n'est p~ ce qu'il paraît.
Cette fluctuation, cette oscillation permanente quI caractérise
Socrate, est utilisée comme un procédé de composition, une
catégorie esthétique. Car elle permet de structurer les données du
Prologue du Gargantua qui s'éclairent si a.rr les-.rapporte à celles du
Pan tagrueJ '.
Socrate est utilisé dans la miSe en scène..du langage comme
une figure-positivement théologique d'une œuvre littéraire. Dans
, llt:te vaste entreprise de séduction au sein de laquelle les mots
mènent le jeu, l'ambigUïté constitutive de-Socrate est transposée au
34,131, Pascal. Pensées, éd. critique par 1. Brunscbicg, Paris, Librairie
Généra.:.e Française 1972, X, Les Figura tifs, p. 313.
i
35 Sur la caricature, voir Cl. Apastado," Situation de ,la' parodie", in La Parodie,
Cahiers
du XXe Siècle, n° 6, 1976, pp. 9-37, et L Refort,La Caricature littéraire,
Paris, A. CoUn, 1932.

.
,
336
niveau des prologues du Gargantua et du PantagrueJ . Elle apparait
dès l'ouverture des deux textes:
"Beuveurs tres illustres, et vous, Verolez tres precle,Ux, ,: car à
vous, non à aultres, sont dediez mes escriptz, - Alcibiades, ou
dialogue de Platon intitulé Le Banquet, loûant son precepteur
Socrates, sans controverse prince des philosophes, entre
aultres paroUes le dict estre semblable es Silenes "36.
"Très illustres et très chevaleureux champions,
gentHz hommes et aultres, qui voluntiers vous adonnez- à
toutes gentillesses et honnestetez, vous avez n'a gueres veu,
leu et sceu, les Grandes et inestimables Chronicques de
l'énorme gean t Gargan tua
(...)Il 37 .
La symétrie est p'arfaite . On pourrait figurer ainsi les lecteurs
postulés et les références littéraires qui leur sont Clssociées ;
GARGANTUA
;PANTAGRUEL
- .._0·
Marginaux:
Lettrés:
LECTEURS
.-
Beuveurs, Verolez
Champions, gentllz-horrrmes
""
RÉFÉRENCES
Savantes: Le Banquet
Popu~aires : Gargan~ua
1
Les quatre termes d'un chiasme esthétique sont également
distribués entre le Gargantua et le PantagrueI selon un mode
d'association et de combinaison paradoxal ~ Aux lecteurs margmaux
du Gargantua, Maistre Alcofrtbas propose des références savantes
aloni .Cl ue les lecteurs lettrés du Pantagruel sont mIs en relation
avec des sources Uttéraires profanes. Cest un singulier quadrille
36 Gargantua, Pr:ologue de l'Au:rheur, p.S.
37 Pantagruel , Prologue de l'Auteur. p.lIS.-

337
qui, en s'autorisant de ta figure de Socrate, développe la dialectique
de l'être et de l'apparence. Le lecteur postulé dans le Prologue du
Garganrua est celui du Pantagruel et, inversement, le destinataire
du PantagrueJ est le lecteur postulé du Gargantua. Dans les deux
cas, le lecteur n'est pas ce qu'il paraît; Il est ce qu'li ne parait pas.
Les phrases d10uverture des deux prologues constituent donc, à
l'Image de Socrate, des ensèmbles sllénlques .
Pour dépasser cette inadéquation constitutive des prologues, il
faudrait rétablir l'équilibre et rendre à chaque Œpvre ses lecteurs.
Le schéma pourralt être' réécrit de la façon suivante:
GARGANTUA
pANTAGRUEL
LECTEURS
Marginaux
"
Lettrés
..
RÉFf:RENCES
Populaires
Savantes
Ce deuxième schéma a une valeur purement indlcatlveJl montre
uhe possibilIté très vIte écartée par Maistre Alcofribas quI préfère
la permutation des lecteurs. L'analyse portera donc sur cette
pennutatlon qui est la source de toutes les ambiguïtés et de totites
les originalités.
La permutation des lecteurs et la coupure volontaire de la
textualtté ont pour fonction de brouiller les pIstes, diinterdlre
l'attribution d'une slgnlflcation stable et de petmettre ainsI un Jeu
autorisant la Circulation lnflnle du sens.

338
Par cette coupure de la textuallté, l'écriture produit sa propre
référence, sa propre intertextuallté. La référence du Gargantua
c'est le Pantagruel et, Inversement, la référence du pantagruel clest
Gargantua. En se superposant à son espace du dedans, l'œuvre
produit sa propre textuaUté et son propre commentaire. Par cette
pratique éminemment originale, les deux œuvres sont conStituées
en une seule qut a tendance à évacuer toutcj' les références
appartenant à une "extra-terrltorlalité" pour se referrt1er sur élie-
même. C'est un jeu de miroirs dans lequel l'œuvre se dédouble,
renvole à elle-même, déchiffre sa propre image et manifeste s'es
mécanismes de fonctionnement. Le texte de Maistre Alcofrlbas
produit le texte de Maistre Alcofrlbas à l'image du "tonneau
Dlogenlc" roulant il).f1nlment sur lui-même et qui, dans le Prologue
du Tiers Livre 38 , figure une activité littéraire s'auto-engendrant
constan1men t .
Maistre Alcofrlbas élabore donc une stratégie discursive dans
laquelle le texte devient lui-même le spectateur émerveillé de ses
propres pratiques.
Dans le discours préfaclel du Gargantua, MaIstre Alcofrtbas,
auquel la prise de la parole et la présence de "bons disciples"
confèrent une autorité et une indéniable supériorité, nous invite à
une aventure herméneutique . Le lecteur participe ainsi à
l'élaboration de l'œuvre 39 . Loin de se résumer à un tnonologue, le
Prologue, en mettant à contribution la figure de Socrate, instaure un
dialogue permanent. Mats la communication est constamment
biaisée car le texte, après avoir séduit le lecteur, encourage
l'Ihterprétatton pour ensuite la décourager et la disqualifier. Les
38 pp.393-403.
39 Consulter U. Eco, Lector ln fabula. Le rôle dp lecteur ou ia coopération
Inrerprétative dans les textes narratifs. op. dt.
,-'

339
facteurs de lisibilité sont constamment brouillés et l'interprète se
volt obligé de faire appel à la figure, donc à une rhétorique oblique
pour essayer de saisIr un sens par nature évanescent. Quand tout
se détruit, subsistent seulementles mots qui olientent l'œuvre tout
entière vers la problématique du langage.
Dans sa nature double, le silène Inaugural est un signe de Socrate.
Mais, Il est aussi signe du langage et dlune littérarité tevendiquée
comme celle que l'art retrouve, de nouveau associée à la figure de
Socrate, dans l'enquête de Panurge relatée dans Le TIers Livre et
Le Quart Livre.
.. ",-
"

340
Il. L'ENQŒTE MATRIMONIALE DE PANURGE
OU lA SUBVERSION DU MODÈLE SOCRATIQtJE
"Fréquente les routes quI partent de toi ."
J. Audl bértl1
À partir du Tiers Livre, la production littéraire rabelaisienne
se modifie de manière consIdérable. Le silence de douze ans qui
sépare le Gargantua du Tiers Livre est assurément le signe d'une
transition qui permet à l'œuvre de changer d'orientation tout en
essayant de rester cohérente avec elle-même. Dans Le Tiets LIvre,
deux nouveautés méritent de retenir l'attention. Pour la première
fois, Rabelais n'utilise pas d'anagramme et, au lieu de s'avancer
masqt1é comme il l'avaIt faIt dans le Gargantua et le Pantagroel, il
revendIque explIcitement la paternIté de son œuvre. De. plus, par
une métathèse interne, les personnages de géants sont désormais
relégués à l'arrière-plan au profit de Panurge qui devient le centre
à partir duquel s'organIse l'œuvre.
À la fois bon compagnon et frondeur, cynique et chaleureux,
cultivé mals vulgaire, Panurge est l'un des personnages les plus
" attachants de l'univers romanesque rabelaisien. C'est également le
personnage quI, dans la production de la fiction, est le plus
étroitement lié à Socrate.
Absent du Gargantua , Panurge entre en scène dans l'unlvets
romanesque rab~laislen à partir du chapitre IX du Pan tagruel dont
l'Intitulé laisse devIner toute l'importance qu1il va prendre dans la
r- ;-
1 "Chant du dragQn", Finit i'angoisse , in Des Tonnes dè semences; Toujours ;
La Nouve11~ originê , éd. critique par Y.-A, Favrè, Paris, Gallimard, 1981, p.61.

341
fiction :"Comment Pantàgroel trouva Panurge, lequel11 ayma toute
sa vie Il 2.
Î
La fiction rabelaisienne lui attribue à la fols un caractère
\\ multidimensionnel ( chirurgien, architecte, juriste, enseignant ... ) ~t
des pouvoirs exceptionnels; par exemple, à l'instar de Maistre
Alcofrlhas 3 , Il possède "l'art dont on peut lire lettres non
parentes" 4 . Et le portraIt que le narrateur trace de lui le
ansUtue en antt-Socrate par excellence 5 . Pauvre, concupiscent,
faCétieUX et impie, il préfère commettre l'injustice plutôt que de la
subir. La vertu luI est étrangère; s'Il lui arrive d'être éharltable,
('est uniquement dans le but de faire admirer sa malJce .
Symbolisant le Mai ou p1utôt,la malice et la facétie, Panurge, si l'on
' en croit Pantagruel, est IrrésistIblement séduit par le Diable,
"l'esprit maUng" 6 • À son tour, II a séduit Pantagrue1 et ses
compagnons, Maistre Akofrlbas, Rabelais et toute la critique dont il
a eu la faveur 7 . Double de Pahtagruel et symbolisant à la fois la
conFiance , les rêves et les Inquiétudes de l'homme de la
- - - - - -
2 Pantagruel , chap. IX, pp.263-270.
3 Ibid., chap. XXIV, pp.337-342.
4 Gargantua, chap. l, p.13.
5 Pantagruel , chap. XVI : "Des Meurs et candictions de Pan~e", pp.300-306.
6 Le Tiers Livre, cbap.XIX, p.479.
7 Parmi de nombreuses étud~s, on citera M. Beaujour, "D(f-Modi sigD1flcandf' ,
in Les Jeux de Rabelais, Paris, Éditions de L'Herne, 1969 : G. Defaux, n Panurge
'dJabologicque' ", in Pantagroe1 et les sophistes. Contribution à l'biste?ire de
J'bumanisme chrétien au XVIe Siècle, La Haye, M. Nijhoff, 1973, pp. 16S~196 :
Le Curieux, le glorietlx et la sagesse du monde dans la première moitié du XVIe
siècle (L'exemple de Pan urge),
Lexington, French Forum, 198 Z ; A.
Glucksman, Les Maltres penseurs, Paris, Bernard Grasset, 1977 ; M. Roques,
"Aspects de Panurge", in François Rabelais . Ouvrage publié pour le IVème
centenaire de sa mort, 1553-1953, Genève-llile, Droz-Giard, 1953, p.120-130;
V.-L. SauJnler , "Hot1l{Tles pétrifiés, pierres vives. Autour d'une formule de
Panurge", ln B.H.R., XXII, 1960, pp. 393-402.

342
Renaissance, Panurge est aussi l'homme des procèS, des disputes et
de la feinte. Polyglotte comme son nom l'indique. il est surtout
l'homme de paroles, l'homme des langues et des récIts, l'homme de
l'ttre et de lettres. Et c'est par ce dernier aspect qu'il acquiert
toute son épaisseur dans le roman rabelaisien.
À travers Le Tiers Livre et Le Quart Uvre , l'analyse de la
position des personnages rabelaisiens tace au philosophe athénien
rfalt Immédiatement apparaître que Panurge- est le double négatif
}de Socrate. Il est vrai que, dans le TIers LIvre 8 , 11 exprime parfois
des positions d'allure et d'esprit très socratiques mals le lecteur qui
prendrait cette slmllitude à la lettre se détromperalt rapIdement.
Par ses pratiques, Panurge est l'archétype du sophiste que Socrat~
combat inlassablement dans les DJalogues de Platon.
Et, si l'œuvre de Rabelais a profondément intérIorisé le
modèle socratique, elle en constitue cependant un~ subversion
exemplaire tomme l'indiqué clairement le protocole mIs en place
par Pantagruel dans Le Tiers Livre qui revendique explicitement
l'inversloh :"Le Tlmée 9de Platon, au commencement de l'assemblée,
,compta les invitez: nous; au rebQurs, les compterons en la flnll 10 .
~LavasteenquêtequePanurgeeffectueàpartirduTiersLlvrese
place sous le patronage de Socrate mals, une série de perversionS
épistémologiques vient perturber les contours de la représentation
\\ du philosophe athénien.
tf-es perversions épistémologiques et cette opposition entre Socrate
. et le personnage rabelaisien peuvent, pour l'exemple, se Ure au
8 Chap. XXV, pp.SOS-S06 :" Je ne sçay rien (... ) on ne sçauroJt trop apprendre N.
9 Timée . 17 a .
10 Chap. XXXVII, p. 556 .

343
triple niveau du projet de Panurge, de son inconstance devant la
)mort et de ses pratIques diScursives.

344
A. L'IGNORANCE DU PRÉCEPTE DELPHIQUE
OU L'INVERSION DU PROJET SOCRATIQUE
À la suite du verdict de l'Oracle de Delphes selon lequel
Socrate était le plus sage des hommes Il, le phUosophe athénIen
s'est senti investi d'une mission qui consiste à Interroger les
hommes sur ce qu'ils prétendent savoir . Et, tous ceux qui
prétendent savoir quelque chose sont ridiculisés au terme d'une
dIscusSion où les certitudes naïves tombent une à une. Socrate, au
moins, sait et proclame qu'U ne salt rien 12 : son parcours confirme
Parade.
L'enquête entreprise par Panurge et ses compagnons est très
r vaste mals, malgré l'accumulation des consultations du Tlers Livre
et des étapes du Quart LIvre, la continuité narratiVe est cohérente
car la question du mariage de Panurge légltime la succession des
chapitres". Les consultations 1 les navIgations et l'omniprésence du
dialogue et du questionnement constituent des éléments qui
permettent de rapprocher la méthode de consultation de Panurge
de la démarche socratique. En posant éternellement une seule
question, Panurge -oblige les savoirs et les Institutions à rendre
compte de leur prétention. Mals les perversions épistémologiques
s'étendent aux résultats de l'enquête car de nombreux obstacles
barrent l'accès à la vérité. De manière consciente, volontaire et
délibérée, Panurge multiplie les subterfuges et les pratiques qui ont
pour fonction d'aveugler le lecteur et de brouiller la quête de la
vérité.
- - - -----".-_. -._----
11 PlatOn!, Apologie de Socrate, za c-21 a.
_
12 Voir, par exempte, Apologie de Socrate, 20 e et 55., et Charmide, 164 d et S5.

345
( '
Dans les consultations de Panurge, l'entreprfse socratique est
\\ Inversée. Alors que l'Oracle de Delphes fonctionne comme l'étape
InItiale quI donne l'Impulsion à la quête de Socrate, chez RabelaJs,
l'oracle de la Dive Bouteille constitue la phase terminale de la
recherche de Panurge. Socrate veut éprouver la véracité d'une
téponse quI est déjà fournIe par l'Oracle de Delphes alors que
Panurge. d'esquive en esquIve, va vers une réponse de l'oracle de la
DIve BouteUle qui le renverra à ce qu'il a plusIeurs fois remis en
\\~ question.
Ce subtil retournement permet à RabelaIs de doubler
l'enquête de Socrate par celle de Panurge qui vient la subvertit et
la parodier en même temps. Cette inversion des parcours, où le
poInt de départ de Socrate devIent le point d'arrIvée de Part urge,
autorIse toutes les déviations dont la premIère est l'Ignorance de
l'InjonctIon qu'artIculait déjà le précepte delphlque : "Connais-tof,
toI-même" 13 •
r
À travers les différentes étapes de la quête de Panurge,
1 l'œuvre de RabelaiS répète inlassablement le précepte delphlque
/ quI, de la premIère à la dernIère consultatlon, apparaît sur tous les
1" modes . Il est formulé par Pantagruel J4 , Htppothadée15 ,
Eplstemon 16, Trouillogan 17 , le Prologue
du Quart LIvre 18 et
~ -
13 Charmlde, 164 d-165 b, et 167 a. VOir aussi Xénophon, Les Mémorables, ru,
7,9; m,9, 6, et N, 2, 24.
14 Le Tiers Livre, chap VU, p.431, et XX1X, pp.526.
15 Ibid., chap. XXX, p.529.
16 Ibid., chap. XYl, pp.466-467, et chap .xxIV, p.S02.
17 Ibid., chap. XxxVI, p.553.
18 P.l2.
.

346
Homenaz
f
19,
Mais, par un aveuglement
volontaire, Panurge
contourne le précepte delphlque qu'il est d'ailleurs le premier à
formuler au tout début du TIers Livre :" C'est de moy que fault
conseil preridre " 20 . Et, malgré une l~r.!dlté qui l'éclaire
provlsojrem~nt,il entreprend ses consultations, Dans le chapitre
XXXV du TIers LIvre où li rencontre un personnage au-delà de sa
mesure. Panurge, "fasché des propous de Her Trlppa" 21 ose, après
la dispute quI l'a opposé à ce dernier, dire à Epistemon :
"Allons, laissons icy ce fol, enralgé, mat de cathene,
ravas'ser tout son saoul avecques ses diables privez. Je croirois
tantos! que les diables voulussent servir Un tel marault . Il ne
sçalt le premIer trait de philosophie, qui est Congnols toy; et se
glorIfiant veair un festu en l'œil Q'aultruy, ne void un~ grosse
souche laquelle Iuy poche les deux œllz . C'est un tel
Polypragmon que descrlpt Plutatche . C'est une aultre Lamie,
laquelle, en maisonS estrahges, en pubIlc, contre le commun
peuple. voyant plus penetramment qu'un aince. en sa malsort
propre estait plus aveugle qu'une taulpe ; ches say rien ne
voloyt, car, retournant du dehors en son privé, oustaJt de sa
teste ses œilz exemptlles, (omme lunettes. et les cachoit dedans
un sabot attaché derriere la porte de son logis" 22 .
Par-delà leur aspect polémique, ces tnots de Panurge donnent
un aperçu de l'étendue de sa culture: des souvenirS bIbliques se
mêlent au rappel d'un texte de Plutarque. Le réseau sémantique
du regard ( "veolr", "œU", "void" ,"œllz", "voyant" ,"aveugle", "voloyt" ,
"œllz") et celui de la foHe sont contaminés, soùdés, par le topos des
lunettes. Et, pour toutes les représentations graphiques du XVIe
- - - - - - - - - -
19 Ibid., chap. XLIX, p.I8 2.
20 Lé' Ders Uvre, chap. Il , pAIl.
21 Ibid., chap. XXVI, p.s 12.
22 Ibid., chap. xxv, pp.sOï-SOB . C'est l'auteur qui souligne.

347
1
siècle, les lunettes, qui constituent l'un des----attrlbuts du fou,
signalent également une ambiguï,t~ car ils signifient aussi bien
l'aveuglement que la clairvoyance . Au-delà des références à
l'imaginaire de la Renaissance qui transparaissent dans' ces mots,
Panurge se livre à un remarquable détourn~ment àu précepte
..çlelphique et exp.time une position critiq~e qui, comme au "jeu de
paulIne" 23 ou dans ilIa chanson du Ricochee 24 , rejaillit po~r
s'adresser au sujet qui la formule,
À plus d'un titre,,le chapitre XXV du Tîers Livre est essentiel. C'est
.
'
l'uq des moments les plus délirants dans la série des consultations
dè' P2:Hurge car le devin énumère les formes de vàticinations les
plus variées . Et' la querelle .avec Her Trippa est l'expression
violente d'un conflit qui menace d'éclater à cha4ue consultation.
fElle est symptomatique de la méthode de Panurge qui, dans sa
rec,herche de la vérité, disqualifie syst~matiqueroent tous les
savoirs et toutes les institutions auxquels il ~adresse .
D'ailleurs, le jeu de réponses ambivalentes qué- donnent
/ Pantagruel. TrouiUogan et auquel participe Panurge constitue, nous
J semble-t-H, une invite· à assumer les exigences du précepte
\\
.<:ielphique. Mals Panurge décline constamment cette invite à la
\\\\ responsabilité persoQnelle et à l'appropr-iati-on du 'discours par Je
s.ujet parlant. Panurge n'ignore pas le précepte .delphique ; il
préfère le mettre entre parenthèses afin de pouvoir mener son
enqJlête.
. .
'
/ Cette IJratique fonde, paradoxalement, la produ.ctlon de l'œuvre. Car
reconnaître d'emblée le précepte delphfque c'est; dans le cas de
23 GargantUél , chap. LVIII, p.2Ü9 ; Pantagrue·l, cba,o. v, p. 243 ; Le Tiers Livre,
chap. XI,p,446 ; chap.xXXVI, p.SSS , et Le Qpart Livre, chap. XIV, p.iS.
24
'
.
-
.-'
Le TIers Uvre, chap. X, p.440.

348
Panurge, la fin des consultations et des pérégrinations et, en ce qui
Î
, concerne l'écrivain, la fin de la suite romanesque......
.
,

..
349
B. L'INCONSTANCE DE\\!ANT LA MORT
Le courage devant la mort est une constante omniprésente
dans la représentation de Socrate à"la Renaissance. Or, cet-~e qualité
fait défaut à Panurge qui adore-- les activités ludiques mais
n1acceptera jamais de jouer sa vie; il avait "peur des coups, lesquels
il craignait naturenement" 25,
dit méchamment de lui Maistre
Akofribas .
Au tout début du chapitre )(LVII du Tiers- Livre, Panurge
décide d'entreprendre un voyage afin dé découvrir Ille mot de la
Dive É0uteille" 26 à propos de son mariage. Et voilà comment il s'y
prend pour avoir le consentement de Pantagruel qui appréhende
les dangers :
"- Allons y ensemble. Je vous supply ne me esconduire .
Je vous seray un Achates, un Damis let comp-agnon en tout
voyage . Je vous ay de long temps- c-ogneu a.mateur de
peregrinité, et desyrant tous Jours veoir et tous Jours
apprendre. Nous voirons cho5ës admirables, et m'en ('-royez .
-Voluntiers (respondlt Pantagruel) y Mais, avant nous
mettre en ceste longue peregrination, plene de azard, p~ene de
dangiers eVidens ...
- Quels dangiers? dist Panurge, interrompant le propous.
Les dangiers se refuyent de moy, quelque p.art que je soys;
sept lieues à la -ronde, comme, advenent le prince cesse le
magistrat, advenent le soleil esvanouissent -les tenebres-, et
comme les maladies fuyaient à la venue de sainct Martin à
Q.uande Il 27 •
25 Pan tagruel , chap. XXI, p.3 3l.
26 P. 594.
27 Ibid.

350
Dans ce dialogue où les références. sa-crées se superposent aux
allusions à l'Enéide de Virgile, les proclamations de Panurge ne
dépassent pas l~ stade de leur formulation théorique. La référence
constante à l'épopée antique et au roman de chevalérle qui sont
parodiés permet au lecteur de mesurer l'\\RConstance de Pan ur:ge .
devan t la moit .
, ' - Dans plusieurs chapitres, Le Quart Livre met en 'scène le face à
face de Panurge avec la mort. Dans les épisodes relatant la tempête
e~ ,mer28 • la rencontre de la baleine 29 , l'embuscade des
Andouîlles30 , les "paroUes degelées u31 et les salves en Phonneur
des muses 32 .. Panurge se COn'lp0rt~ avec une égale couardise
devant la mort malgré les conseils de Pantagruel justement inspirés
des textes que sont l'Apologie de Socraterr~de Platon et les
Tusculanes de Cicéron 34 :
" -
"Ores, s1 chose est en ceste vie à craindre;après l'offense de
Dieu, je ne veulx dire que soit la mort. Je ne veulx entter en la
.....
dispute de Socrates et des Aca~lemicques: mort n'estre de say
'
-
maulvaise, mort n1estre àe sey à craindre" 35 •
La pointe extrême de la peur de Panurg€ apparaît dans le chapitre
terminal du Quart Livre et dans l'épisode de lat~mpête en mer où.
après le calme, il ose proclamer sa bravade selon un principe qui
-28 Le Quart üvre • chap. XVIII-XXII, pp.92·108.
29 Ibid., chap, XXXIII~XXXIV, pp.137-14Z.
30 Ibid., chap. XXXVI-XliI, pp.145-165.
31 Ibid., chap. LV,p.203-2ÜS.
32 Ibid., chap. IXVI-LXVH, pp. 241~24-8..
33 4Oc.
34 1, 8.
" -
35 Le Quart Livre, chap. XXI. p.lOS.
, ô

conduit ceux que les événements dépassent à feindre: de les
organiser:
"Vertus
Dieu,
dist
Panurge,
nous sommes dO'lr ...lues
continuellement à deux doigts'près de la mort. Est ce l.-y une
des neuf joyes de mariage? Hay nostre amé, vous faietez bien,
mesurant le peril à l'aulne. De paour, je n'en ay puind, quant
-est de moy : je m'appelle Guillaume sans paour. De couraige
tant et plus. Je ne entends couraige de brebis; je dis couraige
- de loup, asceurance de meurtrier. Et ne crains rien que les
dangiers" 36.
À cette couardise qui oriente en permanence 37 le discuurs de
Pan'ürge vers le bur-Iesque et le parodique, s'ajoure un aspect
démagogique qui creuse l'écart entre le personnage rabelaisien et le
philosophe athénien. Après le différend qui l'OP;10SC ~i Dinuen;.,tult,
Panurge réussit à noyer les moutons et les marchands 38 . Et voici
comment il assiste à leur mort:
"Panurge, à cousté du fO\\lgon, tenent un aviron cn main,
non. pour ayder aux moutonniç,rs, mais pour les engu::trrlcr de
grimper sus la nauf et evader le naufraige, les
r:_~"holt
eloquentement, comme si feust" un petit frer
OlivÎèr _' . illard
ou un second frere Jan Bourgeoys, leurs remonstranl par Heux
de rhetoricque les miseres de ce monde, le bien I.:l '1 L'ur de
Pautre vie, affermant pl us heure ux les trepasscz que les vivans
en ceste vallée de misere, et à chascun d'eulx promc[(;.,tnt eriger
un beau cenotaphe et sepulchre honoraire au plus hault du
mont Cenis, à son retour de Lanternoys ; leurs optant ce
neantmolns, en cas que vivre encores entre les hl:m' ins ne
36 Ibid. , chap. xxm, p.lll. Nous soulignons.
37 Le C~rlquieme Uvre , chap. XV, XVII, et XXX"'.!, pp. 328-332; 342-.:HG, t: 422-
425.
38 Le Quart Uvre • chap.V-VTH, pp.47-58.

leurs faschast et noyer ainsi ne leur vint à propous, bonne
aventure et rencontre de quelque baleine, laquelle au tiers jour
subsequent les rendist sains et saulves en quelque pays de
satin, à l'exem"ple de Jonas Il 39 .
Par-delà la parodie du discours religieux en face de la mort, ce
passage définit l'attitude démagogique de Panurge essayant de
persn.....der les autres de mourir tranqullléS et montrant, encore une
fois, son opposition avec Sacrate .
, '
39 Ibid., pp.57-58.

353
C . SOPHISTIQUr: l.:T RAPPORT À LA VÉRITÉ
L'une des subversions majeures de l'œuvre de Rabelais
Cconsisteà confier.à un sophiste la réalisation çl'une entreprise de
type socratique . En intervertissant ainsi les rôles, j'écrivain
manifeste une sing ulière 0 rig i nali té .dan s sa représen ta lio n d li
·philosophe athénien. Cette inversion est -lisible dans l'attitude du
personnage face aux (onsultants et dans ses pratiques discursives-.
À partir de la question du marlag.e insérée entre l'éloge de
det~d; et celui du Pantagruelon, Panurge entreprend une série de
consultations d'abord dans le voisinage immédiat et, ensuIte, dans
u!1 cerde qui s'élargira avec les navigations du Quart Livre 40. Des
"sors homeriques et virgilianes" à la "Dive Bouteille", qui fonctionne
comme une image grotesque et irrespectueuse du Graal,
an~Ugè
int~rroge toutes les formes de savoir qui sellont aussi incapables les
unes que les autres de révéler une vérité inaccessible.
À la source des "perplexitez" de Panurge, il y a la question de
son mariage qui est "matiere problematicque" 4( et qui ne peut être
prise en charge que par des autorités reconnues. C'est pourquoi la
-quête de Panurge trouve son principe unificateur dans un élément
qui lui assure sa cohérence: la répétition in(dé)finie de la même
question. À l'image de Diogène, qui apparaît dans le Prologue du
Tiers Livre significativement associé à la figure mythologiq ue de
Sls~';1he, Panurge cherche perpétuellement la solution à son
40 Voir A. Diané, "Rabelais et Montaigne", in Montaigne penseur et
ph ilosopb e, Études Montaignistes, nOS, Paris-Genève, Champion-Slatkine,
1990,pp.l01-112.
41 Ibid., chap. XXXV, p.SSO.

354
problème. Non pas "être ou ne pas être" ainsi que le formulait la
fameuse interrogation du prince Hamlet dans la tragédie de William
Shakespeare, "mais être et ne pas être"~ C'est déjà plus subtil et plus
campr.;xe : être marié sans être cocu, ni volé, nl battu 42 .
f~
La question têtue que Panurge agite devant les consultants du
1 Tiers Livre
est toujours ramenée à son point de départ et
maintenue dans la béance car, dans Sa dialectique sophiste, Panurge
J rejette toute réponse qui lui est défavorable. ILrefuse également le
saut qualitatif que constitue le retour à lui-même et maintient
constamment une distance entre le· sUJet et sa parole; ce qui a pour
conséquence de différer et de suspendre la réaUsation du projet e,t
de paralyser ainsi J'action. De ce point de vue, pour Panurge, l'enfer
ce n'est pas les.autres 43 mais le face à face oblige avec soi-mên1e
"qu'il reculera autant que possible avant de se retrouver dans la
positIon du Il torrent -asséché qui a fait taire lui-même son propre
bruit" dont J)OUS parle Jean Guéhenno 44 •
"Je ne sçay rien C.. ) on ne sçauroit trop· apprendre" 45 déclare
Patiutee. Et, pourtant, il n'apprend' rien. Parlant de "pierres vives",
il ne 's'adresse qu'à des "pierres mortes" 46 à travers une stratégie
dlscur"ive sophiste.
42 Voir .\\1. Roques, art. Cit., p.124.
43 Nous paraphrasons J.-P. Sartre, Huis Clos suivi de Les Mouches; Paris,
Gallimard, 1947, V, p.93.
.-
44 Voir V.-L. Saulnier , "Hommes pétrifiés, pierres vives. Autour d'une
formule de Panurge", art. cit.
45 Le Tiers Livre. chap. XXV, pp.sOS-Sü6 .
.46 Sur cet aspect- de. la question, voir surtout V~-L. Saulnier , Le Dessein de
Rabelais, Paris, S.E.D.E.S.., 1957, pp.75 et 55., et "Hommes pétrifiés et pierres
vives. Autour d'une formule de Panurge" , art. cit.
.
.

355
/
IIDocteur subtil" selon frère Jan des Entommeures 47 , et "'bon
toplcqueur" de l'avis: de Pantagruel 48 , Panurge est d1abord un
personnage caractérisé par sa compétence rhétorIque hors pair.
Dans l'œuvre de Rabelais, cette dimensiQn est présente dès la
preplière apparition du personnage qui, par une réplique en
"l~ngue Hebraïcque bien rhetoricquement prononèée" 49, séduit
d'emblée Episremon . Et l'une des meilleures analyses du
personnage de Panurge est fournie à l'intér~èur même "de La
création rabelaisIenne par PantagrueJ qui réagit ainsi à l'éloge des
dettes 50 :
"J'entends (respondit Pantagruel) et me semblez bon
topicqueur et affecté à vostte cause . Mais pr-eschez et
patroclnez d'tcy à la PentecOSte, en fin Vous serez esbahy
comment rien ne me aurez persuadé, et par vostre beau parler,
"ja ne me ferez entrer en debtes . Rien ( diet le saint Envoyé) à
personne ne doibvez, fors amours et dilection mutuelle.
Vous nie usez icy de belles graphides et dlatypo~es, et
me plaisent trèsblen (... ) 11 51 .
Essentiel dans la compréhension du personnage de Panurge, le
passage mêle le profane au sacré. La référence à la- rhétoriq ue de
type 'sophiStique est très justement jumelée à la Pentecôte car
Panurge est d'abord l'homme des langues, des diSfours et du
langage.
47 Le Cfnquieme Uvre, chap. XV, p.33ü , Dans Le Tiers Livre, Panurge avait
déjà utilisé la même qualification pour déîmir frère Jan ( chap. XXIII, p.499) .
48 Le Tiers Livre, chap.V,p.424.
"
49 PantagrueJ, chap_ IX, p. 268.
50 Le Tiers Livre, chap. m·v, pp,415-429.
51 Ibid.,chap. V, pp.424-425.

356
Et, quand, perclus de contradictions, il ose traiter Raminagrobis de
"sophiste argut, ergoté" 52, les lecteurs du Tiers Livre Rour:raient
lui retourner le reproche. En dépit de ses protestations, l'image du
"faulx monnoieurt! 53 qu'il réCuse pourrait bien être la sienne car sa
'compétence rhétorique est constante dan,s l'œuvre rabelaisienne.
-Même devant le fou Trlboullet, Pf.nurg~ "exposa son affaire en
paroUes rhetoriques et eleguant-es " 54 .
f
Les pratiques discursives de Panurge relèvent, pour une
graade part, de la sophistique. En "interpretant perversement" 55
tous.les signes, il met en place une démarche qui scandalise son'ami
Episteraon car elle travestit la recherche de la vérité. Pour s'en
convaincre, il suffit de relire l'interprétation tour à tour positive et
négative qu'il élabore à partir d'un même objet que constitue le
"son des cloches"S6. tt L'oracle des Cloches c}.e Varenes" est d'abord
interprété positivement:
"- Escoute (dist frere. Jan), l'oracle des cfocnes de
Varenes. Que disent-eUes]
/
- Je les entends (respondit Panurge) . Leur son est, par
ma soif, plus fatidique que les chauldrons de Juppiter en
Dodone. Eseoute: Marie toy, marie toy: marie, marie. 51 tu te
marie, marie, marie, trèsbJen t'en trouveras, vera s, vera~ ;
Marle, marie.
Je te asceure que je, me mariray ; tous les
elemens me y invitent. Ce mot te soIf comme une muraille de
bronze" 57 .
_ . _ - -
- - - - - - -
52 Ibid., chàp. XXII, p.4'93.
53 Ibid.. chap. XlI, p.448 . Voir aussi chapt II, pAl3, et Le -Cinquieme Livre,
chap. Xl, p.318.
54 Ibid., chap. XLV,p.588.
55 Ibid.• chap..XXlI, p.494. Le reproche est d' Epistemon .
S6 Ibid., chap. XXVU-XXVlII, pp.51 &-525.
1
57 Ibid.. chap. XXVII, p.517 . C'est l'écrivain qui souligne".

357
Ensuite, dans le chapitre suivant, Panurge , en Jouant sur
l'éloIgnement et la proximité, inverse l'interprétation:
"Ma foy, frere Jan, mon meilleur sera poinet ne me
marier. Escoute que me disent les cloches, ceste heure que
nous sommes plus près: Marle polnet, marie polner, polnet,
palet, poinet, polnet. 51 tu te marIe, ( marie polnet, marIe
polnet, polnet, paient, polnet. polnet
), tlI t'én repentiras, tiras,
tiras .. coqu seras" 58 .
.-----
Panurge instaure ainsi une esthétique de la duplicité et de
\\ l'ambiguïté. C'est pourquoi lJ se sentJra très à l'aise lors de la
~ consultationavecNazdecabrecarlelangagegestueldusourd-muet
est une matière inépuisable à laquelle il appHque ses technIques
d'Interprétation S9 . Au seIn du langage, Panurge crée des fallles
qui lui permettent de donner libre cours à son activité de sophiste.
Cela transparaît déjà dans ce dialogue avec Pantagruel où, dès la
première consultation, le géant, encore urte fols, décèle la stratégie
de l'esquIve caractérIstique de son amI:
"- Vostre conseil (dist Panurge) soubs correctlon, semble
à la chanson du Ricochet . Ce ne sont que sarcasmes,
mocquerles, et redites contradIctoires. Les unes detrulsent lés
aultres . Je ne sçay es quelles me tenIr.
-Aussi (respondit Pantagruel) en vos propositions tant y
a de sI et de mals, que je n'y sçaurols rIen fonder ne rien
resouldre . N'estez vous asceuré de vostre vouloir? Le poinct
principal y gist : tout le reste est fortuit, et dependent des
fatales dispositions du ciel" 60 .
- - - - - - - - - -
SB Ibid. ,chap. XXVIII, p. 524 . C'est l'écrivain qui souligne.
59 Ibid., chap. XX, pp.483-487.
60 Ibid., chap. X, pp.440-441.

358
Cette stratégie de l'esquive s'appuIe sur des pratiques discursives
éprouvées. Par exemple, à l'aide des expressions "voyre mals'l et
"au rebours" qui sont abondantes dans Le Tiers Llvre et Le Quart
LJvre
, Panurge, en contestant tout ce qui luI est défavotable, crée
des retournements extraordinaires dans l'argumentation . Le
chapitre XII du Tiers Livre 61 est comme l'emblème de cette
démàrche qui, de l'avis de Pantagruel, sert à cr4r "doctrine moult
paradoxe et nouvelle" 62 .
Au chapitre XVIII du Tiers Livre, Panurge commence a1rtsl
un argumentaire au terme duquel il détruira l'Interprétation de
Pantagruel et, par la même occasIon, retournera en sa faveur les
vers de la Sibylle de Panzoust : "Posé mats non admis ne concédé, le
cas que (... )" 63 . Ces mots pourraient luI servir de credo ; Ils
permettent d'ériger la contestation en absolu ; de soutenir les
pOSitIons les plus contradictoires qui soient. PuIsque la vérité est
inaccessible et que les signes résistent à l'interprétation, Panurge
joue et se compose une berceuse lliusoire . C'est ce qu'Émile-Michel
Cioran, qui aimait aussJ "polémiquer avec le néant" 64, avait
poétiquement appelé "les axiomes du crépuscule" 65 .
61Ibid.. pp.447-452.
62 Ibid., chap. VIII, pA33. PI us tard, Pan urge lui retournera le reproche
(cbap. xrx , pA 79) .
63
Ibid., p.477. Dans
l'essai justement lntitulé Des Prognosticatioos,
Montaigne écrit à propos des oracles: " Mais sur tout leur preste beau jeu le
parler obscur, ambigu et fantastique du jargon prophetique, auquel leurs
autheurs ne donnent aucun sens clair, afin que la postetité y puisse
appUquer de tel qu'il luy plaira" ( 1, Il,44C ).
64 "Sur une civilisation essoufflée", in La Ten tation d'exister , Paris,
Gallllnard,1956,p_SO.
.
65 "Lettres sur quelques impasses", in La Tentation d'exister, op. cit., p.114.
.-

359
Cette disposition du personnage à l'ambIguïté est bIen rendue
à travers les vers que Raminagrobls lut destine en guise de réponse
à la question posée. Au-delà de l'invIte à prendre en charge ses
propres résolutions et son propre destin, ces vers, qui sont
Ironiques, renvoient à la dupllcité des interprétations de Panurge:
"Prenez la, ne la prenez pas.
Si vous la prenez, c'est bIen ratct .
SI ne la prenez en effect,
Ce sera œuvré par compas.
GuaJoppez, mals allez le pas.
Reculiez; entrez y de fateL
Prenez-la, ne.
]eusnez, prenez double repas.
Defaictez ce qu'estait refaict .
Refalctez ce qu'estait defalct .
Soubhaytez Iuy vie et trepas .
Prenez la, ne ,,66 .
L'enjeu des pratiques de Panurge est de changer :;ans cesse pour
demeurer Iul-n.·H~me comme l'Indiquent déjà les métaphores du
déplacement inscrites dans la présentation que fait de lui
Pantagruel lors de sa toute première apparHlon dans l'univers
romanesque de Rabelais. Dans le chapitre IX du Pantagruel , on
peut Ure: tt Voyez vous cest homme, qui vient par le chemin du
pont de Charanton ?" . Et, en se servant de lut, Rabelais élabore la
66 Le Tiers Livre, chap. XXI, pp.490-491. Ces vers constituent la déformation
d'un rondeau que le rhétoriqueur G. Cretin avait envoyé à un ami qui lui
demandait s'il devait ou non se marier. Voir Œuvres Poétiques de Guillaume
Cretin, éd. cri tique par K. ChesJ1 y, Genève, Slatkine Reprints, 1977
(Réimpression de l'édition de Paris. 1932 ), .. LXV, Dudict Cretin à Chrlstofle de
Refuge, Ma.istre d'Hostel de Monseigneur d'Alençon; qui Iuy avoit demandé
conseil de se marier". pp. 290-291.

360
sémiotique d'un discours sophiste et séducteur 67 à travers lequel
le lecteur est pris au piège.
Toute quête rigoureuse suppose un rapport à la vérité qui
constitue l'objectif vers lequel doit tendre la recherche. Mals, les
pratIques sophIstes de Panurge amènent le lecteur à s'interroger
sur son rapport à la vérité. Panurge ne reconnaît aucune autorlé et,
dans une démarche ludique qui informe en p~ofondeur Le Tlers
Uvre et Le quart Uvre , il se livre à une contestation systématique
rde toute~ les réponses qutlui sont fournies. "Incarnation du parfait
sophIste" 68 , Panurge invente des esquives qui fonctionnent commè
autant de truquages du rapport à la vérité. Pour commencer, li
contourne le précepte delphique et entreprend un voyage au bout
du monde quI, en fait, devrait d'abord être un voyage au bout de
Jul-même . Ensuite, en maintenant en permanence la même
questIon, 11 montre nettement que la finalité de la quête n'est plus
la vérité. Panurge pourrait choisir comme devIse ces mots de
Thaumaste:
"Seigneur, aultre chose ne me amelne sinon bon desir de
apprendre et sçavotr ce dont j'ay doubté toute ma vie, et n'ay
trouvé ny livre ny homme qui me ayt contenté en la resolutlon
des doubtes que j'ay proposez" 69 .
67 VolT L Marin, Le Récif est un piège, Paris, Éditions de Minuit, 1978; Cl.
Relchler, La DJabolie . La séduction, fa reDardie, j'écriture, Paris, Ëditions de
Minuit, 1979 et, M. Picard, La lecture comme jeu. Essai sur la littérature,
Paris, Éditions de Minuit, 1986 • et Lire le temps.
Paris, Ëditions de Minuit,
1989.
6B G. Defaux, PantagrueI et les sophisfes . Contribution à l'histoire de
l'humanisme chrétien au X\\-7e siècle, op. cir.,
1973,pp.165-197.
69 Panragruel, chap.xIX, p.318.

361
L'objet de la quête de Panurge, c'est finalement l'absence d'objet.
Dans ce parcours qui est aux antipodes de celui de Socrate, il
brandit une question qui constitue en elle-même sa propre
justification. C'est la loi de l'éternel recours à des consultants dont
les réponses sont convertibles. Panurge a besoin des consultants,
comme Socrate des sophistes. Dès la première consultation, il
obtient la réponse adéquate mais il la disqualifie; confirmant ainsi
ces mots de Samuel Beckett: Il la fin est dans le· commencement et
cependant on continue" 70 .
Le Tiers Livre s'écrit à partir de la question générale du
mariage à l'intérieur de laquelle Panurge fait Irruption pour la
fonder sur luI-même. Au détour d'une argumentation. il rappelle le
topos de !ISocrate (... ) en prison" 71 mais il oublie de dJre qu'il est
lui-même symboliquement prisonnier de la question qu'il pose à
tous les consuitants . Car Panurge est têtu et s'il y a une
caractéristique qu'jJ partage avec Socrate, c'est bien celle-là. Au
péril de sa vie, Socrate, qui sur ce puiot est bien athénien, maintient
une pratique IronIque par laqueHe JI tourmentera une derntère fOts
ses compatriotes en leur demandant de le nourrir gratuitement au
Prytanée 72 jusqu'à sa mort. Pan urge semble iJlustrer cette
constante qui, en même temps, étonne et séduit le plus fidèle de ses
amis: " Je ne pensoys, (dis! Pantagruel,) jamais rencontrer homme
tant obstiné à ses apprehensions comme Je vous voy" 73 • Et ses
pratiques lui permettent d'édifier sa propre statue en faisant
naître, du constat même de son échec, une sorte de réussite ,
suivant, comme jamais personne à ce jour, le beau conseil de
70 Cité dans La Parodie. Cahiers du >;';'(e siècle, op. cU., p.7.
71 Le Tiers livre, chap. X. p.441.
ï2 Platon, Apologie de Socrare. 36 d.
73 Le Tjers livre, chap. XXT. pA87.

362
Jacques Rivière qui s'était fait une règle d'or de se "solidariser avec
ses échecs" 74 . Accroché à sa question comme à une dernière
possibtIité d'exister. Panurge affirme: ., Je le maintiens jusques au
feu exclusivement" 75 .
74 Cité par Cl. Mauriae,"Michel Leiris", in l.'AJit~érature contemporaine,
Paris, Albin Michel, 1969, p.83 .
75 Le Tiers Uvre, chap. III. p.416.

3(d
III . LA PARODIE ET LA DÉRISION
Le parcours du personnage rabelaisien vient doubler celui de
Socrate mais, de l'un à l'autre. se creuse une distance car la copie se
démarque volontairement du modèle dont il s'inspire.
La
représen tatian s'a ppule d 'abord s ur li n prlnci pe d'id en ti té avant de
s'orienter vers la manifestation des différences. Dans la fiction
romanesque, les paroles et les actions de Socrate sont caricaturées
et insérées dans un contexte situationnel contradictoire 1 qui est
incontestablement celui de la parodie 2 •
1 P. Zumthor. Le Masque el la lumière. La Poétique des Grands Rhétoriqueurs,
Paris, Seuil. 1978, p. 13 7.
2 Cahiers du XXe Siècle, n"6 ( La Parodie) , 1976 ( consulter paTticulièrement
l'article de Cl. Abastado, pp.9-37) ; L. Duisit, Satire, Parodie, Calembour:
EsquJsse d'une théorie des modes dévalués.
Saratoga (Cal~fornia), Anma Ubri
et cie, 1978; Études Littéraires, vo1.19, n01, ( La Parodie: théorie et lecture ),
Printemps-Eté 1986 ( Voir surtout CI. Thomson. "Problèmes théoriques de la
parodie", pp.13-19, et la "Bibliographie sélective", pp. 152-158) ; G. Genette,
Introduction à l'arch itexte , Paris, Seui.I, 1979 ; Palimpseste. La littérature au
second degré, Paris, Seuil, 1982 ; S. Golopentia-Erestecu, "Grammaire de la
parodie", in Cahiers de Linguistique Théorique et Appliquée, n·6, 1969,
pp.167-181 ; A. Gomez-Moriana, "TntertextuaIité, interdiscursivité et parodie:
pour une sémanalyse du roman picaresque", ill Journal of Reseach in
Semiotics, n"8, 1980--1981, pp.15-32; GROUPAR, Le Singe à la porte. Vers une
rhéori(? de la parodie, New York-Berne-Frankfurt-Maln, 1984 ; L. Hutcbéon,
~Parody Withollt Ridicule: Observations on Modern Literary Parody", in
Canadian Review of Comparative Literature , vol.S, n"Z, 1978, pp.20t-211 ;
"Ironie et parodie : stratégi-e et structure", in Poétique. n"36, pp.467 ·477 ;
"Ironie, satire, parodie. Une approche pragmatique de l'ironie", in Poétique.
n046, 1981, pp.140-1SS ; A Theory of Parody . The Teacbings of Twentieth-
Centu.ry Art Forms , New York-London, Methuen. 1985 ; G. ldt, " La Parodie,
rhétorjque ou lecture 7". in Le Discours et le Sujet , Publications de
l'Université de Paris-X, 1974, pp.128-173 ; W. Karrer, Parodie, Travestie,
Pastiche , Munchen, Wilhelm Fink Verlag.
1977
; M. Seidel, Satiric
Inheritance : Rabelais ra Sterne, Princeton, Princeton University Press,
1979; I. Tynianov, "Destruction. Parodie" (1919), repris jn Change 2 , Paris,
Seuil, 1969, pp.67-76. et P. Zumthof, "Le Monde inversé", in op. cit., pp.125-
143.

364
Dans l'analyse du travail de l'écriture parodique, nous insistèrons
essentiellement sur les systèmes signifiants que constltuent les
lambeaux de textes extraits des Dialogues de Platon et mettant en
scène la figure de Socrate.
Dans l'œuvre de Rabelais, la parodie s'opère en utilisant
d'abord la double caractéristique d'imitation et de dérision par
laquelle l'ont définie, par exemple, Aristote3 , Cicéron4 et
Quintilien s. La machIne inexorabie et destructrice de la parodIe quI
est mise en œuvre traite avec une Incroyable légéreté la. figure de
Socrate . Et, sur la base d'une contradiction fondamentale
constamment entretenue, l'image de Socrate et sa parodie jaillissent
simultanément.
L'une des affirmations les plus constantes de Socrate dans les
1 Dialogues de Platon concerne la proclamation d'une Ignorance qui,
) parce qu'elle est consciente d'elle-même, devient un savoir
consacrant la supériorité du sage sur les sophistes qu'il combat 6 .
( La "docte ignorance" est donc un principe méthodologique qui
permet à Socrate d'engager les entretiens en interrogeant les
sophistes. Panurge pervertit ce principe car il le remplace par une
\\ folie à laquelle l'œuvre de RabE:lals attribue un statut ambIgu 7 •
3 PoéUque, TI, 5.
4 De Orarore , 1 l, IXIV,257.
5 Institution Oratoire. V l, 111,97 .
6 Voir, par exemple, Apologie de Socrate. 20 e et 55., et Charmide, 164 ct et 55.
7 En ce qui concerne la folie, on pourra consulter les travaux suivants: Fr.
Bon, La Folie Rabelais: J'jnvention du Panragruel, Paris, Éditions de M.inuit,
1990 ; P. Gabin, La Folie et ses doubles, Montréal, rresses Universitaires de
Montréal, 1968, et M. de Grève. "Le Discours rabelaisien, ou la raison en folie",
in Folie et déraison à la Renaissance, Bruxelles, Travaux de j'Institut pour
l'Étude de la Renaissance et de l'Humanisme, v, 1976, pp. 149·157.

365
(' Résolument, Panurge s'inscrit dans une persp€:L live burlesque quI
messled au sérieux caractértstique de la démarche socratique.
Alnsi, dans la consultation accordée par Triboullet, Panurge, devant
la tournure des événements, revendique une folie qui prend un
caractère complexe eu égard à l'éloge (paradoxal 7) qu'lI lui avait
réservé dans les pages précédentes 8 . Et il s'adressera ainsi à
Pantagruel:
"Nous en sommes bien, vrayement (dlst Panurge) .Voylà
belle resolutlon . Bien fol est il, cela ne se peult nIer; mals plus
fol est celluy qui me l'amena, et je tresfoJ, qui luy ay
communicqué mes pensées" 9 .
Parmi tant d'autres, ce détournement montre que le modèle
socratique va être tourné en dérision. Ainsi, en reprenant un lieu
commun, le narrateur décrit des convives
"( ... ) allegant que Socrates, lequel premier avait dés cieux en
terre tiré la PhIlosophie, et d'oisive et curieuse, l'avait rendue
utHe et profitable, employait la moitié de son estude à mesurer
les saux des
pusses,
comme atteste Aristophanes le
Quintessential " 10 .
Au topos littéraire célébrant l'effort de la phIlosophie socratique ll ,
le narrateur juxtapose une référence empruntée aux Nuées
d'Aristophane 12. La référence à Aristophane vient basculer le texte
vers le burlesque et affirmer la co-présence de l'utilité d'une
8 Le Tiers Uvre, chap. XXXVTI-XXXVllI, pp.557-565 .
9 Ibid. , chap. XLV, p.589.
lO Le Cinquieme livre. chap. XXI. pp.358-3S9.
Il Cicéron, Les Tusculanes, v, 4.
12 Vers 114 et 55.

366
philosophie s'occupant de la réalité concrète et de la vanité d'un
projet qui consiste "à mesurer les saux des pusses". Le texte de
Rabelais se trouve à la confluence de deux sources opposées. Car la
représentation positIve contenue dans le texte de CIcéron est ici
jumelé€ à une vision négative empruntée à Arlstophane.
/'
/"
L'image de Socrate qui apparaît dans ce fragment est double.
Elle permet d'analyser un des aspects de Panurge qui s'occupe de
concret lorsqu'il pose le problème de son mariage mais s'engage
dans les chemins de l'errance lorsqu'il veut connaître un avenir par
essence incertain. Contrairement au philosophe athénien, Panurge
passe du concret à l'abstrait, de la terre at~ cIel . Dans cette
"déconstructlon", apparaît un personnage qui s'écarte du parcours
effectué par le sage grec et qui ne tient pas compte du conseil de
Socrate que RabelaIs, dans l'Almanach de 1535 , rappelle ainsi en
s'appuyant sur les textes que sont les Mémorables de Xénophon13 ,
le Gorgias de Platon 14 et l'Évangile:
"De l'homme la vie est trop btîeve, le sens trop fragile et
l'entendement trop distrait pour comprendre choses tant
esloignées de nous. C'est ce que Socrates disait en ses communs
devIs : qU<.E supra nos, nihil ad nos . Reste doncques, que
suivans le conseil de Platon in Gorgia , ou mieux la doctrine
evangelique, Matlh. 6, nous deportons de ceste curieuse
Inquisition au gouvernement et decret invariable de Djeu tout
puissant, qui tout a créé et dispensé selon son sacré arbitre;
supplions et requierons sa sainte volonté estre continuellement
parfaite tant au ciel comme en la terre" 15 •
13 Les Mémorables. IV, 7. 6.
]4 Gorgjas ,512 e.
15 Almanach de 1535, pp.522-523 . C'est }'écivain qui souligne.

367
Il va sans dire que Panurge ne reconnaît nullement le bieI). f0!1dé de
cette sagesse qui interdit à l'homme de chercher à comprendre ce.
/
qui est au-delà de sa mesure. Panurge, pour qui c'est déjà assez
beau d'être homme, retrouve les titres perdus de sa' propre
-noblesse et fait l'inventaire des immenses domaines du langage qui
lui appartiennent de droit et qu'il ,entend conquérir. Dès lors, son
occupation favorite va 's'articuler autour d'une lecture à rebours du
parcours socratique. Le narrateur va travailler le procès d.e
sig.n:fication des textes antiques dont il se saisit car Panurge, par
une &rie de coups d'état théoriques, va destructurer la philosophie
socratique.
Représentant de la rationa1Ué, la pensée consciente d'elle-
même; et maître-d'œuvTe de l'élaboration ;ju concept, Socrate est
aussi, selon Panurge, l'homme qe la fureur poétique car, en
plusieurs endroits des Dialogues d~ Platon, il parle du démon 16 qui
l'habite.
-
L'assimilation du démon de Socrate à la ftireur poétique est
fréquente à la Renaissance 17 • Dans l'œuvre de Rabelais, -elle est,
-par exemple, ràppelée dans Le Tiers Livre 18 par Pantagruel qui
s'appuie sur le De Genio Socratis de Plutarque 19 et par EpistemQn
qui, dans Le Quart Livre 20, fait appel à l'Apologie de Socrate de
Platon 21 • Panurge voit dans le topos du démon de Socrate une
faipf' qu'il pourrait exploiter à des fms sophistes. C'est ainsi qu'il va
16 Apologie de Socrate, 31 ct ; 33 c; 40 a-b ; 41 ct ; Hippias Majeur, 304 c ;
Eutbydème , 2-72 e ; Phèdre, 242 b-c ; Alcibiade Premier: 10J a-b ; 127 d, et
Phédon, 62 c.
17 Voir supr-a, pp. 133-138.
18 Chap. XX, p. 485 .
19XI,581b.
20 Chap. LXVI, p. 243.
2140a.

368
l'utiliser dans un sens qui lui permenra de r!evaloriser l'irrationnel)
les superstitions et les pratiques divinatoires qui constituent' àes
obstacles dqnt la fonction est be voUer la relatlon de l'indi~idu à
.
,
lui-même.
En utilisant le topos du démon de Socrate afin de ne pas obéir au
précepte delp,hique et en opposant ainsi Socrate à Socrate, Panurge
inàugure une démarche inédite dans la llttérature française de la
Renaissance.
" .Cette subtilité sophiste montre que Panurge évolue à
l'iritér:2ur d'un univers culturel qu'il maîtrise très bien et qu'il va
dynamiter de l'intérieur. À l'aide d'un discours dévastateur et
corrosif, Panurge semble appliquer, avant la le~tre, l'le précis de
décomposition" 22 des systèmes de valeurs de la civilisation de
l'Occident moderne. En attribuant à ses démarches la caution des
1
Anciens qu'il considère apparemment comme---des auctorltas , il
trouve des -fallies qu'il exploite astucieusement pour opérer un
renouvellement total de perspective.
Par exemple, en se fondant sur le Criton de Platon23 , le fr
Divinatione de Cicéron 24 et l'œuvre de Diogène Laërce25 , Panurge
rappelle le m9ment où Socrate prédit sa mort à partir de la prisOn
où Il entend déclamer un vers de l'Iliade d'Homère 26 . À lire ce
passage27 , le narrataire se rend compte que Panurge, malgré ia
dérIsion omniprésente dans son discours, est "Pétri de culture
anti9\\le. Mais la fonction de cette co-présenée des autorités dans le
,
.
~.
22 C'est le titre d'un e"ssai d'l1-M . Cior-an, Paris, Ga.ll.iinacd, 1949.
23- Criron ,44 b.
24 De Divinarion e, E., 25.
25 Vies, doctrines er senrences des pbilosop1Jes illustres, TI, 7,60.
26
-
,
Iliade, IX, 363.
27 Le Tiers livre, chap. X, p.441.

369
propos de Panurge est de légitimer les llsors homeIiques" comme
.
,
moyen de connaître la vérité et de répondre ainsi à l'appel" des
"sirènes de l'irrationnel" 28 • Événement exceptionnel dans la vie de
Socrate, la prédiction à laquelle se refère ce Ipassage va devenir une
règle de vie) une pratique constante de Panurge .qui la, généralise .
Le procédé du personnage rabelaisien pourrait se formuler )l.insi :
puisque Socrate l'a fait une fois, je,pourral le faire toujours. Par
cette déviation qui opère une utilisation abusive de l'auctoritas ,
Panurge s'autoI1se de Socrate et légitime ainsi toutes les formes de
'to'nsuitations qui constituertt les chap~tres-successjfs du Tiers Livre.
La légitimité ainsi conférée aux consultations de' Panurge
pennet au personnage de jouït d'une llberté-excessive dans le choix
des"' antorités . Mais Panurge va très lo~n dans sa parodie du
disco'urs socratique. Ainsi, par un extraordinaire coup de force, il
légitirue le recours à la Sibylle de Panzoust et adresse un clin-d'œil
au lecteur cultivé en lui rappelant la maïeutique de Socrate:
"- Je (dist Panurge) me trouve ,"'ort bien du conseil des
femmes et mesmemen t des vieilles . Aleur conseil je foys
tousjours une selle ou deux e~raordinajres . Man amy, ce sont
vrays chiens de monstre, vrays nrbrlcques de droie! . Br bien
proprement parlent ceulx qui les appellent sages femmes. Ma
coustume et mon style est l,es nommer pnesages femmes.
Sages sont_elles, car dextrement elles (o~noissent, mais je les
nomme praes.ages, car divinement J)-rcevoyent et praedlsent
certainement tqutes choses advenir. AuJeunes foys je les
appelle non Maunettes, mais Monettes, comme la Juno d-es
Romains. Car de elles tous jours nous viennent admonitions
28 Voir D. Terré-Forilacciari, Les Sirènes de j'irrationnel '. Quand la science
touche à la mystique, Paris, Albin Mithël, 1991.

370
salutaires et profitables. Demandez en à Pythag.oras, Socrates,
. Empedocles et nostre maistre Ortuinus tI 29 .
·Inspiré du De Divlnatione de Citéron 30 ,·le jeu de mots (tlsages-
prresagestl ) est subtilement utilisé par Panurge qui détourne la
maïeutique de son orientation initiale. Par la même occasion, il
balaie les réticenèes d'Epistemon qui allègue "la loy de Moïses"31 et
la' éo~damnation biblique des pratiques divinatoires 'pour invalider
le ree'ours à la sibylle 32 •
,/.--'
La distance est grande entre la pensée que Socrate exprime
( dans le Théétète en se comparant à une sage-femme33 et
jl'utiLiSatiOn qu'en fait Panurge. Par l'opêraooB linguistique qui
consiste à substituer "prresages femmes" à 'lisages femmes", Panurge
1 remplace la méthode scientifique de recherche de -la --vérité
l caŒ"3tctéristlque de Socrate par des pratiques saperstitieuses . Les
composantes sémantiques du modèle socratique telles que ,figurées
J?~r les Dialogues de Platon sont totalement destructurées. De la
restructuration constamment opérée par Panurge, surgit un nouvel
-
-
objet qui relègue la recherche de la vérité à l'arrièr'e-plan .
"
" "
('
Après avoir parodié la vie de Socrate dans ses aspects
jm"ajet,iis, Panurge s'attaqueà sa mort comme objet de dérisIon. Les
derniers instants" de Socrate ont fasciné les éçrivains de la
\\ Renaissance et c'est naturellemeent que le narrateur les fait
29 Le Tiers Livre, chap. XVI, pp.469-470.
30 De Divinatione , 1,30 .
31 Le Tiers Livre, chap. XVI, p,467. Voir ]. Céard, "la-Divination au temps de
Rabelais", in La Nature et l,es prodiges . L'insolite au XVIe siècle, en France,
Genève, Droz, 1977, II, pp.85-58.
. .
32 Deutéronome, X\\fI[, 10.
33 Tbéétète, 148 e- 151 ç .

371
intervenir dans le parcours de Paaurge . AInSi, sur la base d'une
J
tradition qui accorde une valeur prophétique anx dernières p-aroles
d'un mourant, Panurge, accompagné de frère Jan des Entommeures,
consulte le poète Raminagrobls qui est à.l'article de la mort ~- Voici
comment ~e narrateur présente la consultation: /'
" Sus 11heure feut par eulx chemin prins, et, arrivans au
logis paëÜcque, trouverent le bon vieI1lart en agonie, avecques
maintien joyeulx; face ouverte, et reguard lumineux. Panurge,
le saluans, IUy mist on doigt medical de la main guausche, en
pur don; un anneau d'or,. en la palle <:tuquel estoit un sapphyr
., oriental beau et ample ; puys, à llimltation de -Sacrates, luy
" offrit un beau coq blanc, lequel incontinent posé sus son lict, la
teste eslevée, en grande alaigresse secQua son, pennaige,' puys
chanta en bien hault ton n 34 •
Le texte de Rabelais s'écrit en utilisant un passage ct u Phédon
comme in1tertexte fondateur. Mais il y a Utl remaniement du texte
de Platon qui sert de base à celui du narrateur du Tiers Livre.
Platon, dans le Phédon, écrit à propos des derniers ln:stants de
Socrate:
-
liA ce moment, il se découvrit le visage, qu'lI s'était en effet
couvert, et prononça ces -mots, les d@rnlers effectivement qui
soient sortis de _ses lèvres ;" Criton, dit-il, à Asclépios no~s
sommes redevables d'un coq! Vous autres; acquittez ma dette!
N'y manquez pas !"( ... )" 35 . '
La 'mocUflcation est radicale puisque le texte du Tiers Livre se fonde
sur une analogie très approximative avec celui du Phédon . Dans le
, Pbédon , Socrate, à l'article de la mort, recomm~nde d'immole, un
34 Le Tiers Livre, chap. XXI, p.490.
35 Phédon, 118 a.

372
coq à Asclépios alors que, dans Le Tiers Livre, Panurge"donne un
coq blanc à un mourant dont il veut recueillir la parole comme
caution. Panurge inverse ainsi les rôles car ,la mort qui est mise en
scène ne le concerne pas directement
De plus, le burlesque sur
r
'lequel repose l'écriture de cette scène du Tiers Livre détruit la
gravité caractérisant le texte de Platon. Il s'agit d'une "infractIon"
par rapport à une convention d'écrIture' car le sujet élevé que
constttue la mort du sage est pris en charge par une expression
triviai~ .
Dans' cette scène, se met en place une forme intéressante de
parodie. En associant la gravité' de l'instant, le rappel 'de la fl-gure
de Socrate et lé détail insolite du coq qui chante "en bien hault ton U ,
le narrateur crée immédiatement le ~iTe . ,Dans ce cas, le lecteur,
pour être amené à (sou)rlre n'a pas forcément besoin de bien
connaître les détails du texte de Platon. II s'agit là d'une parodie à
un double nIveau où même les lecteurs qui ne possèdent-pas le
code peuvent égaIement Ure le text:e/.
Mals il faudra souligner que le destinataire 'de ces fragments
'de textes parodiques est le lecteur cultivé de l'époque qui n'a aucun
mal à lIcapter" les allusions, sav~tes et auquel le narrateur adresse
de fréquents appels (in)discrets . À' t'operation d'encodage qui
produit le texte répond" à 11autre bout, de la chaîne de
cofIirrl'mication, une activité de décodage. C'est dans cette double
entreprise que réside l'efficacité d~e la parod.ie etont le
foncHonne.ment suppose la coopération constante 36 ,entre
l'émetteur et le récepteur . Car le lecteur doit posséder la
compétence linguistique, générique et idéologique afin de pouvoir
36 Voir U. Eco, Lecror in fabula . Le rôle du lecteur ou la coopération
interprétative da.n.s. les texteS narratifs ,'op, cit.
. .

373
repérer les Iimarque·urs" permettant de reconnaître l'intention
(impliquée ou inférée) de parodier. Comme opération relevant
ess~.ntiellement de la pragmatique des texte's, l'élaboration du
me'ssage parodique se trouve à la confluence d'un principe
d'écriture et d'un principe de lecture 37 ; Les _problèmes que
. rencontrent les lecteurs modernes ne sont certainement pas ceux
des lecteurs culUvés du XVIe siècle 38 auxquels 'S'adresse la parodie
du modèle socratique dans l'œuvre de Rabelais.
1
( '
Puisque '1 tout a été dit, il ne ,reste plus qu'à copier, arranger
) ou parodier" 39 . Le texte de Rabelais accompagne celui àe Platon.
Mais., dans la parodie, la relation au"modèle s'établit constÔJn.ment
sur la forme d'une transgression. Suivant la perspective formulée
.par Mikhaïl Bakhtine à propos de l'analyse- de J'œuvre de Fiodor
Mikhaïlovitch Dostoïeyskl40 ,ce procédé peut s'analyser comme u~e
opération textuelle en rapport avec le carnaval et j'inversion des
'""'" valeurs. Les fragments du texte de Platon, quI s.ervent de cible à la
~ p~odie, sont défigurés parune contfefaçon qu-l- utilise le parcours
\\ de Sccrate comme canevas servant de moule à PélaboraUon du
personnage de Panurge qui évolue dans la fiction- rabelaisienne.
Dans cette dissonance entre le modèle et la copie, se trüüve tout le
travail de la parodie qui, étymologiquemen~t, est un chant en marge
d'un autre chant 41 .
37 Cl.Abastado, "Situation de la parod-ié", art. dt., p.IS, et Cl. Thomson,
"Problèmes théoriques de la parGdie", 'art. cit., pp.1S:, 17-18.
38 Consulter YI. de Grève,
L'Interprétation de Rabelais au XVIe siècle, in
Études Rabelaisiennes, ID, 1961.
39 M . Beaujour, "Les Jeux de texte" 1 iD Les Jeux de Rabelais, op. cir., p. 13.
40 La Poétique de Do$Colevsld , trad. française, Paris, SeUil, 1970.
41 Voir Cl. Abastado, "Situation de la parodie", art.dt., p .. 16.
, '

374
Mais, le narrateur se plaît à c.hanter faux. La discordance,
l'écar,t et la disharmonie sont immédiatement décelés par le
~a~~atdire . Cependant, en se servant de la parodie cie Socrate dont
la fig'ure se dessine -dans "l'horizon d'attenteu42 des lecteurs ct u XVI e
siècle, le narrateur, par son travail subversif, s'approprie une
qualité spécifiquement divine. La parodie lui permet de devenir le
créateur tout puissant d'un monde à renvep où mêIne la figure de
Socrate, "patron de l'Humanisme" 43 renaissant;"n-rechappe pas à la
dérision. Dans le texte rabelaisien,. s'élabore l'une des destructions
les plus magistrales de La figure d...e Socrate . Mais, le-·pari que
tiennent à la fois Maistre Alcofribas et le narrateur anonyme du
)
Tiers Livre et du Quart Llvre consiste à ttansf-ormer la parodie la
.plus violente de-la figure de Socrate en unE; œuvre infiniment belle,
une œuvre littéraire .
42 Voir H.-R. Jauss, Pour une esthétique de la réception, trad. française,
Paris, GaUirnard, 1978, et Poétique, n° 39 ( Théorie de la réception en
Allemagne), Sept<m1bre 1979.
43 M. Raymond, art. cit.

375
N. LE STATUT LITTÉRAIRE DE L'ENQUÊTE
Généralisée, la dérision est égidement appliQuée à l'œuvre qui
se définit comme "vray Cornucopie de joyeuseté et raillerielr 1 . Le
Prologue est "illisible" malgré les multiples consignes de lec'ture ; la
quête de Panurge aboutit au message dérl~oire de la DIve Bouteille.
Devant le texte rabelaIsien, le lecteur n'est jamaIs à l'abri du doute
qui ,avait amené Michel Butor et Denis Hallier à se poser, non sans
appréhension, la question suivante: "Et si c'était pour rire r 2 • Car
ta p'a~odie, dans l'œuvre de Rabelais, est prise en charge par une
pratique extrémiste et maximaliste qQi la poùsse au summum de
l'intensité possible. Arrivée à ce point de violence, la parodie ol?lige
celui qui l'utilise à rendre compte de Iui~ême; elle se retourne
contre l'instance de son élaboration .et dévie sa fonction
référentielle vers elle-même . Dans celte. ac.livité réflexive, le
parodiant s'auto-parodie engendrant ainsi une une forme d'auto-
dérIsion éminemment ironique à travers laquelle l'œuvre se joue
d'elle-même .
Donc, par-delà un statut épistémologique qui est constamment
,perverti, l'enquêté de Panurge a une fonétion esthétique car elle a
une grande importance dans le mode· d'engendrement du Tiers
Livre et du Quart Livre.
Malgré leur caractère burlesque, ces deux œU'iTeS; en opérant une
disqnJ.1ificatlon systématique de tous les savoirs et en instituant, à
travers une quête entâchée d'ironie, un doute créateur, reposent
1 Le Tiers livre, Prologue, pA02.
;( M. Butor-D. Hallier, Rabelais ou c'était pour rir~, Paris, l2rousse, 1972. Voir
aussi B. BO\\"v'en, The Age of Bluff . Parado~es <mG ambiguity in Rabelais âlld
M"onraigne , Urbana, University of Illinois Press, 1'972, et J.-Y. Pouilloux,
Rabelais: rire est le propre de l'homme, Paris, Gall.i:mard, 1993 .
,

376
sur des pratiques éminemment socnitiques . Moins que les résultats
~
-
de,~{". quête, Rabelais valorise surtout la méthode en faisant de ces
œuvres la défense et l'Hlustration d'une pratique, "les Essais
de_
Panuq~eJ' 3 . Plus q'u'une recherche de la vérité qui dtaLUeurs n'est
pas l'objectif essen.tiel de Pan urge, l'utiVsation de la figure de
Socrate permet de structurer une poétique que nous étudierons à
travers ses aspects essentiels.
3 Cl.-G. Dubois, L']ma8waire de la Renaissance, Paris, P.U.'iF., 1985, p. 217. Voir
aussi A. G1é3ruser , Rabelais créateur, Paris, Nizet, 1964, pp. i9-87.

377
A DU PRÉTEXTE DU MARIAGE
AU VOYAGE DE L'ÉCRITIJRE
Après la conquête et fa pacification du pays de Dipsodie,
Panurge, par une transition Imparable, introduit une nouvelle
question à]' incipit du chapitre VI du Tiers Livre:
"Mais (demanda Panurge) en quelle loy estait ce
constitué et estably, que ceulx qui vigne nouvelle planteroyent.
ceulx quI logis neuf bastiroyent, et les nouveaulx mariez
sero}ent exemptz d'aller en guerre pour la premiere année?
-En la loy (respondlt Pantagruel) de Moses.
-Pour quay (de '·,~~!d8. Panurge) les nouveaulx mariez 7
Des planteurs de vIgne, je suis trop vieulx pour m'en soucier:
je acquiesce on soucy des vendangeurs, et les beaulx
bastisseurs nouveaulx de pierres mortes ne sont escr1ptz en
mon lIvre de vie . Je ne bastls que pierres vives, ce sont
hommes n 4.
AInsi Panurge, quI, dans le Pantagruel, passait son temps à marier
les autresS , décide de se marier lui-même6 • Et sa décision lui
Inspjre une éclatante et célèbre formule (li Je ne bastis que pjerres
vives, ce sont hommes Il ) 7. Abondantes dans l'œuvTe de Rabelais,
ces métaphores architecturales sont caractéristiques de cet âge de
') grands bâtisseurs qu'est la Renaissance.
4 P. 427.
5 Chap. XVII, pp. 307-31 Z ; chap. XXVII, pp. 349-353, et chap. XXXI, pp.374-37ï.
6 Voir A. Diané, "Rabelais et Montaigne", art. cit., pp.l02 et 55.
7 Voir V.-L. Saulnier, "Hommes pétrifiés, pierres vives. Autour d'une formule
de Panurge", art. cit.

378
En prenant comme prétexte le débat, déjà ancIen, du mariage,
Rabelals8, à la suite d'un Moyen Age aventureux et nomade 9 , pose
: la quête comme noyau fictlonncl du Tiers Livre et du Quart livre.
! Ces deux livres fonctionnent comme la quête de la vérité de l'être à
travers une épopée burlesque qui se structure autour de Panurge.
\\' Le prétexte du mariage est donc fécond car, articulé au topos du
1
voyage, il permet d'écrire Le Tiers Livre et Le Quart Livre dans
lesquels Rabelais a la liberté de multipHer à volonté les
consultations et les étapes qui fùrment les chapitres.
Les "amateurs de peregrinite"lO, s'engagent dans un "long et
azardeux voyage" Il afin de trouver une solution au problème de
Panurge. "Ceste longue peregrInation, pIene de azard, plene de
dangiers evldens" 12 les conduIra du voisinage immédiat aux "pays
estrangiers et loîngtains" 13 .
Le voyage est à la fois réel et imaginaire . Car Rabelais
(
'additionne des localités réeHes et des localités fantaisistes. Mais on
pourrait élaborer une étude de géographie Utt~r~ire 14 et établir
une carte indiquant l'hydrographie. le climat, la végétation et les
8 Consulter J. Pans, Rabelais au furur, Paris, Seuil, 1970, pp. 187 et 55. Pour les
arguments religieux de Panurge, on lira Deutéronome. XX, 5-7 ; Ecclésiaste,
N, 9-12, et 1 Corinthiens, Vll, 9.
9 Voir N . Broc, La Géographie de la Renaissance, Paris, B.N. CT.R.S., 1980; E.
Bonaffé, Voyage et Voyageurs à la Renaissance, ( Réimpression de l'éditio'n
de Palis, 1895), Genève, 1970.
ta Le Q]Jart Livre ,chap. XI, p.67, et Le Tiers Livre. chap. XLVII, p.594.
tl Le Tiers Uvre, chap. XLIX, p. 602.
12 Le Tiers Livre, chap. XLVII, p.s94.
13 Le Quart Livre, chap. JII, pAO. Voir aussi Le Tiers Livre, chap. XLVII,
p.S94.
14 Voir l'étude de A. Ferré, " Le Problème et les problèmes de la géographie
littéraire", in c.A.1.E.F., n" 6 ( Questions de géographie littéraire) , Juin 1954,
pp.145-164.

379
données humaines 15 . Dans Le Tiers LIvre et Le Quart Livre, les
repères géographiques sont imprécis; la détermination de certaines
localités s'oppose à l'indétermination fantaisiste d'autres Heux. Le
caractère à la fols référentiel et fantaisIste des localités n'autorise
nullement une lecture qui tenterait de situer ce qui est dit par
rapport au vrai. Au contraire. li faudrait, nous semble-t-il, recourir
à une analyse privilégiant la fiction romanesque l6 qui organise la
structuration de l'espace dans Le Tiers Livre et Le Quart Livre. car,
dans la fiction mise en place, Rabelais utilise surtout Je voyage de
Panurge afin de réaliser une opération qui consiste à superposer
l'espace Ungulstlque à l'espace sensible. L'écriture devient aInsi un
voyage. Et, de l'invention des langues par Panurge 17 à l'épisode
des paroles gelées ou dégelées 18 , la quête emprunte souvent les
allures d'une odyssée au bout de l'univers du langage.
Dans Le Tiers Livre et Le Quart Livre, les consultations, les
navigations, les dimensions philosophiques et symboliques sont
15 Consul ter, par exemple, A. Le franc, Les Na viga tions de Pan ragrue1 . Étude
sur la géographie rabelaisienne,
Paris, H. Leclerc, 1905.
16 Sur cette question, il faudra néce ssairemen t consulter les travaux de Fr.
Lestringant ," Rabelais et le récit toponymique", in Poétique, n~SO, Avril
1982, pp.2û7-22S ; "L'rnsuJaire RabelaIs ou la nerion en archipel (Pour une
lecture toponynùque
du Quart Uvre )", in Études Rabelaisiennes. t. XXI,
(Rabelals en son demi-millénaire. Actes du Colloque International de Tours
24-29 Septembre 1984), études réunies par J. Céard et j.-C1. Margotin, Genève,
Droz, 1988, pp. 249-274; .. Fictions cosmographiques à: ia Renaissance", in
Pbtlosophical Fictions and the French RenaJssance , études réunies par N.
Kenny, Londres,' The Warburg lnstitute ( Warburg Institute Surveys and
Texrs, n° XiX), 1991, pp.10I-I2S ; "Le Déclin d'on savoir: la crise de la
cosmographie à.la fm de la Renaissance", in Annales E.s.C., Mars-Avril 1991,
n" 2, pp. 239-260 , et" La littérature géographique sous le règne de Henri
[Vt', in Les Lettres au temps ,de Henri N . Avènement de Henri N
. QJJatrlème
Centenaire, Colloque N ( Agen-Nérac, 1990) , Pau., A'.isociation Henri IV, J.& D.
Éditions, 1991,pp. 281-308.
l7 Le Tiers livre, chap. XlVII, pp.593-596.
lB Le Quart livre, chap. LV-l.\\-1, pp. 203-208.

380
prises en charge par le voyage de l'écriture. Les progrès trompeurs
de ce voyage infini se répercutent dans une présence textuelle
,nséparable d'une pratique sur le langage. À mesure que la quête
\\ dè Panurge semble progresser, le langage s'épaIssit et se dUate 19
) en s'enrichissant de mots empruntés à tous les domaines 20 . Dans
cette problématique, le modèle achevé de la dilatation du langage
Jse trouve dans l'épisode où Pdnurge consulte Her Trlppa 21 et
surtout dans les chapitres où Rabelais compose uh véritable éloge
de la folie 22 , AlIIeurs, le duo Panurge-frère Jan 23 1 ou Panurge-
\\ Pantagruel 24 crée une invention verbale typique des
réjouissances rabelaisiennes. Bref, les "morceaux d'anthologie" ne
manquent pas et sont tous marqués par la démesure si
caractéristique de l'art rabelaIsien.
Par le voyage de l'écrlture, le délire verbal, dans sa démesure,
prend le monde à bras le corps et révèle une Jmmenslté extérieure
qui s'élabore au fil de la lecture. Au mouvement giratoire et
dilatoIre de la quête de Panurge, correspond une écrIture de la
démesure quI s'aventure dans les profondeurs d'un langage qui n'a
pas de secret pour le romancIer. C'est pourquoI Jean-Pierre Faye
comptait Rabelais au nombre des "narrateurs en diaspora,
vagabonds du récit morcelé" 25 .
19 Voir J. Paris, op. (it, pp. 29 et 55.
20 Cf. A. Ferry, Rabelais, homo logos, Chapell Hill. 1979 .
21 Le Tiers Li\\'T'€
,chap. XXV, pp. 50S-512 .
22 Ibid. , chap. XXXvlI-XXXVnr, pp.557-565.
23
.
;-
Ibid. , chap. XXVl, pp.Si2-SI6. et chap. XXVIII, pp.519-SL5.
24 Ibid., chap. xx.xvm, pp. 561-565.
2S "Philosophie comme ironie en narration", in L'Arc, n075 ( Jankélévitch ),
1979, p. 59.

381
La suIte des consultations du Tiers Livre et des étapes dans
les navigations du Quart Llvre suscIte et commande celle des
chapltres dont la nécessaire succession constitue la condition
éplstémologlque d'écriture des deux romans. Ainsi, se dessine une
symétrle parfaite entre la quête de Panurge et le mode de
structuration de J'univers littéraire rabelaisien. La découverte des
domaines du savoir ou de J'ignorance, dans Le Tlprs Livre, et de
nouveaux horizons, dans Le Quart Livre, s'accompagne ct·une
prodigieuse Invention lan gagière
q ut
a
a ttt ré
tous
les
ommentateurs du texte rabelaisien 26 .
DanS cette aventure à travers les domaines les plus varIés du
langage, Panurge qui n'a pas le pouvoir de maîtriser son avenir
{ détLent celui de s'engager dans une aventure herméneutique qul,
d'une certaine manière, constltue "le pouvoir des sans-pouvoir",
comme le dit Vaclav Havel de la littérature.
26 M. Huchon. HVariations sur l'imposition du nom H in Prose

el prosateurs à
la Renaissance. Mélanges offerts à Robert AuJotte. op. cft. , pp.93-100, et Fr.
Rigolot, Les Langages de Rabelais, Genève, Oro:?:, 1972 (Études Rabelaisjennes,
X).

382
B. L'AVENTURE HERMÉNEUTIQUE ET
LA QUESTION DE L'INTERPRÉTATION
Au centre de l'univers du Tiers Livre, se trouvent Inscrites la
problématique de l'lnterprétatlo'1 et la question de la signification
d'une œuvre littéraire. En s'Inspirant du contexte de l'époque, Le
Tiers Livre , à travers les pratiques herméneutlq ues des différents
personnages, pose le problème de l'interprétation et de la glose
dont nous parle Jean-Louis Vlvès dans De Ratione dicendJ 27 et que
rallie Montaigne dans l'essai traitant de l'expérience 28 •
Dans Le Tiers LIvre, les différentes consultations et l'analyse
des réponses par Panurge et ses compagnons pourraient s'offrîr
comme un métaphorlsation de l'entreprise herméneutique sur
laquelle s'ouvrait le Gargantua 29 . Un rapIde parcours du sommêllre
permet d'isoler, à titre purement Indicatif, )'intitulé des chapitres
XVIII( Comment Panurge et Pantagruel dIversement exposent les
vers de la 51bylJe de Panzoust ) et XLVI ( Comment Panurge et
Pantagruel diversement interpretent les parolles de Triboullet ) .
Ces intItulés montrent que, à partir d'un objet unIque que constitue
la réponse d'une autorité, naissent des Jnterprétations marquées
par leur diversité. Signes non verbaux ou textes longs ou brefs,
1
oraux ou écrIts, en vers ou en prose, les réponses des autorités sont
l prises en charge par les pratiques herméneutiques aussi variées
que les personnages qulles expriment.
27 De Ratione dicendi , III, in Opera, Bâle, N. Episcopuis, 1555, t. f, p.152.
28 In, 13, 1067B-1068B .
29 Voir aussi Le Cinquieme Livre, chap. XLIV-Xl.V, pp.45ü-45S.

383
-
Malgré la dimension Ironique et parodique qui Informe la
( présentation des consultations, Le Tiers Livre pose le problème de
\\ l'élaboration de J'œuvre et des modèles herméneutiques qui
!prennent en charge la question de sa signification. Les réponses des
consultants peuvent être envisagées comme des objets de
communlcatlon dont l'interprétation produIt du (non) sens. Si
J'objet de communication est unique, la variété des potnts de vue
engendre, par contre, un véritable "conflit des Interprétations" . De
l'Interprétation du vers 63 de la We Bucolique de Yjrglle30 à celle
de la réponse du fou Triboullet 31 , les personnages du Tiers Livre
nous engagent dans une bataill-e du sens . C'est ainsi que la
détermination du songe de Panurge32
des vers de ]a SibyUe de
1
Panzoust 33 et du poète Ramlnagrobis34 est à la source d'une
querelle permanente entre les personnages du roman .
f; L'objet des Interprétations est de comprendre la réponse des
consultants et de réduIre ainsi la dIstance entre les signes et leur
sens. Cette nette dIstInction entre les "signes" ( les réponses des
/
consultants) et les "choses signifiées" (leur sens) est très clairement
établie par Pantagruel 3S . Les personnages, à tour de rôle, vont
proposer un modèle herméneutique. Ainsi, par exemple, Epistemon
qui, de manière délibérée, cherche, comme du reste Pantagruel, à
"Interpreter toutes choses à bien", reproche à Panurge une
démarche "interpretant perversement" 36 les signes.
30 Le Tien Livre, chap. xn, pp.447-45Z.
311bid., chap. XLVl, pp.591-593.
32 Ibid., chap.XIV, pp.458-4G3.
33 Ibid., chap. XVIII, pp.474-4ï8.
34 Ibid., chap. XXI. pp.48 ï -491.
3S Ibid., p. 487.
36 ibid., chap. XXlIT, pp. 494-495. Voir, en ce quL concerne Pantagruel, Je
chapitre II du Tiers Livre. p. 411.

384
Si le sens des réponses fournies à Panurge demeure
indéterminé, c'est parce que la problématique de l'interprétation
est constamment brouillée. Impuissant, le lecteur assiste à la
dérive du sens instable et constamment déconstrult . Chaque
réponse peut être dotée d'un sémantisme négatif et/ou positif
} suivant le personnage qui l'Interprète . Car il n'exIste ni une
instance normative garantissant un sens stable encore moins une
' instance arbitrale permettant de départager tes
modèles
herméneutiques dont l'enjeu est de faire
triompher une
\\ signification précise en disqualifiant les autres.
,,/"1
Curieusement mais significativement, Panurge ne consulte pas
/
, la Bible quI, en Occident chrétien, fonctionne comme "le Grand
/
Code,,37 , la parole de référence absolue, la Parole cautionnant la
véracité de toute parole humaine . Mais
Rabelais laisse
) volontairement un vide dont la fonction est essentielle dans Le
Tiers Livre. Car aucune autorité n'est désignée ni reconnue pour
exercer un magistère doctrinal unique et permettre ainsi de
distinguer les interprétations "correctes" de celles qui relèvent du
non sens, du faux sens ou du contresens. Débarrassée de toute
contrainte et de toute 101, l'aventu.re herméneutique ne s'effectue nl
en fonction d'une valeur, ni en fonction d'une vérité. Les notions de
transgression et de limlte n'ont plus de sens car lei ligne qui sépare
\\.le permis et ('interdit s'estompe et engendre, dans le même
\\
mouvement, une interprétation libérée de toute borne et de tout
absolu.
37 N. Frye, Le Grand code. La Bible €r
la littérature, trad. française, Paris,
Seuil, 1984.

385
À cette première indétermination riche de sIgnifications
esthétiques, s'ajoute une autre, tout aussi décisive dans l'originalité
des termes à travers lesquels l'œuvre rabelaIsIenne formul~ la
problématique de l'Interprétation. Car, mise à part celle de Her
Trippa, toutes les autres réponses entretiennent volontaIrement un
flou total, une duplicité, une polyvalence. Les textes fournis par les
consultan ts ne résisten t à aucune grille de lecture . S'ils ne
permettent pas de légitimer des InterprétâÜons, Ils ne les
invalldent pas non plus.
Encore plus radical dans sa démarche, Panurge a compris tout le
parti qu'tl pourrait tirer de cette duplicité des signes, de cette
étrange situation de communication dans laquelle le "vouloir~dire"
fonctlonne, en même temps, comme un "non vouloir-dire" . C'est
aInsi qu'Il peut ,se livrer à un commentaire approfondi ~t
ébloulssant des vers de la Sibylle de Panzoust38 tout en élaborant
des stratégIes défensives par lesqueJJes 11 vise à établir que les
lnterprétatlons de Pantagruel procèdent du contresens ou de la
mauvaise fat:
"Vous (pardonnez moy si je mesprend) me semblez
evldentement errer interpretant cornes par cocuage (... ) 39 .
Vous (dist Panurge) tousjours prenez les matleres au pis
et tousjours obturbez comme un autre Davus " 40 .
Formulées sur le mode subtil de l'esquive, les réponses des
onsultants sont, en définitive, des non-réponses et des dérobades
qui, au-delà des signes apparents; n'offrent que leur silence à
l'InterprétatIon. Le texte ne fournit aucun signe permettant de
38 Le Tiers Uvre , chap. XVIII, ppA 74-478.
39 Ibid., chap. XlV, p.461.
40 Ibid., chap. XX, pA85.

38G
confirmer ou d'Infirmer une Interprétation. Aucun Indice textuel ne
permet d'invalider les interprétations de Panurge que ses excès et
ses fantaisIes semblent définir comme un "fonctionnaire de
l'aventure" 41 • De la même façon, aucun Indice textuel ne permet de
légItimer les vues de Pantagruel comme représbltatlves du bon
sens et de la sagesse. Au contraIre, c'est dans la rencontre de ces
interprétatIons caractérisées par leur diversité et leur antagonisme
irréductible qu'apparaît la réalité complexe du texte rabela1sien qui,
en définitive, ne peut être domestiqué par aucune des entreprises
herméneutiques qui sont convoqués dans l'espace de l'œuvre.
(
En restant délibéremment ouverte et en faisant intervenir, à
l'Intérieur de l'œuvre, de très nombreux modèles herméneutiques
1non hlerarchisés, l'interprétation, devenant ainsi une pratique
'1, ludique, est prise à son propre vertige,
\\
"Defalctez ce qu'est~lt refalct .
\\
Refafctez ce q u'estolt defafct " 42
) dit ironiquement Raminagrobis à Panurge. Faire et défaire. Puisque
\\ toute fin est provisoire, tout progrès trompeur, li se développe, du
1Tiers Livre au Quart Livre, une vaste opération de déconstructlou')
bien rendue par l'image "de la longue excuse de Penelope envers
ses muguetz amoureux, pendant l'absence de son maTi Ulyxes " 43
dont nous parle le narrateur. Associée à la référence à Circé 44 et à
41 J. Sojcher, La Démarche poétique, Paris, U.G.É., 1978, p.157.
42 Le Tiers Uvre, chap. XXT. p,491.
43 Ibld. , chap. L, p.60G . Voir aussi chap. XXV, p.Sü9.
44 Ibjd.

387
j'~bo~!dantesmétaphores ludiques 45, l'image de Pénélope sert de
caution aux pratiques de Panurge qui a pris ses distances avec le
sacré et la métaphysique de la vérité . L'bomo ll:.dens mène le jeu
et cette posture originale lui permet d'acquérir Ille don de purifier
toute question par la teneur juste de sa rép'Jnse " 46 .
Auc.un des promoteur.:; du jeu ne peut reven!diqu@-r pour ~on propre
compte ce qu'H n'est jamais seul à élaborer. Car, toutes les (in)
compétences sont convoquées dans la perSpective de la mise en
scène des grilles' de lecture qui; n'obéissant à aucune règle,
deviennent des systèmes non critiqnes, aveugles devap t leurs
limites parce que sourdes aux multiples questtons du réel, de 'la
vàleur et de la vérité.
>
Tous les personnages engagés da'ris la querelle du sens
pour~aient, à! tour de rôle et au détan près des termes employés, se
lancer le défi que Pantagruel adresse ainsI à Thaumaste :
"( ... ) je te notifie que à toutes heures me tTOU.veras prest de
optemperer à chascune de tes requestes, selon mon petit
pouvoir, combien que plus de toy Je deusse apprendre que toy
de moy ; mais, comme as prQte:ité. nous confererons de tes
doubtes ensemble, et en ch~rcherons la .res..olution jusques au
fond du puis inepuisable auquel disait HeracUte estre la venté
cachée" 47 .
On connaît la fameuse idée de Mar,cel Mauss, prolongée par
Jean Duvignaud, selon laquelle "une société se nourrit de la fausse
~s Voir, par exemple, Gargantua , cbap. LVIII, p. 209 ; Le Tiers Livr~ ,
Prologue,
pAOl; chap. ru, pp. 417 et 419; chap. XI, p.446; chap. XXXVI, p. 555,
et Le Quart üvre, chap. XN, p.78.
46 R. Char, Pauvreté et privilège, in. Rech~erche de la base et du sommet, éd.
coll~ct;ive, Pa~ris, Ga.ll.imard, 1971, l, p. 22 . C'est le poète qui souligne.
47 'Fanragruel , chap. xvm, p.31S.

388
. monnaie de ses rêves" 48 . À l'évidence, les pJ'omàteurs du jeu sont
.
prisonniers de leurs pratiques ludiques . Si elle pouvait valoir q ti01
qu'e ce fût, la position d'un personnage le vau~rait tout aussi bien
pour un autre défendant une thèse contraire car tout est relativisé.
À- partir de n'importe quelle interprétation à laq'Jelle il ne souscrit
pas, chaque personnage peu~, à l'instar de' Panurge, Il logicalement
Inferer une proposition bien abhorrente et paradoxe" 49 .
"Tout fourmiUe de comm,entairesU, pourrait-on dire de l'œuvre
de Rabelais en lui appliquant une fàrmule T~ndue célèbFe par Les
Essais de Montaigne 50 • À peine Panurge et ses compagnons
reçoivent-ils une réponse que se développent le délire interprétatif
et Pexcursis
indéfini qui permettent toutes les perversions
possibles du commentaire 51 . L'obscurité du texte est similaIre à
cene du problème auquel se heurtent les Ar.éopagites lors du procès
étrang,e dont Pantagruel rend ainsi compte: ,1< tant grande leur
semblait la perplexité et obscurité de la matie,re qu'Hz ne sçavoient
qu'en t1îre ne juger" 52 •
Récapitulons.
L'objet à interpréter est caractérisé par une duplicité qui penne! de
dire tout et son contraire. Les interrrétations sont aussi diverses
que les personnages qui les expriment _;_elles s'affrontent
perpétuellement sans qu'une aut.orité quelconque ne vienne
, /
48 'Fëtes et cjvi1isatio~s, 2e éd.I.ûon, Paris, Scarabée et Cte , 1984,p.l0S.
49 Le Tiers livre, chap. XIX, p.479.
50 III, 13.1069 C. _
'51 Vo~r j. Céard,
.Les Transfonnations du genre du commentaireT
fi
'
,
in
L'Automne de la Renaissance ( 1580-1630). XIIe Colloque International
d'Études Humanisres" op. dt., pp.lOl-US.
'
52 Le Tiers livre, chap. XLIV, p. 586.
.
,

389 .
~ formuler les lois permettant de les régir et de les départager en
) -disqualifiant toùt "sens mal gaUefreté " 53 ".
C'est l'lmprécision généralisée qui, sembl~t-H, est bien une
des composantes essentielles du texte rabe.lalsien " En des termes
sl~g'l,lièrementcomplexes, Le Tiers Livre pose- les. problèmes de
l'lnt~rprétationet de la signification d'une œuvre en les portant à
un point de violenée inédit dans l'histoire de la littérature française
de la Renaissance. À travers une figu·rat1~n provocante, "le conflit
des interprétations" est porté au paroxysme de la tens~on . Dans
cette pratique littéraire, la fonctiùn du n}rrateur est, au moins,
triple ; elle consiste à perturber colistannnent le procès de
structuration du sens, à surveiller.1e "je(uY des personnages en les
-
--
empêchant de répondre définitiveme.nt à la question "qu'est-ce que
cela signifie 7" et
à interdire l"interventfon' de toute autorité
capable de mettre fin au conflit. l'une des conséquences 'les plus
immédiates de 'cette pratique d"écriture est d'organiser Le Tiers
Livre
comme le foyer d'une tensIon parmanente-où s'affrontent des
modèles herméneutiques qui s'y réfrac-tent, s'y déforment et
participent ainsi à la fabrtcatlon de l'œuvre qUoi les accueille en leur
S€;r:'l.1 ...."lt d'espace pnvilégié d'expression"
À bien des égards~ l'aventure herméneutique. devien.t une
navigation sans étoile" Elle conduit d!ans ~es multiples labyrinthes
d'un texte dans lequel le personnage qui cherche à déterminer le
sens n'est guidé par aucune lueur. Cette ,..ngoisse constitutive de
l'aventure herméneutique est bien exprimée par Panurge qui,
dérouté par tes "responses de Trouillogan, philosophe ePl!.ect~~ue et
53 Pantagruel , chap.I, p. 227.
,
l
'11

390
pyrrhonien"S4 , réplique ainsi au consultant: " Vous dictez d'orgues
(respondit Panurge) mais je croy que je suiS descendu on pu'iz
tenebreux, onquel disait Heraclytus estr-e Venté cachée 1155. Panurge
commet la même confusion que Pantagruel 56 etlprêtant à Héraçlite
"'-
un' di~ton que Diogène uërce attribue à Démocrite 57 . Mais, les
\\
personnages de Rabelais dont les interprétations 's'affrontent sont
'<
C conSCIents du fait que le sens appartient à la Nult ., Les ~ .
( interprétations tourbillonnent ainsi autour d'un centre absent avant';
d'étaler leurs insuffisances et leurs in,,:apacltés à rendre compte de
la dimension sémantique des signes.
Dans leur forme énigmatique, 'les textes' des réponse~ fournies
à Panurge ne livrent aucun sens stable eL définitif ; ils ne
fonctionnent pas comme la révélation d'un sens mais co~me un
piège, une succession de cachettes. Ils suscitent des interprétations
rr (comme tout texte) avant de les renvoyer ô9s à dos. Ce procédé qui
consiste à décevoir constamment la quête du- sens- a pour fonction
) d'atUf1er l'attention sur la mise en scène du 'langage.
54 Le Tiers Livre. chap. XXXVI, p. 552.
55 Ibid.
56 Pantagruel , chap. xvm. p.315.
57 IX, Pyrrhon .
."
"

391
C. LE PROBLÈME DU LANGAGE ET
LA MODERNITÉ DE RABELAJS
Constamment rattrapé par son propre passé, Panurge est
éternellement condamné à (se) racont:er des histoires. C'est peut-
être pourquoi le roman rabelaisien ne peult fai~e l'économie de la
narration ; Ses sophismes , dans cette création originale, font
l'affaire de tous: 1'écrivain, le narrateur, les personnages_et les
narrataires. Car le roman rabelaisien-théorise sa propre production.
Camouflage théorique ou stratégie narrative? Débordement de la
théorie par la fiction ou de la fiction par la théorie? C'est ce que
"jean Jonassaint appelle, après Philippe Boye:r58 , la "fiction
théorique" 59 .
Le texte, on l'a vu, ne se pose plus la-question du sens mais
de~ sens et de leur dérèglement. De la même façon, il ne se pose
p~us 'la question de l'origine puisque la signature se dilue
const.~mment dans l'anagramme (Alcofribas Nasier, Seraphino
Calobarsy) . Se dégagent ainsI les conditions d'appartenance à une
littérature qui installe le signe dans une béance.
prQCédant d'une "écriture essentieHemer~t ac<:-umuJatlve" 60, le
roman rabelaisien constitue surtout un monument du langage, "un
[ tonneau Diogenicl! 61 • Car, Rabelais est aussi poète. Et, cQ.mn:!e tous
"les poètes, il sait q~e "La poésie comme l'amour risque tout sur les
~ignes" 62 • M'ais, dans sa révolte contre le langage, il s'exprime à
5S_L'Ecarté(e) , Pàris, Seghers- Laffont, 1973.
59 La Déchirure du' (corps) rexte et autres brèches, Montréal, Éditions
Dérives et Nouvelle Optique, 1984, p. 13.
60 FI. Gray, Rabelais et l'écriture, op. cit., p.lO.
61 Le Tiers livre, Prologue, p. 398 . Voir aussi pp. 401,402, et 403.
62 M. Deguy, Oui' dire, in Poèmes, (1960--1970) , éd. critique par H. Meschonnic,
PariS, Gallimard, 1~73, p. 49.
î

392
l'aide d'une rhétolique de l'entassement qui proclame finalement la
mort du signe en acceptant te divorce entre les mots et ~es ~!Ioses,
le signifiant et le signifié, le signifié et le référent
La quête de
".
Panurge permet de ritualiser cette disjonction.
À travers l'éblouissement de la combinaison des lettres et des
chiffres, Rabelais nous convie au banqruet de l'écriture. Le texte -y.
parle une langue d'abîme. :En lui, le dés'ir utopique de Panurge a
bien un lieu " c'est la langue. Car le désir s'lnvestit dans le travail
matériel de l'écriture qui instaure la loi de sa langue ~
Polysémie, polymorphie, polyphonie, paradoxe, ambiguïté ... Tous
ces termes que la critique utilise fréquemment pour définir
.
.
récriture de Rabelais indiquent un sentiment: ete malaise qui est
celui de· toute la Renaissance en face des problèmes, du langage 63 .
La création rom.anesque de Rabelais comporte d'immenses
possibilités esthétiques qui se réalisent. Les problèmes qu'elle pose
permettent d'esquisser
une
trajectoire qui
aboutit
aux
interrogations sur le langage caractéristiques de1a modernité.
Le traitement de l'écriture annonce, par exemple, la prolifération
-anarchique du sens chez Gérard de Nerval, "le dérèglement de tous
les sens" 64 et la transgression de touS' les interdits syntaxiques ch~z
Arthur Rimbaud, la désagrégation de ,la cqdiflcation phonique .des
mots par Antonin Artaud et les _expérie~ces inédites de James
63 Parmi de nombreuses études, on consultera Cl. -G. Dubois, Mythe et
langage
au XV1e siècle, Bordeaux, DuITos, 19ïO ; "Verbum-La Mytholog,ie du
langage", in Mocs et règles, jeux et délires. Études sur l"f:lagin~'ire verb?l1 au
XVIe siècle, op. cit., pp. 25-92, et M. Rosello, "Innovite s-enscœuT, mon
rranslabe, mon traîme : le corps de l'écriture rabelaisienne", in Annales
Arbor,
1984-1985, pp.43-65 .
,
64 "Letue à Georges Izambard", 13 Mai 1871, Correspondances, in Œuvres
Complètes, éd. critique par A. Adam, Paris. Gallimard", -1972, p.249.
','

393
Augustine Joyce dans Finnegans Wake . Au~delà,c'est le silence de
neige mallarméen où rêvent de s'imprimer les premiers pas d'un
verbe total. Et même cette problématique mallarm"éenne est
esq uissée dans le mythe des "diverses parolles- degelées,,65 et des
"paroles gelées" 66 dont nous parlait déjà Le Quart Livre.
Cette trajectoire dessine très nettement les lignes de force d'un
-su-icide rituei67 de la littérature qui prend la forme -d'un silence,
d'une page blanchè ou d'un cri inarticulé suivant que l'on
s'intéresse à Arthur Rimbaud, Stéphane Mallarmé ou Antonin
Artaud.
.
,
.tes pratiques d'écriture de Rabelais que Louis-:-Ferdinad Céline
recoDl1aissait comme un prédécesseur, nient la littérature et. en
même temps, l'affirment dans ce qu'elle a d'irréductIble. Elles nous
apprennent que, en face de la réalité, la littérature est peut-être
désarmée. Les plus beaux discours de Panuige-O.e-sauraient vaincre
sa faim et sa misère dans le-chapitre IX du Pantagruel 68, encore
moins régler le problème de son mariage dans Le Tiers Livre- et Le
Quart livre
. Mais , privé- de l'art; il perdraH peut-être le seul
.moyen de léguer son image à J'histoire. C'est en tou,t cas la
direction que semble indiquer son parcours dans les romans de
Rabelais où les pratiques de l'écrivain permettent légitimement de
parler d'un carnaval' que l"écriture mime en le minant. Parfois,·
Panurge franchit effectivement le seuil de la folie car , comme
,
'
_ GS Le Quarc Livre, chap. LV, pp.L03-2.0S.
66 Ibid. , chap. LVI, pp.206-208.
,
67 ConsultErr M. Foucault, Les Mots et les cboses, op, cil., chap. X : Les Sciences
Humaines,
pp. 355-398.
68 pp. 263-270.

394
l'auteur des Essais 69 , il s'est rendu compte qu'il faut être fou un
moment pour ne pas être fou définitivement. Mais, cette posture
scripturale court constamment le risque de devenir une imposture.
La quasI-totalité des pratiques décrites par Claude Mauriac
'dans L'Alittérature contemporajne 70 se trouvent déjà formalisées
ou à l'état embryonnàire dans l'exceptionnelle richesse du roman,
rabelaisien
qui est d'une étonnante modernité. Le travail' de '
Rabelais sur le Ia:ngage a une valeur d"exemplarité car son œuvre
cotripîlrte et colporte une concepUon de l'écriture comme
"expérience des llmites[l 71 . En leur ensemble disco,ntinu qui efface
et retrace continuellement la frontière, les navigations de Panurge
permettent de produire un texte dans lequel la littérature est
interrogée en termes de limites. La q:lestion toujours initIale de la
limite, comme l'ont montré les. travaux de Mau1iœ Blanchot, permet
à Panurge de faire apparaître sa destinée comme une version de
l'irréparable qui, en rusant avec ene~même, se matérialise sous la
figure d'un é~n indéfini vers les formes multiples de la vie.
Le texte se déroule sans cesse comme slil était au service de "la
préméditation la plus calculée et Panurgê tant qu'il nia li pas vécu
toutes les contradictions (... ), garde toujours l'espoir d'une impasse
rnouvelle" 72 . À rinstar de Socratequi ne'fonnule Jamais de vé~ité.
:19 III. ,9, 995 : "(B) il faut avoir un peu de folie quj ne veut avoir plus -de
sottise, (C) disent et les préceptes de nos maisttes .:et ,encore plus leurs
ex;empk~ ".
70 Paris, Albin Michel, 1958 et 1969. Voir aussi, du même auteur, De la
littérature à l'alittérarure, Paris, Albin Michel, 1969.
71 Cette perspective qui est celle de M. Flan<:hot e"t, par exemple, développée
par D. Wilhem, "L'illimitant", in Critique, n·275. A!vril 1970, pp.311-32Q.
72 E. -M. Cioran, "Religion", in Syllogismes de l'amertume, nouveUe édition,
Paris, Gallimard, 1980, p.lü9 . C'est l'écrivain qu.i soUligne.

395
définitive. Panurge, pour éviter que nous attendions de nouveau œ
qui~f ne nous donnera jamais, élabore une critique de la
connaissance qui nous fait éprouver le vertige de l'impossible' . C'est
pourquoi: malgré l'angoisse existentielle dont n porte la marque
indéléblle, son parcours est mis en relation avec la fête dans
laquelle sont impliqués l'écrivain, les- personnages du roman èt les
-lecteurs. On cOlmaît l'interprétation de l'éc01e.sooologique française
pour laquelle la fête constitue une dépense, un excès. Elle est
inséparable ct 'une exigence de participation collective qui, dans le
domaine du roman, se cristallise autour de la coopération entre le
narrateur et le narrataire .
Telle que l'ont analysée les anthropologues73 , la fête se structure
-autour de dualités dynamiques comme 'la fonction de création-
'destruction, le versant sacré-profane, l'aspect recueiUemetit-
récréation. Articulées les unes aux autres; les composantes de ces
du~li,tés informent en profondeur le langage de Rabelais q~i
irtvente tout le roman moderne.
/1.
Animé par une obsession de l'utiHtarisrre qui acqui'ert le
statut d'un lieu commun dans ses discours 74 , Socrate, derrière les
1réponses de se·s interlocuteurs, cherchait des définitions et des
concepts intelligibles. En interrogeant les diJrerentes formes du
73 Dans une bibliographie déjà abondante, on citera R. Caillois, Le M-ythe et
J'homme, Paris, Gallimard, 1938 ; L 'Homme et le sacré, Paris, Gallirùard, 1950;
Les Jeux et les hommes ( Le masque ·et lé vertige) , Paris, Gal!limard, 1958 ; ].
Duvignaud, Spectacle et société, Paris, Gommer, 1970; Le Jeu du Jeu, Paris,
Balland, 1980 ; Fêtes et civilisations, op. cit.; Le Propre de l'homme '. Histoire
du r.ire et de la' dérision, Paris, Hachette, 1985 ; M. Eliade, Le Mythe de
-l'éternel retour, Paris, Gallimard, 1949 ; Le Sacré et le profane , P.aris,
Gallimard, 1965 ; ]. ünimus, La· Conna.issance poétique, Paris, Desclée de
Brouwer, 1966 ; O. Paz, Le Labyrinthe de la solitude, trad. française, Paris,
Fayard, 1959, et J. Huizinga, Romo ludens. trad. 'française, Patis, Gallimard,
1931.
74 S~r,ce point, voir Fr. Wolff, " le Paradoxe socratique", in op. cit., p.83, n.3.

396
savoir, Panurge donne à sa recherche les caractères extérieurs de
l'eh'q,U"~te socratique sans pour au!ant réussir ( mais est-ce son
objectif 7) à lui donner ru la densité, ni la consistance, encore moins
les visées épistémologiques.
Avec Panurge, il n' y a point de vérité mais œa ferme volonté et
l'obsession de conserver au doute le double privilège de l'anxiété et
du sourire. Son parcours, qui s'inscrit et s'ail.ticuJe dans des espaces
contradictoires mais comp~émentaires,semble affirmer une seule et
unique exigence à promouvoir: une fidélité absolue à l'univers des
mots. Se révèle alors· l'infini d'u"ne littérature qui se contemple
dans l'inertie (in)satlsfaite de son propre discours. Ens inflnltum ,
alirait dit Duns Scot 75 .
'
Excerçant à l'occasÏon le métier de médecin ( guérisseur des
corps) ou usurpant les fonctions de prêtre ('rédempteur des âmes) ,
Panur e
l'an ti-Socrate n'est véritablement à l'aise que dans le
disLÙurs . Le langage qui se forme et se formule dans sa quête
infinie indique, en sa singularité, la direction OÙ Rabelais a, nous
semble-t-il, précédé tous les romanciers modernes: la littérature
inassignable dans le temps et l'espace. Nec regione loci certa nec
tempore cerro, disait déjà le Lucrèce du De Natura rerum.
75 Consulter ].-L. -Houdebine, "L'Infini en littérarnre", in Excès de langage,
Paris, Denoël, 1984, pp. 262-349.
Certains de ces éléments sont exposés dans un article intitulé "Le Chapitre IX
du Panragruel : Panurge er le roman rabelaisien'; et à paraître aux Amwles dC'
la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de j'Université Cheikh Anla Diop
de Dakar.

397
CONCLUSION
Rabelais n'échappe pas à ~a fascination que Socrate excerce
sur les humanIstes de la RenaIssance. Le dIscours préfaciei du
Gargantua et les enquêtes matrImonIales de Panurge dans Le TIers
Livre et Le Quart Livre s'appuient très largement sur la figure de
Socrate. Mais, on l'a vu, les différents narrateurs quI se succèdent
dans la production du texte rabelaIsien utillsent la ngure du
philosophe athénIen pour instaurer un jeu. Au terme de cette
activité ludIque, le travail de subversion opère une destruction
systématlque de toutes les catégories quI laissent finalement la
place à un langage conscient de lui-même, de ses pouvoirs et de ses
faiblesses.
L'image de Socrate n'échappe pas à ce traitement subversLf . Car,
dans l'œuvre de Rabelais, le jeu que permet d'organIser la
représen ta tian de Sacrate signale un con nit entre ]' h urnanls te et
l'écrJvaln.
L'œuvre de Rabelais manifeste une réelle volonté de
propagande car elle est marquée par le climat Intellectuel de
rHuhlanlsme philologIque qui constitue le milIeu de sa naissance et
de son développement. Mais, cette propagande, .eTltendue au sens
de mode de gestion de l'Idéologie de la masse, diffuse simplement
des idées; elle soutient rarement des thèses.
Les deux aspects étudiés ( le discours préfactel du Gargantua et
l'enquête matrImonIale de Panurge ) Indiquent, à travers le
traitement de ('Image de Socrate, le passage de l'humaniste à
l'écrivaIn. L'humaniste n'existe qu'en dialectique avec l'écrivain.
Par la subversion de l'image de Socrate, l'écrIvain dénie ce que
l'humaniste a posé. Dans cette pratique où le dénI fonctionne
comme principe d'écrJture. se lit la victoire de J'écrivain, du

398
professionnel de la littérature. Cette victoire s'établit sur les ruInes
de la propagande humaniste à travers un parcours qui relève de
l'alchImie de l'oratoire et que, par exemple, Agrippa d'Aubigné nous
invite à méditer aInsi:
"Voyez dedans l'ouvroir du curIeux chlmlcque:
Quand des plantes l'esprit et le seill pratlcque,
Il reduit tout en cendre} en falet lessive, et falct
De ceste mort revivre un ouvrage parfaict Il 1.
L'Intensification des formes parodiques appllquées à l'Image
de Socrate a un caractère exorciste cat elle permEt à Rabelais de se
dégager de l'emprise Idéologique humanIste. Le livre devient ainsI
le signe d'un pouvoir de fabricatIon détenu par un humaniste de
talent dont la culture est à la fois exposée et subsumée par l'œuvre
littéraire qui l'exprime. En effet, l'une des constantes de i'œuvre de
Rabelais est la banalisation des signes majeurs de l'HumantstneZ • Le
traitement ludIque des connatssances et le caractère indiscipliné de
la référence aux autorités constituent une ruine des ambitions de
l'Humanisme. ('est peut-être pourquoI DIogène, réIncarnation
catlcaturale d'un
Socrate devenu
fou, occupe une place
exceptionnelle dans le Prologue du Tiers Livre.
Dans l'œuvre de Rabelais, la représentatIon de Socrate permet de
reformuler le rapport de l'HumanIsme à l'Antiquité. La référence
constante à Socrate s'accompagne d'une déformation de son image
et de son parcours. Dans ce double mouvement où Je modèle
socratique est à la fois convoqué et transgressé, se trouve
IlorigInallté du texte rabelaisien.
1 Les Tragiques ,in Œuvres,éd.cit., VII, 51l~514.
2 \\toLr FI. Gray, Rabelais et j'écriture, op. clL, p.lO .

399
Dans la lettre de Gargantua à Pantagruel, le père rappelle,
dans un tableau sombre, l'époque de sa jeunesse en la comparant à
celle de son fils:
"( ... ) le temps n'estoit tant idoIne ne commode es lettres comme
est de present, et n'avoys copte de tels precepteurs comme tu
as eu.
Le temps estaIt encore tenebreux et sentant l'infellcité
et la calamité des Gothz, qui avalent mIs à destruction toute
bonne Htterature L.. )" 3 .
Il s'agit, bien sûr, du Moyen Age qui, pour beaucoup de lettrés
de l'époque, représente les ténèbres auxquelles succèdent la
lumière caractéristtque de l'Humanisme . "Maintenant toutes
discIplines sont restituées, les langues Instaurées: Grecque, sans
laquelle c'est honte que une personne se die sçavant, Hebraïcque,
Caldaïque, LaUne -(. .. )"
4, nous dit Gargantua. Par l'érudition, la
philologie et la diffusion des textes antiques, l'Humanisme s'attaque
à un grand chantier: panser et penser les blessJres du temps. Le
Moyen Age
est surtout mIs en question parce que, pour les
humantstès, il siest fossilisé dans des pratiques dont l'une des plus
décrIées par l'œuvre de Rabelais est la scolastique.
A propos de Socrate, RabelaIs utilise une tradition de l'Irrespect qui
permet à la figure du philosophe athénien de ne pas se fossiliser et
d'être la source d'un autre Moyen Age. C'est peut-être pourquoi
Rabelais, tout en diffusant l'image de Socrate, là met à distance. La
portée réelle du jeu de Rabelais permet de conserver l'image de
Socrate qui représente la plus belle illustration des capacités de la
3 Panragruel ~ chap. VIII, pp. 258-259. À propos de la propagande humaruste,
consulter M. Lazard, Rabelais l'humaniste, Palis, Hachette, 1993.
4 Ibid.

400
volonté humaine tout en lui évitant "le ridicule de devenir un
Dieu"s.
L'utllisatlon de la parodie situe Rabelais dans une position à
partir de laquelle Il Instaure une pratique ludique quI est aussI une
parole essentlelle . Car, au centre du discours préfaciel du
Gargantua et de l'enquête matrimoniale de Panurge, se trouve la
question de l'herméneutique. Mais, alors que Maistre Alcofribas
multiplie les consignes de lecture pour ensuIte les détruire, le
narrateur du Tiers Llvre
se livre à une perpétuelle mIse en
question du sens. Llun et l'autre utlHsent également la figure de
Socrate pour fonder une poétIque du leurre qui soutient une fiction
narratIve savamment entretenUE.
En se jouant de tous les textes, de tous les signes et d'elle-
même, l'œuvre de Rabelais, à travers une pratique Ironique et
(auto) dérisoire, renvoie les lecteurs à leur propre individualité:
"Soyez vous mesmes Interpretes de vostre entreprinse " 6 . Mats,
l'auto-dérislon et Je rappel du précepte delphlque constituent deux
manières de retrouver Socrate qui, dans l'œuvre de Rabelais, est
une Image d'identification repérable mals Instable. Car, à la fols
respectueux de l'histoire et absolumertt subversif, le texte
rabelaisien Inaugure, dans la représentatIon de Socrate à la
RenaIssance, une modernité qui donne déjà l'impulsion à un
processus de "problématisattonl! du rapport à la tradition,
Et, après son déguisement sous l'habit bouffon de Rabelais, Socrate
réapparaît, vers la ftn du XVIe siècle, dans la haute tour de
Montaigne quI se conduit en bradeur de mythes.
5 A. Cresson, Socrate. Sa vie, son œuvre, sa philosophie, 2ème édition, Paris,
P.U.F., 1956, p.116.
6 Le Cinqtlieme Livre, chap.XLVI, p.454.

TROISIÈME SECTION
MICHEL DE t..10NTAIGNE:
LE BRADEUR DE MYTHES

402
Ra belais 1naugure, d' une certain e manière, la Renci1ssance et
sa fiction romanesque incarne bien des ambltion.:~s et des espoirs
caractéristiques de son temps. Tout à l'autre bou't du sIècle, volet
MontaIgne qui représente "l'accomplissement de la Renaissance
françaIse" l .
Dans lés essais l, 26 et II, la, Montaigne inventorle sa culture qui,
comme celle de tous les humanistes de son temps, est née de la
fréquentation assidue des textes de l'Antiquité. Les textes qui ont
contribué à la représentation de Socrate dans tes Essais sont ceux -
de Platon, Diogène laërce, Plutarque, Xénophon, Cicéron, Sénèque, ~
Epictète, Aulu-Gelle ... auxquels Il faudra évidemment ajouter la
traduction latIne des Œuvres de Platon par MarsHe Flein. S'il est
claIr que toutes ces sources ont contribué à esquisser l'Image de
Socrate dans Ces Essais , Montaigne prlvtlégte cependant les
DJà10gues de Pla ton 2 •
S'Il est un écrivain de la Renaissance française qui élabore une
véritable "Apologie de Socrate", clest bien Montaigne. À consulter la
concordance réalisée par Roy E. Leake, le chercheur se rend compte
de l'Importance du philosophe athénien dans Les Essais de
Montaigne. Et, tous ceux qui se sont Intéressés de près aux Essais
ont envIsagé, à travers une étude génétIque ou textuelle. la
question de la relation entre Montaigne et Socrate" 3 . Car l'ombre du
1 P. Michel, "Michel de t'vtontàigne ou t'accomplissement de la Renalssance
française", in B.S.A.M., volA, 1970, pp. 17-34 .
2 Les dialogues les plus utilisés sont les Lois ( 47) ; La République (37) ; le
Timée (21) : le Gorgias (l0), eUe Théétète (10) . Voir les remarques de P.Villey
et \\(.-L. Saulnier, p. LVI, n.2.
3 Parmi de nombreux travaux, on consultera A. Armaingaud , "Montaigne,
Socrate et Épicure", in La Nouvelle Revue, XLII, 1919. pp.97-107, et 215 -224;
K. ChtistodolÙou,
Socrate chez Montaigne et Pascal", in B.5.A.M., n" 1-2,
H

403
phIlosophe athénien plane sur la production littéraire du Maire de
Bordeaux.
L'Image de Socrate présente dans Les Essais est, généralement, celle
quI a été transmise par les textes de l'Antiquité que Montaigne a
lus. Dans le traIté De la Phfslonomie, l'essayiste écrit :
n(B) Quasi toutes les opinions que nous avons sont prlnses par
authorlté et à crédit. JI n'y a point de mal: nous ne sçaurlons
plrement choisir que par nous, en un siecle sI faible. Cette
Image des dIscours de Socrates que ses amys nous ont laissée,
nous ne l'approvons que par la reverence de l'approbation
publIque; ce n'est pas par nostre cognolssance : Ils ne sont pas
selon notre usage. S'H naissait à cette heure quelque chose de
pareil, il est peu d'hommes quI le prlssassent (... )" 4 •
Dans cette appréciation de l'Image de Socrate telle qu'elle est
véhiculée par la tradition, Montaigne ne remet pas en cause
l'instance de transmissjon ( les sources antiques) mals Il attaque
surtout l'Instance de réception, certains
lecteurs du XVIe siècle
dans leur difOculté à interpréter l'objet du message (Socrate et ses
1980, pp. 21-29; J.-I\\1. Compaln, "L'Imitation de Socrate dans Les Essais ", in
Montaigne et Les Essais 1S88~ 1988 . Actes du Congrès de Paris ( Janvier 1988),
réunis par Claude Blum, Prologue de Marcel Tete} et Synthèse par ~va
Kushner, Paris, Champion, 1990, pp.161-1ïl ; Fr. Ke1lerman. li Montaigne's
Socrateç, in Romanie Review, XLV, 1954, pp. 170~177, et " The Essais and
Sonates", in Symposium, X, 1956. pp. 204-206 ; E. limbrick, "Montaigne and
Socràtes", in Reforme and Reformation, LX, 1973, pp. 46-57 ; E.L. Pound,
"Socrates and Montaigne", in Pavanes and Divisions. New York, A A. Knopf,
1918, pp.62-65 ; Fr. Rigolot. "La Loi de l'essai et la Loi du Père: Socrate,
Érasme, Luther et Montaigne", in Études montaignistes en hommage à Pierre
M1cbel
, réunies par Cl. Blum et Fr. Moureau, G~nève-Paris, Slatkioe-
Champion, 1984, pp.223-231. ; Z. Samaras, " Le Portrait de Socrate dans Les
Essais", in B.S.A.M.,
n" 3-4,1980, pp. 67~7S; M. E. Shannon, Socrates as Ethicai
Model in the Essais of Montaigne, Ph. D., Stanford University, 1977 ; P.-M.
Schuhl, "Montai gne et Socrate", in France-Grèce , 1956, l, TI°15, pp. 7-15
(repris in Études platoniciennes, Paris, P.U.f., 1960, XXI, pp.15 2-166 ) .
4 Ill, 12, 1037 B.

404
discours) . Dans l'élaboration de l'Image de Socrate, Montaigne se
fait l'héritier d'une tradition qu'il recommande en authentifiant,
selon le principe de ]' auctoritas , le témoIgnage des Anciens:
"11 est bIen advenu que le plus dIgne homme d'estre
cogneu et d'estre presenté au monde pour exemple, ce soit
celuy duquel nous ayons plus certaine cogtloissance. Il a esté
esetalré par les plus clair voyans hommes qui furent onques:
les tesmolns que nous avons de Iuy sont admirables en fideHté
et en suffisance " 5 .
Ces mots signalent un déplacement dans l'élaboration littéraire.
Dans le même passage, Montaigne se fait le relai de l'image
transmise par l'AntiquIté et remet en cause certaines habitudes de
lecture en même temps que les codes esthétiques et rhétqriques de
son époque qui, selon lui, constituent un obstacle à la connaissance
de la flgure de Socrate:
"Nous n'apercevons les graces que pointues, bouffies et
enflées d'artiflce . CeIJes qul coulent soubs la nayfveté et la
simplicité eschapent ayséement à une veue grossiere comme
est la nostre : elles ont une beauté dellcate et cachée; U faut la
veuë nette et bien purgée pour descouvrir cette secrète
lumière" .
À J'intérIeur des Essais, les différentes composantes dont la
somme permet de construire une lmage de Socrate sont dispersées
de manière fragmentaire et parcellaire à travers l'œuvre. La
lecture devra donc suppléer à cette "dispersion" 6 , rassembler les
5 Ibid., 1038 B.
6 Voir T. Todorov, "la Lecture comme construction", art. cit. Il est clair que
nous tenons compte de toutes les mises en garde de J.-Y. Pouilloux, Lire les
Essais
de Mon taigne , Paris, Maspéro, 1969.

405
constHuan ts de l' 1mage et (re) constru 1re la re présen ta tian dans son
Intégralité. Cette représentation est particulièrement positive.
Socrate y apparaÎt comme "le maistre des malst~s" ; "le plus sage
qui fut oncques, au tesmolgnage des dieux et des hommes"7 .
Dans son lent et patient travail de construction dè l'essai, Montaigne
élabore les fragments d'un discours de type épldictlque dont la
fonction est de faire admirer Socrate qui représente la quintessence
des valeurs caractérisques de l'humanité. Pour l'exemple, voIci
q uelq ues jalons de cette élaboration :
"( ... ) J'ame de Socrate, qui est la plus parfaicte qui soit venuë à
ma connaissance (... ) 8 . Sacrales qui a esté un exemplaire
parfaict en toutes grandes qualitez (... ) 9 . On a de Quay, et ne
dolbt on jamais se lasser de presenter l'Image de ce personnage
à tous patrons et formes de perfection" la.
En somme, Socrate est un être "d'authorlté irréprochable" 1J
qui tncarne "l'extreme degré de perfection et de dirnculté" 12 et
dont la présence travallJe de l'Intérieur la product,lo'1 de l'essai.
Présenter Socrate, c'est faire œuvre de moraliste. Mals, modèle
éthique, Socrate est également un modèle esthétIque d'où
l'Interpénétration des données idéologIques et poétiques quI
constituent l'une des marques de l'origInalité de la représentation
du phltosophe athénIen dans l'essai montaignlen .
7 m, 13, 1076 C . Voir aussi la note 1.
8 II, 11,423 C.
9 III, 12, 1057 B.
10 m, 13, 1110 B.
11 Ibid.,1099C.
l Z m, 12, 1055 B.

406
I. MONTAIGNE, PLATON ET SOCRATE
Montaigne fait de la nécessité de se prononcer sur Platon le
préalable méthodologique incontournable pour toute représentation
de Socrate. Comme l'ont montré presque tous les commentateurs,
Platon est double 1 . Et, dans Les EssaIs. Montaigne distingue très
nettement la Ugne de partage entre le Platon véhicule de l'Image de
Socrate et le Platon émetteur de sa propre pensée. Car, Platon, en
même temps qu'li est disciple de Socrate, est fondateur de sa
propre école.
PoUr Montaigne et toute la tradition dont il est l'héritier,
l'auteur des DIalogues demeure toujours le I1dtvln Plàton lt • Dans Les
Essais,
il écrit:
I1Platon a emporté ce surnom de divlh par un consentement
unIversel, que aucun n'a essayé luy envier 2 ( ••• ). Platon, luy qui
a eu ses conceptIons si celestes, et si grande accointance à la
divinité, que le surnom Iuy en est demeuré (... ) Il 3 .
À l'arrière-pIan de telles affirmations, se dessIne l'idée d'une
théologie platonicienne 4 développée par Marslle Flcin dont
MontaIgne utilise la traductlon latine des Dialogues de Platon dans
J'éditIon de 1546 . Pour Montaigne, Platon, " cette grande ame (... )
(mals grande d'humaine grandeur seulement)" 5, est ceiul qui a
réalisé la plus vaste et la plus complète entreprise de transmIssion
f
de l'image de Socrate. À ce titre, MontaIgne lui déclare volontiers
l Cf. supra, pp. 55. 74, et 182~183.
2 I, LI, 307 A.
3 Voir aussi JI, 12,518 A.
4 Consulter aussi m, s, 877 B.
5 II, 12,446 B.

407
sa reconnaissance qui est aussi celle de t0115 les humanistes de la
Renaissance.
Mais, dans la pensée qui se développe à l'intérieur Ei~s Essais)
Platon est aussi présenté comme un auteur ayant développé des
vues personnelles. Et, dans cene perspective, Montaign~ qui ne
reconnaît aucune autorité, considère librement la pensée de Platon
-énvisagé à la fois' comme un pbilosophe, un professionnel de la
littérature et, surtout,- un poète 6 •
Par des reroarq ues disséminées à travers Les Essais ,
MOÙlalgne donne les appréciations que lui inspirent les Dialogues
de Platon. Par exemple, alors qu'il valorise le "plaisant dialogue"7
des Lols et la "fantastique bigarrure!' 8 caractéristique de la
composition du Phèdre, Montaigne dit, en tremblant, que l'Axtochos,
"ouvrage sans force" 9, est indigne de Platon, mettant ainsi en cause
l'authenticité de cette œuvre. De la méme Xaçon, il porte un
jugement moral sur telle idée exposée dans les Lois 10: "Et le conseil
de Platon ne me plais! pas, de· parler toujours d'un lc;ngage
maestrial à ses serviteurs, sans jeu, -sans famili~rité, soit ènvers les
masles, soit envers les femelles" Il .
6 Supra, pp. 55,74, et infra, pp. 182-183 .
7 III, 8, 398 C.
8 Ill; ); 994 C .
9 Il, 9, 410 A.
10 En ce qui concerne la profonde réflexion pi tique pr.ésente dans Les Essa.is,
voir Cl. Blum, "Les Essais de ~1ontaigne : les signes, la politique, la religion",
in Col,umbia 1\\1onraigne ConfQrence Papers, eclited by Donald Fram~ and Mary
B. McKinley, French Forum Publishers, Lexington, Kentucky, 1981,pp. 9- 30 .
1] m, 3,821 C.

408
Ailleurs? dans l'idéalisation du sauvage qui est entreprise dans
le chapitre Des Ca.nnibales , l'essayiste oPP,ose l'art à la nature et
note que l'art, en prétendant modifier la -nature humaine, la
déforme et la trouble . Or, cette nature humaine est à la fols
caractérisée par la simplicité, la pureté et fa naïveté e rite ndue au
sens de la 'proximité des origines' . Dans une èxagération passagère,
Montaigne, parlant de la connaissance des hommes du Nouveau
.J':'fonde 12, affirme:
"n me dcsplalt qùe Licurgus et Platon ne l'ayent euë ; car il me
semble que ce que nous voyons par expérience en ces nations
là, surpasse; non seulement toutes les p~i-ntures dequoy la
" ;)Oësie.a embelly l'age doré, et toutes ses Inventions à feindre
t:lle heureuse condition d'hommes, mais encore la conception et
ie desir mesme de fa philosophie. Us n'ont peu, imaginer une
nayfvcté si pure si sfmple, comme nou,:, la voyons ,par
expérience; ny n'ont peu croire que nostre socleté se peut
maintenir avec si peu d'artifice et de soudelfre humaine" 13 .
1
~ tra~:_~l_d~ décon~~.!~ç.~ion subversive~ per-met à Montaigne
d'opérer la dépréciation de la civilisation qu'il considère cgmme
12 Montaigl1e et le Nouveau Monde. Actes, du Colloque de Paris, 18-20 Mai
1992, textes réunis par Cl. Blum, M.-L, Demonet et A. Tournon,' discours
d'ouverture par M. Fumaroli,Paris, Éditions Universitaires, 1994
,et 'B.
Mouralis, Montaigne ·et le bon sauvage. De l'Antiquité à Rousseau, Paris,
Bordas, 1989 .
.
.
_
13 J, 36, 206 A. Voir aussi 206-207 .1\\:. "C'est une na,tion, diroy-je à Platon, en
laqueHe il n'y a aucune espece dé trafique; nulle cognoissance de lettres ;
nulle science de nombres. ; nul nom de magistrat, ny de superiorité politique;
nul lisage de service, de richesse ou de pauvreté; nuls contrats; nulles
surressions : nuls partages; nulles occupations qu'oysives ; nul respect q,e
paI'elhe que commun; nuls vestemens ; nulle agriculwre ; nul metal. ; nul
usage de vin ou de bled. Les paroles mesmes qui signifient le mensonge, la
trahiSOli, la dissimulation, l'avarice, l'envie, la detraction, le pardon, inouies .
Combien traverseroient il la republique qu'il a imaginée, esloignée de cette
perfection (... )" .
'

409
artificielle parce que produite par la Raison. La fonction de cette
subversion est de présenter la vie des saùvages du Nouveau Monde
comme le contre-modèle de La Ré;Juoliqu€'
de Platon.
,
Montaigne admire sans doute "la Platonique St,Jbtilité" 14. Mais
11 repr0clie' à Platon d'avoir -utilisé -le canal de l'écrit pour fixer les
~---
----
-
entretiens de Socrate 15. Car, la vivaç!té c~ractéristiq~~~__de J~2.?-role
~e sclérose dans 'f..crit 16 . Llessayîste ne met pas en cause l'image
de Socrate mals plutôt le mode de transmission et, par là-même,
-'l'émetteur:
"(C) La licence du temps m'excusera elle de cette
sacrilege audace, d'estimer aussi trainans les dialogismes de
-., >
Platon mesmes et estouffans par trop sa matiere, et de pleindre
.~e temps que met à ces longues lnterlocutions, vaines et
pn§paratokcs, un homme qui avait tant de meilleures choses à
dire? Ivlon ignorance m'excusera mieux, su!· ce que je ne voy
rien en la beauté de son langage Il 17 • '
1
Le regard éminemment critique que Montaigne porte sur
l'œuvre de Platon n'empêche pas Les Essais de dessiner la flgure
d'un écrivain qui, malgré la multiplication des déc12tations
d'indépendance, est avant tout socratiq ue . Dans l'essai terminal du
livre lII, le destinataire trouve, au hasard de sa lecture, cette
remarque:
14 III, 13, 1075 c.
15 Ç0nsutter t'étude de Cl. Blum, "la Peilllure du moi et l'écriture înachevée" ,
in PoéCque, n° 53, Février 1983, pp. GO-7l.
16 Cf. J. Derrida, De la gramma toJogie, Paris, Êditions de Min'.li;, 1967, et La
Dissém i, i~lriOJl, Paris, Seuil, 1972 .
17 n,10, 414 C .

410
"C'est par mon experiencc que j'accuse l'humaine ignorance,
qui est, à mon advis le plus seur party de l'escale du monde.
1
Ceux qui ne"la veulen t conel li ne en eux par li n si vai n exe mp le
que le mien ou que le leur. qu'ils la recognoissent par Sacrates,
(C) le maistre des maistres . Car le philosophe Antisthenes à ses
disciples: Allons, disait-il. vous et moy ouyr Soc rates ; là je
seray disciple avec vous. Et, soustenant ce dogme de sa secte
. <~toïque, que la vertu suffisait à rendre une vie pleinement
beureuse et nrayant besoin de cette chose quelconque: Sinon
de la force de Sacrates, adjoustoit il" 18 .
Ce passage es t essen tlellemen t dialogiq ue, car il in ter pelle
directement le destinataire Cl uî se t.rou ve air"si inscrit dans le texte.
L'essai acquiert une valeur polémique qui se structure autour de la
(non)vérification du statut épistémologique de cette remarque que
Montaigne tire de son expérience. L'écrivain et une partie de son
lectorat entrent en conflit. Et, justement, dans ceUe lutte qui a pour
objet la vérité, Socrate apparaît comme la caution, l'autorHé
,suprême à laquelle recourt Montaigne pour emporter l'adhésion des
çlestlnataires tentés de contester la validité des preuves avancées.
La vérité est donc garantie par "la force de Socrates" dont la
lé~itimité est renforcée par l'acte d'allégeance ct 'An tisthène et de
ses d;~dples . Les procédés sur lesquels s'appuie rargumentation de
Montaigne révèlen.t la faveur dont Socrate, plus que tout autre
philosophe, jouit à l'intérieur des Essais. Dans ure vari;lnte laïcisée
d'un hébraïsme d'ordinaire appliqué à Dieu, Montaigne l'appelle "le
maistre des maistres" . Cet hébraï~:mt est t'n indice Qui permet de
1
ma'rq uer la valeu r de Socrate chez MOIllaig-ne qui, malgré les
bouleversements socl.o-politiques et culturels dont il est le témoin,
18m, 13. 1075 B-I07G C.

411
demeure encore chrétien et se refère à la Bible qui, en Occident,
fonde toute vérité.
Ce texte sur lequel nous venons de nous arrêter offre un autre 1
intérêt dans la représentation de Socrate à travers Les Essais. Les) -
substantifs "maistre(s)" et "disciples" forment un réseau sémantique
et dessinent un espace qui est celui de l'éducation. Car Socrate,
dans les Essais, apparaît d'abord comme un-pédagogue même si sa
profession ne procède pas d'une légitimité institutionnelle. Pour
Montaigne, Socrate occupe une chaire prestigieuse et compte des
discipléS non moins prestigieux au nombre desquels le livre des
Essais
cite d'abord Platon, puis Xénophon, Antisthène ... et
Montaigne.
Car le patronage de Socrate est affirmé à travers Les Essais,
où le Maire de Bordeaux revendique -une filiation spirituelle qui fai t
de lui un héritier du philosophe athénien. Montaigne nourrit
l'ambition d'être" (C) Socratique (B) du corps à l'esprit" 19 et parmi
les multiples références à Socrate comme caution du discours des
-Essais, on trouve cette proclamation: Il Selon qu'on peut, c'estoit le
refrein et le mot favory de Socrates, mot de grande substance Il 20;
"Selon qu'on peut". l'lv/entre si puo " ... Des enquêtes ont révèlé que,
dans plusieurs des volumes qu'il possédait; Montaigne a écrit ces '(
mc)(-s '~ui fonctionnent à la fois comme une devise et comme une )
revendication d'appartenance au groupe des disciples de Socrate.
Cette pratique qui situe Montaigne sous l'autorité de Socrate est,
par ailleurs, très manifeste dans la structure même des phrases des
19 Ill, S, 896 C-B.
20 III, 3,820 B. Voir P. Villey- V.-L. Saulnier, p.820, n.2.

412
Essais. Il De ma part, je tiens, (C) et Sacrates l'ordonne (... ) 2l . C'est. à
l'advis de Socrates, et au mien aussi (... )
,~2
11
. Parmi tant d'autres
extraits, Ç.~_ma t5..ffiQn tr::eD t .q ue Mç>n taigrl:e se ve li t sacratiq1:1e et -1
que cette revendication va au-delà d'une simple proclaITlation
théorique.
1 EargiJ .açte_d'ap~K~§lI?-c~ pourrait étonner de la part d'un
écrivain d'habitude rebelle à toute autorité et qui, plus que tout
autre, élabore un hymne à la liberté de rhomme et à l'autonomie de
la conscience critique. Mais, même si Montaigne, par la suite,
affirmera son originalité de créateur, le lecteur est obligé de
reee.l'naître la puissance séductrice que Socrate exerce sur l'auteur
des };ssais. Dans Les Essais, l'autorité de Socrate est tellement
lourde que le moi, dans ses affirmations essentielles, est parfois
obligé de se déterminer par rapport à lui. Dans l'essai De la Vanité,
on peut lire:
1
Il
Non parce que Socrates l'a diet, mais parce qu'en verité 1.1
c'est mon humeur, et à }lavanture non sans quelque excez,
~
j'estime tous les hommes mes ·compatriotes, et embrasse un
Polonais comme un François, post-pos.ant cette lyaison
nationale à l'universelle et commune Il 23 .
Symptomatique de la relation qui unit étroitement Montaigne à
Socrate, ce passage pourrait être interprété comme une tentative de
s'affranchir du modèle. Mais, Montaigne cite (encore) Socrate par
l'intermédiaire de Plutarque 24 et la dénégation en est gauchie car
21 l, 26, : 69 A-C .
22 n. 12,535 C.
23 III. 9, 973 B.
24 De l'Exil , IV .

41:)
elle a toujours le statut d'un acte d'allégeance dont il faudra étudier
.quelques manifestations à travers Les Essais.

414
II. LE DÉMON DE SOCRATE ET L'INSPIRATION DES ESSAIS
Dans la perspective d'une vision de la corttinuité qui fait de
Socrate le précurseur du Christ. la Renaissance considère le démon
de Socrate comme une présence familière du dIvIn. Mais, au-delà
de cette interprétation théologique, il existe aussi la possibili~é
d'une signification poétique dont le fondement s~ trouve dans les
Dialogues de Platon.
!Jans le dialogue qui porte son nom, Phèdre, sortant de chez
Lysias C't littéralement enthousiasmé par le discours qu'il vient d'y
entendre, rencontre Socrate. Invité par Phèdre b. se prononcer sur
ce discours que Lysias a composé sur l'Amour, Socrate en discute
avec son ami. Il loue l'elocutlo
à traver~:. la misE: en valeur de
l'élégance de l'expression et critique la disposltio' par son caractère
arbitraire et décousu . Puis, Socrate, ne craignan t pas la
comparaison avec l'orateur Lysias, ~ntreprend de traiter le -même
sujet ... Averti par son démon au moment où il allait franchir
l'Illisos, Socrate rappelle Phèdre et élabore l'une des palinodies les
plus extraordinGiires de l'histoire de la philosophie.
Le Phèdre a exercé une trèS grande fascination sur la Renaissance
française qui s'est surtout arrêtée à la co-présence de l'Amour et de
la Poésie et surtout au fait que si Platon mettait à exécution la
menJ:ce qui consistait à expulser les poètes de la Cité, Socrate
partifait avec eux. Car, comme le Zarathoustra de Nietzsche l
Socrat~ est aussi poète.
1 AÙlSi parlaic Zarathoustra, trad. française, Paris, Gallimard, l CJ71, fI, Des
Poètes. pp. 163-166 .

415
À plusieurs °reprises, Montaigne nous parle du démon de
Socrate. Oans le chapitre Des Prognostications dont la portée est à
la fois polémique et ironique, il évoque le "conseil divin" qui se
manifestait en Socrate:
"(B) Le demon de Socrates estait à l'advanture certaine
impulsion de volonté, qui se présentait à Iuy, sans attendre le
conseil de son discours. En une ame bien espurée, comme la
°
'
~ienne, et preparée par continuel exercice de sagesse et de
vertu, il est vray semblable que ces inclinations, Quay que
Temeraires et indigestes, estoyent tousjoers importantes et
dignes d'estre suyvies " 2 .
Cependant, l'auteur des Essais trace très' nettement la ligne de
démarcation entre la manifestatioll du démon de Socrate et les
Uprognostications", "les divinations"et les "folles prophe-ties" 3 que
le vulgaire et même certaines cours recherchentdans les almanachs
de l'époque et dans la fréquentation des astrologues. On connaît la
faveur de Michel de Nostradamus à la cour de Catherine de rvlédicis.
Les manifestations du démon de Socrate 4 échappent certes à toute
conceptualisation mais Montaigne les réhabilite car, quoique ''(-...)
faibles en raison et violentes en persuasioh : ou en dissuasion, C..)
ell~s. pourroyent estre Jugées tenir quelque chose d'Inspiration
diVInE' "5 .
:)Î Montaigne ne compte pas le démon de Socrate au nombre
"des prognostications" condamnées à la fols par la raison ct par les
Écritures Saintes, c'est uniquement pour lui attribuer un statut
2 l, 11,44 B.
3 Ibid., 42 A.
4 Supra, pp. 133-138'0
.5 l, Il,44 (-B.

416
poétiq'v-e
En interpeliant directement le lecteur, Montaigne le
renvoie à Plutarque et à son
"discours de la Lune et du D<:emon de Socrates, là où, aussi
evidemment qu'en nul autre }jeu, il" se peut adverer les
mysteres de la philosophie avoir beaucoup d'estrangetez
communes avec celles de la poesie (... )" 6 .
le démon de Socrate est donc le prétexte qui permet à M~ntaigne
de créer un espace d'interpénétration où la poésie et la philosophie
se rencontrent autour de leur quête de l'insaisissable. Dans ce
passage, les profondes intuitions de l'auteur des Essais annoncent,
avec quatre siècles d'avance, toute la problématîque de la poesie
moderne. Car, sous la fonne d'une "problémàtisation" du rapport au
logos, 'lne étonnante modernité apparaît dans cet essai.
Ld convergence d'intentionnalité entre la poésie et la
philosophie apparaît de nouveau dans l'essai III, 9 où Montaigne,
profitant de ses remarques sur l'esthétique, compare le texte des
Essais 7 à celui du Phèdre de Platon qui nbus-Parle justement du
démon de Socrate:
6 li, 12, 556 A.
T Consulter les travaux de M. Mc Gowan " 'Il faut que j'aille de la plume
comme des pieds' ( III, ~; 991 E) ", in Rhétorique de Montaigne. Actes du
Colloque de la Société des Amis de M.ontaigne, Paris, 14-15 Décembre 1984,
textes réunis par Fr. Lestringant, Préface de M. Fumaroli, Conclusions de Cl.
3~um, Paris, Champion, 1985, pp. 165-173 ; G. Nakam. "Voyage....' .. passage ...".
Transitoire et précarité", in Montaigne.. la manière et la ma aère , Paris,
Klincksi:ck, 1992, 3, pp. 53-60 (reprend "Voyage..., passage chez Montaigne",
in R.H.R., Décembre 1985, pp.15-22) ,et A. Tournon, " Montaigne et l'allure
poétiquE'. Pour une nouvelle lecture d'une page des Essais "_. in B.H.R., t.
XXXIII, 1971, pp. 155-162.
-

41ï
"(C) j'ay passé les yeux sur tel dialogue de Platon mi
party d'une fantastique bigarrure, le devant à l'amour, tout le
bas à la rhetorlque . Ils ne cfelgnent point ces muances, et ont
une merveilleuse grace à se laisser ainsi rouler au vent, ou à le
sembler"
8.
La référence à l'art de composition du Phèdre permet à Montaigne
de justifier l'allure générale et la composition des Essais. Cette
"marqueterie tuaI jointe" 9 , faite de "ravasserles" 10 , de
ufarclsseures" Il , "de galIlardes escapades" J2 et de Il blgarrures" 13
relève, selon Montaigne, d'une dfsposltio orJglna'fe, L'essai III, 9
multiplie ainsI les remarques relatives au mode d'engendrement du
texte montalgnlen :
IIJe m'esgare, mals plustot par licence que par megarde . Mes
fantasles se suyvent, mais parfois c'est de 101ng, et se
regardent, mals d'une veuë oblIque (... ) . ( B) Les rtoms de tnes
chapitres n'en e'mbrassent pas tousJours la matlere ; souvent Ils
la denotent seulement par quelque marque" 14,
Montaigne est conscient des problèmes de HslbllIté que pose
un tel art de composition mais 11 s'agit, selon luJ, de la seule et
unique méthode valable pour prendre en charge la peinture d'un
objet aussl fluctuant que le moi 15 • Donc l'écriture de Montaigne
8 m, 9, 994 C .
9 Ibid., 964 C .
10 Ibid., 962 B .
11 Ibid., 994 B .
12 Ibid., 994 C.
13 Ibid., 994 C .
14 Ibid., 994 B .
t 5 Voir m, 9, 994 C-995 C : "C'est l'indiligent lecteur qui pert mori subject, non
pas moy ; il s'en trouvera tousjouts en un coing quelque mot qui ne laisse pas
d'être bastant, quoy qu'il soit serré. (B) Je vai! au change. indiscrettement et

418
passe nécessairement dans et par le verbe de ce qu'il faut bien
appeler la poésie que d'ailleurs J'auteur des Essais "ayme d'une
partlculiere inclination" 16 • La revendication de ce caractère
poétique comme composante de l'essaI pèrmet de retrouvet les
Anciens et, surtout, ('inspiration socratique dont nous a parlé
Plutarque dans De Genlo socratis :
"(... )J'ayme l'alleure poetique, à sauts et à gambades .(C) C'est
une art, comme dlet Platon, legere, volage, demonlac1e . JI est
des ouvrages en Plutarque où il oublie son theme, où le propos
de son argument ne se ttouve que par IncJdent, tout estouffé
en matiere estrangere: voyez ses alleures au D~mon de
Sociates" 17 •
MontaIgne oppose la poésie prosaïque qu'U dIsqualIfie lB à la l?~?2ie_
poétique qu'il revendique comme particlpant de l'orlginal!té-.9.es 1
~sals . L'exposé de la fureur poétique et la défense de la poésie" ,
passe, paradoxalement, par Platon car Montaigne paraphrase le
\\
slxlèrile chapitre des Lois en s'inspirant de la traduction de MarsJle
)
Flein:
/
.. (C) Le poëte, dlct Platon, assis sur le trepled des Muses, verse
de furie tout ce qut Iuy vient en la bouche, CC~lme la gargouHle
tumultuaire'ment. (Cl Mon stile et mon esprit vont vagabondant de tne5rt\\€S

(B) li faut avoir un peu de folie qui ne veut avoir plus de sottise, (C) disent et
les pré<:eptes de nos maistres et encore plus leurs exemples ".
16 1, 26, 146 A .
17 Ill, 9, 994 B-C .
18 Ibid., 995 B--c :" Mille poëtes trainent et languissent à la prosaïque; mais la
meilleure prose anclenne (C) (et je la seme ceans lnclliferèmment pour vers)
(B) reluit par tout de la vigueur et hardiesse poetique, et represente raiT de
sa fureur. Il Iuy faut certes quitter la maistrise et preeminence en la
parterie" .

419
d'une fontaine, sans le ruminer et poiser, et Iuy eschappe des
choses de diverse couleur, de contraire substance et d'un couts
rompu. Luy mesmes est t011t poetique, et la vieIlle theologle
poësle, disent les sçavants, 12t la premJere philosophie. C'est
l'originel langage des Dieux" 19 •
Et, dans l'Interprétation du Phèdre, Montaigne va très loin; s'il faut
chasser les poètes de la république utoplque, Platon devta
nécessairement partir avec eux car, plus que tout autre, il est avatlt
tout poète 20.
"En ses nuages poetiques" 21 , Platon que MontaIgne, à la suite de
Cicéron 22 1 appelle "l'Homère des phUosophes" 23 1 est perçu comme
un écrIvaIn dont la production constitue la réalisation d'un modèle
poétIque particulier, Dans l'Apologie de Ralmon Sebond, l'essayiste
écrit:
"(..,) Et certes la philosophie n'est qu'une poêsle
sophistiquée. D'où tirent ces auteurs anciens toutes leurs
authorltez, que des poëtes ? Et les premiers furent poëtes eux
mesmes et le traicterent en leur art . Platon n'est qu'un poëte
descousu (... ) l' 24 •
19 Ibid., 995 C .
20 n, 12,536 C : "Ay je pas veu en Platon ce divln mot, que nature n'est rien
qu'une poésie œnigmatique ? comme peut estre qui dirait une peinture voUée
et tenebreuse, entreluisant d'une infinie variété de faux jours à exercer nos
conjectures" .
21 II, 12,544 C .
22 Tusculanes • l, XXXJL
Z3 II, 36, 753 c.
Z4n, 12,537 C. Vo.lr P. ViHeY-V.-L. Saulnier, p.537, n. 1.

420
III. DU PRÉCEPTE DELPHIQUE A L'ESSAI MONTAIGNIEN
En se situant parr:nl les disciples de Socrate, Montaigne va
expérImenter, à travers l'écriture des Essais, la tné~!iode du maître.
Il se pose alors à lui la nécessité de définIr la sImilitude entre l'essaI
et l'enquête socratique. Disséminées à travers Les Essais, plusieurs
remarques confirment la traditIon du philosophe athénien que
prolonge Montaigne. Mals, nous retiendrons particulièrement le
chapitre Il, 6 qui est exemplaire de cette démarche établissant la
fllJatlon entre l'objet de l'enquête socratique et le prIncipal polnt
d'appJJcatlon de L'essai montatgnlen .
la double inscription de la figure de Socrate dans l'essai II, 6
affecte au projet montaJgnlen des caractérIstiques qui en font une
Illustration du précepte deJphlque. La structure de l'essai s'organIse
autour de deux parUes nettement djstInctes et séparées par une
cassure médiane. Dans les couchéS A et B du texte, Montaigne
examine des questIons morales et fait l'apologie de la fermeté et du
courage devant la mort. À cette méditation, s'ajoute une
"recordatlon" de l'accident de cheval que Montalgfl.e décrit
longuement pour en tirer la leçon suivante :"car à la verlté, pour
s'aprivolser à la mort, Je trouve qu'il n'y a que de s'en avoisiner" 1 .
Ensuite, dans un "alJongeail" postérIeur à 1588, MontaIgne passe de
la méditation sur la mort à la mise en scène du moi et à la
définition de son projet littéraIre. Ainsi, de la perspective éthique
vers laquelle les couches A et B semblent orienter le texte, on passe,
par l'intermédIaire de la couche C, à une sItuation dans laquelle sont
nettement formulés les Hnéaments d'une esthétique.
1 II, 6, 377A.

421
Ce projet littéraire est essentiellement centré sur la peInture
du moi, comme le dit avec Insistance l'essal : "Ce n'est pas ici ma
doctrine, c'est mon estude ; et n'est pas la leçon d'autruy, c'est la
mienne" 2 • Cette orientatIon est mise en relation avec une tradition
qui remonte à l'Antiquité et dont l'œuvre de Montaigne constJtue la
résurrection. Comme tout humanIste, MontaIgne situe son projet
dans une tradition qui a connu son poInt culminant avec tes Anciens
dont il faut s'inspirer pour sinon les dépasser du moins les égaler 3 •
L'appel à l'Antiquité n'est pas un sJmple détour qui a Je statut d'un
artifice; Il permet d'affirmer, encore une fois, que le référent de
l'art, ce n'est pas le réel, c'est l'art et la tradition de l'art. EnsuIte,
Montaigne attire l'attention sur là difficulté inhérente à son projet
quI voudraJt fixer ce quI est, par èssence, mouvement Jn(dé)flnl :
"C'est une esplneuse entreprlnse, et plus qu'Il ne semble, de
suyvre une aJJeure si vagabonde que celle de nostre esprit; de
penetrer les profondeurs opaques de ses replis internes ; de
choisir et arrester tant de menus airs de ses agItations C.. ). Il
n'est description parellie en difficulté à la descrlptlon de soy-
mesmes, oy certes en utilité" 4 .
La spécIficité de l'entreprIse se manIfeste dans une démarche
dont l'objectif est tout à la fois de savoir et d'immobiliser ce qui est
Inassignable . 11 s'agira donc de peindre le "branrell , les mouvements
d'une pensée tout aussi fluctuante que le mol dont elle procède. Et,
dans Les Essals , Il exIste toute une conception du mouvement
comme ayant une valeur dirimante car elle perturbe les conditions
2 Ibid., 377A . Voir aussi II, 6, 378 C , et l, 26, 148 C .
3 Ibid., 377-378 C ~ "Nous n'avons nouvelles què de deux ou trois Anciens qui
ayent battu ce chemin ; et si ne pouvons di re si c'est; liu tout en pareille
maniere à cette-cy , n'en connoissant que les noms. Nul depuis ne s'est jeté
sur leur trace .. . .
4 lbid., 378 C.

422
de posslbJHté du projet. Dans la perspective d'écriture d'uhe œuvre
comme Les Essais, la stabllJté est l'une des conditIons qui pourrait
faciliter la réallsatlon du projet. Or, l'action "corruptrJce" du
mouvement Introduit le déséquilibre. Le mouvement Investit le
monde perçu comme cadre de la représentation et exerce une
influence énorme sur le mol quI est l'objet de la peinture et sur
l'écrivain qui assure et assume la fonction de peIntre . Mals.
Montaigne ne cherche nullement à échapper à l'emprise du
mouvement ; au contraire, JI le transformera en .catégorle
esthétique.
La complexité du projet situé par rapport à la confession et
aux mémoIres 5 est rendue par une partIe du lexique utilisé :
"entreprJnse", 'lbastlmens". "architecte", "chasteaux" ...Ce vocabulaire,
qui s'appuIe souvent sur des métaphores architecturales montre
que, même si Montalgne apparaît comme un briseur de rêves
manifestant la volonté de construire son édifice sur des ruines, son
œuvre est encore une brillante Illustration de l'âge des grands
bâtisseurs qu'est la Renaissance.
À la difficulté initlale qui marque l'entreprise, s'ajoute un
obstacle supplémentaire car 11 La coustume a falet le parler de soy
vicIeux, et Je prohibe obstlneem.ent en hayne de la. ventance qui
semble tousJours estre attachée aux propres -tesmoignages "6 . La
condamnation éthique vient compliquer singulièrement la
réalisation du projet llttéralre déjà quelque peu compromis par les
problèmes esthétiques relevant de sa propre possibilité et de son
mode d'èngendrement . Afin de réfuter la coutume, MontaIgne fait
- - - ' - - - ---"--
5 Le problème de l'interconnexion entre ces différents genres est étudié par
Cl. Blum, "la Peinture du moi et l'écriture inachevée". art. cit.
6lJ,6,378C.
,
,

423
appel à la ngure de Socrate qui va luI permettre de légitimer le
projet Ilttéralre des Essais:
" Dequoy traitte Sacrates plus largement que de soy 7 A Quay
achemine il plus souvent les propos de ses disciples, qu'à
parler d'eux, non pas de la leçon de leur livre, mals de l'estre et
branle de leur ame ? If 7 .
Cette remarque autorise le lecteur à considérer Les EssaIs comme
une répétitIon, sous une forme variée, de l'entreprise de Socrate
dont loute la philosophie constitue une réallsatlon du précepte
delphIque . Doté d'un statut philosophIque et d'une ampleur
extraordinaIre, le projet qui préside à la création des Essais est ainsi
légitimé. dans le chapitre Il, 6, par une première
référence au
philosophe athénien.
Dès lors, dans l'économIe Interne de sOn œuvre, Montaigne
peut librement multIplier les déclarations ayant trait à l'objet des
EssaIs et à {'Instance de leur élaboration:
"Je peIns piInclpalement mes cogitations, subject Jnfonne, qui
ne peut tomber en production ouvragere 8 ( •.• ). Je n'ay rl~n que
moy (... )9 et j'escry de moy et de mes estrlts comme de mes
autres actions ( ... ) mon theme se reverse en soy 10 (... ). Ce ne
soht pas mes gestes que j'escrls, c'est moy. c'est mon
essence" Il,
7 Ibid., 378-379 c.
8 Ibid., 379 C .
9 ru, 9, 968 c.
10 Ill, 13,1069 C .
li n, 6,379 C .

424
En s'aidant de la figure de Socrate, rvlontaJgne constitue Les Essais
en un procès verbal, en un "ralle" qui est le résultat d'une pratique
esthétique fonctionnant comme une politique au service d'une
technlque de la conservation des traces destinées à l'effacement.
Mais, si Montaigne définit son projet comme une réalisation
particulIère du précepte delphique
il est conscient d'une
J
contradIction à laquelle il doit répondre: Socrate n'écrit pas. Or,
dans Les Essais, la mise en scène du mol
se formalise par
l'intermédiaire d'une mise en texte. À l'ars dicendJ caractéristique
de l'enquête socratique dans les Dialogues Immortalisés par Platon,
succède un ars scrlbendl qui définit en partie la production des
Essais. Ce problème, qui est celuI de toute la rhétorique après la
naissance de l'imprimerie 12, a des résonances particulières dans
Les EssaIs où la parole est omniprésente au même titre que i'éctit
qui la médiatise 13 :
"(A) Au rebours c'est aux paroles à servir et à;~uyvre, et que le
Gascon y arrive, si ie François nly peut aller. Je veux que les
choses surmontent, et qu'elles
remplissent de façon
l'lmaglnation de celuy qui escoute, qu'il n'aye aucune
souvenance des mots . Le parler que j'ayme, c'est un parler
sImple et naif, te] sur le papier qu'à la bouche ; un parler
succulent et nerveux court et serré, (C) non tant delicat et
J
peIgné comm~ vehement et brusque (... ) II 14 .
t2 P. Kuentz, .. La 'Rhétorique' ou la nùse à "écart", in Communications XVI
(Recherches Rbétoriques), 1970, pp. 143-157.
13 Voir particulIèrement les travaux de G. Defaux, "Montaigne", in Marot ,
Rabelais et Montaigne. L'écriture comme présence, op. dt., pp. 143-207
(reprend "Rhétorique et représentation dans Les Essais: de la pelnttire de
l'autre à la peinture du mûr, in Rhétorique de Montaigne, op. cH., pp. 21-48),
et M. jeanneret , "Rabelais et Montaigne: l'écriture comme parole", in
L'Esprit Créateur,
Winter 1976, vol. XVI, n~4 ( The French Renaissance Mind.
Studies presenred ta W.C. More ), art. cita
14 l, 26,171 A-C _Voir aussi 172 et S5.

425
Le problème de l'écriture est complexe dans Les Essais .
Apparemment ludlq ue ]5 , le projet rnontalgnien, définI comme "un
amusement nouveau et extraordinaire" 16 , acquiert, par la suite,
une allure phllosophique qui débouche sur les problèmes de la vie
et de la mort. Dans l'essai qui nous lntéresse, Montajgne écrit:
"Mon mestler et mon art, c'est vivre" 17 • Cette affirmation est à
mettre en relation avec un autre fragment de l'essai Il, 12 :
lI(C} De quelque chose qu'on s'enquist à luy, il ramenait en
premier lieu tousJours l'enquerrant à rendre compte des
conditions de sa vie presente et passée, lesquelles Il examinait
et jugeait, estimant tout autre apprentissage subsecutlf à celuy
Là et supemumeraire " 18 •
Chez Montaigne, l'art se confond avec la vie comme, chez Socrate, la
philosophie avec l'acte. Et, dans cette perspectlve, le précepte
delphlque dont s'insplre Montaigne détermine la forme générale
des EssaIs qui devient un voyage dans le royaumè du moi. "Sulvartt
l'imitation de Socratesr, 19 , Montaigne va à la quête de son propre
moi. L'essai est donc similaire à un déplacement. Il s'agit d'un
- - _ . - _ . _ - - - - -
J 5 Voir 1. -Y. Pouilloux, lire Les Essais de Montaigne, op. dt., p. 101, et 'IDeux
Discours de Montaigne: du manque d'espace à l'espace du manque", in
Scolies,
n~ 3/4,1973-1974, p.90.
-
16 fi, 6,178 c.
n Ibid., 379 C .
lB 508 C.
191,26,159C.

426
mouvement que Montaigne a du mal à définir 20 mais dans lequel il
trouve une jouissance et une Jubilation qu'il revendique 21- •
L'écriture des Essais s'inscrit résolument dans le sens d'un
voyage où toutes les découvertes viennent s'entasser dans la
peinture du mol 22 • Voyage à l'intérieur de la géographie dans le
chapItre Des Coches, voyage à travers l'espace-temps ; le topos du
voyage est omniprésent dans le Journal de,;- '1-'oyage et plus
particulièrement, dans t'essai De la Vanité. A cette tradition bIen
établie, Montaigne ajoute une particularité qui affecte à la fois la
productJon et la dimensIon de son œuvre. L'écriture et la mise en
route correspondent à deux démarches solidaires et inter-
dépendantes quI sont étroitement associées dans la production de
l'essai :11 11 faut que j'aille de la plume comme des pieds" 23 •
Mise en route mais aussi mise en garde contre les tentations
et les dangers du voyage car, au monde extérieur comme scène d'un
théâtre où s'aventurent, par exemple, Panurge et ses compagnons,
Montaigne substitue le mol; terrain connu qui n'en offre pas molns
de péripéties. Tel un "cheval eschappé"24 , Montaigne présente une
lmmensJté intérieure qui s'élabore sous les yeux du lecteur. Et, en
sàutUlant sur l'axe spatio-temporel, l'écriture des Essals devient un
-_._---_ - . _ - - - - - -
..
20 III, 9,972 B : " (B) Je respons ordinairement à ceux qui me demandent
raison de mes voyages: je sçay bjen (€
que je fuis, mais non pas ce que je
cerche" .
21 Ibid.,977 B : "Je ne l'entreprends ny pour en revenir. ny pour le parfaire;
j'entreprends seulement de me branler, pendant que le branle me plalst" .
22 A. Diané, "Rabelais et Montaigne", art. cit.
23 IB, 9, 991 B .
24 Pdur l'étude des métaphores du déplacement voir surtout JIl, 9 .

427
voyage réel ou ImaginaIre 2S , une pérégrination très libre 26 .
Marquée par l'absence de préméditation, la quête trouve son
principe unIficateur dans la poursuite inlassable d'un mol rebelle:
;..-
,
" Je ne puis asseurer mon objett ; Il va trouble et chancelant,
d'une yvresse naturelle 27 (. .. ) c'est un mouvement d'yvtoigne
titubant, vertigineux, informe, ou des Joncs que l'air manJe
casuellement selon say" 28.
rI A sauts et à gambades", par "gaIllardes escapades", "farcisseures",
IlbIgarrures" et autres "fantasies" 29 , Montaigne s'aventure dans les
profondeurs d'un mol qui s'estompe continuellement.
En plus de son obJectif, toute quête rigoureuse suppose, entre
autres, des étapes et des résultats. une méthode, un maître et un
rapport à la vérité . L'essaI montalgnien apporte une réponse
origInale à la problématiq ue de la quête.
Auteur et lecteur des Essais 30 , Montaigne consulte les autres sur le
mode de la cItaUon 31 et se consulte lui-même sur le mode de la
25 A. Diané, "Rabelais et Montaigne" art. dt., p. 103, note 11.
26 ur, 9, 985 B :"]e ne trace aucune ligne certaine, ny droicte ny courbe"
Voir tout le passage.
27 m, II, 80S B .
28 m. 9,964 C .
29 III, 9, 994 .
30 A. Tournon, Montaigne. La glose et J'essai, Lyon, Presses Universitaires de
Lyon, 1983 .
31 Voir, parmi de multiples travaux, A. Berthiaume, "Pratique de la citation
dans Les Essais de Montaigne", in Renaüsance et Réforme, vol. 8, nOZ, 1984,
pp. 91-10S ; Cl. Blum, " La Fonction du déjà dit dans Les Essais li, in CA.I.E.F.,
33, Mai 1981, pp. 35-51 ; Chr. Brousseau-Beuennann, La Copie de Montaigne .
Etudes sur les citations dans Les Essals,
Paris-Genève, Champlon- Slatkine,
1989; A. Compagnon, La Seconde maln ou le travail de la citation, Paris, SeuU,
1979, pp. 306-313 ; C. Demure, "Les Allongealls dans l'Apologie: la question de
la cohérence philosophique", in R.H.L.F., 1988, nOS, pp. 991-1005
; F.
.'

428
relecture et de l'additIon 32 . PuIsque l'horizon de la vérité du mol
est toujours reculé à travers cette quête dont les progrès sont
trompeurs, l'additIon est l'une des conditions permettant de peindre
l'aventure IntérIeure:
"Laisse, lecteur, courir encore ce coup d'essay et ce trolsiesme
allongeaU du reste des pleces de ma peinture. J'adJouste, mals
Je ne corrIge pas 33 . ( ..• ) Ce ne sont que surpolds, qui ne
condamnent poInt la premiere forme, mals donneht quelque
pris particulier à chacune des suivantes par u!'.e petite subtlHté
ambitieuse 1/ 34 •
Moins Que les résultats de la quête, Montaigne valorise surtout la
méthode de recherche de la vérité. Puisque l'écriture ne permet
• d'assurer aucune prise sur le mol et que l'objectif est ràrement
atteint, l'essayiste tourne le dos à "l'estre't pour représenter "le
passage" : "Je ne peins pas l'estre . Je peins le passage: non lin
passage d'aage en autre, ou, comme le dict le peuple, de sept en
sept ans, mals de jour en jour, de minute en minute Tf 35 .
Ce principe esthétique semble s'Inscrire dans la perspective d'un
chemInement InOnl Jumelé à un doute permanent Insuppbrtable
pour un esprit inquiet comme Blaise Pascal. Mals, 11 s'agit de la
Garavtni, "Allongeails ou pansements? La fonction des ajouts dans le texte de
1588 ( À propos de II, Il : De la Cruauté )", j n R.H.L.F., 1988, n~S, pp. 908-922;
P. Guèye, "Montaigne et la parole d'autrui", in B.5.A.M., n09-10, juillet-
Décembre 1987, pp.23-34, et A. Tournon, Montaigne. La glose et l'essai ,op. cit.
32 M. Beaujour, "Considération sur Cicéron ( l, XL), l'allongeail comme marque
générique: la lettre et l'essai". in Actes du Colloque lnteroationàl Montaigne
(1580-1980), Duke University-University of North CaroUnà, 28-30 Mars 1980,
Paris, Nizet, 1983, pp. 16-35, et FI. Gray,"Al1ongeails", in La Bala.nce de
Montaigne: exagium / essai, Paris, Nizet. 1982,12, pp. 39-43.
33 ru, 9, 963 B .
34 Ibid., 964 C .
35 m, 2., 805 B.

429
forme adaptée à l'objet de la quête car le moi, nous l'avons assez
dit, se modifie constamment 36 .
L'esthétique de la mobilité et l'écriture Itinérante prennent
aInsi en charge "un subject merveilleusement vain, divers, et
ondoyanttr 37 • L'essayiste est condamné à la mobilité permanente.
Dans cette chasse captivante que ne consacre aucune capture
définitive, toue posture, fût-elle provisoire, court le risque d'être
une imposture préjudiciable à la production de l'œuvre.
Le mbl dont parle Montaigne n'est pas une illusion lyrique; il est
simplement rebelle à toute formalisation :"SI mon amé pouvait
prendre pied, je ne m'essalrols pas, Je me resoudtois : elle est
toujours eh apprentissage et en espreuve" 38 . L'écriture itInérante
permet de rendre compte des différentes formes du mol qui se
ramifient dans ]a trame de l'essaI et viennent s'y Intriquer dans des
remarques corollaires les unes des autres.
Une telle écriture ne peut pas évIter les reproches du lecteur
quI pourrait considérer certaines pratiques comme relevant de la
contradiction ou du plaisIr de cultiver le paradoxe. Mals Montaigne
contourne cette difficulté en parlant aInsi des Essais:
"C'est un contrerolle de divers et rouables· accldens et
d'lmagJnâtions Irresoluës et J quand il y eschet, contraires: soit
que Je sois autre moy mesmes, soit que Je saIsisse les subjects
36 Voir l, ZG, 148 A :"]e ne vise qU'à decouvrir moy mesmes, qUI seray par
adventure autre demain, si nouveau apprentissage me change" ; m, 2, 80S B:
"Il faut accomoder mon histoire à l'heure. Je pourray tantost changer, non
de fortune seulement, mais aussi d'intention ~,et III, 9, 964 C : "Moy à cette
heure et mQY tantost sommes bien deux (...}".
37 I, 9 A.
38 lIJ, Z, 805 B.

430
pat auytres cirëonstances et considerations. Tant y a que je me
contredis bien à l'adventure, mals la verité, comme disait
Demades, je ne la contredy poJnt " 39.
En s'exprimant de cette façon, Montaigne disqualifie d'avance toute
lecture crItique dont l'objectif serait de situer ce qui est dit par
rapport au vraI et de relever des "contradictions" . Car, malgré ses
perpétuels changements, le mol demeure lui-même. Le même e{s)t
J'autre. Le mol est défini par rapport à une caractéristIque qui lui
permet, en dépit des diverses métamorphoses, de rester luI-même
tout en devenant toujours autre. C'est ce que l'essayiste appelle
une "forme ptemiere"40, "une maistresse forme" 41, ou "une forme
maistresse" 42 • Cette fonction, qui autorise les métamorphoses tout
en garantissant la permanence et la stabilité, constitue un principe
agglomérant qui structure l'ensemble des "contradictions", affecte
une unité organique à l'essaI et permet à MontaIgne de dIre, sans
risque d'être démenti: "Mon livre est tousJours un" 45.
L'enquête InfinIe, qui est assimIlable à un voyage, se confond
avec la vie. L'art est objet de vie. Mals, dans ce voyage au bout de
lui-même, Montaigne, en vertu du brante qui domine l'univers, ne
peut que frôler J'essentiel. L'actIvité apparemment ludique qui
gouverne intérieurement l'écriture des Essais a la même fonction
que la fidélité de Socrate à l'Ironie. Car, MontaIgne, à l'Instar du
philosophe athénIen, est conscient de jouer sa vie à travers la
production de l'essai:
39 Ibid.
40 lU, 12, 1055 C .
411,50,302C.
42 III, 2, 811 B .
43 Ill, 9,964 C .

.- '
431
"QUI ne volt pas que J'ay pris une route par laquelle,
sans c~sse et sans travall, j'iray autant qu'IJ y aura d'ancre et
de papier au monde? Je ne puis tenir registre de tna vie par
mes actions: fortune Jes met trop bas. ; je le tiens par mes
fantasies" 44.
Au cœur de cette écriture quI, en définitive, est une "parole
risq uée ll au sens ou l'entendait lê poète allemand RaIner-Maria
Rilke 45 • s'Installe insidieusement un travail de deuil qui, en
utUlsant les métaphores du voyage, confond l'essai avec un
itInéraIr:e de l'impossible ou avec un chemin de la (dé)perdltlon .
Le voyage de l'essai, libre de toute borne et porté' par "son
propre branle" 46 , engendre donc une écriture qui flnit fatalement
par rôder dans les régions de la mort ... Allant droit à l'essentlel, le
romancier Flodor-MlkhaHovltch Dostoïevski a écrit :"l1 y a de
l'Incommensurable en l'homme" 47 , montrant ainsi la part d'Infini
présent dans tout être. Montaigne, dans Les Essais, part à la quête
de ce qui, dans et hors de l'homme, participe d'un Infini. ItComme
les Dana:ides~ rempltssant et versant sans cesse (... ) "48 écrit-il, dans
le chapitre l, 26 . L'image des Danaïdes permet de représenter ce
mouvement proprement infinI qui peut être rune des formes de la
llttérature lorsqu'elle accède au stade de grand art 49 .
- - - - - - - - _ . _ - - - . , - - - - - , -
44 Ibid., 945-946 B .
4S Lettres à un jeune poète, trad. française, Paris, Bernard Grasset, 1937 .
46 m, 9, 950 B .
47 Cité par j.-L. Houdebine, " La Question du langage face aux révolutions
totalitaJres", in Excès de langage, op. cit., p. 103 .
48 l, 26, 146 c.
49 J.-L. Houdebine, op. dt.

432
Placée sous le patronage du philosophe athénIen, la réflexion
sur le projet littéraIre des Essais
et sur l'écriture débouche
fatalement sur Je néant de la condition humaine. En se reférant de
nouveau à Socrate Montaigne note cette dimension essentielle dans
J
la remarque qui clôt l'essaI II, 6 : Il Par ce que Socrates avaIt seul
mordu à certes au precepte de son DIeu, estimé seul digne du
surnom de Sage. Qui se connolstra ainsi, qu'U se donne hardiement
à connoJstre par sa bouche " 50 . L'essayiste rappelle aInsi le
précepte qui constitue l'objectif fondamental de la philosophie de
Socrate et l'associe à une réflexion sur la condItion humaine.
Ainsi, la double Inscription de Socrate dans la couche C de
l'essai II, 6 permet de légitlmer le projet montalgnlen en le
définissant comme une variante de la teallsation du programme
delphlque et en l'insérant dans la perspectlve plp,~ générale d'une
réflexion sur la ct:mditlon humaine.
SI Socrate, fournit une caution phIlosophique, 11 est également la
figure à laquelle recourt Montaigne pour donner plus de crédibilité
à la forme littéraIre qu'II Invente, l'essai. Dans le chapitre Il, Il,
MontaIgne écrit: "Socrates s'essayait, ce me semble, encor plus
rudement, conservant pour son exercice la mallgnlté de sa femme:
qui est un essay à fer esmoulu 11 51 • Par-delà le Jeu de mots et le
lieu commun que constitue la mise en scène burlesque de la vie
conjugale du phHosophe athénien 52 , cette remarque âssocle des
termes essentiels :tlSocrates". "s'essayait", "essay" S3
.
Cette
50380C.
51 Il, 11, 423 C .
51 Cf. supra, pp. 203~207.
53 Parmi plusieurs travaux consacrés à l'étude du terme ~essay", on peut
signaler: A. Blikenberg, " Quel sens Montaigne a t-il voulu donner au mot
Essais dans le titre de son œuvre?", in Mélanges offerts à MarJo Roques, Paris,
Didier, 1950, t. l, pp.3-14 ; FI. Gray, La Balance de Montaigne: exagitJm / essai,

433
association ne saurait être fortuite car elle porte en elle-même
l'inscription d'une. revendlcatlon subttle : la forme littéraire
nouvelle, surprenante et originale dans laquelle se coule le livre des
Essais est de tradItion socratique. Socrate, nous dit Montaigne, est
un essayIste et le discours qu'il a prononcé à son procès fut lTson
plus haut essay ft 54.
nSocrates", "s'essayait", "essay" ... et Mon taigne . Le chiasme
esthétique est parfait. La vie de Socrate est un essai de la même
manière que l'essai montalgnlen est un exercice émInemment
socratique. De là la postulation de ce livre du mol à être un livre de
sagesse, un livre socratique.
op. cit., et E. V. Telle, "Le Mot essai et Montaigne" ,in B.H.R., 19G8, pp. 225-247,
et "Essai chez ~rasme, essay cbez Montaigne", in RH.R, 1970, pp.333-350.
54 Ill, 12, 1054 C .

434
IV. SOCRATE ET LA RHÉTORIQUE DES ESSAIS
On salt, à lire la thèse de Marc FumaroH, que le XVIe siècle est
passionné de querelles rhétorIques 1 . Vœuvre de Montaigne porte
la trace de ces débats caractéristiques de "l'Age de l'Éloquence". Et
ce n'est pas hasard sI Socrate, en qui Montaigne célèbre l'anti-
Cicéron par excellence, intervient pour confirmer la méfiance des
Essais envers une certaine forme de rhétorique.
L'essai l, sa, Justement intitulé De la vanité des paroles 1
permet à Montaigne de mettre à distance le fonctionnement des
discours séducteurs dont il analyse la sémiotiq ue . Par-delà son
caractè re anecdotlq ue et lronlq ue, l'inclpit
exprime un constat
amer 2 . En bon lecteur de Taclte3 , l'auteur des Essais considère
que le développement de la rhétorique dévoyée constitue le sIgne
d'un état malade et la préfiguration de la mort des institutions
républicaines 4 • l'essai propose à la méditation du lecteur
l'exemple des athéniens qui ont Initie un"'démantèlement de la
machine rhétorIque:
,.
1 M. Fumaroli, L'Age de l'éloquence. Rhétorique et 'res literaria' de la
Renaissance au seuil de l'époque classique 1 Genève. Droz, 1980.
2. 305 A~B: \\A) Un Rhetoricien du temps passé disoit que son mestier estait,
de choses petites les faire paroistre et trouver grandes . (Bl C'est un
cordonIÙer qui sait faire de grands souliers à un petit pied. (A) On Iuy eut
fait donner le fouet à Sparte, de faire profession d'un art' piperesse et
mensongere . (B) Et cray que Archidamus, qui en estoit Roy, n'ouit pas sans
estonnement la responce de Tbuddidez, auquel il s'enquerott qui estoit plus
fort à la luicte, ou Perides ou luy : Cela, fit-il, serait mal-aysé à verifier; car
quand Je l'ay porté par terre en lu ic tant, il persuade à cetix qui l'ont veu qu'Il
n'est pas tombé, et le gaigne" .
3 Dialogue des orateurs ,XXXVT-XXXVII .
4 Cf. l, 26, 169 et 55.

435
"Et les Atheniens, s'apercevant combien son usage, qUi
avoIt tout credit en leur vJHe, estait pernIcieux, ordonnerent
que sa principale parUe qui est esmouvolr les affectfons en fust
ostée ensemble les exordes et perorattons" 5 .
À travers ces lIgnes, Montaigne s'en prend essentiellement à la
disposJtio et salue l'amputation de l'exorde et de la péroraison.
L'exorde et la péroraIson qui constituent une solennlsatlon des
débuts et des Ons6 , débordent le cadre même de la rhétorIque et
sont, pour MontaIgne, les éléments d'un disposItif langagIer qui vise
à convaincre à tout prix . L'essai montalgnien souttent ainsi
l'éJimination du prologue et de l'épilogue quI, dans le caractère
ritualisé de la prIse de la parole, jouent un tôle essentiel car Us
permettent de codifier les Inaugurations et les cJôtures 7 .
L'amputation de ces deux parties ne constitue pas une simple
opération de remaniement. Elle est l'instrument d'une visée dont
l'objectif ultime est d'éliminer les techniques eJe séduction qui se
retrouvent à la fois dans la captatlo benevolentJœ
et dans les
artifices d'une conclusion où l'orateur termine en beauté et émeut
l'auditoire. Le remaniement rhétorique que soutient MontaIgne 8
5 l, 50, 305 C .
6 R. Barthes, "L'Andenne rhétorique" • art. cit., p.l i3
7 Voir M . Foucault, L'Ordre du discours, op. cit.
8 B. Bowen, The Age of Bluff, op. dt. ; 1- Demers, "Les Essais, anti-rhétorique
ou nouvelle rhétorique", ln Montaigne et la Gr~ce . Actes du CoJJoque de
Calamata et
de Méssène, 23-26 Septembre 1988, présentés par K. Christoulou,
Pâris. Aux Amateurs du Uvres, 1990, pp. 34-42 ; A. Fromilhague, " Montaigne
et la nouvelle rhétorique", ln Critique et création littéraire en France au
XVIJe siècle;
ParIs, C.N.R.S., 1977, pp.57-67 ; M. FumaroU, "Michel de
Montaigne ou l'éloquence du for lntérieur". in Les Formes brèvés de la. prose
et le discours discontinu
( XVle~XVJIe siècles), études réunies et présentées
par }. tarand, Paris, Librairie Philosophique Jean Vrin, 1984 ; L O.
Kritzmann, Destruction /découverte : Je fonctionnement de la rbétorlfl.ue
dans Les Essais, Lexington, French Forum, 1980 ; M. Mc Gowan, Montaigne

436
est aussi une lutte entreprise au nom de la vérité. Au terme de
l'opération, Il s'agira de suIvre Platon et de condamner les sophistes,
de restaurer la dualité "vral-fauxll qtii doit commander le discours
et d'effacer le bInôme "efflcace-non efficace" .
La disposltlo rte conservera donc que son,·~.rmaturecentrale
et devra se construire essentiellement autour de la relation des
faits et de l'établissement des preuves . La qua=stio sera
uniquement prIse en charge par la I1arratio et la conflrmatlo . Et
l'essai, dans sa lutte contre la rhétorique dévoyée-qui n'est que
llplperJe" 9 , raIlle la taxinomie:
lIOyez dite metonlmle, metaphore, allegorle, et autres tels noms
de la grammaire, semble-ll pas qu'on slgnlfiè quelque forme de
langage rare et pellegrln ? Ce sont titres qui touchent le babH
de vostre chambrtere" 10.
Dans pJusieurs chapitres, l'essayiste attaque la rhétorique
lorsqu'eUe devient à eUe-même sa propre fascination et rappelle la
position des Anciens au nombre desquels figure naturellement
Socrate 11 . La posItion de MontaIgne rencontre de nouveau le
modèle socratique qui, en disqualifiant la rhétorique des sophistes,
voulait retrouver l'Immaculé d'une vérité toute nue.
Deceits. The Art of Persuasion in che Essais, Philadelphia, Temple UhJversity
Press, 1974, et Rhérorlque de Montaigne. Actes du Colloque de la Société des
Amis
de MontaJgne, Paris, 14-15 Décembre 1984 , op. cif.
9 l, 50, 307 A .
10 IbId., 307 B . Cf. 1,29. 169 et 5S.
11 Ibid., 30S C: "(C) Ariston definit sagement la rhetorique : science à
persuader le peuple; Socrates, Platon, art de tromper et de flatter; et ceux Q.ui
le nient en la generale description, le verifient partout en leurs preceptes n.

437
!
L'essayiste ne s'arrête pas à l'allusion à la -position de Socrate
sur la rhétorique; il va mettre en scène le philosophe athénien dont
le comportement sera théâtralisé . Dans cette perspective,
'"
l'hommage le plus vibrant rendu par Les Essais' à la rhétorique de
Socrate se trouve dans le traité De la Phislonomie . Cet essai est
~ssentiel dans la représentation de Socrate à travers l'œuvre de
Montaigne. Après l'Apologie de RaJmon Sebond dans II, 12, voiçi,
d'une manière parfaitement symétrique, la. réécriture de l'Apologie
de Socrate par Montaigne dans III, 12 . Certes Montaigne
pa~a?hrase souvent le texte de Platon mais, par son ampleur, cette
paraphrase de l'Apologie de Socrate constitue un document de
premier plan dans la représentation du philosophe athénien.
En parlant de la rhétorique, Montaigne se refère à Socrate.
Pour illustrer la rhétorique de la simpU,cité ou le refus de la
rhétorique, l'essai Il1. 12 prend justement comme exemple le
moment où Socrate, lors du procès qui l'oppose à Mélétos, Anytas et
Lycon, joue sa vie devant ses juges . ~
.
--
Au début de l'essai, Montaigne commence par présenter l'invenüo
du discours socratique pour tracer la ligne de démarcation qui le
-sépare de celui des sophistes:
"Socrates faict mouvoir son ame d'un mouvement naturel et
commun. Ainsi diet un paysan, ainsi diet une femme. ( C) Il n'a
jamais en la bouche que cochers, menuisiers, savetiers, maçons.
lB) Ce sont induetlor..s et similitudes tirées des pl-us vulgaires et
cagneues actions des hommes; chacun l'entend (... )"12 .
En Socrate, la rhétorique est d'abord ars bene dicendi ; bene ayant
également une significatioin morale et étant en rapport avec la
~L ru, 12,1037 C-B.

438
vertu de l'orateur. Cbez lui, l'invenUo n'est pas création ex-nihilo
mals extraction d'éléments provenant de la vie con~idéréc comme
Topique et réserve inépuisable de stéréotypes. L'absence d'artIfice
dW"F l'inventio place le discours de Socrate, qui "jurait le chien" 13 •
en situation de parfaite adéquation avec le réel. En cela Montaigne
le décbre supérieur à Caton et à Sénèque; car, Il ta usjours un et
pareil" 14 . il "ralle à terre, et d'un pas mol et o:.dinaire traicte les
plus utiles discours; et se condulct et à la mort et aux plus
espineuses traverses qui se puissent pres(,nter au trein de la vie
humaine" IS .
En replaçant la communication dans son cadre normal,
.
~
Montaigne rétrécit la distance qui, pour les ora(eurs, existe entre le
langage de tous les jours et le langage artistique caractérisé par la
rhétorique de -"l'écart" . Le discours de Socrate, tel que se le
-représente Montaigne, utIlise }'elocutio de maniè,re à limiter tqut
dérèglement; les ornements passent à l'arrière-plan car le lexique
qui est celui de tous les jours est classé dans une syntaxe qui choisit
lasi:nplicité et le naturel comme valeurs absolues.
Après avoir présenté les caractéristiques essentielles de la
rhéto r 1que socratique, Montaigne va mettre en scène, à partir du
passage 1052 B, le personnage de Socrate:
i\\lous
1/
Il 'aurons pas
faute de bons regens, interpretes de la simplicité naturelle .
Sacrates en sera l'un" 16.
À partir de ces lignes, l'essai se
développe sur le mode de
l'extrait commenté. À la fois par~phrastique et commentatif, ce
13 nr, 5, 876 C .
14 Ill, 12, 1037 B;
15 Ibid., l038E.
, 16 Ibid., 1052 B.

439
passage constitue l'exemple le plus achevé de l'image positive que
Montaigne affecte à la rhétorique de SocratE, dans Les Essais.
Dans la première partie du passagel7 , Montaigne paraphrase
librement l'Apologie de Socrate .. Selon le principe de la "vive
représentation" 18 cher aux écrivain§ de la Renaissance,·-l'essayiste
s'efface pour mettre en scène Socrate. En utilisant le texte de
Platon comme intertexte fondateur, Montaigne emploie un' tour de
phrase qui lui permet de présenter les paroles de Socrate au style
direct, c'est-à-dire te.lles qu'elles ont été prononcées ou censées
l'avoir été: "Car, de ce qu'il m'en souvient, il parle environ en ce
sens au juges qui deliberent de sa vie ( ... ) Il 19 . Ensuite, dans la
deL'~jème partie du passage, Montaigne nous livre son propre
commentaire sur cette rhétorique judiciaire 20.
Caractérisé par le refus de l'artifice, le plaIdoyer de Socrate
est un rejet de la rhétorique telle que la conçoivent, par exemple,
Gorgias et Lysias. En refusant le texte écdt par l'orateur Lysias,
Socrate démantèle la rhétorique en éliminaqt l'actio et la memoria .
Au lieu d'un discours apprIs par cœur et prononcé de _!lla~ière à
émouvoir l'auditoire, au lieu diune~ dramaturgie de la parole qui
mettrait en valeur ses gestes et sa diction, Sôcrate, refusant de
jouer le discours, préfère une parole directe où il risque de perdre
sa vie:
17 Ibid., 1052 &1054 B.
18 Cl.-G. Dubois, art. ci(.
19, In. 12, 1052 B .
20 IbiJ., 1054 B-C : "(B) Voylà pas un plaidoyer (C) sec et sain, mais quand et
quand naïf et bas, (B) d'une hauteur inimaginable, (C) veritable, franc et
juste au delà de tout exemple (B) et employé en quelle necessité 7 (C)
Vrayement ce fut raison qu'il le preferast à celuy qüe ce grand orateur
Lysias avoit mis par ecrit pour Iuy, excellemment façonné au stile judiciaire,
mais indigne d'un si noble criminel .h

440
"Et sa riche et puissante nature eut elle commis à l'art sa
defense, et son plus haut essay renonC'~ à la verité et naï[veté,
1
ornernens de son parler, pour se parer du-----fard des figures et
feintes d'une oraison apprinse? "21 .
Le déman tèlemen t de la rhétorique' se poursuit avec le rejet des
ornements et des artifices qui oblitèrent la vérité 22 • Ainsi définie,
la rhétorique de Socrate constitue une régression vèrs un état
premier de l'Être et du Langage. Non corrompue par l'usage que les
sophistes ont fait des mots, elle est parole essentielle. Elle porte les
espoirs et les. attentes de l'homme.
Cette métaphysique de la parole pure et purifiée de tout
artifice à laquelle rêve Montaigne est, chez Socrate, devise et
emblème pour toute une vie de philosophe. En el1~, set1essine une
protestation muette contre la parole dégradée et défomée par
l'usage. Montaigne en fait une parol~ poétique en ce sens qu'elle
restitue aux mots leur signification prem'lère.....en permettant de
retrouver ce qui n'aurait jamais du être perdu: la parole comme un
acte véridique dans lequel les choses se confondent -avee leur
formulation. Au Heu de la sécurité trompeuse- caractéristiq ue du
dispositif langagier dont le discours proposé par Lysias offre un
modèle achevé, Socrate préfère la simplicité et le dépouillement:
"Outre ce, -la fa,çon d'argumenter de laquelle se sert icy
Sacrates est elle pas admirable en simplicité et en vehemence.
Vrayment il· est bIen plus aisé de p~er comme Aristote et
2 t lbicl.., 1054 C .
22 Ibld., 1054-1055 ; "C'est un discours en rang et en naïfveté bien plus
arriere ct plus bas que les opinions communes: il represente (C) en une
. hàrdiesse inanificielle et ni.aise, en une securité putrile, (B) la pure et
premiere (B) impression (C) et ignorance (E) de nature" .

441
vivre comme Cçesar, qu'il n'est aisé de parler et de vivre
comme Sacrates . Là loge l'extreme degré de perfection et de
difficulté: l'art n'y peut joindre ~' 23 •
"
Cet éloge de Socrate est encore une attaque en règle contre la
rhétoriq ue comme simple art de la persu:asion . Même si Socrate
Joue sa vie, la probatio sur laquelle s'appuie son discours est
.
-
d'abord subordonnée à l'expressIon de la vérité'. Il s'agit de la
vérité comme pure détermination épistémologique qui, en
S'opposant au faux, forme le couple "vrai-faux" • le faux étant obligé
de di<)jJaraître quand lui est opposée la proposition alternative du
vrai, tel que le démontre Aristote dans la Métaphysique . Selon
Montaigne, le style de Socrate est caractérisé par ..... ne siInplicité à la
fois déconcertante 24 et complexe; il est visible, tellement visible
qu'il devient invisible 2S .
Le passage comprend en effe~ deux parties don t la première
constitue la paraphrase de l'Apologie de Socrate et la deuxieme le
métalangage de Montaigne sur le discours de Socrate. La relation
entre les deux parties mérite d'être étudiée car Montaigne élabore,
pour son propre compte, une véritable sémiotique du discours
séducteur dont la finalité est de faire admirer les capacit~s
rhétoriques de l'essai. On pourrait envi~ager le problème sous
l'angle des trois genres oratoires que sont le Judiciaire, le Délibératif
23 Ibid., 1055 B-.
24: Voir 1lI, 12 .
2S Ibid., 1038 B.: "Voyez le plaider devant ses juges, voyez par queUes raisons
il esveille son courage aux hazards de la guerre, quels arguments fortifient
sa patience contre la calomnie, la tyrannie, ct contre la teste- de ~a femme: il
n'y a rien d'lêmprunté de l'art et des sciences ; les plus simples y
recognoissent leurs moyens et leur force ; il n'est pas -possi ble ct' aller plus
arriere et plus bas"
.

442
et rÉpidictiq ue ,et en considéran t panic ulièremen t la q ua:sUo qui
·pe-rmet de déterminer la spédalité des deux parties du discours 26.
Spécialisé dans le genre judiciaire, ·le discours de Socrate
(1052 8-1054 B) nous replace dans l'atmosphère des procès qui ont
marqué les conditions de la naissance et du développement de la
rhétorique en Sicile et, plus tard, à Athènes. Malgré les apparences,
la détèi"mination de la spécIalité du métalangage de Montaigne
présente beaucoup plus de diffIcultés.· Dans son métalangage,
l'essayiste, nous semble t-il, élabore un mouvement rhétorique où il
superpose le genre délibératif au genre épidictique . On pourrait
lire cette superposition sur plusieurs niveaux :
/"
Genre
Auditoire
Finalité
Ill, 12
Objet
Dominante
Accuser
.Juste
SOCRATE
1052 B-1054 B Judiciaire
Juges
Enthymème
Injuste
Défendre
f------
.
Conseiller
Utile
Délibératif
Assemblée
Exempla
Déconseiller Nuisil)le
MONTAIGNE
1
Louer
Public
t
Beau
Comparaison
amplifiante
Épidictique
Blâmer
Laid
Lecteurs
r
/
26 Voir R. Barthes, " L'Ancienne rhétorique", art. cit., et A. Kibédi-Varga.
Rhétorique et lirtérature, Paris, librairie Marcel Didier, 1970, pp. 38 et ss.

443
Le métalangage de Montaigne, ~n même temps qu'il oppose la
rhétorique de Socrate à celle des sophistes, opte, de manière très
nette, pour celle du philosophe athénien. L'essayiste recommande
-le modèle rhétorique socratique dont il fait l'apologie. Et le lecteur
des Essais est impliqué comme membre d'un jury écoutant
l'apologie de Socrate. En lisant la paraphrase que Montaigne fait de
l'Apologie, il assiste, d'une certaine manière,- au procès. L'essai met
ent:-2"-les mains du lecteur des pièces qui lui permettraient, si
l'oCcasion lui en était offerte, de délibérer en faveur de
l'acquÎi.tement de Socrate. Dans ce cas, le lecteur devient juré et
réhabilite lui-même, de manière posthume, Socrate.
Mais, en lisant le métalangage de Montaigne, le destinataire de
l'essai redevient un simple lecteur auquel s'~dresse un discours à la
fois délibératif et épidictique dont le but est de proposer une
représentation avantageuse de Socrate. Dans le pr~mi~r cas,
l'initiative de la réhabilitation de Socrate dépend du lecteur alors
que, dans le deuxième cas, elle revient à l'essayiste.
Dans le métalangage de Montaigne, la superposition des
genres épidictique et délibératif est très nette au niveau des
finalités et des objets . L'essai devient -une immense toile où
s'entrecroisent subtilement des réseaux d'équivalence
. Le
cr:G~Jement de ces deux genres peut être figuré de la manière
suivante:

444
DÉLIBÉRATIF
ÉPIDICTIQUE
..
Objet
Finalité
Objet
Finalité
Modèle rhétorique
Beau
SOCRATE
Utile
conseillé
Louable
,
- -
Modèle rhétoriqüe
Nuisible
Laid
Blâmable
SOPHISTES
déconseillé
F
,
En superposant les genres épldictiq ue et délibératif,
Montaigne redistribue les catégories qui se, structurent autour de
l'op1=-osition entre Socrate et les sophistes. Désormais, apparaissent
un paradigme positif et un paradigme négatif. La conséquence la
p~us ipi-médiate de cette opération rhétorique est d'élaborer, dans
un diptyque, une image positive de Socrate et une image négative
des sophistes. En additionnant les caractéristiques des genres
épidictique et délibératif, l'essai fait de Socrate un philosophe
louable dont le modèle rhétorique mérite d'être recommandé et
conseillé puisqu'il relève du domaine de l'utile. On remarquera une
concentration des trois dimensions philosophiques sur la rhétorique
de Socrate qui restaure la parole véridique et qui, par sa beauté, sa
vérité et son utilité, recouvre les champs de l'Esthétique, de
l-'Épistémologie et de l'Éthique.

445
Superposés par Montaigne, les deux> genres combinent leurs
dominantes dans cet essai exemplaire. Dans le genre délibératif, la
vie de Socrate est présentée comme étant un. exemplum réel
conttibuant à renforcer la validité et la crédibilité du modèle
rhétorique recommandé par Montaigne. Par contre,. dans le genre
épidktique, le métalangage des Essais, est surtout dominé par une
amplifl::::ation qui fonctionne, en dernière analyse, comme un
exemplum orienté vers la survalorisation de l'image de Socrate.
Par un tour de force exceptionnel, Mtùntaigne, en s'appuyant
sur la figure de Socrate, flétrit la rhétorique et réussit à faire co-
exister tous les trois genres oratoires dans ce passage ._À travers
cette ruse de l'essai, se construisent toute une esthétique et une
/
sémiotique du discours séducteur.
On sait, depuis les travaux de Thierry Maulnier 27 , que 'la seule
révolte contre le langage qui ne soit pas en contradiction avec elle-
même c'est le silence-. Or, pour condamner la rhétorique de type
sophiste, Montaigne ne se tait· pas . Au contraire, il parle
abondamment et compose, même s'il s'en- défend, une nouvelle
rhétut·ique, comme ra démontré Jeanne Demers 28. ,
Le passage extrait de l'essai III, 2 sur lequel nous avons
insisté n'échappe pas à la "contradictionll • L'~sai. monraignien naît
du croisement des trois genres oratoires qui- s'additionnent, se
conjuguent et se relaient en glissant les uns 'sur l~s autres. Et, dans
le passage, -l'imbtication est telle qu'admirer Socrate c'est, dans le
même mouvement, admirer l'essai montaig-nien qui prend te relai
du texte platonicien.
27 InfIoduction à la poésie française. Paris, Gallimard, 1939, p. 85 .
28 "Les Essais " anri-rhétorique ou nouvelle rhétorique", art. cit.

446
À -ce point de -l'analyse, nous semble-t-il, l'essai utilise le texte
platonicien comme un prétexte. Montaigne ne trafique pas les pôles
idéologiques du discours que Socrate prononce dans l'Apologie.
Dans l'ensemble, il reste fidèle au texte de Platon. Mais, le texte de
Pl.a~0n ne parle plus; îl est "parlé" par J'essai qui conserve le
monopole du sens.
Et, à l'intérieur de la structure rh~tor-ique qui organise la
composition du passage, l'essai, par une ultime ruse de la
rhétorique montaignienne, dévie sa fonction référentielle vers lu1-
même. Car, à lire attentivement Les Essais, l'éloge de Socrate et la
promotion de son modèle rhétorique rejaHlissent pour qualifier le
livre qui les formule et rinstance de leur élabora,tion . Socrate et ses
discours passent à l'arrlère-plan au profit de la relation Montaigne-
Les Essais qui est désormais ptivilégiée :
"Je ne dis les autres, sinon pour d'autant plus me dire 29 ( ••• ).-11
Y a plusieurs années que je n'ay qu~ moy pour visée à mes
pensées, que je ne contrerûlle et estudle' que moy ; et, si
j'estudie autre chose, c'est pour soudain'le coucher sur moy, ou
-er, moy, pour mieux dire Il 30 .
LL: style humilis , souvent caractéristique de l'écriture des
Essais, est, en définitive, un paravent;
car Montaigne est un
véritable rhéteur. Il a réalisé ce passage avec une "subtilité
sophistîque" 31 qu'il avait pourtant fermement condamnée dans
l'essai l, 26 . Le détour par .la rhétorique de Socrate renvoie
finalement à la rhétorique des Essais et à la-compétence -rhétorique
291, 26, 148 C .
30 n, 6, 378 C .
31I,26,171A.

447
de Montaigne . On ne saurait peut être trouver plus belle
appllcatlon du précepte delphlque .

448
V. SOCRATE, MONTAlGNE ET LA PÉDAGOGIE
La question de l'éducation est essentielle pour
toute la
Renaissance qui, comme le montre la lettre de Gargantua à
Pantagruel, s'est passionnée pour la pédagogIe! .
La pensée de MontaIgne ne pouvait pas, sur un sujet aUssi capital
que l'éducation, manquer de renconter Socrate que les humanistes
considèrent Justement comme le représentant d'un modèle
pédàgoglq~esubversif 2 • Dans l'essai l, 39 , Montaigne légitime
aInsi la nécessité de l'éducation en faisant de noùveau appel au
phtlosophe athénien :" Socrates dltt que les jeunes se doivent faite
Instruire (... )"3. Car l'une des positions que l'essayiste privilégie chez
le philosophe grec, c'est la situation d'enseignement 4.
Dans cette problématlque, l'essai l, 26 est capital. Il constitue
l'emblème d'une démarche critique concernant l'éducation et
inscrite au cœur du projet montalgnlen . Intitulé De rJnsfitutioI1 des
enfans,
il est, dans le livre l, l'essai où Montaigne cite le plus le nom
de Socrate. Cette inscription répétée de la figure de Socrate à
l'intérieur d'un essai qul a le statut d'un traité pédagogique est déjà
une prise de posltlOh .
S'appuyant sur des lectures critiques 5 dont il fait l'\\nventalre
au début de l'essai, Montaigne s'est souvenu que Socrrate était aussi
un pédagogue; un enseignant libre et itinérant dont la fonctIon
1 PanragrueI 1 chap. VUI. pp. 256-262 .
2 Cf. supra, pp. 102-110.
3242 C.
4 L'essai JIl, 13 en donne plusieurs exemples. Voir 1075 C: "Socrates apprend
à Euthydeme en Xenophon ( ... )", et 1079 C : " Socrates, lequel conseillait à ses
disciples (... ) ., .
5 Voir les remarques de P. Villey, ln Bulletin de Bibliophilie, 1909.

449
était de former l'homme en l'Informant pout 'le transformer
radicalement sanS pout autant le déformer dans sa nature
d'homme. '''Il a faiet grand faveur à l'humaine nature de montrer
combIen elle peut d'elle mesme" 6 , nous dit j'essayslste, parlant de
Socrate, dans Ill, 12 . En somme, Socrate apparaît comme Un
pêch~ur à ta ligne dont la fonctfon est de pêcher des hommes et
dont L'ombre plane sur cet essai dédié Il A Madame Diane de Folx ,
Corn feSse
de
Gurson
n
et
destiné,
curieusement
mais
slgnlflcatlvement, à l'enfant dont elle est enceJnte . "On tn'attend",
dira Jacques Lacan.
L'essai l, 26 est conçu comme le prolongement du chapitre
précédent consacré à la critique Du Pedantisme. Dans cet essai
portant sur "le discours de l'Institution des enfans,l 7 , Montaigne
propose plusIeurs préceptes tlrés, par exemple, de Xénophon,
Aristote et "des pœdagoglsmes de Platon 1/ B • Mals, c'est surtout le
modèle socratique qui Informe l'écriture de l'essai. Par· exemple,
dans le rapport du précepteur au dIsciple, Montaigne récuse toute
parole univoque de type dictatorla~e et totalitaire. Parlant du
pédagogue, il affirme nettement, en s'autorisant d'une pratique
socratique renforcée par un étbprunt au Cicéron du De Natura
deorum 9: "Je ne veux pas qutillnvente et parle tout seul, je veux
qu'li escoute son disciple parler à son tour. (C) Socrates et, depuis,
ArchesUas fé11so1ent premlerement parler leurs disciples, et puis Ils
parloient à eux Il 10 • Contre le pédantisme et la science livresque
stigmatisés dans l'essai 1, 25, Montaigne insiste suttou t sur la "leçon
- - - --~.----,--
610388.
71,26, 148 A .
8 Ibid., 151 C.
9 De Natura deorom , I. v.
ç
.
10 1,26, 150 A-C .

450
(...) par devis"}} qui fonctionne comme une des variantes du
dlalogue socratlque .
Mals l'essentIel des arguments de Montaigne repose sur une
confiance Innée en l'homme qui constitue un héritage de la
péd<1gogle de la subversIon illustrée par le phH0;,;ophe athénien
dans III, 12 :'1 (~) Il ne nous faut guiere de docttlne pour vivre à
nostre aise. Et Sacrates nous apprend qu'elle est en nous, et la
manlere de l'y trouver et de s'en ayder" 12 . L'affirmation
idéologique de la confiance en la nature humaine trouve une
pàrfaite illustration dans la figure de Socrate . Et, Montaigne,
comme tous les humanIstes, se plaît à rappeler la Iâldeur physique
de Socrate opposée à la beauté à laquelle l'élève la pratique de la
philosophie 13 • Le traval1 de la volon té porte te deuil de la
premIère image de la laideur socratique. L'essaI reprend aInsi la
métaphore du silènè qui est présente chez plusieurs humanistes. En
Socrate, J'extérieur opère une captation et un détournement du
regard non vigilant. "Au premier regard", Il révèle "une laideur
superflclelle"14 qui est effacée par l'Intérieur car, par la volonté,
Socrate en est arrlvé à Incarner la quintessence des valeurs
caractérIstiques d'une humanité triomphante.
Ce portrait fait de Socrate celui qui illustre les pouvoirs de la
volonté humaine. Autrement dit, l'échec de la physiognomonIe est
Inscrit en Socrate qui représente la plus belle victoire de la culture
sur la nature. Montaigne l'affirme dans l'essai De la Cruauté: "(A)
Socrates advoüolt à ceux qui reconnaissaient en sa physionomIe
Il Ibid., 160 A .
12 1039 B.
13 Ibid., 1057-1058 B .
14 Ibid., 10S7 C.

451
t
quelque Inclination au vice, que c'estaIt à la vérité sa propension
naturelle} mais qu'il avoit corrigée par discipline Il IS , Dans les
passages des essais II, Il et III, 12 que nous avons cités, Socrate
illustre le pouvoir de la volonté par laquelle la'-nature humaine,
quelle qu'eUe soit, peut être 11 corrigée par instltutlon"16 , "corrigée
par discipline" 17 . À ce titre, Socrate remporte une victoire sans
précédent dans l'histoire de l'humanité et Montaigne, utilisant la
catégorie dont Paul Claudel et tant d'autres se servlront pour
définir le poète, le présente comme "l'homme de l'étonnement Il 18 .
Car, par les vertus intellectuelles, n s'est éloigné de la natute
première dans laquelle sa laideur avait contribué à l'enfèrmer 19.
Dans Les Essais, l'éducation est conçue comme la mise à Jour
des possibilités latentes de l'lnfans . Les éléments qui président à
son élaboration procèdent du même optimisme que celui qui, pour
les humanistes, organise l'e- rodit/o par laquelle l'homme sort de la
barbarIe 20 . Selon une idée, vieille de plusIeurs siècles puIsqu'elle
se trouvait déjà chez Alain de UIle21 , l'éducation apparaît conuhe
une rédemption, si l'on en croit ce que dit Montaigne de Socrate et
les remarques disséminées à travers le chapItre l, 26 d'es Essais:
"Le guain de nostre estude, c'est en estre devenu meilleur et plus
15 II, 11,429 A.
16 m, 12, 1058 B.
t 7 II, 11.429 A. Voir aussi III, 12, 1059 B .
18 Cf. P. Claudel, La. Ville (Deuxième version), Paris, Mercure de France, 1967,
pp. 16,18,25,38 ...
19 III, 12,601 A "Tout ainsi comme, qui ne cognait pas Socrates, voyant son
pourtraict, ne peut dir-e qu'illuy ressemble" .
20 M. FumaroH," Temps de croissance et tèmps de corruption : Les deux
antlquHés dans l'éducation jésuite française du XVlIe siècle", ln Dix-Septième
Siècle,
1981,pp.149-168.
21 Voir R. Barthes, "L'Ancienne Rhétorique ", art. cit., p.186 .

452
sage 22 ( •.• ). Apres qu'on luy aura dict ce qui sert à le faire plus sage
et meilleur (. .. )" 23 •
Puisque l'éducation est une rédemption, l'on comprendra alors
l'importance que l'essayiste attache au choIx du précepteur qui
devra tenir compte de la délicatesse de l'élève "quelquefois luy
ouvrant chemin, quelquefois le luy laissant ouvrIr" 24 • Dans cette
nouvelle pédagogie, 1\\ le faIre va avec le dire" 25 car, selon
Montaigne, "le vray miroir de nos discours est le cours de nos
vies"26 . En filigrane, se dessinent des prises de position radicales
contre les méthodes de la scolastique.
Si l'on analyse bien les contenus de pensées que Montaigne affecte
à l'éducation dans cet essai, on sera frappé par la permanence d'une
affirmation qui s'organise autour de la nécessité, plusieurs fbls
réltérée27 , de réaliser le précepte delphlque . En affirmant de cette
façon la ltberté nécessaire à l'inltlatlve indlvLûueLJe, l'essayiste
critique toute forme d'aliénation.
Le programme pédagogique que Montaigne prescrit au
précepteur dans l, 26 s'articule donc autour du précepte delphlque
et de la nécessité de former un homme "n'ayeht que la raison pour
guide" 28 , un esprit ouvert et un homme universel. De nouveau,
l'essayiste a recours au philosophe athénien "qui Jugeait le monde
22 152 C.
23 160 A.
24 Ibid., 150 A .
25 Ibid., 167 A, n. 9.
26 Ibid., 168 C.
27 Ibid., 150 A; 151 A-e; 152 A, et 1S9 A.
28
. '
Ibid., 155 C .

453
sa vUle" 29 et qui offre le modèle achevé de l'homme universel :11 On
demandait à Socrate d'où 11 estait. Il ne respandit pas: D'Athenes ;
mals: Du monde" 30 .
La réalisation du précepte delphlque et l'esprit d'unIversalité
constituent les deux dimensions privilégiées par Montaigne dans
l'élaboration de cet essai où il expose, entre autres, ses Idées sur
l'éducation. La co-présence de ces deux dimenslons dans le projet
pédagogique mérite de ret~nlr l'attention car elle se retrouve
également dans l'écriture des Essais. En fondant une pédagogie, elle
cohstltue une esthétique; celle du livre que Montaigne est en train
de produire. Car l'essayIste se prend pour objet de sa peinture dans
un projet qui peut déboucher sur une universalité :
"Je propose une vie basse et sans lustre, c'est tout un . Oh
attache aussi bien toute la philosophIe morale à une vie
populaIre èt prIvée que à une vie de plus riche estoffe : chaque
homme porte la forme entiere de l'humaine condition" 31 .
Dans un chassé-croisé, )~ langage du dialogue fntln'ié rencontre celui
de la place publique.
Le traIté sur l'éducation se construIt en privilégiant les mêmes
éléments qu'utilise le projet esthétique sur lequel repose l'essaI. En
flllgrane, une équIvalence se dessIne entre l'éducation et l'essai qui
pourrait assumer une fonction pédagogique car, nous semble-t-il, Il
- - - - - - - - - -
29 m. 9,973 C. Voir aussi 1,26 lS 7 A :" Luy ( ...' embrassait l'univers comme sa
ville (... )" .
30 J, 26, 157 A.
31 nI, 2, 80S B . Voir aussi 1lI, 9, 973 B :" Non parce que Socrates l'a dict, mais
parce qu'en venté c'est mon humeur, et à l'avanture non sans quelque excez,
j'estime tous les hommes mes compatriotes, et embrasse un Polonais commè
un François, post-posant cette lyaison nationale à l'untverselle et cortunune ".

454
donne une double leçon. Par la prodtiction de l'essai, Montaigne se
connaît 32 ; par la lecture, le destinataire, au lieu d'être amené à
admirer l'é<:rlvaln, est renvoyé à son propre essai, c'est-à-dire à
l'expérimentation de sa propre ltberté . Par osmose, l'initiative
IndIviduelle, qui est à la base de la production des Essals de
MontaIgne, ne remplirait pleLrterrtent sa fonction qu'en contribuant
à susclter d'autres InitIatives lndivld uelles et à permettre la
création d'autres essais.
Montaigne définit souvent son projet en utilisant des
métaphores en rapport avec le déplacement dans le terrt.ps et dans
l'espace. Mals, plus que la production du texte, c'est la lecture des
EssaJs qui devient un parcours et une aventure au tenue desquels
le destinataire se trouve en face de lui-même. Les grands maîtres
ont cuJtlvé cette dimension qui pelIt sembler paradoxale et qui
consIste à se séparer de leurs disciples en les renvoyant à leur
proprè aventure Intellectuelle 33 . MontaJgne Invite les lecteurs de
son œuvre à entretenir avec lui une relation simllaire à celle qui
sera plus tard celle d'André Gide, d'Eugène Lablénie, de Michel
Butor ou encore de Claude-GIlbert Dubois 34 : toute lecture des
Essais de MontaIgne devrait déboucher sur la production de virtuels
Essais sut
11
Les Essais" .
Montaigne, on ('a vu, attache une importance capitale à
l'éducation. Sur ce point, les données Idéologlq~2s s'additionnent
32 III, 9, 969 C : "Je me connoy bien".
33 Voir Fr. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, éd. cit., l, De la prodigue
vertu, 3, pp.l03-1û4.
34 A GIde, Essai sur Montaigne, Parts, ScWffrtn, 1929 ; 1::. Lablénie, Essais sur
Montaigne.
Paris, S.E.D.E.s., 1967 ; M. Butor, Essais sur Les Essais, Parts,
Gallimard, 1968, et Cl.-G. Dubois, Essais sur Montaigne. La régular:1on de
l'imaginaire éthique e.t politique, Caen, Paractigtne, 1992 .

455
aux données esthétiques. Car, en définitive, la signification du parI
montaighlen sur les pouvoirs de la volonté :humaine et de
l'éducation est I-nséparable de la fonction éminemment pédagogique
et socratique de l'essaI.

456
Vl. "SÇAVOIR BIEN MOURIR" 1 OU LA LEÇüNDESOCRATE
A. UNE MÉDITATION SUR LA MORT
Si SC?Crate, dans Les Essais, est le modèle du pédagogue, son
enselghement, au-delà des préceptes philosophiques légués à
l'humanité, porte avant tout sur la mort. Pour l'essayiste, moins
qu'un savoIr, un savoIr-vIvre ou un savoir-être, l'enseIgnement de
Socrate est essentiellement un "sçavoir bien mourir" 2 •
La plus grande leçon de Socrate est celle qU'il donne lors de sa
mort. Cet enseignement ne pouvait pas manquer d'exercer une
fascination sur l'esprit de Montaigne qUi a beaucoup médité sur le
problème de la mort 3 . L'importance accordée aux Vies illustres de
Plutarque est une conséquence immédiate de cette préoccupatIon.
L1essaylste feullJette continuellement le livre des VIes Jllustres quI
parle des tlmorts exemplaires!! et qu'il voudrait bien avoir écrit: Il SI
festoy faIseur de livres, Je feroy un regIstre commenté des morts
diverses. Qui apprendrolt les hommes à mourir, leur app.rendrait à
vlvreu 4.
Sans vouloir rappeler tout ce qui a été dit sur la questionS, Il
faudra cependant insister sur quelques idées de Montaigne
1 l, 26, 159 A.
2 Ibid.
3 l, 14 ; J, 19 ; l, 20...
4 l,20, 90C.
5 Cl. Blum, La Représentation de la mort dans la littérature française de la
Renaissance, Paris, Champion, 1987, t. II, pp.647-776 ; "La Lettre sur la mort
de La Boétie", ln R.H.L.F., 198B, n~3, pp.935-943 ; J. Brady, "Montaigne et la
mort", in Lectures de Mon raigne, Lexington, French Forum, 1982, pp.93·144,
et P . LescbemeUè, Montaigne ou la mort paradoxe, Paris, Imago, 1993 .

457
contenues dans Les Essais et surtout dans l'essai l, 20 pris comme
exemri2 . Intitulé "Que philosopher c'est apprendre à mourir",
l'essai l, 20 médite sur un principe cicéronien que Sénèque et
Érasme attribuent à Socrate. Et, par Hn fragment d'autobiographie
inséré dans l'essai, Montaigne précise que C''èst un homme de trente
six ans6 qui réfléchit ainsi sur la mort .
À l'intérieur de cette vaste et profonde réf)exlon, l'auteur des
Essais note, de manière obsédante, que la mort est l'une des
composantes fo~damentalesmarquant "nostre miserable c'andition
-humaine" 7 .- L'homme, dans son développement, porte en lui-
même, l'inscription de la mort qui se déchiffre, par exemple, dans la
succession des années 8 . Comme uhe fatalité inscrite au cœur de la
tragédie de l'histoire, la mort est, apparemment, une forme de linon
esth;" 9 vers laquelle tend, de manière irréversible, le cours de la
vie: 'Il(A) Le but de nostre carriere, c'est la mort, c'est J'objet
nE;CessGi.ire de nostre visée : si elle nous effraye, comme ,est il
possible ct'aller un pas en avant sans fiebvre ?" 10.
La
vie
humaine est ainsi assimi'lée à u ne trajectoire
débouchant inévitablement sur la réalité de la mort inscrite dans
Il histoire. Mais, si la mort est là pour signifier le caract-ère fini de
J1existence, elle semble aussi fonctionner co~mme un point de
confusion au sens étymologique de 'fondre avec' )1 • Montaigne
soutient const~mment l'idée selon laquelle, à n'importe quel
6 I., 20, 84A.
7 l, 14, sa A.
8 1,20,91 B.
9 Il);r., 91 c.
10 Ibid., 84 A . Voir aussi 92-93 A .
11
.
Ibid., 91 C.

458
moment, l'homme est entièrement lui-même: "(A) Où que vostre
vie finisse, elle y est toute. ( ... ) Un ·petit homme est un homme
enHLt, comme un grand. 12( •.. ) L'homme marche entier vers son
croist et vers son decroist "13 . La mOrt permet donc à l'homme de
retrou',2r son unité que Montaigne peint dans un passage où le jeu
de mots est d'une grande subtilité:
"(C) Tout ce que vous vIvez, VO\\...,S le desro bez à la vie
- c'est à ses despens . Le continuel ouvrage-de vastre vie c'est
bastir la mort. Vous estes en la. mort pendant que vous estes
en vie. Car vous estes apres la 'mort quand vous n'estes plus en
vie.
Ou si vous aymez mieux ainsi, vous estes mort apres la
vie; mais pendant la vie vous estes mourant, et la mort touche
bien plus rudement le mourant que le mort, et plus vivement
et essentiellement Il 14.
Paradoxalement, la mort réalise l'unité de l'homme intégral en
réconciliant deux parties artificiellement séparées . Malgré les
Jubti~ilés rhétoriques, Parchéologie sur laquelle se construit la
pensée montaignienne est encore inspirée du modèle chrétien.
L'auteur des Essais navigue dans une pensée chrtllenne et utilise la
représentation de la mort telle que fixée par Job 15 , OU encore saint
PauIlG . Comme le dit Montaigne e~ citant s11nt Augustin 17, la mort
1
de l'homme est à envisager en fonction de l'au=-delà ; elle est une
étape nécessaire dans la marche çle l'histoire universelle comme
probatio de la volonté divine.
-
12 Ibid., 95 A et 96 C .
13 -III, 2,817 B.
_
1-4-1,20,93 C . Voir aussi m, 12, 1055 B .
15 XXX, 23.
1'6 Romains , VI, 23.
17 1, 14, S6 C. Cf. Cité de Dieu, l, Xl •

4SC)
,
L'essai est donc une tentative d'élaborer une stratégie en vue d'ôter
à la mort son caractère étrange et terrifiant. Au centre de la
stratégie, se trouve la méditation qui doit abolir la dIstance et
instaurer, d'une certaine façon, un voisinage immédiat entre
l'homme et la mort 18 . Montaigne développe cette pensée dont la
simplicité complexe sfappuie sur des jeux de mots et un usage
fréquent du paradoxi,sme :
"Ainsi faisoyent les Egyptiens, qui, au milieu de leur festih et
parmi leur meilleure chere, faisaient porter l'Anatomie seche
"." d'un corps d'homme mort, pour servir ct'advertissement aux
-conviez (... ). Il est incertain où la mort nous attende, attendons
la partout. La premeditation de la mort est premeditation de la
liberté. Qui a apris à mourir, il a desapris 2 seIV'ir . Le sçavoir
mourir nous affranchit de toute subjection et contrainte. (C) Il
n'y a rien de mal en la vie pour celuy qui a bien comprins que-
la privation de la vie n'est pas mal" 19,.
C'est le méditer en acte. Le mouvement indéfini dg rupinario
qui caractérise la méditation est -stylistique~ent rendu par les
polyptotes et les oppositions qui rythment le passage . Ainsi
débarrassée de, son étrangeté, dépouillée de son caractère terrifiant,
la mort est lucidement envisagée- . Elle n'a plus une dimension
purement négative ;"au contraire, eUe devient l'une des conditions
marquant "l'humanité de l'homme" et Montaigne-la présente comme
génératrice d'une autre vie dans' l, 20 -et dans bien d'autres
passages des Essais :" (... ) La mort est origine d'une autre vie20 . ( ..• )
La defaillance d'une vie est le passage à mille autres vies "21 . Les
] 81,20,86 A.
19 Ibid., 87 A-C .
20 Ibid., 92 C .
21 III, 12. 1055 B.

460
références à Ovide et à Virgile donnent au texte de. t'essai une
allure panthéiste qui afflTme que l'hômme meurt pour donner vie à
la vie et pour être réintégré dans le Grand Tout avec lequel il va
~ommunier . Mais la pensée demeure chrétienne car les souvenirs
~mpruntés à l'Antiquité constituent un "voile" qui, parce que
symbolisànt la possibilité d'une découverte de la ·vérité, doit être
ôté pour que
l'homme soit récondlié avec Dieu, ainsi .que le
développe saint Paul 22 •
. Envisagé sous cet angle, l'essai acquiert une valeur·
thérapeutique; il participe d'une entreprise de riésillu~ion dont la
finalité est d'évacuer la peur et l'angoisse liées à ·la mort 23 . Cette
entreprise salutaire qui consiste à ôtE.f les masques dont la société
recouvre la mort ne peut se faire sans une 'critique radicale des us
et coutumes qui ont contribué à Jituallser l'instant de la mort en la
transformant en une terrible épreüve que l'essayiste présente de
cette façon :
"( ... ) un'armée de medecins et de pleurars ; (.... ) une toute
nouvelle forme de vivre, les cris des meres, des femmes et des
enfants, la visitation des personnes estonnées et transies,
.
.
l'assistance d'un nombre de valets pasles, éplorés, une chambre
sans jour, nostre chevet assiégé de medecins et de prescheurs ;
sc:nme, tout horreur et tout effroy autour de nous" 24.
2211 Corinffijens, HI, 16.
23 l, 20,96 A :" Les e.nfans ont peur de leurs.amis mesmes quand ils les voyeut
masquez, aussi avons nous. TI faut aster le masqm' aussi bien des choses, que
des' pe:rsonnes : osté qu'il sera, nous ne trouverons -aù dessoubs que ceste
mesrne mort, qu'ull valet ou simple charnbriere passerent dernierement sans
peur;' .
24 ibid., 96 A.

461
L'essayiste s'attaque à cette forme de théâtralisation parce qu'elle
recouvre la mort de signes q ut travestissènt son véritable statut.
Les activités fébriles de l'entourage constituent une forme négative
de socialisation et de "récupération" qui gêne le mourant et
l'empêche littéralement de vivre sa mort en voulant le rappeler à
un'ordre auquel il n'appartient plus.
Q.u'elle se fonnule comme "mespris de la mort" 25 0U qu'elle se
pose, à l'inverse, sur le mode d'un" mes pris de-la vie" 26 , cette
méditation sur la mort se foncte essentiellement sur l'épistémè
chrétienne. On 0 libUe trop souvent q ue,- -erL p.arlant de la mort, la
structure mentale à laquelle se- refère le texte des Essais est celle
construite par les invariants du discours chrétien qui sont' d'ailleurs
résumés de cette manière: " Nostre religion n~ point eu de plus
asseuré fundement que le mespris de la vie" 27 . D'ailleurs, à la
Renaissance,_ toute une partie de la littérature de spiritualité
èhrétienne réaffirme le topos du mépris de la vie et du contemptus
mWldi à travers la -reprise d'un principe vétéro~testamentaire
prolongé par_les Évangiles: la Terre Promise est aux Cieux 28 .
,,- rans l'essai I, 20, la mort est domestiquée, apprivoisée, au
term-e d'une méditation constamment informée par une spiritualité
chrétienne. Mais l'essayiste ne s'arrête pas Slr:1pleMent à une
réflexion théorique qui est une vaste glose d'un ptincjpe socratique.
Il va plus loin dans l'écriture de J'es~ai ; car il offre au lecteur la
représentation de la mort de Socrate don-t la-valeur exemplaire
fonctionne comme une fonne d'illustration qui vient soutenir la
25 Ibid., 82 A.
26 Ibid" 91 A.
2i Ibid.
23 jean, X\\!lli, 36 -.

462
méditation 29 , Carl1une des fonctions de l'essai J, 20 est de "donner
à voir(' la manière dont meurt un philQsophe qui, maigré son
-caractère exceptionnel, demeure pleinement humain: "Socrates
estait homme; et ne voulûit ny estre ny sembler autre chose Il 30.-
29 Consulter Fr. Lecercle . "Image et méditation. sur quelques recueils de
méditation en prose sur les pénitentiaux", in La -Méditation en- prose à la
Renaissance. Conclusions de Claude Blum, Cahiers, Verdun-Louis Saulnier,
n'7, 1990, pp. 77-88. -
30 m,s, 892 C .

463
B.-LES ESSAIS ET LA MORT DE SOCRATE
Montaigne présente plusieurs morts .illustres et exemplaires
qu'il propose à la méditation du lecteur des Essais. Mals -et le
texte des Essais insiste sur cette dimension- la mort de Socrate est
'.
,
,~-
!e mOLèle achevé. C'est pourquai l'essayiste la met en scène dans
Ill, 2 dont nous avons déjà parlé. Cette représentation de la mort
- de Socrate qui parcourt Les Essais se constru:l essentiel-lenlent
autour de deux éléments: le procès de Socrate devant ses juges et
les derniers instants du sage.
Le procès a déjà été analysé dans une autre perspective 31 .
Rappelons simplement que, dan~~ la réécriture de l'-Apologie,
Montaigne insiste -sur les éléments du p-Iaidoyer de Socrate qui
mettent en valeur la fermeté et la constance devant la mort. Dans
la _mise en scène du dIscours de Socrate, l'essayiste n'est pas tout à
fait absent même s'il présente les·prol?os du philosophe athénien ~u
style direct . Car le mode de sélection et d'nrganisation des
composantes du discours révèle un p~ivilège accordé à la
problématique de la mort -qui hante l'auteur des EssaÎs . À cette
, '
mise en scène du discours de Socrate, Montaigne, dans la
compo~ition de l'essai, ajoute_ généralement des commentaires
élogieux dont la fonction est de valoriser le comportement du
philosophe:
,
"Eust-on ouy de la bouche de Sacrates u-ne-voix suppliante 7
Cette superbe vertu eust elle calé au plus fort de sa montre?
(... ) Il feU tres-sagement, et selon Luy, -de ne corrompr-e une
teneur de vie incorruptible -et une si /saincte image de
l'humaine forme, pour allonger d'un an sa
decrepitude et
-
3-1
'
Cf. supra, pp. 434-437.

464
trahir l'immortelle memoire de cette fm glor:èuse . Il devait sa
vie, non pas à say mais à l'exemple du monde; serait ce pas
dommage publique qU'ill'eust actevée d'une oisifve façon?"32 .
L'essayiste profite également des derI).iers instants de Socrate
pour composer une profonde méditation sur-le sens de la-v:ie :-
,
"(C) Il n'y a rien, selon moy, plus illustre en la vie de
Socrates que d'avoir eu trente jours entiers à ruminer le decret
_ de sa mort; de l'avoir digerée tout ce temps là d'une tres
certaine esperance, sans esmoy, sans alteration, et d'un train
d'actions et de parolles ravallé plustost et anonchali que tendu
et relevé par le poids d'une telle cogitation n 33 .
Les ·-ct'f>rniers instants sont considérés comme un condensé de
l'enseignement de Socrate. UIle fois encore, Montaigne reprend des
. teTme~ empruntés au vocabulaire de la méditation: "rumil1er",
"digérée" . Ce passage utilise une lntertextualité de type biblique.
Car, on se souvient du rouleau de parier dont parlent Ézéchiel 34 ,
Jérémie 3S , le Psalmiste36 et saint Jean 37' . La_fonction de cette
intertextualité est essentielle. L'acte de manger le rouleau de
papier sur lequel sont inscrits les "paroles judiciaires de Je!'J.ovah" 38
marque, dans la Bible, le début d'une vie de prophète et la
naissance d'un discours qui ne sera désormais que vérité. À cette
tradition biblique 39 , l'essayiste ajoute la constante imaginaire
32 Ill, 12, 1054 C .
33 II, 13,608-609 C .
34 E7échieJ -' m. 1-3_
35 Jçi;-érnie, XV, 16.
~6 Psamne XIX .9-10, et Psaume cm, 101-103 .
37 Apocalypse, X, 8-10.
38Psaul1l€
XIX, 9.
39 Voir M. Jeanneret, Des Mots et des mets, op. dt.

465
selon laquelle les dernières paroles d'un h-omme à l'article de la
mort révèlent un vérité transcendante. La conjugaison de ces deux
.~spects affecte une résonance particulière. à la mise en scène des
<;1erniers instants de Socrate qui devient littéralement un prophè~eJ
c'est-à-dire un être dont les paroles révèlent l'Ahsolu 40 .
. ... Dans la mise en scène des derniers instants de Socrate, le livre
des E~sais insiste constamment sur l'affirmation d'un modèle de
cohérence structu·ré par l'idée d'une continuité dans laquelle la
rn·ort est absolument conforme à la vie. " Toute ~nort cioit estr~ de
mesmes sa vie" 41) nous confie l'essayiste. La mise en avant de ce
principe et de cette exigence de continuité permet de faire admirer
1
la constance de Socrate" tousjours un et paretll L.4--2- • Selon Montaigne
qui s'attache à le montrer, par exemple, dans le chapitre De la
diversion 43 ) cette constance est !'orlgine de la supériorité de
Socrate sur les autres philosophes. Car, puisque l'art de maur-if
n'est qu'un article de l'art de vivre, Socrate assiste à sa mort avec
les forces entièr~s de sa vie.
À l'intérieur de
l'essaI IlI,4, Montaigne étudie différentes
formes de mort .. Il analYse tour à, tour l'exemple de ceux qui
meurent sans avoir vraiment considéré la mort': "les disciples de
i-Iege;.;ias C.. ) eschauffez des beaux discours" 44 ) -les vulgaires
"remplis d'une ardente d.evotion Il 4S , le soldat emporté par
40 Cf. A. Neher, L'Essence du prophér:isme , Pans, (I:almann-Lévy, 1972 '.
41 n, Il,425 C .
--
42 TIl, 12, 1037 B . Voir aussi II, 11, 425 A.
43 m, 4,833-834 .
.
44 ibid. ,833 B.
45 Ibid. Voir aussi I, 14 .

466
"l'ardéur du combat" 46
.• , J\\-1ais, au fil de l'essai, Montaigne
disqualifie ces exemples et leur préfère la mort de Socrate qui, de
toute évidence, offre une "autre leçon (... ) trvp haute et trop
difficîle"47. Car, en lui, le "sçavoir mourir" révèle une constance, une
fermeté et une cohérence in térieurc :
"Il apartient à un seul Socrates d'accointer la mort d'un visage
ordinaire, s'en aprivoiser et s'en jouer. -Il ne cherch-e point de
consolation hors de la chose; le mourir Iuy semble accident
naturel et Indifferent ; il fiche là justemént sa veüe, et s'y
. resoult, sans regarder ailleurs"· 48 .
.
~ocrate met à distance la réalité de la mort pour l'analyser, d'où la
.-
.
sérénité qui l'habite. C'est pourquoi Montaigne, en s'inspirant du
Phédon 49 , présente les derniers instants du philosophe athénien
corn_me une fête:
,", (C) A ce tresaillir, du plaisir qu'il sent à gratter sa jambe apres
que les fers en furent hors, accuse il pas une pareille douceur
et joye en son ame, pour estre desenforgée des incommodités
passées, et à mesme d'entrer en cognoissance des choses
advenir" 50.
46 Ibid.
47 Ibid.
48 Ibid.
·49 ·Phédon, S9 c- 60 d.
sa II, 11, 425 A . Voir aussi III, 13, 1093 B qui praphrase le même passage du
Pbédon :" Lors que Socrates, apres qu'on l'eust dechargé de ses fers, sentit la
friandise de cette demangesoo queJeur pesanteur avoit pOsé en ses jambes, il
se resjouyt à considérer l'etroitte alliance de la douleur à la volupté, comme
elles <;ont associées d'une liaison necessaire, si qu'à tOUTS elles se suyvent ét
s'éntr'e-lgendrent ; et s'escrioit au bon Esope qu'il deut avoir pris de cette
consideration un corps propre à une fable ".

467
Les vaisseaux sacrés sont f€.venus
de Delos et--les -Onze,
conformément à la loi, donnent l'ordre d'ôter ~es fers à Socrate et
d'exécuter la sentence. Cette situation ne modifia nullemern le
comportement çe Socrate qui avait d'ailleurs accueilli la nouvelle de
'sa-condamnation à mort de manière déccmcertante : liA celuy qui
disait à Socrates : Les trente tyrans t'ont condamné à mort
.-Et
nature a eux, respondit-il " 51 . Dans Les Essais, l'extrême lucidité
dont fait preuve' Socrate, sa désinvolture et sa sérénité devant la
matI s0nt le résultat d'une éducation de son âme dont Montaigne
nous' présente ainsi les fonctions:
OlLes choses à part elles ont peut estre leurs poids et mesures et
conditions; mais, au dedans, en nous, elle les leur taille comme
elle l'entend. La mort est effroyable à Ciceron, desirable à
l
. Caton, indifférente à Socrates Il 52 .
'
Au moment de mourir, Socrate' avait une occasion, par-delà sa
mort, d'avoir un' statut supérieur à bon nombre de vivants.
Montaigne présente le rejet de cette possibilité en paraphr(i\\sant un
passage emprunté au Phédon 53:
Tl
Pourtant Sacrates à CTito qui sur l'heure de sa fin IUy
demande comment il veut êtrè enterré: com·me vous voudrez,
respond il ; (B) Si j'avais à m'en empescher plus avant, je
. ,'::rouverois plus galand d'imiter ceux qui entreprennent vivans
et respirans jouyr de l'ordre et honneur oe leUr sepulture, et
qui se plaisent de voir en marbre leur morte contenance.
Heureux, qui sçachent resjouyr et gratiflp.r leur sens par
l'insensibilité, et vivre de leur mort n S4.
51 1,20,92 C .
52 l, 50, 302 C.
S3 Phédon, 115 b-115 e.
54 l, 3.20 C .

468
La dernière phrase s'appuie sur une rhétorique dt:=' type biblique
inspirée du sermon sur la montagne ss . '.Mals, au-delà de cette
inclination stylistique, il ya un déplacement de la notion de gloire.
Paradoxalement, dans Les Essais dé Montaigne, la gloire'de Socrate
provient de la manière dont il meûrt. Dans cette perspective, le
livre des Essais constitue une juridiction d'appel qui révise le procès
.d~ philosophe athénien. "Le breuvage de Sacrates" S6 est le signe
de l'exécution d'une sentence de mort qul, dans Les Essais, devient
la composante essentielle
d'une gloire éternelle marquant le
tombeau du philosophe athénien que compose Montaigne.
,L'écriture des Essais montre que Montaigne a bien assimilé la
leçon de Socrate sur la mort. la méditation sur la mort de Socrate
débouche sur une admiration continuée en une ,--.ontenlp]ation qui
est aussi acte. La production de l'essai est inséparable de la mort
et, en allant jusqu'au bout de son entrep-ise, Montaigne, de la
,
manière la plus lucide et la plus désabusée-qui soit, creuse son
propre tombeau 57 • Les différents ~ssais qui composent le livre de
Montaigne constituent des barrlcastes du vide qui ne prétêndent
pas arrêter la mort mals l'apprivoiser. Et les additions qui viennent
enrichir les éditions successives pourraient être lues comme auta~lt
.d'étapes dans l'élaboration de ce l'on pourrait appeler, en reprenant
la superbe formule bernanossienne, un "rempart de papier" 58 q~i
.. ~. -' .
SS Marr1lieu, V, 1·12 .
56 III, 9. 983 B .
57Voir l'excellente étude de F. Garavini, " Les Essais de :580 ou la 'mort par
publication' ro, in Littérature, n° 62, Mai 1986, pp. 104-115.
58 Figaro. 22 Octobre 1932.

469
fonctionne comme une "exercitation" S9 permanente dont J10bjet est
d'''apprendre à mourir"
59 De l'exercitadon, II, 6, pp.370-38ü .
..

470
VII. L'IRONIE MONTAIGNJENNE COMME
SUBVERSION DU MODÈLE SOCRft '!'IQVE
Analysée par beaucoup de critiques l, l'ironie est une des
1
pratiques d'écriture constitutives de la rhé-t-oF-1E\\-ue des Essais
de
Montaigne. C'est pourquoi cette é~ude va privilégier la naissance
d'une sensibilité pré-burlesque en étudiant essentieIlem~nt la
dérision appliquée à la figure de- Socrate.
Contre Socrate, Montaigne utilise une,pratique qui est d'abord
socratique. Le texte ct_es Essais insiste très bien sur cette dImension
car Socrate y incarne une philosophie qui n'a rien à voir avec un
] ParniÎ les plus notables travaux, on retiendra Analyses et réfleJdons sur 'De
J'art ae conferer' . Essais -Livre Ill-Chapitre 8 de Michel de Montaigne.
L'Ironie. Paris, Ellipses, 1980 (Voir paticulièrement les études de J.-P. Fenaux,
- "Diplomatie et ironie", pp. 136--147 ; J.-M. Tixier, "MontaignE' entre l'absurde et
l'ironie", pp.149-155 ; P.-L.
Assoun,
"L']ronie
comme
rhétorique
de
l'inconscient", pp.157-165 ; "Ironie, langage, Humanisme", pp.167-186; J.
Soisson, "L'Ironie du scepticisme chez Mont,~Jgne et Anatole France", pp. 187-
195 ; Y. Stalloni, "La Rhétorique de l'ironie", 19ï ,.204, et de J.-Cl. Sage, "La
Naissance de- l'ironie philosophique avec Socrate", pp~---Z-OS-210); Y. Bellenger,
"L'Ironie dans le livre HI des Essais- ", in Romanütiscbe Zeitschrift für
Li.teraturgeschichte

/
Cahiers
d'Hiswire
des
Littérature_~ Ro_manes
(Heidelberg), 1980, n° 4, pp. 371-385 ; "Paradoxe-et ironie dans Les ESsais de
158ü",in Le Paradoxe-au temps de la Ren.âjssance , Centre de Recherches sur
la Uttérature de ta Renaissance de l'Université de Paris-Sorbonne, 1982, n07.
pp. 9-22 ; "Montaigne et l'ironie", in G.A.LE.E, n° 38, 1986, pp. 27-38 ; M. Mc
Gowan, Montaigne deceits , op. cit. ; Lectures de L'Art de Conferer. L'ironie,
Paris, Belin, 1980 ;.0. Ménager, "L'Ironie dans L'Apologie" , in Études
Montaignistes, Vi, ( Montaigne . Apologie de Raimond Sebond . De la
Theologia
à la Théologie", études réunies par Claude Blum, Paris, Champion,'-
1990, pp. 247-260; R. Esclapez, "Stratégies ironiqu~s·-chez Tahureau et
Montaigne", iIi BS.A.M., 1968, n03/4, pp.5S-72 ; J.-Y. Pouilloux, "L'Ironie du
sort", in Montaigne et l'histoire. Acres du Colloque International de Bordeaux,
29';epr-embre -1er Octobre 1988, textes réunis par Ct-Go Dubois, Paris,
iGincksieck, 1991, pp. 91-101, et A. Tournon, Montalgne . La glose et J'essai,
op. cie. pp. 203-228, et "Les Prosopopées ironiques dans Les Essars ", in
Rl;.étor;4.ue de Montaigne, op. cie., pp~ 113-121 .

471
ascétisme outré. Il"juroit le chien"·2 "et ne. se refusait Il)' àjouer
aux noysettes avec les enfans ; ny à.courir avec~eux sur èheval de
bois" 3 . En insistant sur cette image de Socrate, l'essayiste, à travers
un autre exempl,e de détente, nous confie que "tout vieil, il trouve le
temps de se faire instruire à baller et jouer des instruments, et le
tient pour bien employé" 4 .
Rarement présenté comme l'emblème du -sérieux, Socrate est
d'avorn celui qui rit aux dépens des autres. À travers Les Essais, la
moquerie est présentée comme la pratique favorite de Socrate qui
avait "un visage constant mais serein et riant" 5 • L'essayiste
multiplie les situations de paroles où le philosophe athénien se
trouve dans une position où il "se moc'luoit suivant son usage" 6 de
ses interlocuteurs: "Et Socrates, se moquant de Çachez( ... )ï . (C) Il
est tres plaisant de voir Socrates, à sa mode, se moquant de
Hippias'! (... ) 8 • La pratique ironique est ainsi un "u~ge~, une
"mode" chez Socrate qui, dari~ une démarche enquérante
apparemment innocente, met en œuvre une rhétorique qui s'appuie
sur un arsenal de figures tournant souvent en dérision celui qui est
visé. -Le voici à l'œuvr~ dans l'essai De la Solitude à travers une
anecdote inspirée de Sénèque 9 : liOn disait à Socrates que quelqu'un
ne s'estait aucunement amandé en son voyage: Jecroy bien, dkt-il,
il s'es~oit emporté avecques say'! 10
2 m,s, 876 C .
3 or, 13, 1110 B .
4 m, 13, 1109 B.
5 m. 5, 845 C.
6 ur, 12.1058 B.
7 T, 12,45 C.
8 1,25,143 C .
9 Epistoüe ,eIV, xxvrn.
lOI, 39, 239 A .

472
Mais, dans l'écriture des Essais~ on remarquera un phénomène
inte-re~sant à travers lequel, Socrate, dont l'arme favorite est la
dérisIon, devient lui-même la cible de la dérision montaignienne .
L'essayiste commence d'abord par prendre ses distances vis-
à- vis du modèle socratique. Au plan Idéologique, Montaigne ernet,
par exemple, des réserves expresses· sur le ch-OÎx de Socrate qui
préfère la mort à l'exil 11. Pour l'essaylst-e, pareille décision. semble
relever de l'inconséquence car elle èontredlt le cosmopolitisme du
philosophe athénien Ilqui jugeoit le monde sa ville" 12 .
Montaigne note également son désaccord et son incompréhension
devant l'atti~ude de Socrate qui préfère mourir plutôt que de
-
.
c;lésobéir aux lois "dans une période de corruption 13 • Mais, la
perplexité du représentant de la raison qu'eSt l'essayiste prov~ent
surtout du regard qu'il porte sur le démon" de Socrate: "et rien ne
m'est à digerer fascheux en la vie de Socrates que ses ecstases et
ses df'1~1oneries 01 14 .
Le non-conformisme de Montaigne lui perrr.2t de l'emettre en
cause certaines options socratlq ues . De la même façon, dans la
définition de son identité, il affirme la vérit~ du moi, fût-elle anti-
,
socratique:
"Je n1ay pas corrigé, comme Socrates, par la force deJa -raison
mes complexions naturelles et n-'ay aucunement troublé par art
1. l. III, 9, 973 C .
_
_
12 Ibid., 973 C. Voir aussi l, 26, 157 A :" Lu)! (... ) embrassait l'univers conunc= sa
ville (... )" , et supra, pp. 111-127 .
' .
13 III, 1, 796 B ; III, 9, 994 , et ID,. 13, 1071 B .
J4 Ill, 13, 1115 C .

473
mon inclination. Je me laisse aller comme je suis ven u, je ne
combats rien (... )" 15 .
r-
De plus, le soin qu'il consacre à sa mise constitue l'essayiste en
contre-modèle du philosophe athénien: ri (B)- Tay un port favorable
et en forme -et en Interpretation (... ) et qui. falet une contraire
montre à celuy de Soçrates " 16.
Dans l'écriture d'une œuvre comme L~s Essais, ces prises de
po~Jt-fon constituent une déclaration d'indépendance qui donne une
légiti.lnité à l'expression du moi . Malgré leur exemplarité; les
autorit2s ne doivent pas oblitérer la nature, le sens et l'authenticité
de la vérité du moi. Et, à propos de ces autoricés omniprésentes
dans Les Essais, Montaigne affirme très nettement:
" Comme quelqu'un pourrait dire--de moy que j'ay
seulemen t fait icy un amas de fleurs estrangeres, n'y ayan t
fourni du mien que le filet pour les lier. Certes j'ay dŒ1né à
l'oçinion
publique
que' ces
parem.ents
empruntez
m'accompagnent. Mais je n'entends pas qn'ils me couvrent, et
qu'ils me cachent (. .. )" 17 •
Cette déclaration d'indépendance pourrait expliquer le -traitement
des autorités et plus particulièrement de Socrate. à l'intérieur des
Essais. Aux passages parlant de la I1veneration" 18 de Mo'ntaigne
pO:l'.f.Je philosophe athénien, s'ajoutent ceux qui, manifestement,
partiLipent d'une irrévérence car Socrate y est tourné en dérision à
15 m, 12, 1059 B.
16 fbid. , 1059-1060 B.
17 Ibid., 1055 B .
18 m, 9, 992 C.

474
travers une rhétorique de type burlesque sur iaquelle il nous
faudra insister.
Dans Les Essais, cette dérision a une légitimité; la conscience
critique du moî renonce difflcilement aux principes dg di§cours
d'opposition. De là vient que son adhésion à un~ quelconque figure
exemplaire n'entraîne jamais le renoncemement aux capacités
d'analyse, à la marge de désaccord qui est une base radicale de
j'individualisme et de l'authenticité. Si- le philosophe athénien
n'échappe pas à la moquerie des. Essais, c'est parce que sa vie
contient déjà des éléments qui peuvent fonctionner comme objet de
plaisanterie: "Sacrales eust appresté auX Atheniens à rire à ses
deSj)dnS, pour n'avoir onques sçeu computer les suffrages de sa
tribu et en faire rappport au conseil" 19 . Cette paraphrase du
Gorgias dans la traduction de MarsHe Fiein 20 montre que, au plan
de la dérision, l'essayiste va e,xploiter les. possibilités que Socrate
porte inscrites en lui-même.
Au cœur du renversement des valeurs caractéristique de
l'Apologie de Raimond Sebon , l'essayiste, qui nous avait--déjà parlé
du philosophe athénien qui l'jurai-t le chien"~l , envisage une
situation totalement folle où on verrait
"la salive d'un mastin, versée sur la main de Sacrates, secouër
toute sa sagesse et toutes ses grandes et si reglées
imaginations, tes aneantir de maniere qu'il ne restast aucune
trace de sa connaissance premiere 1t 22 •
! 9 Ibid. , 999 C .
20 G
-
XXIX
orgI:.lS,
.
21· III, 5, 876 C .
22 II, 12,550 A .

475
Socrate est placé dans un environnement sémantique qui messied
au-sérieux traditioneUement attaché à ce qu'il incarne. Mais, cette
j·mage ·est fonctionnelle ; elle trouve sa justification dans la
perspective de l'Apologie qui constitue la déroute de l'intellect, la
disgrâce majeure de l' homo sapiens .
C'~·t pourquoi l'attitude de l'essayiste se moquant de Socrate y
atteint le sumnlum· de l'intensité possible . La "désinvolture
audaciF::llSe" 23
permet
à
l'én.onciateur de construire une
représentation dans laquelle il intercale unécran entre le modèle et
le récepteur. Dans cette représentation, la fonction de l'écran est de
métamorphoser le modèle original ( Socrl,lte prototype du sage)
pour en présenter un double, une copie grotesque et ridicule
(Socrate devenant totalement ignorant à cause de la salive de chien
.'-
-~
versée sur sa main) .
Cette iqlage de Socrate que l'essayiste présente dans l'Apologie est
r
extravag,ante ; elle repose sur d'étranges. amalgames dont
l-'ensemble crée un effet de bizarrerie. Les rapprochements
insolites permettent d'instaurer un jeu de discordances qui reprend
une tradition de l'irrespect fondamentale dans la rhétorique· du
burlesque 24 .
Mais, le sujet de plaisanterie sur lequel revient constamment
l'~ssaYl->te est celui qui concerne la femme de Socrate. La dérision,
il est vrai, présente certaines facilités . L~essayiste , qui s'inspire
surtout de Diogène Laërce25 , a pour lui une tradition multiséculaire
23 L'expression est de J. Bailbé, Agrippa. d'Aubigné poète des Tragiques, Caen,
Association des Publications de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de
l'Université de Caen, 1968, p. 16.
24 Consulter particulièrement Fr. Baï, Le Genre burleSque en France. Étude
de style ,Paris, D'Artey, 1960 .
25 Socrate, II, XXX1II-XXXV •

476
_el0.nt il ~tiljse,librementles lieux communs. Montaigne ne propose
l'as un ense-mble organisé et cohérent mals une réduction du
personnage de Socrate et des situations dans lesquelles Il est
impliqué à quelques traits démesurément g-rossis 26 .
. . " tans une note de l'Apologie, il présente ce face à face entre le
philosophe athénien et son épol:lse : "La' femme de Socrates
rengregeoit son deuil par teIJe circonstance: 0 ~u'1nJi1stement le
font mourir ces meschans juges! Aimerais tu donc mieux que ce fut,
justement Iuy repliqua il Il 27 . Échappant aux contraintes étroites de
1
}!éthique, le rire, qui se dégage de cette rhét-t>r-Ktue de la pointe, se
signale conime -dernier effort de l'imaginatIon et pierre de touche
du bel-esprit.
Premier à se moquer de sa femme, Socrate pourrait d'ailleurs s'être
marié par ironie el par dérision comme le montre cette anecdote
_puisée chez ,Diogène Laërce28 et prése~tant le philosophe qui
t;épond ainsi à une enquête: l1(C) Sacrates, enquis qui estoit plus
-
-
commode de prendre ou ne prendre point femme: -Lequel des deux
on face, dict-il, on s'en repentira" 29 •
)\\ l'ironie du geste socratique qu-i se marie malgré la lucidité
tragiqlle de sa réponse, répond, comme en écho" la dérision de
l'écriture qui prend la vie conjugale du philosoph.:: athénien comme
point d'application. Dans cette perspective, voici la réplique du
philosophe à propos d'une autre question f}ue lui pose l'un de ses
1
26 Voir A~ Diané, "La Dérision dans la polémique -réformée au X\\Qe siècle en
France" . in The journal of Medieval and Renaissance Studies -, vol. 23, n02,
Spring 1993, pp. 269 et 55.
---
/
27 II, 12,583 C.
28 Socrare , TI, XXXIU •
29·IIT, S, 852 C .'
'
, 1 ' ·

, ' ,-
477
plus fidèles admirateurs: "(C) Sacrates respondit à Alcibiades.
s'estonnant comme il pouvait porter le continuel tintamarre de la
teste de sa femme: Com.me ceux qui sont a!ccoutumez à rordinaire
son des roues à puiser l'eau" 30 . D'une sérénité bienveillante et
œune déconcertante simplicité, ,·la réponse de Socnue ~st la
manifestation d'une pratique d'alchimiste parJaguelle l€ philosophe
métamorphose la négativité du "tintamarre en simple composante
de la vie ordin~ire . Cette alchimie s'appuie sur la dérision sans
'laquellè chaque .minute de la vie conjugale du philosophe
semblerait arrachée au destin.
Dans Les Essais J la théâtralisation de la vie conjugale de Socrate
s'inscrit généralement dans une entreprise de dégradation
cara..:(éristique de la littérature de dérision telle qu'elle sera
illustrée plus tard par Paul S.carron, Charles Coippeau, sieur
Dassol:cy. Jean-François $arasin. et les poètes burlesques français.
Mais, en ce qui concerne la représentation de Socrate dans
l'œuvre de Montaigne, la ligne de partage eI1tT~ ~~ rire et le sérieux,
la dérision et l'apologie, est très nlince . En. reprenant le topos de la
vie conjugale du philosophe, Montaigne qui, selon Paul Laumonier,
se sent sur ce point une parenté ave<2l'a-thénien ~1, écrit dàns l'essai
Il, Il : "Socrates s'essayait; ce me semble, encor plus rudement,
conservant pour son exercice la malignité de sa femme : qui est un
'essay à fer esinoulu Il 32.
L'utilisation de la métaphore militaire appliquée à l'attitude de
Socrate s'inscrit dans le processus de dérision. Mals cet extralt De la
Cruauté montre que l'image que l'essayiste'don~ede Socrate peut
30 1ll,'13, 1082 C.
31 "Maàune de Montaigne d'après Les Essais ", in Mélanges offerts à Abel
Lefranc, Paris. Ubrairie E. Oroz, 1936, pp. 393-407 .
32 li. 11. 423 A. Cf. supra, pp. 203-207.

. 1
i.
478
être également envisagée dans Ul1e persreetive anîstique . Car,
transférée au plan de
l'esthétique, la vie conjugale de Socrate
devient "supportable" . L'écriture çle la dérision trouve le support
d'une rhétorique appropriée qui,. -par l'utilisation, de -la~polyptote
C's'essoyoit"-lIessay") falt de Socrate le précurseûr de MontaIgne. À
ce point de la production de l'essai, la ligne de démarcation' entre la
dérision et l'apologie devient confuse ,car les deux catégories
s'additionnent et permutent leurs caractéristiques.
Dans ce mouvement qui, à- travers la représentation de
Soc'":1te, mène de la convergence à la divergence, on aurait tort de
voir -un transfert pur et simple d'un état à un autre. Comme peut
être to~tt "passage" de Montaigne, il se parcourt dans les deux sens.
Car, entre la dérision et l'apologie, s'établ,issent textuellement des
couloirs, des passages, où le lecteur peut drculer . Le passag.e de
l'un à l'autre répond à une fonne d'ahract!-on qui émane des deux
pratiques et ne parvient jamais à vaincre ctéffnitivement la force
opposée de répulsion, d'où -un glissement const~nt dans les deux
......-
-
sens . L'énergie de chacun des points croît toujours -er finit par
annuler le passage intermédiaire. Ainsi s'effecfue le saut, presque
imperceptible, de la dérision à l'apologie dans un process.us
--similaire à ce que Julio Cortâzar a appelé les ll carambolages du
sens". L'essayiste sem-ble conclure en postu1ant l'équivalence des
deux procédés qui deviennent des moyens par . lesquels l'être
re<'onquiert la plénitude dynamique-de l'humanité.
Dérision et/ou apologie ? Le rejet ne parvient pas à
contre')alancer l'attraction et surtout l'écrivain, une fois qu'il a
effectué cet aller-retour, se trouve radicalement changé par le
voyage et ta fréquentation de Socrate.

479
L'exercice de la dérision n'en]ève donc rien à. i'entreprise qui,
parallèlement, exprime l'authenticité qui tente, à partir de la figure
dU.f.llùlosophe athénien, de récupérer la pleine humanité dont on a
dépouIllé l'être et de restaurer son droit à l'exercice confiant de
toutes ses possibilités :"Socrates estait homme; et ne vouloit ny
estre ny sembler autre chose Il 33 .
.
Les épreuves endurées par Socrate dans sa vie conjugale ont le
même statut que les obstacles rencontrés l-Iar l'essai montaignien .
Ce détournement exceptionnel dans la dérfslon-ôe Socrate montre
que, pour ce qui est de l'image du .philosophe athénien, Montaigne
---.
--
brise ses idoles pour ensuite sacrifiE;T à leurs débris. Le 'texte des
Essais prévoit et organise lui-même le cadre ét les limites de sa
propre transgression de l'image de Socrate qu'il produit.
Plus qu'une simple pratique rhétorique, la dérision, en même
temps qu'elle manifeste une sensi bilité., pré- b lJ r lesq ue, est en
étroite -relation avec la pOétique des Essais. Appliquée à Socrate,
elle-- fonctionne comme une m.ise à distancé du maître, une
libération, qui est aussi une revendication de continuité entre le
philosophe athénien et le Màire de Bordeaux.
La sagesse désabusée qui structure et com;rnande cette pratique de
la dérision est l'un des fondements du texte des Essais. Montaigne
apparaît comme un briseur de rêves et un bradeur de mythes. Sa
L
position à la fin du siècle fait" de lui le témoin pnvilégié de la ruine
de plusieurs ambitions de la Renaissance. Aux temps des._Ess~ls, les
ambitions démesurées et Penthousiasme caractéristiques de la
/
première
génération
d'humanistes
se
sont
émoussés
consécutivement à la tourmente des guerres civiles' et aux
33 m, S, 892 C _
,
,-

480
bouieversements socio-politiques et culturels qui marquent la
seconde moitié du XVIe siècle 34.
Évidemment, l'écrivain appartl~nt à la société dans laquelle il
est né par des voies aussi détournées et (confuses que celles dont
cette société se sert pour slapproprier son œuvre et assurer sa
propre
culture
. Mais
les
tendances
pré-burtesq_~es et
l'exceptionnelle liberté héritée de /Socrate lui/permette-nt d'avoir
une distance critique vis-à-vis de la société 3S . Ainsi, le livre de
" Montaigne ~émystifi:e les schémas passivement acceptéS, ébranle
. J'édifice jntouché et fait naître une interrogation perplexe . L~s
différents essais qùi composent l'œuvre sont des exercices, de
critique qui s'effectuent par réfraction ironique d'une réalité
déformée et absurde. Ils ne visent pas à donner des réponses ou
j '
,

des :.,olutions mais à questionner l'ordre fictif et frauduleux sur
lequel se présente le monde, en exagérant parfois ses Imperfections
et ses contradictions: À l'instar de Socrate, l'essayiste devient "le
taon dans la cité" 36 car, en déréglant le système mis en place, il en
sape l'illusoire cohérence à travers èes pratiques qui lui permettent
de détruire les idoles, les préjugés et les fic~l9.ns organiques de la
1
civilisation de la Renaissance.
La dérision constitue une des manières qe supporter le réel et
de mieux vivre ·les événements; elle ôte à la critique sa gravité
_pesante et fonctionne comme un déguisement du drame. Lorsqu'elle
34 Pour l'étude de la relation entre Les Essais et l'histoire de l'époque, on
consullera avec profit Jes travaux de G. Nak.am., Monmigne et son temps. 1.es
événemenrs et Les Essais. (L'histoire, la vie, le livre) • Paris, Nizer, 1982, et
Les, Essais de Montaigne, miroir et procès de leur temps. Témoignages
, 'rustnriques et création :littéraire, Paris, Nizet, 1984 .
35, Voir Fr. Bar, Le Genre burlesque en France. Étude de style, op.cit.
36 0 . Postel-Vianey, Le Taon dans la cité. Actualiré de Socrate, op. dr.

481
/
prend Socrate pour cjble, la dérision qui s'exprime à travers le texte
montaignien s'attaque assurément à un symbole. Ainsi, contre
-Socrate, Montaigne utilise des pratiques -socratiques. Mais, dans
cette transgression, l'essayiste demeure, pardoxalement, soe-ratique.
Car, dans la production d'une œuvre comme Les Essais, c'est peut
être la seule façon de manifester l·assimilation des leçons du maître,
la sel.rle manière de rester socratique .
. .
..

482
CONCWSION
''La Renaissance est généralement plus platonique que
sqcratklue . Mais, on l'a vu, dans Les Essais, il ya une inversion de
cette tendance. Et, surtout à partir des additions postérieures à
1588 1 , l'esprit de Socrate plane Sl'r l'œuvre de Montaigne qui
insiste désormais sur la revendication <;le li'hérttage du philosophe
athénien.
Centre du livre, le moi ne se- barricade pas, jaloux de son
identité, derrière les remparts de son autoportrait. MaJ,gré une
forte substance .individualiste liée au genre, une grande volonté de
s'èffacer se donne' à lire dans Les: Essais ; une manière de jouer à
devenir le miroir où surgissent les autres. Au lieu de promouvoir
un système clos, l'essai instaure un ordre ouvert. Le puzzle des
différents chapitres est le théâtre d'histoires qui s'entretissent et
s'erim1~lenten des va-et-vient déconcertants. Et, parmi les figures
exemplaires qui peuplent l'univers des Essais
Montaigne
1
brandIt
l'image de Socrate tel le rameau d'or de la Sibylle. Mais. c-omme
cette redécouverte est l'aboutissement d'une longue quête qui a fait
naître une présence à partir d'un~ absence, l'univers qu'elle
propose s'édifie sur un "livre de bonne foy"2 dont l'envers est un
séduisant et inquiétant abîme. -
"-
1\\'air J.-P. Boon, "Montaigne et ses 'grands hommes' ~', in French Reviel-\\"
XLVIII, 1969-1970, n 0 1, pp. 34-41 ( repris in Montaigne, gentilhomme et
essayiste, Paris, Éditions Universitaires,1971, chap. V : les " Grands hommes",
pp.65-72 ); K. Christodoulau, "Les Modèles classiques dans Les Essais de
Montaigne", m B.S.A.M., Ve série, n023-24, Y977, pp. 29-38 ; FI. Gray,
"Montaigne and the Memorabilia ",in S'tudy in Phil01ogy , lXIII, 1961, pp. 130-
139, et H. Friedrich, Montaigne; trad. française, Paris, Galp.mard, 1968, pp. S6
et S5.
2 Au Lecteur, p. 3.

483
Le Socrate qui émerge des Essais est.à la fois le prodJlit de
sources textuelles plurielles et de dispositions q'esprit diverses 3 .
Mais, malgré la ,:,ariété 'dès composantes qui participent à la
représentation du philosophe athénien, Montaigne en arrive à
'construIre une figure de Socrate cohérente-, Dans eéconomle interne
du- mode d'engendrement de l'essai montaign~n, Socrate apparaît- à
la fois comme un modèle de cohérence éthique et esthétiq,ue quI, à
tous les niveaux, influence l'autoportrait de-l'essayiste. Interpr-ète
"de'- ~a simplicité naturE'lle"4 , Socrate correspond à l'idéal de
perfection que se fait Montaigne car la méditation de sa figure
perme~ de capter et de mettre en œuvre l'ensemble des virtualités
qui se trouvent en l'homme . C'est pourquoi son apologie
surdétermine Les Essais car il est le "precepteur" 5 pour lequel'
l'eS$€lyiste éprouve une "veneration" 6 .
Dans Les Essais, la figuration de Socrate coïncide souvent aVêC
les postulations du moi; Socrate devient une pure manIfestation
intervenant dans le spectacle de la conscience prise dans la toile
d'araignée de sa propre représentation. Présenté comme l'horizon
su'pposé de l'ensemble des possibilités de l'expérience humaine,
Socrate permet à Montaigne de jouer à un jeu qui n'est pas -le
contraire du travail car étant par nature production: l'essai .
Homme de la quête infi-nie de l'être et de }'irnJl?ense territoire du
moi, MontaIgne est l'écrivain avec qui l'aventure est toujours
.
.
possible sur un éventaU de terrains innombrables. Dans chaque
3 Voir Fr. Kel1ennan, " Montaigne's Socrates", in 'Romank Revjew, XLV, 1954,
pp. 170-177, et " The Essais and Socrates", in Symposium, X, 1956, pp. 204-206.
4 III, 12,
5 Ill, 13, 1113 B .
6 III, 9, 992 C .

484
.
,
.
,-
essai et au rythme des Ilallongeails",- les chemins -sont à inventer
librement, dans la con fiance ou l'irrésolutivn des multiples
(in)capacités de l'être . Menée suivant une orientation ludique,
l'aventure permanente se délivre à la foi,s de toute affirmation
dogmatique et de toute rigidité doctrinale:
"J'ayme ces mots qui amollissent et moderent la tèinetlté de
nos propositions: A l'avanture, /Aucunement, Quelque, On diet,
Je pense, et semblables 7 . ( •••) C'est _par maniere de devis que
je parle de !out, et de rien par maniere d'advis n 8,
Le -rapport à Socrate engendre ce jeu dont l'autre nom est !a
littérature , Naturellement, cette pratique ludique s'applique
d'abord au livre des Essais et à l'instance de son élaboration. Avec
un, T..,..re acharnement et à travers une disqualification provisoire du
sujet et de sa connaissance, le "gentilhomme et-essayiste" 9 s'emploie
à dévalJriser systématiquement son travail 10 et êlJfirme :
li
Je dis pompeusement et opulemment l'ignorance, et dys la
science megrement et piteusement; (C) accessoirement cette-
. cy et accidentalement, celle là expresséffient-et principalement.
Et ne traiete à point nommé d~ rien que du rien, ni d'aucune
science que de celle de l'inscience" 11 .
La sagesse tiendrai t à un mode privilégié de ne pas en tendre les
explications d~ la science et de se détourner des modes de
7 DL 11, 1030 B .
8 Ibid.
9 J.-P. Boon, op. cit.
la III, 12 : "(B) Si j'eusse voulu parler par science, J'eus parlé plustost : j'eusse
escr~1-'[ du temps plus voisin de mes esrudes, que j'avois plus d'esprit et de
,nemo:re ; et me fusse plus fié à la vigueur de cet aage là qu'à cettuy-:icy, sI
j'en eusse voulu faire mestier d'escrire ,..
li Ibid.

· ~ .-
485
connaissance et des circuits Institutionnels du savoir afin de libérer
l'homme du quadrillage culturel dans :equel il est englué.
À la question "Que sais-je7" 12 , la sagesse des-Essais recommande de
répondre humblement et sans "la moindre hésitation: "rien" . Et,
puisq ue le désir de connaissance es:t 'désespéré et que "noos n'avons
aucune communication à l'estre" 13 , Montaigne se défie de la science
en se tournant de plus en plus vers la nature:
ilLés sciences traictent les choses très finement, d'une
mode trop artificielle et différente à la commune et naturelle.
(... ) Si j'estais du mestler, je (.C) naturali~erois l'art autant
comme ils artialisent la nature" 14 .
-
"
,Gans ces conditions, le champ du jeu devient immense et ses
possibilités infinies. Montaigne proclame une volonté de conquérir
l'ignorance 15 à travers le fameux mot d'ordre: " ~2J)ons dorenavant
escale d~ bestis~Il 16 . Avec un sens aigu de la provocati~~~le-moi .
revendique le pouvoir de s'enthousiasmer p')ur quoi que ce soit qui
l
lui plaise.
'
Mais, l'acharnement que l'essay'i~te utilise pour affirmer son
"inscience" pourrait devenir suspec! . Car cette "inscience" est, en
même temps, une "ignorance (... ) doctorale" '17 qui se réclame
explicitement de Socrate: " (A) Le plus sage homme qui fut 'onques,
12 il, 12
13 Ibid.
14 III, 5,
,
15. Cun.<:ulter s'urrout M. Baré'.Z, L'Être et la connaissance selon Montaigne,
J!aris, José Corti, 1968, et Y. Bellenger, "Le Désir de connaissance. La conquête
de l'ignorance", in MontaigneL Une fête pour l'esprit, Paris, BaIland , 1987,
pp.217-222.
16 Ill, 12,
l7I , S4J

486
quand on luy demandait ce qu'il sçavoit, respondit qu'il sçavoit cela,
qu'il ne sçavoit lien" 18.
Ainsi conçue, cette ignorance devient rune des plus hautes formes.
de la connaissance. C'est d'ailleu:s pourquoi, dans des mots très

1
socratiques, l'essayiste affirme, dans rApologie-de Raimond Sebon :
/
.
(""L'ignorance qui se sçalt, qui se ju&e et qui se con-qamne , ce n'est
;.
) pas une entiere ignorance: pour l'estre, il faut qu'elle s'Ignore soy-
.
/
mesme" 19.
Cette dJsponibilité ludique n'implique pas la gratuité. Le jeu
devient à la fois u-n moyen de préserver fa liberté en même temps
qu'un mode de connaissance où s'exerce la totalité des facultés
humaines; il conduit à l'émergence du plus grave et du plus
re~ponsabledes impératifs intérieurs: "Connais.,.toi toi-même" . On
l'aur:;1 compris, cette conception du jeu dépouille la liberté de l'homo
ludens de tout caractère abstrait et spéculatif. Le jeu constitue ici
un niveau spécifique de l'activité humaîne . C'es~ ce qui fart de lui
davantage qu'un simple thème de l'œuvre: cela même qui le
produit .
Le jeu enseigne qu'il n'y a de..I:iberté pour l'homme qu'au sein
d'une pratique nécessaire qui est la substance même dè-l'être -et la
justification de son existence. Nécessaire au double sens du terme:
en tant que produit d'une nécessité et en tant qu'indispensable à
. (et exercice si socratique qu'est l'écrituft: des Essais. Ce qui, dans
.Les Essais, confère a!1 jeu une place centrale, au carrefour( entre le
moi, l'histoire et le fiction) , c'est qu'il t~oUVê' dans la littér~türe
définie comme pratique sa définition la plus haute . C'est le
"
.
18 n, 12.
19 [bic.

487
paradoxe de cette responsabilité de l'écrivain qui est politique que
d'avoir ses racines dans une pratique qui ne l'est pas.
Montaigne joue; mals il le fait sur fond de gravité car l'essai
est souvent une profonde meditatlo morOs. Dès l'lncipif du chapitre
intitulé Des PrIeres, en s'exprimant sur le mode de la provocation,
qui Indique à la fols la matière et la manière de son livre, li écrit:
H(A) Je propose des fantasies informes et-Irresolues, comme font
ceux qui publIent des questions doubteuses, à debattre aux escales:
non pour establir la verité mais pour la chercher" 20 .
Ici, comme ailleurs, le jeu permet de se débarrasser de l'accessoire
pour ne garder que l'essentiel. Car, derrière ces mots, se profile une
1.
poétique qui Indique les moyens et la fin de l'essai: une activité
somme t0t..tte derlsolre empruntant les allures et les méthodes de
l'enquête soctàtlque pour devenir l'une des plus hautes et des plus
enviables entreprises littéraires de la RenaIssance.
Le texte des Essais constitue une œuvre défiant les contraintes
de l'espace et du temps, humoristique et grave, affirmatIve et
problématique; un kaléidoscope anti-dogmatlque par essence.
Seuls le mouvement 2J , le changement et la variété y sont
permanents. Car tous les "passages" de Montaigne sont à double
circulation. Par eu.x, le lecteur accède à deux directions, et une fols
qu'il les franchit dans un sens vers "l'autre", HIes parcourt en sens
Inverse, revenant à une "unicité" qui, lorsque L'expérience est
entièrement accomplie, perd ce caractère. À travers cette œuvre en
constante sédimentation et où la représentation de Socrate
fonctionne comme l'accomplissement d'une cérémonie rituelle et
20 l,56.
2 t Cf. J. Starobinski, Monraigne en mouvemenr , Paris, Gallimard, 1982 .

488
répétitive, se donne à contempler une or)ginallté qui n'a pas fini de
déconcerter les lecteurs.
"Singulier Montaigne" dira très Justement Alexandre Mlcha22•
En effet, l'apparition de ce visiteur InsolIte fut l'une des plus belles
IntrusIons de l'histoIre de la Httérature française du XVIe siècle. Sa
probité envers la vie fut aussi grande qu'envers son art . Son œuvre
peut légitimement être lue comme un part sur l'énergie créatrice
des hommes, le plein épanouissement de toutes les facultés et le
réveil des forces engourdIes qui dorment en nous. À travers ce
qu'on a appelé son scepticisme ou son pyrrhonisme 23 , li s'est choisi
comme armes favorites l'Interrogation permanente, le doute. la
dérision et le relativisme. À l'en croire, LI ri'est pas phllosophè 24 ;
mais, devenu spécialiste de la mort à J'âge de trente six ans 2S J la
profondeur de sa réflexIon a fait de lui un maitre d'hier pour
demain; un maitre que, malgré ce qu'en dit Étie Faure26, Socrate
eOt, sans aucun doute, reconnu comme un des
"
siens.
22 Le Singulier Montaigne, Paris, Nizet, 1964.
23 Voir M. Conche, "La Méthode pyrrhonnienne de Montaigne", ln B.s.A.M.t
Se série, n° 10-11, Avril 1974, pp.47-62- ; Z. Gierczynsk!, "Le Scepticisme àe
Montaigne, principe de l'équilibre d'esprit", in Kwartalnik NeoffloJogiczny,
XIV, 2,1967, pp.11-131 .
24 Ill, 9, 950 . En te qui concerne l'étude de cette affrrmation, on consultera
les travaux de J. Brody, Nouvelles lectures de Montaigne, Paris, Champion,
1994, et A. Comte-Sponville, "Je ne suis pas PhJlosophe", MohraJgne et la
philosophie, Patis, Champion, 1993 .
25 l, 20, 84 A .
26 Histoire de l'art. L'art renaissan t, Paris, Le livre de Poche, 1964, p. IS : "(. .. )
RabelaIs, Montaigne, Érasme en qui Socrate et ses dlsdples nè se fussent pas
reconnus",

CONCLUSION GÉNÉRALE
~,

490
Dans la mythologie humaniste, le système dridéallsation des
grands hommes l réserve une place entièrement à part à Socrate
quI est celui après le passage de qui le lieu ne sera plus Jamais le
même et qui fonctionne surtout comme un modèle de cohérence
morale et philosophique informant en profondeur toute la
lIttérature de la Renaissance française.
Dans ses conclusions sur l'étude des différents auteurs de
l'Antiquité qui se sont occupés du philosophe athénien, l'érudit
Victor de Magaihaes-Vilhena a noté que:
Aucun<ies témoIgnages
Il
n'est doué d'un caractère historique véritable. 2 ( ••• ) Nous n'avons
pas Socrate. Il tel qu'l1 fut", cela est certaIn. Du moins avons-nous des
traditions interprétatives" 3 . Par l'intermédiaire d'une sélection
d'indIces opérée sur les référents textuels que sont les œuvres de
l'Antiquité, des commentateurs florentins ou des traducteurs du
XVIe siècle, les humanIstes négllgent donc le Socrate historique
pour ne retenir que "des symboles. Et, puIsqu'aucun des écrivains
n'a la prétention de faire de son œuvre un témoignage sur Socrate,
rétude de la représentation est à orienter vers les mobiles, les
intentlons et les formes quI marquent le recomposltion et la
reconstruction de la figure du philosophe grec.
À
la
Renaissance, la représentation de Socrate est
essentiellement chrétienne. Cette signUication chrétienne est
omnlprésente ; elle détermine les préoccupations scientifiques des
- - - " ----_._----
1 Voir l'importante étude de CI.-G. DuboIs, .. Les Grands hommes de l'Antiquité
et l'Humanisme français", in
L 'Humanisme français
au début de la
Renaissance. Actes du [Xe Congrès de J'Association Guillaume Budé, Rome, 13-
18 Avri11973 , Palis, Les Belles Lettres, 19i5, t. Il, pp. 619-628.
2 Le Problème de Socrate. Le Socrate historique er le Socrate de Platon, op.
cit..
p.453 .
3 Ibid., p.455.

491
phllologues, JnOuence la propagande idéologique des humanistes et
soutient -naturellement- t'entreprise spirituelle des évangélistes.
Mais cette orientation religieuse ne gêne en rien t'évolution de la
représentation. Lorsque l'Image, dans son fonctionnement, cultive
la "ressemblance" par rapport au modèle fourni par la littérature
antIque, elle permet à la société d'élaborer le rituel de sa propte
représentation à travers un discours de propagande. Mals, li arrive
aux écrivains du XVIe siècle d'insister sur un "écart esthétique" qui
permet de mettre à distance le fonctionnement d'une société
tournée en dérision par l'intermédiaire des pratJq ues Ironiques qui
sont, par exemple, lisibles chez Érasme, RabelaIs, Béroalde de
Yerville ou Montaigne.
Qu'elle cultive la fidélité à la tradition ou qu'elle valorise
Il l'écart esthétique", la représentation demeure toujours socratique.
Dans l'univers à la fois Inquiet et optimiste des humanisteS·, Socrate
fonctionne comme "une sorte de symbole, en dehors et au-dessus
de la réalité historique" 4 • À travers des Intentions explicitement
formulées dans leurs œuvres, les écrivains de la Renaissance
(re)composent une nouvelle figure du philosophe athénien. Comme
figure centrale du discours humaniste, le Socrate du XVIe siècle est
le résultat d'une préméditation et d'une volonté programmatlque
par lesquelles les écrIvains valorisent des positions idéologIques et
des problèmes théoriques en relation avec l'esthétique.
Très souvent positive, cette représentation s'appuie sur un
arrière-plan anthropologIque qui valorise essentiellement ta liberté
et ('Indépendance d'esprit. Premier martyr de la pensée libre et
ê -
,
,
4 Ibid., p. 36 .

492
phIlosophique, Socrate est un séducteur qui symbolise une attitude
dont se réclament, parmi tant œautres, Érasme de Rotterdam:
"De plus, Je suis invité par certaIns dont j'ignore les desseins.
Mol, je ne puIs être le chef d'aucune faction humaine" 5
et Montaigne:
" Je fus pelaudé à toutes mains: au Gibelin j'estaIs Guelphe, au
Guelphe Gibelin Il 6 .
En combInant le statut phIlosophique et le statut rhétorique de la
flgure salvatrice de Socrate, l'homme de la RenaIssance prononce
une véhémente déclaration d'indépendance; il s'empare de ses
propres limites et de son destln ; Il devIent lui-même au poInt d'en
éclater.
Socrate, on l'a déjà dit, "n'est pas sérleuxll • C'est peut-être
pourquoi son Image se retrouve à la rencontre d'une pratique
ludique et d'une aventure sémiologique également prises en charge
par la 11 Folle" . Analysant l'œuvre du Rotterdamots, Pierre Mesnard
note que:
"L'Humanisme ancien, dans ce qu'II a de meilleur, la Nouvelle
Académie qui, aux yeux d'Érasme comme de saint Augustin,
rattache Socrate à CIcéron, débouche sur çe~te constatatlon-
relais: "le monde est rempli de fous" " 7 .
C'est que la Renaissance est un laboratoire d'enthousiasme mals
aussi d'Inquiétude. Partagé entre l'amour et la violence, la charité
- - - - - - - - -
5 Leto-e à. Thomas More, 30 Mars 1527, éd. J. Chomarat, p. 879 .
6 Les Essais, Ill. 12, 1044 B.
7 "Introduction subjective et objective à l'Éloge de la Folie", ln La Philosophie
chrétienne, op. dt., p. 31.

493
et l'intolérance, le rationalisme et la déraJson, le XVIe siècle est une
pérIode singulIère. Elle résume les contrastes extrêmes de sa
nature dans le partage même et -parfoIs- la confusion entre ces
notions contradictoires. C'est pourquoi il revIendra précisément à
Érasme, qui a "gardé sa raison intacte jusqu'à la suprême issue de
sa vlël 8, le privilège d'écrire, pour tout le siècle, un Éloge de la
Folie.
Puisque Socrate porte magnifiquement sa très lourde charge
d'homme et marche sans faiblesse sur les chemins enténébrés de
l'humanité, Érasme se sert de lui pour éclairer un siècle marqué par
la folie des Intolérants et pour inscrire, à chaque détour de cette
vision parfois sombre, le signe plus.
SI elle répond à cette exigence sans borne qui est la sienne, la
Folle ne peut se laIsser intégrer purement et simplement à l'ordre
de la culture régnante, à cet ensemble de représentations,
d'attitudes et de gestes qui imprègnent et détermInent les
pratiques religieuses codifiées par le clergé. Pour elle, l'idéologie
dominante de l'époque n'est pas celle du Christ mals celle d'une
classe de privilégiés. Afin de garder son originalité et œéchapper à
toute assimilation par la culture, la Folie doJ.t conserver et
renouveler sans ,cesse son pouvoir d'exclure et de s'exclure. Sur les
traces de Socrate, elle inaugure un contre-pouvoir et une "lnsclence"
où s'élaborent, se edUquent et se transforment les idéologies; une
"docte ignorance" qui relance sans cesse le savolr en dIrection de
l'inconnu où il se perd comme savoIr et comme pouvoir. Cette
relance et cet engendrement ne sont possibles que si la Folie
demeure constamment autre, marginale.
- - _ . _ - , - - _ .
8 La Mort d'Érasme. Lettre de Beatus Rhenanus à Herman von Wied, 15 Août
1536 , éd. ]. Chomarat, p. 1022 . Ami d'Érasme. Beatus Rhenanus a, pour la
première fois, publié les Œuvres Complètes du Rotterdamois à Bâle chez les
héritiers de Froben! à partir de 1540 ( 9 volumes rn-follo ) .

494
Mals, prise en charge par la folie érasmlenne ou la déraison
rabelaisIenne qui sont à la mesure des brusques accélérations ayant
successivement marqué la temporalité historique du XVIe siècle, la
représentation prend toujours le phIlosophe grec comme repère. Car
II c 'est Socrate vIvant qui est là, Socrate agissant par l'incomparable
prestige de sa personne" 9. Fonctlonnant comme l'école buissonnière
des Imaginations Indisciplinées, l'Image de Socrate est placée sous le
double signe de l'espoir et de l'il1usion; elle devient une fiction ...
crédible. En effet, au XVIe siècle, la prise sur le réel diminue et on
voit naître sImultanément des réactions d'angoisse et d'auto-
défense souvent accompagnées de compensations imagInatives.
Nous avons vu que la représentation du philosophe grec
s'énonce dans un mélange de subtilité, d'Impertinence, d'insolence
et de lyrIsme qui n'est pas sans séduction. Dans leurs pratiques
d'écriture, les humanlstes se jouent de la figure de Socrate car elle
leur permet d'ouvrIr leur propre étendue intérieure, à Illmage des
statuettes de Mercure dont parle admirablement Érasme:
"Pourtant ceux-là même qui ont connu des navigations
malheureuses n'en ont pas moins l'habitude de bien conseiller
les autres qui mettent à la volle, en leur montrant les dangers:
clest eux que Je vais sans doute Imiter ou en tau t cas ces
statues de Mercure ; placées au carrefou:î< en poteaux
indicateurs, II leur arrive d'entralner les voyageurs là où elles
ne se sont Jamais aventurées elles-mêmes" 10.
9 Ho Bergson, Les Deux sources de la morale et de la religion, op. dt., p. 61.
10 La Méthode d'Érasme de Rotterdam, p. GOG. Cf. Ch. IJaudelaire, Les Fleurs du
Mal, éd. cit., " Le Voyage", p.199 :
" Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir; cœurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,
Et, sans savoir pourquol, disent toujours: Allons l"~ •

495
Le propos éraslnien fonctionne comme une très subtile
relecture du Cratyle de Platon; il s'agit de s'installer à la croisée des
chemins; non pour choisir mais pour savourer le plaisir de ne
partir nulle part tout en ayant les :yeux fixés sur toutes les
possibilités de départ. Socrate est justement une statuette de
Mercure. À la fin du dialogue de Platon, U souhaite bonne route à
Cratyle en compagnie d'Henuogène 11. Désonnais, un long périple
commence pour les deux interlocuteurs et Socrate ne sera pas du
voyage. il connaît déjà le chemin pour l'avoir parcouru dans les
deu:x sens et pour avoir, suprême IU.'Œ de grand seigneur, installé le
signe dans l'indécidable en ayant tour à tour soutenu la thèse dite
naturaliste et la thèse dite nominaliste.
Avec Socrate qui a des fonctions éthiques, épistémologiques et
esthétiques, il semble désormais que la pensée voyageuse de la
Renaissance ne pourra plus se séparer de son olubre. Le grand
affranchisselnent que signitîe le socratisme ouvre sur un horizon
proprement infini de métamorphoses et de dépassements; il ouvre
sur un désir qui fait aimer et affirmer le libre exercice de la raison
et l'altérité à la fois absolue et impossible.
11 Craryle. 440 e . ~nedrich Nietzsche a, par exemple. réfléchi sur quelques
significations philosophiques du voyage en rapport avec la liberté: " Tous
ces bardis oiseaux qui prennent
eur essor vers le loi I1tain, -certes, li
moment viendra où ils ne pourront ailer plu
lorn ... Mais gui aurait le drOIt
d1en conclure que ne slouvre plus devant eux une immense voie libre et
qU'lis ont volé aussi loin que l'on peut voler... D'aufI'es oiseaux voleront plus
lOInl" (Aurore, in Œuvres Complètes. trad. française, éd. criti ue par G. Colli
et M. Montinari, Pans, Galljn ard, 1970. t. r , p. 289). " Qui est parvenu, ne
serait-ce que dans une certaine mesure, à la liberté de la raison
e peut rien
se sentlf d'autre sur terre que
oyageur, - pour un
oyage, toutefois, qui ne
tend pas ver un but dernier: car il n'yen a pas" ( Humain, trop humain, 1,
in Œuvres Complètes, trad. française, éd. critique par G. CollI et 1'v1. Montinari,
Paris, Gallimard, 1968, t. Ill, p.30S) .

496
Au XVIe siècle, une certaine "histoire monumentale" juge et
condamne ou valorise les grandes figures antiques 12. Socrate est un
événement, un avènement diraIt plutôt Paul Claudel. Appartenant à
une AntiquIté qui fonctionne à la fois comme un héritage glorieux
et comme un moyen de créer un avenir quI ne le céderait en rien
au passé, Socrate apparaît comme
le miroIr que l'on promène le
11
long des routes" de l'éternité et de l'histoire universelle des
hommes. Mals, lorsqu'il s'agit de la représentation du philosophe
athénIen, le réel, rebelle à toute formalisation 'lt'ttéraire, déçoit
l'exigence ge ceÙe éternelle Pentecôte que le XVIe sIècle a souvent
chanté en valorisant la mythologIe d'un Verbe 13 et d'une parole
Instrumentale et performative qui seraIt à la fois Savoir, Avoir et
Pouvoir.
Parce q u'elle- excl u t l'immédiateté, la médiation de la
représentation court toujours le risque de devenir une trahison. La
figure du philosophe athénien révèle ainsi la logique d'imposture
présente dans toute représentation. Jacques Derrida a bien tésumé
cette perspective:
" Car l'imitation affirme et aiguise son essence en s'effaçant.
Son essence est sa non-essence. Et aucune dialectique ne peut
résumer cette inadéquation à soi. Une imitation parfaite n'est
plus une imitation. En supprimant la petite différence qui, le
séparant de l'lmIté, y renvoIe par là même, on ren~ l'Imitant
- - - _ . - - - -
t 2 Consulter les travaux de Cl.-G. Dubois, " Les Grands hommes de l'Antiquité
et l'Humanisme français", art. cit. ; La Conception de J'histoire en France au
XVIe siècle (1560-1610),
Paris, NJzet, 197ï, et ].-C1. Margotin, Les Humanistes
et J'Antiquité grecque, Paris. 1989 .
13 Voir CL-G. Dubois, Mythe et langage au XVIe siècle, Bordeaux, Ducros, 1970,
et "Verbum-La Mythologie du langage", in Mots et règles, jeux et délires.
Études SIrr J'imaginaire verbal au XVIe siècle. Caen, Paradigme, 1992 .

497
absolument différent: un autre étant ne fafsant plus référence
à l'Imité ". L'imitation ne répond à son essence, n'est ce qu1elle
est :lmltatlon- qu'en étant en quelque point fautive ou plutôt
en défaut. Elle est mauvaise par essence. Elle n'est bonrte
qulen étant mauvaise. La faillite y est Inscrite, elle n'a pas de
nature, elle nIa rien en propre" 14 .
À l'Instar du Zarathoustra de FriedrIch Nletzstehe, Socrate se
plaît à effacer ses traces et à déjouer les tentatives de saisIe
destinées à l'enfenner dans des grilles de lectures contraignantes15•
D'ailleurs, malgré l'excellente mise en scène de Platon dans Le
Banquet, Socrate n'est pas réductible au portrait esquIssé par
Aristodème ou aux Images nées de l'ivresse d'Alcibiade. L'homo
via tor de la Renaissance découvre donc que la terre de Socrate est
(ln)sltuable ; situabIe comme borne d'arrimage d'une pensée neuve
et Insltuable comme lieu réel.
Le XVIe siècle nous engage alors dans une folle et séduisante
aventure langagière. La représentation y fonctionne comme magie
du détour, vertige du dédoublement et passion d'une errance dont
l'Itlnéraire désorienté ruine les porteurs de paroles que sont les
écrivains désormais obligés de parler hors-présence et hors-vérité.
Cette crise de la représentation installe la littérature dans l'impasse.
Dans les plis et les replis de sa trame ondoyante, elle s'engage dans
une vole qui débouche fatalement sur l'indécidable et sur un au-
delà du signe et du code. Cette pratique est éminemment moderne
car elle sera, par exemple, reformulée par Maurice Blanchot qui, sur
ce point, ne fait que prolonger Jes vues riches de futur quI étaient
14 La Dissémina tian, Paris, Seuil, 1972, pp. 159-160.
. , .
15 Ainsi parlait Zarathoustra, éd. cit., m, 1, "Le Voyageur", pp" 191-194.

498
celles d'Érasme, de RabelaIs, de Béroalde de Yerville ou de
Montaigne;" A chaque pas, on est Ici et pourtant au-delà Il 16.
PuIsqu'il est ImpossIble de pIéger l'objet-Socrate dans la
fragLle épaIsseur des mots et dans la mince et matérielle ligne noIre
que l'encre traèe sur le papier, la représentation ne se détermlne
pas par sà conformité au réel mals par les pratiques ludiques et
langagières sur lesquelles elle S'appuie. Avec Socrate, "la
représenta~lontente de figurer ce quI désIgne sa radIcale vanité" 17.
Le grand rêve humaniste s'évanouit. Et, dans le même mouvemeht,
la sagesse antique quitte le monde et se réfugie sous le masqUe de
la Folie érasmlenne, se déguIse sous l'habit bouffon de RabelaIs,
s'isole dans l'atelier de l'alchimiste Béroalde de Yerville ou se retire
dans la haute tour de Montaigne.
Chacun de ces écrivains incarne, à lui tout seul, l'univers d'une
parole illimitée et prodigue qui se définit comme Hbre déraison de
l'acte ludique et gaspillage du signe. La démesure caractéristique d~
la Renaissance s'exprime aInsi à travers l'affirmation artIstique des
valeurs de gratuité polysémIque et des valeurs de dépense..
Dans ces conditions, représenter Socrate c'est dé-penser ou
dé-lImiter les signes et s'Inspirer de la dialectique du dedans et du
dehors caractéristique de tout ensemble silénique pour faire de
cette activité un signe extérieur de richesse. Bien avant Georges
Bataille, l'écriture a pu être conçue, pensée et réalisée comme une
"dépense inutile". La lecture que les écrIvains de la Renaissance ont
16 L'Attente, l'oubli, Paris, Gallimard, 1962, p. S6 . Nous soulignons.
17 Nous empruntons ces mots au critique j.-Y. Pouilloux, "Autour de l'acedJa ",
in Logique et Littérature à la Renaissance. Actes du Colloque de la Baume-les-
Aix, Université
de Provence, 16-18 Septembre 1991 , op. dt., p. 25.

499
fait de la figure de Socrate constitue une provocante illustration
d'une modernité Iconoclaste; plus que lire, elle est dé-lire: dans
son délire, elle délie, défait et dénoue les amarres de la "tyrannie
du logos
elle se défie des pratiques qui sclérosént le langage et
If
;
dénonce les impostures d'une pensée abusivement univoque.
DéHvrée de tout poInt d'ancrage, l'écriture fonctionne comme
une errance dans un archIpel composé d'îles flottantes, non ancrée,
entourées de vague, de brume et de paroles "gelées" ou lIdégelées"
et que Rabelais, fort heureusement, a cru bon de "sédimentlser" en
une terre -perdue ou rètrouvée- de Thélème ... Tout entière au
verbe attachée, l'aventure sémiologIque de la RenaIssance produit
un écrivain qui Incarne la figure d'un nouveau Thésée à la
poursuite du Minotaure dans le Labyrinthe des Mots.
À
la fols entreprise généalogique et archéologique, la
représentation de Socrate, quel que soit le socle épistémlque sur
lequel elle se fonde, montre que l'homme n'est jamais quItte envers
le problème des origines. Mals -et cela les archéologues le savent
blen- les choses enfouIes perdent de leur éclat une fols ramenées à
la surface.
C'est peut-être pourquoi Socrate qui est un modèle exemplaire
encourage et décourage tout à la fols l'imitation et la représentation,
"comme peut estre quI dirait une peinture voilée et tenebreuse,
entreluisant d'une infinie varIété de faux jours à exercer nos
conjectures" 18 . Parce qu'il y a de l'Incommensurable en lui, Socrate
est un philosophe qui déjoue l'attribut. Il existe. Car -pour finir par
18 Montaigne, Les Essais, II, 12,536 C.

500
là où nous avions commencé et retrouver une dernière fois
Montaigne- :
1111 nlest possible d'aller plus arriere et plus bas. Il a falct
grand faveur à l'humaine condition de montrer combIen elle
peut d'elle mesme 19 • ( •.• ) il n'est aIsé de parler et de vivre
comme Sacrates. Là loge l'extreme degre de perfection et de
difficulté: l'art n'y peut joindre" 20 .
19 lbld., m, 12, 1038 B .
20 Ibid., 1058 B.

,
,
BIBLIOGRAPIDE GENERALE l:
1 Il s'agIt !cl d'une bibliographIe sélective des principaux ouvrages et
études utilisés. On se reportera éRalement aux ilivers chapitres où se
trouvent des bibliographies spécialisées sur tel ou tel aspect de la
questton.

S02
1. LISTE DES PRINCIPALES ABRÉVIATIONS
B.A.G.B. :
Bulletin de l'Association Guillaume Budé.
B.H.R. :
Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance.
RN. :
Bibliothèque Nationale de Paris
B.S.A.M. :
Bulletin de la Société des Amis de Montaigne.
B.s.H.P. F. :
Bulletin de la Société Historique du Protestantisme
français.
c.A. 1. É.F. :
Cahiers de l'Association Internationale des Études
Françaises .
r-
N.R.F. :
.Nouvelle Revue française .
R.H.L.F.:
Revue d'Histoire Uttéraire de la France.
R.L.c.:
Revue de Littérature Comparée.
-
R.H.R. :
Réforme, Humanisme et Renaissance.
R.S.H. :
Revue des Sciences Humaines.
R.S.S. :
Revue du SeiZIème Siècle .
S.d. :
Sans date.
S.l. :
Sans lieu.
S.l.n.d.
Sans lieu ni date .
S.F. :
Studi Francesi .
U.G.É. :
Union Générale d'Édition.

503
II. INSTRUMENTS BIBLIOGRAPHIQUES ET OUVRAGES DE RÉFÉRENCE
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bibliographIque, Paris, Auguste Picard, 1927-1936, 3 vol.
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lIbraires, relieurs
et fondeurs de lettres de Lyon au XVIe sIècle, publiée et
continuée par Julien Baudrier, Lyon, Brun, 1895-1921, 12 vol.
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Genève, Oroz, 1966 efannées suivantes.
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l'orthographe des origines au milIeu du XVIe siècle, ParIs, Champlon,
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ARJSTOTE, Rhétorique, éd. erltlque et traduction par M. Dufour, ParIs,
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DIOGÈNE lAfRCE, Vies, doctrines et sentences des philosophes Illustres,
éd. erHique et traduction par R. GenaHle, Paris, Garnier-Flammarion,
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PLATON, Œuvres Complètes, éd. crlUque et traduetlon par L. Robin,
avec la collaboration de M.-J. Moreau, Paris, Gallimard, 1950, 2 vol.
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